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Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

vendredi 17 août 2018

Les guerres de Don McCullin, maître de la photographie britannique

Par Michel Guerrin, Alain Frachon, Batcombe, Somerset (Angleterre), envoyés spéciaux - Le Monde

Don McCullin, photographe. De son enfance pauvre à ses paysages en passant par le Vietnam, pour le photographe anglais tout est conflit. « Le Monde » revient sur cet itinéraire qui l’a conduit des gangs londoniens à la célébrité.

Le photographe a refermé la porte de la chambre noire – la chambre de ses « fantômes », dit-il. C’est là qu’ils ont émergé, les « fantômes », dans ce cabanon en préfabriqué, derrière la maison. Ils sont sortis de ces quatre bacs d’une immaculée blancheur – révélateur, bain d’arrêt, fixateur et lavage. A côté, les machines d’agrandissement, et, sur des étagères, des rames de papier, l’ensemble flottant dans une méchante odeur d’iodure de potassium. « Vous savez, presque tout se passe ici, dans la chambre noire », dit Donald McCullin : soixante ans de photographie, dont dix-huit consacrés à la guerre.

« D’ici peu, je bazarde tout ça. J’arrive au bout du voyage. » On peine à y croire. Cet homme-là a risqué mille morts à la guerre. En 2016 encore, il crapahutait en Irak. Il a été blessé au Cambodge, tabassé dans les prisons d’Idi Amin Dada. Sa tête a été mise à prix au Liban. A Palmyre, en Syrie, il y a deux ans encore, il a un poumon transpercé en faisant une chute. « J’ai payé un bon prix », dit-il, mais, en un demi-siècle de reportages dans la catégorie « journalisme de l’extrême », McCullin n’a jamais été compté K.-O. Les deux autres grands noms qui ont exercé avec lui, le Français Gilles Caron et le Britannique Larry Burrows, ont été tués en Indochine.

« Goya des guerres modernes »

Il y a un phénomène McCullin. Sa renommée dépasse le monde de la photographie. Juste ou injuste, il incarne son métier, il est partout sollicité. On vient l’empoisonner jusque dans sa retraite du Somerset – pour des questions jugées déplacées, il a flanqué Jean-Luc Godard à la porte. Quand un hélicoptère survole la maison, il pense à la guerre du Vietnam. Hollywood préparerait un « biopic » à partir de son autobiographie – Risques et périls (Delpire, 2007). Un seul nom est cité pour le rôle : l’excellent Tom Hardy, qui est venu, ici, en pèlerinage.

McCullin a 82 ans – pleine forme, grand, droit comme un soldat, torse puissant, rasé de près, pommettes hautes, œil gris-bleu délavé. Sa carte d’identité tient en quelques mots. Le Britannique est l’un des plus grands photographes de son époque. Henri Cartier-Bresson l’a baptisé : « Vous êtes le Goya des guerres modernes. » Artiste, journaliste, reporter de guerre, artisan de l’image ? « Dites juste photographe, ça me suffit, je n’aime pas qu’on réduise mon œuvre à la guerre. »

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Don McCullin au Vietnam, en 1968. | NICK WHEELER

Photographe, il l’est du début à la fin de l’exercice, comme ça ne se fait plus. Maniaquement, il contrôle son artisanat, de bout en bout, du terrain à l’avion qui le ramène à Londres, puis de la chambre noire à la publication. Il a toujours défendu, bec et ongles, le privilège de développer et tirer lui-même ses photos. Pas d’assistant. « Voilà des dizaines d’années que, cinq heures par jour, j’assure tout seul mes tirages. Debout, dans le noir, les mains dans le produit chimique, même en écoutant Wagner, ça épuise. » McCullin explique qu’il prenait trop de risques sur les champs de bataille pour donner ses pellicules à quiconque, quand la règle, dans le photojournalisme de l’époque, était de les confier à une compagnie aérienne pour que journaux et agences les réceptionnent à l’arrivée.

Risque de la ringardise

Cette manière de travailler à la main et à la maison ne le rend pas seulement unique chez les photographes d’aujourd’hui. A l’heure du numérique, d’Instagram, bref de la fluidité d’images qu’Internet véhicule à la vitesse grand V, McCullin court le risque de la ringardise. Pour les grands noms de la photographie contemporaine, qui méprisent le noir et blanc et le labeur en laboratoire, le tirage dramatisé et pictural aussi, McCullin serait dépassé. Il sait qu’on le dit « démodé » et que son style de photo « va disparaître ». Il peste, en retour, contre cette société de l’image banalisée où « n’importe quel imbécile prend des photos ».

S’IL FUIT LES MAILS ET LE TÉLÉPHONE, TOUT COMME LES MONDANITÉS, L’ÉVOLUTION DE LA TECHNOLOGIE NE L’A PAS DÉCLASSÉ – AU CONTRAIRE

Démodé, McCullin ? Ses images sont plus sollicitées que jamais. Sa force est de n’avoir pas changé. Sa spécificité tient à son conservatisme. S’il fuit les mails et le téléphone, tout comme les mondanités, l’évolution de la technologie ne l’a pas déclassé – au contraire.

