Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

vendredi 15 juin 2018

Au Théâtre ce soir...

king kong

Onze ans avant l’affaire Weinstein et le mouvement #MeToo, Virginie Despentes publiait son premier essai, autofiction pro-pornographie et pro-prostitution dans lequel elle analyse les mécanismes de la domination masculine. Un texte crucial, à mettre entre toutes les mains.

C’est un essai qui commence comme un morceau de rap. « J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. » King Kong Théorie, le sixième livre et premier essai publié par Virginie Despentes, est un manifeste féministe moderne et ravageur qui dynamite l’ordre social tenant le corps des femmes à disposition des hommes. A partir de son expérience personnelle – une jeunesse qu’elle qualifie de « virile » dans les milieux punk, un viol à 17 ans, une période de prostitution, avant le succès avec son premier roman Baise-moi –, l’écrivaine et réalisatrice nancéienne esquisse en 150 pages incisives une figure de femme en inadéquation avec les normes de genre.

« Avec King Kong Théorie, Virginie Despentes, jusque-là romancière, théorise sa pensée féministe, analyse Delphine Naudier, sociologue et chargée de recherche au CNRS, qui a étudié l’histoire sociale des mouvements féministes. Sa démarche consiste à prendre pour objet une expérience de vie des femmes, le viol, dont elle fait un événement fondateur, de la même manière qu’Annie Ernaux a érigé l’expérience de l’avortement en “événement” existentiel dont l’épreuve intime est universalisable. » Le viol, écrit Despentes, « est la guerre civile, l’organisation politique par laquelle un sexe déclare à l’autre : “Je prends tous les droits sur toi, je te force à te sentir inférieure, coupable et dégradée.” » Delphine Naudier poursuit : « Elle rejoint sous certains aspects l’une des tendances du mouvement féministe des années 1970 en France, qui a analysé les mécanismes du système patriarcal et déconstruit les modes d’appropriation du corps des femmes qui conduisent à leur assujettissement politique, économique et sexuel. En cela, sa critique du capitalisme et ses positions antinaturalistes [qui s’éloignent de la simple différenciation biologique des sexes, ndlr] la rapprochent des théoriciennes féministes matérialistes comme Christine Delphy ou Monique Wittig, qui avancent que la domination des femmes s’opère par des pratiques matérielles, dans le cadre domestique ou social. »

Du “pipi de chatte” pour les critiques

Dans son autofiction pro-pornographie et pro-prostitution, l’auteure alors âgée de 37 ans se réapproprie un discours féministe qu’elle juge « confisqué » par les « blanches bourgeoises hétérosexuelles ». Despentes réclame moins une stricte égalité entre les sexes que la reconnaissance des identités, des choix individuels et la liberté totale à disposer de son corps. Elle file la métaphore d’un King Kong androgyne, symbole d’une sexualité d’avant la distinction des genres telle qu’imposée autour de la fin du XIXe siècle, pour déconstruire la catégorisation binaire des identités masculine et féminine. Dans un contexte où les milieux intellectuels commencent à s’intéresser à la théorie queer, elle reprend l’idée de Judith Butler selon laquelle le genre est performatif : il n’existe que des performances, des mises en scène de la masculinité et de la féminité. C’est ainsi que King Kong Théorie défait « l’idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l’esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d’école, bonne maîtresse de maison mais pas bonniche traditionnelle ». Un idéal qui, de toute façon, « n’existe pas ». Pas plus que n’existe son miroir masculin – Despentes fait exploser les normes dictées à tous, hommes compris.

Entretien Virginie Despentes : “La société est devenue plus prude, l’atmosphère plus réactionnaire”

Ni Virginie Despentes ni les éditions Grasset, qui publient ses ouvrages depuis 1998, n’imaginent à sa sortie le pouvoir d’émancipation que va acquérir le livre pour la future génération de féministes. « Malgré toutes les formes d’écrasement qu’elle recense, Despentes atteste qu’il existe une capacité d’agir qu’il faut énoncer, remarque la sociologue Dephine Naudier. La portée politique de King Kong Théorie tient dans son énonciation même : le fait de dire ce qu’il dit, de le publier, de le médiatiser. » Olivier Nora, président de Grasset, se souvient de l’accueil terrible qui avait été réservé à l’essai : « Dans sa critique, Le Figaro assurait qu’il était “inutile de chercher une cohérence intellectuelle à cet essai plein de gros mots”, tandis qu’Eric Naulleau le qualifiait de “pipi de chatte” dans Le Matricule des anges… » L’éditeur avoue que même chez Grasset, personne ne comprend alors ce qui se joue dans ces pages. Leur contenu, si éloigné dans sa forme de ce que Virginie Despentes avait présenté jusque-là dans ses romans, désoriente. « C’est seulement avec le recul que nous offre l’époque actuelle qu’il a été permis de comprendre le caractère visionnaire de King Kong Théorie. »

