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Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

jeudi 12 octobre 2017

Le MoMA, un américain à Paris

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Par Philippe Dagen - Le Monde

La Fondation Vuitton accueille des œuvres iconiques – et d’autres moins connues – du musée new-yorkais.

Le Museum of Modern Art (MoMA) de New York est le sanctuaire de l’idée d’art moderne. Il le doit à son histoire, celle de collectionneuses et de collectionneurs qui se sont fait les missionnaires de cette idée. C’est aussi une histoire propre à New York, cette ville devenue elle-même, par son architecture et sa frénésie, le symbole d’un monde nouveau.

Aussi se rend-on au MoMA en pèlerinage. On y avance comme dans un Sacro Monte italien, d’une chapelle à l’autre, d’une image sainte à l’autre. Adoration des patrons saint Paul Cézanne et saint Paul Gauguin, transe devant Les Demoiselles d’Avignon, prière muette devant les icônes de Matisse, Mondrian et Malevitch, transports mystiques dans lesquels précipitent Rothko et Newman, reliques de l’angélique et démoniaque Duchamp. Le MoMA, c’est le Vatican de la modernité, et ses conservateurs ont la gravité et la dignité d’un clergé.

L’expérience ne saurait être aussi complète à la Fondation Vuitton, mais elle demeure sensible, parce que l’accrochage conserve le principe d’une ascension et que le musée a envoyé nombre de ses objets les plus sacrés.

Sans doute manque-t-il sa pièce la plus précieuse, ces Demoiselles qui, sans doute, ne sortiront plus de la basilique de la 53e rue – à moins que ne menace un désastre. Mais, dès l’entrée, le fidèle est face à de très grands saints à la nudité héroïque : le Baigneur, de Cézanne, statue antique, et le Jeune Garçon au cheval, de Picasso, dont certains pensent qu’il est le tableau le plus harmonieux du monde.

Suggérer oppositions et corrélations

Suivent des œuvres moins universellement célèbres mais non moins importantes, la Gare Montparnasse, de Giorgio De Chirico, les trois Etats d’âme, d’Umberto Boccioni, le triptyque Le Départ, de Max Beckmann.

Ces peintres sont en compagnie de photographes – Lisette Model, Man Ray, Walker Evans, Alfred Stieglitz – du cinéaste Sergueï Eisenstein, des affichistes de la Révolution russe et de ceux de la guerre d’Espagne.

Ainsi est-il rappelé que le MoMA a été conçu dès ses débuts comme un musée complet à vocation didactique, et non comme un pur rassemblement de chefs-d’œuvre. Ce qui n’empêche qu’ils se succèdent à un rythme accéléré : deux Jackson Pollock, dont La Louve, la mythique Woman I de Willem de Kooning, qui n’était plus venue à Paris depuis 1984, et, face à sa débordante présence physique et sexuelle, Onement III, de Barnett Newman, abstraction spirituelle par excellence.

Même abondance et même volonté de suggérer oppositions et corrélations entre œuvres exactement contemporaines à l’étage suivant, qui traite du pop art et du minimalisme, dans leurs relations avec la société de consommation et l’architecture new-yorkaise, résumée par un fragment de la façade de l’ONU. Sa géométrie s’accorde à celles d’Ellsworth Kelly et Carl Andre – mais on se demande pourquoi ni Donald Judd ni Sol LeWitt ne sont là car la démonstration aurait été plus convaincante.

Peut-être est-ce pour ménager de la place à des artistes que le MoMA, dans ces décennies 1960 et 1970, n’achetait pas, et pour lesquels il a fallu depuis procéder à de nombreux rattrapages, qui sont du reste avoués sans ambages dans les cartels. Dans ces salles, c’est le cas de Lygia Clark, qui avait deux défauts, être femme et brésilienne, et de Romare Bearden, qui en avait deux autres, être noir et lutter pour les droits civiques.

Une histoire de la création plus ouverte

Dans cette période, le MoMA était régulièrement dénoncé pour sa conception étroite de l’art moderne : une affaire d’hommes blancs, autant que possible indifférents aux luttes politiques et sociales.

Collectionneurs et conservateurs finirent par en tenir compte et l’œuvre de Bearden présentée, un nu de femme noire en patchwork de tissus et papiers, entra dans les collections en 1970, premier nu noir à pénétrer au MoMA depuis sa fondation, quarante ans plus tôt. A Paris, il est accroché à côté d’une héroïne blanche et geignarde de Roy Lichtenstein : c’est parfait.

La volonté d’écrire désormais une histoire de la création plus ouverte, grâce à une politique d’acquisition plus diverse, domine les deux derniers étages. Ce n’est plus le cortège des héros virils, mais une pluralité d’hypothèses et directions variées.

Ainsi le regard va-t-il de la reconstitution d’une installation d’Edward Krasinski, artiste polonais longtemps méconnu car enfermé à l’Est jusqu’en 1989, à l’appropriationnisme de Sherrie Levine, d’une affiche satirique de Barbara Kruger à un exercice de virtuosité photographique de Jeff Wall.

Il est néanmoins possible d’apercevoir le fil politique et critique qui court de Cady Noland raillant le patriotisme américain au drapeau africain-américain de David Hammons et à September, de Gerhard Richter – tentative de peinture du 11-Septembre –, du papier peint AIDS du groupe General Idea à Insurance, de Cameron Rowland, qui renvoie indirectement à la compagnie d’assurances maritime Lloyd’s, qui assurait les navires négriers.

Il est cependant un autre fil, dont le MoMA ne semble pour l’heure pas capable de se délivrer malgré ses efforts : la fâcheuse habitude de penser que le destin de l’art se joue toujours aux Etats-Unis, comme dans les années 1950.

Parmi les artistes les plus jeunes exposés, la nationalité américaine domine de façon écrasante. Non que les artistes choisis ne soient pas tous dignes de l’être : Trisha Donnelly, LaToya Ruby Frazier et Kerry James Marshall le méritent. Et l’Afrique ? Le Proche-Orient ? La Chine ? L’Europe ? MoMA, encore un effort pour être vraiment contemporain !