Pantalon de grosse toile beige, chemise blanche sans col, McCullin va vers le jardin. En fait de jardin, et pour être tranquille, il a acheté toute la vallée qui descend en douceur face à sa maison, une grosse ferme du début du XIXe siècle, un solide bloc de pierres du pays. Le hameau s’appelle Batcombe Hill, perché sur une colline du Somerset, entre l’élégante bourgade de Bruton et la petite ville de Shepton Mallet. De Londres, il faut au moins deux trains et un taxi pour se retrouver au milieu d’un paysage de gravure anglaise : haies sauvages, clôtures blanches, bouquets d’arbres et poneys au lointain.

Il vit depuis plus de trente ans à Batcombe, dans cet écrin de nature paisible qui est l’exact inverse de ce à quoi il a consacré sa vie : tenir la chronique visuelle de la tourmente du temps. De la fin des années 1950 à aujourd’hui, il a été de tous les conflits, traîné dans les émeutes urbaines et parcouru des guerres civiles. Il a saisi un peu des swinging sixties londoniennes, beaucoup des fractures de classe de son pays et des paysages dévastés de la désindustrialisation.

L’un des préfaciers des quelque trente recueils de photos qu’il a publiés observe : « De 1960 à la fin du siècle, des photos de Don McCullin jalonnent la plupart des grands événements. Elles sont autant d’images symbole, iconiques, de l’époque. C’est un cas presque unique dans l’histoire de la photographie. » Ses photos sont des repères, des références, des marqueurs. Elles appartiennent au grand récit sur l’Histoire. Elles expriment toute la puissance de l’image fixe, en noir et blanc, prise avec application, face à la cacophonie de l’univers médiatique mondialisé-numérisé. Comme la littérature, elles relèvent de ce miracle d’une subjectivité prenant valeur de témoignage universel.

La photographie, sa « drogue »

Quand nous l’avons rencontré trois jours durant, fin mai, à Batcombe, il revenait du Moyen-Orient et partait pour Los Angeles, où l’une des plus importantes galeries d’art contemporain du monde, Hauser and Wirth, lui consacre une exposition. Une rétrospective est en préparation à Londres, pour février 2019, à la Tate Britain, qui offre, pour la première fois, ses murs à un reporter de son vivant. Parmi les 260 photos retenues, toutes soigneusement choisies par lui, figurent celles auxquelles il tient « plus que tout » : son travail de paysagiste, ces « natures » anglaises tourmentées, fixées au petit matin, l’hiver, quand les champs sont inondés, gelés ou enneigés.

McCullin a appris à vivre avec sa célébrité. Il n’est pas faussement modeste – d’autres se sont chargés de lui tirer le portrait. Il sait l’ampleur de son œuvre. Le succès a été immédiat. Il en parle très bien. Il est le meilleur conteur de sa propre aventure – dans la presse, à la radio, à la télévision et même dans un élégant court-métrage publicitaire réalisé pour la firme de luxe Dunhill.

Ce n’était pas, croit-il, « une vocation » mais, dès qu’il a commencé à s’imposer dans la presse illustrée, la photographie est devenue « une passion ». McCullin lui rend hommage : « Je ne l’ai pas découverte, la photographie, elle m’a découvert ou, plutôt, elle m’a permis de me découvrir. » Elle est « ma drogue, et c’est une drogue puissante qui finit par vous posséder corps et âme, elle peut détruire votre famille » mais, « bon Dieu !, elle m’a sauvé ».

Dyslexique, nul en classe

John le Carré rencontre McCullin à la fin des années 1970. Le grand romancier préface l’un des plus beaux recueils du déjà grand photographe, intitulé Images des ténèbres (Robert Laffont, 1981). « Ce qui me semble chez un artiste l’évidence même – mais qui ne l’était pas du tout pour lui –, c’est que son œuvre est une extériorisation de son identité fracturée », écrit le Carré.

En l’espèce, l’histoire commence dans la misère d’un quartier prolo du nord de Londres, Finsbury Park. Les parents McCullin – de très lointaine origine irlandaise – et leurs trois enfants vivent dans un appartement de deux pièces en sous-sol. C’est un logement public pour indigents : souffrant de terribles crises d’asthme, le père travaille de temps à autre dans une poissonnerie. Don McCullin a 5 ans quand le Blitz vient ajouter la peur des alertes et le fracas des bombes à la pauvreté. Il est dyslexique, nul en classe, mais dessine bien et peint sur les murs.

« C’ÉTAIT PIRE QUE DES BAGARRES, ON ATTAQUAIT [LES AUTRES BANDES] AU CUTTER. CERTAINS DE MES COPAINS PORTAIENT DES CICATRICES LE LONG DE LA GORGE. J’AI VU UN GARS LE NEZ TRANCHÉ »

A 14 ans, il décroche une bourse pour un collège d’arts pratiques. Episode dickensien : la mort de son père, à 40 ans à peine, oblige Don à abandonner ses études pour travailler. Petits boulots, puis retour le soir à Finsbury Park, où il fréquente une des bandes les plus violentes du quartier. Les « Guvnors » – c’est le nom du gang – appartiennent à la tribu urbaine des Teddy Boys. « C’était pire que des bagarres, on attaquait [les autres bandes] au cutter. Certains de mes copains portaient des cicatrices le long de la gorge. J’ai vu un gars le nez tranché. » Mais, attention, on fait tout ça puis, le samedi soir, on danse le fox-trot et les premiers rocks sur Bill Haley, « sapé » en Teddy Boy – veste à col de velours noir ou redingote, fine cravate et chaussures à semelles compensées.

