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Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

mardi 26 juin 2018

En Turquie, soft power et nostalgie ottomane au service de la victoire d’Erdogan

Par Marie Jégo, Istanbul, correspondante - Le Monde

Le président a attribué sa réelection, dimanche, à la lutte menée « contre les vandales et les traîtres ». Dans son viseur, les partisans de l’imam Gülen et les rebelles kurdes, mais aussi l’Occident.

Dans son « discours du balcon », prononcé à Ankara dans la nuit de dimanche 24 à lundi 25 juin pour célébrer sa victoire à la présidentielle, le président Recep Tayyip Erdogan a attribué son succès à la lutte menée « ensemble avec le peuple contre les vandales et les traîtres », vantant « la bonne leçon donnée à tous ceux qui s’attendaient à ce que la Turquie se mette à genoux ».

L’idée d’une Turquie assiégée par ses ennemis internes – les partisans de l’imam Fethullah Gülen et les rebelles kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) – lesquels sont aidés en sous-main par les partenaires occidentaux qui travaillent à sa perte, trouve un écho favorable auprès d’une large partie de l’électorat.

Aux yeux de nombreux Turcs, l’Occident était à la manœuvre pendant toute la durée de la campagne pour les élections du 24 juin, dans le but de faire chuter le président Erdogan et avec lui la Turquie, les deux ne faisant plus qu’un.

Se décrivant comme féru d’histoire, l’homme fort d’Ankara ne manque jamais une occasion de citer les grandes dates censées préfigurer l’émergence d’une « Turquie forte ». 2023 est son horizon préféré. Le centième anniversaire de la République fondée par Atatürk en 1923 sera alors fêté ou plutôt son remplacement par la « République d’Erdogan », plus religieuse, plus sûre d’elle, certaine d’être au rang des « dix premières puissances mondiales ».

« Ottomania »

Il lui arrive de mentionner aussi 2053, soit le 600e anniversaire de la prise de Constantinople, et 2071, qui marquera le millénaire de l’arrivée des Seldjoukides en Anatolie, ce qu’il a fait une fois de plus lors de son « discours du balcon ».

Depuis son accession au pouvoir en 2003, M. Erdogan a progressivement viré du pragmatisme à l’idéologie. Une vaste réinterprétation de l’histoire turque et ottomane est à l’œuvre, une « pop culture » sert de socle au nouveau roman national selon lequel la Turquie a un rôle civilisationnel à jouer sur la scène mondiale.

Au fil des ans, le chef de file de l’islam politique turc a mis en place son soft power, un narratif à la sauce néo-ottomane qui a le don de capter les esprits. Cette « ottomania » est omniprésente dans ses discours, sur le petit écran via les séries télévisées, et jusque sur les stands des vendeurs de rue, lesquels, toujours habiles à capter la tendance du moment, vendent désormais des fez (chapeau ottoman) sur lequel il est écrit : « Nous sommes tous les petits enfants de l’Empire ottoman. »

Les séries télévisées sont le fer de lance. Exportées pour certaines vers le Moyen-Orient, l’ex-URSS, les Balkans, l’Amérique latine, elles sont la marque de fabrique du pays. Les touristes arabes, nombreux à Istanbul, les connaissent si bien qu’ils demandent souvent à leurs guides de les emmener sur leurs lieux où elles ont été tournées.

« Boussole »

Comme la plupart de ses concitoyens, M. Erdogan est friand de ces sagas historiques à l’eau de rose. L’une d’entre elle, intitulée Dirilis Ertugrul retrace la vie de Ertugrul Bey, le père d’Osman Bey, le fondateur de l’Empire ottoman. Dirilis, renaissance en turc, est une notion importante pour le numéro un turc, qui a comparé récemment le référendum constitutionnel d’avril 2017 pour l’élargissement de ses pouvoirs au début d’un « processus de renaissance ».

Mais sa série de prédilection est Payitaht Abdulhamid, une saga sur le sultan Abdulhamid II, auquel il s’identifie. Dès qu’il le peut, il en suit les épisodes. Surnommé « le sultan rouge » pour avoir ordonné des massacres parmi la population arménienne, Abdulhamid II fut déposé en 1909 par les Jeunes Turcs, et mourut dans l’oubli à Istanbul le 10 février 1918.

Le 10 février 2018, le centenaire de la mort d’Abdulhamid II était commémoré au palais de Yildiz à Istanbul. « Trop nombreux sont nos concitoyens qui, aveuglés par l’Occident, ont coupé le pays de ses racines ottomanes. Or l’histoire est plus que le passé d’un pays, elle est aussi sa boussole pour le futur », a expliqué M. Erdogan lors de son intervention.

La personnalité d’Abdulhamid est la boussole du moment. A travers la série, un récit épique et fantaisiste, ponctué de combats à l’épée, de trahisons, de complots, un parallèle est dressé entre le règne du sultan et celui de l’actuel président, confrontés aux mêmes écueils. « Derrière tout ce qui est néfaste à cette nation, il y a un ordre venu de l’Occident », affirme le sultan dans le premier volet de la série.

« Parenthèse »

Les ennemis y sont ouvertement désignés : les Grecs, les Arméniens, les sionistes. M. Erdogan ne manque pas une occasion de vanter cette production télévisée. « Est ce que vous regardez Payitaht ? », a t il lancé à la cantonade lors d’une rencontre avec ses partisans en janvier, avant d’expliquer : « Les puissances étrangères réclament toujours des concessions de notre part. Y accéderons-nous ? Jamais ! »

Pour avoir trop regardé Payitaht Abdulhamid, Necati Sentürk, le gouverneur de la province de Kirsehir (région du centre du pays) a connu un moment d’égarement. C’était au début du mois de mars, et l’armée turque et ses supplétifs syriens étaient sur le point de prendre la ville syrienne d’Afrine aux milices kurdes des Unités de protection du peuple (YPG).

