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Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

dimanche 30 juillet 2017

Virginie Despentes, anatomie d’un phénomène

Par Laurent Telo

Le tome III de sa trilogie « Vernon Subutex » est déjà un gros succès. Quatorze ans après « Baise-Moi », la romancière est membre de l’académie Goncourt, pacsée… Rangée ? Moins tourmentée disent ses proches. Mais toujours enragée.

Vu la densité tokyoïte de son carnet de bal de promo, le « Phénomène » aurait pu faire le job comme à Hollywood ; boucler l’affaire en deux jours dans une suite surclimatisée entre une maquilleuse tendue comme son string et une corbeille de fruits rares, endiguer proprement la procession des fourmis-journalistes, dix minutes chrono par tête de pipe et l’attachée de presse qui vous monte à cru si vous faites semblant de zapper le gong.

Sauf que là, pas du tout, ça se passe chez elle, dans une barre d’immeubles tristoune au-dessus du Bricorama de Belleville-Buttes-Chaumont. Avec Tania, sa compagne en bermuda, et Philomène, son chien qui galope après la ba-balle sur le faux parquet du séjour. Et qu’on est le dixième intervieweur au long cours qui se radine avec LA question qui tue – « Devenir lesbienne vous a-t-il rendue meilleure écrivaine ? » qui n’est en fait que la énième question qui saoule gentiment –, reste deux bonnes heures vautré dans le canap’et se fait même rouler ses clopes.

« En fin de promo, t’en as marre de toi-même »

Ce n’est plus de la promotion, c’est un sacerdoce. Malgré un cerveau assiégé, le Phénomène littéraire français des années 2010 ne fait pas non plus sa danse du ventre avec un fusil à pompe sur les reins. Le Phénomène est dispo et malin, il a réussi à dégainer plus de couvertures de magazines que Brigitte Macron, avouez que c’était pas gagné.

Mais en fait, exposer le Phénomène en vitrine, c’est comme chevaucher une fusée de compétition, même pas besoin d’aller se ramasser des coups de boule chez Ruquier pour faire décoller le bazar. 700 000 exemplaires de la trilogie déjà écoulés en France, traduction dans onze pays et un projet de série télé dans les tuyaux. Le Phénomène dit : « En fin de promo, t’en as marre de toi-même. »

Ben, c’est-à-dire que depuis deux mois, il a répondu à tout, depuis la toxicité sociétale des enterrements de vie de jeune fille jusqu’aux bienfaits nutritifs du vote Hamon, son chouchou à la présidentielle. Manquait la marque de la pâtée de Philomène (« Elle mange du Royal Canin. Pour estomac sensible »), l’identité de son cadeau de pacs récent (« Une petite boule blanche marrante qui fait de la lumière ») et les résultats de son dernier check-up (« Je sors de chez le médecin. Là, ça va super-bien »). Le Phénomène dit : « Tous ces articles, c’est surtout pour le lecteur que ce doit être chiant, non ? »

Ben, c’est-à-dire que, depuis la sortie de Vernon Subutex 3, un an et demi d’attente messianique, les critiques déversent leur cargaison de guimauve standardisée dans la même usine à bravos. Inrocks 100 % Phénomène, quatre émissions made in France Inter, Canal +, toute la presse intello-bobo qui fait la queue… Normal.

Mais, là, même les Rouletabille du Figaro se pâment. On vous résume : quand des écrivains super mainstream accouchent péniblement de 200 pages de « touche-pipi sur mon nombril », Virginie Phénomène Despentes paraphe au lance-flammes 1 200 pages d’une puissance évocatrice fichée dans le filon atomique d’une série américaine branchée sur le courant continu de la réalité contemporaine.

« Oui, mais “Valeurs actuelles” m’a descendue »

Rougon-Macquart trash, héros givrés à visiter de l’autre côté du mouroir, besoin d’une utopie collective contre tous les consortiums, les algorithmes et les gouvernements de la Terre, en recherche d’une spécialiste du retraitement des déchets d’une société qui s’effrite sévère ; Vernon va nous refiler le plan de la grande évasion. La saga Subutex débitée en saisons 1, 2, 3. Titre et couverture fichus comme une pochette de disque, classe et mystérieuse, qu’on tourne, retourne et tripote, qu’on n’arrête plus de mater avant de s’envoyer en l’air avec. Et puis le lecteur sait qu’elle revient de mille voyages interdits, street credibility optimale.

« IL Y A DU PANURGISME CHEZ LES JOURNALISTES. SUR LE VOLUME III, ON AURAIT PU S’ATTENDRE À DES CRITIQUES. (…) LÀ, RIEN : “SUBUTEX” SERA LA BIBLE DE NOTRE MILLÉNAIRE, JÉSUS-VERNON A TROUVÉ SES PROPHÈTES ! » OLIVIER NORA, SON ÉDITEUR

Le Phénomène a muté. C’est devenu le grand fanatisme. Enseveli sous cette unanimité dégoulinante, il y en a un qui flippe pas mal : c’est son éditeur chez Grasset. Le consensus dévitalise le scandale qui est lui-même le marketing gratos de l’édition. Il est en rogne. « Il y a du panurgisme chez les journalistes. Sur le volume III, on aurait pu s’attendre à des critiques sur la fin (Qu’est-ce que c’est que cette cucuterie millénariste ?) ou sur l’idéologie (Au diable la radicalité politique !)… Que sais-je encore ? Là, rien : Subutex sera la bible de notre millénaire, Jésus-Vernon a trouvé ses prophètes ! »

Despentes, elle, rigole : « Oui, mais Valeurs actuelles m’a descendue. » Ouf ! Qui d’autre ? Une fois qu’elle eut fini une seconde de balancer la ba-balle à Philomène, ça file la nausée à force, elle aurait dû s’appeler Maradona, on a fini par lui demander vite fait sa liste d’ennemis parce qu’on était fatigué de chercher et qu’on n’était pas payé plus si on trouvait. « Ben… Il y en a un qui est mort. Maurice Dantec. Il était jaloux. Et puis, il y a Alain Soral, côté extrême droite. » Un auteur de polar futuriste franco-canadien refroidi + le Dark Vador de la fachosphère + tous ceux qui ne le diront pas publiquement. « Mais je peux chercher. »

C’est gentil mais de toute façon, égratigner publiquement un juré de l’académie Goncourt… Autant danser sur une mine. Despentes canonisée de son vivant en l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. On a pris rencard avec les apôtres, pas tous des enfants de chœur, et on a fait passer le cierge.

Laurent Chalumeau…

… ne veut surtout pas donner l’impression d’être président du fan-club de la Despentes, mais c’est compliqué parce qu’il ne peut pas s’empêcher de penser qu’avant de rafler le Nobel d’ici à dix-vingt ans, elle est déjà devenue une rockstar, genre la Dylan de Belleville. « Elle peut plus aller prendre un godet tranquille. » Et c’est précisément ce qui lui fout les jetons. Laurent Chalumeau, journaliste-écrivain rock, qui vient de sortir VIP (Grasset) – aucune raison de ne faire de la pub qu’à Despentes – et qui a changé la face de Canal+ quand il écrivait pour Antoine de Caunes, crache des punchlines comme ses noyaux d’olives sauf qu’il est trop bête, il devrait s’enregistrer, et comme ça, à la fin de chaque journée, il pourrait écrire un bouquin.

« TOUTE CETTE SANCTIFICATION VA FATALEMENT, DE FAÇON ASSEZ INJUSTE, DÈS LORS QU’ELLE L’AURA PAS RÉCLAMÉE, LUI RETOMBER SUR LA GUEULE. » LAURENT CHALUMEAU

En attendant, Chalumeau fait de l’huile pour sa copine. Peur de la récupération : « Elle a changé de fuseau horaire. Tout le monde veut rallier le cirque Pinder-Despentes. La douairière du Figmag qui veut s’encanailler, ma belle-sœur, des vieilles dames indignes, des célibattantes… C’est devenu cool de faire un selfie avec la goudoue tatouée. » Peur du passage au point culminant avant la descente sur le toboggan de l’indifférence, avant que la machine ne décide que « Allez, ça suffit, ma grande, tu remballes » : « Dans les boyaux et les intestins de l’industrie de l’édition, trop d’unanimité cache immanquablement un malentendu ou au moins des grimaces, soupire Chalumeau. Du coup, toute cette sanctification va fatalement, de façon assez injuste, dès lors qu’elle l’aura pas réclamée, lui retomber sur la gueule. »

Peur de ce qu’il ne veut même pas s’avouer : la célébrité qui conduirait à trahir son talent, les recettes faciles… « T’inquiète. Elle a pas tiré sa dernière cartouche. » C’est lui qui a lancé Despentes. Elle était groupie de ses papiers et de ceux de Patrick Eudeline dans Rock & Folk, elle leur avait envoyé son premier bouquin. C’était en 1993 : « Il était 18 heures, j’étais dans mon petit bureau à Canal, j’avais fini mon texte du jour et puis il y avait ce titre, Baise-moi ; ce prénom féminin. Tu regardes, tu lis d’une traite. Et tu files à la programmation. “Arrêtez tout les gars !” » Première interview sur le plateau de Gildas et de Caunes. Rien ne sera plus jamais pareil.

