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Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

vendredi 20 octobre 2017

Egalité femmes-hommes - Une loi sur les violences sexuelles et le harcèlement de rue annoncée pour 2018

Par Gaëlle Dupont - Le Monde

La secrétaire d’Etat Marlène Schiappa a dévoilé les contours d’un projet de loi qui devrait voir le jour au premier semestre 2018 après une consultation citoyenne.

Alors que la mise en cause du producteur américain Harvey Weinstein pour harcèlement sexuel continue à faire réagir des victimes célèbres ou anonymes de tels agissements, l’annonce du gouvernement ne pouvait mieux tomber. La secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa annonce dans La Croix du 16 octobre « un projet de loi contre les violences sexistes et sexuelles afin d’abaisser le seuil de tolérance de la société », qui s’attaque en particulier aux actes commis sur les mineurs et au harcèlement de rue.

Le texte, porté conjointement avec la garde des sceaux Nicole Belloubet, sera présenté au premier semestre 2018, après une vaste concertation avec les acteurs du secteur (policiers, magistrats) et une consultation citoyenne dans le cadre du tour de France de l’égalité lancé début octobre. Si les grandes directions sont décidées, les détails de leur mise en œuvre ne sont donc pas encore arrêtés. Mme Schiappa affirme en outre rester ouverte à « toute question qui émergera des discussions ».

Définir un âge pour le consentement des mineurs

Premier axe déjà défini : la lutte contre les agressions sexuelles et viols commis sur les mineurs. « Nous devons inscrire clairement dans la loi qu’en deçà d’un certain âge – qui reste à définir – il n’y a pas de débat sur le fait de savoir si l’enfant est ou non consentant », affirme la secrétaire d’Etat.

Cette prise de position intervient après la décision très controversée du parquet de Pontoise de poursuivre pour atteinte sexuelle (cinq ans de prison maximum) et non pour viol (passible de vingt ans) un homme de 28 ans ayant eu des relations sexuelles avec une enfant de 11 ans. L’auteur des faits n’ayant pas utilisé de menace ou de contrainte, le parquet a considéré que la petite fille était implicitement consentante.

Cette interprétation a suscité un tollé parmi les associations féministes et de protection de l’enfance, qui estiment que l’écart d’âge entre un majeur et un mineur implique forcément une contrainte morale, et que leur jeune âge empêche les enfants de consentir de façon éclairée.

Le sujet apparaît plutôt consensuel. Quatre parlementaires de toutes tendances politiques ont récemment déposé des propositions de loi allant dans ce sens. L’Union syndicale des magistrats (majoritaire) y est favorable. Toutefois, la détermination de la limite d’âge pourrait faire débat. Faut-il fixer le seuil à 15 ans, comme le souhaite l’ancienne ministre (PS) de la famille Laurence Rossignol dans son texte, déposé vendredi 13 octobre ? Ou plus bas, à 13 ans, comme le préconise le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes ?

Allonger les délais de prescription des crimes sexuels

Deuxième chantier ouvert, qui devrait être plus contesté, celui de la prescription des crimes sexuels commis sur les mineurs de moins de 15 ans. Elle est aujourd’hui de vingt ans après la majorité de la victime, qui a donc jusqu’à ses 38 ans pour porter plainte. Marlène Schiappa souhaite ouvrir un débat sur l’allongement à trente ans à compter de la majorité, auquel elle serait favorable à titre personnel. C’était la préconisation formulée en avril par la mission de consensus pilotée l’animatrice de télévision Flavie Flament et l’ancien magistrat Jacques Calmettes, chargée par Laurence Rossignol de faire des propositions sur ce sujet.

C’est une nouvelle fois un fait divers qui avait poussé les autorités à lancer cette mission. En octobre 2016, Flavie Flament relatait dans un livre, La Consolation (JC Lattès), avoir été violée à l’âge de 13 ans par un photographe de renom. David Hamilton, dont l’identité a fini par être révélée, s’est suicidé le 25 novembre. ­Flavie Flament n’a pas porté plainte, car, au moment où elle a révélé les faits, elle avait 42 ans.

De nombreuses associations réclament un allongement du délai de prescription, voire l’imprescriptibilité. « Ces crimes sont commis sur des enfants, le plus souvent par des proches, dans un climat d’emprise, expliquait en janvier au Monde ­Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie. La victime est en état de sidération et met en place des mécanismes psychologiques de sauvegarde. Il faut être beaucoup plus âgé, plus solide, pour réveiller ces souvenirs. » L’imprescriptibilité, réservée aux crimes contre l’humanité, est écartée par Mme Schiappa. « Elle ne passerait sans doute pas le filtre du Conseil constitutionnel », estime la secrétaire d’Etat.

Cependant, les magistrats estiment que la prescription actuelle est adaptée. Pour condamner des auteurs, des preuves sont nécessaires. Or, ces dernières se raréfient avec le passage du temps. Ils estiment que permettre de porter plainte quarante ou cinquante ans après les faits pourrait donner de faux espoirs aux victimes.

Sanctionner le harcèlement de rue

Le dernier axe de la future loi est déjà connu : le gouvernement souhaite sanctionner le harcèlement de rue. Il s’agit d’actes isolés, qui vont du commentaire non souhaité sur l’apparence physique, en passant par les sifflets, les regards appuyés, ou le fait de suivre une femme jusqu’à chez elle.

Exercés par une multitude d’auteurs, ils peuvent avoir un impact négatif important sur le quotidien, notamment dans les transports en commun, et contraindre certaines femmes à modifier leur tenue, leur itinéraire, leur horaire de sortie… Reste à caractériser l’infraction. « Je pense, à titre personnel, que siffler une femme dans la rue ne relève pas du harcèlement, mais que c’est le cas lorsqu’on la suit dans le métro, estime Mme Schiappa. Dans ce cas le stress, voire l’intimidation, sont évidents. »

Faire constater l’infraction par les forces de l’ordre ne sera pas simple, puisqu’elles ne peuvent être présentes derrière chaque mis en cause. Le président de la République Emmanuel Macron a annoncé dimanche 15 octobre que la verbalisation du harcèlement de rue ferait partie des priorités de la future police de proximité. Le gouvernement vise aussi un effet pédagogique : même si seulement quelques procès-verbaux sont dressés, le grand public serait informé que de tels comportements sont répréhensibles.

Dans une tribune publiée par Libération le 26 septembre, plusieurs chercheurs, dont le sociologue Eric Fassin, reprochaient à cette potentielle nouvelle infraction de viser « les jeunes hommes des classes populaires et racisées [victimes de racisme, qui] subissent déjà, plus que d’autres, le contrôle policier et les violences des forces de l’ordre », écrivaient-ils. « Ce n’est pas le sujet, répond Mme Schiappa. L’origine ne doit être ni un facteur aggravant ni une circonstance atténuante. »

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jeudi 19 octobre 2017

Scooters, vélos en location… une offre sans bornes

Par Philippe Jacqué - Le Monde

A Paris, Lille et bientôt à Metz, Reims ou Nice, les offres de deux-roues sans borne se multiplient.

C’est enfantin. Après avoir téléchargé sur son smartphone l’application et ouvert son compte, il suffit de pointer la caméra vers un « QRcode » présent sur le vélo ou le scooter en libre-service, et hop !, le cadenas se débloque. Le véhicule peut être utilisé et reposé ensuite n’importe où. A Paris, Lille et bientôt à Metz, Reims ou Nice, les offres de deux-roues sans borne se multiplient. Le salon Autonomy, organisé à Paris du jeudi 19 au samedi 21 octobre, a choisi de mettre en valeur ces nouveaux acteurs de la mobilité douce.

En France, le pionnier du free floating, l’offre de moyens de transport en libre-service et sans point d’attache, est Cityscoot. Après avoir levé 15 millions d’euros, la jeune pousse, qui emploie 120 salariés, a déployé en 2016 ses 1 600 scooters en Ile-de-France. « Nous comptons 55 000 inscrits à notre service. Fin juin, un an après notre lancement, nous totalisions déjà 500 000 trajets, confie Vincent Bustarret, le directeur marketing de cette société. Trois mois plus tard, nous dépassions le million. »

Fort de ce succès, Cityscoot, qui se lancera à Nice à la fin janvier, prépare une nouvelle levée de fonds pour poursuivre son expansion. Mais ses engins bleu et blanc voient arriver la concurrence. L’allemand Coup, filiale de Bosch, a installé 600 scooters électriques rondouillards, à la carrosserie vert et gris, dans la capitale.

« Ça va être de la folie »

« A Paris, il existe à la fois une vraie culture du scooter et un véritable soutien des pouvoirs publics pour des moyens de transport alternatifs afin de lutter contre la pollution atmosphérique et les embouteillages, explique Maureen Houel, sa directrice en France. Avec le free floating, nous promouvons le transport de porte à porte. »

Et ce n’est pas fini. Dans les mois qui viennent, quatre autres services s’annoncent, parmi lesquels l’espagnol Cooltra et la californienne Scoot. « Ça va être de la folie, prévient un acteur de la mobilité. On pourrait se retrouver bientôt avec 5 000 ou 6 000 scooters en libre-service d’ici à l’an prochain. Soit 5 % du nombre de scooters de la capitale ! »

Les amateurs de la petite reine sont eux aussi servis. Alors que le système Velib’ change de prestataire, passant de Cyclocity (JCDecaux) à Smoovengo, ce qui entraîne une réduction de la flotte disponible, de nouveaux acteurs privés des vélos en libre-service (VLS) arrivent dans l’Hexagone, dix-sept ans après l’Allemagne et le système Call a Bike de la Deutsche Bahn.