Le départ des soldats au front se faisait au son des fanfares ottomanes, à coup de serments religieux collectifs. Inspiré par la nostalgie ambiante, le gouverneur est apparu alors en grande tenue ottomane au balcon de la préfecture, agitant en l’air un sabre à double pointe, assurant qu’après Afrine, l’armée turque irait « jusqu’à Jérusalem ». Ce qui lui a valu un départ anticipé à la retraite, dès le lendemain.

Du haut de son balcon à Ankara, le président Erdogan a tracé avec moins d’emphase les contours de la Turquie qu’il veut voir émerger. Pour commencer, la République érigée par Mustafa Kemal Atatürk en 1923, perçue comme une erreur historique, est une « parenthèse » qu’il convient de fermer, ce qu’il va s’employer à faire. Son souhait le plus ardent est de ramener le pays à l’époque ottomane (les portables et les centres commerciaux en plus). Quand l’empire s’étendait du Moyen-Orient aux Balkans.

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lundi 25 juin 2018

Turquie : Erdogan proclamé vainqueur de l’élection présidentielle

Le chef de l’Etat turc a revendiqué sa victoire dimanche soir. Le président de la commission électorale (YSK) a confirmé ce résultat. L’opposition conteste.

Le président sortant de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan, a annoncé sa victoire à l’élection présidentielle dès le premier tour, dimanche 24 juin. « Le vainqueur de cette élection, c’est la démocratie, la volonté nationale. Le vainqueur de cette élection, c’est chacun des 81 millions de nos concitoyens », a déclaré « le raïs », tandis que ses supporters l’acclamaient devant le siège du Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur, au pouvoir), à Ankara.

Plus de 56 millions d’électeurs étaient appelés aux urnes pour la présidentielle mais aussi pour les législatives. M. Erdogan, briguait un nouveau mandat après quinze ans de règne sans partage. Ce double scrutin marque le passage en Turquie d’un système parlementaire à un régime hyperprésidentiel souhaité par le « raïs » et validé lors d’un référendum en 2017.

Le président de la commission électorale (YSK) a confirmé la victoire du chef de l’Etat sortant. « D’après les résultats, il apparaît que Recep Tayyip Erdogan a remporté la majorité absolue des voix valides », ce qui lui permet d’être réélu au premier tour, a indiqué le chef du YSK, Sadi Güven, lors d’un point presse à Ankara.

Chiffres contestés

D’après l’agence de presse étatique Anadolu, M. Erdogan arrivait en tête de la présidentielle avec un score de 52,5 % après dépouillement de plus de 99 % des urnes, et l’alliance dominée par l’AKP menait avec 53,61 % dans le volet législatif du scrutin.

« Le peuple turc a élu Erdogan comme premier chef de l’Etat dans le nouveau régime présidentiel. Le peuple turc a dit : “Continuons” avec le président Erdogan », s’est félicité le porte-parole du gouvernement, Bekir Bozdag sur Twitter.

Mais ces chiffres sont contestés par l’opposition. Le parti Républicain du peuple (CHP), qui avait envoyé des représentants dans la plupart des 180 000 bureaux de vote, affirme que ses propres données montrent que M. Erdogan a obtenu moins de 50 % des voix et qu’un second tour est nécessaire. Le député Bülent Tezcan, porte-parole du CHP, a évoqué lors d’une conférence de presse au siège de son parti à Ankara « une manipulation grossière » de l’agence Anadolu qui transmet des résultats « irréels », selon lui.

Dénonciations de fraudes

Le CHP a par ailleurs dénoncé des tentatives de fraude. « De nombreuses plaintes nous sont parvenues », surtout de la province de Sanliurfa (Sud-Est), a déclaré M. Tezcan, . « Nos amis sont intervenus au moment où c’est arrivé », a-t-il ajouté.

Il a énuméré plusieurs exemples de tentatives de bourrage d’urnes, l’une comptant ainsi déjà une centaine de bulletins en faveur de l’alliance dominée par le parti au pouvoir avant même l’ouverture des bureaux. Il a aussi diffusé une vidéo, qu’il assure avoir authentifiée, d’un homme affirmant qu’il y avait plus de bulletins que d’électeurs dans un bureau à Suruç, localité située près de la frontière syrienne.

Le procureur public de Sanliurfa, dont dépend Suruç, a annoncé avoir ouvert une enquête sur ces accusations et quatre personnes ont été arrêtées, selon l’agence de presse étatique Anatolie. Craignant des fraudes, en particulier dans le Sud-Est à majorité kurde, opposants et ONG ont mobilisé plusieurs centaines de milliers d’observateurs pour surveiller les bureaux de vote. « Dans la région, il y a eu des assauts, des menaces pour arrêter nos observateurs », a encore affirmé M. Tezcan.

Le parti prokurde HDP à l’Assemblée ?

A Diyarbakir, les responsables du parti prokurde HDP estiment que le seuil des 10 % lui permettant d’entrer au Parlement est acquis. Un chiffre confirmé par le président de la commission électorale.

Haro Paylan, candidat de la liste HDP à Diyarbakir s’attendait à un score situé entre 11 % et 12 % dans le meilleur des cas. La perspective de voir M. Erdogan élu au premier tour suscitait en revanche une déception sensible. Dans les rues, autour du siège local du parti, les manifestations de joie se poursuivaient dans l’attente des résultats définitifs et de la confirmation du score qui permettra au HDP de rester au Parlement.

