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Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

jeudi 20 avril 2017

Les Européens embarrassés par la victoire de l’hyper-président Erdogan

Par Cécile Ducourtieux, Bruxelles, bureau européen

Partenaire de la Turquie dans la lutte contre l’organisation Etat islamique ou dans la gestion de la crise migratoire, l’UE a réagi avec prudence aux résultats du référendum de dimanche.

Très serré et déjà contesté, le résultat du référendum turc de dimanche 16 avril, à l’issue duquel le président Recep Tayyip Erdogan a revendiqué la victoire avec 51,4 % des voix, embarrasse au plus haut point les Européens.

Ils ne peuvent pas faire comme si la réforme institutionnelle qui renforce considérablement les pouvoirs du « reis », ainsi que l’appellent ses partisans, ne posait pas problème. En mars, évoquant ce référendum, le Conseil de l’Europe avait pointé un risque de dérive vers un régime « autocratique ».

Ils ne peuvent pas non plus ignorer les accusations d’irrégularités lors du scrutin, alors que mardi, le principal parti d’opposition turc (le CHP), a réclamé l’annulation du référendum après que les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ont provisoirement considéré qu’il s’était déroulé « en deçà des normes internationales démocratiques ».

Partenaire essentiel

Mais les Européens – et spécialement les Allemands (qui comptent 3 millions de citoyens d’origine turque) –, redoutent de casser un lien déjà très dégradé avec un partenaire jugé essentiel : la Turquie est géographiquement à leurs portes, membre de l’OTAN et de la coalition internationale contre l’organisation Etat islamique (EI). Ils lui ont en outre sous-traité une partie de la résolution de leur crise migratoire, grâce à l’accord de mars 2016 de renvoi des migrants de la Grèce vers la Turquie.

La Commission européenne a donc réagi avec la plus grande prudence, mardi. Le chef de ses porte-parole, Margaritis Schinas a invité « les autorités turques à mener une enquête transparente sur les soupçons d’irrégularités ». « Une telle déclaration spéculative de la part d’un porte-parole ne peut être acceptée », a dénoncé en retour Omer Celik, ministre turc des affaires européennes.

La Commission devrait se garder d’intervenir davantage avant la publication du rapport final de l’OSCE, attendu pour dans huit semaines.

Les responsables politiques européens ne devraient pas débattre de la Turquie avant le prochain conseil des ministres des affaires étrangères de l’Union européenne (UE), le 28 avril.

Processus d’adhésion gelé

Le ministre autrichien, Sebastian Kurz, a certes estimé, lundi, que le référendum turc devait conduire l’UE à faire preuve de « franchise » et à stopper les négociations d’adhésion du pays. Une position que Vienne défend avec constance depuis l’été 2016.

Mais l’Autriche reste minoritaire sur cette ligne dure. La plupart des Européens prônent un prudent statu quo. A en croire l’agence de presse turque Anadolu (qui cite des sources diplomatiques) le ministre hongrois des affaires étrangères est même allé jusqu’à féliciter son homologue turc pour la courte victoire d’Erdogan…

La seule question que se posaient les diplomates, mardi, était de savoir si le ministre turc ferait le déplacement, le 28 avril. « En plus, la réunion est informelle » précise l’un d’eux, « on va être attentifs aux premières décisions d’Erdogan suite au référendum, mais l’essentiel des mesures institutionnelles ne devrait pas intervenir avant 2019. »

La majorité des pays de l’UE persistent à refuser de dénoncer eux-mêmes le processus d’adhésion, ouvert officiellement en 2005 même s’il est complètement gelé depuis près d’un an. Ils ne veulent pas donner raison à M. Erdogan qui dénonce régulièrement l’hypocrisie supposée de l’UE, estimant que cette dernière n’aurait jamais vraiment souhaité que son pays devienne un jour membre.

La question de la peine de mort

Surtout, ils craignent une remise en cause de l’accord de mars 2016. Contesté par les ONG, il s’est révélé efficace. Selon les derniers chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations, il n’y a eu qu’un peu plus de 4 000 arrivées en Grèce depuis début 2017, contre plus de 150 000 sur la même période en 2016.

Ankara multiple depuis des mois les menaces de suspension de l’accord, sans passer à l’acte. A Bruxelles et à Berlin, on est convaincu que M. Erdogan n’a pas intérêt à renoncer à cet accord qui lui rapporte de l’argent pour les réfugiés (l’UE dit avoir versé déjà 2,2 milliards d’euros). Mais les Européens restent inquiets : ils dépendent d’un coup de tête d’Ankara.

« L’UE devrait passer moins de temps à vérifier si la Turquie remplit les critères pour une libéralisation des visas vers l’Europe [une de ses promesses dans le cadre de l’accord migration], et davantage à sécuriser elle-même ses frontières pour diminuer sa dépendance d’avec Ankara », déplore Amanda Paul, spécialiste de la Turquie au sein du think-tank bruxellois EPC.

A court terme, seule la réintroduction de la peine de mort en Turquie, qu’Erdogan promet régulièrement à ses partisans, obligerait les Européens à sortir de l’ambiguïté, probablement aux dépens de toutes les parties.

« [L’abolition de la peine de mort] est un des acquis fondamentaux de l’UE. Passer de la rhétorique à l’action serait un signe clair que la Turquie ne veut pas accéder à l’UE », a précisé M. Schinas, mardi. Et d’ajouter : « [le président de la Commission européenne Jean-Claude] Juncker souhaite que la Turquie se rapproche à nouveau de l’Europe et cesse de s’en éloigner. »

turquie

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mercredi 29 mars 2017

Theresa May enclenche le divorce du Royaume-Uni et de l’UE

Par Philippe Bernard, Londres, correspondant

La première ministre britannique est peu contestée au Royaume-Uni dans la mise en œuvre du Brexit, mais elle ouvre une période à hauts risques pour le continent.

« Dominante », « inexpugnable », « invulnérable ». Les commentateurs britanniques épuisent le registre de la puissance pour qualifier Theresa May tandis que, moins de neuf mois après son installation à Downing Street, la première ministre britannique s’apprête à passer à l’acte. Mercredi 29 mars, elle enclenchera la procédure de divorce d’avec l’Union européenne, respectant l’échéance qu’elle s’était fixée. Historique, la démarche, voulue par 51,9 % des Britanniques lors du référendum de juin 2016, est destinée à rompre avec quarante-quatre ans d’une relation cahoteuse et à donner au Royaume-Uni « un nouveau rôle dans le monde ».

