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Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

jeudi 18 octobre 2018

En Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed Ben Salman dans l’ouragan Khashoggi

Par Benjamin Barthe, Beyrouth, correspondant - Le Monde

A 33 ans, « MBS » a gravi les échelons du pouvoir à toute vitesse et avait les faveurs des Américains. Mais l’assassinat du journaliste, le 2 octobre, à Istanbul, jette un doute sur son ascension.

Sur les images de sa rencontre avec le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo, mardi 16 octobre, dans un palais de Riyad, il apparaît souriant et détendu. Pourtant, Mohammed Ben Salman, le prince héritier saoudien, homme-orchestre de la monarchie, joue son avenir politique dans l’ouragan médiatique soulevé par la disparition de Jamal Khashoggi.

Pour les bons connaisseurs du royaume, il est inconcevable que les agents saoudiens, à qui est imputé l’assassinat de ce journaliste et dissident, le 2 octobre, à Istanbul, aient pu opérer sans son aval. Photos et témoignages à l’appui, le New York Times a rapporté qu’au moins quatre d’entre eux font partie de sa garde rapprochée. « L’opération porte définitivement la marque de Mohammed Ben Salman, dit l’universitaire Nabil Mouline. Vu la configuration actuelle du système politique saoudien, le donneur d’ordre, c’est lui. »

Le haut-le-cœur planétaire suscité par les révélations sordides de la presse turque – de la scie à os qui aurait permis de démembrer le corps de Jamal Khashoggi, jusqu’au médecin légiste qui aurait écouté de la musique tout en exécutant sa basse besogne – a gagné les rangs du Parti républicain américain, jusque-là fan du numéro deux saoudien, surnommé « MBS ». « Ce type est un engin de démolition, s’est écrié le sénateur Lindsey Graham, dans une interview à la chaîne conservatrice Fox News. Rien ne se passe en Arabie saoudite sans qu’il en soit informé. C’est un individu toxique. Il ne peut pas devenir un dirigeant sur la scène mondiale. »

Un souverain bis

Les défections en cascade enregistrées par le « Davos saoudien », prévu la semaine prochaine à Riyad, de la part de mastodontes de la finance, comme le PDG de BlackRock, le plus grand gestionnaire de portefeuilles du monde, constitue un plébiscite anti-MBS supplémentaire. L’an passé, l’édition inaugurale de cette foire aux investisseurs avait tourné au triomphe du prince héritier, qui avait dessiné, devant des entrepreneurs bluffés, les contours d’une nouvelle Arabie, high-tech et « modérée ».

La deuxième édition scellera-t-elle son déclin ? L’homme que l’on voyait déjà régner cinquante années d’affilée a-t-il compromis ses chances d’accéder au trône ?

Agé de 33 ans, Mohammed Ben Salman a gravi les échelons du pouvoir à toute vitesse, dans le sillage de son père, le roi Salman, intronisé en janvier 2015. Il a non seulement ravi le poste de dauphin à son cousin, l’ex-ministre de l’intérieur Mohammed Ben Nayef, mais il s’est aussi imposé comme un souverain bis.

Sa réputation de réformateur, portée par quelques mesures spectaculaires, comme l’autorisation faite aux femmes de conduire et la réouverture des salles de cinéma, a été progressivement entachée par des initiatives calamiteuses, comme l’intervention militaire au Yémen, le blocus du Qatar et la démission forcée du premier ministre libanais, Saad Hariri.

Paranoïa

Sur la scène intérieure, le jeune prince a fait montre d’une brutalité similaire, en neutralisant, sans ménagement, tous les pôles de pouvoir susceptibles de lui faire de l’ombre. Des pontes de la famille royale aux magnats de l’économie, en passant par les prédicateurs islamistes et les défenseurs des droits de l’homme, toutes les voix capables de développer un discours alternatif ont été bâillonnées. Y compris celles des militantes féministes, pourtant séduites par ses mesures de libéralisation sociale.

C’est ainsi qu’a émergé un nouveau pouvoir, concentré dans les mains du duo Salman-Mohammed, le fils occupant le devant de la scène et le père, octogénaire à la santé vacillante, lui offrant sa protection politique. Une couverture en forme de blanc-seing, sauf sur la question de Jérusalem, où le roi, en juillet, a recadré son héritier, qui était tenté de reconnaître l’annexion de la partie orientale de la ville sainte par Israël.

L’hyper-centralisation du système va de pair avec une forme de paranoïa. Depuis que des coups de feu ont été tirés en avril à proximité d’un palais – sans que l’on ait su de quoi il s’agissait, des rumeurs affirment que le prince héritier passe l’essentiel de son temps sur son yacht, au large de Djeddah.

Le 17 août 2017, Saoud Al-Qahtani, le « spin doctor » (conseiller en relations publiques) de MBS, fameux pour ses tweets au vitriol, avait appelé la population à former une « liste noire » de sympathisants du Qatar, accusé de conspirer contre Riyad. Des « traîtres » qu’il promettait de traîner en justice. Le même jour, en réponse à un opposant réfugié à Londres, il publiait un message glaçant : « Le dossier assassinat a été rouvert. »

« Khashoggi, le gêneur par excellence »

Le nom de Jamal Khashoggi figurait-il dans ce « dossier » et sur cette liste noire ? Depuis son exil américain, cette ancienne figure de la presse saoudienne, longtemps proche de la famille royale, rédigeait des tribunes dans le Washington Post et courait les conférences et les plateaux télévisés. Dans ses écrits et dans ses interventions, il dévoilait la face noire du prince héritier, sapait la fable du modernisateur, en butte aux extrémistes et à l’immobilisme de sa société.

Ses critiques portaient d’autant plus qu’elles émanaient d’un homme du sérail, attaché à son pays, et qu’en trente ans de carrière, il s’était constitué un vaste réseau de contacts parmi trois institutions très influentes : la presse, les think tanks et le Congrès américain. A plusieurs reprises, Saoud Al-Qahtani, l’inquisiteur en chef de l’exécutif, l’a appelé aux Etats-Unis, pour lui faire miroiter un poste de conseiller du prince. En vain.

« Jamal Khashoggi était le gêneur par excellence, estime un fin connaisseur du royaume. Il débinait le pouvoir saoudien depuis Washington, au moment où le royaume a absolument besoin des Etats-Unis, pour faire refluer l’Iran. Que MBS ait cherché à le faire taire, je n’ai guère de doute là dessus. C’est dans l’air du temps. D’Erdogan à Poutine, en passant par Khamenei et Xi Jinping, tous les despotes du monde se sentent autorisés à faire ce qu’ils veulent. »

L’erreur fatale de MBS a été de ne pas comprendre que ce qui lui rendait Khashoggi insupportable, le rendait aussi intouchable. Sa renommée et son implantation aux Etats-Unis faisaient de lui l’inverse exacte de Giulio Regeni. La mort de ce jeune étudiant italien en février 2016, très probablement sous la torture des services de sécurité égyptien, n’a causé de scandale que dans les étroites limites de son pays.

Amateurisme crasse

« Que MBS n’ait pas compris cette réalité (…), qu’il ait pu croire qu’il s’en tirerait posent de sérieuses questions sur son jugement et sa fiabilité, sans parler des réponses définitives que cela apporte sur sa moralité », écrit, atterré, l’ambassadeur américain à Tel-Aviv, Daniel Shapiro, dans les colonnes du quotidien israélien Haaretz.

A supposer que les Etats-Unis et la Turquie lui offrent une échappatoire, en s’accordant par exemple sur la thèse de l’interrogatoire qui a mal tourné, aussi peu crédible soit-elle, MBS ne serait pas sortie d’affaire. Il devra toujours assumer la responsabilité d’une opération à l’amateurisme crasse et de deux semaines de déclarations mensongères. Des décisions funestes, qui ont plongé le royaume dans la pire crise qu’il ait jamais connu depuis les attentats du 11-Septembre, dont quinze des dix-neuf auteurs étaient Saoudiens.

Pour autant, il n’est pas du tout acquis que ce fiasco monumental conduise à la mise à l’écart du dauphin saoudien. Si le président américain Donald Trump passe l’éponge, comme ses récentes déclarations le laissent entendre, la seule personne susceptible de lui barrer la voie du trône est le roi, son propre père. « Ce ne serait pas la première fois qu’on dépose un prince héritier, dit Joseph Bahout, analyste à la Fondation Carnegie. Et son père lui a déjà tapé une fois sur les doigts. Que va-t-il lui dire cette fois-ci ? Impossible de deviner. Ce n’est plus de la science politique, c’est du Shakespeare. »

Partie de poker

« Je parie sur un retour au statu quo ante, se risque un homme politique libanais qui a ses entrées à Riyad. La probabilité que le roi conclue que son fils est un danger pour le royaume n’est pas plus grande que 5 %. » « Si les Etats-Unis ne demandent pas sa tête, il survivra, car en Arabie, il n’y a pas d’opinion publique », abonde un diplomate onusien, qui a rencontré le prince héritier par le passé.