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samedi 23 juin 2018

Turquie : Muharrem Ince, l’espoir des anti-AKP

Par Marie Jégo, Istanbul, correspondante - Le Monde

Le candidat républicain à la présidentielle du 24 juin tente de fédérer l’opposition au président sortant et espère l’affronter lors d’un second tour.

Il est la révélation de la campagne. Combatif, mordant, bon polémiste, Muharrem Ince, candidat du Parti républicain du peuple (CHP, centre gauche) à la présidentielle du 24 juin en Turquie, a de quoi donner des sueurs froides au président Recep Tayyip Erdogan, dont la silhouette écrase le paysage politique turc depuis plus de quinze ans.

De Diyarbakir (sud-est) à Izmir (mer Egée), en passant par Esenyurt, Bagcilar, Kuçukçekmece, les quartiers périphériques d’Istanbul, les meetings de Muharrem Ince déchaînent les passions. Manches retroussées, le verbe haut et clair, cet ancien professeur de physique chimie, 54 ans, a réussi à briser le tabou selon lequel Recep Tayyip Erdogan est imbattable.

Il sait mettre le doigt sur les failles du numéro un turc : sa dérive autocratique, sa mauvaise gouvernance économique. « Mon rival vit dans un palais, il est riche, ses affaires marchent bien. Il boit du thé blanc, alors que moi je bois le même thé que vous, je suis le candidat des misérables », a-t-il lancé face à la foule venue l’acclamer, le 10 juin, à Esenyurt. Eclats de rires dans l’assistance. L’allusion aux « misérables » renvoie à l’adjectif employé récemment par le président Erdogan à l’endroit de Muharrem Ince, « ce misérable ».

Quand Erdogan promet d’ouvrir des « maisons de lecture » dans chaque quartier, avec distribution gratuite de « thé, café, et cakes », le tribun du CHP parle nouvelles technologies, investissements, emplois pour les jeunes. A chacun de ses meetings, il conjure son rival de l’affronter lors d’un débat télévisé « pour parler économie seulement ». Refus du numéro un turc, il n’y aura pas de débat.

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Muharrem Ince 

« Le doyen du cake »

« Après quinze années au pouvoir, que vous promet-il ? Des ponts, des parcs pour le peuple et des cafés librairies ! Il dit que vous mangerez du cake gratis. Ma parole, il est le doyen du cake ! Moi, je m’engage à trouver des emplois à vos enfants », clame Ince, micro en main, un insigne du drapeau turc à la boutonnière de sa veste bleu marine. « Ince, président ! », scande la foule.

Son slogan favori, « la Turquie a besoin de sang neuf », a l’assentiment de l’assistance. Ugur, la trentaine, en est convaincu : « Il faut que cela change, le pouvoir des islamo-conservateurs est usé, eux-mêmes le reconnaissent. Erdogan a parlé d’une “usure du métal” dans son parti, mais ça le concerne au premier plan, lui aussi est usé. »

Commerçant en pièces détachées à Esenyurt, un quartier populaire et dynamique à la périphérie d’Istanbul, Ugur a toujours voté CHP : « C’est de famille. » Mais il sent autour de lui « un grand désir de changement » d’autant que « les gens se serrent la ceinture ».

L’économie va mal. Le régime ultraprésidentiel de M. Erdogan, qui doit entrer en vigueur après les élections, ne plaît guère aux investisseurs, qui craignent pour l’indépendance de la banque centrale. Les capitaux fuient, les investissements stagnent, les déficits s’accentuent, les entreprises du secteur privé, endettées à hauteur de 65 % du PIB, luttent pour restructurer les crédits libellés en dollars alors que la devise locale, la livre turque, ne cesse de se déprécier.

« Si l’opposition parvient à convaincre les électeurs que la poigne de fer d’Erdogan est une source d’instabilité, la trajectoire politique de la Turquie pourrait changer », écrit la chercheuse Asli Aydintasbas dans une tribune publiée par le Washington Post le 12 juin.

Député CHP au Parlement depuis seize ans, Muharrem Ince a déjà brigué à deux reprises la direction du vieux parti d’Atatürk contre Kemal Kiliçdaroglu, l’actuel chef du CHP. Il sait capter l’attention de tous les publics. Nombreux sont les Kurdes qui se disent prêts à lui donner leur voix malgré leur hostilité bien ancrée envers son parti, honni pour son mépris des minorités. Ses arguments font mouche, sa popularité grandit.

Les nationalistes l’approuvent, les conservateurs pieux louent ses égards pour la religion, lui qui a pris soin de diffuser sur son compte Twitter une photo avec sa mère et sa sœur, têtes recouvertes du foulard simple, noué sous le menton, typique de l’islam turc. Car Muharrem Ince n’hésite pas à affronter son rival Erdogan sur son terrain réservé : l’islam. « Ce n’est pas eux [les islamo-conservateurs au pouvoir] qui vont nous apprendre ce qu’est l’islam, nous sommes musulmans autant qu’eux. »

Front commun de l’opposition

Les instituts de sondages assurent qu’il affrontera le président sortant au second tour de la présidentielle, le 8 juillet. Selon les études d’opinion, Recep Tayyip Erdogan arriverait en tête du premier tour, avec de 39 % à 43 % des suffrages. Recueillir 51 % des voix dès le premier tour s’annonce comme une gageure. Crédité de 26 % à 30 % des voix selon les enquêtes, Ince arriverait deuxième.

Pour la première fois en quinze ans, l’opposition est parvenue à s’unir. Chacun présente son candidat au premier tour de la présidentielle, un accord de désistement devrait avoir lieu au second tour pour mettre fin au règne sans partage du « reis » Erdogan.

