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Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

mardi 10 avril 2018

Gainsbourg, je t’aime… eux aussi

gainsbourg 90 ans

Par Bruno Lesprit - Le Monde

L’artiste aurait eu 90 ans le 2 avril. Célébré bien au-delà de nos frontières, il fascine toujours autant.

A quoi reconnaît-on un disparu bien vivant ? On marque non seulement l’anniversaire de sa mort mais aussi de celui de sa naissance. Serge Gainsbourg aurait eu 90 ans le 2 avril, s’il n’avait eu la prescience de faire « pas long feu » sous son régime de croisière alcoolo-tabagique. La maison de disques Mercury profite de l’aubaine pour éditer 90 séquences, une compilation en 4 CD. Pour l’« inédit », un DVD bonus offre d’entendre les témoignages de Jane Birkin, Etienne Daho ou Alain Chamfort. Légère impression de déjà-vu.

C’est la Sorbonne qui apporte du neuf. Pendant trois journées, du 9 au 11 avril, son Collegium Musicae organise le premier colloque international consacré à l’artiste, avec une trentaine d’intervenants et un conséquent contingent britanno-américain. Le sujet y est en effet présenté comme « l’auteur-compositeur qui a le plus contribué au rayonnement des musiques populaires françaises à l’étranger depuis la fin de la seconde guerre mondiale ». Ronflante, l’assertion n’en est pas moins exacte.

Depuis sa mort, le 2 mars 1991, le revival Gainsbourg est permanent. Une vingtaine de livres le concernant ont paru, dont deux biographies en anglais. « J’ai l’impression que la place qu’il occupe en France est équivalente à celle des Beatles en Grande-Bretagne et de Bob Dylan aux Etats-Unis », compare Oliver Julien, maître d’œuvre de « Serge G. : An International Conference on Serge Gainsbourg ». « C’est en tout cas par lui qu’a été officialisée en 2010 l’entrée des musiques populaires à l’université, d’un point de vue à la fois sociologique, musicologique et culturel. »

« Là où il passe, il démode tout le monde »

On a peine à croire que son œuvre – en dehors du coup d’éclat, en 1969, de Je t’aime… moi non plus – ait été négligée de son vivant jusqu’à l’album Aux armes et caetera (1979), un premier disque d’or (100 000 exemplaires) obtenu à l’âge de 51 ans. « Aujourd’hui, au moins trois générations l’ont écouté, constate Olivier Bourderionnet, enseignant à l’université de la Nouvelle-Orléans et auteur de Swing Troubadours. Brassens, Vian, Gainsbourg : Les Trente Glorieuses en 33-tours (Summa Publications, 2012). Il faut dire aussi qu’on le trouve partout, dans la chanson et la pop, le jazz et le cinéma, et ce qui me frappe, c’est que là où il passe, il démode tout le monde. »

Exemple avec le premier chef-d’œuvre parmi ses longs formats, Confidentiel (1963), dont le fiasco commercial incita Gainsbourg à retourner sa « veste doublée de vison » au profit de la pop : « Il délaisse alors les arrangements très orchestrés d’Alain Goraguer pour du jazz en toute petite formation et sort de la chanson figée du music-hall. Je ne crois pas connaître de disque en trio guitare-contrebasse-chant à cette époque. »

Confidentiel l’est resté au regard du cultissime Histoire de Melody Nelson (1971), dont les pistes, confectionnées avec le compositeur Jean-Claude Vannier, ont été échantillonnées à tout-va – de De La Soul à Portishead. Un retour à l’envoyeur, lui-même ayant été pionnier en la matière avec Initials B.B. (1968), son « sample » de la Symphonie du nouveau monde de Dvorak et son pastiche de Days of Pearly Spencer de David McWilliams. Normalement, un plagiat vaut vindicte publique. Dans son cas, on voit plutôt dans ses recyclages une preuve supplémentaire de son génie post-moderne. C’est que, loin de se dédouaner, le faussaire revendiqua cette activité. « Entre deux verres, il pique à droite et à gauche. Intelligemment je le reconnais », entend-on dans son film Charlotte for Ever (1986).