Plus prosaïquement, l’article 50 du traité de Lisbonne, dont va se prévaloir Mme May, prévoit deux années de négociation au terme desquelles, faute d’accord avec les Vingt-Sept, Londres perdrait sa place dans le club, à commencer par le libre accès au marché unique européen. C’est dire les enjeux de la partie de poker qui s’engagera mercredi à la mi-journée lorsque l’ambassadeur du Royaume-Uni à Bruxelles remettra la demande officielle au président du Conseil européen, Donald Tusk. Au même moment, Mme May s’adressera à la Chambre des communes.

Rarement premier ministre britannique aura été dans une telle position de force sur le front de la politique intérieure. Plus de 53 % des Britanniques approuvent sa conduite des affaires, alors que seuls 23 % soutiennent le leader du Labour, Jeremy Corbyn. Rien, dans les conditions d’accession de Mme May au pouvoir, ne la prédisposait à pareille domination : ni son passé de partisane molle du maintien dans l’UE, ni sa nomination comme chef du gouvernement par défaut, sans élection, par un Parti conservateur déchiré sur le Brexit.

« Theresa Maybe », c’est fini

Le tableau est méconnaissable aujourd’hui. La réticente pro-UE s’est muée en implacable brexiter ; la discrète ministre de l’intérieur règne sur un parti où seuls quelques éléphants osent la contrarier et où ses rivaux d’hier filent doux. Après les atermoiements de ses débuts où elle répétait en boucle que « Brexit signifie Brexit », au point de lasser l’opinion et de se faire traiter de « Theresa Maybe » (« Theresa peut-être »), elle a tranché dans le vif le 18 janvier dans un discours alternant flatteries et menaces à l’égard des Européens : le Brexit selon May sera « hard ». Pas question de rester dans le marché unique. Pourtant, l’accès « le plus libre et le plus fluide » y est revendiqué par la chef d’un Royaume-Uni qui magnifie une « Grande-Bretagne mondiale » (« Global Britain ») avec des accents nationalistes, voire impériaux.

Si Theresa May a pu ainsi adopter la version la plus extrême du Brexit, satisfaisant à la fois le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP, extrême droite) et l’aile droite des tories, elle le doit plus à la faiblesse de son opposition qu’à la puissance de ses convictions ou à ses talents de stratège. Après avoir siégé pendant six ans dans le gouvernement de l’anti-Brexit David Cameron, elle a fait dévisser la livre sterling en octobre 2016 en annonçant une rupture brutale avec l’UE. Bluff ou pas, sa menace de transformer le Royaume-Uni en un paradis fiscal déréglementé a énervé les continentaux et renforcé la cohésion des Vingt-Sept. Quant à la fragile majorité parlementaire qui la soutient – cinq sièges –, elle pourrait subir une rébellion, même minime.

Rien de tel ne la menace pourtant en raison du délabrement du Labour, qui prive le pays d’un réel contrepoids au moment d’entrer dans une période à haut risque. « Les travaillistes sont engagés dans une compétition pour savoir ce qu’ils vont perdre le plus vite : des adhérents, des électeurs ou leur dignité », ironise Andrew Rawnsley, chroniqueur dans l’hebdomadaire de gauche The Observer. Le Labour, tiraillé entre son électorat populaire pro-Brexit des zones défavorisées et son public bourgeois pro-européen des grandes métropoles, ne sait plus à quel saint se vouer. Son discours sur l’Europe est inaudible à force de contradictions.

« La vraie bataille commence maintenant », a écrit M. Corbyn sur Twitter, après avoir enjoint les députés Labour d’approuver le lancement du Brexit par Mme May pour ne pas contrarier le vote populaire. Ce tardif appel aux armes souligne sa passivité, tant dans la campagne du référendum que depuis la victoire du Brexit.

Même le débat parlementaire finalement organisé sur le lancement du Brexit ne doit rien au Labour. Gina Miller, une femme d’affaires originaire du Guyana, l’a obtenu en justice, payant son initiative d’une campagne de menaces et d’injures sexistes et racistes. Résultat : les 48 % d’électeurs qui ont voté pour rester dans l’UE n’ont pratiquement pas de porte-voix politique, hormis les élus du minuscule Parti libéral-démocrate. Pas un leader du Labour n’était présent samedi à Londres à l’imposant défilé anti-Brexit.

Machinerie

Pourtant, le boulevard dont profite Theresa May sur le plan intérieur pourrait se rétrécir si elle ne parvenait pas à maîtriser l’énorme complexité des négociations de rupture avec l’UE, avec ses milliers de textes à revoir, ses innombrables intérêts en jeu et ses multiples interlocuteurs. Cette machinerie phagocyte déjà l’administration et assèche tout autre débat. Sans parler de deux écueils intérieurs : l’Ecosse, travaillée par la revendication indépendantiste, et l’Irlande du Nord, dont le Brexit fragilise le processus de paix. Or la première ministre, appréciée pour sa rigueur et sa franchise, n’est connue ni pour sa souplesse, ni pour son empathie, ni pour son expérience de la diplomatie.

Pour l’essentiel, Mme May et les Vingt-Sept devront arbitrer entre les deux exigences britanniques contradictoires : l’accès au marché unique et le contrôle de l’immigration. Sans doute imprudente, Mme May a déjà fixé des lignes rouges : le refus de la compétence des juridictions européennes et de la libre circulation des Européens. Qu’elle reste intransigeante, et elle risque la rupture avec l’UE et le grand saut dans le vide. Qu’elle assouplisse ses positions et la droite des tories se retournera contre elle. Mieux que quiconque, elle sait que l’Europe a fait chuter les trois premiers ministres conservateurs qui l’ont précédée – David Cameron, John Major et Margaret Thatcher.

 

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vendredi 25 novembre 2016

Ankara fait du surplace à la porte de l’Europe

Dans une résolution non contraignante adoptée à une très large majorité à Strasbourg, les eurodéputés ont appelé à « un gel temporaire » du processus d’adhésion entamé en 2005.

Qu’importe les menaces du Président turc Recep Tayyip Erdogan qui avait prévenu qu’un gel des négociations d’adhésion à l’Union européenne n’aurait« aucune valeur » à ses yeux. Jeudi, dans une résolution adoptée à Strasbourg (479 voix pour, 37 contre et 107 abstentions), le Parlement a invité la Commission européenne et les États membres à geler les négociations d’adhésion en cours avec la Turquie.