« Etre moderne : le MoMA à Paris », Fondation Louis-Vuitton, Paris 16e. Jusqu’au 5 mars 2018.

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mardi 10 octobre 2017

Exposition à Berlin : Jean Loup Sieff, Lignes ombrées

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Nature et paysage, mode et nu : le photographe français Jean Loup Sieff s’est essayé avec virtuosité à différents genres tout au long de sa carrière et s’est ainsi illustré comme l’un des grands photographes français de la 2e moitié du 20e siècle. La galerie berlinoise Galerie 36 lui consacre à depuis le 28 septembre 2017 une exposition personnelle intitulée Lignes ombrées. Avec un ensemble de 48 œuvres, celle-ci offre une vision intime du travail de l’artiste en exposant des photographies moins connues du public. Cette sélection met ainsi en valeur la singularité de ce photographe qui a poussé les limites de la photographie en noir et blanc, non seulement par son attrait pour les objectifs grands et très grands angles mais également par ses contrastes saisissants, ses noirs profonds avec un grain particulier et ses mises en scène subtiles et pleines d’humour.

L’exposition compile des images personnelles mêlant des tirages d’époque et des tirages modernes de la fin des années 1960 aux années 1990. Des paysages poétiques, souvenirs de voyage et des nus féminins où le photographe a célébré la jeunesse avec un regard pour des détails et des mises en scène intimistes. L'exposition est un appel au voyage où les étendues linéaires et contrastées qui parcourent les photographies guident le regard du spectateur. Que ce soit des dunes de sable ou des pans de falaises, une vue de dos ou une partie d’un nu féminin, Jean Loup Sieff a composé ses sujets au gré de lignes incurvées, de structures fluides ouvrant de nouvelles perspectives par des contrastes forts et de superbes jeux d’ombre et de lumière. « Certaines de ces images font parties du livre de Jean Loup Sieff sur la Vallée de la mort parut en 1978 », explique Jean-Jacques Naudet, directeur de L’Œil de la Photographie. « Une anecdote à ce propos : Jean Loup était venu au magazine Photo avec son éditeur nous présenter le livre. À un moment ce dernier se tourne vers nous et déclare : il n’y a pas assez de photos de nus, Jean Loup pourquoi n iriez-vous pas à la mer de sable d’Ermenonville en faire quelques-uns ? Blême, Jean Loup quitta la pièce. J’ai le sentiment que cet éditeur évita de très peu ce jour-là une rouste formidable ! »

Né de parents d'origine polonaise, Jean Loup Sieff a découvert sa passion pour la photographie à Paris dans les années 1940 lorsqu'il a reçu une caméra comme cadeau pour son 14ème anniversaire. Sa percée se produit quelques années plus tard lorsqu’il est engagé par le magazine Elle. Pendant de nombreuses années, il collabore avec les magazines les plus prestigieux (Vogue, Harper’s Bazaar, Esquire ou encore Paris Match). Il continue en parallèle ses travaux personnels. Il n’est donc pas surprenant que Sieff soit resté un photographe de mode dans nos mémoires, une catégorisation qu'il a combattue avec véhémence tout au long de sa vie. Outre les photographies de mode bien connues, Sieff a laissé une œuvre riche en portraits, reportages, paysages et nus féminins où son regard, à travers l´objectif, a constamment poursuivi les formes pures et l'agencement d´éléments organiques.

Jean Loup Sieff, Lignes ombrées

28 septembre – 16 décembre 2017

Galerie 36

Chausseestraße 36

10115 Berlin

Allemagne

http://galerie36berlin.com/

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Exposition à New York : Andres Serrano, Torture

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Andres Serrano, Torture

La carrière influente et transgressive du photographe américain Andres Serrano continue à repousser les limites de la photographie et de l’éthique, dans cette série récente qui examine sans faiblir la relation entre traumatisme et mémoire, violence et représentation. Torture se déploie sur fond du scandale d’Abou Ghraib et des conséquences des photographies bouleversantes témoignant des abus perpétrés sur les prisonniers. Les images de Serrano montrant des hommes cagoulés naissent de notre subconscient collectif incorporé au matraquage visuel des médias de masse. Ces œuvres montrent la profondeur de la cruauté humaine et de l’indignation, attestant des extrêmes que nous pouvons atteindre lorsque nous avons le pouvoir sur un autre être humain.

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Plusieurs sujets de Torture ne sont pourtant pas seulement des symboles, puisqu’ils montrent quatre individus et leurs histoires personnelles. Kevin Hannaway, Patrick McNally, Brian Turley et Francie McGuigan faisaient partie d’un groupe connu sous le nom d’« Hommes encagoulés », des Irlandais qui ont été arrêtés et ont subi les affronts des mains de l’armée britannique en 1971. Ils ont en effet été les victimes de l’expérimentation de nouvelles méthodes d’interrogation, devenues plus tard célèbres sous l’appellation infâme « les cinq techniques » : maintenir debout contre un mur, encagouler, soumettre au bruit, priver de sommeil, et priver de nourriture et de boisson. Des portraits individuels les montrent en gros plan portant des cagoules sombres sur le visage – les compositions étroitement cadrées semblent au premier regard des abstractions. Les plis du tissu rappellent le charbon ou les falaises montagneuses, empêchant le spectateur de déterminer l’échelle, l’espace ou l’identité des sujets représentés. Fatima (2015), œuvre consacrée à la femme soudanaise arrêtée dans son pays natale car accusée d’entretenir des liens avec les rebelles, n’est pas moins réaliste. Cette femme a été battue, torturée au couteau, puis violée pendant sa détention par la police.

Ces photographies dépourvues de sujets humains transmettent pourtant l’impression d’une présence corporelle. Des gants détrempés de sang sont tendus contre un mur, un couloir sinistrement éclairé semble briller d’une force primordiale ; une chaise placée devant une grande croix de bois suppose à la fois la contemplation religieuse et la punition solitaire. Des dispositifs menaçants – Chaîne de fer, The Clink Prison Museum, Londres, Royaume Uni (2015), et Masque de torture IV, Hever Castle, Kent, Royaume Uni (2015) – sont montrés comme des natures mortes inertes qui invitent le spectateur à imaginer leur rude mise en action. Le rôle que jouent les images dans la vie contemporaine – leur circulation et leur censure – restent un sujet de discussion en cours et controversé. Les photographies de Serrano ne sont jamais hésitantes ; elles sont inébranlables dans leur insistance à fouiller plus avant le lien déconcertant entre décence et représentation.