Les « Guvnors » auraient pu mener McCullin en prison, ils vont être la chance de sa vie. McCullin travaille dans un studio de dessins animés, où il développe des films. Il a accompli son service militaire au département photographique de la Royal Air Force. L’armée l’a jugé inapte à être photographe militaire et l’emploie au tirage de clichés aériens. Sur une base, il achète d’occasion un Rolleicord qu’on plaque sur le ventre pour faire le point avant de prendre une photo.

« C’est vous qui avez pris ça, vraiment ? »

Les premières pièces du puzzle s’emboîtent. McCullin appartient à ces photographes qui, sans diplômes ni culture, se font un nom en se colletant à la vie. Fin 1958, un des « Guvnors » est impliqué dans une bagarre qui finit par la mort d’un policier. Ce fait divers passionne la presse. Dans son studio de dessins animés, McCullin a raconté qu’il avait déjà pris beaucoup de photos de sa bande. On lui conseille d’aller les montrer aux journaux. The Observer, hebdomadaire dominical, l’un des plus vieux titres de Fleet Street, pauvre, de gauche, sérieux, indépendant, « intello », demande au jeune homme : « C’est vous qui avez pris ça, vraiment ? »

Le 15 février 1959, The Observer publie un des clichés des « Guvnors » qui va devenir culte, emblématique du travail de McCullin. Elle montre la bande endimanchée qui pose aux différents étages d’un immeuble en ruines de Finsbury Park. Il a 23 ans : « Cette photo va changer ma vie. » Reconnaissant, mais réaliste, il ajoute : « Vous pouvez dire que ma vie dans la photographie a commencé dans la violence, avec cette image, liée à la mort d’un policier, et puis, après, ça a été comme ça pendant près de soixante ans. » Mais « c’était la meilleure chose qui m’arrivait » : McCullin échappe à son destin de petite frappe de quartier.

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Le gang des « Guvnors » photographié par Don McCullin, à Finsbury Park, à Londres, en 1958. Son premier cliché publié dans « The Observer » le 15 février 1959. | DON MCCULLIN / CONTACT PRESS IMAGES

Il est vite embauché par The Observer. Il est vite remarqué par tous les journaux. Il est vite primé : meilleure photo de presse de l’année pour ses images de Berlin au moment des premières journées de l’édification du Mur ; nouveau prix pour sa couverture de la guerre civile à Chypre en 1964 ; premier d’une série de dix-huit voyages dans le Vietnam en guerre la même année ; 70 000 visiteurs en 1980 pour sa première exposition, dans le très chic Victoria and Albert Museum de Londres ; plusieurs fois élu photographe de l’année. McCullin a été anobli par la reine, fait chevalier en 2017, et rigole quand il reçoit du courrier adressé à Sir Donald… Rien de tout cela ne vient orner les murs de la maison de Batcombe, sinon, peut-être, les toilettes du rez-de-chaussée.

Désir de revanche sociale

Cet enfant de la guerre a bâti sa légende dans la guerre. Il a changé de milieu social, il parcourt le monde entier. Pas si simple. Quitte-t-on jamais tout à fait Finsbury Park ? La marque de la violence, celle de la pauvreté aussi, les épreuves de l’enfance lui collent à la peau. Elles signent une grande partie de son travail. Elles donnent à ses photos cette façon brutale et composée de vous mettre sous le nez ce qui fait mal : la première ligne sur un front de guerre, l’envers des beaux quartiers en ville. McCullin est le photographe des marges. « Les oubliés, les laissés-pour-compte, les humiliés, dit-il, je les photographie bien, parce que je les connais, pas comme des étrangers, j’ai été à leur place. »

« LES OUBLIÉS, LES LAISSÉS-POUR-COMPTE, LES HUMILIÉS, JE LES PHOTOGRAPHIE BIEN, PARCE QUE JE LES CONNAIS, PAS COMME DES ÉTRANGERS, J’AI ÉTÉ À LEUR PLACE »

Il aime rire, blaguer, il est de fort bonne compagnie, il ne manque pas d’humour mais il avoue aussi : « Je suis un homme sombre. » Un puissant désir de revanche sociale – contre la misère, contre l’injustice de la mort du père, contre son milieu d’origine, contre la bêtise des petits chefs – a nourri la rage de travail du McCullin des années 1960 et 1970. Le photographe a la fragilité de ceux qui ne trichent pas. Il est trop intelligent pour ne pas souffrir de ce qu’il appelle son « manque d’éducation » : « A The Observer, je travaillais avec des super-diplômés, des écrivains parmi les plus réputés de l’époque. Ils m’ont sorti de mon bourbier d’ignorance. » Le dur de dur ne s’est jamais blindé : pas de trace de cynisme chez le reporter, qui avoue avoir pleuré. Enfin, le Britannique qui vit aujourd’hui dans la gentry éprouvera toujours le sentiment d’avoir « trahi » Finsbury Park, même s’il s’en félicite.

Dressant le portrait de McCullin en 2005, l’écrivaine britannique Aida Edemariam parlait d’une vie de « dislocations » : une carrière faite de va-et-vient entre les petites brutes racistes de Finsbury Park et les collègues cultivés des journaux, « entre les zones de guerre et les cocktails radical-chics de Londres, entre les sans-logis de banlieue et la vie privée qu’il s’est construite » (The Guardian du 5 août 2005). « Culpabilité, insécurité, indignation », écrit Le Carré, rassemblant les éléments de cette « identité fracturée ».