Dans cette partie de poker, la famille royale fait figure de joker. Humiliée par MBS, profitera-t-elle de son affaiblissement pour redresser la tête et demander une réorganisation de l’ordre de succession ? Sur le papier, plusieurs princes ont la légitimité suffisante pour se présenter comme des recours : Mohammed Ben Nayef, le prince héritier déchu, Mitaeb Ben Abdallah, fils du défunt roi Abdallah, et Ahmed Ben Abdelaziz, un frère de Salman.

Leur marge de manœuvre paraît cependant très limitée. Le premier vit en résidence plus ou moins surveillée à Riyad, avec l’interdiction de voyager. Même chose pour le deuxième, qui a perdu le contrôle de la Garde nationale, une armée bis de 80 000 hommes. Quant au troisième, qui a fait parler de lui début septembre, dans une courte vidéo, où il critiquait la conduite de la guerre au Yémen, il réside à Londres et ne semble pas pressé de rentrer dans le royaume. Aucun d’entre eux n’a pris la parole depuis le début de l’affaire Khashoggi. Et si Donald Trump ne se décide pas à lâcher MBS, il est probable qu’ils resteront muets.

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mercredi 17 octobre 2018

« Ni Mohammed Ben Salman ni la relation américano-saoudienne ne sortiront indemnes de l’affaire Khashoggi »

Par Sylvie Kauffmann - Le Monde

C’est la transgression de trop : après le meurtre probable du journaliste saoudien en Turquie, les Occidentaux ne peuvent plus fermer les yeux, estiment l’éditorialiste au « Monde » Sylvie Kauffmann dans sa chronique hebdomadaire.

Avec une certaine classe, la ministre canadienne des affaires étrangères, Chrystia Freeland, a retweeté, lundi 15 octobre, un communiqué commun des gouvernements français, britannique et allemand demandant aux autorités de Riyad de mener « une enquête crédible » sur le sort du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, disparu le 2 octobre après être entré dans le consulat de son pays à Istanbul (Turquie). « Le Canada, a-t-elle précisé, soutient fortement nos alliés sur cet important sujet. »

La cheffe de la diplomatie canadienne n’est pas rancunière. Lorsque, cet été, Ottawa s’était attiré les foudres de l’Arabie saoudite pour avoir osé demander la « libération immédiate » de militantes des droits de l’homme arrêtées, ses alliés européens n’avaient pas fait assaut de solidarité. Riyad, furieux de cette requête, venait pourtant d’expulser l’ambassadeur du Canada, de geler tous les nouveaux contrats, de suspendre les liaisons aériennes directes entre les deux pays et de retirer les bourses des étudiants saoudiens au Canada.

La démesure de cette réaction traduisait le durcissement en cours à Riyad. Fin septembre, Chrystia Freeland avait essayé de renouer le dialogue à New York en marge de l’Assemblée générale des Nations unies (ONU) ; son collègue saoudien l’avait traitée par le mépris. « Nous, on n’a rien fait, c’est votre faute, avait déclaré le ministre Adel Al-Jubeir devant les médias canadiens. Vous nous devez des excuses. Libération immédiate ? Et si, nous, on exigeait l’indépendance immédiate du Québec ? »

Le département d’Etat américain avait quant à lui refusé de prendre parti dans ce contentieux « entre deux proches alliés », curieusement mis sur un pied d’égalité.

Lucidité retrouvée

Mais face à l’affaire Khashoggi, l’indulgence coupable des Occidentaux à l’égard des excès du jeune et impétueux maître de l’Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed Ben Salman, alias « MBS », n’est plus tenable.

Il y a deux raisons à cette lucidité retrouvée. Le caractère transgressif, d’abord, de ce qui ressemble fort au meurtre de Jamal Khashoggi, journaliste longtemps bien en cour à Riyad avant de s’éloigner du régime, au point de s’exiler aux Etats-Unis il y a un an.

Dans la première de ses chroniques mensuelles au Washington Post, le 18 septembre 2017, il s’en expliquait : « L’arrestation de plusieurs amis, il y a quelques années, a été douloureuse pour moi. Je n’ai rien dit. Je ne voulais perdre ni mon travail, ni ma liberté. J’étais inquiet pour ma famille. Aujourd’hui, j’ai fait un autre choix. J’ai quitté ma maison, ma famille et mon travail, et j’élève la voix. »

Jamal Kashoggi, 59 ans, n’était pas de ces opposants endurcis, habitués des geôles et coutumiers de la répression. Cet homme placide, cultivé, faisait partie de l’establishment. C’est précisément ce que ses anciens maîtres ne pouvaient lui pardonner : pour les régimes autoritaires, pire que les irréductibles, il y a ceux qui changent de camp. Cela a failli coûter la vie à Sergueï Skripal, empoisonné au Novitchok en mars de cette année à Salisbury, dans le sud de l’Angleterre : les services secrets russes détestent les traîtres.

Triple transgression

La transgression de Riyad sur Khashoggi, si son meurtre est confirmé, est triple : éliminer un journaliste gênant ; aller l’éliminer en territoire étranger ; et le faire, qui plus est, dans des locaux consulaires qui, comme toutes les représentations diplomatiques, devraient être des sanctuaires. « C’est gravissime », résume un diplomate européen. Le luxe de détails macabres distillés aux médias par les enquêteurs turcs – sans jamais en produire la preuve matérielle – sur le traitement réservé à Jamal Khashoggi par ses tortionnaires présumés a fait le reste.

La deuxième raison pour laquelle Washington, en particulier, a décidé de ne plus se taire face à l’Arabie saoudite tient à la place centrale qu’occupe ce pays auprès des Etats-Unis depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Le président américain avait choisi Riyad, en 2017, pour sa première visite à l’étranger. Il y a vu le moyen d’isoler l’Iran. Il a encouragé une proximité entre son gendre Jared Kushner et MBS, tous deux trentenaires.

Premier producteur de pétrole, l’Arabie saoudite est aussi le plus gros client des marchands d’armement. Au printemps, le prince héritier saoudien, encore auréolé de son image de réformateur, a fait une tournée de plus de deux semaines aux Etats-Unis, où les grands noms de la Silicon Valley, de Wall Street, de Hollywood et des médias lui ont fait le meilleur accueil.

Mais avec l’affaire Khashoggi, ces grands noms se détournent. Un par un, ils se désistent du show économico-financier de MBS prévu le 23 octobre – surnommé le « Davos du désert » au grand dam du Davos de la montagne, le vrai, qui nie toute association. A Washington, le Congrès gronde. Des sanctions ne s’imposeraient-elles pas, comme cela a été le cas contre la Russie dans l’affaire Skripal ? MBS se cabre, menace à son tour.

Sauver la face

Lundi, Donald Trump a semblé avoir trouvé une possible sortie de crise, susceptible de préserver sa relation privilégiée avec l’Arabie saoudite. Le roi, auquel il a téléphoné, lui ayant juré tout ignorer, ce regrettable incident doit être l’œuvre de « tueurs incontrôlés », a obligeamment suggéré le président.

Puis il a dépêché son secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, à Riyad et à Ankara pour convaincre ces deux incorrigibles trublions de sortir du déni et de se mettre d’accord sur une explication à peu près acceptable – « crédible », diraient les Européens. Histoire de sauver la face, puisqu’il est trop tard pour sauver Khashoggi.

Ni MBS ni la relation américano-saoudienne ne sortiront indemnes de cette affaire. La crise est sérieuse. MBS ? « Il a de très bonnes idées, et il a de très mauvaises idées », nous disait, il y a quelques mois, un homme d’affaires américain qui s’était entretenu avec lui. Donald Trump, visiblement, préfère ignorer les mauvaises.

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dimanche 14 octobre 2018

"Vous pouvez facilement devenir fou" : qu'arrive-t-il aux personnes que la Chine fait "disparaître" ?

Après les cas médiatisés de l'actrice Fan Bingbing et du président d'Interpol, Meng Hongwei, franceinfo a interrogé des spécialistes du système judiciaire chinois et des victimes, dont l'artiste Ai Weiwei, de ces enlèvements. Ils décrivent un système pensé pour mater les opposants au régime.

chinois

L\'ancien président d\'Interpol, Meng Hongwei, le 5 octobre 2018 à Singapour.L'ancien président d'Interpol, Meng Hongwei, le 5 octobre 2018 à Singapour. (WONG MAYE-E / AP / SIPA)

Une grande actrice chinoise qui n'apparaît plus en public pendant des mois, le président d'Interpol qui ne donne plus de nouvelles... Ces dernières semaines, les disparitions de Fan Bingbing et Meng Hongwei ont braqué les projecteurs sur les méthodes radicales de la Chine pour régler les cas politiquement sensibles. Des procédés bien connus des militants des droits de l'Homme et autres opposants du régime. "Ce gouvernement autoritaire est au-dessus des lois et personne n'est en sécurité dans ces conditions, qu'il soit un criminel ou un innocent. Cela montre à quel point les autorités méprisent complètement la loi", réagit pour franceinfo Ai Weiwei.