Pour les enfants du hip-hop, ce maître du larcin est aujourd’hui le plus respecté parmi les anciens. « Stylé », provocateur, drôle, le lascar a généralisé le talk-over avant l’heure après avoir commis dès 1967 un proto-rap, Requiem pour un con. Son jeunisme, qui ne reculait pas devant la démagogie pour épater les « pisseuses » et les « p’tits gars », agit toujours comme un charme.

Valeur d’exportation durable

Aussi impressionnante que la transmission est l’extension de son domaine géographique, mission que s’est assignée son interprète d’élection, Jane Birkin, qui chante actuellement son répertoire en version symphonique. Fait révélateur, il n’est pas rare de trouver sur YouTube du Gainsbourg sous-titré en anglais, accompagné de commentaires superlatifs dans cette langue. Valeur d’exportation durable, il forme un chaînon manquant, comblant le vide entre le Paris sur fond de Moulin-Rouge de Maurice Chevalier, Edith Piaf ou Yves Montand et la French touch electro-pop de Daft Punk ou Air.

A l’étranger, la fascination naît d’abord pour ce personnage incarnant à la fois l’universalisme républicain par son destin de fils de l’immigration juive russe, un dandysme fin XIXe sur le modèle de Des Esseintes et une caricature du Français moyen avec ses 102 (double pastis 51), ses Gitanes et sa paillardise. « Ce qui l’a fait connaître chez nous, c’est Je t’aime… moi non plus [n° 1 en Grande-Bretagne en 1969], donc le scandale, et sa réputation de bad boy et de French lover », rappelle Peter Hawkins (Université de Bristol), auteur de Chanson (2000, Ashgate/Routledge), une étude des « auteurs-compositeurs français du XXe siècle, d’Aristide Bruant à MC Solaar ». « Quand je chante Je t’aime… moi non plus à mes étudiants, tout le monde connaît. Pour le reste, Gainsbourg est surtout un nom que s’échangent les fans de musique alternative. »

Ainsi de Darran Anderson, auteur en 2013 d’Histoire de Melody Nelson, seul album français à figurer dans la collection « 33 1/3 » de Bloomsbury, dédiée à des jalons de la musique populaire tels Pet Sounds des Beach Boys ou OK Computer de Radiohead. « Au départ, c’est son côté transgressif qui a éveillé mon intérêt », reconnaît cet écrivain irlandais devenu un spécialiste. Pour lui, la reconnaissance internationale est logique : « Gainsbourg est le meilleur passeur de la culture française car son art comporte des choses déjà familières, européennes – le surréalisme et Magritte dans L’Homme à tête de chou – ou liées à la culture pop – la bande dessinée dans Comic Strip. C’est grâce à lui que j’ai pu me plonger dans les univers de Brel et de Barbara. »

Profusion stylistique et mise en scène de soi

A chacun son Gainsbourg. Aucun chanteur français n’offre une telle profusion stylistique – chanson à texte, récréations latinos, jazz sophistiqué, pop à l’anglaise, concept albums littéraires, disco idiot, reggae insoumis, funk classé X anticipant le « porno chic »… –, première explication de ce consensus de revirement. L’enquête sur les connaissances artistiques des Français menée pour le ministère de la culture est en effet édifiante. Parmi trente célébrités, il figurait déjà en troisième position en 1988 pour la notoriété (95 % des sondés déclaraient le connaître « ne serait-ce que de nom »), talonnant Johnny Hallyday et Louis de Funès, devant Mozart ou Molière. Avec Dali, il était surtout le plus clivant : une moitié l’appréciait, l’autre le rejetait. Vingt ans plus tard, sa cote d’amour avait progressé de 22 points.

« Les morts sont tous de braves types », chantait Brassens. Et inoffensifs ? CQFD. Est-on sûr que Lemon Incest, voire Melody Nelson, amours lolitesques et tragiques d’un adulte avec une gamine de « quatorze automnes et quinze étés », passeraient la censure aujourd’hui ? Et, dans le contexte actuel, on ose à peine évoquer les saillies misogynes et les esclandres télévisuels, l’invitation sexuelle faite à Whitney Houston ou l’insulte adressée à Catherine Ringer…