Andres Serrano, Torture

Jusqu'au 4 novembre 2017

Galerie Jack Shainman

513 W 20th St

New York, NY 10011

USA

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lundi 9 octobre 2017

Dans l’œil de Francis Giacobetti, mythique photographe de charme

Article de Chloé Thoreau           

Il a signé d’innombrables photos de charme pour les pages du magazine "Lui", des silhouettes aériennes pour Issey Miyake, ou encore des plages de sable blanc et corps dorés pour le calendrier Pirelli. Esthète invétéré, Francis Giacobetti est un monument de la photographie française. Rencontre.

Jane Birkin, Carla Bruni, Mireille Darc, Grace Jones, Brigitte Bardot… Les plus belles femmes du monde ont défilé devant son objectif dans leur plus simple appareil. Francis Giacobetti, photographe aussi renommé que discret, est l’une des figures emblématiques du magazine Lui. Dès 1963, aux côtés de Daniel Filipacchi et Frank Ténot, il porte le titre à bout de bras et réalise parfois la totalité des clichés du magazine. "Je signais avec 14 pseudos différents pour que ça fasse ‘grand magazine’, raconte-t-il. Playboy avait un staff de quarante photographes, Match aussi, et là ça faisait un peu minable. Donc je signais Giacobetti sur ce qui me plaisait, souvent c’était la mode, et le reste avec des noms ayant les mêmes initiales. Frank Gitty, c’était d’avantage un photographe de cul, et puis Faroum Gorgouloff je n’en parle même pas…"

Paire de fesses sur ciel d'orage

Inspiré de l’esthétique pin-up née aux Etats Unis pendant la Seconde Guerre Mondiale, le style Giacobetti est aussi imprégné d’humour. Maillot de bain, couverture shootée pour Lui en 1974, représente un mannequin enfilant une culotte en lycra, bonnet de bain et lunettes sur le nez, des escarpins vertigineux aux pieds. Paire de fesses sur ciel d’orage, Chambre avec vue... Le photographe titre ses photos avec malice et esprit.

"Mais le nu, je le préfère graphique," déclare Giacobetti. Ce n’est donc pas un hasard si la couverture du livre rendant hommage à son travail (à paraître chez Assouline au mois d’octobre et assorti d’une vente aux enchères de ses plus belles photos chez Artcurial) représente une paire de fesses, assises, carrées. Courbes féminines et formes géométriques se mêlent également dans sa série Zebras. Ces célèbres clichés de corps féminins striés de lumières (maintes fois imités) avaient été commandés par le couturier Hervé Léger, inventeur de la robe bandage, au lancement de son premier parfum dans les années 80. "Les photos n’ont finalement pas été utilisées, on m’a dit que ça n’allait pas, que les femmes avaient l’air d’être attachées. Alors je les ai gardées pour moi et je les ai déclinées."

Humoristiques ou graphiques, les photos de charme de Francis Giacobetti sont truffées de références à ses icônes : Helmut Newton, Art Kane, ou Irving Penn. Aviateur, cliché réalisé à l’aérodrome de La Ferté Alais en 1969, est un clin d’œil audacieux à la Femme en bottes blanches poursuivie par un avion signée par Helmut Newton pour Vogue, deux ans auparavant.

Birkin en pleine dispute avec Gainsbourg lui agrippant les cheveux, Sylvia Kristel couverte de perles pour l’affiche d’Emmanuelle, Jane Fonda étendue de tout son long sur le sable, et autres nymphes nonchalamment emmaillotées dans leurs draps... Une oeuvre riche et éclectique, dont certains éléments peuvent être aujourd’hui perçus comme archaïques et anti-féministes, car proposant une vision de la femme à travers le prisme du désir masculin. "Je le comprends tout à fait. Tout ça s’est passé dans un contexte de révolution sexuelle, c’était très différent d’aujourd’hui. Je n’ai jamais eu de problème avec les actrices que j’ai photographiées, je faisais des photos qui leur plaisaient".

En effet, de certaines de ses séances photos pour Lui, Giacobetti garde un souvenir amusé. La série avec Mireille Darc, réalisée en 1968, a été shootée dans les décors de Frederico Fellini. "Je lui ai demandé des tuyaux pour faire poser Mireille, nue, dans les rues de Rome. Il m’a dit 'c’est impossible, entre les paparazzis et les carabinieri, tu vas te faire emmerder...’ Alors il m’a suggéré de me rendre à Cinecittà, demander ses décors pour Satyricon, dans lesquels il ne comptait pas tourner" raconte le photographe.

La liberté comme mot d’ordre

Début des années 70, séduit par les nus artistiques de Giacobetti, le groupe italien Pirelli lui propose de travailler sur son fameux calendrier. Il est le seul photographe français à en avoir réalisé les clichés deux années de suite. Non sans y mettre son grain de sel. "On est partis dans les Caraïbes pour faire les photos. J’avais inventé des filtres pour foncer le ciel. Je trouve très beau quand la terre est plus claire que les cieux. Ça donne de la densité". Les plages sublimes de la Jamaïque comme surplombées par un cumulonimbus menaçant. "Ils ont voulu que j’en fasse un troisième, mais cela aurait été en collaboration avec un dessinateur dont je n’aimais pas le travail. Alors j’ai dit non". Il sourit. C’est précisément pour cette raison que le père de Giacobetti lui a mis un Leica dans les mains, le jour de ses treize ans. "Il m’a dit : ‘Je t’offre cet appareil parce que ce métier-là, c’est la liberté'".