Lundi 16 octobre, la start-up de Hongkong Gobee.bike, dirigée par le Français Raphaël Cohen, a déployé ses vélos verts à Paris et Lille avec un prix très attractif de 50 centimes la demi-heure de location. « Après Hongkong, nous privilégions l’Europe : Paris, Lille, Reims, puis l’Italie et la Belgique », précise Arthur-Louis Jacquier, l’un des dirigeants de cette start-up créée au printemps.

Arrivée en trombe de nouveaux acteurs

Mardi, Indigo, le premier gestionnaire mondial de parkings, a dévoilé son offre Indigo Weel (des vélos blanc et mauve) destinée en priorité à Metz, puis d’autres agglomérations. A terme, le groupe veut mettre en place 80 000 bicyclettes dans une centaine de villes en Europe… Enfin, le chinois Ofo, présent dans 180 villes à travers la planète, devait annoncer, jeudi 19 octobre, son arrivée dans une demi-douzaine de cités françaises d’ici à la fin de l’année.

Avec ses 10 millions de VLS et ses 25 millions de trajets assurés chaque jour, Ofo est l’un des mastodontes mondiaux avec Mobike, autre acteur chinois. Ils ont levé ces dernières années près d’un milliard de dollars (848 millions d’euros) chacun pour coloniser la planète. « On a les moyens de nos ambitions », dit simplement Laurent Kennel, le patron d’Ofo France. A côté, Gobee.bike fait figure de petit calibre, avec ses 9,5 millions de dollars levés notamment auprès d’Alibaba, le géant de la tech chinoise.

Alors que les villes se désintoxiquent doucement de la voiture, ces nouveaux acteurs arrivent en trombe, quitte à secouer l’écosystème du transport urbain public. A commencer par les concessions de VLS avec bornes comme Velib’, V’Lille et autres Vélo’v… Plus abordable et surtout plus pratique, le free floating peut-il mettre à bas ces offres publiques ? « Je pense que nous sommes complémentaires des solutions actuelles, estime Laurent Kennel. Nous allons aider au développement de la pratique du cycle en ville. »

« Si un opérateur privé de bus lançait à Paris des bus au nez et à la barbe de la RATP, lui prendrait-il des clients ? Sans aucun doute. Ces acteurs vont affaiblir Velib’», juge pour sa part un observateur de l’écosystème de mobilité. A la Mairie de Paris, on reste pour l’instant circonspect. « On observe cette nouvelle offre, confie Christophe Nadjovski, l’adjoint aux transports de la maire de Paris. C’est une bonne nouvelle pour les mobilités douces, cependant, il ne faut pas que cela vampirise l’offre publique de Velib’. »

La question des places de parking

Et puis, quid du modèle économique ? Une fois l’investissement initial consenti pour assurer, acheter et déployer leur flotte, ces sociétés peuvent-elles être rentables, sachant que la maintenance, le remplacement des vélos dégradés ou volés et les coûts marketing restent durablement élevés ?

« S’il existe pour les scooters, je doute que cela soit le cas pour la location de vélos, pense un spécialiste. Ensuite, regardez ce qui s’est passé dans différentes villes. L’encombrement des trottoirs ou de certaines places à Amsterdam ou Munich a obligé les municipalités à restreindre le champ d’action des start-up. » Une situation que la Mairie de Paris prend au sérieux : « Il va falloir organiser cela, poursuit M. Nadjovski. A terme, la question d’une redevance d’occupation de l’espace public se posera sans doute. »

« Aujourd’hui, la ville manque de places de parking pour les scooters. Tant que cela n’est pas réglé, la question d’une redevance est à mon sens problématique », ajoute Vincent Bustarret, de Cityscoot. Les sociétés de location de vélos souhaitent, elles, « définir avec les mairies les meilleurs endroits pour garer les bicyclettes », assure Malone Gampel, de Gobee.bike.

En attendant, ces nouveaux acteurs doivent aussi éduquer le grand public. Les premiers utilisateurs de Gobee n’hésitent pas à cadenasser ces vélos ou à les mettre dans leur cour ou leur jardin, explique M. Jacquier : « Nous avons décidé de contacter les utilisateurs pour leur rappeler que le principe du système est le partage. »

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mercredi 18 octobre 2017

Entretien : « Quand les victimes de harcèlement sexuel parlent, cela se passe mal pour elles »

Par Gaëlle Dupont - Le Monde

Après l’affaire Weinstein et le succès du hashtag #balancetonporc, Marilyn Baldeck déléguée générale de l’Association de lutte contre les violences faites aux femmes au travail, estime que « le harcèlement sexuel touche tous les milieux ».

Marilyn Baldeck est déléguée générale de l’Association de lutte contre les violences faites aux femmes au travail, la principale association française de défense des victimes des violences sexuelles dans le cadre professionnel, qu’elle accompagne juridiquement.

Après la mise en cause du producteur américain Harvey Weinstein, le hashtag #balancetonporc a connu un grand succès sur Twitter. Peut-on parler de libération de la parole au sujet du harcèlement sexuel ?

Des femmes se lâchent sur Twitter et c’est tant mieux, même si elles ne représentent pas toutes les femmes victimes de harcèlement sexuel. Ce sont surtout des journalistes qui témoignent, donc des personnes qui ont plutôt l’habitude de s’exprimer.

Ce hashtag me paraît surtout révélateur du désert auquel les victimes sont confrontées quand elles cherchent du soutien concret. Dénoncer ces agissements au moment où ils sont commis expose à de tels risques qu’il vaut mieux le faire sur Twitter, dans la plupart des cas sans citer l’agresseur, de sorte qu’il n’y aura pas de conséquences.

Les faits dénoncés sont souvent passés. Pourquoi les femmes ne portent-elles pas plainte au moment des faits ?

Quand les victimes parlent, cela se passe mal pour elles. Elles sont couvertes d’opprobre par leur employeur, souvent par leurs collègues. Il leur est extrêmement difficile par la suite de rester dans leur entreprise. Certaines y laissent leur santé, leur vie de famille, leur avenir. Donc beaucoup préfèrent se taire ou parler quand les risques sur leur carrière professionnelle s’éloignent.

On leur reproche toujours de ne pas dénoncer au bon moment, c’est trop tôt ou trop tard, de ne pas avoir exprimé leur refus clairement, d’être seule… Mais quand elles sont plusieurs à témoigner on agite la théorie du complot. Alors que parler ensemble est sécurisant pour les victimes, qui se sentent plus légitimes.

Les mises en cause d’hommes célèbres, comme Dominique Strauss-Kahn, Denis Baupin, ou Harvey Weinstein poussent-elles plus de femmes à faire cette démarche ?

Pas forcément, car les femmes retiennent que ces hommes sont rarement inquiétés par la justice et que les victimes en prennent plein la figure.

En réalité, les suites judiciaires ne sont pas anodines. Les plaintes contre Denis Baupin ont été classées sans suite mais seulement en raison de la prescription. Dominique Strauss Kahn a été civilement condamné pour proxénétisme par la cour d’appel de Douai (Nord) en juin 2016. Le maire [Les Républicains] de Draveil (Essonne), Georges Tron, poursuivi pour viols et agressions sexuelles par deux anciennes employées municipales, sera jugé devant la cour d’assises de Seine-Saint-Denis en décembre.

Depuis l’affaire Baupin en mai 2016, votre association est davantage sollicitée.

Incontestablement. Nous avons ouvert 179 dossiers en 2016, soit 70 de plus que l’année précédente, ce qui est énorme car nous sommes une petite structure et que les moyens n’ont pas suivi. Et sur les trois premiers mois de 2017, nous avons trois fois plus de dossiers que sur les trois premiers de 2016, avant l’affaire Baupin.

La demande ne décroît pas. Plus de femmes nous saisissent parce que, du fait de la médiatisation du harcèlement sexuel, elles entendent parler de notre association.

Certains milieux professionnels sont-ils davantage concernés ?

Le harcèlement sexuel touche tous les milieux, avec une prédilection pour ceux où un rapport de pouvoir s’exerce. Le milieu médical par exemple. Nous sommes saisis par beaucoup de secrétaires médicales, infirmières, aides-soignantes, qui dénoncent des médecins.

C’est le cas aussi du monde politique. Les collectivités locales sont très concernées. Les petites mairies sont particulièrement à risque, du fait de l’emprise que le maire peut avoir sur tous les aspects de la vie des agents de la municipalité : emploi, logement, etc. Le secteur du nettoyage, les emplois à domicile sont également très touchés.

Les femmes de toutes les catégories sociales sont concernées ?

