Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

jeudi 8 mars 2018

Chronique : Slip ou caleçon ? Pochette plastique ou carton ?

Par Nicolas Santolaria - Le Monde

Au bureau, le quotidien du salarié est rythmé par la pensée binaire. Ce questionnement à choix restreint, qui simplifie à l’extrême toute la complexité de la vie, est censé faciliter la prise de décision.

Bien souvent, sur les coups de midi, s’élève dans les bureaux cette question binaire et stomacale : « Resto ou cantine ? » Si vous avez opté pour la première piste, une nouvelle interrogation vertigineuse s’ouvre sous vos pieds dans la seconde qui suit, comme la faille de San Andreas le jour du Big One : « Chinois ou jap’ ? » Après avoir choisi votre camp (allez, mettons, chinois pour aujourd’hui), et qu’en groupe vous rejoigniez Le Phénix de Canton, de nouvelles décisions stratégiques vous attendent : « Siège ou banquette ? », vous demande alors un collègue bien élevé. Avant de vous asseoir sur la banquette pour laquelle vous avez une préférence, vous vous dirigez d’un pas décidé vers la vitrine des plats chauds. Là, l’accorte restauratrice, n’ayant pas vu que vous étiez déjà installé, vous bombarde d’un : « Sur place ou a emporter ? » Vous aurez ensuite, très vraisemblablement, à trancher entre « riz ou nouilles ? », « fourchette ou baguettes ? », « perles de coco ou nougats au sésame ? ».

De retour dans l’open space, c’est un nouveau dilemme cornélien entre thé ou café qui vous attend. Café, donc. Après avoir ingurgité toutes ces boissons, auxquelles s’est ajouté l’effet diurétique de la Tsingtao de midi, vous êtes pris d’un besoin soudain de soulager votre vessie. Là, à l’entrée des toilettes, deux pictogrammes, « Homme » et « Femme », accentuent encore votre sentiment de déambuler sur les branches d’un arbre de décisions exagérément schématique. Vous optez donc, pour enrayer ce cauchemar dichotomique, pour la politique des toilettes inversées, prenant le parti de pousser la porte correspondant au genre qui ne vous a pas été assigné à la naissance. Comme en l’occurrence vous êtes un garçon et que vous êtes bien élevé, vous prenez soin de relever la lunette des WC. De retour dans votre espace de travail, le responsable des fournitures vous demande si vous voulez « des pochettes plastifiées ou cartonnées ? ».

VOUS VOUS RAPPELEZ SOUDAIN VOTRE ENTRETIEN D’EMBAUCHE : VOUS AVIEZ TROUVÉ TRÈS ÉTRANGE QU’ON VOUS DEMANDE AVEC INSISTANCE SI VOUS ÉTIEZ « PLUTÔT SLIP OU CALEÇON ? »

A force d’observer la récurrence de ces bifurcations cognitives à deux directions, vous vous dites que le fait de limiter ainsi la complexité des choix est certainement une stratégie managériale visant à enrayer l’usure psychologique liée à la prise de décision (la fameuse « décision fatigue », observée par Roy F. Baumeister, professeur de psychologie à l’université de Floride). Sous l’effet de cette phénoménologie basiquement fonctionnelle, vous en venez à vous demander si l’entreprise ne serait pas qu’un programme informatique géant, cascade ininterrompue de 0 et de 1, comme le découvre Neo dans la trilogie Matrix. Vous vous rappelez alors votre entretien d’embauche où vous aviez trouvé un peu bête – et à la fois très étrange – qu’on vous demande avec insistance si vous étiez « plutôt slip ou caleçon ? ». En fait, la question sous-jacente était : êtes-vous compatible avec l’omniprésence quotidienne de la pensée binaire, celle qui transforme n’importe quelle réalité complexe en un schéma simpliste ? Euh, ne sachant pas très bien quoi répondre à cette question compliquée, vous aviez décidé en dernier ressort de tirer à pile ou face…

Posté par jourstranquilles à 05:48 - Société et toute sa complexité - Commentaires [0] - Permalien [#]

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