Pour la mise en scène de soi et le narcissisme, Gainsbourg avait en tout cas une sacrée longueur d’avance sur les réseaux sociaux. A cette modernité, on ajoutera la confusion des genres qu’il cultiva avec Jane Birkin, ainsi que le raconte Véronique Mortaigne, ancienne journaliste au Monde, dans Double Je (Equateurs, 256 pages, 20 euros), récit sensible de la symbiose de ce couple improbable. Travaillé par « l’ambiguïté androgyne », le pygmalion façonna sa belle en « adorable garçonne », en la poussant à chanter comme « un garçon d’église, très haut ». Elle, de son côté, féminisa l’énergumène, cheveux allongés pour cacher les feuilles de chou, diamants aux poignets, ballerines Repetto aux pieds… Une métamorphose qui sera accomplie avec le travesti posant en 1984 devant l’objectif de William Klein pour la pochette de Love On the Beat. Soit Gainsbourg en icône queer avant même que le mot n’apparaisse en France.

90 séquences, 4 CD et un DVD, Mercury/Universal.

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Pierre et Gilles

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lundi 9 avril 2018

Notre Dame des Landes

zad

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Save the date ...

mediapart

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Paris, dernière étape de la tournée de « MBS », le prince héritier saoudien

Par Marc Semo - Le Monde

Mohammed Ben Salman a débuté dimanche une visite en France. Comme lors de ses précédentes étapes, sa volonté sera d’incarner une image plus moderne et libérale de son pays.

Il n’est pas encore roi, mais déjà Mohammed Ben Salman est traité comme tel. Le prince héritier saoudien est arrivé en France, dimanche 8 avril, pour une visite officielle de deux jours, où il sera reçu à l’Elysée, y compris pour un dîner officiel, et rencontrera chefs d’entreprise et investisseurs. Ce séjour parisien conclut un périple en Egypte, au Royaume-Uni puis, pendant trois semaines, aux Etats-Unis, où le futur roi a affirmé sa stature d’homme d’Etat auprès des principaux alliés de son pays. En prenant le risque de partir pour un temps aussi long de Riyad, il montre aussi être désormais suffisamment assuré de son pouvoir.

En France, comme dans ses étapes précédentes, il veut incarner une image plus libérale et moderne de l’Arabie saoudite. C’est aussi sur cela que parie l’Elysée, parlant avant tout de « vision commune » et de « nouveau partenariat stratégique ». « Il est plus facile, en termes d’opinion publique, d’accompagner un jeune prince qui veut faire des réformes », analyse Agnès Levallois, vice-présidente de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (Iremmo), en soulignant que « même si on ne sait pas encore ce qu’elles donneront à terme, elles vont en tout cas dans le bon sens ».

Selon la méthode qu’il affectionne, Emmanuel Macron compte jouer – et afficher – une relation personnelle avec MBS. Dimanche soir, ils ont dîné en tête à tête au musée du Louvre, bouclé pour l’occasion. Une rencontre à titre privé annoncée à la dernière minute, alors que le jeune prince démarre lundi la partie officielle de sa visite. Les deux hommes s’étaient déjà rencontrés une première fois, le 9 novembre 2017, lors d’une escale surprise à Riyad du président français, à l’issue de sa visite dans les Emirats. Leur échange de plus de trois heures en pleine nuit, à l’aéroport de la capitale saoudienne, avait été franc, voire tendu, portant notamment sur le sort du premier ministre libanais, Saad Hariri, retenu à Riyad. Emmanuel Macron réussit alors à convaincre son interlocuteur de laisser partir le dirigeant libanais.

L’autre gros morceau fut l’Iran. En substance, le prince héritier saoudien expliquait que Paris devait choisir entre Riyad et Téhéran, et disait clairement ne pas apprécier les tentatives de médiation françaises pour tenter de sauver l’accord sur le nucléaire iranien de juillet 2015 entre les « 5 + 1 » (les membres permanents du Conseil de sécurité plus l’Allemagne) et Téhéran, que les Saoudiens ont toujours rejeté.

Le langage a changé

Le Liban, à la veille des élections, et plus encore l’Iran, seront à nouveau à l’ordre du jour. « MBS » est galvanisé par le soutien du président américain, assurant que « la relation n’a jamais été aussi bonne entre les deux pays ». « Il considère que la présence de Donald Trump à la Maison Blanche représente une chance historique pour les puissances sunnites », souligne Michel Duclos, de l’Institut Montaigne. Paris est certes la capitale européenne la plus ferme vis-à-vis de Téhéran, critiquant notamment son rôle déstabilisateur dans la région et les dangers de son programme balistique. Mais la volonté macronienne de poser la France comme « puissance d’équilibre » s’annonce comme un exercice toujours plus délicat sur fond de tensions régionales croissantes.