Les affaires Baupin ou Weinstein remettent en cause les stéréotypes sur les victimes de harcèlement, qui peuvent être des femmes puissantes et célèbres, et pas seulement situées au bas de l’échelle sociale, immigrées, précarisées.

Le risque, c’est de donner une image biaisée. Nous avons affaire à toutes les catégories de femmes, avec une prédominance de celles issues de milieux populaires. Elles ont davantage le réflexe de l’action collective et veulent un procès, là où les cadres vont plutôt se tourner vers un avocat et seront peut-être plus enclines à négocier une transaction avec leur employeur.

Le nombre de plaintes et de condamnations augmente-t-il ?

Le nombre de plaintes est stable à environ un millier par an. Les condamnations restent très rares, moins d’une centaine chaque année. Les parquets considèrent que les faits ne sont pas assez graves pour poursuivre, ou que les preuves sont insuffisantes, alors que nous estimons avoir de très bons dossiers. C’est une question de priorités pénales.

Devant les conseils de prud’hommes, l’entrée en vigueur de la nouvelle définition du harcèlement sexuel en 2012 – elle est beaucoup plus précise qu’auparavant –, n’a pas fait bouger les chiffres, mais elle permet d’obtenir des condamnations d’employeurs qui autrefois n’auraient pas été inquiétés.

Un arrêt de la cour d’appel d’Orléans a par exemple reconnu, en février, l’existence d’un « harcèlement sexuel environnemental ». La victime n’était pas visée directement par les agissements des mis en cause, qui faisaient des commentaires salaces sur les femmes, etc. Cette décision a été très commentée. La prévention du harcèlement sexuel est une obligation légale.

Les entreprises sont-elles plus sensibilisées à la faveur de la médiatisation du sujet ?

Probablement, si l’on en croit le nombre de demandes de formations que nous recevons, principalement depuis l’affaire Baupin. L’essentiel de ces demandes provient encore du secteur public (ministères, collectivités, universités…). Mais de quelques entreprises privées également. En général, ces structures ont eu en leur sein des cas de harcèlement sexuel qu’elles n’ont pas su gérer.

Les organisations syndicales s’y sont également mises depuis quelques années (la CFDT suivie par la CGT, l’UNSA, Solidaires) et elles forment désormais leurs équipes à la prise en charge des victimes.

 

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dimanche 15 octobre 2017

Harcèlement sexuel : avec le hashtag #balancetonporc, des centaines de femmes témoignent sur Twitter

La parole se libère sur les réseaux sociaux. Après que de nombreux témoignages accusant le producteur Harvey Weinstein de harcèlement, d'agressions sexuelles et de viols ont été rendus publics, un hashtag a émergé sur Twitter : #balancetonporc. "Toi aussi, raconte un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot", demande l'internaute à l'origine de la tendance, vendredi 13 octobre.

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Affaire Weinstein

#Balancetonporc : après l’affaire Weinstein, la parole se libère sur Twitter

Après les accusations de harcèlement et d’agressions sexuelles à l’encontre du producteur américain, des Françaises ont décidé de témoigner sur le réseau social.

Le premier tweet #balancetonporc a été publié vendredi 13 octobre. Depuis, des milliers de messages reprenant le hashtag ont envahi Twitter. Alors que le scandale Harvey Weinstein continue de défrayer la chronique – le magnat du cinéma ayant été exclu de l’Académie des Oscars samedi – Sandra Muller, journaliste pour la Lettre de l’audiovisuel, a lancé cet appel à témoignages, incitant les femmes à raconter et dénoncer un harcèlement sexuel dont elles ont été victimes « en donnant le nom et les détails ».

Elle a décidé de montrer l’exemple en relatant, en 140 caractères, les commentaires lubriques d’un ancien patron : « “Tu as de gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit” (...) #balancetonporc ».

Cette libération de la parole intervient après les nombreuses révélations sur Harvey Weinstein, accusé de viols et d’agressions sexuelles. Encore samedi, une cinquième actrice, la Britannique Lysette Anthony, a accusé le producteur américain déchu de l’avoir violée, rapporte le Sunday Times.

Dans le sillage de l’affaire qui ébranle Hollywood, des femmes ont décidé d’élargir le débat, au-delà de l’industrie cinématographique, et de dénoncer des actes odieux sur les réseaux sociaux. Une première initiative avait été lancée par l’écrivaine canadienne Anne T. Donahue, avec le hashtag #MyHarveyWeinstein, le 5 octobre. « Quand avez-vous rencontré VOTRE Harvey Weinstein ? Je serai la première : j’étais une étudiante-stagiaire de 17 ans, et il a insisté pour me masser les épaules pendant que je tapais à la machine », a-t-elle écrit.

Le monde de l’audiovisuel se lâche

Depuis, les témoignages se multiplient sur Twitter et le monde de l’audiovisuel et des médias a particulièrement réagi en France. Toutefois, devant le risque de poursuites pour diffamation, la consigne de départ – donner le nom – a été peu respectée, les tweets n’accablant très souvent que des intitulés, comme « ex-patron » ou « un rédacteur en chef ».

Journaliste radio, @valeria-e raconte son calvaire : « Grande radio, grand chef qui qq années avant avait tenté de me violer, me dit “J’ai pourtant toujours été sympa avec toi” #balancetonporc ».

« “Avec ta voix de chaudasse tu devrais songer à faire autre chose que de la radio, si tu vois ce que je veux dire” #balancetonporc », écrit Linda Achour, journaliste à Montréal.

Les témoignages de stagiaires sont également légion. Anne Denet, aujourd’hui correspondante RMC et BFMTV, raconte : « 1er stage de journalisme à Paris, j’avais 18ans. Le red chef m’embrasse de force. Il venait d’etre jeune papa. #balancetonporc ».

D’autres secteurs sont également ciblés, comme la politique, l’éducation ou l’édition. « #balancetonporc le chef de secteur de chez Hachette qui m’a plaquée contre sa voiture pour m’embrasser de force j’avais 20 ans ! », dit @LifeandChris.

Plus de 5 000 utilisations

Avec plus de 5 000 utilisations, le hashtag #balancetonporc est ainsi devenu, dans la nuit de samedi à dimanche, un des plus fréquents sur Twitter France, derrière #DALS et #ONPC (qui concernent les émissions télévisées du samedi soir « Danse avec les stars » et « On n’est pas couché »). Des personnalités ont notamment apporté leur soutien à cette libération de la parole. L’animateur Mouloud Achour a notamment écrit : « Triste à souhait. Soutien inconditionnel aux victimes. #balancetonporc ».

Ces témoignages, souvent occultés et ignorés car considérés comme banals, ébranlent la communauté Twitter. Les hommes sont nombreux à exprimer leur surprise, leur soutien ou raconter un harcèlement dont ils ont été témoins. Nils Wilcke, journaliste pour Alternatives économiques, raconte : « Une politique en plateau dit : “Je pousse un cri pour l’Europe”. Le directeur de la chaîne, en régie : “Oh oui, cris ma chérie” #balancetonporc ».

D’autres prennent même peur pour le futur de leur progéniture. C’est le cas de Yoann Simboiselle, qui publie « Lire les tweets #BalanceTonPorc, et se mettre à chercher des cours de self-défense pour petite fille d’un an ».

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jeudi 12 octobre 2017

Dix fois plus d’enfants obèses en quarante ans

En 2016, 124 millions de jeunes de 5 à 19 ans dans le monde étaient considérés comme obèses, contre seulement 11 millions en 1975.

Le nombre d’enfants et d’adolescents obèses dans le monde a été multiplié par plus de dix depuis 1975, mais ceux en insuffisance pondérale restent encore plus nombreux, selon une étude publiée mercredi 11 octobre, qui appelle à lutter de front contre ces « deux fléaux » de la malnutrition.

Si les tendances observées ces dernières années se poursuivent, l’obésité juvénile surpassera l’insuffisance pondérale d’ici à 2022, prédisent toutefois les auteurs de cette étude, publiée dans la revue médicale britannique The Lancet.

Toutes les régions du monde sont concernées

En 2016, 124 millions de jeunes de 5 à 19 ans étaient considérés comme obèses, contre seulement 11 millions en 1975, évalue l’étude, conduite par l’Imperial College de Londres et l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Le phénomène concerne toutes les régions du monde. Les pays les plus touchés sont certaines îles de Polynésie (plus de 30 % des 5-19 ans touchés aux îles Cook, par exemple), tandis que ce taux atteint ou dépasse 20 % aux Etats-Unis, en Egypte ou encore en Arabie saoudite. Si cette prévalence semble plafonner depuis quelques années dans les pays riches, elle continue à grimper dans les pays à revenu faible ou moyen.

Le nombre d’enfants et d’adolescents en insuffisance pondérale diminue, lui, lentement depuis 2000 – sauf en Asie du Sud et du Sud-Est et en Afrique du Centre, de l’Est et de l’Ouest.