Ankara serein

Pas de quoi émouvoir les Turcs : la décision est« insignifiante » pour le Premier ministre Binali Yildirim,« nulle et non avenue » selon le ministre des Affaires européennes Omer Celik. En effet, Erdogan sait que ce gel sera, selon les mots même du Parlement européen,« temporaire » . Il sait aussi que les Européens tiennent au« maintien de l ’ancrage de la Turquie à l ’Union européenne » . Rien n’est donc figé ; rien n’est irrémédiable. Pas téméraires mais réalistes, les Européens, qui ont besoin des Turcs sur le dossier« migrants » et qui ne veulent pas voir Ankara flirter avec Moscou, se sont dit prêts à revoir leur position« une fois que les mesures disproportionnées prises dans le cadre de l ’état d ’urgence auront été levées » . Il est vrai que depuis la tentative de coup d’État du 15 juillet, le régime turc n’a guère adhéré aux plus élémentaires principes démocratiques défendus par l’UE. Arrestations arbitraires, mises à pied massives de fonctionnaires, censure et fermeture de médias, interdictions d’associations et de fondations caritatives. Il ne manque plus que le rétablissement de la peine de mort qui« devrait entraîner une suspension officielle du processus d ’adhésion » ,selon les eurodéputés toujours aussi peu pugnaces. Le processus d’adhésion est donc gelé, mais le redoux risque de se faire attendre. Et le processus de traîner encore un peu plus en longueur. On se souviendra que la Turquie, qui a signé en 1963 un accord d’association avec l’UE, a entamé des négociations formelles d’adhésion en 2005. Mais, en raison de l’opposition de plusieurs États membres, dont Chypre et la France, seuls seize chapitres de négociations sur un total de trente-cinq ont été ouverts à ce jour et un seul a été clôturé. Pour sa part, Erdogan a prévenu qu’il organiserait un référendum sur le processus d’adhésion à l’UE si aucune décision n’était prise par Bruxelles d’ici à« la fin de l ’année » .

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mardi 15 novembre 2016

Face à Donald Trump, les Européens redoutent « le saut dans l’inconnu »

La réunion mensuelle des ministres des affaires étrangères de l’Union européenne (UE) devait prendre un tour très inhabituel, lundi 14 novembre, à Bruxelles. Censée initialement « évaluer les relations avec les Etats-Unis à la suite de la présidentielle américaine », elle aurait dû permettre, dans l’esprit de la grande majorité des participants, pour lesquels la victoire de la candidate démocrate Hillary Clinton semblait acquise, de célébrer la continuité : les Etats-Unis, depuis 1945, ont fait de l’alliance avec l’Europe une pierre angulaire de leur politique étrangère. Autant dire que la désillusion est grande pour l’UE après la victoire de Donald Trump.

Seul le premier ministre ultraconservateur hongrois, Viktor Orban, estime que l’arrivée au pouvoir du milliardaire signe le retour à « la vraie démocratie » et aux « discussions honnêtes, loin des contraintes paralysantes du politiquement correct ». L’élection du candidat républicain a sidéré beaucoup d’autres dirigeants, bouleversé les agendas et accru la tension née du vote des électeurs britanniques en faveur du Brexit, le 23 juin. « C’est la première fois que je vis une telle situation et je suis dans l’incapacité totale de vous dire ce que vont être notre politique étrangère et nos relations avec les Etats-Unis », avoue un diplomate.

« Pas de panique »

Dimanche soir, au cours d’un dîner informel, les ministres des affaires étrangères étaient censés procéder à un premier tour d’horizon et, selon la version officielle, « faire remonter » les sujets prioritaires à leurs yeux. A charge pour la haute représentante européenne, Federica Mogherini, de les évoquer lors d’une visite qu’elle compte effectuer à Washington avant la prestation de serment du futur président, en janvier 2017.

Les motifs d’interrogation ne manquent pas et les Européens redoutent un « véritable saut dans l’inconnu », selon la formule d’un dirigeant même si à la sortie du dîner, dimanche soir, plusieurs ministres usaient de la même formule : « Pas de panique. » Certains pays misent sur un retour rapide au réalisme du futur président, d’autres redoutent, eu égard aux nominations que M. Trump envisage, qu’il veuille vraiment appliquer son programme.

A ce stade, ceux-là redoutent surtout la mise à mal de l’accord de Paris sur le climat ou de celui sur le nucléaire iranien – auquel l’UE a activement contribué. Ils s’interrogent, par ailleurs, sur ce que sera précisément l’attitude M. Trump à l’égard de la Russie, et dès lors, du conflit syrien ou de la lutte contre l’organisation Etat islamique (EI). Le maintien, ou non, des sanctions à l’égard de Moscou à la suite de l’annexion de la Crimée et de son rôle en Ukraine risque, dans les mois à venir, de devenir un casse-tête de plus pour des Européens divisés sur le sujet.

La relance transatlantique elle-même est en question après les propos menaçants de M. Trump à l’égard des partenaires de l’OTAN qui ne respecteraient pas leurs engagements financiers. Les ministres baltes ont répété, dimanche soir, leurs inquiétudes face à la menace russe. La discussion entre les ministres n’a toutefois pas permis de départager le camp des « attentistes », surtout soucieux de calmer le jeu et de sauvegarder la cohésion de l’OTAN, de ceux qui poussent l’UE à agir vite pour relancer les projets de défense commune, quitte peut-être à enfoncer un coin dans l’Alliance atlantique.

Le tout étant de savoir si Paris et Berlin, qui ont formulé des propositions au cours des dernières semaines, pourront entraîner leurs partenaires vers un projet plus ambitieux que celui du « mode veille » qu’ils ont privilégié depuis des années.

D’autres craintes concernent les relations commerciales. La commissaire au commerce, Cecilia Malmström, refuse certes d’enterrer le projet de traité transatlantique, estimant qu’il convient encore de « voir comment sauvegarder les acquis de la négociation actuelle » mais beaucoup, à Bruxelles, estiment que les chances d’aboutir à une signature sont quasiment nulles.

Crise existentielle

La réunion de dimanche soir a été symboliquement boudée par le ministre hongrois et son homologue britannique, Boris Johnson, l’un des principaux artisans du Brexit, qui n’y voyait « pas d’utilité ». Jean-Marc Ayrault avait également décliné l’invitation, officiellement en raison d’un rendez-vous avec Antonio Guterres, le futur secrétaire général des Nations unies.