Les Beatles, Francis Bacon, Antonioni

The Observer a été le premier journal à faire confiance à ce jeune homme taillé en athlète, timide, aussi mal à l’aise avec lui-même qu’avec le monde. Mais McCullin ne serait pas devenu ce qu’il est sans The Sunday Times. Cet autre hebdomadaire dominical est un journal de rêve dirigé à l’époque par un rédacteur en chef de légende. Venu d’un milieu ouvrier, lui aussi, du nord de l’Angleterre, du Yorkshire, Harold Evans est l’homme de presse le plus inventif de sa génération. A ses côtés siège Michael Rand, un directeur artistique très sensible à la photo. Le tandem bouleverse les maquettes : le journal et son supplément couleur publient des images pleine page, des portfolios de dix, douze, quinze photos. Le Sunday Times accueille les longs papiers d’écrivains, d’enquêteurs sans peur, des reporters les plus talentueux du moment.

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Le peintre Francis Bacon dans son studio à Londre, en 1982. | DON MCCULLIN / CONTACT PRESS IMAGES

Ce gros kilo de papier hebdomadaire, « c’était la Rolls-Royce du journalisme », se souvient McCullin. Il travaille avec les vedettes de ce genre si bien renouvelé par les Anglo-Saxons qu’est le récit de voyage, les Bruce Chatwin, Eric Newby, Norman Lewis. Il sillonne le monde avec eux et certains deviennent des amis. Evans protège son équipe. On prend six semaines pour faire un sujet. McCullin est le photographe star du Sunday Times. Il se risque, une fois, à la photo de mode – on ne l’y reprendra pas. Il fait le portrait du grand V.S. Naipaul et celui du peintre Francis Bacon, il photographie les Beatles. Pour Michelangelo Antonioni, « toujours de mauvaise humeur », il prend toutes les photos qui, sur fond musical des Yardbirds (avec Eric Clapton), apparaissent dans le film Blow up (1966).

Ce sont de brèves incursions dans les virevoltantes années 1960 londoniennes. Son champ profond est ailleurs. Il sillonne le Vietnam, le Biafra, les guerres libanaises et, de retour à la maison, il s’attache à ceux qui rament, qui perdent pied, la tribu des mendiants, des dérangés, des couchent-dehors et des picolent-trop, bref les recalés du modèle qui peuplent son bouleversant livre Homecoming (1979). Puis, comme une manière de décompression et pour chasser ses cauchemars, ses « fantômes » de guerre, viennent les paysages, « ses » paysages : un tour de Méditerranée en quête des ruines de l’Empire romain et, plus encore, les charmes des collines du Somerset. Cette vie de chasseur d’images tient en 9 000 tirages, photos souvent gravées dans nos mémoires parce que frappées d’un sceau inimitable : le style McCullin.

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jeudi 16 août 2018

Nécrologie : Aretha Franklin est morte, la soul perd sa dame

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Nécrologie : Aretha Franklin est morte, la soul perd sa dame

Par Bruno Lesprit- Le Monde

La « Lady Soul » est morte jeudi, à l’âge de 76 ans, d’un cancer du pancréas. Avec elle s’éteint la plus majestueuse et impressionnante voix féminine de l’histoire de la musique soul.

« J’ai perdu ma chanson, cette fille me l’a prise. » C’est avec les compliments indignés de l’auteur, Otis Redding, que fut saluée au printemps 1967 l’ascension d’une jeune femme qui avait littéralement dépossédé de son œuvre la star de la musique soul.

D’un titre certes tonique mais qui se limitait à évoquer une banale querelle de ménage, Aretha Franklin avait fait de Respect un hymne universel pour l’égalité. Celle des Noirs par rapport aux Blancs au temps du Mouvement pour les droits civiques de Martin Luther King, mais aussi celle de la femme (quelle que soit sa couleur de peau) face à l’homme, défié afin de montrer ce dont il est capable – le « sock it to me » provocateur lancé par le chœur comprend des sens multiples, y compris sexuel.

Jubilatoire avec sa bourrasque vocale, sa guitare funky et ses claquements de cuivres, Respect hissa aussitôt Aretha Franklin au sommet des classements américains de ventes de disques, qui pratiquaient alors, derrière l’alibi des genres, la ségrégation raciale : rhythm’n’blues (pour le public noir) et pop (pour les Blancs). Aretha y gagna sa couronne de « reine de la soul », un titre qui ne lui fut jamais contesté par la suite. Le « roi » Otis devait, lui, périr dans un accident d’avion quelques mois plus tard.

Aretha Franklin est morte d’un cancer du pancréas, jeudi 16 août, à l’âge de 76 ans, a annoncé son agente Gwendolyn Quinn. Avec elle s’éteint la plus majestueuse et la plus impressionnante (quatre octaves) voix féminine de l’histoire de la musique soul. Peu importe que le meilleur de sa carrière, déclinante depuis le milieu des années 1970 et handicapée par des annulations de concerts pour problèmes de santé (en 2010, en mai-juin 2013, en 2017 et au printemps 2018), puisse se résumer à une courte période (1967-1972) qui se confond avec l’âge d’or de la maison de disques Atlantic.

La fille du révérend Clarence LaVaughn Franklin

La chanteuse imposa une image de forte femme (alors que sa nature était plutôt introvertie), jamais calculatrice. L’envers, en quelque sorte, de la sophistication maniérée de sa consœur et concitoyenne de Detroit (Michigan), Diana Ross, qui dut intriguer pour être projetée sous les feux de la rampe.