La quête de contrats a été longtemps au cœur des relations franco-saoudiennes, mais nombre d’annonces mirifiques ne se sont jamais concrétisées. Le langage a désormais changé. « Les contrats, qu’ils soient civils ou militaires, ne sont pas au centre de la visite », assure l’Elysée, où l’on préfère mettre l’accent sur les nouvelles technologies, les investissements d’avenir, le développement du tourisme, notamment archéologique, sur des sites nabatéens pré-islamiques. « C’est une façon de faire de nécessité vertu », ricane un diplomate de la région. Lors du séjour du prince héritier aux Etats-Unis, l’administration américaine a quant à elle donné son accord à des contrats d’armement pour un montant d’un peu plus d’un milliard de dollars (815 millions d’euros).

La relation avec Riyad devient de plus en plus géopolitique, alors même que le royaume veut assumer pleinement son rôle de puissance régionale, y compris par des aventures militaires comme la guerre au Yémen, lancée en mars 2015, contre la rébellion houthiste accusée d’être soutenue par Téhéran, et qui s’est enlisée depuis plus de deux ans. Dix ONG, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont appelé le chef de l’Etat à demander au prince l’arrêt des bombardements contre les civils, réguliers et meurtriers, et de faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire, que Riyad cherche à écarter des ports contrôlés par les rebelles.

Mais il est probable que les questions qui fâchent restent au second plan. L’Arabie saoudite se pose désormais en partenaire-clef dans la lutte contre le terrorisme. Riyad a contribué, à hauteur de 100 millions de dollars, au financement de la force G5 Sahel, soit le quart de son budget annuel. Et Paris espère bien que Riyad renouvellera sa contribution pour 2019.

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Journée de Grève SNCF aujourd'hui...

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Photos prises ce soir à la Gare du Nord - Photos : J. Snap

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C'est bien vrai !

vrai23

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Chienlit...

chienlit

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Dita von Teese

dita258

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Emirats arabes unis - Portrait : « MBS », réformateur aux deux visages

mas et macron

Par Benjamin Barthe, Beyrouth, correspondant - Le Monde

Le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman, aux multiples zones d’ombre et controverses, a débuté le 8 avril une visite officielle en France.

Le roi bis d’Arabie arrive à Paris. Le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman, le trentenaire aux deux visages, l’homme qui a rouvert les cinémas dans le royaume et autorisé les femmes à conduire mais a aussi déclenché deux crises et une guerre au Proche-Orient en moins de trois ans, a entamé, dimanche 8 avril, une visite officielle en France.

Ce déplacement sur les bords de Seine, son premier en tant que numéro deux de la monarchie, ouvre un nouveau chapitre des relations franco-saoudiennes. Et il promet d’être très long. Son père – le souverain en titre, Salman Ben Abdel Aziz – étant âgé de 82 ans, c’est « MBS » comme on le surnomme, qui devrait, à 32 ans, sauf accident de parcours, occuper le trône de Riyad pendant trois, quatre, voire cinq décennies. Un règne dont le prologue est pour l’instant très contrasté, fait de projets visionnaires et de calculs à courte vue.

Personne n’a décelé, lorsqu’il a débarqué sur le devant de la scène politique, dans le sillage de son père, couronné roi en janvier 2015, le bloc d’ambition froide qui l’habitait. Avec son allure un peu gauche, sa réputation d’homme fruste et impulsif, Mohammed Ben Salman, nommé ministre de la défense, n’était pas pris au sérieux. « C’est un butor », tranchait à cette époque un observateur averti.

L’homme fort de l’ère Salman, roi à la santé fragile, devait être son neveu, le ministre de l’Intérieur, Mohamed Ben Nayef, 55 ans. Un expert en sécurité, doté d’une image de père tranquille, apprécié de l’administration américaine et révéré dans la maison des Saoud pour avoir maté le péril djihadiste dans les années 2000.