Paris veut éviter de donner l’impression que l’élection de M. Trump a automatiquement ouvert une crise. « Arrêtons de parler de désarroi », déclarait dimanche M. Ayrault sur Europe 1, évoquant « une occasion pour l’Europe de se ressaisir ». Ce qui laisse entendre que la France et l’Allemagne pourraient tenter de lui redonner rapidement une impulsion. « L’Europe a besoin d’une Union de la sécurité » insiste de son côté le président de la Commission, Jean-Claude Juncker.

Divisée, assaillie par les crises, l’UE sera-t-elle capable de réagir ? Certains sont franchement pessimistes. Le Brexit, qui occupait encore tous les esprits juste avant l’élection américaine, est en train de reculer sur la liste des urgences, la première étant désormais la nature de la relation avec Washington et la deuxième, l’angoisse liée à une éventuelle victoire de la présidente du Front national (FN), Marine Le Pen, lors de l’élection présidentielle française de 2017. En attendant, c’est Nigel Farage, l’un des piliers du vote en faveur du Brexit, qui a été reçu samedi à New York par Donald Trump. Pendant plus d’une heure. Source : Le Monde

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mardi 5 juillet 2016

L’incompréhension de l’élite londonienne après le Brexit

Il y a du vin, du blanc et du rouge, excellent. Il y a des olives, de la fougasse et autres amuse-gueules de qualité. A deux pas de St James’s Park, l’adresse se prête mal au fish and chips. Le 10-11 Carlton Terrace est l’une de ces splendeurs victoriennes qui font de Londres, en cette fin d’après-midi-là, entre averses estivales et percées du soleil, une ville blanche – et l’une des plus belles cités du monde. Cet hôtel particulier, construit entre 1827 et 1832, abrite la British Academy.

Mais on n’est pas venu ici pour une discussion académique sur les mérites de l’esthétique pallado-victorienne. Quatre jours plus tôt, le Royaume-Uni a choisi de sortir de l’Union européenne (UE). Un mot, une date : Brexit, le jeudi 23 juin. Pour Londres, un mauvais coup, une journée noire. La ville a massivement voté « Remain », pour que le pays reste dans l’UE. Le quotidien The Guardian publie un cahier spécial : « Peut-on sortir de la déprime post-Brexit ? »

L’assemblée réunie à Carlton Terrace cherche à comprendre. Elle regroupe une centaine de personnes, toutes des « remainers » convaincus. Ce sont des élus, conservateurs et travaillistes, des journalistes – du Guardian, du Financial Times, de The Economist –, des juristes, des financiers et autres militants défaits de la cause européenne. Les « brexiters » dénonceraient une assemblée de « sachants », pire encore, un échantillon de « l’élite londonienne », cette classe maudite que les chantres du Brexit – eux-mêmes issus de ladite élite – vouent depuis des semaines aux poubelles de l’Histoire.

« La BBC nous a laissé tomber »

Au menu, une question principale : « Why ? » Pourquoi avons-nous perdu ? « L’élite » s’interroge. Elle le fait à la britannique : on ne se paie pas de mots, on ne se saoule pas de théories, on fuit les « ismes ». En clair, on n’est pas à ­Paris. L’autocritique est sans pitié, radicale, menée par Hugo Dixon, le maître de cérémonie, qui a pris l’initiative de cette réunion.

Ancien du Financial Times, Dixon – élégante barbe blanche, chemise ouverte – dresse l’acte d’accusation de la campagne « Remain ». Elle a été surtout négative. Elle a joué sur la peur. Elle a souligné les risques du Brexit pour un pays dont l’UE absorbe la moitié des exportations. « La campagne n’a pas été articulée sur les aspects positifs de notre appartenance à l’Union, observe Dixon. On a seulement parlé des dangers du Brexit. On a laissé un vide que les partisans du Brexit ont comblé avec leurs mensonges. »

Il déplore l’absence, côté « Remain », d’un leader travailliste d’envergure capable de porter la contradiction aux calembredaines véhiculées par les « brexiters » en chef, les conservateurs Boris Johnson et Michael Gove – comme ces dizaines de millions de Turcs qui s’apprêteraient à prendre d’assaut les falaises de Douvres ; comme les chiffres totalement inventés sur le montant de la contribution britannique au budget de Bruxelles, pour ne citer que deux des énormes bobards qui ­furent au cœur de la campagne. Distant, le chef du Labour, Jeremy Corbyn, membre de l’aile gauche du parti, a soutenu le « Remain » avec autant d’enthousiasme qu’un pilote de rallye qui n’enclencherait ­jamais la seconde.

Tacler les contre-vérités

« Il a fallu se battre avec une presse hostile », constate l’orateur. A l’exception des journaux cités plus haut, les autres, tabloïds et gros tirages, ont été fidèles à l’europhobie active qui les anime depuis trente ans. L’un des plus gros reproches entendus ces jours-ci à Londres et que reprend Hugo Dixon : « La BBC nous a laissé tomber ». Cette bonne vieille « Beeb », parangon du sérieux journalistique, encore plus internationaliste que le Foreign Office, aurait entretenu des faiblesses pour le Brexit ? Non. « Impartiale », elle a donné autant de temps aux « remainers » qu’aux autres. Mais la BBC n’aurait pas, ou pas assez, réfuté ce qui relevait du délire, ici et là (il y en eut aussi, un peu, côté « Remain »).

Ce travail-là est justement celui auquel s’est attaché Hugo Dixon durant toute la campagne. Ancien d’Eton, ancien d’Oxford, fondateur de l’agence de commentaires économiques en ligne BreakingViews (revendue à Reuters-Thomson), ce social-libéral, cérébral ­hyperactif, a lancé le site InFacts lors de la ­bataille du Brexit. Objectif : tacler toutes les contre-vérités avancées par les « brexiters » sur les relations entre le Royaume-Uni et l’UE. Combat nécessaire, ­essentiel – et donquichottesque, en ces temps de prime à l’outrance. L’époque est à l’émotion plus qu’à la ­réflexion et au respect des faits.

Principaux véhicules de l’air du temps, les réseaux sociaux diffusent du complot et du fantasme – et, en ce qui concerne le fonctionnement compliqué de l’UE, une ignorance crasse (qu’on ne reprochera à personne). Romancière, professeure de lettres, Helen Harris a milité avec l’organisation Britain Stronger in Europe (« la Grande-Bretagne plus forte dans l’Union »).