Pour les élections législatives qui ont lieu le même jour, les républicains du CHP, le vieux parti fondé par Atatürk, ont choisi de faire front commun avec deux autres formations de l’opposition – les nationalistes du Bon Parti, de Meral Aksener, et les islamistes du Parti de la félicité, de Temel Karamollaoglu.

La course est inégale. Pendant que le candidat Erdogan bénéficie de tous les leviers étatiques et médiatiques à sa disposition, l’opposition a ses meetings en plein air pour seule tribune. Les chaînes de télévision, progouvernementales à 90 %, ne les diffusent pas, ou très peu. En revanche, ceux du reis sont retransmis en intégralité.

Ainsi, pour la seule journée du 1er juin, le temps d’antenne consacré au candidat Erdogan était de 105 minutes, contre 37 minutes pour Muharrem Ince, 14 minutes pour Meral Aksener, 5 minutes pour Temel Karamollaoglu et 3 secondes pour le candidat prokurde Selahattin Demirtas, censé faire campagne depuis sa prison de haute sécurité à Edirne, dans l’ouest de la Turquie.

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mercredi 13 juin 2018

Kim Jong-un / Donald Trump

 

 

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mardi 12 juin 2018

Donald Trump / Kim Jong-un

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Donald Trump / Kim Jong-un

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Donald Trump et Kim Jong-un écrivent l’Histoire au rendez-vous de Singapour

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Par Gilles Paris, Singapour, envoyé spécial - Le Monde

Après une longue poignée de mains, les deux dirigeants se sont entretenus pendant trente-huit minutes, mardi 12 juin, dans la cité-Etat. Cette rencontre inédite n’est que la première étape de négociations qui s’annoncent compliquées.

A l’heure dite, une page d’Histoire a été écrite à Singapour, mardi 12 juin. Kim Jong-un et Donald Trump se sont avancés l’un vers l’autre, longeant un mur de drapeaux de la Corée du Nord et des Etats-Unis, avant de se serrer longuement la main. Les deux hommes, qui échangeaient les insultes il y a encore moins d’un an – lorsque le président des Etats-Unis évoquait à la tribune de l’ONU l’hypothèse d’une « destruction totale » du régime nord-coréen en cas d’agression contre son pays ou l’un de ses alliés –, ont pu mesurer le chemin parcouru lors d’un premier tête-à-tête de trente-huit minutes, avec leurs interprètes, précédé par quelques mots livrés à la presse. « Beaucoup de gens vont considérer ça comme de la science-fiction », a assuré le dirigeant nord-coréen dans la matinée.

Premier arrivé à l’hôtel de luxe sélectionné pour abriter ce sommet sans précédent et placé sous haute surveillance, Kim Jong-un a convenu que « le chemin pour en arriver là n’a pas été facile ». « Les vieux préjugés et les anciennes habitudes ont été autant d’obstacles, mais nous les avons tous surmontés pour nous retrouver ici aujourd’hui », a-t-il poursuivi. Ses premières paroles à l’endroit de celui qu’il qualifiait encore, il y a quelques semaines, de « vieux gâteux », ont été des plus amènes : « Ravi de vous rencontrer, Monsieur le président », a-t-il alors assuré.

Donald Trump, qui affiche son optimisme depuis qu’il a pris la décision de répondre favorablement à une offre de rencontre du dictateur nord-coréen en mars, n’a pas été non plus avare d’amabilités. « C’est un honneur, nous allons avoir une relation formidable », a-t-il estimé, d’ores et déjà convaincu que ce sommet sera « un immense succès ». Le président des Etats-Unis, qui n’avait pas exclu, par le passé, de quitter la rencontre en cas de désaccord, avait assuré samedi qu’il serait à même de jauger les chances de réussite dès « la première minute ».

Une seconde, puis une troisième poignée de main, lorsque les deux hommes se sont retrouvés en compagnie de leurs entourages respectifs pour une négociation plus approfondie, ont attesté que Kim Jong-un avait passé avec succès cette épreuve. Un déjeuner commun a également permis ensuite de mettre en scène cette relation naissante.

Longues négociations à venir

Les deux hommes, il est vrai, sont pour l’instant unis par un même souci : montrer que leur pari est payant. Pour le dirigeant nord-coréen, qui s’était autorisé une déambulation nocturne dans Singapour, la veille, en compagnie de ses hôtes singapouriens, le gain d’une rencontre avec le dirigeant de la première puissance mondiale, l’ennemi stigmatisé de longue date par la propagande de Pyongyang, est manifeste. Donald Trump, de son côté, peut se prévaloir d’une détente obtenue en prenant le contre-pied de ses prédécesseurs, qui ont toujours considéré, quelles que soient les administrations, qu’une rencontre au sommet ne pourrait que couronner de longues négociations. « Nous allons régler le problème », a-t-il commenté mardi matin.

Peu après l’entrevue, Donald Trump, qui a évoqué une « rencontre fantastique » avec Kim Jong-un, a annoncé qu’il allait signer un document avec le leader nord-coréen, dont il n’a pas précisé la teneur.

Le plus dur, si l’on se fie aux tentatives de négociations précédentes – toutes sanctionnées par des échecs –, reste pourtant à venir pour les deux hommes. Les Etats-Unis n’entendent pas atténuer le régime de sanctions imposé en 2017 avec le soutien de la communauté internationale, aux Nations unies, tant qu’une dénucléarisation « complète, vérifiable et irréversible » de la Corée du Nord n’aura pas été établie. Pyongyang, pour sa part, a écarté un processus dans lequel il n’obtiendrait rien de Washington en échange, sans pour autant avoir publiquement avancé une liste de demandes.