Chalumeau avait délaissé Despentes, moins de jus, avant de la retrouver dix ans plus tard, avec King Kong Théorie (2006), la déclaration féministe la plus vitriolée depuis Respect d’Aretha Franklin (1967). « Là, j’ai été tellement scotché que je fais quatre tours dans mon calbute sans toucher l’élastoque. Les premières phrases de KKT, c’est terrassant de beauté. Rien que d’en parler, je chevrote. Ça me fait penser à la première page des Mémoires de guerre du général de Gaulle. » Il en pense quoi, le fan-club du Général ?

Patrick Eudeline…

… critique-écrivain rock et zombie de profession, un petit air d’aspirateur à substances prohibées, ferait un bon second rôle dans Subutex : l’aime pas le soleil, part pas en vacances, publie un bouquin à la rentrée, Les Panthères grises, sur les vieux qui n’aiment pas ces crétins de jeunes, est vinaigre de pas avoir de news de la Despentes depuis un an. « Elle pourrait m’appeler. » Il est publié chez Grasset. Un peu grâce à la Despentes « qui a dû s’agiter en sous-main ».

« Si je veux vraiment être désagréable avec elle, mais ce serait pour rire, je dirais qu’en fait, elle est tout à fait politiquement correct. Les positions qu’elle prend sur le féminisme, contre le capitalisme… Que des causes devenues nobles. Tout le monde sait que c’est le règne des banquiers, qu’on va dans le mur, même le Fig’ne peut plus dire : “Mais de quoi parlez-vous ?” Après, elle est sincère, je ne l’ai jamais vue prendre une pose. La gauche alternative, Nuit debout, OK, mais elle est trop intelligente pour être dupe. »

Ça lui rappelle une histoire très différente. C’est un Noël, dans les années 2000. Despentes ouvre la porte et Eudeline ne peut pas s’empêcher, il éclate de rire devant l’anomalie domestique. « Virginie était en petite robe ! Qui jouait à la maîtresse de maison ! Elle qui se surnommait la femme des bois ! » A l’époque, Despentes est en couple avec Philippe Manœuvre, le king de Rock & Folk et bientôt de la Nouvelle Star. Il dort avec ses Ray-Ban Aviator sur le pif mais quand même, elle peut pas dire qu’elle était super-heureuse. Elle voulait des enfants avec lui. Il n’a pas voulu.

Et puis, elle est devenue lesbienne. Elle s’est mise avec Beatriz Preciado, une philosophe diplômée de Princeton, elle a écrit King Kong Théorie et elle est redevenue un Phénomène. Chalumeau fait toujours – des tours – dans son slip : « On avait passé trois jours délicieux à Barcelone tous les trois. Virginie, je l’avais trouvée intacte et transfigurée. Tout ce qu’il y avait de sympa, de frais dans le personnage était là mais en plus, elle s’était affinée, elle était plus heureuse. Elle buvait plus, elle avait plus de b… dans la bouche, c’était un régime qui lui réussissait. Ça a fait sauter les digues, ça a tout fait exploser. »

Beatriz Preciado…

… s’appelle Paul B. Preciado depuis qu’elle est devenue un homme, et vit à Athènes depuis qu’elles se sont quittées avec Despentes, qui voulait rester lesbienne. No stress, même Manœuvre aurait du mal à piger le truc. En revanche, Preciado est toujours philosophe, une sorte de Galilée de la sexualité qui a théorisé l’abolition du genre. Mâle, femelle, trans, tout ça sera bientôt dépassé. Plus prosaïquement, elle-il a aussi donné à Despentes l’idée d’avoir un bureau pour écrire et de planifier ses journées de travail.

« L’ÉCRITURE DE VIRGINIE EST DEVENUE PLUS COMPLEXE, COMME SA SEXUALITÉ. LES FRANÇAIS ONT DES PRÉJUGÉS SUR VIRGINIE PARCE QU’ELLE N’EST PAS NORMALIENNE. MAIS C’EST LA LECTRICE LA PLUS VORACE ET LA PLUS INTÉRESSANTE QUE JE CONNAISSE. » PAUL B. PRECIADO

« J’ai une discipline quasi autiste. Virginie, elle se levait et elle mettait Motörhead à fond. Et puis, elle s’est mise à travailler à mon rythme. Tous les jours. Comme ça, avec ce rythme, elle arrivait à mieux maîtriser son angoisse. Qu’est-ce qu’elle était angoissée… C’est absurde de dire qu’elle est meilleure écrivaine depuis qu’elle est lesbienne. L’identité sexuelle, c’est une fiction politique. Virginie n’était pas lesbienne avant, ni après. Il n’y a pas de vérité. L’écriture de Virginie est devenue plus complexe, comme sa sexualité.

Les Français ont des préjugés sur Virginie parce qu’elle n’est pas normalienne. Mais c’est la lectrice la plus vorace et la plus intéressante que je connaisse. On tient beaucoup à la bibliothèque qu’on s’est constituée toutes les deux à Paris. C’est notre œuvre. Je lui ai fait lire des livres très académiques, des philosophes queer américaines, elle m’a fait lire Bukowski, Burroughs, Hugo. Nos livres ne se seraient jamais rencontrés ailleurs.

J’ai connu une première Virginie en 1999. Elle était très hétéro, entourée de rappeurs. Mais j’ai été tout de suite fascinée par sa manière de parler, par son écriture. On s’est revues quand elle a réalisé un film sur les féministes américaines. Elle m’a dit qu’elle était avec une fille. Dommage pour sa copine mais c’était inévitable : elle était la culture post-punk underground, j’étais la culture queer-trans, les deux sont tombées amoureuses. Elle m’a beaucoup accompagnée dans mon processus de changement de sexe qui a duré cinq ans. Je n’étais plus ni un homme ni une femme, j’étais entre les deux. Ma voix, ma peau, mes poils… Virginie reste ma famille la plus proche. On se parle tous les jours.

Elle hésite à acheter l’appartement dans lequel on a vécu. Il y a cette critique absurde : elle se serait embourgeoisée. Elle n’habite pas dans un palais et ce n’est pas parce qu’elle va devenir propriétaire qu’elle va changer. Mais fonce ! Achète-le, ton appartement ! Et aussi une maison en Grèce pour l’hiver et pour venir me voir. Pendant longtemps, elle a beaucoup souffert de sa précarité. Marquée aussi par la différence de classe. J’aimerais qu’elle soit moins angoissée par la dimension naturelle de la vie. »

Olivier Nora…

… Ci-assis, dans un fauteuil club moulé à la louche, est le genre de zigue censé débecter Despentes un maximum. Mais tout va bien, c’est son éditeur, un monsieur de Saint-Germain-des-Prés, de haute extraction littéraire. « On peut difficilement imaginer plus bourgeois, héritier, patricien que moi. Elle devrait absolument vomir tout ce que je suis. Je ne crois pas que ce soit le cas. » Dans les années 1990 et 2000, l’âge des cavernes, les choses étaient simples : Despentes était une bête de foire. Droguée-cintrée, à Nancy puis à Lyon. Pas d’études, culture picole/ambiance zone/esthétique skin des Bérus. Violée puis pute. Tout le monde sait ça, sa vie a longtemps été un sujet en soi.

Et puis elle a débarqué à Saint-Germain, qui est bourré d’éditeurs et de psys, ils sont interchangeables, ils ont fréquenté les mêmes bahuts. Et Nora parle bien : « Virginie est un oxymore ambulant. Une “barbare” partout. Il y a évidemment une tension très forte entre son milieu d’origine et celui dans lequel elle est censée évoluer. Bourgeois, assis, blanc, friqué. Personne ne dira assez la souffrance que l’on peut ressentir à refuser les codes d’un milieu d’accueil pour rester en phase avec un milieu d’origine dont on redoute qu’il vous considère comme une renégate. Pour donner des gages à son passé, elle doit entretenir sa rage. Alors oui, il y a parfois des “retours de flamme” dans les rapports quotidiens avec elle. C’est la personne la plus adorable, sensible et délicate qui puisse se trouver, et puis elle peut soudain partir en toupie et vous arracher la tête sur une broutille. »

Despentes répond qu’elle a vingt-cinq ans d’écriture au compteur et qu’elle « a appris à doser les problèmes que je pose ». Despentes assagie jusqu’à l’endormissement ? Tsstsstss, Nora est contraint d’aller traquer le démon jusque dans la gueule de la consécration. OK, le sulfureux, ça fait tourner le bizness, mais surtout, il n’y a rien de plus vrai. Bien sûr qu’elle scandalise encore, « Relisez ses interviews ! » Elle serait aussi difficile à museler qu’une escouade de Hells Angels, elle entre en collision avec le petit personnel de Grasset… à base d’e-mails assassins qu’elle regrette dans la minute ou de lettres d’injures à des traducteurs étrangers.