Les grands du XXème siècle dans un portfolio

Lorsqu’il nous reçoit, les rideaux de son grand appartement de Neuilly sont tirés. "On voit mieux la photo de Francis Bacon lorsqu’il y a moins de lumière", explique-t-il. Un immense portrait du peintre anglais, dont on devine simplement les contours du visage, trône dans le salon de Francis Giacobetti. Car ce voyageur avide a côtoyé les plus belles femmes du monde mais aussi ses plus grands politiciens, artistes, scientifiques, musiciens et penseurs. "Ma famille ne m’a pas beaucoup vu, j’avais toujours beaucoup de mal à rentrer à Paris une fois à l’autre bout de la planète" se rappelle-t-il. Le Dalaï Lama, Pierre Boulez, Louise Bourgeois, Jean-Yves Cousteau, Frederico Fellini, Ieoh Ming Pei, Luciano Pavarotti, Rigoberta Menchu… Des esprits lumineux dans lesquels il a voulu se plonger par le biais de ce qu’il existe de plus singulier chez eux : leur regard. Pour cela, il a réalisé une série où le portrait de chaque modèle et son iris multicolore, évoquant la surface d’une planète rocailleuse, se répondent. Baptisée Hymn, cette collection compte plus de 200 clichés. "Je mets cinq minutes à faire un portrait, avoue Giacobetti, je ne veux pas emmerder les gens. Et je suis incapable de travailler autrement qu’en petit comité". Humble timidité de celui qui a photographié les plus grands.

La magie de ses photographies réside aussi bien souvent dans leur histoire, car Giacobetti a pour habitude d’accompagner la réalisation de ses portraits de rocambolesques aventures humaines. Celui de Yehudi Menuhin, violoniste de génie et chef d’orchestre américain, a été réalisé dans les toilettes de la Maison de la Radio, faute de place. "Quand l’idée de Hymn m’est venue, c’est à Bacon et Garcia Marquez que j’ai pensé. Je voulais absolument les photographier, raconte-t-il. J’ai rencontré Garcia Marquez le premier". C’est l’auteur de Cent ans de solitude qui propose de lui présenter Fidel Castro, dont il immortalisera également le regard fier et la barbe immaculée. Giacobetti se prend d’affection pour l’île de Cuba où il séjourne régulièrement. Au programme : parties de pêche et mojitos avec le révolutionnaire cubain. "J’ai aussi photographié treize compagnons du Che. Ils étaient tous assis sur le lit de ma chambre d’hôtel, en train de fumer leurs cigares. Dans la suite où Sinatra a passé sa nuit de noces avec Ava Gardner, à l’Hotel Nacional..."

Giacobetti, textes de Jérome Neutres, aux Editions Assouline, 85€, sortie le 5 octobre 2017.

Exposition du 14 au 16 octobre 2017, chez Artcurial à Paris. Vente aux enchères le 17 octobre.

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dimanche 8 octobre 2017

Jean Daniel Lorieux, fashion maestro

Soucieuses de créer et d’asseoir une légitimité photographique, les galeries YellowKorner font de plus en plus appel aux gloires du passé. Après Elliott Erwitt, Oliveiro Toscani, c’est à Jean Daniel Lorieux qu’elles ont fait appel ce mois-ci. Ce dernier a élégamment invité trois de ses confrères proches de son esthétique à exposer avec lui.

Les galeries YellowKorner proposent une rétrospective du photographe de mode Jean-Daniel Lorieux, associée à une carte blanche pour laquelle ce dernier a choisi trois talents contemporains : Guillaume Girardot, Nicolas Bets et John Wright. Une passation photographique entre deux générations qui unissent leurs images dans une exposition rendant hommage à la beauté féminine et à la mode à travers les époques. Une exposition singulière qui entremêle, ainsi, le style de chacun.

De façon passionnelle Jean-Daniel Lorieux célèbre ici, à travers ses clichés, la femme dans toute sa splendeur et ses subtilités. Il est l’un de ceux qui a su capter l’effervescence des années 1970 et 1980, l’âge d’or de la photographie de mode. Après avoir fait ses armes au Studio Harcourt et avoir été membre de la Factory – où il a notamment côtoyé Andy Warhol –, le français a travaillé avec les plus grands titres de presse comme Vogue, ou L’Officiel, auxquels s’ajoutent de prestigieuses campagnes publicitaires aux côtés de mannequins internationaux.

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Jusqu'au 1er novembre 2017

Dans les diverses galeries YellowKorner

Paris, France

http://www.yellowkorner.com/

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jeudi 5 octobre 2017

Andres Serrano au Petit Palais

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07 Oct - 14 Jan 2018

L’exposition « Andres Serrano » au Petit Palais présente les œuvres du photographe américain dans un échange avec des tableaux anciens choisis par lui dans les collections du musée. L’occasion de redécouvrir ses talents de portraitiste, la force picturale de ses œuvres et surtout leur enracinement dans des thèmes universels.

Le photographe Andres Serrano dialogue avec des peintres anciens

L’exposition s’inscrit dans un projet du Petit Palais de rétablir le lien avec la création contemporaine qu’il avait lorsqu’au début du XXe siècle, le musée achetait au Salon des œuvres d’artistes vivants pour alimenter sa jeune collec­tion. Depuis trois ans, le Petit Palais propose chaque année à un ar­tiste contemporain de faire dialoguer ses œuvres avec celles du fonds ancien qu’il détient.

Andres Serrano a choisi dans la collection du Petit Palais une quarantaine d’œuvres qui viennent souligner la formation classique du photographe qui se définit lui-même comme un « artiste avec un appa­reil photo ». Le dialogue avec des peintres anciens met en lumière son style qui puise sa force picturale chez les grands maîtres de la Renaissance et du Caravagisme comme dans l’art moderne.

Andres Serrano confronte ses œuvres à celles de Courbet, Constant, Doré…

Le parcours débute avec les photographies de la série Torture, réalisée par Andres Serrano en 2015, par Blood on the Flag, prise au lendemain du 11 Septembre 2001. Ces œuvres présentées dans l’écrin de la galerie nord du Petit Palais et sa voûte au décor républicain rappellent combien l’art peut être chargé d’un message politique. Dans la grande galerie de peintures, les œuvres des séries Nomads, Residents of New York et Denizens of Brussels sont mises en regard d’autres portraits d’exclus de la société signés Gustave Courbet et Fernand Pelez.