L'artiste chinois, aujourd'hui réfugié à Berlin (Allemagne), est bien placé pour le savoir. Lui aussi a été "kidnappé" – personne n'est prévenu, aucun document n'est présenté à la victime et l'arrestation n'est pas reconnue officiellement – par les autorités chinoises au printemps 2011. Pendant 81 jours, il a été placé à l'isolement total, sous la surveillance permanente de gardes, comme il le décrit dans le clip Dumbass ("crétin"). "C'est de la torture mentale. L'objectif est que vous abandonniez toute volonté de protéger vos droits et votre idéologie", poursuit-il. "C'est juste vous et deux gardes, 24 heures sur 24. Ils vous fixent en permanence et prennent des notes sur vos moindres faits et gestes", précise à franceinfo le Suédois Peter Dahlin, directeur de l'ONG Safeguard Defenders, l'un des rares étrangers à avoir subi ce traitement, en 2016.

Coups, privation de sommeil et chaise du tigre

A de rares exceptions près – citoyen étranger, personnalités ou cadres –, la torture n'est pas seulement mentale. Teng Biao, un avocat et militant des droits de l'Homme, a raconté à franceinfo sa disparition de 70 jours en 2011. Arrêté en pleine rue, il est embarqué dans une voiture avec une cagoule sur la tête, direction un centre de détention. "Ils m'ont ensuite privé de sommeil pendant plusieurs jours. Ils m'ont obligé à m'asseoir par terre, face au mur, menottes aux poignets. Je n'avais pas le droit de bouger sinon ils me frappaient. Je ne pouvais pas écrire, lire ou communiquer avec un avocat. Il n'y avait aucune interaction humaine", se souvient-il. Les rideaux et la fenêtre restent fermés, la lumière toujours allumée. "C'est vraiment dur cet isolement total. Vous pouvez facilement devenir fou", poursuit-il depuis les Etats-Unis où il a trouvé refuge en 2014.

Je me forçais à penser aux livres que j'avais lus ou à réciter les poèmes que je connaissais par cœur. Pendant cette période, j'inventais même des romans ou des pièces de théâtre dans ma tête.

Teng Biao à franceinfo

Auteur d'un recueil de témoignages sur ces disparitions forcées (The People's Republic of the Disappeared, Safeguard Defenders, 2017), l'activiste américain Michael Caster, qui travaille dans la même ONG que Peter Dahlin, confirme que la privation de sommeil et les coups sont monnaie courante dans les prisons secrètes chinoises. "Ils ont tendance à éviter de laisser trop de marques, donc ils frappent plutôt au torse qu'au visage. Parfois, ils utilisent des objets comme des bâtons électriques", développe-t-il, avant de décrire la "chaise du tigre" dans laquelle le détenu est parfois maintenu : "C'est une chaise en métal, pensée pour être très inconfortable, avec des anneaux pour attacher les bras et les jambes. Il y a même la possibilité de vous attacher le cou."

"Cela vous donne l'impression que vous n'êtes personne"

L'objectif est de briser la personne détenue. "Ils veulent que le prisonnier comprenne qu'il est emprisonné sans protection de la loi, qu'il est complètement vulnérable. Ce sentiment de vulnérabilité vous donne l'impression que vous n'êtes personne, que vous pouvez disparaître à tout moment", témoigne Ai Weiwei. "Le pire dans cette disparition, c'était de ne pas savoir combien de temps j'allais être détenu et comment ils allaient me traiter dans les jours suivants. C'est l'incertitude totale", complète Teng Biao.

Toutes les tactiques utilisées visent à détruire n'importe quel esprit humain fonctionnel. Preuve a été faite que c'est la méthode la plus efficace.

Ai Weiwei à franceinfo

Pour Nicholas Bequelin, directeur Asie de l'Est et du Sud-Est d'Amnesty International, ce traitement, utilisé dans les cas politiquement sensibles, est pire que la prison classique. "Les gens sont prêts à aller en prison pour leurs idées, cela peut être injuste et peu plaisant, mais c'est un cadre, analyse-t-il. La disparition sans limite de temps, par des gens inconnus, sans aucun espoir de se voir rendre justice, c’est très différent, c’est efficace et c’est pour ça que le parti l'utilise."

La vidéo de la confession forcée de Peter Dahlin a été diffusée sur la chaîne publique chinoise CCTV.La vidéo de la confession forcée de Peter Dahlin a été diffusée sur la chaîne publique chinoise CCTV. (AP / SIPA)

Dans l'écrasante majorité des cas, la détention se termine en effet par des confessions forcées, plus ou moins mises en scène. "Les questions et les réponses avaient été préparées pour moi, par écrit. Je n'avais plus qu'à les jouer avec l'attitude appropriée. (...) C'était du théâtre de propagande", se souvient Peter Dahlin, dont les "aveux" ont été diffusés sur la chaîne publique CCTV. "Quand vous êtes kidnappé, torturé et que vous n'avez pas accès à un avocat, c'est facile de vous briser jusqu'au point où vous acceptez de signer une confession pour arrêter ces souffrances", constate Michael Caster. Parfois la personne est jugée dans un procès joué d'avance. Souvent elle renonce à ses activités militantes ; ou quitte le pays. "J'avais peur d'être arrêté de nouveau donc, pendant quelques mois, je n'ai écrit aucun article et ne me suis occupé d'aucun cas lié aux droits de l'Homme", se souvient Teng Biao.

Un système inscrit dans la loi

Au-delà de la personne arrêtée, "imaginez l'impact sur sa famille, ses proches et ses collègues, poursuit Michael Caster. Cela envoie un signal à toute la société". Cela montre que "personne n'est en sécurité, même les stars de cinéma ou les hauts cadres du parti", résume Teng Biao. Après plusieurs mois de disparition, Fan Bingbing a présenté ses excuses début octobre pour sa fraude fiscale et a fait allégeance au Parti communiste. "Sans les bonnes politiques du Parti et du pays, sans l'attention pleine d'amour des masses, il n'y aurait pas de Fan Bingbing", a-t-elle écrit. Beaucoup prédisent le même sort à Meng Hongwei, accusé de corruption par les autorités. Ce dernier cumulait en effet la présidence d'Interpol avec les fonctions de vice-ministre de la sécurité publique de la République populaire de Chine.

Meng Hongwei va avouer, peu importe si son crime est réel ou imaginaire. Le système est fait de telle sorte qu'il n'y a pas d'autre choix que d'avouer. C'est un peu orwellien.

Peter Dahlin à franceinfo

La pratique n'est pas nouvelle. Ai Weiwei assure par exemple qu'elle était déjà utilisée à Yan'an, la base de la guerilla communiste menée par Mao Zedong dans les années 1940. Teng Biao cite l'exemple du panchen-lama, figure religieuse reconnue par le gouvernement tibétain en exil et enlevé par Pékin en 1995. Mais la disparition forcée s'est institutionnalisée ces dernières années. Extrajudiciaire auparavant, la pratique a fait son entrée dans la loi en 2013, sous le nom de "résidence surveillée dans un lieu désigné".

Un autre système, qui concerne les membres du Parti communiste et tous ceux amenés à travailler avec l'Etat, a été inscrit dans la loi en mars 2018. "C'est un pas très significatif qui reflète le fait que, sous la présidence de Xi Jinping, la Chine effectue un retour vers la politisation de la vie publique et vers une dictature basée sur l’idéologie, cherchant la conformité politique et la loyauté de sa population envers le parti et l’Etat", analyse Nicholas Bequelin. Un retour en arrière par rapport aux concessions faites par Deng Xiaoping, le père de l'ouverture économique chinoise, dans les années 1980.

Une pratique en expansion

S'il est impossible aujourd'hui d'obtenir des chiffres précis sur ces disparitions, Michael Caster pointe "le culot" avec lequel le régime chinois utilise une méthode proscrite par le droit international. Le pouvoir chinois n'a pas hésité à s'en prendre au président d'Interpol, à une star mondialement connue et à des ressortissants étrangers comme Peter Dahlin ou Gui Minhai. Ce dernier, un éditeur hongkongais avec un passeport suédois, a même été enlevé en Thaïlande. "Les autorités chinoises kidnappent des citoyens étrangers à l'étranger, c'est vraiment alarmant", pointe Teng Biao. "Cela pourrait arriver à un homme d'affaires français. S'il offre par exemple un pot-de-vin à un officiel, une pratique courante en Chine, il peut disparaître", assure Peter Dahlin.

Nos interlocuteurs soulignent aussi le sort des Ouïghours du Xinjiang, internés sans procès dans des camps de rééducation. Aucun n'imagine que la situation va s'améliorer dans les prochaines années. "La Chine a mis en place un système pour faire disparaître les gens sans recours légal", constate Peter Dahlin. Et de regretter que "la communauté internationale soit en grande partie silencieuse sur le sujet".

interpol

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samedi 13 octobre 2018

L’Arabie saoudite dément toute intention de tuer le journaliste Khashoggi

Collaborateur du « Washington Post », Jamal Khashoggi n’a plus donné signe de vie depuis qu’il s’est rendu le 2 octobre au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul.