En 2016, on comptait encore 192 millions d’entre eux en sous-poids modéré ou sévère, ajoutent les auteurs, qui ont analysé des données portant sur 31,5 millions de jeunes dans 200 pays. Les deux tiers habitent en Asie du Sud-Est, notamment en Inde. Un poids trop faible augmente notamment les risques de maladies infectieuses.

L’insuffisance pondérale en ligne de mire

« Il y a toujours besoin de politiques qui encouragent la sécurité alimentaire dans les pays et les foyers à faible revenu. (…) Mais nos données montrent que la transition de l’insuffisance pondérale vers le surpoids de l’obésité peut se produire rapidement », avertit le Pr Majid Ezzati de l’Imperial College de Londres, qui a coordonné leurs travaux.

Le spécialiste de santé environnementale met en garde en particulier contre le risque de « mauvaise transition alimentaire, avec une augmentation des aliments à forte teneur énergétique mais pauvres en nutriments ». « Très peu de politiques et de programmes essayent de rendre accessibles aux familles pauvres les aliments sains, tels que les céréales complètes et les fruits et légumes frais », a-t-il déploré, dans un communiqué accompagnant l’étude.

Cela entraîne des inégalités sociales face à l’obésité et limite les possibilités de réduire ce fardeau, souligne le chercheur.

L’obésité provoque des risques accrus de maladies chroniques, telles que le diabète, et de maladies cardiovasculaires.

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Pourquoi les hommes aiment-ils tant les seins ?

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Aaah, les hommes et les seins, une très longue histoire, qui remonte à des milliers d'années. Déjà, homo sapiens, dans sa caverne, entre autres dessins, dessinait des seins sur les murs. Aujourd'hui, rien n'a vraiment changé. Que ce soit pour vendre un parfum, une voiture ou encore à l'approche des fêtes, les abribus sont régulièrement couverts d'affiches publicitaires mettant la poitrine féminine à l'honneur et en valeur.

Que vous soyez un lecteur ou une lectrice, une chose est d'abord incontestable : les seins font partie de ces attributs féminins les plus admirés et les plus glorifiés à travers les âges. De tous temps, on leur trouve des qualités, qu'lis soient petits ou gros, en forme de poires, de pommes, de citrons ou même de mangues. Et la liste des comparaisons est évidemment encore bien plus longue ! Sans doute parce que chez une femme, c'est le premier attribut féminin qui soit visible de prime abord, sans compter que pendant des siècles, c'était aussi le seul attribut typiquement féminin que les tenues vestimentaires rendaient visibles, dans toutes les couches de la société.

Les seins sont valorisés depuis des millénaires

Cela vient bien évidemment de leur fonction première, l'allaitement des enfants, indissociable de la maternité, d'où d'ailleurs l'expression "sein maternel", que l'on retrouve reprise plusieurs dizaines de fois dans l'Ancien Testament, puis plus tard, dans la littérature, non seulement en Occident mais aussi au Moyen-Orient et en Asie.

Dés lors, nul doute que l'attirance que ressentent les hommes pour les seins est aussi bien innée qu'acquise. Innée, car la recherche du sein pour pouvoir têter est un réflexe chez le bébé, quel que soit son sexe. Acquise, car l'attirance des hommes pour les seins, devenus mâtures sexuellement, les renverrait au souvenir inconscient et enfoui du sein maternel et de la libération d'ocytocine, l'hormone de l'amour et de l'attachement, libérée pendant la tétée. Et si bébé devenu homme n'a en fait jamais têté, c'est à nouveau du côté de l'inné qu'il faut chercher la raison qui l'attire vers les seins de sa partenaire.

Mais à tout cela vient s'ajouter bien évidemment le conditionnement culturel. Une culture, une religion, qui contraindrait les femmes à masquer leur poitrine, non seulement dans leur tenue vestimentaire, mais aussi dans l'alcôve, freinerait en quelques générations l'appétance masculine pour les seins.

Littérature, peinture, sculpture, cinéma : les seins sont partout

À l'inverse, et en particulier en Occident, peinture, sculpture, littérature, puis plus tard, la mode vestimentaire, et pas seulement la lingerie, mais aussi celle des vêtements de tous les jours, ont presque toujours mis en en valeur la poitrine féminine. Pour ceux qui en douteraient, il n'y a qu'à revoir quelques tableaux des grands maîtres de la Renaissance, puis les images des pin-ups apparues dans les années 40 et qui pendant plusieurs décennies ont symbolisé la femme idéale, tant aux États-Unis qu'en Europe. Au XVIIe comme au XXe, les seins ne sont jamais très couverts, ni non plus masqués par le décor, ou un quelconque objet ou accessoire.

L'apparition du bikini sur les plages après-guerre, rapidement adopté par les femmes, puis, à la fin des années 60, le passage au monokini et donc aux seins nus sur la plage, n'ont fait que renforcer les seins dans leur rôle premier de symbole de la féminité.

Ajoutez à cela la publicité, qui utilise le corps féminin, et bien souvent, la poitrine, pour vanter les mérites d'un produit ou simplement attirer l'attention du consommateur.

Saupoudrez le tout de milliers de scènes de cinéma qui, sans pour autant être interdites aux - de 12 ans, laissent apparaître des corsages entrouverts, quand les seins ne sont pas tout simplement montrés sans détour. On en trouve même dans des dessins animés pour enfants...

Terminez avec les publicités de lingerie qui apparaissent régulièrement sur les panneaux publicitaires 4x3, au dos des bus ("Regardez-moi dans les yeux, j'ai dit... les yeux" demandait Eva Herzigova en 1994), ou maintenant sur une page d'ordinateur ou de smartphone, en plein milieu de la lecture d'un article sur le budget 2018 ou sur la politique étrangère de Donald Trump. Et vous comprenez aisément pourquoi les hommes sont programmés génétiquement et conditionnés socialement pour aimer les seins...

Les seins, zone érogène à ne pas oublier

On en oublierait presque d'écrire ici que les hommes, du moins les plus attentionnés ou les plus habiles, ont aussi compris qu'il s'agit d'une zone érogène particulièrement sensible chez les femmes. Et que des préliminaires amoureux n'en sont que plus réussis si l'on prend le temps de s'attarder sur les seins en les caressant et les embrassant, et plus, si affinités.

En résumé, vous l'avez compris, les raisons pour lesquelles les hommes sont attirés par les seins sont nombreuses, aussi bien héritées de l'histoire de notre évolution, que déterminées par notre éducation et notre civilisation. Autant de bonnes raisons pour les mettre en valeur, Mesdames, soit raisonnablement, dans vos tenues vestimentaires au quotidien, soit audacieusement lors de vos dîners en amoureux, soit follement avant de passer dans l'alcôve...

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lundi 9 octobre 2017

Les cafés piratés par les free-lances

Par Nicolas Santolaria - Le Monde

Au café du commerce, les conversations de comptoir n’ont plus la cote, progressivement étouffées par une colonie de travailleurs planqués derrière leur MacBook.

Aller boire un café dans un bar en journée vous expose potentiellement à ce spectacle laborieux : face à vous, des rangées de MacBook éclairent de leur lumière bleutée les nuques inclinées vers les écrans, laissant parfois apparaître dans un clair-obscur de manga les courbes moelleuses d’un muffin. Mutique, chacun est concentré sur son ouvrage, d’où sortira un bout de dialogue pour une série à la mode, un slogan publicitaire pour une crème de jour, des lignes de code pour une application mobile. Le silence est parfois si pesant que vous vous demandez si vous n’avez pas été téléporté par erreur dans le tympan de Beethoven.

« OH, TU VAS LA METTRE EN VEILLEUSE, JEAN-JACQUES BOURDIN, Y EN A QUI BOSSENT, LÀ ! »

L’effet contaminant de cette routine productive a transformé en profondeur le climat des bars, au point de dévitaliser ces foyers de vie sociale jadis dévolus à une forme de joyeuse cacophonie démocratique. Est-ce bien en ce lieu que l’on pouvait, il y a peu encore, débattre en braillant du problème des tomates qui « n’ont plus de goût », des radars qui « nous piquent notre pognon » et des enfants « qui ne disent pas bonjour » ? Là où elles faisaient de vous un polémiste de comptoir reconnu, vos vociférations risquent aujourd’hui de recevoir un écho bien moins enthousiaste, du genre : « Oh, tu vas la mettre en veilleuse, Jean-Jacques Bourdin, y en a qui bossent, là ! »

Il faut vous rendre à l’évidence, le zinc où vous aviez vos habitudes n’est plus que marginalement dévolu à la convivialité depuis qu’il a été envahi par les moofers, chatoyant acronyme anglo-saxon signifiant mobile out of the office workers. Ces free-lances nomadisés dont le rêve ultime est de réussir à s’asseoir à côté d’une prise de courant n’ont que peu de chose à voir avec la tradition existentialiste du travail dans les cafés, dont Sartre fut un ardent promoteur. Là où le philosophe se nourrissait de l’ambiance du lieu pour épaissir l’argumentaire de L’Etre et le Néant, le moofer a au contraire tendance à s’en abstraire par la magie ubiquitaire de la connexion Internet. Il est donc là sans y être, tel un figurant néantisé investi a minima dans la théâtralité du lieu.

