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Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

jeudi 8 juin 2017

Wouah ! Sexy - vu sur internet

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Galerie Bettina - RANCINAN

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Milo Moiré

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Extrait d'un shooting - portrait

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Elections Législatives : « Le présidentialisme se retrouve plus gagnant que jamais »

Par Patrick Roger

Pour l’historien Nicolas Roussellier, l’enjeu des législatives est de savoir si les nouveaux députés de La République en marche sauront rompre avec les comportements de « godillots » vis-à-vis d’Emmanuel Macron.

Nicolas Roussellier est historien, maître de conférences à Sciences Po. Il a consacré ses recherches à l’histoire politique et notamment à l’histoire des transformations constitutionnelles de la démocratie au XXe siècle. Il est l’auteur de La Force de gouverner. Le pouvoir exécutif en France, XIXe-XXIe siècles (Gallimard).

Tout laisse à penser, pour diverses raisons, que l’Assemblée nationale va connaître un profond renouvellement lors du prochain scrutin législatif. Existe-t-il des références de cette ampleur ?

Il y a incontestablement un phénomène nouveau et spectaculaire, à l’image même de la nouveauté et du caractère spectaculaire de l’élection d’Emmanuel Macron. On a peu d’exemples dans le passé d’un renouvellement d’une telle ampleur ; 1958 a été marquant, à la suite de l’échec cuisant des opposants à de Gaulle. Il y a aussi les élections de 1919 – celles de la « Chambre bleu horizon » – qui ont vu l’arrivée à la Chambre de près d’une moitié de députés anciens combattants.

La question est de savoir si ce renouvellement arithmétique, qui ouvre une attente tant des journalistes que de l’opinion, entraîne un renouvellement politique : des idées nouvelles, des projets ou des comportements nouveaux.

Dans les cas précédents, la baudruche s’est vite dégonflée. Il faut donc attendre. En tout état de cause, les « bizuths » de la future Assemblée seront sans connaissance et sans pratique du monde parlementaire, du règlement de l’Assemblée, des conventions non écrites et, plus généralement, de ce qu’on appelle les « mœurs parlementaires ».

On va voir déjà comment cela se passe au moment de la distribution des postes de responsabilité, de la répartition dans les commissions. A moins que, depuis « en haut », il y ait des consignes pour encourager ce renouvellement dans tous ses effets. En tout cas, jusqu’à présent, les vieilles habitudes ont toujours repris le dessus, même si elles changeaient de main.

Si on lance ces nouveaux élus sans y associer une véritable réforme des moyens et, donc, sans leur permettre d’enquêter véritablement sur la matière législative et de développer le contrôle de l’action gouvernementale, cela risque d’être un coup d’épée dans l’eau, car la technostructure, les cabinets, l’administration auront les coudées franches.

S’opère toutefois un changement notable, outre ce renouvellement politique et générationnel, c’est l’entrée en application des nouvelles dispositions anticumul qui explique en partie ce bouleversement. Cela n’oblige-t-il pas aussi à revoir les modes de travail et de fonctionnement des parlementaires ?

C’est sûr. Ce renouvellement mathématique écrit déjà une ligne dans l’histoire. Ensuite, est-ce que cela ouvrira un paragraphe ? On peut espérer que ces nouveaux députés soient plus concentrés sur leur travail de législateurs. D’une certaine manière, la révision constitutionnelle de 2008 avait offert aux députés des outils pour exercer de nouveaux pouvoirs, notamment en matière de contrôle.

Qu’ils n’ont pas su réellement s’approprier…

L’enjeu pourrait être que les potentialités de 2008 prennent corps si cette cohorte de nouveaux députés s’en empare. Mais la question centrale est de savoir – puisque selon toute vraisemblance les gros bataillons proviendront d’En marche ! – s’ils vont rompre avec des comportements de « godillots » vis-à-vis de Macron.

Ils peuvent très bien être présidentialistes, ne pas ignorer que c’est grâce à Macron qu’ils sont élus. Mais, comme beaucoup d’entre eux viendront de la société civile et n’auront pas été formatés par les partis, ils pourraient aussi avoir un état d’esprit nouveau, soucieux de ne pas retomber dans le travers du parti godillot.

Je fais l’hypothèse, purement intuitive, compte tenu de sa formation, notamment auprès de Paul Ricœur, que Macron, tout en étant le président « jupitérien » qu’il revendique, pourrait aussi être un président pro-parlementaire. Il pourrait laisser du grain à moudre. Ne serait-ce que pour prévenir le risque que cette majorité, au bout d’un an ou deux, ne fasse un malaise, en ayant le sentiment de ne servir à rien.

Les rapports entre l’exécutif et le législatif ne sont-ils pas malgré tout empreints d’un lien de subordination ?

Tout à fait. Nos élections législatives sont devenues la cinquième roue du carrosse ou, comme dans le Tour de France, la voiture-balai d’une très longue séquence électorale commencée à l’automne 2016. On a assisté à un allongement considérable du temps d’occupation médiatique par la présidentielle. Très clairement, les législatives perdent du sens.

Historiquement, l’élection législative avait le monopole républicain de la représentation nationale. C’était la seule élection démocratique de personnes qui « représentaient la nation ». Les élections exerçaient une fonction dissociative entre l’exécutif et le législatif. Seul le législatif émanait du peuple citoyen. Le président était choisi par et parmi les parlementaires, il n’était pas le représentant de la nation.