L’Arabie saoudite a démenti samedi 13 octobre, pour la première fois dans l’affaire Jamal Khashoggi, toute intention de « tuer » le journaliste dissident disparu à Istanbul, avant des rencontres turco-saoudiennes prévues ce week-end. Répondant aux théories qui « circulent sur des ordres pour tuer le journaliste dissident Jamal Khashoggi », le ministre saoudien de l’intérieur a dénoncé dans une déclaration officielle des « mensonges sans fondement ».

Riyad est « attaché à ses traditions de respect des règles et des conventions internationales », a ajouté le ministre, le prince Abdel Aziz ben Saud ben Nayef, cité par l’agence de presse gouvernementale SPA.

M. Khashoggi, éditorialiste critique du pouvoir saoudien et collaborateur du Washington Post, n’a plus donné signe de vie depuis son entrée pour des démarches administratives le 2 octobre au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul.

Si les autorités saoudiennes ont rapidement jugé « infondées » les affirmations selon lesquelles le journaliste avait été assassiné dans ce consulat, elles étaient depuis restées cantonnées dans leur silence. Hormis pour signifier que les caméras du consulat ne fonctionnaient pas ce jour-là.

Le ministre saoudien s’est aussi félicité vendredi soir de la mise en place d’une coopération avec la Turquie pour éclaircir les circonstances de cette disparition, qui a provoqué des tensions entre l’Arabie saoudite, la Turquie et les Etats-Unis, où le journaliste s’était exilé en 2017. Une source diplomatique turque avait déclaré plus tôt à l’AFP qu’une délégation saoudienne était arrivée à Ankara. Selon l’agence de presse étatique Anadolu, elle devait rencontrer des responsables turcs pendant le week-end.

Dans un communiqué en anglais, SPA cite une source officielle saoudienne anonyme exprimant sa « confiance absolue dans la capacité de l’équipe de travail conjointe (...) pour mener à bien sa mission de la meilleure façon possible ».

La France réagit

Les tensions entre Riyad et Ankara s’étaient avivées lorsque des responsables turcs ont affirmé que le journaliste avait été assassiné par des agents saoudiens. L’Arabie saoudite maintient qu’il a quitté le bâtiment, sans présenter de preuve toutefois.

Vendredi, les quotidiens turcs Sözcü et Milliyet ont rapporté que M. Khashoggi portait, lorsqu’il est entré au consulat, une « montre intelligente » connectée à un téléphone qu’il avait laissé entre les mains de sa fiancée, Hatice Cengiz. Les deux journaux affirment que des enregistrements audio ont ainsi été transmis au téléphone et sont actuellement examinés par la justice turque. Toutefois, si Milliyet affirme que des cris et une querelle ont été enregistrés, Sözcü avance que des dialogues, mais pas de cris, peuvent être entendus dans cet enregistrement de « quelques minutes ».

Le Washington Post avait auparavant soutenu qu’Ankara aurait affirmé à Washington détenir des enregistrements audio et vidéo montrant comment Khashoggi a été « interrogé, torturé puis tué » à l’intérieur du consulat, avant que son corps ne soit démembré.

L’affaire a suscité une forte préoccupation dans plusieurs pays occidentaux, dont le Royaume-Uni et la France. Emmanuel Macron a ainsi déclaré à France 24 et RFI, vendredi à l’issue du sommet de la Francophonie à Erevan, que les faits concernant la disparition du journaliste saoudien étaient « très graves ». « J’attends que les vérités et la clarté complète soient établies », a dit le président français, qui compte s’entretenir « dans les prochains jours » avec ses homologues concernés.

Inquiétude

Washington aussi a fait part de son inquiétude. Donald Trump a déclaré qu’il allait étudier la situation « très, très sérieusement » et qu’il n’aimait « pas cela du tout », même s’il se limite à ce stade à des demandes d’explications. La Maison Blanche et le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo se sont entretenus avec le prince héritier Mohammed ben Salmane.

La fiancée du journaliste a de nouveau interpellé vendredi M. Trump à son sujet. « Et qu’en est-il de #Jamalkashoggi? », a écrit Hatice Cengiz sur Twitter en réaction à un tweet dans lequel le président assurait travailler dur pour aider un pasteur américain jugé en Turquie, finalement libéré vendredi et attendu samedi aux Etats-Unis.

L’affaire Khashoggi a aussi refroidi des investisseurs qui s’enthousiasmaient encore il y a un an pour les pharaoniques projets économiques du prince héritier, comme le milliardaire britannique Richard Branson, qui a gelé plusieurs projets dans le royaume.

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lundi 8 octobre 2018

Interpol a reçu la démission de son président chinois, porté disparu depuis dix jours

Par Harold Thibault - Le Monde

Plus tôt dans la journée, Pékin a annoncé soupçonner M. Meng d’avoir « violé la loi », tandis que sa femme assure qu’il est « en danger » dans son pays.

L’organisation internationale de police Interpol, dont le siège est à Lyon, a annoncé, dimanche 7 octobre, la démission « avec effet immédiat » de son président chinois Meng Hongwei, porté disparu depuis plus de dix jours.

Le 25 septembre à 12 h 26, Meng Hongwei, qui venait d’arriver sur le sol chinois, avait envoyé un message de trois caractères sur WhatsApp à son épouse restée dans la capitale des Gaules : « Attends mon appel. » Puis quatre minutes plus tard, il envoyait un couteau en émoticone. C’est le dernier signe que Grace Meng a reçu de son mari. Sept minutes plus tard, il ne répondait pas à son appel. Des signes évidents qu’il se considérait « en danger », a précisé Mme Meng, dos aux caméras, dimanche, dans un hôtel lyonnais. Elle s’exprimait pour la première fois depuis qu’elle a fait part, jeudi, aux autorités françaises de ses inquiétudes. Elle a été placée depuis sous protection policière.

Moins d’une heure après cette conférence de presse, le Parti communiste chinois (PCC) a confirmé que Meng Hongwei, qui est également vice-ministre chinois de la sécurité publique, est « suspecté d’avoir enfreint la loi et est actuellement sous supervision et enquête » de l’organe disciplinaire ayant autorité sur toute la fonction publique du pays. Sans aucune précision quant aux faits qui lui sont reprochés.

« Clarifications »

Samedi, le secrétaire général d’Interpol, l’Allemand Jürgen Stock, qui conduit les opérations de l’organisation au quotidien, avait demandé à Pékin d’apporter des « clarifications » sur le sort de M. Meng, 64 ans.

Dimanche soir, Interpol a précisé que son successeur serait désigné lors de sa prochaine assemblée générale, en novembre à Dubaï. Elle n’a pas détaillé comment elle avait vérifié l’authenticité de cette démission, alors qu’elle a perdu contact avec M. Meng. Elle ne s’est pas non plus interrogée sur la recevabilité d’un tel renoncement de la part d’une personne détenue au secret par un régime autoritaire.

chinois

Moins de deux ans plus tôt, en novembre 2016, l’élection d’un officiel chinois à la tête de l’organisation chargée de la coopération des polices de 192 Etats avait été accueillie avec le plus grand scepticisme par les organisations de défense des droits fondamentaux, telles qu’Amnesty International.

Les Etats membres étaient restés largement silencieux et ils avaient élu à une très grande majorité M. Meng, équivalent d’un vice-ministre de l’intérieur d’un pays connu pour l’emprisonnement sans procès équitable de ses dissidents et des memebres de minorités jugées « problématiques », ou de ses officiels corrompus ou victimes des luttes de factions.

Meng Hongwei était le premier Chinois à prendre la tête d’une grande organisation internationale. « Je ne suis pas sûre de ce qui lui est arrivé », a ajouté son épouse dimanche. « Tant que je ne le vois pas en face de moi, en train de me parler, je ne peux pas avoir confiance », a confié Grace Meng, qualifiant ces événements se déroulant sous le regard de l’opinion mondiale de « ruine politique ». « Cette affaire relève de la justice. Elle concerne la communauté internationale. Elle concerne le peuple de mon pays », a-t-elle encore déclaré.

Purge

Une enquête pour disparition a été ouverte vendredi en France et le ministère de l’intérieur a dit son « interrogation » sur le sort de Meng Hongwei et sa « préoccupation » du fait de menaces qu’a reçues son épouse.

Les disparitions de personnalités chinoises se sont multipliées depuis l’arrivée au pouvoir, en 2012, de Xi Jinping, qui a mené une campagne de lutte contre la corruption également perçue comme une purge de factions concurrentes.

Meng Hongwei a fait son ascension politique dans le sillon de Zhou Yongkang, « tsar » de l’appareil sécuritaire sous le précédent président chinois, et dont le réseau a été l’une des principales cibles de la campagne menée par Xi Jinping.