Piratage des lieux de vie

Dans son ouvrage Microcapitalisme. Vers un nouveau pacte social (PUF, 216 pages, 14 €), François-Xavier Oliveau montre que l’entreprise, en tant qu’héritière des modes de production centralisés du XIXe siècle, est aujourd’hui concurrencée par ces unités unicellulaires aux coûts fixes réduits, qui ont méthodiquement opéré un piratage des lieux de vie.

Ayant saisi l’ampleur de la menace, certains cafetiers coupent désormais le Wi-Fi ou interdisent les ordinateurs portables pour tenter de préserver une forme de chaleur humaine indispensable à la bonne tenue de la biodiversité sociale. Pour limiter les effets de cette mutation, peut-être faudra-t-il, d’ici quelques années, réintroduire artificiellement de volubiles piliers de comptoir dans ce qui était jusqu’alors leur habitat naturel. Là où elle était une évidence accueillante, la phénoménologie bruyante du café du commerce est désormais un combat à mener.

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samedi 7 octobre 2017

Viens chez moi, j’habite dans une galerie

Par Catherine Rollot

Loin de l’ambiance guindée des musées et des vernissages, six façons d’accéder aux créateurs et à leurs œuvres comme à la maison.

Organiser une expo chez soi, ouvrir sa maison de campagne à un artiste en résidence, louer des œuvres d’art… De nouvelles initiatives voient le jour pour rapprocher les amateurs des artistes.

Héberger un artiste ­en résidence

Le calme de la campagne girondine, le charme des vieilles pierres, la chaleur d’un grenier aménagé de 40 m2, des chevaux à la porte… Un écrin de verdure pour créer en toute tranquillité. Voilà ce que propose Marina Bellefaye, Parisienne heureuse propriétaire d’une maison de famille, à un artiste en recherche « d’une bulle », « d’un environnement inspirant ». « Mes amis me disaient souvent : “Qu’est-ce qu’on se sent bien ici, ça donne envie d’écrire, de peindre” », se rappelle la jeune femme, ancienne étudiante aux Beaux-Arts actuellement en formation en art-thérapie. Depuis deux ans, amis, amis d’amis puis parfaits inconnus recrutés sur la plate-forme Hostanartist se sont succédé chez elle pour une ou deux semaines de résidence.

« Il existe très peu de lieux accessibles pour les jeunes artistes, et les échanges entre créateurs et amateurs d’art se limitent souvent aux vernissages. Or beaucoup de gens sont intéressés par le processus de création », estime David Guez, plasticien et cofondateur, avec la commissaire d’exposition Anne Roquigny, d’Hostanartist. La plate-forme de petites annonces, soutenue par le ministère de la culture et la région Ile-de-France, espère contribuer à « instaurer de nouvelles relations entre les artistes et le monde ». Qui sont ces particuliers, apprentis mécènes, qui se lancent dans l’aventure ? Souvent « des artistes eux-mêmes, amateurs d’art, des “profils Télérama” », résume David Guez.

Ici, pas de transactions (si ce n’est, parfois, une contribution de quelques euros pour couvrir les frais d’électricité, d’eau, etc.). En contrepartie, les artistes s’engagent à donner une œuvre, un texte, à proposer une performance. La trace du séjour peut aussi être plus immatérielle. Mais l’expérience n’en est pas moins enrichissante, témoigne Marina Bellefaye, qui a vu combien les discussions, voire la simple présence de créateurs, ont nourri son propre travail, dans une émulation bénéfique.

Hostanartist.com

Organiser une expo à la maison

Permettre à de jeunes artistes d’accéder à une petite visibilité, de présenter leur travail, telle est aussi la démarche de Françoise Nowak, coach vocal qui a ouvert gratuitement son vaste appartement parisien à Juliette Lamarca, une peintre rencontrée dans un réseau d’entrepreneurs. Le temps d’une soirée, ses 120 m2 se sont transformés en cimaise pour une dizaine de toiles. « J’ai la chance d’avoir un bel espace, autant en faire profiter une artiste dont j’apprécie le travail », raconte Françoise Nowak. Proches et connaissances ont été conviés. Seule consigne : apporter quelque chose à boire ou à manger. Juliette Lamarca a vendu deux tableaux pendant la soirée.

Séjourner dans un appartement-galerie

Parce qu’elle n’avait ni les moyens ni le carnet d’adresses pour ouvrir une galerie, Marion Hermitte a décidé de fusionner hébergement quatre étoiles et ­galerie d’art contemporain. Depuis quatre ans, cette photographe et plasticienne trentenaire propose à la location un appartement meublé de 70 m2, situé dans un ancien hôtel particulier du 6e arrondissement de Marseille, à deux pas du Vieux-Port (de 120 à 160 euros la nuitée, selon la saison, pour deux nuits minimum). Moulures, cheminée en marbre, colonnes et œuvres exposées font le charme de cette « galerie d’art à vivre ».

« Je rêvais d’un espace culturel différent », confie la jeune femme, qui a elle-même connu la difficulté de trouver des lieux d’exposition intimistes et de qualité. Aujourd’hui, elle vit de son invention : « Grâce aux revenus de l’activité chambres d’hôte, j’ai pu fonctionner au coup de cœur, avoir une programmation libre et toucher deux clientèles, celle qui vient d’abord pour l’hébergement, et qui découvre et achète parfois, et celle des amateurs éclairés ou collectionneurs, intéressés par l’exposition d’artistes émergents ou reconnus. » Quand le lieu n’est pas loué, soirées de vernissage et visites sur rendez-vous sont organisées. Toutes les cinq semaines sont exposées de nouvelles œuvres, de la sérigraphie tout petit format, à 40 euros, jusqu’à des pièces pouvant atteindre 9 000 euros. La plupart des ventes se situent entre 1 000 et 1 500 euros, dont 40 % reviennent à la galeriste – ce qui est un peu en dessous des commissions pratiquées habituellement.

Lappartement-marseille.com

S’inscrire à un club

Avant-premières, visites privées d’ateliers, rencontres avec des artistes, parcours commentés par un expert d’exposition… des privilèges de VIP pour quelques dizaines d’euros par mois. Partant du constat que pousser les portes d’une galerie reste intimidant pour de simples amateurs et que, faute de temps, les Parisiens ne profitent pas toujours de l’abondante offre culturelle, plusieurs start-up proposent de faciliter l’accès au monde de l’art contemporain dans la capitale. Moyennant un abonnement à la carte (de 30 à 180 euros mensuels selon les offres et la durée de l’engagement), Barter ou CultureSecrets sélectionnent et proposent des événements culturels en petit comité. Les membres de ces nouveaux clubs apprennent ainsi à déchiffrer les codes d’un milieu artistique et s’initient à la création contemporaine. Entre happy few… La démocratisation de l’art n’est pas à un paradoxe près.

Barter-paris.com Culturesecrets.com

Louer une œuvre

Pour certains, prendre son petit-déjeuner devant une toile est devenu un plaisir quotidien, grâce à une offre nouvelle de location d’œuvres d’art en ligne. Le système, longtemps réservé aux entreprises, tente une percée chez les particuliers, reprenant l’idée des artothèques, un concept né en Allemagne au début du XXe siècle et qui s’est démocratisé en France dans les années 1980.

Ces bibliothèques d’art qui prêtent gravures, sérigraphies, photographies, moyennant un abonnement de quelques dizaines d’euros par an, ont connu des fortunes diverses, souvent par manque de financement. Il en reste une quarantaine, dont certaines disposent d’une collection de plusieurs milliers de pièces, comme à Caen (Calvados) ou à ­Limoges (Haute-Vienne). « Le prêt d’œuvres permet de libérer les têtes, de s’éveiller à l’art, de tisser un lien intime sans pour autant posséder », estime Catherine Texier, à la tête de la Fédération des professionnels de l’art contemporain et coprésidente de l’Association de développement et de recherche sur les artothèques. « Et cette belle idée est plus que jamais d’actualité, à l’heure où l’acquisition n’est pas le but ultime pour toute une génération. »

Depuis six mois, Philippe Crozet et sa compagne profitent dans leur nouvel appartement de deux tableaux figuratifs, loués sur le site L’Œuvre et l’Atelier. Cette galerie d’art en ligne, créée par l’entrepreneur Jean-Philippe Rouyer il y a un an et demi, propose une sélection d’une vingtaine de jeunes talents reconnus – qui ont souvent déjà exposé ou remporté un prix. Pour trois ou six mois, à raison de 30 euros mensuels, ce système permet de changer de décor mais aussi de tester en grandeur nature des tableaux chez soi avant, éventuellement, de se les offrir.

Lœuvreetlatelier.com

Acheter en indivision

De nouveaux passionnés qui ne veulent ni accumuler ni spéculer se lancent dans la constitution d’une petite collection acquise en commun. Emilie Flory a accompagné et participé à un de ces groupes. Pendant cinq ans, huit personnes de 33 ans à 73 ans – retraités, enseignants, chefs d’entreprise ou sans profession – ont acheté en indivision une vingtaine d’œuvres d’art. « La moitié des membres de ce collectif baptisé Esperluette n’avait jamais pensé pouvoir acquérir une œuvre, ni même osé franchir le seuil d’une galerie, explique la commissaire d’exposition indépendante. Tous les mois pendant cinq ans, chacun a mis au pot 40 euros. A charge pour moi d’acheter de la céramique, de la gravure, de la sérigraphie, des petits formats en peinture… », poursuit-elle.