“C’est comme si le fait de partager ce livre nous avait permis de libérer une parole sur des sujets tabous.” Emmanuelle Jacquemard, 28 ans

Gabrielle Deydier se souvient des mots crus de Despentes retentissant comme une évidence. « Elle formulait de manière limpide beaucoup de choses qui étaient tapies au fond de moi. J’ai toujours eu l’impression d’être une femme ratée sans pour autant me sentir homme, cherchant désespérément la féminité comme Indiana Jones cherche l’Arche perdue. » La jeune femme de 37 ans a signé l’an passé On ne naît pas grosse (éd. Goutte d’Or), un récit autobiographique sur le rejet social des personnes en surpoids, dont le titre est un clin d’œil à Simone de Beauvoir et l’épigraphe un extrait de King Kong Théorie. « Elle aussi parlait de ces corps de femmes de seconde zone. Elle m’a décomplexée de ma virilité et de ma sexualité soi-disant masculine. » Le choc de la lecture passé, le pamphlet de Virginie Despentes devient initiateur de dialogue. « Il m’est devenu tellement indispensable que j’ai beaucoup offert et fait lire ce livre, raconte Emmanuelle Jacquemard, 28 ans, à la tête de la compagnie théâtrale parisienne 411 Pierres, constituée en 2015 pour mettre en scène King Kong Théorie. J’avais 22 ans quand je l’ai lu et, pour mes amies et moi, il est venu combler un vide. C’est comme si le fait de partager ce livre nous avait permis de libérer une parole sur des sujets tabous – le harcèlement, le viol, la masturbation, le plaisir féminin… Jouer ce texte m’a aidée à vivre, d’autant plus que je suis une femme de grande taille et que, de ce fait, j’ai moi-même été ramenée à la femme-monstre, à la femme “toujours trop tout ce qu’elle est” dont parle Virginie Despentes. »

Onze ans d’avance

Onze ans avant l’affaire Weinstein et le mouvement #metoo, King Kong Théorie décortiquait les mécanismes de domination et de honte qui assujettisent les femmes : comment elles intègrent l’idée que leur corps est destiné à plaire aux hommes, et leur sexualité à servir de monnaie d’échange, qu’elles ne doivent ni se défendre ni en parler lorsqu’on les viole, puis qu’elles l’ont bien mérité. « Pendant les débats des derniers mois, j’avais l’impression que tout le monde découvrait la lune, raille Gabrielle Deydier. Toutes les réponses étaient dans King Kong Théorie ! » « Elle a rendu visibles des actes jusque-là invisibilisés et qui ont enfin été mis au premier plan ces derniers mois, approuve Rebecca Amsellem, docteure en économie et militante féministe, fondatrice de la newsletter Les glorieuses. Elle avait clairement tout compris avant tout le monde, mais ce n’était pas aussi acceptable socialement à l’époque. En 2006, le paysage n’était pas le même : il n’existait en France qu’Osez le féminisme ! pour militer activement. King Kong Théorie a donné et donne encore à beaucoup d’entre nous l’envie de faire la révolution ! » Le court ouvrage de Virginie Despentes, traduit en seize langues et vendu à 185 000 exemplaires en France, connaît un regain de popularité en librairies depuis l’année dernière. Un texte plus que jamais crucial dans « l’aventure collective, pour les femmes, pour les hommes et pour les autres » qu’est le féminisme aujourd’hui.

A lire

Virginie Despentes, King Kong Théorie, éditions Grasset, disponible au Livre de Poche, 160 pages, 6,10 €.

A voir

King Kong Théorie, mis en scène par Vanessa Larré, au Théâtre de l’Atelier, à Paris, du 25 mai au 7 juillet.

Posté par jourstranquilles à 07:42 - Film, Théâtre, Spectacle, TV, Clip, Court métrage - Commentaires [0] - Permalien [#]

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