M. Zhou avait été condamné en 2015 à la prison à perpétuité pour corruption, abus de pouvoir et divulgation de secrets d’Etat. Mais Meng Hongwei avait néanmoins été appuyé par la Chine de Xi Jinping pour prendre la tête d’Interpol en 2016.

Toutefois, un signe avant coureur de ses difficultés était apparu dès le mois d’avril : Meng Hongwei avait été démis de ses fonctions au sein du comité du parti chargé de superviser le ministère de la sécurité publique, après la nomination, à l’automne 2017, d’un nouveau ministre, ultra-loyal à M. Xi.

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samedi 6 octobre 2018

Enquête ouverte sur la disparition du patron chinois d’Interpol

interpol

Par Elise Vincent, Simon Piel, Harold Thibault

Meng Hongwei, président de l’organisation internationale de la coopération policière, dont le siège est basé à Lyon, n’a plus donné signe de vie depuis un séjour dans son pays, fin septembre.

Une enquête pour disparition a été ouverte, vendredi 5 octobre, par le parquet de Lyon et confiée à la division criminelle de la direction interrégionale de la police judiciaire de Lyon, suite à la volatilisation du président d’Interpol fin septembre, a confirmé au Monde une source judiciaire. Meng Hongwei, président de l’organisation internationale de la coopération policière, dont le siège est à Lyon, n’a plus donné signe de vie depuis un séjour dans on pays, le 25 septembre.

D’après Europe 1, qui a révélé l’information, c’est son épouse qui a signalé sa disparition aux autorités françaises, le 4 octobre au soir. Mais selon nos informations, il ne s’agirait pas d’une disparition classique, pour motif criminel : la piste aujourd’hui privilégiée par les enquêteurs est celle d’une mise au secret temporaire de M. Meng par les services de Pékin, dans le cadre de règlements de comptes internes au pouvoir chinois.

« La France s’interroge »

Le South China Morning Post, quotidien en anglais de Hongkong, allait aussi dans ce sens, vendredi, en affirmant, sur la base d’une source anonyme, que Meng Hongwei était désormais « sous enquête en Chine », après avoir été emmené pour interrogatoire dès son atterrissage sur le sol chinois.

Dans un communiqué publié vendredi après-midi, Interpol a indiqué être « au courant » des articles faisant état de la « disparition supposée » de son président. Mais « c’est une affaire qui relève des autorités compétentes, à la fois en France et en Chine », s’est contenté de réagir l’organisation, rappelant que c’est son directeur général, Jürgen Stock, qui est chargé du fonctionnement au quotidien.

« La France s’interroge » sur cette situation, a fait savoir de son côté le ministère de l’intérieur, vendredi après-midi, se disant « préoccupé » par les « menaces dont son épouse a fait l’objet » via les réseaux sociaux et par téléphone, en amont de son appel à la police pour signaler la disparition de son mari. Elle a depuis été placée sous protection. Interrogées par le bureau de liaison d’Interpol à Pékin, les autorités chinoises n’ont quant à elles, pour l’heure, « pas apporté de précisions, les échanges se poursuivent », a précisé la Place Beauvau.

Ce n’est pas la première fois que des personnalités de haut rang de la diaspora chinoise, en France ou dans d’autres pays, disparaissent ainsi. Le procédé est souvent le même. Les personnes sont arrêtées pendant un séjour en Chine dans le cadre de leurs affaires professionnelles ou personnelles. Elles sont ensuite privées de liberté et interrogées pendant des périodes qui peuvent s’étendre sur des mois. Avant d’être finalement relâchées de manière imprévisible, mais avec des dégâts sur leur carrière, difficiles à réparer, ou être accusées de corruption, dans un communiqué d’une seule ligne.

L’irrésistible ascension de M. Meng

Ce même procédé s’applique en Chine aux plus hautes personnalités politiques dans le cadre de luttes de factions, le président chinois, Xi Jinping, ayant promis de n’épargner ni les « mouches », fonctionnaires de bas étage, ni les « tigres », officiels de haut rang, dans sa lutte contre la corruption.

Le cas de M. Meng, 64 ans, est toutefois une première au sein de grandes institutions internationales. Sa nomination à la tête d’Interpol, fin 2016, en remplacement de l’actuelle patronne de la direction centrale de la police judiciaire, Mireille Ballestrazzi, avait été vivement critiquée par les organisations de défense des droits de l’homme, dont Amnesty International. Celles-ci avaient souligné le risque de confier un tel rôle à un haut officiel d’un pays connu pour son absence de garantie des droits ou de séparation des pouvoirs judiciaires et politiques.

Les Etats membres d’Interpol avaient toutefois considéré qu’il était difficile de refuser à un pays de l’importance de la Chine un haut poste dans une grande institution internationale, d’autant que la République populaire accepte un rôle plus modeste au sein d’autres grandes organisations, dont les Nations unies (ONU). M. Meng avait fini par être élu à plus de 80% des voix par l’ensemble des polices du monde du entier. Pékin, de son côté, y voyait un atout et une légitimation de la campagne lancée par Xi Jinping pour traquer à l’étranger officiels et hommes d’affaires chinois corrompus.

Avant ce poste, Meng Hongwei était déjà à un très haut niveau de responsabilité en Chine. Il a fait son ascension au sein de la hiérarchie sous Zhou Yongkang, qui, sous le mandat du précédent président chinois, s’était imposé comme le « tsar » de l’appareil sécuritaire. Il avait même été nommé vice-ministre de la sécurité publique, la police, en 2004, moins de deux ans après que M. Zhou a pris la tête de ce ministère.

Campagne contre la corruption

Or M. Zhou devait être l’une des plus importantes victimes de la campagne contre la corruption, qui est aussi une lutte pour imposer des hommes, lancée par Xi Jinping après son arrivée au pouvoir. En 2015, après de multiples arrestations dans son entourage, M. Zhou avait finalement été condamné à perpétuité.

Mais Meng Hongwei, signe qu’il avait pris ses distances avec M. Zhou et disposait d’autres appuis politiques, était nommé à la tête d’Interpol l’année suivante. Est-il aujourd’hui rattrapé, trois ans après, par la nomination à des postes clés de partisans ultra-loyaux de l’actuel président ?

En Chine, un tel processus d’arrestations et de nominations peut s’étaler sur tout un mandat. En novembre 2017, un nouvel officiel, Zhao Kezhi, réputé très proche du président Xi, a ainsi été nommé ministre de la sécurité publique et secrétaire du Parti communiste chinois (PCC) au sein de ce ministère. En avril 2018, Meng Hongwei était, lui, démis du Comité du Parti qui supervise ce ministère.

La disparition du patron d’Interpol, dont le mandat est censé durer jusqu’en 2020, ne manque en tout cas pas d’intriguer les observateurs. « C’est contradictoire et contre-productif pour la Chine, à l’heure où elle essaye de projeter une image adoucie à l’étranger, d’adopter des mesures qui vont sembler drastiques contre un officiel pourtant nommé à la tête d’une institution internationale sous Xi Jinping », réagit Willy Lam, spécialiste du leadership chinois à la Fondation Jamestown : « Pour en venir là, la question de sa loyauté politique doit être suffisamment grave, car le seul fait qu’il y ait des doutes sur son sort va nourrir les réactions cyniques de ceux qui avaient prévenu du danger qu’il y avait en choisissant un officiel chinois à la tête d’Interpol. »

Disparitions dans la diaspora chinoise

Depuis trois ans, les cas de ce genre se sont aussi multipliés en France. L’homme d’affaires Mike Poon, qui a investi dans l’aéroport de Toulouse, avait ainsi disparu des radars pendant six mois en 2015.

A l’été 2017, c’est ensuite l’un des plus gros magnats de la diaspora, installé à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), qui en a fait les frais. En 2011, cette personnalité au parcours de self-made-man sulfureux, avait fait parler de lui en effectuant d’importants investissements dans le port du Havre (Seine-Maritime).

Tenu au secret pendant plusieurs semaines en Chine, il avait finalement réapparu à l’automne 2017, très amaigri. D’après le récit qu’il en avait fait au Monde, il avait été mis en cause dans le cadre d’une enquête pour malversations financières. Mais l’enquête « administrative » qu’il avait subie n’avait pas abouti. Il en était ressorti blanchi, selon lui.

La même chose est aussi arrivée au président d’une des plus puissantes associations de commerçants chinois en France, un homme un temps considéré par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) comme un « agent » chinois en France.

Son cas avait fait polémique, en avril 2017, lorsqu’il s’était retrouvé dans la délégation accompagnant Emmanuel Macron, alors en pleine campagne présidentielle, pour faire l’intermédiaire avec la famille de Liu Shaoyo, un ressortissant chinois de 56 ans, tué par la police lors d’une intervention qui avait mal tourné, et avait déclenché d’importantes manifestations contre la police, à Paris.