Depuis 1958 et la révision de 1962 qui a instauré l’élection du président de la République au suffrage universel, le mot « représentation » a changé de sens. Aujourd’hui, celui qui est le représentant du peuple, ce n’est plus une assemblée mais un homme, le président. Sans que cela ait été théorisé puisque tout est venu d’un télescopage entre la pensée « monarchique » de De Gaulle et la volonté de rénovation parlementaire de Michel Debré. D’où l’oxymore « monarchie républicaine ».

Depuis le début des années 2000, et l’inversion du calendrier électoral qui fait succéder les élections législatives à la présidentielle, on est passé au stade ultime de l’absorption des secondes par la première. Les députés sont devenus en quelque sorte des supplétifs. Les législatives sont une confirmation de l’élection présidentielle.

D’ailleurs, le thème central de campagne des candidats ou des responsables d’En marche ! est : « Il faut donner une majorité au président. » Une expression qui aurait fait hurler les républicains de jadis ! Quoi que l’on dise sur le renouveau de l’Assemblée, d’un point de vue ontologique, la raison d’être d’une assemblée élue un mois après le président est fragile.

Du coup, la majorité parlementaire, quelle qu’elle soit, est là fondamentalement pour approuver ce que l’exécutif lui soumet.

Oui, parce que, si la majorité ne suit pas le président, les effets sont terribles, tant pour le président que pour sa majorité. Il n’est qu’à voir ce qui s’est passé avec les frondeurs. Pourtant, ce fait majoritaire n’était pas dans les gènes de la Ve République. Michel Debré, quand il a présenté son projet de Constitution au Conseil d’Etat, s’était mis dans l’hypothèse qu’il ne pouvait pas attendre de l’Assemblée une majorité suffisamment large et, surtout, suffisamment disciplinée.

Du coup, les instruments du parlementarisme rationalisé, le 49.3, le vote bloqué, les ordonnances ont été conçus comme des armes surpuissantes vis-à-vis d’un Parlement dont on ne s’attendait pas à ce qu’il joue le jeu de support de l’exécutif. Finalement, le fait majoritaire s’est imposé avec ce parti gaulliste. Mais là, depuis 2001, on a renforcé le logiciel de la « force de gouverner », qui va bien au-delà de ce qu’avaient pu imaginer de Gaulle et Debré.

En définitive, n’y a-t-il pas un paradoxe entre cette aspiration au renouvellement et la reproduction d’un schéma qui offre la prééminence et tous les pouvoirs ou presque, dans les choix politiques, au président de la République ?

En effet. La totalité de l’agenda politique a été définie par la longue séquence présidentielle. Les législatives ne peuvent rien apporter de plus. Cette « obligation morale » de donner une majorité au président n’a jamais été aussi fortement ressentie. Parce que le président est nouveau, parce que son mouvement n’est pas encore un parti, structuré comme tel. Si ça marche, du point de vue de la science politique, ce sera une véritable nouveauté : un mouvement qui n’était pas implanté par le bas réussit une sorte de parachutage collectif. Bravo l’artiste !

Avec pour conséquence que l’Assemblée ne sera pas à l’image des rapports de force dessinés par l’élection présidentielle, des forces dont le candidat a recueilli des scores significatifs, et même grâce auxquelles il s’est qualifié pour le second tour, ne seront presque pas représentées à l’Assemblée.

L’élection présidentielle a une logique qui lui est propre. Cela ne peut pas valoir comme mesure du poids du parti dans l’opinion. Un mois après, on fait comme si on devait mesurer le poids des partis mais, là aussi, c’est fortement biaisé. A quel moment, finalement, mesure-t-on le poids d’un parti, avec son programme, avec sa culture politique ? On ne le fait pas. A aucun moment on n’a réellement une photographie des préférences partisanes, surtout depuis que les élections législatives sont ligotées à l’élection présidentielle.

C’est incontestablement un problème démocratique. Il est d’ailleurs très français. Cela dit, le calcul des électeurs, qui consiste à vouloir donner une force parlementaire au gouvernement, est lui aussi de nature « démocratique ». Ils le décident librement. Et finalement, grâce à cela, le présidentialisme se retrouve plus gagnant que jamais.

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Sur les grilles du Jardin du Luxembourg

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Photos : J. Snap

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Joel Meyerowitz à la Gare Montparnasse

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Annie Leibovitz : « La musique était centrale dans nos vies »

Par Claire Guillot

La Fondation Luma, à Arles, expose 3 000 photographies de l’artiste américaine datant des années 1960-1970.

Elle est devenue mondialement célèbre pour ses portraits sophistiqués de personnalités publiés en couverture du magazine Vanity Fair, de Demi Moore enceinte à Whoopi Goldberg dans un bain de lait.

Mais c’est une autre facette de son travail que montre la ­photographe américaine Annie Leibovitz, 67 ans, dans une exposition monumentale à Arles (Bouches-du-Rhône) cet été : 3 000 photographies épinglées à touche-touche retracent les premières années de sa carrière, alors qu’elle travaillait pour le magazine Rolling Stone.

Une époque troublée durant laquelle elle a fait ses armes. Entre la démission de Richard Nixon, mis en cause dans le Watergate, l’assassinat de John Lennon, qu’elle a photographié quelques heures avant sa mort, ou la tournée des Rolling Stones, en 1975, groupe avec lequel elle a passé trois mois non-stop.