SON PÈRE, POUR LEQUEL ELLE VOUA UNE ADMIRATION ÉPERDUE DURANT TOUTE SON EXISTENCE, ÉTAIT UNE DES AUTORITÉS RELIGIEUSES LES PLUS RESPECTÉES DE LA COMMUNAUTÉ NOIRE

La muse de la musique s’était penchée sur le berceau de cette fille du révérend Clarence LaVaughn Franklin et de sa femme Barbara, pianiste et chanteuse. Née le 25 mars 1942 à Memphis (Tennessee), l’enfant est éduquée à l’église du gospel, ce qui est d’une grande banalité pour un(e) artiste de soul. Ce qui l’est moins, c’est sa parentèle. Son père, pour lequel elle voua une admiration éperdue durant toute son existence (il fut gravement blessé par des cambrioleurs en 1979, puis succomba après cinq années de coma), était l’une des autorités religieuses les plus respectées de la communauté noire.

Fondateur de la New Bethel Baptist Church de Detroit, le prêcheur rassemblait quelques milliers d’ouailles et réclamait la modique somme de 4 000 dollars par homélie. Il enregistra même ses sermons pour Chess Records, le label chicagoan du bluesman Muddy Waters et du rocker Chuck Berry, tous deux acquis à la « musique du diable ».

Ce père fumeur de cannabis avait donc les idées larges : le jazz était non seulement toléré, mais convié dans la grande maison familiale de Detroit fréquentée par le pianiste Art Tatum et par les chanteurs de gospel Mahalia Jackson et Sam Cooke, qui seront les modèles d’Aretha.

A 14 ans, premiers enregistrements et premier enfant

Séparé de sa femme, le révérend Franklin y élève quatre de ses cinq enfants et n’a de cesse d’encourager sa fille prodige. A l’âge de 5 ans, Aretha chante déjà à l’église. A 11 ans, alors qu’elle vient de perdre sa mère, elle est promue soliste et commence à graver ses premiers enregistrements à 14 avec l’album Songs of Faith, publié par un petit label local. Précoce. Pas seulement pour la musique, puisque, cette même année, elle donne naissance à un fils.

La surdouée participe aussi aux tournées évangéliques de son père, ce qui la confronte au racisme, à ces restaurants ou stations-service refusant de servir les Noirs. Sa réputation grandit à tel point que deux maisons de disques l’approchent : Gordy, fondée à Detroit par un ancien ouvrier de Chrysler et qui deviendra mondialement célèbre sous le nom de Tamla Motown, et RCA, sur la recommandation de Sam Cooke.

JOHN HAMMOND, QUI A RÉVÉLÉ BILLIE HOLIDAY, ÉCHOUERA À FAIRE ÉCLORE LE TALENT D’ARETHA FRANKLIN

C’est finalement un Blanc, le découvreur de talents, John Hammond, qui obtient sa signature pour Columbia. Il a révélé Billie Holiday et s’apprête à faire de même avec Bob Dylan. Hammond emmène sa recrue à New York. Mystérieusement, il échouera à faire éclore son talent. On lui a souvent reproché de n’avoir pas saisi le potentiel de la jeune femme, de s’être trompé en l’orientant vers le jazz vocal et des reprises de standards. Il fut sans doute prisonnier des exigences de son employeur.

Après neuf albums et six années perdues, Aretha Franklin rompt avec Columbia en 1966. Bonne décision car son destin va brusquement s’accélérer lorsqu’elle rejoint Atlantic, le label des frères Ertegun et du producteur Jerry Wexler, qui accompagne la carrière de Ray Charles.

La séance d’enregistrement de I Never Loved a Man (The Way I Love You) est entrée dans l’histoire : la jeune fille de bonne famille noire et nordiste atterrit dans le Sud profond et se retrouve face aux musiciens blancs des studios FAME, à Muscle Shoals. Dans cet Alabama de sinistre réputation où ont été réprimées dans le sang, moins de deux ans plus tôt, les marches de protestation de Selma à Montgomery.

Trois albums devenus d’immanquables classiques

Un climat de méfiance réciproque s’installe, une rixe éclate même entre le mari d’Aretha, Ted White, et le trompettiste de la session. Abus de bourbon ? Conflit racial ? La chanteuse repart précipitamment de Muscle Shoals, mais une prise, miraculeuse, a pu être réalisée.

Elle ne s’est pas laissée impressionner, s’est installée au piano (un instrument qu’elle aura la mauvaise habitude de délaisser par la suite), pour mener le groove avec l’orgue, provoquer avec ses acrobaties vocales le crescendo de la batterie et des cuivres, puis amorcer le retour au calme.

I Never Loved a Man est immédiatement diffusé par les radios, mais Jerry Wexler ne renouvellera pas l’expérience en Alabama. Il fait venir les Sudistes de Muscle Shoals aux studios Atlantic de New York pour finir l’album. S’y ajoutent le saxophoniste King Curtis, les Memphis Horns, cuivres du label Stax, et les Sweet Inspirations aux chœurs (avec Cissy Houston, la mère de Whitney).