« Quand elle a le sentiment qu’on aliène sa liberté, elle se cabre. Elle veut demeurer le seul maître des contraintes pour la sortie d’un livre et refuse tout ce qui peut être perçu comme un acte d’autorité (“Non, ça, je ne fais pas !”). »

Florent Massot…

… aime monter des maisons d’édition underground, faire faillite, remonter les pentes… 1992. Il reçoit une cassette de trip-hop signée Virginie Daget. Mou du genou, poubelle. Six mois plus tard, Daget devient Despentes et poste Baise-moi. Deux nanas, une pulsion de mort. Despentes crache le feu par les naseaux. Un style bousculé à la Philippe Djian, mais tout y est beaucoup plus vrai.

« ELLE AVAIT RÉUSSI À FAIRE CE QU’ON ESSAYAIT TOUS DE FAIRE. L’ÉCRITURE DE SON ÉPOQUE. ET PUIS, SOUDAIN, LA FILLE DU PEUPLE QUI DEVIENT ÉCRIVAIN. » FLORENT MASSOT

La plume de Djian était bleue comme l’enfer, le verbe de Despentes sera rouge comme ses tripes. Le Phénomène Despentes, acte I, scène 10. Massot raconte son petit conte de fées littéraire :

« Notre première rencontre : elle était gauche, mal à l’aise. Un mélange violence-douceur. Au fond d’elle, quelque chose de tendre et de bienveillant. Baise-moi a été refusé par neuf éditeurs. Christian Bourgois avait décelé un talent, les autres pensaient que c’était de la merde. Des ventes cadenassées pendant un an et on se prend des volées par les critiques. Violent, vulgaire. Du genre “Une femme ne devrait pas dire ça”. Au début, je me suis dit que ça allait intéresser 1 000 personnes, des étudiants attardés et révoltés, mais que ces mille-là allaient être super-contents. Elle avait réussi à faire ce qu’on essayait tous de faire. L’écriture de son époque. Et puis, soudain, la fille du peuple qui devient écrivain. Il fallait la cataloguer. Droguée, prostituée… En promo, elle joue de son parcours, elle y va à fond et elle sait qu’elle les nique. Mais elle était fragile. Il y avait une part d’autodestruction. Et moi, je ne pouvais pas m’occuper d’elle à temps plein. En 1998, je favorise son transfert chez Grasset. C’était son rêve : entrer dans une grande maison, pour se dire : “Je suis vraiment un auteur.” »

Claire Gallois…

… nous a donné rendez-vous en face de chez « les clowns », comme elle dit des députés de l’Assemblée nationale. Ce n’est pas parce qu’on habite dans le 7e arrondissement qu’on ne peut pas être drôle et pote avec Despentes. Gallois, écrivaine très respectable, juré du prix Femina, a le Subutex 3 sous le bras, pour qu’on la reconnaisse et pour nous montrer la dédicace dont elle est très fière. Bon… Une dédicace d’une sobriété somme toute très gaullienne, mais elle est quand même très fière. Elle met les choses au point, elle aussi s’est fait violer. Un viol mondain. Un voisin, un type connu, elle était jeune. Mais c’est pas pour ça qu’elle adore Despentes.

« C’est la grande sociologue de notre temps. Cette écriture. Je suis triste qu’elle soit partie, c’était une recrue épatante. Mais tout le monde n’aime pas un grand talent. Ça dérange, le talent. »

Despentes a logé une saison au jury Femina. Bizutage accablant, attention pléonasme. L’une des jurés, Solange Fasquelle, avait dit : « On ne va pas élire une femme qui a écrit un livre titré Baise-moi ! » Une autre avait à peine desserré les dents : « Qu’est-ce que c’est que ce charpentier ? » Après la deuxième réunion au Femina, le charpentier en question a estimé que tout cela ne tenait pas debout. Passablement épouvantée par cette drôle de tribu qui préfère s’écharper plutôt que discuter bouquin. Elle a appelé Nora au secours, qui l’a joué ironie feutrée : « Mais il n’y a que des femmes, tu devrais être ravie. »

Dans le même temps, l’académie Goncourt cherchait une femme, une vraie. Encore fallait-il diligenter une enquête pour être certain 1) que la dépravée serait d’accord pour fricoter avec le gratin des VRP littéraires, 2) que l’envapée n’irait pas dégobiller sous la table, bref, qu’elle ferait une convive convenable chez Drouant. Oui, on en était encore un peu là. A table, Pierre Assouline est assis à sa gauche : « Elle a une image officielle… Disons… Assez radicale. Pas mal de jurés étaient pour son intronisation, d’autres avaient un peu d’appréhension. J’ai passé des coups de fil pour me renseigner. »

« ELLE PARLE TRÈS, TRÈS DOUCEMENT. C’EST TRÈS DIFFICILE D’ENTENDRE CE QU’ELLE DIT. CE QUI EST SURPRENANT AUSSI, C’EST SON SÉRIEUX. ELLE A SON PETIT CAHIER CLAIREFONTAINE À CARREAUX. » PIERRE ASSOULINE, MEMBRE DE L’ACADÉMIE GONCOURT

Exfiltrée au Goncourt, Despentes est admise le même jour qu’Eric-Emmanuel Schmitt. Mais c’est le pape du théâtre de gare qui provoque le plus de ramdam. Décidément, tout se perd. Il faut dire que Despentes, chez Drouant, ne met pas souvent les coudes sur la table. Le jour de son incorporation, elle n’a même pas osé dire bonjour à tout le monde. « Et puis, elle parle très, très doucement, ajoute Assouline. C’est très difficile d’entendre ce qu’elle dit. Ce qui est surprenant aussi, c’est son sérieux. Elle a son petit cahier Clairefontaine à carreaux. Elle note plein de choses. » Ils sont ravis. En fait, après une contre-enquête souterraine, alors chut, la vraie virago de la bande, c’est Françoise Chandernagor.

Donc, Despentes rattrapée par la rédemption, définitivement, burp, digérée par le système ? Philippe Claudel, assis à sa droite : « On entre au Goncourt ni pour soi ni pour la gloriole mais pour les autres, pour défendre les livres qu’on aime. Ce qui m’intéresse chez elle, c’est ce noyau dur d’insoumission, de révolte permanente. Mais il n’y a pas toujours besoin de foutre le bordel pour le dire. »

Ce que veut dire Claudel, c’est que Despentes fait de l’entrisme punk et que la subversion culturelle et subtile peut saper les institutions plus sûrement qu’un meeting à Charlety. Il y a dix ans, Arnaud Viviant, ex-journaliste aux Inrocks, avait écrit : « Despentes trempe dans le milieu sans se mouiller. » Despente ricoche : « C’est joli, mais je ne suis pas sûr que ce soit possible. De toute façon, je ne suis pas un héros ni une obsédée de la pureté. »

Béatrice Dalle…

… nous a décrété au téléphone qu’elle était la « meuf la plus cool de la Terre ». De visu, rien d’absurde, elle se promène dans le Marais avec un sac rempli de travers de porc et une classe de Fée Clochette décadente à se flinguer. On a tout de suite senti qu’avec l’actrice, ça allait partir un peu dans tous les sens, mais comme la Betty de 37,2 le matin (1986) est l’idole de jeunesse de la Despentes et qu’elles sont devenues super-copines depuis que la Despentes a dirigé la Dalle dans Bye Bye Blondie (2012), tout était bon à prendre.

« Ouais, copain, c’est vrai, on est devenues cultes dès notre première apparition mais on n’en parle jamais. Entre nous, c’est plutôt le festival de la chambrette, on s’envoie des SMS tout le temps. Elle pourrait écrire des films comme Audiard. Oui !!!! On devrait faire ça ensemble : dialoguistes. On a dit aussi qu’en 2020, on jouera en concert au Stade de France avec les Guns en première partie. »

Justement, Dalle voudrait aller au concert des Guns N’Roses avec Virginie, mais elle a mal potassé son agenda, elle doit assurer une lecture de textes de Pasolini dans un club parisien, toujours avec Virginie. Et puis, il paraît que Despentes est devenue un bonnet de nuit avec Tania et Philomène. Qu’à leur fête de pacs, il y avait vingt potes, pas une star. « Pfff, fait Dalle du bout des lèvres qu’elle n’a pas fines. Moi, je veux vivre plus fort tous les jours. Pour rire plus, pour respirer plus. Virginie est comme ça. Comment être autrement, copain ? » Dalle, elle nous enterrera tous

Cara Zina…

… c’est l’endroit où le Phénomène conserve sa jeunesse. Cara Zina est aujourd’hui une enseignante de Nancy qui parle comme Despentes et qui écrit aussi des livres (le dernier, Handi-Gang, est sorti en 2017 chez Libertaria). Despentes est la marraine de son fils handicapé, elle le gave de cadeaux, elle avait aussi organisé une soirée pour financer l’achat d’un fauteuil électrique.