Fils préféré

Les premiers doutes apparaissent deux mois plus tard, au lancement de l’intervention militaire saoudienne contre les milices houthistes du Yémen, perçues à Riyad comme le cheval de Troie de Téhéran, le rival pour la suprématie régionale. Après les années d’immobilisme plaintif qui avaient caractérisé la fin de règne d’Abdallah, prédécesseur de Salman, le prince Mohammed sonne le tocsin contre l’expansionnisme chiite. Les membres de la famille royale qui s’étonnent qu’autant de pouvoir soit confié à un novice sont priés de se taire.

Au mois d’avril 2015, Salman consacre l’importance prise par son fils, en le nommant vice-prince héritier, juste derrière Mohammed Ben Nayef, élevé à la dignité de dauphin. Il devient deuxième dans l’ordre de succession alors qu’il était inconnu six mois plus tôt.

Né en 1985 à Djedda, il est le fils de la troisième épouse de Salman, considérée comme sa favorite. Contrairement à beaucoup de princes de sa génération, partis étudier dans les meilleures universités américaines, il ne détient qu’une licence de droit de l’université du Roi-Saoud, à Riyad, et parle alors mal l’anglais. Certains de ses frères et demi-frères ont la réputation d’être plus brillants. Mais, mystère des affinités, c’est lui qui décroche le titre de fils préféré.

Quand Salman est nommé ministre de la défense, en 2011, il devient son conseiller personnel. L’héritier prend ses aises dans cette institution, au grand dam des ministres adjoints, poussés l’un après l’autre à la démission. Dans ses affaires privées, il ne s’embarrasse pas plus de scrupules. « Il avait pour habitude de rafler les terrains qui lui plaisaient, raconte un homme d’affaires arabe, familier de la maison des Saoud. C’était, toutes proportions gardées, un genre d’Oudaï saoudien, ajoute-t-il, en référence à Oudaï Hussein, le fils de Saddam Hussein, mort en 2003, célèbre pour ses accès d’ultraviolence et son train de vie tapageur. Mais depuis qu’il est entré au gouvernement, il s’est repris. Il a rendu les terres. Et un cabinet de conseil en relations publiques américain a entrepris de corriger son image. »

Vision 2030

Au printemps 2016, le jeune ambitieux dévoile sa feuille de route, Vision 2030. Ce vaste plan de réformes ambitionne de rompre la dépendance du royaume à l’or noir – une réponse à l’effondrement du prix du pétrole – et de desserrer l’emprise des religieux sur la société. Les cols blancs et les libéraux applaudissent. Les diplomates étrangers, habitués au ronron des années Abdallah, se frottent les yeux.

L’un après l’autre, les ministres technocrates passent sous la tutelle de MBS, notamment Adel Al-Jubeir, le ministre des affaires étrangères. Recroquevillé sur le ministère de l’intérieur, Mohammed Ben Nayef assiste à l’envol inexorable de son cadet. L’exécutif à deux têtes des premiers mois, baptisé les « Mohammedeïn » (les « deux Mohammed » en arabe), se transforme en one-man-show.

« IL A BEAUCOUP DE TICS, IL PARLE PEU, IL ÉCOUTE QUELQUES MINUTES ET IL TRANCHE. IL EST TRÈS EXIGEANT, MAIS ON NE SENT PAS UN VISIONNAIRE », UN CONSULTANT ÉTRANGER.

Au siège de Facebook, en Californie, où il se rend en juin 2016, l’apprenti monarque pose en jeans, un casque de réalité virtuelle sur la tête. Une façon de soigner son aura de modernisateur, en prise avec les aspirations de sa génération. L’un de ses QG est une immense tente climatisée, encombrée d’iPad et d’écrans de télévision, plantée dans la cour royale, à Riyad. C’est là qu’il reçoit ses collaborateurs, jusqu’à une heure avancée de la nuit. Grand et massif, les traits masqués par une grosse barbe noire, souvent vêtu d’un simple thawb (la tunique blanche des Arabes du Golfe) et d’une paire de sandales, le prince laisse alors une impression mitigée à ses visiteurs.

« Il a beaucoup de tics, il parle peu, il écoute quelques minutes et il tranche, raconte un consultant étranger. Il est très exigeant, mais on ne sent pas un visionnaire. » « C’est un peu un sauvage, il ne cherche pas à plaire, mais il est très intelligent », objecte un entrepreneur arabe qui a ses entrées à Riyad.