Nous l’avons rencontrée en mai, à New York, où la photographe préparait une exposition organisée par la fondation Luma, qui a racheté toutes les archives, et qui prévoit de revenir ultérieurement sur d’autres aspects de sa carrière.

Comment avez-vous vécu ce ­retour à vos débuts de photographe ?

J’avais déjà revisité cette période pour un livre qui couvrait la période 1970-1990, mais pas de cette façon. Je voulais regarder mes débuts une dernière fois, avec un but en tête : ne rien laisser de côté.

Normalement, quand on regarde ses planches-contacts, on sélectionne les meilleures photos, mais là, j’ai pris absolument tout ce qui m’émouvait. J’ai voulu les installer comme une rivière, comme un film, davantage que comme une série de photos. Je voulais qu’on soit immergé dans les images, et si on est submergé, c’est parfait !

C’est très organique. L’idée est de raconter l’histoire d’une jeune fille qui apprend à être photographe. On se rend compte que quand on veut faire ce métier, il faut être obsédé par ce que l’on voit. Le travail que cela demande est immense.

Quelles sont les images qui vous frappent le plus, ­rétrospectivement ?

Quand j’ai commencé à me plonger dedans, c’était très émouvant. En particulier de voir mes parents, ma famille, et la tournée avec les Rolling Stones en 1975…

Là, je suis retombée amoureuse de Mick Jagger ! Pas en tant que femme et homme, mais en tant que photographe et son sujet… Il a ce charisme incroyable, cette charge sexuelle, cette beauté des gestes… j’ai retrouvé ce qui m’avait fascinée visuellement à l’époque. Je me suis rendu compte que je n’avais pas pris tant de photos de Keith, j’étais surtout intéressée par Mick ! Je mesure aussi toute mon énergie de l’époque… Il y avait une chanson, Midnight Rambler, je ne pouvais pas la supporter, et à chaque fois, j’allais tout au bout de la salle de concert, je faisais une photo de la salle, et puis je me précipitais pour retourner dans le van, juste à temps.

Ils vous laissaient tout ­photographier ?

Oui… vous voyez que c’était très ennuyeux ! Au début, j’étais censée être leur photographe officielle sur la tournée, mais en fait, je restais avec eux debout toute la nuit, je dormais le jour comme eux, et j’ai fini démolie, comme eux. La tournée des Stones m’a fait découvrir un tas de choses, et ça m’a pris des années pour retomber sur mes pieds.

Comme la drogue ?

La drogue… et tout le reste. Tout ce que vous pouvez imaginer.

Mais ça ne se voit pas sur les photos…

Une des choses que j’ai découvertes sur cette tournée, c’est que cette vie a toujours l’air romantique. Quand bien même Keith est avachi contre une porte, ou s’est écroulé sur le sol.

La musique était-elle ­importante pour vous ?

A l’époque, la musique était centrale dans nos vies, l’art prenait plus de place qu’aujourd’hui… Quand j’ai vu arriver Al Kooper en 1971, il était si différent de Dylan, si différent même des Beatles ! Je me suis dit : Qu’est ce que c’est que ça ? Les choses sont devenues beaucoup plus commerciales, c’est du divertissement. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de la bonne musique qui est faite.

L’IDÉE EST DE RACONTER L’HISTOIRE D’UNE JEUNE FILLE QUI APPREND À ÊTRE PHOTOGRAPHE

Les premières années de votre travail étaient marquées par la contestation, les mouvements sociaux. Est-ce que vous étiez concernée ?

J’ai fait mes premières images importantes en suivant les mouvements de protestation, alors que j’étais au San Francisco Art Institute, sans aucune commande. Le pays était en pleine tourmente. Il y avait la guerre du Vietnam, les hommes pouvaient être appelés et vivaient dans l’angoisse de voir leur numéro tiré…

J’avais ce sentiment d’être au milieu d’un monde en ébullition. Surtout quand j’ai photographié le dernier jour de Nixon. Au ­magazine Rolling Stone, on était considérés comme la presse alternative, on prenait ces questions politiques très au sérieux, on était engagés. Moi j’avais 20 ans, c’était une très bonne leçon, d’être entourée de gens à la fois brillants et drôles.

Le pays était divisé, comme maintenant ! Nous vivons des temps difficiles, mais les gens ont tellement de pouvoir aujourd’hui. Au point d’arriver à virer le présentateur star de Fox News, O’Reilly, après ses histoires de harcèlement. Maintenant, les gens peuvent s’organiser bien plus efficacement, on l’a vu avec la marche des femmes.

Aujourd’hui, il y a plein d’histoires à raconter, et la presse va au fond des choses. Il y a toujours eu de bons journalistes, mais, avec la technologie et la possibilité d’utiliser les appareils avec peu de lumière, on voit des choses qui n’existaient pas avant.

Je suis fière des photos que publie le New York Times, de leurs « unes », avec tout le monde qui se bat. Les magazines qui faisaient ce genre d’enquête ne sont plus là, mais les quotidiens le font. Si j’étais une photographe débutante aujourd’hui, je voudrais être journaliste, c’est le ­domaine que j’admire le plus.

On découvre dans l’exposition combien vous avez été ­marquée par Cartier-Bresson.