L’importance prise au cours des dernières semaines par le secrétaire d’Etat Mike Pompeo, fort de la connaissance du dossier nord-coréen obtenue lors de son passage à la direction de la CIA, a donné des marges de manœuvres plus importantes à Donald Trump que celles qu’aurait sans doute autorisées le conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, John Bolton, un ennemi de longue date de Pyongyang. Malgré le premier succès que constitue en elle-même la rencontre de Singapour, le « processus » américano-nord-coréen n’en est encore qu’à ses débuts.

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lundi 11 juin 2018

Sommet avec Kim Jong-un : Donald Trump face au défi de la diplomatie

Par Gilles Paris, Singapour, envoyé spécial -Le Monde

Le président américain devrait devenir le premier à s’entretenir avec un dirigeant de la Corée du Nord, mardi à Singapour. Après deux ans de coups d’éclat, il va devoir lancer un processus complexe.

Donald Trump va mettre à l’épreuve ses instincts le 12 juin, à Singapour, en devenant le premier président des Etats-Unis à s’entretenir avec un dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong-un. « Vraiment confiant », il a jugé samedi matin avant de quitter prématurément un sommet du G7 particulièrement houleux, au Canada, qu’il saurait peut-être « dès la première minute » si cette rencontre sera un succès. Après avoir multiplié au cours de ses seize premiers mois passés à la Maison Blanche les initiatives unilatérales, les coups d’éclat et les attaques verbales sur son compte Twitter, y compris lundi matin à Singapour, il va devoir construire.

Ce président non-conventionnel avait pris de court le monde entier le 8 mars, y compris son entourage proche, en acceptant au pied levé une invitation de Kim Jong-un qui avait transité par le conseiller à la sécurité nationale du président sud-coréen Moon Jae-in, Chung Eui-yong. Ce pari va se matérialiser mardi. Il intervient après deux tentatives américaines infructueuses, au cours des vingt-cinq dernières années, pour parvenir à la dénucléarisation de la Corée du Nord. La situation a changé depuis ces échecs, Pyongyang assure désormais maîtriser l’arme suprême.

Donald Trump a rompu avec la prudence observée par tous ses prédécesseurs vis-à-vis de la Corée du Nord. Tous ont considéré jusqu’à présent que le bénéfice d’une rencontre au sommet ne pouvait que conclure des pourparlers fructueux. Fort de sa conviction d’être un négociateur hors pair, le président des Etats-Unis mise au contraire sur le facteur personnel pour amorcer le « processus » qui doit permettre une dénucléarisation « complète, vérifiable et irréversible », selon le mot d’ordre de la diplomatie américaine. Un choix cohérent compte tenu de sa volonté de se démarquer de tout ce qui a été expérimenté avant lui.

Le dossier nord-coréen ne figurait pas parmi les priorités de Donald Trump pendant la campagne présidentielle. Il ne l’avait mentionné que très brièvement dans son unique discours de politique étrangère, en avril 2016, principalement pour critiquer le président alors en fonction, Barack Obama. Ce dernier avait cependant indiqué qu’il compterait parmi les priorités de son successeur lors d’une entrevue à la Maison Blanche, le 10 novembre, deux jours après l’élection de Trump. Selon Jon Wolfsthal, conseiller de Barack Obama pour la non-prolifération de 2014 à 2017, le président sortant aurait alors suggéré au président élu de modifier le rapport de forces par le biais de sanctions. La politique de « pression maximum » qui s’est traduite par un large front commun aux Nations unies, découlerait directement de ce conseil.

Opportunité historique

Les sanctions sans précédents appliquées depuis un an ont joué leur rôle. Tout comme la conjonction de l’aboutissement de la quête nucléaire de Pyongyang, et de l’arrivée au pouvoir à Séoul d’un président désireux de multiplier les ouvertures en direction du voisin du nord pour éviter le « feu et la fureur » promis en août par Donald Trump. Cette situation favorable offre à ce dernier une opportunité historique.

Au crédit de l’administration américaine, les interférences qui avaient pu expliquer la brève annulation de la rencontre, le 24 mai, ont cessé. Selon Jon Wolfsthal, qui a participé à un rapport de l’International Crisis Group consacré à la négociation à venir, le sommet de Singapour est un « Pompeo show », du nom du secrétaire d’Etat, qui a rencontré à deux reprises Kim Jong-un au cours des derniers mois, tout d’abord en tant que directeur de la CIA, puis comme chef de la diplomatie américaine.

Réputé sceptique par rapport aux intentions de Pyongyang, le secrétaire à la sécurité nationale du président, John Bolton, s’est placé en retrait, conscient de l’importance accordée par Donald Trump au sommet, « même s’il espère peut-être que le processus s’effondre sous son propre poids », selon Jon Wolfsthal. Ce retrait favorise manifestement une plus grande souplesse de Washington. A la quasi-reddition hic et nunc initialement envisagée a succédé une approche graduelle, même si, officiellement, les Etats-Unis n’ont pas encore fait leur un autre principe, celui de la réciprocité demandée par Pyongyang.

Le « processus » va ensuite tester l’intérêt de Donald Trump sur la durée. Comme l’assure Joseph De Trani, ancien négociateur pendant le mandat de George W. Bush, il doit en effet passer par de multiples étapes, dont « une déclaration initiale de la Corée du Nord sur son programme nucléaire, puis un accord sur un protocole de vérification et de contrôle par des inspecteurs ».