Avec la complicité experte de Wexler, les chansons enregistrées pendant les trois ans qui suivent vont constituer un best of d’Aretha Franklin : Respect, évidemment, mais aussi Baby I Love You, Chain of Fools, Think ou The House that Jack Built. Le phénomène transforme en or gospel tout ce qu’il touche, le sentimentalisme bouleversant d’Ain’t No Way, écrit par sa jeune sœur, Carolyn, comme les mélodies pop sophistiquées de Carole King et Gerry Goffin (You Make Me Feel Like a Natural Woman) et de Burt Bacharach (I Say a Little Prayer).

Trois albums de ces années-là sont devenus d’immanquables classiques : outre I Never Loved a Man The Way I Love You, Lady Soul et Aretha Now, tous deux parus en 1968, année où elle fait la couverture de Time sous le bandeau « Le son de la soul ». Son chant résonne dans tous les transistors d’Amérique et d’ailleurs.

Début du déclin artistique

Sa voix vertigineuse a trouvé l’équilibre parfait entre ferveur et douleur. Car ce qui filtre bientôt de sa vie est moins radieux : un mari violent qu’elle quitte en 1969, le compagnonnage fidèle de l’alcool.

LA SOUL ENTRE DANS UNE PÉRIODE TROUBLE ET SOMBRE. SUR LE PLAN MUSICAL, L’HÉDONISME REVIENDRA SOUS LA FORME DU FUNK PUIS DU DISCO

L’enthousiasme de la soul, symbole de la fraternité entre musiciens noirs et blancs, a été rattrapé par les émeutes urbaines de l’été 1967. Comme beaucoup d’autres, le révérend Franklin, qui fut partisan de Martin Luther King – Aretha chante aux obsèques du docteur, en avril 1968 –, se radicalise et fréquente des groupes communautaires. La soul entre dans une période trouble et sombre.

Sur le plan musical, l’hédonisme reviendra sous la forme du funk, puis du disco. Politiquement, il faudra attendre quatre décennies pour qu’un président noir soit élu. Ce sera Barack Obama qui, comme tout admirateur, peine à contenir son émotion quand la « Lady Soul » commence à chanter. Ce fut le cas en janvier 2009, lors de sa cérémonie d’investiture. Aretha Franklin y fait sensation avec sa toque grise à énorme nœud en interprétant une version gospel de l’hymne patriotique My Country, ’Tis of Thee.

La décennie 1970 marque l’apogée commercial et l’entame du déclin artistique (aggravé par le départ de Wexler d’Atlantic en 1976) d’une chanteuse qui semble parfois se contenter de vivre sur ses acquis. Adoptée par la génération hippie, comme en témoigne le bouillant double live capté en mars 1971 au Fillmore West de San Francisco, la star collectionne toujours les hits – Bridge Over Troubled Water, Spanish Harlem ou Rock Steady – et collabore avec les plus grands musiciens de son temps, Quincy Jones, Curtis Mayfield ou Lamont Dozier, un des génies de la Motown.

Elle publie encore de grands albums, plus orchestrés et au tempo ralenti, tels Spirit in the Dark (1970) ou Young, Gifted & Black (« jeune, talentueuse et noire », 1972), une proclamation empruntée à Nina Simone. Sur scène, elle cultive son personnage de diva imprévisible et capricieuse aux robes extravagantes, les cheveux ramenés en chignon ou coiffés d’un boubou « Back to Africa ».

Retours à la source du gospel

En même temps, elle retourne régulièrement à la source du gospel, cette musique dont elle a proposé une forme profane sans jamais la profaner. Elle y retrouve le feu sacré, que ce soit avec Amazing Grace (1972), dont l’enregistrement, dans un temple baptiste de Los Angeles, a été filmé par Sydney Pollack et a fait l’objet d’un documentaire dont la diffusion est bloquée depuis 2015 par les avocats de la chanteuse. Ou avec le double album One Lord, One Faith, One Baptism, capté en 1987 à la New Bethel Baptist Church, là où, pour elle, tout a commencé.

A cette date, pourtant, sa carrière est dans une impasse. Sa rupture avec Atlantic à l’aube des années 1980 a été fatale. Chez Arista, elle commence par présenter la caricature qu’on attend d’elle dans le film The Blues Brothers.

Progressivement, ses choix semblent ne tendre qu’à un seul but : toucher le public adulte et conservateur qui dispose du plus fort pouvoir d’achat, à l’exception, tardive, de l’album A Rose Is Still a Rose (1998), dont la chanson-titre est écrite par Lauryn Hill. Sa consœur Tina Turner est parvenue ainsi à revenir au premier plan, pourquoi pas elle ? Cette stratégie passe par une succession lassante de duos, avec Eurythmics et Frank Sinatra, George Michael ou Elton John. Très amaigrie, Aretha Franklin avait chanté en novembre 2017 au profit de la Fondation de la lutte contre le sida de ce dernier, lors de sa dernière apparition scénique. Précédemment, elle avait fait annoncer un nouvel album, avec les participations de Stevie Wonder, Lionel Richie et (encore) Elton John.

Ses disques, aux ventes décevantes, s’étaient fâcheusement mis à ressembler à ceux de Whitney Houston, la protégée de Clive Davis, patron d’Arista, en empruntant peu à peu les formes les plus mécaniques et aseptisées du R’n’B, cet avatar moderne du rhythm’n’blues.

Elle reste néanmoins un modèle pour des générations de chanteuses, notamment les candidates aux académies de la télé-réalité, qui tentent souvent d’imiter ses envolées en forçant leur timbre alors que tout l’art d’Aretha reposait sur la maîtrise de ses capacités naturelles. Mais même dans les plus médiocres moments de sa carrière, sa voix ne pouvait trahir ses origines. Sous le vernis clinquant de la production, on entendait encore par bribes la violence du blues et l’espoir du gospel.