Il était mon héros. C’est lui qui a fait que je suis devenue pho­tographe, et c’est le premier ­ photographe dont j’ai acheté un livre – le deuxième était Robert Frank.

Je suis allée en Europe sur ses ­traces, en 1967. J’étais sur le Pont-Neuf, et je me suis dit, mon Dieu, c’est là que se tenait Cartier-Bresson quand il a fait sa célèbre photo ! Et j’ai essayé de faire la même chose. A Paris, je marchais dans ses pas et dans ceux de ­Brassaï et Atget.

Vous avez même photographié Cartier-Bresson, alors qu’il était connu pour ­refuser les photos…

Pour un numéro spécial photo de Rolling Stone, j’ai obtenu d’aller photographier tous les grands photographes. Je suis allée voir ­Richard Avedon, Andy Warhol, Helmut Newton, Lartigue… et ­Cartier-Bresson. Il a refusé caté­goriquement d’être photographié, mais il m’a emmenée dé­jeuner.

Nous avons marché depuis l’agence Magnum jusque chez lui, j’ai rencontré sa femme, ­ Martine Frank, nous avons passé un très bon moment, il n’aurait pas pu être plus sympa.

Mais je ne pouvais pas ­accepter son refus. Donc le jour suivant, je l’ai attendu sur le pont, sur le trajet que nous avions pris ensemble la veille… quand il a traversé, tout d’abord il ne m’a pas reconnue, puis il a crié : « Vous ! Mais comment pouvez-vous faire ça ? » Il était absolument furieux contre moi ! Et ensuite, il a dit : « Bon si vous allez prendre ma photo, prenez-en une bonne. » Et il s’est redressé. Et, finalement, cette photo-là n’est pas terrible ! J’ai ­utilisé l’autre, pour le magazine.

On voit, à travers les années, votre style évoluer. La couleur arrive…

On a commencé à l’utiliser pour faire les couvertures de Rolling Stone. Je ne savais pas comment faire au début, le magazine avait un papier qui buvait toute la couleur, ça devenait très sombre. J’ai dû commencer à éclairer de façon artificielle… et si vous regardez les diapos de cette époque, on voit que c’est trop éclairé ! Mais c’était le style du moment.

Quand je travaillais à Rolling Stone, je regardais beaucoup les magazines d’actualité, ce que faisaient William Eugene Smith ou Larry Burrows, qui couvrait le Vietnam. Je m’imaginais photographe et journaliste.

Mais j’ai pris conscience que je voulais avoir mon point de vue, faire des photos plus personnelles. Et j’ai quitté Rolling Stone pour aller à Vanity Fair. Toute cette époque est encore dans ce que je fais. Dans un portrait mis en scène, j’essaie de mettre du journalisme, toujours. Même si je me considère plus comme une artiste conceptuelle qui utilise la photographie.

La transition a-t-elle été difficile ?

J’étais tellement habituée à travailler seule, sans tous ces gens autour… Tout à coup, il y avait une personne pour les cheveux, une personne pour le maquillage… Pour la photo de Meryl Streep, il y avait Polly Mellen qui se tenait là, c’était quand même une des rédactrices de mode les plus importantes du moment ! Je lui ai dit : « Excusez-moi, mais qu’est-ce que vous fichez ici ? Et je l’ai virée… »

Avec les années, j’ai vu que ce genre de photo avec une équipe peut donner des choses extra­ordinaires si vous arrivez à faire des portraits tout simples, avec juste moi et un ou deux assistants, pour la lumière. Il faut être capable de faire les deux : les grosses productions et les photos plus intimes. Comme il y a quarante-cinq ans que je fais ça, j’ai un large vocabulaire à ma ­disposition.

Annie Leibovitz - Les Premières Années : 1970-1983. Archive Project #1. Fondation Luma, Grande Halle, parc des Ateliers, 33, ch. des Minimes, Arles (Bouches-du-Rhône). Jusqu’au 24 septembre. Luma-arles.org.

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Street Art

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Dans la tête des kamikazes

Par Soren Seelow

« Le Monde » a étudié la façon dont des djihadistes justifient leurs attentats dans des lettres à leurs proches ou face aux enquêteurs.

Après chaque attentat commandité ou inspiré par l’organisation Etat islamique (EI), cette dernière publie un message exposant ses « éléments de langage ». Elle y martèle l’idée que ses opérations extérieures constituent une réponse aux bombardements de la « coalition internationale » en Syrie et en Irak, qui fragilisent son assise territoriale et la subsistance même du Califat autoproclamé.

Cette lecture, parfaitement encadrée par ses organes de propagande, constitue l’argument central de l’EI pour légitimer les attentats de Paris, Bruxelles, Manchester ou Londres, et susciter de nouvelles vocations.

Mais comment les candidats au martyre intègrent-ils ce mot d’ordre ? Comment justifient-ils auprès de leurs proches le massacre de civils ? Quels sont les ressorts qui les convainquent, in fine, de sacrifier leur vie à cette cause ?

Un tissu complexe

Le Monde a analysé la façon dont les terroristes de Paris et de Bruxelles avaient justifié leurs missions en confrontant des lettres laissées à leurs proches, les déclarations des rares membres de cette cellule à avoir été interpellés et des éléments de propagande. Entre considérations géopolitiques, impératifs religieux et rêveries mystiques, leurs propos forment un tissu complexe décrivant le processus de fabrication d’un kamikaze.