« Savez-vous, dit-elle, quelle question a été parmi les recherches Google sur l’Europe les plus sollicitées dans ce pays, vendredi 24 juin, au lendemain, du vote ? C’est tout simple, les gens ont voulu s’informer : “Qu’est-ce que l’Union européenne ?” »

Le parti tory est devenu eurosceptique. Et une partie des conservateurs a franchi le cap de l’europhobie : ils diabolisent une Europe ­fédérale qui n’existe pas. Le vote du 23 juin a pourtant exprimé quelque chose de plus large que la seule question des relations du pays avec l’UE. Ce vote s’inscrit dans la protestation qui se lève, un peu partout dans le monde occidental, contre les conséquences de la mondialisation économique.

LES « EXPERTS » N’AVAIENT PAS PRÉVU QUE DONALD TRUMP SERAIT LE CANDIDAT RÉPUBLICAIN AU SCRUTIN DE NOVEMBRE. A LONDRES, ILS ÉTAIENT PEU À PARIER SUR LA VICTOIRE DU BREXIT...

Chaque bourrasque a ses particularités ­locales. Mais il y a aussi un point commun : l’incapacité des experts à prendre la mesure de ce qui est en jeu – la force du rejet du statu quo chez les laissés-pour-compte de la mondialisation. Les « experts » n’avaient pas prévu que Donald Trump serait le candidat républicain au scrutin de novembre. A Londres, ils étaient peu à parier sur la victoire du Brexit. A Paris, ils ont du mal à penser que Marine Le Pen puisse remporter l’élection présidentielle du printemps 2017.

Commentaire d’un sénateur américain, John Barrasso (Wyoming), recueilli par le Financial Times au lendemain du 23 juin :

« Si l’élection de novembre se ramène à un duel entre le changement quel qu’il soit et la continuité de la politique telle qu’on la fait aujourd’hui, alors, Donald Trump sera le prochain président américain. »

Un grand coup de colère

Trente ou quarante ans de relative stagnation des revenus et de croissance inégalitaire sont passés par là. A droite de la droite et à gauche de la gauche, on entretient volontiers un fantasme protectionniste : imaginer qu’on peut arrêter l’explosion d’économies émergentes, portée par la révolution technologique. Mais l’illusion néolibérale cultivée dans les années 1990 n’était guère plus réaliste : imaginer qu’on compenserait dans les services l’emploi industriel détruit chez nous par la ­concurrence venue d’Asie.

La mondialisation a ses recalés de la transition postindustrielle. Ils ont voté Brexit. Le très conservateur Daily Telegraph rappelait tout le monde à la réalité, jeudi 30 juin. Il citait la dernière des enquêtes publiques sur l’évolution des représentations sociales au Royaume-Uni. Plus de la moitié des Britanniques se rangent toujours dans la « working class » (« la classe des travailleurs ») – ouvriers et employés. Comme au début des années 1980. A l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher.

Londres est plus rayonnante que jamais, ville-monde, créatrice d’emplois et de près de 40 % de la richesse du pays. Mais elle est aussi une bulle. Il y a le reste. Il y a ce Nord-Est « passé depuis longtemps du vote travailliste à un vote protestataire », comme le souligne l’ancien député et ministre des affaires européennes Denis MacShane. Là, sur les ruines d’industries dévastées, tout se mélange, dans un grand coup de colère contre l’Europe, la mondialisation, les élites, les immigrés. Protestation indistincte et confuse.

« Une mondialisation plus juste »

La région a été mise à mal par la concurrence asiatique, mais on s’en prend à l’UE… La région a, plus que d’autres, souffert des coupes budgétaires nationales, mais on tape sur Bruxelles. On mettrait volontiers sur le dos du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker – « celui qui attaque ses petits déjeuners au cognac », disent les tabloïds – la piètre prestation de l’équipe anglaise de foot à l’Euro 2016.

Propos entendus à la soirée de Carlton Terrace :

« Nous sommes déconnectés, nous ne savons plus comment vivent ceux que la mondialisation a laissés au bord de la route (…). Ceux-là ont l’impression qu’on essaie de les faire taire en les traitant de racistes (…). Nous ne savons pas comment leur parler (…). La gauche a trop longtemps refusé d’aborder la question de l’immigration – serait-ce pour en souligner le bilan positif pour le pays. »

Helen Harris, la romancière : « Qu’est-ce que ça veut dire, pour les oubliés du Nord-Est, les programmes Erasmus, les échanges scientifiques ? »

Personnage sombre, esprit brillant, le travailliste Gordon Brown s’est vaillamment battu contre le Brexit. L’ancien premier ­ministre y a vu un combat-clé, existentiel, pour la social-démocratie ou le social-libéralisme. « Si nous ne trouvons pas le moyen de rendre la mondialisation plus juste et moins déstructurante, écrit-il dans le Guardian, alors, la politique tournera autour de la question de la ­nationalité, de la race ou de l’identité. » On y est. Arrêt thérapeutique au pub obligé, en sortant, ce soir, de la British Academy.

Alain Frachon (Londres, envoyé spécial) - Journaliste au Monde

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jeudi 30 juin 2016

Brexit : l'ex-maire de Londres Boris Johnson renonce à succéder à David Cameron au poste de Premier ministre

Boris Johnson a annoncé jeudi 30 juin qu'il renonçait à se présenter à la succession de David Cameron, une semaine après le référendum qui a conduit au Brexit. Le Premier ministre avait annoncé que l'ex-maire de Londres prendrait sa suite en septembre pour gérer la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne.

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mercredi 29 juin 2016

Banques et brexit...

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« Brexit » : l’incroyable impréparation du vainqueur Boris Johnson

boris johnson

« Take back control ! » (« Reprenons les commandes ! »). Quatre jours après le séisme du « Brexit » – la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE) –, le fier slogan de la campagne qui a convaincu 17 millions de Britanniques de choisir le divorce avec l’Europe résonne désormais comme une bravade pathétique.

L’ancien maire de Londres et partisan du « Leave » Boris Johnson, qui l’a entonné des milliers de fois ces dernières semaines, ne s’y risque plus. La livre sterling dévisse, le Royaume-Uni a perdu sa note AAA, des délocalisations d’emplois sont annoncées vers le continent et les institutions du pays sont paralysées.

« Nous n’avons pas de gouvernement, nous n’avons pas d’opposition. Les gens qui nous ont mis dans ce pétrin se sont enfuis », a résumé, lundi, Alistair Darling, ministre des finances pendant la crise de 2008, mettant en garde contre le danger du « vide ».