Hémorragie budgétaire

Son grand œuvre, c’est Vision 2030. Le volet économique vise à en finir avec le mécanisme de la rente pétrolière, qui d’un côté remplit les caisses de l’Etat et finance un système providence très généreux, et de l’autre entretient la sclérose du secteur public, décourage l’esprit d’entreprise et peine à résorber le chômage des jeunes, très élevé.

Confronté à une hémorragie budgétaire, du fait d’un baril à 30-40 dollars contre 110 en 2014, MBS tranche : réduction des subventions sur l’eau, l’essence et l’électricité, annulation des bonus accordés aux fonctionnaires, gel des embauches, et introduction de la TVA, le premier impôt de l’histoire du royaume. Parallèlement, le Public Investment Fund (PIF), le bras financier de Riyad, longtemps focalisé sur l’investissement local, part à la recherche d’opportunités à l’étranger, notamment dans les nouvelles technologies.

« Mohammed Ben Salman a su réagir à la chute des cours du pétrole, observe François-Aïssa Touazi, cofondateur du think tank CapMena et fin connaisseur du royaume. Il a pris un risque politique majeur en touchant au porte-monnaie des Saoudiens. C’est audacieux de sa part. » Quand la grogne enfle sur les réseaux sociaux quelques mois plus tard, il a l’intelligence d’ajuster le tir : il rétablit les primes des fonctionnaires et des soldats et crée un système d’allocations pour les foyers les plus modestes.

Les ambitions transformatrices de MBS touchent aussi à la société, jusque-là pré carré du clergé wahhabite, la doctrine ultrarigoriste qui a rang de religion d’Etat en Arabie saoudite. Profitant du fait que sa famille a la réputation d’être proche des religieux, le prince met au pas la police des mœurs, la fameuse Mouttawa, en lui ôtant ses pouvoirs de poursuite et d’interpellation, une revendication de longue date des milieux libéraux.

Au motif que le déficit des finances publiques impose de trouver de nouvelles sources de financement, MBS donne son feu vert à la création d’une industrie des loisirs, à rebours là encore du puritanisme wahhabite. En janvier 2017, un groupe de jazz se produit à Riyad devant 3 000 personnes : c’est le premier concert d’envergure organisé dans la capitale saoudienne en vingt-cinq ans !

Promu prince héritier

Le tournant survient le 21 juin 2017. Dans un décret royal publié à l’aube, le fils prodigue est promu prince héritier en remplacement de Mohammed Ben Nayef, qui est relevé de toutes ses fonctions. L’ex-superflic du royaume fait allégeance à son tombeur devant les caméras de la télévision d’Etat, soucieuse de donner l’apparence d’une transition en bon ordre. Dans les faits, le ministre de l’intérieur a bataillé toute la nuit contre son éviction, au point que sitôt démis, il est placé en résidence surveillée.

Désormais assuré de monter sur le trône, promu régent de fait tant son père est affaibli, MBS accélère. Durant l’été, le PIF, qui est dirigé par l’un de ses fidèles, annonce la mise en chantier de stations balnéaires haut de gamme sur un archipel d’îlots de la mer Rouge. Censé ouvrir en 2022, cet ensemble écotouristique devrait être doté d’un statut juridique à part, ce qui permettrait aux visiteurs de sexe féminin de s’y baigner en maillot de bain, chose inimaginable dans le reste du pays.

En septembre, rupture encore plus radicale avec l’ordre wahhabite, un décret accorde aux femmes le droit de conduire. L’archaïsme le plus emblématique du pays est rayé d’un coup de stylo. « MBS promet une nouvelle Arabie saoudite, décrypte François-Aïssa Touazi. Il a décidé de foncer, il donne l’impression d’être prêt à aller au clash avec les religieux. Même si son plan n’est appliqué qu’à 30 ou 40 %, ce sera déjà énorme. »

Un mois plus tard, dans une conférence à Riyad devant le gotha de la finance mondiale, MBS promet de faire pousser dans le nord du désert saoudien une mégalopole futuriste, baptisée Neom, avec robots, énergie propre, espaces verts à perte de vue et… femmes non voilées. « Nous n’allons pas passer trente années de plus de notre vie à nous accommoder d’idées extrémistes, nous allons les détruire maintenant », assène le prince, qui proclame vouloir revenir à un « islam modéré et ouvert au monde ».