Un argumentaire ambigu, dans lequel le « djihad défensif » glisse insensiblement vers sa version offensive, la protection des musulmans désinhibant le désir d’une victoire finale de l’islam contre la « mécréance ».

Sur cette base idéologique martelée par la propagande de l’EI se greffent des causes plus intimes : un sentiment de culpabilité qui, transcendé par la promesse d’un au-delà purificateur, achève de les convaincre de consentir au sacrifice ultime.

Parmi les documents retrouvés par les enquêteurs figurent trois lettres manuscrites adressées par Salah Abdeslam à sa mère, à sa sœur et à sa petite amie. Les policiers ont également exhumé d’un ordinateur des fichiers enregistrés par les frères Ibrahim et Khalid El Bakraoui, qui se sont fait respectivement exploser à l’aéroport de Zaventem et dans le métro de Bruxelles, le 22 mars 2016. Là encore, les kamikazes s’adressent à des femmes : mère, sœur et compagne.

Le « djihad défensif » : la défense des opprimés

Le document le plus élaboré de cette correspondance est un enregistrement sonore de trente-trois minutes, réalisé par Ibrahim El Bakraoui, intitulé « Pour ma mère ». Dans ce message posthume, l’aîné de la fratrie anticipe les condamnations de responsables religieux et présente le djihad comme une réponse à l’oppression dont seraient victimes les musulmans.

« Donc voilà, maman, tu vas entendre tout et n’importe quoi de la part des gens, donc je voudrais clarifier une ou deux situations (…). Il y a des personnes qui ont des barbes de deux mètres, qui connaissent Ie Coran par cœur, voilà, qui pratiquent, euh, I’islam on va dire ça comme ça. Mais ils mentent sur Allah et son Messager (…). Ils vont nous traiter de monstres, euh, de non-musulmans. Malgré qu’on a pas de science, malgré qu’on connaît pas Ie Coran par cœur, on a un cœur qui vit et (…) lorsqu’on voit les musulmans qui sont persécutés depuis des décennies (…) et que ces gens-là n’ont jamais déclaré Ie djihad dans Ie sentier d’Allah, mais qu’ils se permettent de critiquer les gens qui combattent, (…) notre rendez-vous avec eux Ie jour de la résurrection et devant Allah, exalté soit-il, on verra les arguments qu’ils vont avancer. »

L’engagement djihadiste d’Ibrahim El Bakraoui, tel qu’il l’exprime, trouve son origine dans un sentiment de révolte et d’humiliation. A en croire les déclarations aux enquêteurs d’un de ses complices, Mohamed Abrini, cette colère sourde préexistait à la création de l’EI. « Ce genre de détermination, je l’avais déjà avant quand je voyais Ie massacre en Palestine », explique le seul membre du commando à ne pas avoir déclenché sa bombe à l’aéroport de Bruxelles.

Le Califat, promesse de réparation historique

Ce sentiment d’impuissance face aux souffrances des musulmans a atteint son acmé avec le déclenchement de la guerre civile syrienne. Il trouvera concomitamment une issue avec la proclamation du « califat », le 29 juin 2014, perçu comme une promesse de réparation des humiliations passées.

Dans son message à sa mère, Ibrahim El Bakraoui présente ainsi l’EI comme un espoir de revanche historique : « Maintenant, nous, gloire à Dieu, depuis des centaines d’années, on a perdu l’Andalousie, on a perdu la Palestine, on a perdu, euh, tous les pays musulmans en fait, l’Afghanistan, l’lrak, la Syrie, Ie Maroc, il est gouverné par un tyran, la Tunisie, l’Algérie tous les pays, gloire à Dieu, il y a un Etat islamique qui a été créé. »

Cette fierté retrouvée de l’oumma (la communauté des musulmans), près d’un siècle après l’abolition du dernier califat ottoman, en 1924, Khalid El Bakraoui tente de l’expliquer à son épouse dans une lettre d’adieu manuscrite : « Sache Nawal qu’il y a toujours eu des Etat islamique. Le dernier a été detruit début des annes 1920, mais ensuite les gens ont abandonner le djihad et Allah depuis n’a cesser de nous humilier (…) Mais aujourd’hui nous avons un Etat islamique qui a remporter beaucoup de victoir. »

« Œil pour œil, dent pour dent »

Les promesses du nouveau « califat » seront rapidement contrariées, deux mois seulement après sa création, par la formation d’une coalition internationale visant à endiguer sa propagation. Les membres de cette offensive militaire deviennent aussitôt une cible privilégiée de l’EI. A compter de cette date, l’organisation multiplie les appels à frapper les pays occidentaux, au premier rang desquels la France.

Cette lecture des attentats comme une réponse aux bombardements est développée devant les enquêteurs par Osama Krayem, qui affirme avoir renoncé à la dernière minute à déclencher sa bombe dans le métro de Bruxelles : « Tant qu’il y aura des coalitions et des bombardements contre I’Etat islamique, iI y aura des attentats. Il y aura une riposte de la part de I’Etat islamique. Ils ne vont pas offrir des fleurs ou du chocolat », explique-t-il.