Pendant le week-end, Boris Johnson, principal artisan du « Take back control », a joué au cricket et a reçu quelques députés dans sa propriété de l’Oxfordshire. Il a sans doute aussi écrit sa chronique publiée chaque lundi dans le Telegraph, dont le contenu cette semaine est ahurissant.

« Rien ne presse »

Le chef de la campagne du « Brexit » s’y félicite de la bonne tenue de la devise britannique qui, en réalité, s’effondre. Il y assure que « la Grande Bretagne fait partie de l’Europe », « qu’elle continuera à avoir accès au marché unique » et que « les Britanniques pourront continuer d’aller travailler dans l’UE ». Le « seul changement », insiste-t-il, est que le pays s’est dégagé des insupportables réglementations européennes.

Pas un mot sur le désormais fameux article 50 du traité de Lisbonne que Londres rechigne à actionner pour engager la procédure formelle de sortie de l’UE. Le premier ministre démissionnaire, David Cameron, ne devait pas lancer la procédure lors du Conseil européen des 28 et 29 juin : il a repassé la « patate chaude » à son successeur… qui ne sera désigné que début septembre. Boris Johnson, contesté mais favori pour reprendre le flambeau, ne dit rien sur ses intentions à ce sujet, simplement que « rien ne presse ».

« Nous ne pouvons pas avoir quatre mois pendant lesquels rien ne se passe, a encore réagi M. Darling. Les électeurs ont pris cette décision et nous n’avons aucun plan pour l’avenir. Boris traite ça comme une partie de rigolade. Mais nous avons quitté l’UE ! »

L’entourage de M. Johnson ne le cache pas : il ne s’attendait pas à la victoire et a accusé le choc, surtout quand il a réalisé que M. Cameron allait lui laisser la responsabilité de déclencher la procédure de sortie.

« Tout le monde n’arrête pas de répéter : “Voilà où nous en sommes”, mais personne ne semble avoir la moindre idée d’où ça se trouve », a tweeté malicieusement, dimanche, Rachel Johnson, sœur de l’intéressé, avant d’effacer ce message selon elle « mal interprété ».

Interviewé par le très tenace Nick Robinson de la BBC, Chris Grayling, l’un des lieutenants de M. Johnson, a bafouillé : « Nous allons commencer à constituer une équipe pour réfléchir à notre position afin d’être prêts quand les discussions commenceront. »

Trahison des promesses

L’impréparation des vainqueurs du référendum ne concerne pas seulement le calendrier du « Brexit ». Sur le fond, il ne leur a fallu que quelques heures pour se délier de l’essentiel des promesses faites aux électeurs. Iain Duncan-Smith, ancien ministre pro-« Brexit », a fait beaucoup jaser sur Twitter en affirmant : « Nous ne nous sommes pas engagés. Nous avons seulement fait une série de promesses qui étaient des possibilités. »

Après une campagne prônant la fin de la libre circulation des travailleurs en Europe, ce qui suppose la sortie du marché unique européen, Daniel Hannan, idéologue du « Brexit », a expliqué, vendredi, dès le lendemain du vote, que la nécessité de maintenir l’accès à ce marché unique supposait « la libre-circulation de la main-d’œuvre », autrement dit la trahison de la promesse sur le contrôle de l’immigration. Ce que M. Johnson confirme dans son article du Telegraph. Il affirme contre toute évidence que les électeurs ayant choisi le « Brexit » « n’étaient pas principalement motivés par leur crainte de l’immigration », alors qu’il n’a pas cessé lui-même d’attiser cette peur pendant la campagne.

En dehors même du choc économique et politique ambiant, les électeurs qui ont cru à la promesse du « Take back control of our borders » (« reprenons le contrôle de nos frontières ») risquent donc d’être déçus. Déjà, le thème de la « trahison » des promesses du « Brexit » par les politiciens et Bruxelles fleurit dans les tabloïds.

Nationalisme

La contradiction, pour ne pas dire la duperie sur l’immigration et le marché unique, s’éclaire lorsqu’on analyse les deux composantes du vote pro-« Brexit ». D’un côté des ultralibéraux thatchériens comme Boris Johnson, pour qui l’UE est une insupportable machine à réguler et l’immigration une nécessité si l’on veut peser sur les salaires et assurer la compétitivité du pays après le « Brexit ». De l’autre, la grande masse des populations déshéritées du nord de l’Angleterre, précisément les victimes de l’ultralibéralisme à la britannique, qui comprennent le « Take back control » comme un appel au retour de la protection de l’Etat que « Bruxelles » empêche, notamment en imposant un afflux de travailleurs est-européens.

La première catégorie rêve de transformer le Royaume-Uni en un vaste paradis fiscal dérégulé ; la seconde a la nostalgie de l’Angleterre de leur jeunesse, avant la désindustrialisation et le thatchérisme. Tout le talent de « Boris » est de les avoir rassemblés autour de leur seul dénominateur commun : le nationalisme anglais. Fils de grande famille payé 267 000 livres par an (320 000 euros, soit 26 000 euros par mois) pour sa chronique dans le Telegraph, il n’a pas hésité à appeler « le peuple » à se rebeller contre l’establishment en votant pour le « Brexit ».

« Le grand clivage britannique n’est pas entre Londres et le Nord ou entre les jeunes et les vieux, mais entre Johnson, Gove, Farage [les chefs de la campagne du « Brexit »] et les électeurs qu’ils arnaquent », écrit le journaliste Nick Cohen dans le Guardian en rappelant les relations compliquées de M. Johnson avec la réalité.

Au début de sa carrière de journaliste, il s’était fait limoger du Times pour avoir inventé une citation. Selon sa biographe, Sonia Purnell, qui a été sa collègue quand il était correspondant du Telegraph à Bruxelles, le « blond ambitieux » a théorisé depuis longtemps sa méthode pour se faire remarquer et avancer : affirmer sans vergogne des choses contradictoires en public et en privé.

D’après elle, « Boris » n’était pas favorable au « Brexit ». Mais il a enfourché ce cheval pour se démarquer de David Cameron, son copain et rival d’enfance. Voilà pourquoi le Royaume-Uni et l’Europe en sont là aujourd’hui.

