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samedi 16 juin 2018

La foire de Bâle entre débauche d’argent et panorama artistique

Par Harry Bellet - Le Monde

Quelque 100 000 visiteurs étaient attendus cette année à Art Basel, foire d’art moderne et contemporain, jusqu’au 17 juin.

En être ou pas ? La question se pose particulièrement pour la foire d’art moderne et contemporain de Bâle, Art Basel, considérée, à juste titre, comme la meilleure du monde. Elle se pose d’abord pour les visiteurs – 100 000 étaient ­attendus cette année jusqu’au ­dimanche 17 juin. On les divisera en deux catégories : les très riches qui, paradoxalement, ne paient pas les 60 francs suisses (51,80 €) du prix d’entrée, puisqu’ils sont ­invités au titre de VIP durant les journées professionnelles – du lundi 11 juin, vernissage de la partie dévolue aux œuvres monumentales, « Art Unlimited », et de la section consacrée au design, jusqu’au mercredi 13, en passant par le mardi, jour d’inauguration du reste de la foire.

Et puis, les moins riches, ou moins en vue, c’est-à-dire qui ne sont ni collectionneurs connus, ni galeristes réputés, ni conservateurs de musée, ni journalistes accrédités. Ceux-là, les « ni-ni », n’accèdent au saint des saints qu’à partir du jeudi 14, quand les affaires auront été faites avec les précédents. On les envierait presque : les œuvres les plus désirées seront déjà décrochées des murs, et, compte tenu du goût commun des milliardaires ces temps-ci – assez médiocre, il faut l’avouer –, ce sont aujourd’hui rarement les meilleures.

Cote à des niveaux stratosphériques

Elles coûtent pourtant « un ­pognon de dingue », comme dirait quelqu’un. Et partent comme des petits pains : ainsi, deux jours après l’inauguration, la galerie Jack Shainman a annoncé avoir vendu la quasi-intégralité de son stock. Et notamment les œuvres de la nouvelle coqueluche de cette édition, le peintre afro-américain Kerry James Marshall (né en 1955), fort bon artiste au demeurant, mais dont un récent record en ventes publiques a propulsé la cote à des niveaux stratosphériques.

Le magazine The Art Newspaper raconte que ses tableaux se vendaient entre 25 000 et 100 000 dol­lars en 1997, ce qui est plus qu’honorable, mais que depuis que l’on a su qu’il était collectionné par Jay-Z et Beyoncé, ainsi que par Michelle Obama, et que le rappeur Sean « P. Diddy » Combs a surenchéri sur une de ses œuvres lors des ventes de New York, en mai, jusqu’à la somme record de 21,1 millions de dollars (18,2 millions d’euros), les prix ont grimpé. Malgré, ou à cau­se de cela, tout le monde en veut…

Une fois leur stand initial dévalisé, les marchands auront ­concocté un nouvel accrochage, souvent avec des pièces moins attendues, des artistes moins à la mode, mais jamais de qualité moindre : une commission y veille. Certains galeristes ont, par le passé, amèrement regretté, par une exclusion sèche et sans appel, d’avoir négligé la qualité de leur stand sur la fin du parcours. ­Résultat : les derniers jours de la foire sont plus propices aux découvertes que les premiers.

LES DERNIERS JOURS DE LA FOIRE SONT PLUS PROPICES AUX DÉCOUVERTES QUE LES PREMIERS

Et certaines pièces ne bougent pas : celles – monumentales – de la section « Art Unlimited », ou celles des stands qui ne se sont pas contentés de planter aux murs des tableaux à vendre, mais ont conceptualisé leur accrochage. C’est le cas, par exemple, de la galerie 1900-2000, où une grande photographie murale conçue exprès par Cindy Sherman accueille une série de petites œuvres de ­Picabia, ou de la galerie Tornabuoni, qui consacre tout son stand aux expériences d’Alberto Burri, qui brûlait des films de plastique dans les années 1970.

Il existe deux catégories de gens qui boudent Bâle : les méga-collectionneurs, comme Bernard ­Arnault ou François Pinault, qui ne viennent plus parce qu’ils ont un accès direct aux œuvres qui les intéressent, parfois même avant qu’elles ne soient sorties de l’atelier, et celle, plus vaste, des amateurs d’art que cette débauche d’argent – la dernière tendance est de compter les jets privés à l’aéroport de Bâle-Mulhouse – exaspère.

Un panorama impressionnant de l’art actuel

A dire vrai, ils ont tort. Bâle offre, en une semaine, un panorama impressionnant de l’art actuel et de son marché, à travers Art Basel (4 000 artistes représentés par 291 galeries), mais aussi des foires satellites : Liste, la plus ancienne, est un tremplin pour les jeunes artistes, et leurs jeunes marchands. Même chose pour Volta, Scope, ou Photo Basel. On ne négligera pas non plus l’offre exceptionnelle des musées locaux, du Kunstmuseum, qui abrite quelques-uns des plus beaux tableaux de Hans Holbein, au Schaulager, qui montre une exposition de Bruce Nauman, en passant par la Fondation Beyeler, où sont confrontées des œuvres de Giacometti et de Bacon.

C’est aussi une concentration unique de professionnels, qui n’a guère d’équivalent sauf, peut-être, dans le cinéma, lors du Festival de Cannes. En une semaine, on y croise des gens qu’il faudrait une année pleine et de longues heures de vol pour rencontrer autrement.

C’EST UNE CONCENTRATION UNIQUE DE PROFESSIONNELS, QUI N’A GUÈRE D’ÉQUIVALENT SAUF, PEUT-ÊTRE, DANS LE CINÉMA, LORS DU FESTIVAL DE CANNES

En être ou pas, la question se pose aussi, paradoxalement, pour les marchands de tableaux. Paradoxalement, car cette foire a été créée par eux et pour eux, il y a près de cinquante ans, pour leur permettre, notamment, de rencontrer une nouvelle clientèle et de lutter contre l’efficacité et la concurrence redoutables des maisons de ventes aux enchères. Mais la compétition a un prix : outre qu’il est difficile d’obtenir un stand, le comité de sélection étant des plus féroces, les heureux élus font face à des frais ­considérables. Bénins pour une galerie installée, ils peuvent être mortels pour une plus jeune, dans l’hypothèse – certes improbable à Bâle – où elle ne vendrait pas.

Toutefois, la tendance actuelle étant à la désaffection des visiteurs dans les galeries, les foires sont devenues vitales : certains y réalisent plus de la moitié de leur chiffre d’affaires. L’enjeu est si lourd que quelques-uns des plus puissants marchands, comme Hauser & Wirth, ont récemment proposé d’être eux-mêmes taxés ! Ceci afin de subventionner des ­galeristes moins nantis. L’idée est belle, sinon généreuse (les jeunes marchands sont un vivier d’artistes dans lequel puisent les vieux), mais difficilement réalisable.

Peut-être serait-il plus réaliste d’augmenter la contribution des marques de luxe, de plus en plus envahissantes, voire de solliciter la générosité de la banque UBS, qui, depuis une trentaine d’années, sponsorise la foire. Mais ce serait courir le risque de les voir étendre un peu plus une emprise déjà respectable, au détriment des exposants, et ce serait dommage : on ne vient pas à Art Basel pour admirer le dernier modèle de BMW. Quoi que…

Messe Basel, Messeplatz 10, 4005 Bâle. Tous les jours, jusqu’au 17 juin, de 11 heures à 19 heures. Entrée 60 CHF. artbasel.com

Posté par jourstranquilles à 07:25 - Visites - Salons - Reportages - Tourisme - Commentaires [0] - Permalien [#]

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