La confrontation avec des tableaux de Benjamin Constant, Gustave Doré et William Bouguereau souligne l’importance de la peinture religieuse parmi les sources d’inspiration d’Andres Serrano, comme en témoignent les séries The Morgue et Holy Works. Parce qu’Andres Serrano est avant tout un grand portraitiste, on découvre ici les séries Cuba, Native Americans et America à travers lesquelles il scrute depuis plus de trente ans la société américaine, aux côtés de portraits peints du XVIIIe siècle à la Belle Époque.

Volontiers iconoclaste et provocateur, Andres Serrano vise surtout à amener chacun à regarder ce que l’on a tendance à ignorer, ou à renouveler le regard que l’on porte sur les choses. Ainsi le visiteur est-il amené à travers les choix et la vision de l’artiste à voir autre­ment les collections du Petit Palais. Au rez-de-chaussée, les images parfois ambigües des séries The Interpretation of Dreams, The Klan et Objects of Desire, réactivant des mythes et des souffrances universelles dans le contexte contemporain, éclairent d’une lumière nouvelle les tableaux historicistes et symbolistes du musée.

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Exposition Affiches à Melbourne, ou quand l’art s’empare de la pub

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Du 5 octobre au 4 novembre prochains, l’Alliance française de Melbourne accueille une exposition exceptionnelle d’affiches publicitaires réalisées par certains des plus grands artistes français du 20ème siècle. Brett Ross, collectionneur et propriétaire de la Galerie Letitia Morris – partenaire de l’événement – partage avec nous sa passion pour ces œuvres graphiques, colorées et souvent décalées.

« J’ai écumé Paris pendant des années afin de dénicher des trésors pour les salles de vente pour qui je travaillais. Et puis… je me suis rendu compte que si les moyens n’étaient pas là (pour des tableaux notamment), on pouvait aussi trouver de superbes affiches. En 1993, quand j’ai monté ma galerie, il m’a semblé naturel d’en proposer. » En Australie, Brett Ross profite aussi d’un intérêt croissant pour les œuvres d’après-guerre qui sont de plus en plus souvent achetées pour décorer les intérieurs de nouveaux propriétaires aisés. Les affiches des années 1900-1930 sont magnifiques, mais avec l’essor de la publicité dans les années 50, on trouve des perles plus récentes qui combinent un graphisme très sophistiqué et un grand sens de l’humour. Ici, elles ont de plus en plus de succès.

Dans quelques jours, l’Alliance française en exposera une vingtaine dans ses locaux, dont de très grands formats. Brett Ross a donné le ton en choisissant des artistes dont les œuvres ont marqué l’histoire de la « réclame ». Bernard Villemot, à qui l’on doit de belles campagnes pour Bally ou Orangina, se considérait comme un artiste à part entière, il a édité de nombreuses lithographies, numérotées et signées. Il croyait en la force de l’art, en opposition au marketing. Raymond Savignac, indissociable de sa fameuse publicité pour Monsavon (avec une vache produisant directement du savon, via le lait sortant de ses pis) est peut-être le préféré de Brett. « Il avait énormément d’humour et son utilisation des mots est brillante. » Les Japonais, qui aiment le recours à des phrases courtes, ont, eux aussi, une grande affection pour l’affichiste. Enfin, faut-il rappeler combien René Gruau a marqué son époque ? Outre ses affiches, l’homme est connu pour ses illustrations de mode et sa collaboration avec son ami Christian Dior. Ses croquis pour le Harper’s Bazaar ou Vogue ont fait le tour du monde. Encore aujourd’hui, ses aquarelles se vendent jusqu’à 50 000 €.

« On verra aussi des affiches de Hervé Morvan, précise Brett, mais hélas… pas de femmes artistes. » En effet, elles sont quasiment absentes de la publicité de cette époque. S’il leur arrive de produire des affiches pour des expositions, elles ne vendent ni chaussures, ni cigarettes. Pour le plaisir, Brett évoque quand même Jacqueline Marval, peintre « fauve » et auteure en 1928 d’une affiche pour le 6ème bal de l’AAAA (Aide Amicale aux Artistes). Une superbe composition – qu’on ne verra pas cette fois-ci.

Le graphisme en publicité est-elle un sous-art ? Pas pour Brett Ross ! D’ailleurs, certains peintres comme Picasso ou Chagall ont réalisé leurs propres affiches refusant de se limiter la reproduction d’une de leur peinture. L’âge d’or des affiches de ce type semble néanmoins révolu. Brett Ross tempère cependant, quarezévoquant l’impact sur Andy Wharol et aussi le travail de Michel Quarez (qui sera aussi visible à l’Alliance française). Par ailleurs, il continue à fureter dans les vieux entrepôts français à la recherche de pièces rares, peu médiatisées, mais intactes. « En Australie, on jette beaucoup. Alors qu’en France, il y a une politique de conservation – même dans la poussière ! » D’ici quelques années, des affiches incroyables peuvent encore ressurgir du passé.

En attendant, le galeriste invite tous ceux qui aiment la France « ce pays est très sophistiqué, graphiquement, artistiquement et culturellement » à venir voir l’exposition. Et même si les affiches proposées distillent un indiscutable parfum de nostalgie, elles diffusent aussi un humour « politiquement incorrect » qui fait un bien fou. Sans doute l’un des grands atouts de ce bel événement culturel.

Valentine Sabouraud

>> Exposition Affiches du 5 octobre au 4 novembre 2027

 

Alliance Française, Eildon Gallery, 51 Grey Street, St Kilda, 3182 – Entrée libre.

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mercredi 4 octobre 2017

Exposition Raymond Depardon à la Fondation HCB - gratuit le mercredi à partir de 18h30

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Photos : J. Snap (Exposition Raymond Depardon - vu aujourd'hui)

Entretien

Raymond Depardon : « J’ai toujours le regret de ne pas avoir photographié mon père »

Par Sandrine Blanchard

Photographe de renom et documentariste réputé, il expose une traversée de cinquante ans d’images à la Fondation Henri-Cartier-Bresson, avant la sortie son prochain film, « 12 jours ».