« ON ÉVITE D’EN REPARLER, MAIS LE VIOL EST COMPLÈTEMENT CONSTITUTIF DE CE QU’ELLE EST. VIRGINIE, JE NE L’AI JAMAIS PRISE EN FLAGRANT DÉLIT DE MELON. » CARA ZINA

« Virginie a toujours eu cette générosité. Avec ses premiers sous, tout le monde prenait le train gratos pour venir traîner à Paris. On a passé le bac en même temps. Elle m’aidait pas mal pour la philo, elle était super-bonne. C’est marrant qu’elle n’ait pas fait d’études parce qu’elle était brillante. L’année du bac, on a suivi les Bérus à travers la France. On faisait des conneries. On a graffé des monuments historiques. “France, le pays des droits de l’homme… blanc”.

J’ai toujours eu du bol avec la police. Virginie jouait moins le jeu et à chaque fois, c’était elle qui prenait. Quand elle se faisait embarquer, je balançais des cailloux sur la bagnole pour pas rester toute seule. En 1986, on était parties en Angleterre. Encore un coup fumeux. Au retour, on s’est retrouvées à faire du stop au milieu de la nuit. Ils étaient trois. Ils nous ont violées. Moi, j’ai réussi à me persuader que c’était comme un mauvais plan cul avec un mec avec qui on n’a pas trop envie. Virginie, elle, a plus ramassé. Comme avec les flics.

On évite d’en reparler, mais le viol est complètement constitutif de ce qu’elle est. Virginie, je ne l’ai jamais prise en flagrant délit de melon, mais elle a beaucoup plus d’estime d’elle qu’avant. C’est drôle parce que le mec qui la fascinait quand on avait 20 ans, devant qui elle se sentait petite fille parce qu’il était supercalé en cinéma et superdrôle, il la fascine toujours autant. Jean-Paul Brély. Il est gardien de musée et musicien. »

François Samuelson…

… ancien Mao et agent littéraire, déclare faire gagner beaucoup d’argent à ses clients comme Michel Houellebecq et Frédéric Beigbeder. Tiens, à propos, il y a cette histoire de dentier, celui de Houellebecq, oublié sur le lit de Beigbeder après une soirée arrosée. Du coup, Houellebecq a fait tout le Festival de Berlin sans ses dents. A son retour, la femme de Beigbeder lui a restitué son râtelier dans un joli Tupperware. Comme quoi, Saint-Germain peut être aussi obscène qu’un porno alternatif nancéien.

Avec Samuelson donc, l’agent de Despentes, on a parlé rapports de production et déterminisme social. « L’autre fois, je déjeunais avec Virginie et elle me disait à quel point elle était heureuse de pouvoir s’acheter son appartement. » Sérieux ? Celui de Bricorama ? « Quand on a vécu dans le besoin, jusqu’à aller dans la prostitution, les grandes sommes deviennent une abstraction. Avec un artiste, je peux négocier des contrats faramineux et me retrouver avec des questions sur les défraiements des petits déjeuners. »

« POUR LA PREMIÈRE FOIS, JE PEUX ALLER VOIR LA BANQUE ET DISCUTER AVEC ELLE, ELLE PEUT PLUS ME REFUSER UN PRÊT. MAIS ÇA M’IMPRESSIONNE VACHEMENT, LA PROPRIÉTÉ. ÇA VAUDRAIT QUASI LE COUP D’ALLER VOIR UN PSY. » VIRGINIE DESPENTES

Ça n’a pas exactement à voir avec une loi commune et assez médiocre – gagner du fric –, c’est juste que s’il s’agit du montant de sa rémunération, Despentes n’est plus punk, elle est juste prolétaire, aussi inflexible qu’un piquet de grève de la CGT. Ses parents bossaient à La Poste, elle bosse chez Grasset. Elle peut piquer une colère plein pot quand l’éditeur décide de faire voyager ses auteurs en seconde. « C’était un déplacement à Bruxelles. Treize ou quatorze rendez-vous dans la journée sans être payée. Tu rentres le soir même pour éviter une chambre d’hôtel, OK. Mais je voyage pas en seconde. »

On la réclame à un Salon du livre ? A une signature ? Tout le monde se fait du pognon sur son dos, pourquoi pas elle. Ferme sur les prix, parce que l’air du temps, ça paye plus trop. « J’ai une visibilité financière à deux ans. Je ne suis pas salariée et ça peut aller très vite. Ni chômage ni assurance-maladie. Et même s’ils sont très gentils chez Grasset, ils vont pas me faire un à-valoir si j’ai une maladie grave. »

Pour le prochain bouquin, sans doute une réflexion sur l’alcool, Olivier Nora a déjà du souci à se faire sur le SAV. Despentes : « La promotion, qui est une partie vachement importante du boulot, ça ne figure dans aucun des contrats que tu signes. C’est une non-activité et en même temps quand ça se passe mal, tu le sens passer. Je ne veux pas être rémunérée, mais ça devrait figurer dans le contrat. » Bon courage, Grasset.

Et l’appart, alors ? « Pour la première fois, je peux aller voir la banque et discuter avec elle, elle peut plus me refuser un prêt. Mais ça m’impressionne vachement, la propriété. Ça vaudrait quasi le coup d’aller voir un psy. » En attendant la dissolution hypothétique de l’idée même d’un droit de propriété, et surtout la date de sa pendaison de crémaillère, Despentes va descendre ses cinq étages – avec ascenseur, tu parles d’un luxe – pour faire pisser Philomène.

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mardi 11 juillet 2017

Virginie Despentes : « Devenir lesbienne, c’est perdre 40 kilos d’un coup »

Entretien - Par Annick Cojean - Le Monde

Auteur, réalisatrice et membre de l’académie Goncourt, elle vient de publier le dernier tome de sa trilogie, « Vernon Subutex ». Elle retrace, pour La Matinale du « Monde », son parcours aux expériences extrêmes et se confie sans tabou.

Je ne serais pas arrivée là si…

Si je n’avais pas arrêté de boire à 30 ans. Je me sens formidablement chanceuse de l’avoir décidé assez tôt. Et d’avoir vite compris que ça n’allait pas avec tout ce que j’avais alors envie de faire. L’alcool a probablement été une des défonces les plus intéressantes et les plus importantes de ma vie. Mais il m’aurait été impossible d’écrire King Kong théorie et tous mes derniers livres si je n’avais pas arrêté. Et si je me sens aussi bien aujourd’hui, à 48 ans, disons, beaucoup plus en harmonie, et dans quelque chose de plus doux, de plus calme, de très agréable à vivre – ce que j’appelle l’embourgeoisement – je sais que c’est lié à cette décision.

La vie, c’est comme traverser plusieurs pays. Et ce pays dans lequel je vis depuis plusieurs années, il n’a été accessible que par une réflexion, une discipline et un effort par rapport à la dépendance envers les drogues douces, et particulièrement l’alcool. Je suis favorable à la légalisation de toutes les drogues. Mais ce n’est pas parce que c’est légal que c’est anodin. Les gens ne s’en rendent pas compte et n’ont aucune idée de la difficulté à arrêter. J’ai donc l’intention de m’attaquer à ce sujet pour mon prochain livre.

Quand avez-vous commencé à boire ?

La première fois, j’avais 12 ans, je m’en souviens parfaitement. C’était à un mariage à Nancy, en 1982. J’ai bu un verre et je suis tombée en arrière en pensant : Waouh ! Quel truc ! Ca s’ouvre à moi ! Et je suis tombée amoureuse de l’alcool. Vraiment amoureuse.

Pour la griserie qu’il procure ?

Oui. J’avais trouvé ma substance. Et très vite, adolescente, j’ai eu une pratique de l’alcool très sociale, dans les bars, les fêtes, les bandes de copains. En fait, tout ce que je faisais à l’extérieur de chez moi, j’ai appris à le faire avec l’alcool et, entre 13 et 28 ans, avec un vrai plaisir, un vrai enthousiasme, une vraie férocité. Dans mes lectures, j’ai trouvé beaucoup d’amis buveurs. Des tas d’écrivains ont une histoire d’amour avec l’alcool et truffent leurs livres de beuveries épiques. J’ai donc été une jeune personne qui a bu de façon totalement assumée et heureuse très longtemps.

