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... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

mardi 2 janvier 2018

Sandra Muller : « La blague lourdingue, cet argument qui excuse tout ! »

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Par Sandra Muller, Journaliste, directrice de la publication "La Lettre de l'audiovisuel"

Dans une tribune au « Monde », la journaliste à l’origine du hashtag #balancetonporc rappelle qu’une simple grivoiserie peut engendrer des traumatismes graves.

Le hashtag #balancetonporc est né sur un coup de colère, un vendredi 13 octobre, sur fond d’affaire Weinstein, producteur américain accusé par une centaine de femmes de conduites sexuelles inappropriées. Il était temps de dénoncer l’ambiance malsaine du monde du cinéma, de la télévision et des médias. Au cours d’une conversation avec une amie journaliste qui me relatait son expérience, je lâchais sur Twitter : « #balancetonporc ! Toi aussi raconte en donnant le nom et les détails un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends. »

« Balance ton porc. » Je trouvais cette expression vulgaire. Au départ, elle décrivait le producteur Harvey Weinstein, sous le coup d’accusations différentes, du comportement irrespectueux au viol. A Cannes, on l’appelait « le porc ». Puis je me suis souvenue de paroles dégradantes que moi-même j’avais entendues. Au cours d’un festival qui se déroulait justement à Cannes, un directeur de chaîne m’assénait : « Tu as de gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit. » Cette phrase était choquante, pathétique et très présomptueuse. J’ai décidé de donner le nom de mon agresseur verbal sur mon réseau afin de montrer l’exemple. Il fallait d’urgence arrêter ce genre de comportement.

A ma grande surprise, mon témoignage, au départ réservé à mes contacts dans les médias, s’est propagé à la vitesse de l’éclair et a atteint toutes les strates de la population. Le dimanche soir, je recevais plus de 60 000 messages. En deux mois, sur le #balancetonporc, 715 000 messages ont été publiés, 5 823 articles de presse partagés, et #metoo, lancé deux jours plus tard, a récolté plus de 4,5 millions de messages publics, selon la plate-forme de veille Visibrain. 12 millions, selon Facebook qui intègre les messages privés.

Ne pas confondre dénonciation et délation

Ici, aux Etats-Unis, où je vis, nous faisons la différence entre les victimes et les assaillants. La typologie des agressions est sans cesse rappelée : misconduct, assault, harassement, rape. Comportement déplacé, agression, harcèlement, viol. Pourtant, quelles que soient la typologie et la gravité, les effets sont dommageables. Aux Etats-Unis, chaque jour, un animateur télé, un danseur, un homme politique disparaît de la scène à la suite d’accusations. Les sanctions tombent comme un couperet. Un voleur pris la main dans le sac est filmé, son visage circule en boucle sur les chaînes locales, il est arrêté. Fin de l’histoire.

Cette culture de l’affichage ne choque personne aux Etats-Unis. Il n’en est pas de même en France, où les gens confondent dénonciation et délation. Dans le premier cas, il s’agit d’informer. Dans le second, de salir. La nuance est simple. L’islamologue Tariq Ramadan, en proie à des accusations de viol, le journaliste de la chaîne du Sénat Frédéric Haziza, soupçonné de comportements sexuels inappropriés répétés, attendent leur procès et sont présumés innocents. L’humoriste Tex vient d’être écarté d’une chaîne de télévision pour une blague de mauvais goût. La sentence paraît sévère. Comment peut-on mettre sur le même plan un prédateur sexuel présumé et un amateur de jeux de mots douteux ? Y a-t-il un niveau de gravité à ne pas dépasser ?

Oui, il existe une typologie de gravité et on ne peut jamais aller à l’encontre de la victime. Non, une blague douteuse ne visant personne n’est pas à mettre sur le même plan qu’une agression verbale ciblée, qu’un acte inconvenant ou un viol. Et la justice est là pour le rappeler. En revanche, du côté des victimes, des points communs existent : mémoire traumatique, déni, honte. Une agression, qu’elle soit verbale ou physique, reste une agression, quel que soit son niveau.

Honte, déni, volonté d’oubli

Afin de minimiser l’acte, l’entourage de mon bourreau a riposté sur Twitter en parlant de « blague lourdingue ». Finalement, c’était moi et mon manque d’humour, le problème ! Une agression verbale est une agression psychologique, un manque de respect reste un manque de respect. Le « Tu as des gros seins. Tu es mon type de femme, je vais te faire jouir toute la nuit » a provoqué chez moi honte, déni, volonté d’oubli, faille spatio-temporelle : j’ai mis du temps à reconstituer le lieu et l’année où ces propos ont été tenus. Selon Anne-Laure Buffet, spécialiste des violences psychologiques, « la sidération est à l’origine d’un état de stress intense qui peut durer plusieurs heures, et va se manifester par cet état de sidération anxieuse. La verbalisation est souvent difficile, voire impossible. Elle pointe la honte ressentie ».

Je l’ai donc expérimentée. Il m’a fallu des années pour verbaliser. Le jour où j’ai réussi, j’ai créé un tsunami. Personne ne peut juger de l’impact psychologique d’une agression. Je me suis sentie doublement rabaissée : d’abord au rang de femme-objet, ensuite dans mon intégrité professionnelle. Il ne faut pas sous-estimer le verbe : derrière une simple grivoiserie se cachent parfois des actes plus graves.

LES COMPORTEMENTS INAPPROPRIÉS CONCERNENT TOUT LE MONDE : HOMMES, FEMMES, GAYS, LESBIENNES, TRANSGENRES

Aux Etats-Unis et au Canada, les bourreaux les plus lucides présentent des excuses publiques : du producteur Gilbert Rozon, du festival Juste pour rire, qui choisit Facebook, au sénateur Al Franken. Ces excuses sont essentielles dans le processus de pardon pour les victimes et constituent la moitié du chemin parcouru vers la reconstruction.

Pourtant, il est impératif que les hommes ne soient pas à leur tour victime d’une guerre des sexes ou jetés en pâture à la vindicte populaire et lapidaire sans éléments probants. D’autant que les comportements inappropriés concernent tout le monde : hommes, femmes, gays, lesbiennes, transgenres. Nous devons grandir et nous élever les uns avec les autres. Pas nous diviser. Le magazine américain Time vient d’attribuer le titre de « Personne de l’année » aux « briseurs de silence », nous toutes et tous dans notre diversité, de toutes religions et couleurs, militante féministe comme Tarana Burke, femmes de ménage, actrices hollywoodiennes et même des hommes. Cette formidable reconnaissance marque le début d’une nouvelle ère : celle de la parole libérée et de l’écoute. Il s’agit d’en faire bon usage et de ne pas balancer pour balancer.

Posté par jourstranquilles à 18:55 - Société et toute sa complexité - Commentaires [0] - Permalien [#]

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