Aretha Franklin en 8 dates

25 mars 1942 Naissance à Memphis (Tennessee)

1956 Premiers enregistrements à Detroit (Michigan)

1966 Quitte la maison de disques Columbia pour Atlantic

1967 Respect est numéro 1 des classements pop et rhythm’n’blues

1972 Retour au gospel avec l’album Amazing Grace

1984 Décès de son père, le révérend Clarence LaVaughn Franklin

2009 Star de la cérémonie d’investiture de Barack Obama

2018 Mort à 76 ans

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Kishin Shinoyama

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Langoustines : les prix flambent

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Hommage à Ren Hang

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Journalisme d'été...

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La "solitude positive" ou comment être seul nous fait du bien

Souvent redoutée, la solitude n’est pas forcément mauvaise pour le bien-être intérieur. Utilisée à bon escient elle peut même être bienfaitrice. Deux professionnels nous expliquent comment.

Entre la famille, les amis, le travail, et les réseaux sociaux, nous sommes constamment sollicités et avons peu de temps à consacrer à nous-mêmes, peu de temps pour être seuls. Si la solitude est parfois vue d’un mauvais œil, elle est pourtant bénéfique à plusieurs échelles. Précisions.

Une solitude indispensable

Quand on est constamment avec les autres, on subit en permanence leur influence

Hervé Magnin, psychothérapeute

Vouloir passer du temps avec d’autres personnes est naturel, mais il est important de trouver un équilibre. «Quand on est constamment avec les autres, on se perd dans toutes ces relations, on subit en permanence leur influence», explique Hervé Magnin, psychothérapeute et auteur de La positive solitude (1). Selon le professionnel, notre émancipation s'en trouve même bloquée. «Prendre du temps pour être seul est une source d’épanouissement car on prend de la distance par rapport à ce qu'il se passe dans le monde, dans sa vie. Cela favorise une certaine qualité d’introspection», continue le psychothérapeute. Cela permet ainsi de mieux se connaître et de prendre conscience des «signaux faibles» de son corps. «Il s’agit de sensations corporelles, comme une tension musculaire, une fatigue, ou au contraire un apaisement, que l’on n’écoute pas car on est souvent dans l’action», informe Claire Mizzi, psychologue et co-auteure de Votre meilleur ami c’est vous (2).

Se retrouver seul favorise également la connaissance de ses émotions propres, car «en apprenant à se connaître, on finit par s’apprivoiser et cela permet par la suite d’accepter les choses comme elles viennent. On est plus ouvert aux situations et aux personnes étrangères», précise la psychologue.

Plus de tolérance et de patience qui améliorent par la même occasion la qualité des moments passés en communauté. «Lorsque l’on a l'habitude d'expérimenter des choses seul, on est plus serein et on ne cherche pas à tout prix à les vivre à travers et avec les autres», relate Hervé Magnin. Et surtout, conclut Claire Mizzi, «on se consacre plus à l’instant présent, chose que beaucoup ne font pas puisque l’on est constamment envahi par nos souvenirs et nos appréhensions.»

La mauvaise réputation de la solitude

Pour la société, si l'on est seul c’est que l’on n’est pas sociable

Hervé Magnin, psychothérapeute

Ceci dit, tout le monde n’est pas capable de passer du temps seul. Et pour cause, certains en ont fait une expérience négative dès le plus jeune âge. Il n’est pas rare de dire à un enfant qui fait des bêtises : «tu es puni, tu vas dans ta chambre». Cette phrase universelle prononcée par les parents semble anodine et pourtant, «elle fait une association directe entre la solitude et la punition. Être seul signifie donc chez l’enfant être exclu du cercle familial et social», explique Hervé Magnin. La solitude ne bénéficierait donc que de peu de place à l’âge adulte.

Sans compter le fait que nous sommes des êtres grégaires. «On fonctionne beaucoup en communauté, on a besoin les uns des autres», souligne Claire Mizzi, C'est pourquoi, «la société ne voit pas d’un bon œil la solitude. Si l'on est seul c’est parce que l’on n’est pas sociable. Et pourtant il est naturel d’être centré sur soi, sur ses besoins», complète Hervé Magnin. Alors si vous n’arrivez pas à convaincre votre entourage de passer une semaine en montagne à la fin du mois d'août, pourquoi ne partiriez-vous pas seul ?

(1) La positive solitude, de Hervé Magnin Éd. Jouvence, 4,95 €.

(2) Votre meilleur ami, c'est vous, de Claire Mizzi et du Dr Céline Tran, Éd. L'iconoclaste, 21,90 €.

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Victoria's secret

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Agressions sexuelles : la pression s’accentue sur le Saint-Siège

Par Cécile Chambraud - Le Monde

Le rapport de la justice américaine sur la Pennsylvanie mettant en cause 300 prêtres s’ajoute à une série d’affaires concernant des hiérarques catholiques pendant l’été.

Quelque trente ans après les premiers grands scandales publics, l’Eglise catholique est loin d’en avoir fini avec les affaires de pédophilie et, plus largement, d’agressions sexuelles.

