Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

vendredi 22 septembre 2017

Critique : « Ça » : la peur en famille

Par Thomas Sotinel - Le Monde

L’adaptation du roman de Stephen King remplit son contrat, sans éclat.

L’AVIS DU « MONDE » - POURQUOI PAS

Le colossal succès de Ça aux Etats-Unis (178 millions de dollars de recettes en dix jours d’exploitation), sans précédent pour un film d’horreur classé R (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés), force l’attention, mais pas tout à fait l’admiration.

A tort ou à raison, on a l’impression que le réalisateur argentin Andrés (devenu Andy depuis son arrivée à Hollywood et le succès de Mama, avec Jessica Chastain) Muschietti, 44 ans, a exercé l’essentiel de son talent à établir jusqu’où il pouvait aller sans décourager ou dégoûter une fraction du public d’ordinaire réfractaire aux histoires horrifiques.

L’histoire en question est bien connue des lecteurs de Stephen King et des téléspectateurs. Une minisérie, tirée de l’énorme (1 200 pages en anglais, deux tomes de 800 pages en français) roman de l’auteur de Shining, a été diffusée en 1990 sur le réseau américain ABC, trois ans plus tard en France sur M6.

Dans le décor à la fois rassurant (la grand-rue, les commerces ­familiaux, les maisons individuelles en bois) et inquiétant (la forêt environnante, les friches ­industrielles) de Derry, ville ­fictive du nord-est des Etats-Unis, un groupe de préadolescents tente d’écarter la malédiction qui pèse sur la ville. Ce mauvais sort frappe d’abord les enfants, qui disparaissent mystérieusement.

Incarnation du mal

Le mystère est levé dès la ­première séquence du film de ­Muschietti – dont la bande-annonce dévoile une bonne partie – qui montre Georgie, un bambin qui fait flotter un bateau de papier sur les flots du caniveau. Lorsque son vaisseau sombre dans une bouche d’égout, l’enfant en ciré jaune se penche sur l’ouverture d’où sort la voix melliflue d’un clown aux yeux de la même­ ­couleur, qui se transforme bientôt en monstre à la gueule charnue et dentée (voir les textes habituels sur la peur de la castration).

Pennywise le clown dansant sera l’incarnation du mal qui pèse sur les enfants de Derry, menace à laquelle le « club des losers », dont le frère aîné de Georgie est le dirigeant suprême, va tenter de ­s’opposer. Le talent – voire le ­génie – de Stephen King est de ­tisser un réseau de correspondances entre les terreurs surnaturelles (spectres, objets habités, phénomènes physiques aberrants) et celles qui pèsent sur la vie quotidienne des enfants, persécution à l’école, parents libidineux, figures d’autorité corrompues.

Film d’horreur ­familial

Tous ces éléments sont énoncés dans la nouvelle version de Ça, sans que leur dynamique – qui, dans le roman, produit une impression étouffante – soit ­vraiment mise en œuvre. Que la salle de bains de la seule fille du groupe, Beverly (Sophia Lillis), soit inondée de sang ou que le fils du chef de la police soit saisi d’une folie meurtrière, chaque événement est traité comme un obstacle à surmonter, selon la dra­maturgie des jeux vidéo.

Ce découpage trop net, qui semble laisser les personnages ­indemnes des horreurs qu’ils voient ou vivent, n’est sans doute pas pour rien dans le ­succès du film. On imagine bien des parents annonçant à leurs préadolescents qu’ils sont désormais assez grands pour être ­terrifiés au ­cinéma, et toute la­ ­famille d’embarquer dans le SUV, direction le multiplexe (dans un livre de Stephen King, la voiture heurterait un arbre tombé en ­travers de la route, et seul un ­garçon survivrait).

CETTE NOUVELLE ADAPTATION NE FAIT QUE GLISSER SUR LES PEURS INTIMES DU SPECTATEUR

Ce concept du film d’horreur ­familial est encore renforcé par la transposition de l’intrigue des ­années Eisenhower aux années ­Reagan. En faisant des losers des fans de New Kids on the Block ­plutôt que d’Eddie Cochran, on touche les quadragénaires (qui d’ordinaire ont arrêté depuis longtemps d’apprécier le genre), et par ricochet leur progéniture.

Il faut bien reconnaître que les deux périodes ont des traits communs. Elles succèdent à des conflits meurtriers, et les fractures de la société américaine y sont dissimulées sous un consensus conservateur.

Cette dimension collective est souvent présente dans les livres de King et leurs adaptations ­réussies (Dead Zone, de David Cronenberg, Christine, de John Carpenter), elle est ici utilisée plus pour attirer le chaland que pour donner un peu de profondeur à un film qui ne fait que glisser sur les peurs intimes du spectateur.

Film américain d’Andy Muschietti. Avec Jaeden Lieberher, Jeremy Ray Taylor, Sophia Lillis, Bill Skarsgard (2 h 15). Sur le web : www.warnerbros.fr/communities/wbhorreur, www.facebook.com/CaLeFilm

Posté par jourstranquilles à 06:43 - Film, Théâtre, Spectacle, TV, Clip, Court métrage - Commentaires [0] - Permalien [#]

Commentaires

Poster un commentaire