Et puis à 28 ans, j’ai eu un déclic. Ca ne collait pas avec le fait de devenir auteur. Ces déjeuners dont je ressortais incapable de faire quelque chose du reste de la journée. Ou ces inconnus avec lesquels je créais soudainement des rapports intimes, et déplacés, parce que j’étais complètement bourrée...

Vous n’aviez plus le contrôle.

Non. Et je me rendais compte que j’étais incapable de confronter une situation sociale sans boire. Et comme il y a de l’alcool partout en France… Alors, aidée par mes agendas où je note tout, j’ai commencé à me demander si les beuveries de la dernière année avaient valu le coup. Deux ans avant, j’aurais répondu : oui, c’était génial. Mais là, j’étais bien obligée de répondre que non. Que la plupart du temps, j’avais fait ou dit des choses qui m’avaient mise mal à l’aise le lendemain. Et que le nombre de fois où je m’étais réveillée en me disant : pfftttt était considérable.

Je devais faire quelque chose. Mais c’est très compliqué ! C’est pas boire ou ne pas boire. C’est un mode de vie qui est en jeu. Et un personnage, jusqu’alors défini par l’alcool, qu’il faut complètement réinventer. J’ai découvert à 30 ans que j’étais timide par exemple. Je ne le savais pas.

Vous vous êtes fait aider ?

J’ai surtout rencontré quelqu’un qui a arrêté de boire en même temps que moi. Et on a réappris à faire les choses, une par une. Sortir, dîner, aller au concert. Tout était à réinventer. Et on s’est aidé mutuellement. Impossible de flancher quand on a engagé sa responsabilité vis-à-vis de l’autre. Et puis quand on est clean, on a la chance de pouvoir débriefer et d’analyser les choses, en rentrant à la maison.

En y repensant, je pense que ça m’a aussi permis de progresser en réfléchissant à ce que c’est d’écrire, et aussi pourquoi ça génère une telle angoisse. Ca fait 25 ans que j’écris et l’angoisse est toujours là. J’ai simplement fini par accepter que c’est un élément du paysage et qu’elle n’empêchera pas le livre d’aboutir. Mais il faut en passer par ces étapes où on est absolument convaincu qu’on n’y arrivera pas, que le livre est nul et qu’on n’écrira plus jamais.

Est-ce un sentiment très partagé par vos confrères écrivains ?

Bien sûr. Mais je me demande si cette conversation sur l’angoisse d’écrire, je ne l’ai pas plus fréquemment avec les femmes. Je ne sais pas si c’est parce qu’elles confessent plus facilement leurs moments de vulnérabilité ou si un inconscient collectif nous rend plus sujettes à l’angoisse de s’autoriser à écrire et publier. Ce serait intéressant de s’interroger là-dessus. S’autoriser à publier, c’est un truc très viril en vérité. Raconter des histoires et l’Histoire a été une prérogative masculine pendant des siècles et des siècles. Nous héritons de ça. Et au fond, nous transgressons beaucoup plus que nous le pensons.

La transgression d’une femme bûcheronne est évidente. Celle de la femme écrivain ne l’est pas, et pourtant… Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il y a eu tant de discussions sur l’opportunité de féminiser le mot. Personne ne s’est roulé par terre quand on a parlé de factrice. Mais que de hurlements quand on a dit écrivaine, auteure ou autrice ! Comme si on affrontait encore un problème de légitimité.

Vous avez toujours écrit ?

Ah oui ! Toujours ! Dès que j’ai lu La Comtesse de Ségur, j’ai commencé à écrire des histoires dialoguées de petites filles. C’est même l’un des rares moments d’encouragement de ma mère. Je me souviens de lui montrer une histoire, écrite sur un grand cahier, et de la voir un peu bluffée. Pour une fois, j’avais l’impression d’avoir fait un truc bien.

Et puis surtout j’écrivais des lettres. A tout le monde. Mes cousines, des filles de l’école… J’avais une activité épistolaire dingue. Je recevais une lettre et je répondais dans la journée. J’avais un tel bonheur à recevoir du courrier. Et j’ai continué lorsque je suis arrivée à Paris à 24 ans. J’écrivais des lettres de dix-douze pages et en recevais de magnifiques, qui racontaient l’époque. J’ai hélas tout jeté.

Vous étiez donc une enfant très sociable.

Oui. Très ouverte sur les autres et le monde extérieur. Très en demande : Qu’est-ce que tu vas m’apporter de merveilleux et d’incroyable aujourd’hui ? Qu’est-ce que tu lis ? Qu’est-ce que tu penses ? Qu’est-ce que tu connais et que je ne connais pas encore ? Convaincue que le monde recélait des tas de choses géniales que je devais vite découvrir. J’aimais bien l’école, j’étais même déléguée de classe, mais je piaffais.

Pourquoi alors cet internement en institution psychiatrique à 15 ans ?

J’étais une petite bombe, avec une envie de vivre géniale mais incontrôlable. J’avais l’impression que le monde m’appelait avec une telle urgence qu’il était inimaginable que je reste chez moi. Je ne pouvais pas rater un concert à Paris pour lequel j’avais prévu de partir en stop. Je ne pouvais pas rater un festival prévu en Allemagne. Impossible.

Je me souviens parfaitement de ma chambre d’ado et de cette brûlure au ventre : « Laissez-moi sortir ! » C’est dehors que ça se passait. Dehors que m’attendait l’aventure. J’avais 15 ans, quoi ! L’âge où chaque rencontre te modifie, chaque découverte te bouleverse. Un squat en Allemagne ? Waouh ! Encore un monde qui s’ouvre.

Avec l’âge, je comprends le désarroi de mes parents, cette peur qui les a conduits à me boucler. C’est un sujet dont je ne reparle pas avec eux, mais si c’était à refaire je sais qu’ils ne le referaient pas. Ce qui me frappe, c’est qu’on n’aurait jamais enfermé un jeune garçon qui, comme moi, marchait bien à l’école et n’avait aucun problème de sociabilité. On boucle plus facilement les filles. On l’a toujours fait. Dans des couvents, dans des écoles. Pour les contenir. Ca n’a bien sûr rien résolu.

En rentrant, comme on m’avait dit que si j’avais mon bac et un concours pour une école je pourrais partir, eh bien je les ai eus. Et à 17 ans pile, toute seule, j’ai débarqué à Lyon. Avec un bonheur de vivre et d’apprendre.

Et c’est à 17 ans, après une virée à Londres, que vous êtes violée en rentrant en auto-stop.

Oui. C’est d’une violence inouïe. Mais je vais faire comme la plupart des femmes à l’époque : le déni. Parce qu’on est en 1986, avant Internet, et je ne sais pas que nous sommes nombreuses à vivre ça. Je crois que je fais partie de l’exception, des 0,0001% des filles qui n’ont pas eu de chance. Et qu’au fond, puisque j’ai survécu, c’est que j’ai la peau dure et que je ne suis pas plus traumatisée que ça. Alors autant se taire et aller de l’avant. Comme ces millions de femmes à qui on dit, depuis des siècles : si ça t’arrive, démerde-toi et n’en parle pas.

Les choses sont différentes en 2017. En cliquant sur le web, tu comprends que ça arrive tout le temps, que c’est même un acte fédérateur qui connecte toutes les classes sociales, d’âges, de caractères. Tu lis même que Madonna a osé raconter avoir été violée, à 16 ans. Eh bien je t’assure que cette prise de parole est une révolution et qu’elle m’aurait bien aidée à l’époque.

Quelles ont été, pensez-vous, les conséquences sur votre vie ?

Qui aurais-je été sans ça ? C’est une question que je me pose souvent et je ne sais pas quoi répondre. Puis-je me dire, trente ans après, que c’est passé ? Ou bien est-ce qu’on reste toute sa vie quelqu’un qui a été violé ? Ce qui est sûr, c’est que c’est obsédant. Que j’y reviens tout le temps. Et que ça me constitue. Le viol est présent dans presque tous mes romans, nouvelles, chansons, films. Je n’y peux rien.

« J’imagine toujours pouvoir un jour en finir avec ça. Liquider l’événement, le vider, l’épuiser. Impossible. Il est fondateur. » écrivez-vous, en 2007, dans King Kong théorie.

Oui. Il est au cœur de ce livre que je n’ai pas écrit légèrement. Car tu n’es pas heureuse d’écrire là-dessus. Et tu ne sais pas si, à sa sortie, tu seras insultée ou lynchée. Tu t’attends au pire et tu te sens samouraï. Mais tu sais que c’est important. Comme une mission. Presque un appel. Alors tu y vas. Et le lien que ce livre a créé avec les lecteurs est absolument magnifique.