Les acquisitions ont tourné dans les maisons des uns et des autres jusqu’à la constitution d’une petite artothèque privée. Cette formidable aventure collective s’est achevée il y a quelques semaines avec le partage de la collection. « C’était le contrat de départ. Nous avons fait des lots de valeurs plus ou moins égales, chacun a dit ses préférences, et il n’y a eu aucun tiraillement », raconte Emilie Flory, qui cherche à réitérer l’expérience avec un autre groupe. Le plus dur a finalement été de faire comprendre à la banque qu’ils acquéraient en indivision de l’art et non de l’immobilier.

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Paris: Les rats n'en finissent plus de ronger les jardins et les rues de la capitale

rat dans paris

URBANISME Plusieurs squares, parcs, et jardins ferment à Paris, victimes de la prolifération des rats. Un nouveau plan d’action ciblé vient d’être mis en place…

La Ville de Paris veut trouver une solution de grande envergure pour dératiser les rues et les parcs de la capitale. — R.Lescurieux

Le nombre des rats à Paris est estimé à 4 millions.

Les rongeurs, qui se régalent des poubelles, prolifèrent, les parcs ferment et la Ville de Paris peine à venir à bout de l’invasion.

Un nouveau plan d’action ciblé est lancé en cette fin d’année 2017, alors que certains maires d’arrondissement dénoncent l’inaction de la Ville de Paris et réclament des actions coups de poing.

Et encore un ! Après la place du Maréchal-Juin ou la Promenade-Pereire, le square des Batignolles, dans le XVIIe arrondissement, est fermé jusqu’au 22 octobre. Comme dans la plupart des espaces verts parisiens, les rongeurs y ont petit à petit élu domicile. Une des principales causes de cette prolifération ? La présence de déchets alimentaires dans les poubelles, mais aussi en dehors…

« Moins de déchets, moins de rongeurs »

Sacs plastiques et détritus laissés à même le sol sont sources de nourriture abondante pour les rongeurs. « S’il est impossible de les éradiquer, il faut en tout cas limiter leur présence en réduisant notamment les déchets », déclare Sylvie Petit, qui travaille pour le nouveau service parisien de santé environnementale (SPSE).

La Ville de Paris, qui ne cesse de déclarer la guerre aux rats, appelle donc cette fois les habitants à « ne surtout pas les nourrir ». « Une surveillance de chaque individu ne peut être cependant possible, explique Geoffroy Boulard, maire LR du XVIIe arrondissement, qui a mis la question des rongeurs à l’ordre du jour de sa réunion publique, mercredi soir. Seules certaines identifications permettront de dissuader les coupables nourrisseurs. »

Pour faire face à ce problème récurrent, Geoffroy Boulard se dit prêt à voir « le XVIIe devenir une zone pilote dans l’expérimentation de nouvelles méthodes et de vigilance concernant les conséquences sanitaires qu’entraîne l’invasion des rongeurs ».

Paris a lancé plus de 1.800 opérations de dératisation

Jusque-là, « les différentes interventions menées dans la ville lumière n’ont pas été assez efficaces », estime de son côté Florence Berthout, maire LR du Ve arrondissement, concerné par l’invasion des rats. « Leur présence devient étouffante », ajoute l’élue qui pointe un certain laxisme du côté de la mairie de Paris. « Il faut des actions coup de poing. Pas uniquement fermer les espaces verts un par un, mais trouver une solution de plus grande envergure. »

Reste les chiffres. La Ville de Paris a réalisé plus de 1.800 opérations de dératisation depuis le début de l’année. Au menu, pose d’appâts dans les espaces verts, grillages au-dessous des bouches d’égouts, containers à la place des poubelles à sacs plastiques. Mais rien ne résiste aux rats.

Un nouveau plan ciblé, lancé en coordination dans tous les arrondissements, va donc être déployé à grande échelle afin de contrer la prolifération des rongeurs. Parmi les objectifs : empêcher les rongeurs de sortir des égouts, les éliminer dans les sous-sols d’immeubles, reboucher les terriers, ou encore poser des boîtes sécurisées contenant des appâts à base d’anticoagulants dans les parcs.

« Stoppez le génocide des rats »

Face à la souffrance que peut endurer le rat en raison de l’utilisation de certains produits, une opposition se fait entendre. Une pétition Stoppez le génocide des rats tourne d’ailleurs dans Paris, elle a déjà rassemblé plus de 25.000 signatures.

Dans tous les cas, il semble à présent impossible de faire reculer cette invasion, devenue une sorte de combat permanent. Et la cohabitation entre Parisiens et rongeurs devrait durer, le nombre des rats dans la capitale étant estimé à 4 millions.

Pour tout signalement concernant les rongeurs, la Ville invite la population à contacter ses services : spse.dfas@paris.fr.

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vendredi 6 octobre 2017

Si à 11 ans on a pas un sweat Supreme, c’est qu’on a raté sa vie

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Par Caroline Rousseau - Le Monde

Ils n’ont pas même passé le brevet des collèges, mais sont hyper affûtés quand il s’agit de mode. Ces jeunes achètent ou revendent à prix d’or tee-shirts ou sweats issus de collaborations entre marques de streetwear pointues et grands noms du luxe.

En 2017, il arrive que des gosses de 12 ans qu’on habille encore chez H&M et Decathlon demandent un matin devant leur bol de céréales : « C’est quoi déjà, maman, la marque avec le cœur et les yeux ? » S’ils posent la question, c’est souvent que maman sait de quoi il retourne ; en l’occurrence, la ligne Play de la marque japonaise Comme des Garçons.

Ce qui ne l’empêche pas de s’étrangler avec sa tartine, car maman sait aussi que 90 % des gens de sa propre génération ignorent qui est Rei Kawakubo – la créatrice à succès de Comme des Garçons, icône discrète à la veille de ses 75 ans –, et que cette culture de mode-là est réservée à une bande de snobinards urbains qui pour moitié ont découvert la griffe il y a dix ans sans avoir jamais entendu parler de l’école japonaise des années 1990 et de sa révolution stylistique…

C’est peut-être à ce moment précis, en répondant à l’amateur de Chocapic prépubère que « c’est une marque fantastique mais très chère » (cardigan en laine noire à logo cœur rouge brodé = 450 €), qu’il faut commencer à s’inquiéter. Car il y a fort à parier que la prochaine étape sera la suivante…

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Cinq heures de queue

Le 30 juin, pour commercialiser les pièces créées en collaboration avec la marque de skate new-yorkaise Supreme, et présentées lors des défilés de janvier (puis largement relayées par les réseaux sociaux), Louis Vuitton ouvrait un magasin éphémère au numéro 10 de la rue Boucher à Paris ainsi que dans de nombreuses villes étrangères. Mais l’exemple français reste unique : prévu pour durer un mois, le pop-up store fermera ses portes quarante-huit heures plus tard, totalement dépassé par son succès. Dans la queue interminable, des branchés avec sac à dos et capuche, quelques filles et, surtout, de très jeunes gens… Une présence en masse qui illustre l’inéluctable et récent rapprochement des adolescents et du luxe.

« Certains avaient campé la veille pour avoir un ticket [et revenir le lendemain avec le sésame pour pénétrer dans la boutique], d’autres ont mis leur réveil à 5 heures le jour J…, raconte Luca, 15 ans. Moi, je l’ai fait sonner à 7 h 30, j’y suis allé avec ma marraine. On est arrivé à 9 heures et j’ai eu un ticket pour le jour même. Y avait beaucoup de sécurité et de monde. C’est tellement long… On a le temps de se rendre compte que c’est ridicule de faire cinq heures de queue. »

Deux mois et demi après l’événement, Luca est là, chez lui. On a calé un rendez-vous un lundi après la sortie du lycée et avant l’arrivée du prof particulier. « Vous voulez que je vous montre ? », demande le garçon sans fanfaronner. Dans l’appartement familial du 15e arrondissement, le chat s’éclipse quand il pose sur la table les « items » qu’il a réussi à acheter ce fameux jour de juin.

Le packaging est celui de Vuitton. Les deux boîtes en carton safran impérial contiennent l’une un portefeuille en cuir Épi (l’un des classiques de la maroquinerie maison) frappé du mot Supreme et l’autre un petit foulard monogrammé LV X Supreme. Luca a aussi gardé son ticket, le no 272, presque aussi précieux que le reste de son butin.

La revente ? Un jeu d’enfant !