Enjeux multiples

« Ce n’est qu’après que la dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible aura été effective, et que la Corée du Nord aura reçu des assurances sur sa sécurité, une assistance économique et l’établissement de liens conduisant à une normalisation formelle que l’on pourra considérer comme accompli le règlement pacifique de ce dossier », ajoute-t-il, en écartant toute possibilité de « succès rapide » mais en affichant sa confiance dans la détermination du président.

Que peut proposer en échange Washington sans amoindrir le régime de sanctions ? La presse américaine avançait avant la rencontre une reconnaissance diplomatique sans que l’on sache si elle est recherchée à ce stade par Pyongyang.

Dans une tribune publiée par le site Politico, Wendy Sherman, l’une des principales négociatrices de l’accord nucléaire conclu par le démocrate Barack Obama avec l’Iran en 2015, estime qu’en reniant la parole des Etats-Unis et en se retirant de ce compromis, Donald Trump a rehaussé la barre pour la Corée du Nord. Qu’il s’agisse du régime d’inspection jugé insuffisant en Iran alors qu’il est le plus rigoureux de l’histoire de la lutte contre la prolifération, de l’interdiction du moindre programme nucléaire civil pour Téhéran, ou encore l’interdiction des missiles à courte et à moyenne portée. « Si Donald Trump n’exige pas cela également de la Corée du Nord, il aura failli à ses propres critères », estime Wendy Sherman.

Les enjeux, pour Donald Trump, sont multiples. Il s’agit pour lui de marquer l’histoire en réussissant là où tous ses prédécesseurs ont échoué. Une dénucléarisation réussie lui permettrait aussi de réduire l’empreinte militaire des Etats-Unis dans la région. La Corée du Sud et le Japon abritent deux des trois plus importants contingents de soldats américains dans le monde. Le candidat, puis le président, n’ont cessé de stigmatiser ces déploiements qui détournent, selon lui, les Etats-Unis de leurs priorités intérieures.

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Dans les deux Corées, le rappel tenace d’une guerre « oubliée »

Par Philippe Pons, Tokyo, correspondant - Le Monde

Kim Jong-un et Donald Trump sont arrivés dimanche à Singapour pour un sommet historique. Depuis la signature de l’armistice, en 1953, le contentieux entre Américains et Nord-Coréens est nourri.

Deux cent quarante-huit kilomètres de double grillage surmonté de barbelés qui courent comme une ligne brisée, d’est en ouest de la péninsule. Eclairés la nuit par des projecteurs, ponctués de miradors et de bunkers avec, en deçà, des batteries d’artillerie camouflées… A hauteur du 38e parallèle, la guerre s’est inscrite dans le paysage de la péninsule coréenne et le quotidien de chaque Coréen, depuis plus d’un demi-siècle.

Le climat de tension permanente qui règne dans la péninsule est l’héritage d’une guerre (1950-1953) inachevée, suspendue à un armistice, c’est-à-dire un accord militaire de cessez-le-feu, par définition temporaire, qui n’a jamais été suivi d’un traité de paix. L’arrêt des hostilités, signé le 27 juillet 1953 à Panmunjom, a laissé de chaque côté de la zone démilitarisée, cette bande de 4 kilomètres de large épousant l’ancienne ligne de front, deux armées sur le pied de guerre : au Nord, 1,2 million d’hommes ; au Sud, 650 000, épaulés par 25 000 GI et la force de frappe nucléaire américaine.

Tout accord sur la question nucléaire, susceptible d’intervenir à l’issue du sommet entre le président américain Donald Trump et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, prévu le mardi 12 juin à Singapour, suppose de mettre fin à cet état de belligérance. L’atmosphère de conflit latent pèse sur la stabilité de la région et nourrit en République populaire démocratique de Corée (RPDC, nom officiel de la Corée du Nord) un sentiment de menace, la crainte d’une attaque nucléaire américaine, à l’origine de sa volonté de se doter d’une force de dissuasion, pour préserver son indépendance et garantir la survie du régime de Pyongyang.

Il est difficile d’imaginer, en contemplant le paysage verdoyant de petites montagnes ondulant à perte de vue de la zone démilitarisée, que cette région était, il y a soixante-cinq ans, dénudée et dévastée de trous d’obus. Avec près de 4 millions de morts, en majorité des civils, la guerre de Corée fut la première et la plus meurtrière de la guerre froide qui commençait. Si, en Europe, l’équilibre de la terreur fut une période de paix, en Asie, il fut marqué de « guerres chaudes », en Corée puis au Vietnam.

« Hordes barbares de Gengis Khan »

Aux Etats-Unis, la première a souvent été qualifiée de « guerre oubliée ». Censurée pendant les combats, elle fut peu glorieuse. Des atrocités furent commises de part et d’autre, accompagnées d’un florilège de déclarations dans lesquelles se conjuguaient l’anticommunisme et le racisme d’un maccarthysme virulent : « Nous combattons les hordes de barbares de Gengis Khan », écrivait ainsi le responsable de la rubrique militaire du New York Times au début du conflit.

Finalement, cette guerre ne changea rien, chaque partie retournant pratiquement sur ses positions initiales. On comprend qu’elle ne se prête guère aux célébrations. Elle fut ensuite éclipsée par celle du Vietnam, ultramédiatisée et devenue le conflit mythique de toute une ­génération d’Américains.

Pourtant, cette guerre est incontournable, car elle « imprime encore sa marque à la situation stratégique bloquée entre mer Jaune et mer du Japon… Ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est ni plus ni moins le solde d’une période de glaciation stratégique de la région », écrit ainsi Jean Dufourcq dans la postface du livre de référence (La Guerre de Corée et ses enjeux stratégiques de 1950 à nos jours, sous la direction de Pierre Journoud, L’Harmattan, 2014) sur cette guerre peu connue en France en dépit de l’héroïsme du « bataillon de Corée », composé de 3 421 volontaires français (dont 269 furent tués).