Les premières années à Lyon se passent autour de la musique – le rock alternatif – et dans une incroyable liberté.

Totale ! Je vis en bande, punk parmi les punks les plus affreux. Accessoires cloutés, cheveux courts, teintures de toutes les couleurs. On se déplace de villes en villes pour les concerts, les municipalités n’aiment pas nous voir traîner sur les places et on passe souvent la nuit au poste. Je lis beaucoup, j’écris des nouvelles, j’ai une énergie folle, de la tendresse pour les personnages de mon groupe et chaque fin d’année, je me dis : Quelle merveille ! Tous ces gens que je rencontre ! Tout ce que j’apprends !

Il y a bien sur des galères, une mise en danger, mais j’ai cette chance de connaître un de ces rares moments dans la vie où tu vis sans contraintes et sans concessions.

Parmi les jobs que vous enchaînez au fil des ans – notamment autour du disque – il en est un qui est loin d’être anodin...

La prostitution occasionnelle. Pendant deux ans. Et grâce au Minitel. Idéal pour gagner 4 000 francs en deux jours. Net d’impôts. Un smic.

N’aviez-vous pas l’impression de franchir un tabou suprême ?

Beaucoup moins qu’en faisant ma première télé. La sensation de perte de pureté, de vente de mon intimité, ce fut après une interview sur Canal Plus, pour parler de mon premier livre, Baise-moi. Des inconnus me reconnaissaient le lendemain dans la rue, je ne m’appartenais plus tout à fait et perdais l’anonymat si précieux de Paris.

Mais avec mon premier client, franchement pas. J’étais tellement épatée de gagner tant d’argent en une demi-heure ! Terminé mon boulot à la con chez Auchan ! Et le côté « fille de mauvaise vie » n’effrayait pas la jeune punk que j’étais. Et puis faut dire la vérité : à cette époque, j’étais très intéressée par les garçons et par le sexe. Ce n’était pas comme si j’avais eu trois histoires dans ma vie. Je trouvais ça génial de coucher avec tout le monde. Point. Alors il a suffi de m’affubler d’une jupe courte et de hauts talons et je suis rentrée dans ce boulot avec une vraie facilité.

Ca s’est dégradé plus tard, quand je suis arrivée à Paris où j’avais moins de repères et où l’arrivée des putes russes – blanches et sublimes – a bouleversé le marché.

Qu’est-ce que cela vous a appris ?

Vachement de choses. Et bizarrement, ça m’a rendu les garçons plutôt sympathiques, presque touchants – c’est la chance de n’avoir pas fait ce métier longtemps. Je voyais plutôt leur vulnérabilité et leur détresse. Et je pense que ces mecs se comportaient plutôt mieux avec une prostituée qu’avec une fille rencontrée dans un bar.

Vous avez écrit que cette expérience a été une étape cruciale de reconstruction après le viol.

Je le crois. Ca revalorise incontestablement. Ce sexe n’avait donc pas perdu de valeur puisque je pouvais le vendre, très cher, et de nombreuses fois. Ca me redonnait un pouvoir : c’est moi, cette fois, qui décidait de mon corps, et en tirait un avantage. Ce n’est certainement pas un hasard si j’ai écrit Baise-moi à ce moment-là et si j’ai voulu qu’il soit publié. C’était un signe de puissance. Je sortais du groupe et je reprenais la parole.

Est-ce à ce moment-là que vous vous interrogez sur ce qu’est vraiment la féminité ?

Non, j’ai toujours réfléchi à ça puisque ça n’a jamais été pour moi une évidence. Ma mère est féministe et j’ai lu très tôt à ce sujet. Je savais que ça ne tombe pas du ciel comme le Saint-Esprit et que c’est une construction. Mes réponses ont évolué dans le temps, en termes de look. Et plus le temps passait, plus je me disais : quelle histoire compliquée ! Et plus ma colère montait sur ce qu’on exige des filles au nom de « la féminité ».

Une étude publiée il y cinq ans l’exprimait parfaitement. On faisait passer à des petits garçons et des petites filles de 5-6 ans un faux casting pour un pub de yaourt. Et sans leur dire, on avait salé le yaourt. Les petits garçons, sans exception, font beurk devant la caméra, car le yaourt est infect. Les petites filles, elles, font semblant de l’aimer. Elles ont compris qu’il faut d’abord penser à celui qui les regarde et lui faire plaisir. Eh bien c’est exactement cela la féminité : ne sois pas spontanée, pense à l’autre avant de penser à toi, avale et souris. Tout est dit.

Elle ne peut se résumer à cela !

Non, bien sûr. Et je ne vais pas expliquer à des femmes qui se sentent bien dans ce cadre qu’elles doivent en sortir. Mais franchement, quand je vois ce qu’on exige des femmes, le carcan de règles et de tenues qu’on leur impose, leur slalom périlleux sur le désir des mecs et la date de péremption qu’elles se prennent dans la gueule à 40 ans, je me dis que cette histoire de féminité, c’est de l’arnaque et de la putasserie. Ni plus ni moins qu’un art de la servilité.

Mais c’est si difficile de se soustraire à l’énorme propagande ! J’ai fini par en être imprégnée, moi aussi. Et en un réflexe de survie sociale, après le scandale du film Baise-moi qui m’a quand même torpillée, j’ai tenté de me fondre un peu dans le décor. Je suis devenue blonde, j’ai arrêté l’alcool, j’ai vécu en couple avec un homme… Et ça a raté.

Mais alors ? Vous ne seriez pas arrivée là, à cette période heureuse de votre vie où vos livres sont attendus, célébrés, si…

Si, à 35 ans, je n’étais pas devenue lesbienne.

Ce serait un choix ?

Je suis tombée amoureuse d’une fille. Et sortir de l’hétérosexualité a été un énorme soulagement. Je n’étais sans doute pas une hétéro très douée au départ. Il y a quelque chose chez moi qui n’allait pas avec cette féminité. En même temps, je n’en connais pas beaucoup chez qui c’est une réussite sur la période d’une vie. Mais l’impression de changer de planète a été fulgurante. Comme si on te mettait la tête à l’envers en te faisant faire doucement un tour complet. Woufff !

Et c’est une sensation géniale. On m’a retiré 40 kilos d’un coup. Avant, on pouvait tout le temps me signaler comme une meuf qui n’était pas assez ci, ou qui était trop comme ça. En un éclair le poids s’est envolé. Ca ne me concerne plus ! Libérée de la séduction hétérosexuelle et de ses diktats ! D’ailleurs je ne peux même plus lire un magazine féminin. Plus rien ne me concerne ! Ni la pipe, ni la mode.

Le discours vous semble partout hétéro-normé ?

Partout ! Et je comprends soudain la parole de Monique Wittig : « les lesbiennes ne sont pas des femmes. » En effet. Elles ne sont pas au service des hommes dans leur quotidien. Le féminisme change heureusement les choses, c’est une des plus grandes révolutions qu’on ait connues. Mais historiquement, la femme est au foyer, elle est la mère des enfants, le repos du guerrier, son faire-valoir et sa servante. Et il ne faut pas qu’elle brille trop.

Cela m’a toujours frappée de voir que chaque fois qu’une femme scientifique, cinéaste, musicienne, écrivaine connait un grand succès, elle perd son couple ou le met en danger. On plaint son compagnon. L’inverse est évidemment faux. Un homme qui connaît un énorme succès conserve son couple et se permet des maîtresses que sa femme, que l’on trouve chanceuse, a le devoir d’accepter.

La jalousie peut aussi exister dans un couple homosexuel.

Ca reste une histoire entre deux personnes, mais il n’y a pas de rôle attribué, rien de présupposé, rien de normé socialement. Et j’ai même l’impression que chacune aime le succès de l’autre. Ton rayonnement, a priori, ne repose pas sur l’idée que ta meuf t’es inférieure. Autant l’hétérosexualité peut te tirer vers le bas en tant que créatrice, autant l’homosexualité épanouit la création.

Il n’y a plus ce regard négatif qu’ont redouté beaucoup de femmes célèbres, artistes ou autres, qui n’ont jamais avoué leur homosexualité ?

Les choses ont bien changé. Et quand on y pense, si le ratio d’homos ou de bi parmi les créatrices est beaucoup plus important que dans la vraie vie, c’est parce que ça te libère. Ca te donne une autorisation à réussir. Ca ne met pas en danger ton couple. Tu n’as plus de freins. Pour moi, c’est un vrai apaisement.

La loi autorisant le mariage gay a-t-il joué un rôle dans le changement de regard ?