Les produits sont neufs. Les boîtes ont encore leur ruban. Il explique qu’il s’intéressait déjà à Supreme, marque culte du streetwear américain, avant que l’ouverture de leur première boutique à Paris, rue Barbette, dans le 3e arrondissement, ne fasse le buzz l’année dernière. « Mais avant j’achetais pour porter, maintenant j’achète pour revendre. Je me demande si j’ai pas trop tardé là, mais, bon, le portefeuille je l’ai payé 475 euros et je pensais en tirer 2 000. Le foulard à 200 euros, peut-être 700. »

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Pour la revente généralement (« resell » dans le jargon, ou « flip », pour bien signifier la bascule), cela se fait directement à la sortie du pop-up store, sur le trottoir, ou un ou deux jours plus tard par l’intermédiaire de groupes Facebook spécialisés ou encore dans une boutique de dépôt-vente comme Afterdrop, rue Tiquetonne, à Paris. Les plus vieux préfèrent les sites comme Vestiaire Collective, sur lequel on a tout de même vu passer des pulls, gilets, sweats Louis Vuitton × Supreme à 10 500 euros. On peut attendre aussi, comme Luca, que les autres fassent leur business et sortir du bois plus tard. Ça a l’air simple. Un vrai jeu d’enfant.

« LE PORTEFEUILLE JE L’AI PAYÉ 475 EUROS ET JE PENSAIS EN TIRER 2 000. LE FOULARD À 200 EUROS, PEUT-ÊTRE 700. » LUCA, 15 ANS

Des enfants, d’ailleurs, il y en avait plein, dimanche 10 septembre, au salon Sneakerness, l’événement de street culture qui tourne dans les grandes villes du monde. On y vend et achète des baskets collector, de grosses parkas et des sweat-shirts à capuche de seconde main en écoutant des DJ mixer et en buvant un cool drink sous un faux palmier. Là, même s’il y a du monde, pas besoin de faire cinq heures de queue. Au sous-sol de la Cité de la mode et du design, où se tenait cette « convention », il suffisait de répondre à la question posée sans préambule : « carte ou espèces ? », et de s’acquitter de 9 euros pour obtenir son bracelet d’entrée.

À l’intérieur, des gamins par grappes de deux ou trois courent dans les allées comme s’ils allaient louper l’affaire du siècle face à des pros qui ont pignon sur rue (les resellers se multiplient dans les grandes villes et sur le Web) ou face à des brocanteurs nouvelle génération venus écouler leur stock de collectionneurs éclairés. Vendeurs et acheteurs ont entre 35 et… 11 ans bien tassés. De grands et de très jeunes enfants qui semblent dealer des sneakers et du textile en fins connaisseurs un peu blasés.

« Un hoodie et des baskets, c’est jeune ou c’est vieux ? »

Chaï Boun, 26 ans, petit bonnet bleu, lunettes rondes et banane portée en bandoulière bien serrée en travers du torse a le sourire. Il est venu donner un coup de main à un ami qui tient un stand. L’ex-étudiant de l’Institut français de la mode (IFM), promotion 2016, dont le mémoire s’intitulait « Sport : une révolution pour la mode ? », adore tout ça… Les fringues, la mode, le luxe, le streetwear.

« Hier, sur le stand, on avait un tee-shirt Supreme, le classique, sauf que le box logo [grand rectangle imprimé sur la poitrine avec la marque inscrite à l’intérieur] n’était pas rouge et blanc mais avait les couleurs de Gucci. Un garçon de 13 ans le voulait. Il n’a pas demandé le prix, alors je lui ai quand même dit qu’il était à 1 500 euros. Il avait les sous », raconte Chaï, pas plus surpris que ça au milieu de centaines de tee-shirts de la marque new-yorkaise soigneusement glissés sous des housses en plastique de pressing et vendus entre 150 et 500 euros la pièce contre une quarantaine d’euros l’unité en boutique. Eh oui ! ce modèle-là, on ne le trouve plus nulle part…

« HIER, SUR LE STAND, ON AVAIT UN TEE-SHIRT SUPREME. UN GARÇON DE 13 ANS LE VOULAIT. JE LUI AI QUAND MÊME DIT QU’IL ÉTAIT À 1 500 EUROS. IL AVAIT LES SOUS. » CHAÏ BOUN, EX-ÉTUDIANT DE L’INSTITUT FRANÇAIS DE LA MODE

Que les gosses cherchent à se distinguer, à exister en portant quelque chose de cool ou d’original, à prendre confiance en eux en étant reconnus par leurs pairs, à appartenir à une chapelle grâce à un logo ou un signe graphique fort… c’est vieux comme la mode. Qu’ils soient surinformés grâce aux réseaux sociaux (merci Instagram), cela se conçoit aussi. Mais que les jeunes qui s’intéressent à toutes ces marques pointues ou inabordables n’aient pour la plupart pas encore passé le brevet des collèges est un phénomène assez récent.

Devant un Coca et un smoothie au cassis, un expert du secteur, qui observe les transformations de la mode depuis trente ans, accepte d’évoquer le sujet, uniquement sous couvert d’anonymat. « Il n’y a plus de silhouette de jeune ou de vieux. Un hoodie et des baskets, c’est jeune ou c’est vieux ? Les lycéens portent des pantalons de costard et les banquiers des baskets… Jeff Koons l’artiste en costume, Zuckerberg le patron en claquettes et tee-shirt. Certaines marques de mode masculine font aujourd’hui la plus grande part de leur chiffre d’affaires grâce aux baskets », explique ce spécialiste du secteur. Il démontre avec force arguments que ce qu’on appelait le streetwear ne sert plus à rien en tant que style distinctif, que c’est devenu le basique du vestiaire. Le luxe s’y est mis depuis pas mal de temps maintenant.

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Les 13-18 ans, un nouveau continent

À la base, le but des grandes maisons était de vendre un vestiaire plus décontracté aux quadras dont les goûts évoluaient. Elles ont aussi embauché des designers d’à peine 30 ans. En rajeunissant leur staff et leur style, elles ont par ricochet intéressé les étudiants, puis les lycéens et maintenant les collégiens. Et sont en ce moment en train de se rendre compte de l’enjeu. Cette cible adolescente devient un nouveau marché.

« Avant, la croissance du luxe était possible grâce à une conquête géographique : la Chine, la Russie, le Moyen-Orient, le Brésil étaient dans le viseur avec des succès contrastés, mais c’était le moyen de faire grossir le chiffre. On a atteint les limites de cette expansion géographique, la conquête, désormais, est démographique. »

Le nouveau continent, ce sont les 13-18 ans, qui n’intéressaient pas trop le luxe jusque-là, car il était entendu que cette population dépendait financièrement de ses parents. « Faux !, poursuit notre expert. Aujourd’hui, et depuis l’arrivée d’eBay (comme par hasard partenaire de Sneakerness), ils revendent leurs livres, leurs jeux, les vêtements qu’ils ne mettent plus… Ils ont trouvé une source de revenus. »

Et le moyen de la faire fructifier en faisant la queue des heures pour un tee-shirt un peu rare qu’ils revendront le triple. L’économie parallèle de la « seconde main » est leur terrain de jeu favori. Une économie que certains comparent au deal de cannabis par son aspect « commun » ou au marché de l’art par son côté « averti », au courant de la cote de chaque créateur.

La pénurie, une stratégie

« Tous les six mois, on dit que Supreme n’est plus cool, mais tu peux passer devant le magasin. Ils sont tous là à attendre en espérant entrer », fait remarquer Chaï Boun. La marque lancée en 1994 a trouvé comment faire de ses molletons et jerseys des pièces aussi précieuses que des cachemires numérotés : elle les distribue au compte-gouttes – très peu d’exemplaires par modèle et de nouveaux arrivages chaque jeudi à midi, « sachant qu’à 12 h 01 y a plus rien, explique Luca, tout part en trente secondes, y en a même qui utilisent des bots (logiciels qui permettent d’acheter à leur place) ». Elle génère elle-même la pénurie, donc le manque, donc l’envie, donc la surenchère.

S’aventurer un dimanche en fin de journée rue Barbette, second magasin Supreme à avoir ouvert en Europe après Londres, est une expérience en soi. Derrière un cordon de sécurité, dans cette rue déserte du Marais, neuf personnes s’agglutinent, quinze minutes avant la fermeture du magasin, autour du videur-vigile-vendeur en tendant leurs portables avec sur l’écran la photo de la pièce qu’elles sont venues chercher.

Aussi aimable que le physionomiste d’une boîte branchée, il répond en français et en anglais : « Non, on l’a plus, non celui-là non plus. Il ne reste que du vert de toute façon. Today, green, only in green. Mais là on va fermer, on ne rentre plus. »

Un peu en retrait, un père (anglais ? américain ?) regarde si ses deux filles d’à peine 18 ans parviennent à leurs fins. L’une des deux obtient un « yes, this one, we got it ». Elle sautille et sera la seule à pouvoir entrer une fois que papa aura sorti sous le nez du vigile-vendeur deux billets de 200 euros prouvant qu’elle a les moyens de ses ambitions.