Je ne serais pas arrivé là si…

… Si je n’avais pas rencontré un vieux monsieur, M. Bolle, chez Dalmas, la première agence où j’ai travaillé. Il s’occupait des quotidiens de province et m’envoyait sur des petits événements – des prix littéraires, des salons des arts ménagers, des avant-premières, etc. – que les autres photographes du staff ne voulaient pas couvrir. Moi, jeune pigiste, c’est ainsi que j’apprenais.

Et puis il y a eu M. Louis Foucherand, reporter-photographe. J’avais trouvé son adresse dans l’annuaire. A 16 ans, je lui avais écrit puis montré des photos des petits veaux de mes parents. Il m’avait demandé : « Que font-ils dans la vie ? » J’étais devenu tout rouge et avais répondu : « Cultivateurs », car j’avais le complexe du mot « paysan ». Il m’a pris comme apprenti, m’a logé dans son atelier rue Saint-Louis-en-l’Ile, à Paris. Ces deux hommes ont été comme des papas de substitution.

Pourquoi ce complexe du mot « paysan », lorsque vous étiez jeune ?

J’étais le seul fils de paysans à l’école de Villefranche-sur-Saône. Les cours de récréation peuvent parfois être violentes : un jour, un élève m’a traité de « fils de paysan ». Je lui ai foncé dessus et lui ai répondu : « S’il n’y avait pas de paysans, tu mangerais des clous. »

Vos parents ne vous ont jamais fait de reproche, jamais obligé à rien… Ils vous ont appris la liberté ?

Oui, c’est certain. Ce besoin de liberté vient de là, de cette indépendance paysanne, de cette absence de liens de subordination. Mes parents étaient des gens très doux. Mon père est né en 1903, la même année que Yasujiro Ozu et que Walker Ewans. Ils étaient les enfants d’un siècle nouveau. Mes parents ne m’ont jamais donné de gifle et ont compris bien avant moi que je n’allais pas reprendre la ferme.

J’avais du mal avec l’école, des difficultés pour passer mon certificat d’études, et mon goût pour la photo est venu à cause de l’appareil qu’on avait offert à mon frère. Mon père a eu un geste juste : « Je ne veux pas qu’il reste là à rien faire. » Il a demandé à M. Briolle, photographe-opticien à Villefranche-sur-Saône, de me prendre comme stagiaire.

Enfant, quand j’allais chercher les bêtes, je rêvais sur les chemins, la tête dans les nuages. Mais ce n’est pas par hasard. Les paysans sont assez cosmiques. Ils parlaient beaucoup de la lune qui pouvait influencer les cultures, ils n’étaient jamais contents du réel. C’est aussi la constance du photographe.

Quand vous arrivez pour la première fois à Paris, à l’âge de 16 ans, vous êtes un jeune garçon de la campagne. Quelles sont les images qui vous reviennent ?

J’ai eu la chance d’habiter d’abord sur l’île Saint-Louis, qui était comme un petit village. Il y avait deux choses que je ne savais pas faire : téléphoner en tournant le cadran – mes parents n’avaient pas le téléphone – et boire du café. J’avais juste vu des cousines de la Bresse qui faisaient un canard avec le sucre. J’ai refait la même chose à Paris. Foucherand m’a dit : « Mais qu’est ce que tu fais ? ! » Je trouvais la ville formidable, il y avait encore les Halles, c’était très gai. La ferme ne me manquait pas, j’étais dans la découverte. La solitude est arrivée plus tard.

Vous dites souvent que vous avez fait votre éducation « par l’observation »…

Je regardais les photographes plus âgés. A l’époque, ils mettaient beaucoup d’argent dans le paraître. J’ai très vite appris ce que j’appelais la règle de trois : Rolex, Clarks, Burberry ! Dès que j’ai eu un peu d’argent, j’ai acheté un Burberry, puis quand je suis parti en Afrique, je me suis payé des Clarks. Mais je n’ai jamais acheté de Rolex ! Les photographes étaient des marioles, au sens où ils étaient gonflés. J’étais en admiration devant eux. Mais j’ai très vite appris que certains, qui ne payaient pas de mine, étaient aussi de très bons photographes.

Au début, lorsque je faisais des photos de Brigitte Bardot à l’aéroport d’Orly, c’est un autre qui avait décroché la parution. J’ai appris à me méfier des gens plus marioles que moi et aussi de certains princes : ceux qu’on appelait « les photographes de La Belle Ferronnière », en référence au nom du café en face de Paris Match. Les photographes, dans la gestuelle, sont comme des boxeurs sur un ring : il faut tourner et à un moment s’arrêter dans le bon axe. Ce sont des bêtes un peu curieuses, souvent ronchons, plutôt bien aimés des hommes politiques car sans magnétophone dans la tête.

Par l’observation, j’ai appris à dire « encore une », « encore une ». Sans dépasser la ligne blanche. Il est par exemple difficile d’entrer en contact avec les paysans et de les photographier, car ils vous observent en permanence. Alors il faut se livrer. Quand vous êtes dans des pays où vous ne parlez pas la langue et où l’anglais ne peut pas aider, il ne reste que le sourire et l’attitude. Que ce soit sur l’Altiplano avec des paysans quechua, au Tibesti avec des nomades toubou ou dans une banlieue de Calcutta, il faut jouer serrer, ne pas être trop timide. Le fait d’avoir été élevé dans une ferme m’a servi. J’étais timide, sauvage, mais je m’avançais près des gens.

Pourquoi dites-vous : « Le voyage m’a sauvé la vie » ?

Très vite j’ai été un peu fatigué. Alors, à 26 ans, j’ai monté une agence. On mettait le nom du photographe, on partageait fifty-fifty et on créait une coopérative. C’était Gamma. Et puis, d’un seul coup, je me suis retourné et j’étais tout seul : les photographes avaient disparu. Michel Laurent, mort au Vietnam, Gilles Caron, mort au Cambodge, et beaucoup d’autres. Tués au champ d’honneur. J’ai viré ma cuti plus tôt que tout le monde. J’ai écrit Notes et je suis entré à Magnum. Mais quelque chose n’allait pas, je voyais bien que c’était fini.