« Le “djihadisme”, comme vous I’appelez, moi j’appelle cela I’islam », insiste-t-il, avant de présenter le meurtre d’innocents comme une réponse aux victimes civiles de la coalition : « C’est triste parfois de dire qu’on peut faire la même chose à une population parce que leur gouvernement fait la même chose avec notre population. Les civils en Syrie, ce ne sont pas des combattants. C’est là que I’Etat [islamique] dit : “Œil pour œil et dent pour dent”. »

Si le nombre de civils tués par la coalition en Irak et en Syrie est impossible à établir de façon précise, il a été estimé par l’ONG indépendante Airwars dans une fourchette comprise entre 3 530 et 5 637 victimes depuis le début de l’intervention, en août 2014. Cette réalité est abondamment exploitée par les cercles djihadistes sur les réseaux sociaux – photos de corps déchiquetés à l’appui – pour justifier la campagne d’attentats visant l’Occident.

Le djihad « offensif » : la soumission des mécréants

Cette approche « militaire » du djihad défensif permet aux sympathisants de l’EI de tuer sans remords : ils ne se vivent pas comme des terroristes, mais comme des soldats. A les lire plus en détail, cependant, le mobile affiché de leur combat dérive insensiblement vers une issue plus radicale : la soumission des mécréants.

C’est là que se glissent toute l’ambiguïté et la perversité de l’idéologie de l’EI. L’argument humanitaire sert à toucher au « cœur » les nouvelles recrues ; la propagande fait ensuite son œuvre pour les transformer en armes de destruction. Dans les lettres laissées par les kamikazes, le sentiment d’une fierté retrouvée des musulmans glisse systématiquement vers un désir de conquête.

« Donc nous les musulmans, I’islam, c’est une religion de paix, comme ils ne font que Ie répéter, explique Ibrahim El Bakraoui à sa mère. Mais les musulmans, c’est pas des serpillières. Les musulmans, quand tu leur donnes une claque, ils te donnent pas I’autre joue, au contraire, ils répondent agressivement », poursuit-il, avant de conclure sur cet avertissement : « Tant que la loi d’Allah elle n’est pas respectée, les musulmans ils doivent se lancer de toute part et combattre pour I’islam. »

Il développe ensuite le sentiment profond qui sous-tend son engagement : « Ces gens-là, on doit avoir une haine envers eux parce que ce sont des mécréants. Ils veulent pas croire en Allah (…). Premièrement, on doit les détester, et deuxièmement, on doit leur faire la guerre (…). En fait, une fois qu’on aura Ie dessus sur eux, là on leur propose les trois conditions : soit ils acceptent l’islam, soit ils payent la jizya [taxe imposée aux gens du livre], c’est-à-dire qu’ils s’humilient de leurs propres mains, comme Allah, exalté soit-il, a dit dans Ie Coran, soit ils nous combattent. »

L’extension du « djihad défensif » – initialement cantonné à la défense des terres musulmanes – à des attaques visant des pays non musulmans n’a pas toujours été de soi. Cette dérive a longtemps suscité un vif débat au sein de la mouvance djihadiste. Elle a été popularisée par Al-Qaida à la fin des années 1990, avant d’être adoptée et amplifiée par l’EI.

« La défense des pays musulmans occupés a toujours fait consensus dans la mouvance djihadiste, explique Kévin Jackson, chercheur au Centre d’analyse du terrorisme. Les attentats hors du champ de bataille sont en revanche plus difficiles à justifier d’un point de vue théologique et stratégique, et moins mobilisateurs en termes de recrutement. Les groupes djihadistes ont donc construit toute leur propagande autour du djihad défensif, y compris lorsqu’il s’agit de justifier des attentats dans des pays en paix. »

« Pourquoi nous vous haïssons »

Cette exportation du « djihad défensif » vers l’Occident sert aujourd’hui d’alibi à un « djihad offensif » qui ne dit pas son nom, l’objectif affiché de protection de l’islam devant, à terme, mener à sa propagation. Ce glissement a été formalisé par l’EI dans un article intitulé « Pourquoi nous vous haïssons, pourquoi nous vous combattons », publié par l’organe de propagande Dabiq, en juillet 2016.

L’article développe son titre en six points. Les trois premiers ont trait à la nature de l’Occident : « Nous vous haïssons, d’abord et avant tout parce que vous êtes des mécréants » ; « Nous vous haïssons parce que vous vivez dans des sociétés libérales et sécularisées qui autorisent ce qu’Allah a interdit » ; « Pour ce qui concerne la frange athée, nous vous haïssons et vous faisons la guerre parce que vous ne croyez pas en l’existence de notre Seigneur ». Les trois points suivants font référence aux actions prêtées à l’Occident : les « crimes contre l’islam », les « crimes contre les musulmans » et « l’invasion » des terres musulmanes.

La liste se conclut sur cette clarification : « Ce qu’il est important de comprendre ici, c’est que même si certains assurent que votre politique extérieure est à l’origine de notre haine, cette cause est secondaire, raison pour laquelle nous ne l’exposons qu’en fin de liste. En réalité, même si vous cessez de nous bombarder, de nous emprisonner, de nous torturer, de nous diffamer, de prendre nos terres, nous continuerons à vous détester parce que la cause principale de cette haine ne cessera pas tant que vous n’aurez pas embrassé l’islam. »

Le ressort psychologique : impuissance et culpabilité

Ainsi la propagande de l’EI fait-elle insensiblement dériver ses soldats d’un combat humanitaire vers sa finalité totalitaire : l’annihilation de toute altérité. La seule paix envisagée est la pax islamica. Ce basculement ne séduit cependant qu’une minorité de candidats, mettant en lumière les ressorts psychologiques propres au processus de radicalisation. Une dimension intime évidemment rejetée par les intéressés.