Tout le monde se déteste

Si Supreme est passé maître dans l’art de gérer sa rareté et ses collaborations, elle n’est pas la seule marque à trouver grâce aux yeux des jeunes gens. Inutile de donner une liste précise de celles qu’ils adulent, elle serait obsolète au moment de la parution, mais les solides Nike, Adidas, Champion, The North Face, Carhartt, Fila tiennent bien le choc face à Comme des Garçons, Gosha Rubchinskiy, Vetements, Pigalle, Hood by Air (que son créateur Shayne Oliver vient d’arrêter pour prendre la direction artistique de Helmut Lang), ou les tauliers du streetwear que sont Thrasher, Bape, Palace (enfin, ça dépend des semaines), etc. Du pointu, du cool, du style en barre.

Enfin, si les fringues le sont (cool), l’ambiance, elle, ne l’est pas toujours… Difficile de se faire confirmer les rumeurs de gamins rackettés à la sortie du pop-up store Vuitton. Mais Luca a bien senti la tension pendant qu’il faisait le pied de grue avec sa marraine.

« Le stress et l’énervement montent très vite, côté vigiles comme côté clients, dit-il. Le problème, c’est que certains revendaient le ticket qu’ils avaient fini par obtenir. Mais ceux qui les achetaient, et qui poireautaient quand même, se faisaient refouler car ton numéro est associé à ton identité sur iPad ; donc, si t’as pas le passeport qui correspond au ticket, tu rentres pas. En plus, les vendeurs ont fait une pause-déjeuner alors que 1 000 personnes attendaient sous la pluie… Franchement, ils auraient pu sauter le repas ou se faire remplacer, quoi ! »

À Sneakerness, quelques participants lâchent en baissant la voix que, dans ce petit milieu de la street culture, tout le monde se déteste, se méfie, craint d’être volé par plus cool et plus malin que soi. En gros, si jadis on avait peur d’entrer dans une boutique de l’avenue Montaigne, maintenant on flippe en arrivant chez Supreme. « On est mal traité, reconnaît Luca, dont le constat est corroboré par les commentaires des clients sur le site de la marque. Y a une personne sympa à l’intérieur ; c’est la seule qui te répond quand tu dis bonjour. Moi, je suis un peu négatif sur Supreme, mais comme y a des rappeurs et des célébrités qui en portent… Si j’en prends, j’ai de la marque connue sur moi, c’est bien. Pour 150 euros maximum en prix boutique, ça va. »

« Le rock d’aujourd’hui, c’est le rap »

Le prof particulier est arrivé. Il patiente avec le père de Luca dans la cuisine en sirotant un café pendant que son élève parle TVA, frais de port, prix « retail ». Grâce à Instagram, le lycéen est au courant de tout ce qui sort et du moindre bout de tissu porté ou lancé par les rappeurs ou modeux Kanye West, Virgil Abloh ou Travis Scott. C’est à celui qui sera le plus vite au courant de qui fait quoi et quand…

Pourtant, toutes les marques qui ont la cote auprès de ces collégiens, lycéens et étudiants vendent les mêmes produits. Au doigt mouillé, on est tenté de penser que rien ne ressemble plus à un sweat-shirt blanc à capuche qu’un autre sweat-shirt blanc à capuche.

Les quadras et quinquas se rappelleront peut-être que, lorsqu’ils étaient adolescents, le placard d’un amateur de new wave ne ressemblait pas du tout à celui d’un fan de ska. Aujourd’hui, être à la mode pour un garçon de 14 ans, c’est forcément porter les mêmes fringues que son voisin de cantine (la panoplie sweat-shirt - tee-shirt - baskets) en se distinguant uniquement par le logo, la marque, le graphisme du tee-shirt, la couleur et le modèle de baskets.

La faute à la musique dont s’inspire toujours la mode. « Le rock d’aujourd’hui, rappelle Chaï, c’est le rap » ; donc un seul style musical et vestimentaire prévaut désormais, celui qui vient de la rue, de la musique, du sport : celui des rappeurs. Ces grands mecs un peu bégueules qui fricotent avec les maisons de luxe, quand ils ne s’appellent pas comme elles (cf. Gucci Mane), et depuis peu avec les créateurs ultrapointus dont certaines rédactrices de mode ont encore du mal à épeler le nom.

Le mariage du luxe et du rap

On retrouve Chaï au lendemain de Sneakerness, à la terrasse d’un café de la rue du Temple. Il a demandé si son ami Moriba-Maurice Koné, 30 ans, lui aussi diplômé de l’IFM (promotion 2012), avec un mémoire titré « Le blogging de mode comme pont entre streetwear et couture », et qui a depuis lancé sa propre marque, Applecore, pouvait se joindre à la conversation. Ils font ça souvent tous les deux : parler du rap et du hip-hop comme vecteurs de mode et comparer à l’infini les apports de Hiroshi Fujiwara, Pharrell Williams, Kanye West, Virgil Abloh, Hood by Air ou Verbal au streetwear d’aujourd’hui.

À les écouter, ce rapprochement de la mode pointue, du luxe et du rap (comme style vestimentaire) doit beaucoup à A$AP Rocky. « Il a fait le grand écart comme peu de gens avant lui », certifie Moriba. Un pied chez Dior, l’autre chez Gucci, le rappeur-producteur, beau gosse né à Harlem en 1988, a, dans son album Long. Live. A$AP, en 2013, fait paraître le titre « Fashion Killa », dans lequel, selon les deux passionnés, il « valide » les créateurs et les marques « rien qu’en les citant ». Anna Wintour, la rédactrice en chef du Vogue américain, peut prendre sa retraite.

S’il fait rimer Nirvana avec Dolce & Gabbana, sa shopping-list ne se limite pas aux enseignes connues et démontre une connaissance assez fine des calendriers des Fashion Weeks… Damir Doma, Thom Browne, Rick Owens, Raf Simons… Le gamin connaît bien sa leçon de mode. Après ça, on a vu Pharrell Williams traîner dans les ateliers des métiers d’art de Chanel et Travis Scott chanter High Fashion tout en fréquentant assidûment les premiers rangs des défilés et en portant (hormis ses maillots Supreme) du Versace, du Vetements, du JW Anderson ou du Helmut Lang.

Mais, à force de fricoter avec le luxe dans des collaborations qui parfois frôlent le mariage de la carpe et du lapin, des voix s’élèvent contre l’institutionnalisation du streetwear qui revendiquait il y a peu d’être l’enfant illégitime du coton et du bitume… Pas celui de la soie et des tapis rouges.

Le grand détournement

Quand Supreme s’adressait à quelques skateurs new-yorkais ou Palace aux cool kids londoniens, c’était plus subversif, regrettent les jeunes qui commencent à avoir un peu d’expérience du haut de leurs 25 ans. Maintenant tout est sous contrat, sous contrôle, y a des copyrights sur les détournements. « Les marques installées mettent toujours un peu de temps à sentir que leur bateau prend l’eau, après elles s’agitent pour raccrocher les wagons, quitte à se dédire ; ce serait un peu exagéré de parler de mode mainstream, mais une chose est sûre, le streetwear n’est plus underground. Qu’on le veuille ou pas, les marques de luxe récupèrent aujourd’hui des tendances qui les répugnaient hier », analyse Chaï Boun.

Des exemples récents donnent raison au jeune homme. Vuitton a poursuivi en justice Supreme il y a quelques années pour utilisation non autorisée de son logo sur des planches de skate avant de conclure un pacte avec son ex-pilleur. Dapper Dan a lui aussi été rejeté, conspué, accusé de vol caractérisé par les maisons de luxe dont il détournait les produits et monogrammes avant de redevenir le roi de la sape pour ces géants du luxe qui désormais lui « rendent hommage » (défilé croisière de Gucci en avril) et collaborent officiellement avec lui (toujours Gucci).

Le détournement est aujourd’hui constitutif de la mode. Et les jeunes excellent à ce jeu-là dans une époque où ce qui est drôle, transgressif, informé et référencé fait souvent mouche. « C’est comme si désormais le luxe, qui pensait n’avoir besoin de personne à part lui-même, écoutait davantage ce que la rue et les jeunes proposent en termes de look ; les rapports ont changé », constate Chaï.

Un article des Inrockuptibles citait récemment Svet Chassol, le manageur des quatre Parisiennes du Gucci Gang, qui racontait que ces jolies gamines, promues par Instagram en icônes de style alors qu’elles avaient à peine 15 ans, étaient depuis plusieurs mois approchées par toutes sortes de marques pour des demandes très variées. Des shootings, alors qu’elles ne sont pas mannequins, ou un travail sur l’image, du stylisme. « On leur demande leur avis, on vient les chercher pour leur univers et leur vision de la mode », rapportait l’hebdomadaire.

Ils sont ainsi plusieurs à distiller leurs conseils auprès de quelques belles maisons désireuses de faire entrer un peu d’air frais dans leurs collections, communication ou carnet d’adresses… Ou à devenir de vraies sources d’inspiration, à l’instar du petit Britannique Leo « Gully Guy » Mandela, âgé de 14 ans, qui vaut son pesant de cacahuètes et de followers. Comme si ces minots qui devaient jusque-là la boucler et filer dans leur chambre étaient désormais autorisés à parler à table.

Les photos sont de Terry Richardson

Posté par jourstranquilles à 07:59 - Société et toute sa complexité - Commentaires [0] - Permalien [#]