Je ne souhaite le mariage à personne. Mais si tout le monde a les mêmes droits, cela facilite la vie. En participant à la dernière Gay Pride qui était si joyeuse, et en voyant ces milliers de jeunes gens, je me disais que c’était la première génération qui pouvait annoncer son homosexualité à ses parents sans qu’ils pleurent.

Pour les gens de mon âge, l’outing allait de « tragique » à « difficile ». Il y avait toujours un moment où les parents pleuraient. Et c’est super dur de faire pleurer tes parents pour ce que tu es. Aujourd’hui, ils peuvent se dire : ça va, tu ne seras pas forcément malheureux. Et ils peuvent même l’annoncer aux voisins.

« Passé 40 ans, tout le monde ressemble à une ville bombardée » avez-vous écrit quelque part. Vieillir vous fait peur ?

La cinquantaine venant, j’ai peur de mourir. C’est la direction. Mais ça va. C’est même plutôt cool. En fait, je me sens beaucoup mieux maintenant qu’il y a vingt ans. Et il y a des tas de femmes d’âge mûr, que j’appelle les « Madames », qui me fascinent et indiquent un joli cap. Je n’ai pas de modèle, je ne sais pas comment on va inventer ça, vieillir. Mais quand je vois sur scène Marianne Faithfull, même avec sa canne, je me dis : « Pas mal ». Et même : « J’adore. » Classe !

Son bien le plus précieux est une lettre dans laquelle son père lui dit qu’il est fier d’elle. Avez-vous cette reconnaissance de vos parents ?

On n’est pas proches, mais leur regard sur moi est bienveillant. Je crois qu’ils sont contents.

Et ça compte ?

Eh bien oui. Un des trucs qui m’a le plus touchée lorsque j’ai reçu le Prix Renaudot, c’est que ça a fait plaisir à mon père. Ce n’est pas un super-loquace. Il n’a pas marché sur les mains. Mais il l’a exprimé. Et c’est vachement important.

Propos recueillis par Annick Cojean

« Vernon Subutex 3 », Editions Grasset, 399 pages, 19,90 euros

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dimanche 5 février 2017

Encore un instant à savourer avec Claude Sarraute

Livres. Dans son dernier récit, la femme de lettres Claude Sarraute évoque ses souvenirs personnels et le grand âge, avec son franc-parler et sa gouaille légendaires.

Rencontre

« Viens ma chérie, assieds-toi à côté de moi… Mais tu as quel âge toi, mon bébé ? » « Euh… J’ai 41 ans quand même ! » « Oui, et bien, pour moi, tu es un bébé. » Bienvenue chez Claude Sarraute, 90 ans en juillet. 90 balais comme elle dit, ça ne nous rajeunit pas, nous, les « bébés » quadragénaires qui avons lu ses Sur le vif dans Le Monde , qui avons grandi avec son franc-parler et son humour saillant à la télé et à la radio avec les Grosses têtes .Mais, soyons honnêtes, on l’avait un peu oubliée ces dernières années…« Claude Sarraute, ah oui c’est vrai, que devient-elle ? » Eh bien elle devient une vieille dame ! Son grand âge la cloue chez elle.« Ma mère était en pleine forme jusqu’à la fin mais était ridée. Mon père, lui, avait de l’arthrose. Et bien, moi, j’ai chopé les rides de ma mère et l’arthrose de mon père ! » ,soupire-t-elle.

Écrire contre les douleurs

Vu comme ça, la vieillesse peut effectivement ressembler à un naufrage. Mais Claude Sarraute dépasse les souffrances liées à son âge et préfère s’en amuser. Certes, elle ne sort quasiment plus de son très bel appartement du quai Bourbon, à Paris. Elle a de grandes difficultés à marcher, son arthrose et ses rhumatismes la font souffrir et il faut lui parler fort pour qu’elle entende. À part ça, elle est belle et reste toujours aussi coquette. Dans Encore un instant, elle est toujours aussi drôle et vive.« C’est mon médecin qui a eu l’idée. Comme il ne pouvait rien faire pour soulager mes douleurs, il m’a dit : vous n’avez qu’à écrire, cela vous fera du bien ! » Oui, mais sur quoi ? Sur ce qu’elle connaît le mieux aujourd’hui : la vieillesse et… la fin de vie. Pas drôle comme sujet ! Sauf si c’est Claude Sarraute qui le raconte. Là, ça devient tout de suite savoureux. D’abord parce qu’en la lisant, on a l’impression de l’entendre parler. Ensuite parce qu’elle a su aborder des sujets délicats, la mort notamment, en témoignant d’un formidable élan de vie.« Si c’est ce que tu as ressenti en lisant le livre, alors je suis contente ! » Assise sur son canapé, une cigarette à la main, une vapoteuse dans l’autre, un « ma chérie » par-ci et un tutoiement par-là, l’ancienne journaliste se montre telle qu’elle était restée dans nos souvenirs. Parler avec elle de son bouquin, c’est aborder mille et une facettes de sa vie, sans aucun tabou. Cela va de la sexualité après 60 ans à ses maris et ses amants, en passant par ses couchesculottes pour adultes, ses dents qui tiennent grâce à de la colle, son traumatisme quand « Revel » (Jean-François Revel, son mari) lui a demandé de participer au paiement des impôts alors qu’elle n’avait jamais rien payé… Puis l’actu, souvent peu réjouissante, de notre époque.

À 90 balais… il faut y penser

Et cette question qui la taraude et par laquelle commence son livre : « Alors, tu te décides ou pas ? » À quoi ? « Eh bien à te suicider. Depuis le temps que tu nous bassines avec ça. Toi, le grand âge, les infirmités, le fauteuil roulant, le mouroir, merci bien. Là tu as tout prévu, tout organisé. À bientôt 90 balais, il serait peut-être temps d’y penser. » Penser à la mort quand on est au soir de sa vie, c’est une chose. Vouloir décider du bon moment pour partir en est une autre. Il y a plusieurs années, Claude Sarraute a adhéré à l’Association pour le droit à mourir dans la dignité.« Je suis membre d’honneur. » Elle s’amuse à dire qu’elle n’aurait qu’un coup de fil à passer… mais elle a peur. Et le jour où elle a composé le numéro pour en parler, elle est tombée sur le répondeur.« C’était un dimanche ! Il n’y avait personne au bout du fil de ma destinée. » Pourquoi ne pas réessayer le lendemain ?« Demain, c’est un autre jour …» Article de Christel MARTEEL.

Encore un instant , Flammarion, 191 pages, 19 €.

claude

Claude Sarraute

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jeudi 3 novembre 2016

Poème....

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Tendance. Devenir écrivain cela s'apprend...

Ateliers d'écriture et cours de création littéraire se multiplient en France.

Exit l'image de l'écrivain seul à sa table. Longtemps déconsidérées, les formations à l'écriture connaissent un succès croissant en France et ont fait récemment leur entrée à l'université. Avec toujours, pour les élèves, le rêve d'être publiés, mais pas seulement... « En France, on vit avec l'idée qu'écrire, c'est un don. Apprendre le piano, oui, mais l'écriture, ça passe moins bien », explique Frédérique Anne, à la tête des ateliers Elisabeth Bing, à Paris. Pourtant, trouver son style ou donner du rythme au récit ne va pas de soi pour tout le monde. « Il est important de montrer qu'écrire, c'est du travail. C'est beaucoup réécrire », explique l'animatrice. Chaque semaine, elle soumet une « proposition d'écriture » à celles et ceux qui poussent les portes de l'atelier, comme narrer un événement d'apparence anodine faisant basculer la vie d'un personnage. « L'idée est de voir comment un texte est perçu, comment il peut bouger », souligne-t-elle. La lecture à l'oral des textes est essentielle dans ce processus même si, aujourd'hui, plus de la moitié des participants suivent les ateliers par courriel. Aux États-Unis, un Raymond Carver revendiquait avoir suivi des cours de création littéraire, mais le sujet est moins ouvertement abordé en France même si ces cours se multiplient, sur internet notamment, et accouchent de nouveaux talents.