Lointaine aventure militaire, ­retracée par Jean Lartéguy dans son livre Les Mercenaires (1960, rééd. Presses de la Cité, 2012), et à laquelle est consacré un « chemin de mémoire » dans la zone démilitarisée ponctuant les lieux où le contingent français a combattu. La présence sur le terrain du bataillon de Corée a fait de la France un membre de la commission militaire d’armistice, appelée à jouer un rôle dans le règlement de la question coréenne.

« Le communisme à l’offensive »

« Imaginer l’avenir politique de la Corée est inséparable de l’exploration des origines de la guerre », estime l’anthropologue Heonik Kwon (The Other Cold War, Columbia University Press, 2010, non traduit). Inscrit dans la guerre froide, ce conflit fratricide élargit le fossé entre les deux parties d’une Corée divisée arbitrairement à hauteur du 38e parallèle par les Etats-Unis et l’Union soviétique au lendemain de la défaite du Japon en août 1945. Il est aussi à l’origine de la stratégie des Etats-Unis dans la région et du renforcement de la ligne des grands archipels (Japon, Taïwan, Philippines) visant à endiguer la Chine.

Pendant longtemps, l’approche historique de cette guerre s’est focalisée sur ses causes immédiates : le 25 juin 1950, le Nord envahit le Sud. « Le communisme est passé à l’offensive », déclara alors le président américain Harry Truman. Celle-ci devait être contrée par une « opération de police » qui tourna vite à l’enlisement dans un conflit meurtrier et sans vainqueur. Les forces des Nations unies chargées de cette « opération de police » réunirent seize pays, dont la France, sous commandement américain.

EN CORÉE DU SUD, UN TRAVAIL DE MÉMOIRE DOCUMENTE L’« HISTOIRE CACHÉE » D’UN CONFLIT UTILISÉ POUR JUSTIFIER DES DICTATURES MILITAIRES SOUTENUES PAR WASHINGTON

Les forces alliées repoussèrent l’envahisseur, qui avait pris le contrôle de presque toute la Corée du Sud, non seulement au-delà du 38e parallèle, mais jusqu’au fleuve Yalu, qui marque la frontière avec la Chine. Une erreur stratégique. Cette avancée allait provoquer une contre-offensive des « volontaires » chinois qui, à leur tour, repoussèrent les forces des Nations unies au-delà du 38e parallèle, au prix de lourdes pertes dans chaque camp.

La retraite fut si humiliante pour les Etats-Unis que le général Douglas MacArthur, commandant des forces alliées, demanda le recours à l’arme atomique. Celui-ci lui fut refusé, par crainte d’une réaction soviétique et chinoise. Au cours des deux années suivantes, les forces en présence menèrent une guerre de position, jusqu’à la signature de l’armistice, en 1953.

Pas moins de 158 rencontres, entre Américains et Nord-Coréens, furent nécessaires pour arracher un accord. La Corée du Sud, elle, refusa de signer. Son président, Syngman Rhee, estimait en effet que cet accord ne faisait que perpétrer la division de la péninsule. Il s’engagea cependant à en respecter les termes. Quelques mois plus tard, en avril 1954, les belligérants se réunirent à Genève pour négocier la paix. Ce fut un échec. Les seize pays de l’alliance onusienne en prirent acte, décidant que les pourparlers n’avaient pas lieu d’être poursuivis. L’armistice fut donc laissé en l’état.

Il fallut attendre les années 1970-1980 pour que la vision d’une guerre ramenée à une simple « perfidie communiste » soit mise en cause par des historiens américains et sud-coréens. Ils ont cherché à replacer les origines du conflit dans un contexte local plus complexe. Cette réinterprétation de l’histoire a été étayée par des recherches d’historiens sud-coréens au moment du processus démocratique débuté en 1987 dans le sud de la péninsule et à la fin de la guerre froide.

Commença alors en Corée du Sud un travail de mémoire sur l’« histoire cachée » d’un conflit qui avait été utilisé pour justifier des dictatures militaires soutenues par les Etats-Unis de 1948 à 1987 : réévaluation du rôle des Américains, atrocités commises sur les populations civiles, apparition d’un sentiment nationaliste « pancoréen » embrassant les deux Corées… Cette relecture de l’histoire prit un tour institutionnel en 2005 avec la création, en Corée du Sud, par le président de centre gauche Roh Moo-hyun, de la Commission pour la vérité et la réconciliation.

Parmi les pionniers de cette réinterprétation, l’historien américain Bruce Cumings (The Origins of Korean War, vol 1 et 2, Princeton University Press, 1981, et The Korean War, a History, Modern Library, 2010, non traduits) estime que ce conflit fut, d’abord, une guerre civile. Sans nier la responsabilité de Kim Il-sung dans son déclenchement ni le rôle de Staline, qui donna son aval à l’offensive, l’historien explique que cette guerre fut la conséquence tragique de la division du pays et de l’existence de deux Etats prétendant, chacun, représenter la Corée tout entière.

« Qui déclencha la guerre de Sécession ? Qui déclencha la guerre du Vietnam ? », interroge l’historien, soulignant que « les guerres civiles n’ont pas un seul responsable », mais qu’elles sont l’aboutissement d’un processus, dont les causes sont inscrites dans la complexité des événements qui les précèdent.