Philippe Bernard (Londres, correspondant) - Correspondant au Royaume-Uni - Le Monde

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mardi 28 juin 2016

Juppé : « Organiser un référendum sur l’Europe, aujourd’hui en France, serait irresponsable »

Après le « choc » du « Brexit » – la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE) –, Alain Juppé met en garde sur le « risque de retour des conflits » sur le continent. « L’Europe est mortelle », rappelle le candidat à la primaire à droite, affichant sa volonté de mener campagne pour défendre « l’idéal européen » face aux « extrêmes ». Il expose les cinq piliers de son projet de refondation pour « sauver la construction européenne, en la transformant profondément ».

Comment avez-vous réagi à l’annonce du « Brexit » ?

Alain Juppé : C’est un choc. Plus rien ne sera désormais comme avant. D’abord pour le Royaume-Uni lui-même, qui doit assumer les conséquences, très lourdes, de son choix. A la fois du point de vue de son unité politique, compte tenu de la position de l’Ecosse et de l’Irlande du Nord, et également pour son poids économique, au vu de la division entre Londres et le reste de l’Angleterre et de l’importance de la City. Ce sont des défis considérables. Mais c’est désormais son affaire, c’est un vote souverain, il faut le respecter.

Le retrait britannique doit être mis en œuvre, et sans tarder. Rien ne sera comme avant non plus pour l’UE : ce serait une erreur stratégique de continuer à vingt-sept comme on le faisait à vingt-huit, ce serait se voiler la face sur la réalité de la situation en Europe. Ecoutons, enfin, le message.

Quel est le message du vote britannique que doivent retenir les autres pays ?

L’UE telle qu’elle s’est construite suscite un sentiment d’incompréhension, de désamour, voire, on l’a vu, de rejet. L’évolution des Pays-Bas, l’un des six pays fondateurs, est frappante : l’extrême droite y conteste la construction européenne, et elle progresse.

En France, si on additionne les extrêmes, on pourrait avoir une majorité antieuropéenne. Le fossé entre pro et anti-européens est en passe de se substituer au clivage droite-gauche. Cette situation nous oblige à réinventer l’Europe et à écrire une nouvelle page de son histoire. Les institutions ne doivent pas tuer l’idéal européen. Je me battrai pour cet idéal.

Peut-il y avoir un effet domino dans les autres pays avec, à terme, l’effondrement de l’UE ?

Prenons conscience que l’UE est mortelle. Dans son état actuel, elle est menacée de dislocation. Le sentiment de rejet se fonde sur des raisons qu’il faut regarder en face. Tout d’abord une incompréhension face au fonctionnement de la machine bruxelloise, une bureaucratie très éloignée des réalités du terrain. Ensuite, un double sentiment d’impuissance : impuissance à relancer la machine économique et à faire reculer le chômage, et impuissance à contrôler les frontières et à mettre en place une politique des flux migratoires cohérente. Les citoyens européens n’ont pas le sentiment d’une Europe qui protège. Ils voient une Europe tatillonne sur les détails, et faible sur les grands sujets. Pour éviter cet effet domino dont vous parlez, revenons à des principes simples.

Faut-il accélérer la rupture avec le Royaume-Uni ?

Il faut que le retrait soit rapide et il n’est pas question de renégocier je ne sais quel arrangement complémentaire. Les Britanniques ne peuvent pas continuer avec à la fois un pied dehors et un pied dedans. Nous devons réinventer nos relations avec ce partenaire important, notamment sur le plan militaire, mais pas à notre détriment. Un délai est fixé par les traités, il faut déclencher la procédure et la mettre en œuvre le plus vite possible. Par exemple, je n’imagine pas comment un premier ministre britannique pourrait présider l’UE au deuxième semestre 2017, comme c’est prévu aujourd’hui par le calendrier.

Qu’auriez-vous fait à la place de François Hollande dans les jours qui ont suivi le « Brexit » ?

Il incombe à la France, parce qu’elle a un rôle particulier à jouer, de proposer une alternative, une nouvelle organisation de l’Europe, un nouveau chapitre de l’histoire européenne. Mais elle n’a pas aujourd’hui le poids politique pour le faire. La France est totalement aphone à Bruxelles, elle a perdu tout crédit, vis-à-vis de l’Allemagne et de ses partenaires. Je suis extrêmement sceptique sur sa capacité à assumer sa responsabilité historique.

Le président de la République a sa part de responsabilité ?

Oui. La méfiance inspirée par son incapacité à mettre en œuvre les réformes structurelles a affaibli durablement la France. Et au début du quinquennat, il a cru pouvoir se détourner de l’Allemagne, c’était une erreur.

La France de François Hollande n’est une référence pour personne. Au Pllearlement européen, nous ne pesons plus, et dans les instances communautaires et les services de la Commission de Bruxelles, nous n’avons plus les postes clés que nous occupions par le passé.

L’exemple le plus caricatural de cet affaiblissement a été la négociation directe entre Angela Merkel [la chancelière allemande] et Recep Tayyip Erdogan [le président turc], qui s’est soldée par l’acceptation sous certaines conditions de la suppression des visas entre la Turquie et l’Europe et la reprise de la négociation sur de nouveaux chapitres pour l’adhésion de ce pays à l’UE. Où était la France dans ce moment décisif ?

Faut-il revenir sur cette suppression des visas et sur les négociations avec Ankara ?

Il faut dire stop à l’élargissement ! Faute de fondations solides, la maison européenne est délabrée. Rajouter un étage par-dessus, c’est précipiter l’effondrement. Il faut faire comprendre à la Turquie que nous n’avons plus l’intention de poursuivre les négociations d’adhésion. Le flou sur le sujet a assez duré et suscite une incompréhension majeure qui s’ajoute à toutes les autres.

Il faut vraiment convaincre les Européens que nous avons une politique de l’immigration, qui consiste à harmoniser les procédures du droit d’asile, à développer avec les pays d’origine une politique de réadmission et de codéveloppement, mais surtout à contrôler nos frontières. Nous avons décidé – in extremis – la création d’un corps de gardes-frontières, il n’est toujours pas opérationnel…

La relance de l’Europe passe-t-elle par un nouveau traité ?

Un traité n’est qu’un outil, qui vient concrétiser un projet. C’est un point d’aboutissement et non un point de départ. Avant tout, il s’agit de définir ce qui fait notre bien commun, un idéal qui parle au cœur des peuples européens, pour vivifier le désir d’Europe.