Un entrepreneur libanais présent ce jour-là dans l’assistance se remémore :

« MBS rayonnait d’autorité et de charisme. A un moment, un investisseur japonais à ses côtés a proclamé que Neom serait la deuxième Mecque. Un impair terrible dans un pays comme l’Arabie. Le prince a saisi sa main, lui a dit en anglais de s’excuser et puis il a expliqué à la salle, en arabe, avec un self control parfait, que ce genre de propos est le prix de l’ouverture. »

Enlisement au Yémen

En matière diplomatique, le prince fonce aussi, mais avec un succès bien moindre. Son intervention au Yémen s’est enlisée. Les bombardements et le blocus des zones tenues par la rébellion houthiste ont généré une catastrophe humanitaire, « la pire de la planète » selon l’ONG française Acted. Vingt millions de Yéménites ont besoin d’aide alimentaire, sept millions sont au bord de la famine. Mais hors de question pour le stratège de 32 ans de sonner la retraite, impossible de concéder un échec face sa bête noire iranienne, quand bien même l’implication de Téhéran sur ce champ de bataille est très limitée.

Robert Malley, le président d’International Crisis Group, qui durant ses années à la Maison Blanche, sous Barack Obama, a rencontré le fils Salman à plusieurs reprises, explique :

« Il considère que, depuis la guerre d’Irak de 2003, l’Iran n’a cessé d’avancer ses pions dans la région et que l’Arabie saoudite, pendant tout ce temps, a fait office de punching-ball, en encaissant des coups sans en donner. »

Début juin, autre initiative intempestive, l’Arabie saoudite, de concert avec les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte, rompt toute relation diplomatique et économique avec le Qatar. Le petit émirat est placé en quarantaine par ses voisins du Golfe qui l’accusent de collusion avec – encore une fois – l’Iran et les mouvements djihadistes. Le blocus fait long feu, Doha dénichant au bout de quelques semaines des filières de ravitaillement alternatives. Il se retourne même contre ses initiateurs, car la presqu’île, en quête de soutien, en vient à se rapprocher de Téhéran, ravie de semer la discorde parmi les pétromonarchies. Mais, là encore, MBS refuse de faire marche arrière.

Beaucoup d’ennemis

Son aveuglement atteint un paroxysme dans l’affaire Hariri à l’automne. En obligeant le premier ministre libanais à démissionner, le prince héritier espère dresser la rue sunnite contre le Hezbollah, le mouvement chiite pro-Téhéran, accusé de faire main basse sur le pays du Cèdre. Mais c’est l’inverse qui se produit. La population libanaise, choquée de l’humiliation infligée à son chef de gouvernement, se retourne contre Riyad. Il faudra deux semaines à l’apprenti sorcier saoudien pour reconnaître son erreur et laisser son captif rentrer à Beyrouth. « Son bilan est beaucoup plus positif en interne qu’en externe », euphémise Robert Malley.

Il est vrai que sur la scène saoudienne personne ne lui résiste. Au nom de la lutte contre la corruption ou l’extrémisme religieux, l’homme a mis au pas tous ses opposants, réels et potentiels. Le cas d’école étant l’épisode extravagant du Ritz Carlton : deux cents VIP – princes, ministres, magnats de la construction et des médias – cloîtrés dans un palace pendant des mois, et obligés, pour recouvrer leur liberté, de céder des milliards de dollars, supposément « mal acquis ». Un coup de force unique dans les annales saoudiennes, emblématique du projet à la fois modernisateur et autocratique dont MBS est porteur.

Selon un vétéran de la presse arabe, désireux de rester anonyme :

« Il aime le risque, c’est indéniable. Il met tout le système saoudien en tension, notamment la famille royale, qui est le parti bolchevique de l’Arabie. C’est dangereux, car il se fait beaucoup d’ennemis. Un coup d’Etat, et toutes ses réformes pourraient s’effondrer ».

Pour devenir le grand roi auquel il aspire et marquer son siècle, Mohammed Ben Salman devra tirer les leçons de ses échecs. Mais il devra aussi se méfier des vertiges du succès.

mbs

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