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dimanche 30 septembre 2018

BIRMANIE : Massacre de dix Rohingya - deux journalistes de Reuters emprisonnés

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jeudi 27 septembre 2018

En Birmanie, train à part pour les Rohingya

Minorité rohingya

Si la plupart des Rohingya vivent aujourd’hui au Bangladesh, 300 000 membres de cette minorité musulmane sont toujours en Birmanie. En territoire bouddhiste, ils sont confinés dans des zones délimitées. Une ligne ferroviaire raconte cet apartheid quotidien.

Il est 7 h 30, le coup de sifflet retentit. Dans l’air chaud et poisseux du mois d’août, le petit train rouge et beige s’élance de la gare de Sittwe. Il semble s’extraire péniblement de la végétation luxuriante qui grignote la voie, puis se dirige vers le nord de cette ville de près de 200 000 habitants, capitale de l’Arakan, en Birmanie (aujourd’hui Myanmar). À son bord, seules quatre personnes ont pris place : le conducteur, un mécanicien, et deux contrôleurs. Les passagers ne monteront dans l’unique wagon qu’au premier arrêt, situé en lisière de Sittwe, passé les murs et les barbelés qui marquent l’entrée en zone rohingya.

Ce train, qui traverse quotidiennement les camps et les villages rohingya avant de rejoindre, en trois quarts d’heure, le village bouddhiste de Zaw Pu Gyar, pourrait être une lueur d’espoir, l’un des derniers liens qui subsiste entre les communautés, malgré les déplacés, les exactions et les massacres commis par le pouvoir birman à l’encontre de la minorité musulmane. Mais il n’est que le miroir de l’apartheid qui sévit désormais dans cette région côtière. Autrefois liés, comme en atteste dans la campagne arakanaise leur proximité, des villages de chaque confession, musulmans et bouddhistes, ne se côtoient plus.

Un an après l’attaque de postes de police dans le nord de la région par l’Armée du salut des Rohingya de l’Arakan (ARSA), une milice ­d’autodéfense de l’ethnie musulmane, et la répression terrible et brutale menée par l’armée birmane, ayant fait au moins 6 700 victimes et abouti à l’exode forcé de 700 000 Rohingya au Bangladesh voisin (quasiment les trois quarts de la population rohingya de Birmanie), rien n’a changé dans le pays aux mille bouddhas.

Ségrégation active

L’ONU, qui a pourtant qualifié les exactions des généraux birmans de « génocide », observe, impuissante, les résolutions se heurter aux menaces de veto chinois. Aung San Suu Kyi, icône de la démocratisation birmane, Prix Nobel de la paix en 1991 et bamar (l’ethnie bouddhiste majoritaire en Birmanie), longtemps restée silencieuse, déclare aujourd’hui soutenir les forces armées, récusant ainsi l’engagement qu’elle avait pris en faveur des minorités du pays au moment de son accession au pouvoir.

Et si la Cour pénale internationale vient de se déclarer compétente pour enquêter sur le crime contre l’humanité que constitue la déportation des Rohingya vers le Bangladesh, il n’est pas dit que cela ait une incidence sur le sort des 300 000 membres de cette minorité restés en Birmanie, pays non-signataire du statut de Rome.

Au premier arrêt, une dizaine de personnes se pressent à bord. La barbe des hommes et les longs voiles colorés des femmes laissent deviner leur appartenance religieuse. Ils embarquent pour un trajet dont ils ne pourront dévier, suivis de près par trois policiers birmans armés de kalachnikovs. « L’escorte, c’est pour qu’il n’y ait pas de problèmes avec les musulmans. Il faut protéger les Birmans des ­Bengalis », explique jovialement Than Min Ko (ses prénom et nom ont été modifiés), l’un des contrôleurs, utilisant le terme communément admis par la population bouddhiste pour désigner les Rohingya, et les exclure, de fait, de la communauté nationale.

Envoyé par le gouvernement pour un détachement de deux ans dans le Rakhine (le nom officiel de l’Arakan), ce Bamar de Rangoun (Yangon) préfère largement sa ville à cette région qui tient son nom de l’ethnie bouddhiste majoritaire dans la province, les Arakanais. Il décrit ces derniers comme « arriérés et détestant les étrangers, même les bouddhistes bamars » ; rappelant ainsi que l’histoire du conflit dans l’Arakan, seul Etat où le parti d’Aung San Suu Kyi n’est pas arrivé en tête aux élections, est aussi celui des Arakanais contre le gouvernement central bamar. Ces différences ne l’empêchent pas de souscrire pleinement à la rhétorique anti-Rohingya, qui a depuis longtemps débordé de l’Arakan pour se diffuser dans le reste du pays. Et cette substitution sémantique n’est qu’une des formes de la discrimination qui touche ceux dont personne n’ose prononcer le nom en Birmanie.

À Sittwe, et plus généralement dans le Rakhine, les Rohingya sont confinés dans des camps et des villages uniquement musulmans depuis juin 2012. Cette année-là, la rumeur du viol et du meurtre d’une femme arakanaise par des Rohingya donne lieu à de violentes émeutes antimusulmanes et au déplacement forcé de 140 000 personnes vers des zones de rétention spécifiquement rohingya, marquant le début d’une ségrégation active dans l’Etat.

Persona non grata en ville, les musulmans ont été expulsés de Sittwe et les commerces qu’ils tenaient ont été fermés ou détruits. Un touriste qui traverserait la cité aujourd’hui n’y verrait aucune trace de la communauté musulmane, alors qu’elle représentait 40 % de la population, si ce n’est la mosquée du centre-ville, condamnée et inaccessible depuis 2012, et qui disparaît peu à peu derrière la végétation.

Survie en autarcie

Sur les onze kilomètres de la ligne Sittwe-Zaw Pu Gyar, sept arrêts se succèdent. La majorité des passagers rohingya descendent au village de Dar Paing, quatrième arrêt, îlot de maisons traditionnelles en bambou, rangées en lignes et entourées de palissades, d’extérieur identique en tout point aux autres villages du Rakhine. Ici, seuls les habits des femmes et le teint plus foncé des habitants rappellent que nous sommes dans un village musulman. Dans l’allée centrale, quelques échoppes servent de point de ralliement et de marché où les Rohingya, tout juste descendus du train, peuvent acheter et vendre le peu de denrées qu’ils produisent. Obligés de survivre en autarcie, les musulmans restent fortement dépendants de l’aide dispensée par les organisations non gouvernementales internationales soumises au bon vouloir des autorités.

« LA PLAIE, C’EST L’OPACITÉ DU SYSTÈME ET LES ACCÈS. » UNE HUMANITAIRE D’ONG

Traditionnellement méfiant quant à toute ingérence étrangère, l’Etat a mis en place des règles de déplacement draconiennes pour les ONG. « La plaie, c’est l’opacité du système et les accès », explique une humanitaire sur place. « Il faut demander des autorisations de déplacement et d’activité tous les mois, pour tout le monde ; et il est impossible de savoir si elles seront acceptées ou refusées et, surtout, pour quelles raisons. Et les documents demandés diffèrent en fonction des ONG : impossible dans ces conditions de s’organiser. Cela ajouté aux restrictions de mouvement des Rohingya, la situation devient parfois intenable. Comment fait-on lorsque certains soins ne peuvent se faire dans les camps et nécessitent une prise en charge dans une structure en ville ? », s’alarme-t-elle.

Alors que le train ralentit à l’approche d’un village, les Rohingya se mettent en rang dans leur compartiment. Le wagon en compte trois. Celui du centre est réservé aux musulmans, surveillés par les policiers armés et maintenus à l’écart des quelques passagers bouddhistes parfois amenés à faire le voyage – ils sont deux ce jour-là. Il faut que le compartiment central soit complet pour qu’un musulman soit autorisé à se tenir debout dans l’espace réservé aux bouddhistes, sous bonne garde, avant d’y être renvoyé sitôt d’autres Rohingya descendus.

Entre chaque arrêt, le contrôleur passe dans le compartiment silencieux encaisser l’argent des billets des nouveaux venus. Il en coûte 100 kyats par personne (environ 5 centimes d’euro), auxquels s’ajoute un montant calculé au prorata de la taille des marchandises que chacun transporte. Dans ce pays bureaucratique par excellence, les tickets sont conservés par le contrôleur, recomptés par un autre agent à l’arrivée du train, puis envoyés à la capitale, Nay Pyi Daw. Les voyageurs, eux, en sont quittes pour une marque au stylo sur la main.

« ON NE PEUT RIEN FAIRE CONTRE LES ROHINGYA À CAUSE DE CE QUE LES NATIONS UNIES APPELLENT LES “DROITS DE L’HOMME”. » UN CONTRÔLEUR DE TRAIN

Poursuivant son trajet à travers l’épaisse végétation, le train passe le camp de Baw Du Pha. Le long de la voie apparaissent des coques de bateau en bois échoués, laissées à l’abandon par les Rohingya depuis qu’ils ont perdu le droit d’approcher la mer. Soumis à une stricte interdiction de déplacement, ils n’ont plus le droit d’accéder à la côte ni d’y amarrer les bateaux qui leur permettaient de pêcher mais aussi de fuir au Bangladesh ou de franchir les quelque 2 000 kilomètres qui les séparent de la Malaisie, par le golfe du Bengale.