« La frontière est elle-même la guerre »

« Lorsqu’un pays est partagé en deux par une frontière artificielle et que de chaque côté s’exercent les plus inconciliables des propagandes, il est naïf de se demander d’où vient la guerre : c’est cette frontière qui est elle-même la guerre », écrivait le photographe et documentariste Chris Marker à la fin des années 1950. Selon l’historienne Kathryn Weathersby, qui a dépouillé les archives soviétiques, « l’origine de la guerre de Corée tient à la division de la Corée en 1945, et à la polarisation de la politique qui en résulta. Les Soviétiques jouèrent un rôle dans son déclenchement, sans en être les initiateurs » (The Soviet Role in the Early Phase of the Korean War, Journal of American-East Asian Relations, 1993).

LA GUERRE DE CORÉE EST LE POINT DE DÉPART OBLIGÉ DE TOUTE RECONFIGURATION DES RAPPORTS DE FORCE EN ASIE DE L’EST

A la veille du conflit, la situation chaotique qui régnait au Sud avait persuadé le dirigeant nord-coréen Kim Il-sung qu’une victoire rapide était possible. Sur le 38e parallèle, au printemps 1950, les accrochages se multiplièrent. Quant au président sud-coréen Syngman Rhee, installé à Séoul par les Américains, il nourrissait l’ambition de réunir la péninsule par la force. Mais son armée n’était pas prête, et le pays était en état de quasi-insurrection.

En mars 1950, Walter Sullivan affirmait dans les pages du New York Times que « le sud de la péninsule est obscurci par un nuage de terreur, peut-être sans égal dans le monde ». Deux ans plus tôt, la rébellion contre la dictature de Syngman Rhee avait été marquée de massacres de population perpétrés par la garde nationale et les milices du régime, notamment dans l’île de Jeju où 14 373 personnes furent tuées, selon la Commission pour la vérité et la réconciliation, et plus de 20 000 selon les estimations des habitants.

La guerre de Corée donna lieu à un enchaînement d’erreurs stratégiques de part et d’autre. La prise de contrôle du Sud par les forces du Nord fut rapide. En revanche, le soulèvement attendu de la population acclamant les « libérateurs » nord-coréens ne fut pas au rendez-vous. Staline se trompa en estimant que les Etats-Unis n’interviendraient pas : Washington décida de faire de la question coréenne un test de solidité de la toute nouvelle Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), créée l’année précédente. Quant aux stratèges américains, ils commirent l’erreur de miser sur la non-intervention de la Chine.

Des villes réduites en cendres

A Pyongyang et à Séoul, mais aussi à Dandong, en Chine, les musées de la guerre de Corée racontent des histoires différentes quant à ses origines, son déroulement, et ses conséquences. Dans les mémoires, en revanche, cette lutte fratricide reste une blessure profonde, au Nord comme au Sud. Les combats ravagèrent la péninsule jusqu’au fin fond des villages, dressant les uns contre les autres – y compris au sein des familles –, et furent émaillés d’atrocités commises, par chacune des parties, sur la population civile : villages incendiés, exécutions de collaborateurs ou supposés tels.

Au Nord, les villes furent réduites en cendres par les bombardements : 653 000 tonnes de bombes, dont certaines au napalm, furent larguées sur le pays. Pyongyang, rasée aux quatre cinquièmes, n’était plus qu’« une étendue de ruines », selon l’écrivain Claude Roy, qui s’y rendit en 1952. Dans une interview à l’Office of Air Force History, en 1984, le général Curtis LeMay, commandant des forces aériennes américaines en Corée, dressait lui aussi un bilan accablant : « En trois ans, nous avons éliminé – quoi ? – 20 % de la population », soit 1,9 million d’individus.

La mémoire de ces souffrances est entretenue en Corée du Nord. La lutte des partisans contre l’occupant japonais, puis la résistance à l’envahisseur américain sont inlassablement commémorées. Conjuguées à la menace pesant sur un pays transformé depuis un demi-siècle en une citadelle assiégée, ­elles concourent à entretenir un patriotisme farouche, ferment de légitimité du régime de Pyongyang.

La question de la souveraineté sur le territoire

Cette « guerre oubliée » est un héritage aussi tragique qu’incontournable : le point de départ obligé de toute reconfiguration des rapports de force en Asie de l’Est. Y mettre un terme par un traité de paix revient à mettre fin à l’ordre de la guerre froide, dont la division de la péninsule reste le dernier stigmate et sur lequel se focalisent les antagonismes régionaux. Du point de vue du droit international se posera aussi inévitablement la question des signataires de ce traité : l’armistice fut signé par les Etats-Unis, la Chine et la RPDC, mais non par la République de Corée (Sud). Des ajustements seront donc nécessaires dans le statut des deux Corées.

Bien que celles-ci soient entrées simultanément aux Nations unies en 1991, entérinant de facto la division de la péninsule en deux Etats, chacune revendique encore dans sa Constitution le fait de représenter la péninsule coréenne dans son intégralité et d’avoir la souveraineté sur la totalité du territoire national.

Un traité de paix mettant fin à la guerre de Corée ne suffira pas en soi à assurer la stabilité de la région : soixante-cinq ans après la suspension des hostilités, la situation a considérablement changé. La Chine, le Japon et les deux Corées ne sont plus les pays qu’ils étaient au début des années 1950. Toute stabilisation de la péninsule suppose la négociation d’un accord de sécurité collective multilatéral entre les principaux acteurs (Chine, deux Corées, Etats-Unis, Japon et Russie), pour mettre fin à la présence des deux armadas postées de part et d’autre de la zone démilitarisée : une remise à plat de l’ordre né de la guerre froide qui demandera du temps.

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dimanche 10 juin 2018

Donald Trump

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