« Quel était I’état d’esprit des EI Bakraoui ?, demande à Osama Krayem la juge belge chargée de l’enquête sur les attentats de Bruxelles.

– Ce sont des gens ordinaires. D’ailleurs lbrahim me disait que sans cette coalition, ces

musulmans qui se font opprimer là-bas, il aurait eu une vie ordinaire avec des enfants. Je crois qu’à un certain moment il a changé de comportement. (…) Khalid El Bakraoui, sa femme était enceinte. (…) Le terrorisme n’est pas une personnalité, en fait. Vous pouvez lire l’histoire des musulmans, à aucun moment ce sont les musulmans qui ont pris l’initiative d’attaquer ou de faire du mal. »

Osama Krayem affirme que le terrorisme n’est pas « une personnalité ». Mais qu’est-ce qui a finalement convaincu Ibrahim El Bakraoui de renoncer à sa « vie ordinaire » et son frère Khalid d’abandonner sa femme enceinte pour se faire exploser ? Comme nombre de candidats au djihad, les frères El Bakraoui étaient des délinquants, très éloignés de la religion, avant leur conversion à l’islam radical.

« Beaucoup de délinquants se sentent en réalité coupables, explique le psychanalyste Fethi Benslama, auteur d’Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman (2016, Seuil). Or, les religions monothéistes jouent sur la culpabilité. En arabe, religion se dit din, qui signifie “dette”. Leur entrée dans le djihad peut atténuer ce sentiment en leur offrant une cause. Il s’opère ensuite ce qu’on pourrait appeler un renversement moral de culpabilité : l’hostilité intérieure se transforme en hostilité extérieure et autorise l’agression d’autrui dans un sentiment de toute- puissance. »

« Plus musulmans que les vrais musulmans »

A travers ses publications, l’EI ne cesse de jouer sur ce ressort à l’intention des musulmans vivant en Occident, leur reprochant de préférer le confort de leur vie matérielle au combat sur le sentier d’Allah. Une culpabilisation qui porte parfois ses fruits : « Maintenant, nous, comment on peut rester chez nous à la maison, manger et boire alors que les musulmans n’ont pas trouvé un morceau de pain, explique Ibrahim El Bakraoui à sa mère. Comment est-ce qu’on peut rester chez nous à la maison en train de dormir, faire comme si de rien n’était ? »

Devant les enquêteurs, Mohamed Abrini a analysé, avec une distance étonnante, l’évolution de ses amis de quartier qui se sont fait exploser à Paris et à Bruxelles. Il explique comment une réalité perçue – l’injustice faite aux musulmans – s’articule avec des causes plus intimes dans l’engagement djihadiste.

« Concernant leur changement d’attitude, je pense qu’une chose se passe chez beaucoup de jeunes avec tout ce qui se passe dans Ie monde. Ces gens-là n’ont jamais prié de leur vie, ils n’ont jamais été à la mosquée et ils ont perdu tout un temps à faire des péchés (…). Quand ils rentrent dans la religion, pour moi ces gens-là veulent se rattraper. Ils veulent être plus musulmans que les vrais musulmans. Il y en a, ça leur travaille la conscience. Ils voient tous les péchés commis. Et ils savent que Ie martyre efface tous les péchés à partir de la première goutte de sang qui tombe sur Ie sol. »

La voie du martyre : une place au paradis

Parmi les membres de la cellule des attentats de Paris et Bruxelles, seuls trois candidats au martyre ont renoncé ou ont échoué à se faire exploser : Salah Abdeslam à Paris, Mohamed Abrini à l’aéroport de Zaventem et Osama Krayem dans le métro bruxellois. A en croire ce dernier, c’est leur plus faible religiosité qui serait susceptible d’expliquer ces échecs :

« Salah Abdeslam et Abrini, ils ne sont pas au même niveau que les frères El Bakraoui, explique-t-il à la juge.

– Que voulez-vous dire par “pas Ie même niveau” ?, demande la magistrate.

– Je parle de la foi. C’est la foi qui pousse les gens à résister. Les gens qui atteignent un certain niveau dans la foi sont prêts à rentrer dans l’ennemi sans peur, et je crois que les frères El Bakraoui y étaient. Salah et Abrini je ne crois pas. Les frères El Bakraoui avaient atteint un certain degré dans la foi et étaient prêts à mourir. »

Dans son message à sa mère, Ibrahim El Bakraoui évoque, avec force détails, l’histoire d’un compagnon du Prophète tué lors d’une bataille contre les « mécréants ». Ce récit mystique vise à lui faire comprendre que le martyr est « Ie bien-aimé d’Allah » et gagnera sa place au paradis : « Y a encore plein d’autres compagnons, on pourrait rester des heures à parler d’eux, mais pour que t’as un exemple, Hamza Abou Taleb, on I’appelle Ie lion d’Allah, Jafar Ibn Abou Taleb, on I’appelle I’homme aux deux ailes. Allah, exalté soit-il, va Ie doter de deux ailes au paradis car il a perdu ses deux bras dans une bataille et ainsi de suite on en a plein, je te jure, on a en plein. »

« Cette vie d’ici-bas est un test »

Si Salah Abdeslam ne s’est pas fait exploser à Paris, les trois lettres découvertes dans une planque du quartier bruxellois de Forest, le 15 mars 2016, attestent de son intention de mourir en martyr.