Qu’est-ce qui était fini ?

Un certain photojournalisme. Je suis allé à Beyrouth et me suis demandé ce que je venais y chercher : la violence ? Me faire tuer ? Ce n’était pas des états d’âme mais de vraies questions. La violence est une tentation, une attirance pour l’homme d’images. Elle est présente de partout, Il faut pouvoir la maîtriser, la mesurer, car nous avons une responsabilité.

Heureusement j’étais trouillard dans la vie. Je ne suis pas mort quelque part au Cambodge ou au Tchad, peut-être parce que j’avais peur. Mais cette peur m’a poussé à la réflexion sur la violence. Cela m’est venu de ces philosophes gauchistes des années 1970 qui disaient : stop, l’ethnocentrisme. Un jour dans un dîner, tout content de revenir de je ne sais plus où, quelqu’un m’a dit : « Tu es un vrai paparazzi de la guerre. » Le voyage m’a sauvé d’être volontaire pour partir sur des guerres.

J’ai réanalysé les disparitions de Michel Laurent et de Gilles Caron. Pourquoi n’étaient-ils plus là ? C’était trop con. Gilles m’avait raconté que, lorsqu’il rencontrait quelqu’un près de La Belle Ferronnière, on l’interpellait : « Mais t’es pas au Cambodge ? » Alors il rentrait à l’agence et disait : « Faut m’envoyer au Cambodge. » En fait, il aurait dû décrocher. On lui avait demandé de faire des photos d’ambiance à Londres. Il disait : je ne peux pas faire des photos dans la rue. Michel Laurent, c’est pareil : à quelques jours de la chute de Saïgon, il est parti faire des photos de combat, c’était de la folie… il fallait attendre.

L’Express m’a ensuite proposé d’être chef de son service photo. J’ai décliné.

Et donc les voyages ont commencé…

A Magnum, je voyais de vieux baroudeurs, tout était patiné chez eux. J’étais célibataire, je cherchais une fiancée qui puisse m’accompagner, mais personne n’était disponible pour partir en Afghanistan ou au Tchad ! J’étais un peu malheureux. Au fur et à mesure, je n’avais plus l’émotion de prendre l’avion. Alors j’ai commencé à prendre plaisir à être en voyage, dans une chambre d’hôtel, à photographier depuis ma chambre.

Lors de mon entrée à Magnum, on m’avait demandé : « As-tu fait des photos du café du coin de ta rue ? » « Non. » J’étais catastrophé. Le pape, la reine Elizabeth, les hommes politiques, pas de problème, mais je ne savais pas photographier des gens dans la rue. Je me suis forcé. Mais je ne savais pas m’approcher, j’étais toujours trop loin.

Je ne connaissais pas encore Cartier-Bresson. Pour faire des photos à la sauvette, il faut bien connaître les êtres humains, pour éviter le voyeurisme. Henri m’a laissé ce testament, comme il l’a laissé à tout le monde : être comme les artilleurs, tirer et dégager. Mais j’ai toujours été tiraillé par la distance. Pour réaliser les photos que je fais maintenant, cela a été un long détour, que je ne conseille à personne, mais qui est le mien. J’ai mis du temps à comprendre qui j’étais.

Comment choisissiez-vous vos destinations ?

Il y a du hasard, de la commande, et puis l’attirance pour le désert, l’Afrique, mes endroits préférés. J’aime y retourner, continuer, je n’ai jamais fini. Quand je suis à l’étranger, je rembobine mes pellicules – je n’ai pas de numérique –, je les mets sur ma table de chevet et j’espère que, peut-être, il y aura une bonne photo. Je suis un peu superstitieux.

D’où vient ce goût pour le désert ?

Je m’y sens bien. Et puis, il m’a porté chance : grâce à mes premières photos dans le désert j’ai eu dix pages dans Paris Match. Après, c’est devenu un peu une idée fixe. Quand je rencontrais une femme, je voulais l’y emmener car je pensais que cela allait aussi nous porter chance. C’est ce qui s’est passé avec Claudine, qui est devenue mon épouse, je l’ai emmenée dans le désert. Le dépouillement m’a toujours tracassé, comme de pouvoir dégager au mieux l’écoute dans mes films, c’est important.

J’ai toujours été obsédé par le fait qu’on voie bien les choses. C’est le cas dans le désert. Quand mon père m’a dit : « Mais qu’est-ce que tu as avec le Tibesti, pourquoi tu y retournes ? », je lui ai balbutié de mauvaises réponses. Quand j’en suis revenu, il était mort. J’aurais dû lui dire : ces gens-là sont comme toi. Ils n’ont pas des charolaises mais des chamelles, ils sont un peu rugueux, méfiants, ils ont toujours peur qu’il n’y ait pas d’eau. Tout comme toi.

Depuis trente ans, vous réalisez tous vos films avec votre femme, Claudine Nougaret, ingénieure du son. Comment fonctionne votre tandem ?

Quand on s’est rencontrés, Claudine avait déjà fait des films, notamment Le Rayon vert, de Rohmer. Il y a une chose importante : elle sait moduler à la perche. Dans des situations rapides, elle ne touche pas le bouton du magnétophone, elle lève ou rapproche la perche. En fait, c’est assez proche de l’instant décisif. Comme Cartier-Bresson ou les grands photographes de Magnum qui prérèglent leur appareil, pour aller très vite.

Notre tandem image et son a plutôt bien fonctionné puisqu’on a passé notre premier voyage de noces aux urgences de l’Hôtel-Dieu ! On venait de se marier, je lui ai dit : « On ne part pas, je veux faire un film avec toi. » On s’est très bien entendus, parce qu’elle a cette élégance de ne pas fixer la personne interviewée. Quand les gens sont en souffrance, ils cherchent un regard. Moi, je suis derrière la caméra, ils ne me voient pas. Et donc, ils vont souvent chercher celui de l’ingénieur du son. Si ce dernier les regarde, la séquence est foutue. C’est toute une équation.