Avant de mettre en œuvre un nouveau traité, il faut d’abord que la France mette sur la table des propositions concrètes pour rebâtir l’Europe, puis qu’un accord soit noué avec nos partenaires, ceux qui le souhaitent, sur les objectifs que l’on poursuit. J’en ai cinq en tête qui me paraissent prioritaires.

Lesquels ?

Il faut d’abord dire stop à l’élargissement, je vous l’ai dit. Il faut ensuite redéfinir les périmètres des compétences car les institutions européennes ne peuvent pas continuer à produire autant de normes et de lois. Le principe de subsidiarité doit – enfin ! – s’appliquer en redéfinissant le périmètre entre l’UE, qui doit s’occuper de l’essentiel, et les Etats, qui doivent reprendre la main. Troisième idée : il faut relancer la zone euro avec davantage de convergence fiscale et sociale mais aussi grâce à un grand plan d’investissements d’avenir, ciblé sur l’innovation et la transition numérique. Il faudra aussi renégocier un accord sur les frontières – car Schengen ne fonctionne plus – en posant à nos partenaires une question de confiance : qui veut vraiment contrôler les frontières et est prêt à contribuer à un corps de gardes-frontières européen ?

Et, enfin, la question de fond reste de savoir si l’Europe a vocation à être un acteur défendant ses intérêts sur la scène mondiale et capable de contribuer à la sécurité de ses citoyens. La défense française restera nationale et une armée européenne n’est pas pour demain, mais nous pouvons mutualiser nos moyens et coopérer avec cinq ou six pays européens dans le secteur de la défense, notamment dans les secteurs industriels et technologiques.

La refondation de l’Europe passe-t-elle inévitablement par le couple franco-allemand ?

Ce couple ne peut fonctionner que s’il est équilibré : je veux créer les conditions d’une France dynamique économiquement et influente diplomatiquement ! La France doit poser la question de confiance à l’Allemagne : est-elle porteuse d’un tel projet refondateur avec nous ? Si c’est le cas, à partir de cette nouvelle alliance franco-allemande, il faudra rassembler les pays qui veulent y adhérer et nouer un nouvel accord pour une nouvelle Europe. Une certitude : l’Europe de demain sera évidemment à plusieurs vitesses, davantage encore qu’aujourd’hui. Le départ du Royaume-Uni doit permettre à ceux qui veulent aller plus loin de le faire. Faisons-en une chance. C’est le projet que je propose.

Approuvez-vous l’idée d’un référendum sur un projet européen proposé par le candidat à la primaire à droite Bruno Le Maire ?

Organiser un référendum aujourd’hui en France serait totalement irresponsable. En revanche, les peuples européens ont le sentiment que la construction européenne s’est faite sans eux. Ce sentiment fait partie du rejet actuel. Il faudra un référendum, non pas seulement en France, mais dans tous les pays concernés, à un certain stade de la reconstruction de l’Europe.

Quand ?

Si la France et l’Allemagne se mettent d’accord sur un accord de reconstruction de l’UE, et que des partenaires y sont associés, on pourra alors proposer aux peuples de l’approuver. Je ne suis pas contre un référendum – ce serait paradoxal pour un gaulliste – mais je pense qu’une telle consultation populaire se prépare.

Il y a des moments historiques où les hommes d’Etat ne sont pas faits pour suivre l’opinion. Ils sont là pour la guider : voilà ce que nous pensons et ce que nous proposons à nos peuples et, à ce moment-là, il est possible d’organiser un référendum. Pas avant.

Comment renforcer la zone euro et sa gouvernance ?

Il faut accentuer la convergence entre les économies de la zone euro, qui restent trop divergentes. Dans le domaine budgétaire et monétaire, l’Europe est déjà bien dotée. La Banque centrale européenne existe et a une politique. Sur le plan budgétaire, des règles existent.

En revanche, il y a un gros travail à faire sur l’harmonisation fiscale. L’impôt sur les sociétés en France est largement supérieur à la moyenne européenne. Mettre en cohérence nos régimes sociaux me paraît également primordial car on ne peut pas continuer avec la directive actuelle sur les travailleurs détachés. Il n’est pas acceptable de payer en France un salarié venu d’un pays européen au smic français, avec les charges sociales de la Pologne ou de la Roumanie !

En Angleterre, ce sont surtout les milieux défavorisés et les ruraux qui semblent avoir voté pour une sortie… Constatez-vous cette fracture sociale et territoriale en France ?

Oui, on constate aussi en France un fossé entre les métropoles dynamiques et une ruralité qui se sent méprisée et abandonnée. Il est donc indispensable de reprendre une politique d’équilibre entre les territoires. Partout en France, on demande par exemple que soit achevé le réseau de connexion à très haut débit. Politiquement, cela se sent aussi. En Gironde, le Médoc, qui n’est pas la partie la plus urbanisée, a voté très largement Front national aux dernières élections alors que l’immigration y est quasi inexistante. Il y a donc bien d’autres ressorts, qu’il faut comprendre, analyser, et auxquels il faut répondre.

Le FN a-t-il raison de crier victoire, en affirmant que ce qui est possible au Royaume-Uni l’est aussi en France ?

Ils sont dans leur logique. Ce parti anti-européen saute évidemment sur l’occasion pour rêver d’une « contagion ». Mais ce parti fait totalement fausse route car il n’y a pas d’avenir pour la France en dehors de l’Europe. Le réveil a été dur pour les Britanniques, et les conséquences seront négatives et durables. Retenons cette leçon.


La question européenne sera-t-elle un des marqueurs-clés de la campagne présidentielle ?

Bien sûr. J’ai l’intention de répéter pendant ma campagne l’importance de la construction européenne et de l’idéal européen auxquels notre jeunesse est attachée. Il faut se situer d’un point de vue historique. Les analogies avec les années 1930 n’ont échappé à personne, avec une crise économique durable, des fractures sociales importantes, une violence verbale très forte, la stigmatisation de l’autre, des attaques contre Merkel haineuses…

Les extrémismes et les nationalismes progressent, dans un contexte international très instable. Il y a un risque de retour des conflits. Lorsqu’on rappelle que l’Europe, c’est la paix, certains se moquent en disant que c’est une vieille rengaine. Le risque sur la paix est pourtant totalement d’actualité. Oui, je veux sauver cette construction européenne, en la transformant profondément, parce que demain, comme depuis soixante ans, l’Europe, c’est la paix.

Nicolas Chapuis - Journaliste au service Politique

Alexandre Lemarié - Journaliste en charge du suivi de la droite et du centre

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lundi 27 juin 2016

Brexit

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