L’ONU estime que 170 000 Rohingya ont tenté leur chance à travers la baie entre 2012 et 2016, avec un taux de mortalité alors trois fois supérieur à la traversée de la Méditerranée. Jusqu’en 2015, l’Etat birman fermait les yeux sur ces départs, s’arrangeant bien de ce moyen discret d’éloigner une partie de la minorité honnie. Mais le tollé provoqué par les images de ces boat people contemporains et la pression diplomatique des pays voisins soumis à cette forte vague migratoire ont convaincu les autorités de fermer les voies d’accès et d’exercer un contrôle plus strict.

Terminus anticipé

Arrivé dans une gare désolée, au milieu de la campagne, à l’orée du village bouddhiste de Zaw Pu Gyar, le train marque un dernier arrêt. Alors que le ciel s’assombrit soudain et que la pluie commence à tomber, musulmans et bouddhistes partent chacun de leur côté. « Ici, c’est un village arakanais, il n’y a pas de problème, explique le contrôleur. Juste à côté, par contre, dans le village bengali, il faut faire attention. »

Interrogé sur l’avenir de la région, il ajoute : « Il faudrait qu’ils partent. Mais on ne peut rien faire contre eux à cause des Nations unies et de ce qu’ils appellent les “droits de l’homme”. » Récupérées par la propagande nationaliste et autarcique du régime, les dénonciations de crimes de guerre par l’ONU sont vues comme autant de preuves de l’ingérence d’un Occident plus occupé à défendre les « terroristes musulmans » que l’Etat de droit birman « attaqué de toutes parts ».

Le train ne repartira pour Sittwe qu’une heure et demie plus tard. « Cela donne assez de temps à chacun pour finir ses affaires avant de rentrer », explique le contrôleur en mâchant la noix de bétel que vient de lui apporter une serveuse du café où il est installé. Jusqu’à 2017, la ligne continuait encore sur huit kilomètres, mais l’effondrement du pont enjambant le cours d’eau à l’extérieur du village empêche toute avancée.

Comme souvent dans la région, les versions divergent quant à la raison de ce terminus anticipé. Si un humanitaire sur place explique que les autorités n’ont pas remis en service le reste de la ligne car il n’y a pas de village bouddhiste sur le reste du trajet, le contrôleur estime, lui, que seul le manque d’investissements empêche la reconstruction du pont. Alors, d’ici là, c’est cet arrêt au milieu de nulle part qui fait office de terminus.

Le train repart, les mêmes passagers sont à bord pour le trajet retour. Quand les pagodes de Sittwe apparaissent enfin à l’horizon, le train finit son voyage. « Au-delà, il n’y a plus de Bengalis, explique le contrôleur Than Min Ko. Ils sont interdits dans la ville. » Un rayon de soleil perce entre les nuages épais, les derniers passagers musulmans descendent du wagon et disparaissent dans un passage aménagé entre deux barbelés. Retour dans une prison à ciel ouvert, illusion de liberté dans un parcours en circuit fermé.

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lundi 24 septembre 2018

Macron et Trump, finie la bromance ?

Dès son avion posé à New-York ce soir, Emmanuel Macron rencontrera Donald Trump. Et rentrera dans le dur, à l’image de cette poignée de main rugueuse qui avait signé leur première rencontre. Depuis, les deux hommes, que plus de trente ans séparent, s’appliquent à mettre en scène leur relation complice, particulièrement tactile. Il en reste de belles images - des tapes dans le dos, des « hugs », un bras enlaçant une épaule, voire un tendre époussetage de pellicules... Mais si l’on excepte les bombardements conjoints en Syrie pour punir Assad d’avoir utilisé des armes chimiques et la lutte contre le terrorisme, cette jolie « bromance » n’a pas porté ses fruits. Trump s’est retiré de l’accord de Paris sur le climat, a tourné le dos à la France sur le nucléaire iranien, et torpillé la déclaration commune que le G7 avait péniblement trouvée sur le commerce international. Pourquoi donc continuer à faire ami-ami avec un président qui veut défaire l’Europe et le multilatéralisme qui nous est si cher ? On verra dans quelques heures si la saison des mamours est terminée entre les deux chefs d’Etat, ou s’ils continuent à donner le change. Macron a tout intérêt à privilégier cette dernière solution, qui place la France comme interlocuteur privilégié des Etats-Unis. Ce n’est pas seulement flatteur pour l’ego national : cette proximité est utile pour porter plus efficacement la voix de l’Europe. Accessoirement, elle permet, dans un subtil jeu d’ombre et de lumière, d’accentuer l’image de progressiste que le Français veut se donner face aux populistes. Contre Marine Le Pen en France, Matteo Salvini en Europe ou Donald Trump de l’autre côté de l’Atlantique, le président a montré qu’il n’hésitait jamais à se servir des contrastes.

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samedi 15 septembre 2018

Birmanie : l’article qui a conduit deux journalistes de Reuters en prison

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Deux journalistes de l’agence de presse ont été condamnés le 3 septembre à sept ans de prison pour avoir enquêté sur un massacre de Rohyingha. Par solidarité, « Le Monde » publie leur travail.

Le texte que nous publions ci-dessous est un article diffusé par l’agence britannique de presse Reuters en février. Son contenu est exceptionnel : il est le fruit d’une enquête révélant comment dix villageois rohingya ont été sommairement exécutés en septembre 2017 par des soldats birmans aidés de paysans bouddhistes locaux. Au moment où se déchaînait la violence de l’armée contre la minorité musulmane de Birmanie, forçant 700 000 d’entre eux à se réfugier au Bangladesh. Mais cette dépêche, qui regroupe l’enquête signée Wa Lone et Kyaw Soe Oo et les suites relatées par Reuters après leur arrestation, a aussi valeur de témoignage et d’acte de solidarité : les deux journalistes ont été arrêtés en décembre 2017 (donc avant la publication de leur travail par l’agence) pour, précisément, avoir enquêté sur ce crime.

Le 3 septembre, les deux reporters birmans attachés au bureau de Reuters de Rangoun ont été condamnés chacun à une peine de sept années de réclusion pour « violations de secrets d’Etat ». Dix jours plus tard, Aung San Suu Kyi, la dirigeante birmane, a justifié leur condamnation, estimant qu’ils avaient « enfreint la loi » en enquêtant sur ce massacre. Leur « faute » est précisément d’avoir tenté de reconstituer l’exécution sommaire des villageois, dont un imam, en se faisant remettre les photos ensuite largement diffusées de ces dix hommes agenouillés, en train de regarder leurs exécuteurs creuser leurs tombes… D’autres clichés montraient les cadavres des suppliciés, leurs corps portant des traces de balles et de machettes.

La condamnation des deux journalistes a provoqué une indignation internationale, notamment de Paris et de Londres, ainsi que celle de l’ONU. Tout démontre en effet que le procès des deux jeunes journalistes, âgés de 32 ans et de 28 ans, est un « montage », fruit d’une véritable vengeance d’Etat contre deux reporters s’approchant trop près de la vérité.

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Voici leur texte  :

Les dix captifs rohingyas, attachés les mains dans le dos et reliés les uns aux autres par une cordelette, regardent leurs voisins bouddhistes creuser une sépulture. Nous sommes le 2 septembre au matin. Quelques instants plus tard, les dix seront morts, deux tombés sous les coups de machette de villageois bouddhistes, les autres sous les balles de soldats.

Un vieil homme d’Inn Din nous a remis trois photographies prises entre l’arrestation des dix hommes par des soldats, dans la soirée du 1er septembre, et leur exécution, le 2 septembre, peu après 10 heures du matin.

« Une tombe pour dix hommes, résume Soe Chay, un ancien soldat retiré dans le village qui dit avoir été l’un de ceux qui ont creusé la fosse. Quand ils ont été enterrés, certains poussaient encore des cris. »

L’AGENCE REUTERS A RECONSTITUÉ LE DÉROULEMENT DES JOURNÉES AYANT PRÉCÉDÉ LA MORT DE CES DIX HOMMES DANS LA LOCALITÉ D’INN DIN, UN VILLAGE DE PÊCHEURS DE 7 000 HABITANTS ENVIRON

Cette tuerie est l’un des épisodes de la violente crise qui secoue depuis des mois l’Etat d’Arakan, dans le nord de la Birmanie. Depuis la fin du mois d’août, près de 690 000 Rohingya ont fui leurs villages et franchi la frontière du Bangladesh.

Un possible génocide pour les Nations unies

Les Rohingya, communauté musulmane, accusent l’armée birmane d’incendies volontaires, viols et meurtres. Les Nations unies ont évoqué un possible génocide. Le pouvoir birman parle pour sa part d’opérations légitimes de sécurisation consécutives à des attaques menées contre des postes de police par les insurgés de l’Armée du salut des Rohingya de l’Arakan (ARSA).