Lorsqu’on a tourné sur les paysans, cela les rassurait de nous voir nous disputer un peu. Claudine dit que je suis, dans la catégorie d’hommes qui a priori n’écoutent pas, un peu une exception ! Il y a deux histoires dans la vie : celle de la lumière et celle des mots. Ensemble, on a fait des histoires de mots. Il ne faut pas bouger, c’est presque elle qui fait le film à travers le son. 12 jours, mon dernier documentaire, c’est vraiment le film de Claudine et Raymond, elle aurait dû le cosigner. Je suis heureux car on va inaugurer une salle à l’Ecole Louis-Lumière. Ils m’ont dit : « Il faudrait la parité, l’image et le son. » J’ai répondu : appelez-la « Claudine Nougaret et Raymond Depardon ».

Vous êtes donc totalement complémentaires ?

Oui. C’est un peu comme chez les nomades ou les paysans, il y a une répartition bien précise. Elle s’occupe de la production, de trouver les financements, elle apporte aussi la bande-son et l’exigence technique. Moi je donne des idées sur le dispositif – en Scope, en noir et blanc, etc. –, le nombre de caméras… Quant au montage, on le partage. Il est certain que ce sont des films qu’on fait à deux. Parfois, lorsque des gens viennent nous aider, ils ne trouvent pas leur place. Mon luxe, c’est prendre le temps. Avec Claudine, nous faisons des projections et du travail de deuil, pour faire des choix. Car, comme le disait Jaques Derrida, tout garder, c’est tout détruire.

Vous avez beaucoup travaillé sur des personnes en souffrance face aux institutions juridiques ou psychiatriques, pourquoi ?

Je me pose souvent la question. J’ai eu une enfance heureuse. Peut-être ai-je une crainte d’avoir à souffrir et peut-être une peur de l’enfermement ? Cela m’est arrivé d’être mis au trou quelques heures, à Prague ou en Afrique. J’ai eu beaucoup de chance car, dès que j’ai pris une caméra, Claude Otzenberger – encore une rencontre très importante –, qui était alors mon chef à l’agence Dalmas, m’a beaucoup parlé de cinéma direct. Il m’a dit : « Il faut que tu voies les Américains, car ils ont vraiment travaillé le prolongement du photojournalisme en cinéma. » J’ai alors découvert l’importance du son, un son fort. Passer par le photojournalisme m’a appris l’approche des gens, à se mettre à leur hauteur. C’est aussi la meilleure école d’humilité qui soit.

Mais pourquoi autant de sujets sur l’enfermement ?

Quand je suis revenu de l’affaire Françoise Claustre [l’ethnologue prise en otage au Tchad], j’étais à ramasser à la petite cuillère. J’avais vécu du « Tintin » en réel. Dans un livre de Richard Avedon, il y avait un reportage dans un hôpital psychiatrique. Et j’avais lu à l’époque un article qui racontait l’émergence d’un mouvement de psychiatrie alternative en Italie. J’ai rencontré un responsable très bienveillant qui m’a laissé en liberté. Un jour, j’ai poussé une porte et je suis tombé dans un pavillon terrible. Partout, les gens étaient enfermés, c’était très violent. Mais j’y suis retourné, c’était plus fort que moi.

Lorsque j’ai raconté cela à Franco Basaglia [le psychiatre auteur de la loi 180 en Italie visant à réformer le système psychiatrique], il m’a dit : « Tu sais Raymond, il faut les faire ces photos, sinon on ne va pas nous croire. » Il avait raison. Ces gens-là étaient fabriqués par l’asile. Les chambres d’isolement, c’est vraiment dur. Je ne sais pas si l’isolement peut guérir les gens… cela me paraît toujours paradoxal. J’ai envie de leur dire : allez marcher au bois de Meudon, ça ira mieux ! C’est ce que je fais, d’ailleurs. Je suis un peu un parano déambulatoire !

J’aime photographier ou filmer des gens qu’on ne voit jamais. Les malades psychiatriques sont cachés. Au montage, je suis mandaté pour ne pas les esquinter, pour les laisser s’exprimer le mieux possible.

A force de photographier et d’écouter, qu’avez-vous appris de l’homme, depuis toutes ces années ?

La ville fait parfois apparaître des personnes qui souffrent plus que d’autres, des migrants, des SDF… Mais on ne les voit pas. Tout est parti du documentaire Faits divers, en 1983. Il y a des gens de toute la ville qui arrivent dans un commissariat. C’est presque, comme dirait Jean Rouch, un rituel, et à la fois il faut le filmer. Il fallait revenir et rester dans cette pièce. Les Américains du cinéma direct, comme Pennebaker ou Leacock, disent : « Tout est dans la war room. » Il ne faut pas bouger. J’avais un peu amorcé cela dans mon film sur Giscard, entre les deux tours de la présidentielle en 1974.

Que vous reste-t-il de la ferme du Garet de votre enfance ?

La culpabilité d’avoir quitté la campagne reste quelque part au fond de moi. Quand je vais aux Etats-Unis et que je rencontre des photographes qui sont à Astoria, par exemple, avec leur labo dans la cave, connus dans le monde entier, je me dis toujours : « J’aurais pu faire du Walker Evans dans la ferme du Garet au lieu de courir avec Brigitte Bardot ou le général de Gaulle. » Quoi qu’il arrive, j’aurais toujours cette culpabilité. Mais ce n’est pas grave, c’est un élément moteur. J’ai toujours le regret de ne pas avoir photographié mon père ; du coup, j’ai bien photographié les paysans.

Propos recueillis par Sandrine Blanchard

Exposition Traverser à la Fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris, jusqu’au 17 décembre

Documentaire 12 jours, sortie en salle le 29 novembre

Rétrospective Raymond Depardon, du 22 novembre au 12 décembre au cinéma Les 3 Luxembourg, 67, rue Monsieur-le-Prince, 75006 Paris

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Exposition - Intérieurs parisiens à "PARIS Rendez-vous" - rue de Rivoli

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Photos : Jacques Snap

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mardi 3 octobre 2017

Exposition à ARTCURIAL

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Photos : J. Snap

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