Nettement moins élaborés que ceux des frères El Bakraoui, ses courriers sont empreints d’un mysticisme rudimentaire. A sa sœur, il explique que « cette vie d’ici-bas est un test » visant à départager le croyant, promis au paradis, de l’incroyant, voué à l’enfer : « Comment pourrai-je échanger cette vie d’ici-bas contre l’au-delà ? Le paradis est meilleur », conclut-il.

La lettre adressée à sa mère, longue de deux pages, comporte dix-sept mentions du mot « Allah » ou « Dieu » : « Si tu crois au destin tu comprendras qu’Allah m’a guidée et choisie parmi ses serviteurs, écrit-il. Dieu a acheté des croyants, leur personne et leurs biens, en échange du paradis (…) Allah dit aussi : “Et ne dites pas de ceux qui sont morts dans le sentier d’Allah qu’ils sont morts, au contraire ils sont vivants mais vous en êtes inconscients.” J’ai moi aussi pris ce chemin car il est celui de la Vérité. Qui s’en écarte aura pour refuge l’enfer. »

La peur de l’enfer apparaît ici comme un levier décisif du passage à l’acte : c’est en payant de sa vie que le martyr s’acquitte de sa « dette » (« Dieu a acheté des croyants ») et accède à l’au-delà. Par son sacrifice, l’ancien pécheur devient l’élu.

Loin de se réduire à un nihilisme, le djihadisme est une aspiration inquiète : le kamikaze ne désire pas tant le néant qu’une autre vie, augmentée, soulagée de l’angoisse du châtiment. En traversant une mort qui n’est qu’apparente, il accède à la « vérité ».

L’au-delà : une promesse de jouissance éternelle

La vision de l’au-delà véhiculée par l’EI ne se résume cependant pas à sa vertu purificatrice : elle est avant tout une promesse de félicité éternelle. Dans sa lettre à sa femme, Khalid El Bakraoui insiste ainsi sur le réconfort garanti aux martyrs : « Allah nous dit dans Ie Coran : “La jouissance de la vie présente ne sera que peu de chose, comparée à Au-delà”. »

Cette « jouissance » peut être interprétée de façon littérale, c’est-à-dire sexuelle. En avril 2014, l’EI avait ainsi publié l’interview vidéo d’un combattant français qui a entrevu le paradis après avoir été grièvement blessé au combat. L’entretien est intitulé « Abou Yassin raconte ce qu’il a vu dans son rêve ! » :

« Raconte-nous ce que tu as vu lorsque tu as été blessé ?, demande le « journaliste » de l’EI.

– J’ai vu une houri [vierge du paradis, récompense des bienheureux]. Elle était belle, mes frères, je vous jure, elle était belle, raconte Abou Yassin.

– Allah Akbar !

– Elle avait de grands yeux noirs, j’ai vu sa poitrine, excusez-moi… [Rires du « journaliste ».] Forte, très forte, mon ami.

– A la grâce de Dieu !

– Elle était belle, je vous jure, elle était très belle, je voyais tout, elle portait un hidjab bleu.

– Un hidjab bleu, qui couvrait ses cheveux ?

– Oui, bleu. Belle mon ami, très belle, j’ai vu, excusez-moi, ses fesses, belles, tout était beau, je jure que… [Rires du « journaliste »] Je voulais la prendre, je suis tombé cinq fois de suite dans l’extase, je me suis réveillé de mon intervention, et j’ai vu que sur mon pantalon…

– Allah Akbar ! [Rires.]

– Je me suis réveillé de mon intervention, et j’ai vu du sperme sur mon pantalon.

– Hum… Allah Akbar ! (…)

– Ecoute mon ami, Dieu est généreux, je te jure que j’étais mort et j’ai vu défilé toute ma vie devant moi. Toute ma vie, c’est une catastrophe…

– Depuis que tu étais petit ?

– Oui, j’ai vu tous les péchés devant moi.

– Gloire à Dieu !

– On me disait que soit dans trois mois, ou trois ans, je vais tomber en martyr.

– Si Dieu veut, dans trois mois », l’encourage le « journaliste ».

« L’islamisme entretient, à travers le paradis, l’imaginaire phallique d’un lieu de jouissance absolue pour les hommes, sans manque, sans loi, donc sans péché, interprète le psychanalyste Fethi Benslama. Cette promesse a notamment pour fonction de les inciter à sacrifier leurs pulsions dans le bas monde, dans l’espoir d’une compensation complète dans l’autre monde. La mort n’est plus la mort. Elle est un triomphe total sur l’ennemi extérieur, mais aussi intérieur : le surmoi, cette instance qui surveille, critique et contraint, source de la morale et de la culpabilité. »

Le songe d’Abou Yassin aux portes de l’au-delà décrit le stade ultime de la fabrication d’un kamikaze. Une fois intégré l’argumentaire politico-religieux légitimant le djihad, c’est la garantie d’une place au paradis qui achève de convaincre le candidat au martyr. Le sentiment d’impuissance face aux injustices a laissé place à un fantasme de toute-puissance, la culpabilité à une promesse de jouissance licite et sans limite.

Posté par jourstranquilles à 03:38 - Religion - Commentaires [0] - Permalien [#]