L’atterrant rapport de la justice américaine sur soixante ans d’agressions et de viols commis dans les diocèses de Pennsylvanie par 300 prêtres sur au moins 1 000 enfants et adolescents, publié mardi 14 août, l’a encore montré.

Les auteurs admettent que « beaucoup de choses ont changé depuis quinze ans » dans cette institution, en particulier parce qu’elle est plus encline à saisir la justice. Mais ils constatent que des exactions continuent d’être commises et doutent manifestement que la protection accordée pendant des décennies à leurs auteurs par leur hiérarchie ait totalement disparu : « Jusqu’à ce que cela change, nous pensons qu’il est trop tôt pour refermer le livre des scandales sexuels de l’Eglise catholique. »

« Culture de l’abus »

Le pape François ne peut être en désaccord avec ce constat, lui qui a récemment évoqué la « culture de l’abus » et de la protection des agresseurs par leur hiérarchie. Depuis sa désastreuse visite au Chili, en janvier, et l’accusation de « calomnie » lancée aux victimes d’un prêtre prédateur, cette question domine totalement son pontificat et la pression grandit pour que des décisions soient prises.

Une bonne partie de son emploi du temps est consacrée à trouver comment sauver du naufrage l’Eglise chilienne, dont tous les évêques lui ont remis leur démission en mai. Il a reçu des victimes de prêtres abuseurs et accepté la démission de cinq prélats. Mais plusieurs hiérarques encore en fonction sont accusés d’avoir couvert les agissements des dizaines de clercs soupçonnés ou convaincus d’agressions.

Les critiques visent en particulier le cardinal Francisco Javier Errazuriz, membre du C9, le conseil de neuf cardinaux dont s’est entouré François, et le cardinal Ricardo Ezzati, archevêque de Santiago. Ce dernier est convoqué le 21 août par le procureur qui enquête sur plusieurs affaires d’agressions sexuelles. Le 4 août, le cardinal a annoncé qu’il renonçait à présider, le 18 septembre, le traditionnel Te Deum pour la patrie, événement auquel participe largement le personnel politique.

S’en tenir à une « vie de prière et de pénitence »

Selon la presse chilienne, le président de la République, Sebastian Pinera, aurait menacé de ne pas s’y rendre en cas de présence du cardinal Ezzati. Pendant ce temps, la justice du pays continue d’enquêter. Mardi, elle a ainsi perquisitionné le siège de la conférence épiscopale. Le 1er août, le procureur national a officiellement demandé à l’Etat du Vatican d’avoir accès aux dossiers canoniques de neuf clercs soupçonnés d’agressions sexuelles.

Le Chili n’est pas le seul cas dont le pape a eu à traiter cet été. Le 30 juillet, François a obtenu la démission d’un archevêque australien, Philip Edward Wilson, condamné le 3 juillet à un an de prison pour avoir couvert des actes de pédophilie, et qui jusqu’à présent avait refusé de démissionner. Les autorités politiques australiennes avaient aussi exercé une pression sur le Saint-Siège pour que des décisions soient prises. « Le temps est venu pour le pape de le limoger », avait déclaré le premier ministre australien, Malcolm Turnbull, le 19 juillet.

Un autre prélat australien, et non des moindres, attend son procès pour des accusations d’agressions sexuelles. Il s’agit du cardinal George Pell, membre lui aussi du C9 du pape et responsable des affaires économiques du Vatican.

Le 28 juillet, le pape François a accepté la démission du collège des cardinaux de Theodore McCarrick, 88 ans, ancien archevêque de Washington, accusé d’abus sur mineurs et sur de jeunes majeurs. Fait sans précédent, avant même que le procès ait lieu, il lui a demandé de s’en tenir à une « vie de prière et de pénitence ».

« Grave faute morale »

La mise en cause de cette éminente figure de l’Eglise américaine n’a pas fini de soulever des questions gênantes dans la mesure où il semble que sa conduite sexuelle n’était pas précisément un secret pour tout le monde. Le président de la conférence épiscopale américaine, le cardinal Daniel DiNardo, a lui-même reconnu que le fait que des plaintes contre Theodore McCarrick aient été tenues secrètes « pendant des décennies » était une « grave faute morale ».

Aux Etats-Unis, les regards se sont déjà tournés vers le plus haut responsable américain au sein de la curie romaine, le cardinal Kevin Farrell, chef du dicastère (ministère) pour la famille et les laïcs. Ordonné par Theodore McCarrick, il a été son vicaire général à Washington jusqu’en 2006. Interrogé par l’agence Associated Press sur ce qu’il savait de la conduite de son mentor, il a affirmé qu’il n’avait jamais eu ne serait-ce qu’un soupçon et n’avait jamais eu connaissance d’aucune plainte.

Le 20 juillet, enfin, sans explications, le pape a accepté la démission d’un évêque auxiliaire de Tegucigalpa (capitale du Honduras), Juan José Pineda, 57 ans. Le prélat était l’adjoint du cardinal Oscar Rodriguez Maradiaga, lui aussi membre du C9 de François. En 2017, le Vatican avait conduit une enquête sur Juan José Pinera à la suite, semble-t-il, d’accusations concernant sa vie sexuelle.

Les 25 et 26 août, François se rendra en Irlande pour une visite à l’occasion des Rencontres mondiales sur la famille. Dans ce pays où tant de violences sexuelles contre des mineurs ont eu lieu, notamment dans le cadre d’institutions dirigées par l’Eglise, la parole du chef de file des catholiques sur ces questions sera attendue

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