L’agence Reuters a reconstitué le déroulement des journées ayant précédé la mort de ces dix hommes dans la localité d’Inn Din, un village de pêcheurs de 7 000 habitants environ, à une cinquantaine de kilomètres au nord de la capitale régionale, Sittwe, recueillant notamment le récit de villageois bouddhistes qui ont admis avoir participé à la tuerie. Le témoignage de membres des forces de sécurité implique aussi pour la première fois des soldats et des policiers paramilitaires.

Les événements ont débuté le 25 août, quand des rebelles rohingyas ont attaqué une trentaine de postes de police et une base militaire de l’Etat d’Arakan. L’attaque la plus proche s’est produite à quatre kilomètres à peine au nord d’Inn Din.

Craignant pour leur sécurité, plusieurs centaines de bouddhistes d’Inn Din ont cherché refuge dans un monastère. Un habitant, San Thein, a expliqué que les villageois bouddhistes craignaient d’être attaqués par leurs voisins musulmans. Le 27 août, quelque 80 soldats de la 33e Division d’infanterie légère de l’armée birmane prennent position dans le village et s’engagent à les protéger. Cinq villageois de confession bouddhiste racontent que l’officier commandant le détachement a annoncé aux habitants qu’ils pourraient se porter volontaires pour participer à des opérations de sécurité.

DES SOLDATS ET DES POLICIERS PORTAIENT DES VÊTEMENTS CIVILS AFIN DE NE PAS ÊTRE RECONNUS

Dans les jours qui ont suivi, selon les récits d’une dizaine d’habitants bouddhistes, des soldats, des policiers et des villageois organisés en groupes de sécurité, armés de machettes, de bâtons et, pour certains, d’armes à feu, ont incendié la plupart des maisons des Rohingya musulmans.

L’ordre d’aller « nettoyer »

Un des policiers dit avoir reçu l’ordre oral de la part de son commandant pour « aller nettoyer » les zones d’habitation des Rohingya. Il dit avoir compris qu’il fallait détruire ces maisons. Un autre policier raconte que des raids ont également été menés dans les environs pour empêcher les Rohingya de revenir. Des soldats et des policiers portaient des vêtements civils afin de ne pas être reconnus. Un assistant médical de l’infirmerie d’Inn Din, Aung Myat Tun, 20 ans, a raconté qu’il a pris part à plusieurs de ces raids. « Les maisons des musulmans étaient faciles à brûler, avec leurs toits de chaume, raconte-t-il. Les anciens du village enroulaient des robes de moine au bout de bâtons, les arrosaient d’essence et faisaient ainsi des torches. Nous n’avions pas le droit d’emmener de téléphone. La police nous a dit qu’elle tuerait ceux qui prendraient des photos. » Un témoin affirme avoir entendu la voix d’un enfant dans une des maisons qui a brûlé.

Soe Chay, le soldat retraité qui a creusé les fosses des dix Rohingya, dit qu’il a participé à une autre tuerie. Les militaires ont découvert trois hommes et une femme rohingya derrière une meule de foin. L’un d’eux avait un téléphone qui pouvait être utilisé pour prendre des photos incriminantes. Les soldats ont dit à Soe Chay de faire ce qu’il voulait de lui. « J’ai commencé à le frapper avec une machette et un soldat a tiré sur lui quand il est tombé à terre. »

LE 1ER SEPTEMBRE, PLUSIEURS CENTAINES DE ROHINGYA D’INN DIN TENTENT DE SE METTRE À L’ABRI SOUS DES BÂCHES SUR UNE PLAGE VOISINE DE LEUR VILLAGE

Lorsque les Rohingya ont fui Inn Din, leurs anciens voisins se sont emparés de leurs poulets et de leurs chèvres. Les biens de plus grande valeur, comme les bovins ou les motos, ont été collectés par le commandant du 8e Bataillon de police de sécurité et revendus, selon un policier et l’administrateur du village.

Joint par téléphone, ce commandant, Thant Zin Oo, s’est refusé à tout commentaire. Un porte-parole de la police, le colonel Myo Thu Soe, a annoncé pour sa part qu’une enquête serait menée sur ces allégations de pillage.

Les familles ont identifié les victimes

Le 1er septembre, plusieurs centaines de Rohingya d’Inn Din tentent de se mettre à l’abri sous des bâches sur une plage voisine de leur village. Parmi eux, disent des témoins, se trouvent les dix qui seront capturés dans la soirée et tués le lendemain. Aujourd’hui réfugiées au Bangladesh, les familles ont identifié les dix victimes d’après des photos qui leur ont été montrées. Cinq d’entre eux, Dil Mohammed, 35 ans, Nur Mohammed, 29 ans, Shoket Ullah, 35 ans, Habizu, 40 ans, et Shaker Ahmed, 45 ans, sont des pêcheurs ou des vendeurs de poissons. Deux autres, Abul Ashim, 25 ans, et Abdul Majid, 45 ans, tiennent des magasins ; deux, Abulu, 17 ans, et Rashid Ahmed, 18 ans, sont étudiants, et le dernier, Abdul Malik, 30 ans, est un prédicateur musulman.

Ce 1er septembre, l’imam, Abdul Malik, retourne au village pour récupérer des vivres et des bambous afin de consolider son abri. Lorsqu’il regagne la plage, sept soldats au moins et des villageois armés le suivent. Arrivés sur la plage, les militaires réunissent les Rohingya – ils sont environ 300 – et choisissent les dix hommes. « Je ne pouvais pas très bien entendre mais ils ont pointé mon mari et lui ont demandé de venir, raconte Rehana Khatun, 22 ans, la femme de Nur Mohammed. Les militaires ont dit qu’ils voulaient des hommes pour une réunion. Ils ont dit au reste d’entre nous de rester sur la plage. »

Une première photographie prise ce soir-là montre les dix hommes agenouillés sur un des chemins du village. Le lendemain, ils sont conduits près d’un cimetière bouddhiste où ils sont de nouveau photographiés. Des membres des forces de sécurité les interrogent sur la disparition d’un fermier bouddhiste du village du nom de Maung Ni.

ABDUL MALIK, L’IMAM, EST DÉCAPITÉ PAR LE PREMIER FILS ; LE SECOND LÈVE SA MACHETTE ET L’ABAT SUR LE COU D’UN AUTRE CAPTIF. LES HUIT AUTRES SONT TUÉS.

Des témoins disent que Maung Ni a disparu le 25 août à l’aube, alors qu’il était avec son troupeau. Plusieurs témoins disent qu’il aurait été tué mais n’avoir jamais eu confirmation d’un lien entre cette disparition et les dix captifs.

Trois témoins racontent la suite : les dix hommes sont conduits par des soldats jusqu’à l’endroit où ils vont mourir. D’après Soe Chay, le militaire à la retraite qui a aidé à creuser la fosse, le commandant de l’escouade propose aux fils de Maung Ni, le fermier disparu, de leur porter les premiers coups.

Abdul Malik, l’imam, est décapité par le premier fils ; le second lève sa machette et l’abat sur le cou d’un autre captif. Les huit autres sont tués. Puis deux ou trois balles sont tirées dans le corps de chacun. Les cadavres des dix hommes sont alors jetés au fond de la fosse. C’est la troisième photo.

« Je ne demande rien que la justice pour sa mort »

En octobre, des habitants d’Inn Din ont montré aux deux reporters de Reuters le lieu supposé de l’exécution. Les reporters ont vu un chemin fraîchement tracé, de la terre retournée semée d’ossements, de bouts de tissus et de cordes. Des photos ont été montrées par Reuters à trois médecins légistes internationaux qui affirment qu’il s’agit d’ossements humains. « Mon mari est mort, dit Rehana Khatun. Il est parti pour toujours. Je ne demande rien que la justice pour sa mort. »

L’homme qui a remis les photos aux journalistes de Reuters explique son geste : « Je veux être transparent dans cette affaire. Je ne veux pas qu’elle se reproduise à l’avenir. »

[Cette enquête de Reuters a donc conduit à l’arrestation et à la condamnation des deux journalistes de l’agence, Wa Lone et Kyaw Soe Oo. Le 10 janvier, l’armée birmane a pourtant confirmé une partie des informations de l’enquête, reconnaissant que des soldats avaient assassiné dix « terroristes » musulmans capturés au début du mois de septembre à Inn Din. « Des villageois et des membres de forces de sécurité ont avoué avoir commis des meurtres », précise ce communiqué militaire, rare aveu d’exactions commises dans l’Etat de Rakhine. « Nous ne nions pas ces allégations de violations des droits de l’homme. Et nous ne les rejetons pas en bloc », a également déclaré le porte-parole du gouvernement birman, Zaw Htay. Quant au cadre général des opérations militaires en Arakan, Zaw Htay appelle la communauté internationale à « comprendre qui a commis les premières attaques terroristes ». « Si une attaque de ce genre se produisait dans des pays européens, aux Etats-Unis, à Londres, New York, Washington, que diraient les médias ? »]

Posté par jourstranquilles à 09:06 - Monde - Commentaires [0] - Permalien [#]