Différents objectifs

En lice pour le Goncourt et le Renaudot qui seront remis aujourd'hui, Leïla Slimani (« Chanson douce ») est ainsi passée par les ateliers de la NRF : des aspirants écrivains se confrontent à de grands noms de la littérature française, comme Philippe Djian ou Jean-Marie Laclavetine, au siège de Gallimard. La formation est décriée pour ses tarifs (1.500 euros pour 24 heures de cours étalées sur un trimestre), mais remporte un vrai succès, avec 40 % de réinscription parmi les participants. Il s'agit, avant tout, de « laboratoire d'écriture », estime Violaine Houdart-Merot, responsable du master à Cergy-Pontoise, l'une des quatre formations de ce type existant en France (avec Toulouse, Le Havre et Paris VIII). Parmi le noyau d'étudiants sélectionnés, beaucoup ont fait lettres ou philosophie, mais il y a aussi d'anciens étudiants en histoire, en cinéma, en biologie, voire en médecine. Certains rêvent d'être publiés mais d'autres veulent devenir biographe, artiste numérique ou lancer des projets artistiques faisant appel à l'écriture. « Il ne s'agit pas de leur faire croire qu'ils vont tous publier chez Gallimard mais de leur offrir les meilleures conditions pour développer leurs potentiels et explorer de nouvelles voies », précise l'universitaire. Source : Le Télégramme

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mercredi 19 octobre 2016

Anne Pingeot, la discrète

Elle ne s’expose pas, mais elle a beaucoup exposé. Anne Pingeot, 73 ans, l’amour caché de François Mitterrand et mère de Mazarine, conservateur honoraire au musée d’Orsay, est l’une des grandes spécialistes de la sculpture française du XIX  e siècle, à laquelle elle a consacré une rétrospective au Grand Palais en 1986, ainsi que de nombreuses expositions. L’historienne de l’art a consacré des livres de référence aux sculptures de Degas et Bonnard. D’abord conservatrice au Louvre, elle participe à l’élaboration du musée d’Orsay. Lors de son inauguration officielle, toujours en 1986, elle joue même les guides pour... le président François Mitterrand, le Premier Ministre Jacques Chirac en pleine cohabitation, et Valéry Giscard d’Estaing. Eux savent. Elle n’en parle jamais. « Elle était d’une discrétion totale sur sa vie», se souvient l’une des collaboratrices d’Anne Pingeot.

Une passion pour l’art gaulois

Elle a pris sa retraite en 2008, tout en continuant à assurer des cours à l’Ecole du Louvre. On la décrit comme une conférencière « éblouissante », capable de faire revivre l’histoire de France à travers une statue de Vercingétorix. Un amour pour les statues édifiées dans les plus petits villages gaulois, qu’elle partageait avec son célèbre amant. Début 2016, la destinataire des 1 200 lettres d’amour de François Mitterrand donnait encore une conférence en Bourgogne, devant un auditoire conquis. D’anciens collègues, qui la croisent encore très régulièrement à Orsay, où elle poursuit ses recherches au centre de documentation, évoquent une femme « très agréable, gentille». Plusieurs disent qu’elle avait l’étoffe « pour diriger le musée d’Orsay ». Etait-ce son ambition ? Celle-ci a-t-elle été contrariée, plutôt qu’encouragée, par ses amours cachées ? Rien ne le dit dans ces lettres. Toujours aussi discrète, Anne Pingeot n’a laissé publier que celles de son amoureux, pas les siennes. Le choix d’une vie qu’elle a sculptée en creux, à l’ombre de son grand homme, mais qu’elle patine aujourd’hui d’une touche grandiose.

Yves Jaeglé

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mardi 18 octobre 2016

La passion selon Mitterrand

L’ancien président a aimé secrètement pendant plus de trente ans Anne Pingeot, mère de Mazarine. Un journal intime et un livre de 1 200 lettres en témoignent aujourd’hui.

C’est l’histoire d’un homme politique âgé de 46 ans, déjà largement capé — sénateur de la Nièvre, il a été plusieurs fois ministre sous la IV e République — qui fait la connaissance en 1962 d’une jeune femme de 19 ans, originaire de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), fille de l’un de ses amis. Elle s’appelle Anne Pingeot, elle est belle, éprise d’art et de littérature. Ils parlent du philosophe Socrate. Il lui conseille un livre et, accompagné d’une première lettre datée du 19 octobre, lui envoie l’exemplaire qui est le sien. Cette porte entrouverte ne se refermera plus jusqu’à la mort de François Mitterrand dans la nuit du 7 au 8 janvier 1996.

Non seulement cette rencontre débouchera sur une liaison clandestine — à l’époque le futur chef de l’Etat est marié depuis dix-huit ans à Danielle Gouze dont il a eu deux enfants, Jean-Christophe et Gilbert — mais elle se concrétisera par la naissance, le 7 décembre 1974, de Mazarine. François Mitterrand désirait-il de cette passion cachée une enfant destinée à rester dans l’ombre comme l’amour porté à la mère ? Pas sûr. En tout cas, il ne voulait pas de garçon (« Si par malheur ! »). Ce fut une fille. Elle a failli s’appeler Marie, Catherine, Ariane, Aude, Reine ou Clio. On apprend tout cela aujourd’hui, jour de la parution des « Lettres à Anne - 1962-1995 », soit plus de 1 200 missives envoyées des quatre coins de France et du monde par un homme qu’on n’imaginait pas aussi soumis aux élans du cœur, sensible à leurs rebonds, à leurs tempêtes. C’est un Mitterrand bis, et contrairement à la règle, la face lumineuse de l’ombre !

Pour les Français, ce scénario s’est écrit en deux temps : la première lorsque, le jeudi 11 janvier 1996, lors des funérailles du président à Jarnac, le pays a découvert l’existence de Mazarine Pingeot aux côtés de sa mère Anne, et que les deux familles, l’officielle et l’officieuse, étaient réunies pour la première fois en public. La seconde aujourd’hui, à l’issue d’une campagne de promotion soigneusement étudiée et surveillée, avec la publication de la somme de ces lettres doublée d’un autre ouvrage sous forme de beau livre, « le Journal pour Anne », qui témoigne, de 1964 à 1970, d’un exercice d’écriture et de collages relevant de l’expression artistique pure. De coupures de presse en reproductions de tableaux et caricatures, François Mitterrand y raconte, à la plume et à l’encre bleue, son quotidien d’homme très occupé et… très amoureux.

C’est d’une malle qu’Anne Pingeot, devenue historienne de l’art et conservateur honoraire au musée d’Orsay, a exhumé ces documents. Invitée par l’Institut Mitterrand à les rendre publics, elle en a fait part aux enfants de son amant célèbre pour leur demander, au titre légal d’héritiers, d’accepter le principe d’une publication.

Au-delà des réactions enthousiastes, agacées ou franchement réticentes que suscitera cette initiative, il est indéniable que le cheminement de l’histoire littéraire française s’enrichit d’une œuvre romantique (et romanesque) majeure dont il eût été dommage de ne jamais profiter.

Pierre Vavasseur

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lundi 25 juillet 2016

Littérature

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Voir mes précédents billets

Une brillante mise au point de l'auteur des Versets sataniques, soumis à une fatwa en 1989. Extrait : "Il y a un refus de comprendre deux choses. D'une part, nous vivons la période la plus sombre que j'aie jamais connue. Ce qui se passe en ce moment avec Daech est d'une importance colossale pour l'avenir du monde. D'autre part, l'extrémisme constitue une attaque contre le monde occidental autant que contre les musulmans eux-mêmes.

C'est d'abord une prise de pouvoir, une tentative d'imposer une dictature fascisante à l'intérieur même du monde islamique. Qui étaient les premières victimes des ayatollahs d'Iran ou des talibans ? Qui fait-on souffrir en Irak aujour - d'hui ? Ce sont avant tout des musulmans qui massacrent d'autres musulmans. On a beau jeu d'incriminer les drones américains, mais pour chacun de ces missiles on dénombre mille attaques et attentats commis contre des individus et des mosquées par des djihadistes.

Lors de l'affaire des Versets sataniques, les partisans des ayatollahs menaçaient d'abord, à Londres ou ailleurs, ceux qui n'approuvaient pas la fatwa lancée contre moi. Ce qui revient à dire qu'attaquer les extrémistes ne signifie pas attaquer la communauté musulmane. Il faut savoir pour quoi on se bat. Combattre l'extrémisme, je le répète, n'est pas combattre l'islam. Au contraire. C'est le défendre."

Cliquez ICI

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Au Liban, en 1989, manifestation contre les Versets. "Dans les années 1960 et 1970, Beyrouth était une ville ouverte. Si un tel changement a pu se produire au cours de la vie d'un homme, il peut sans doute être inversé aussi rapidement."N. ISMAIL/AFP

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Photo : 30 mars 2010 - Salon du Livre - Porte de Versailles

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mercredi 6 juillet 2016

Jean d'Ormesson

UNE PERLE DE JEAN D'ORMESSON :

Que vous soyez fier comme un coq
Fort comme un bœuf
Têtu comme un âne...
Malin comme un singe
Ou simplement un chaud lapin
Vous êtes tous, un jour ou l'autre
Devenu chèvre pour une caille aux yeux de biche
Vous arrivez à votre premier rendez-vous
Fier comme un paon 
Et frais comme un gardon
Et là ... Pas un chat !
Vous faites le pied de grue
Vous demandant si cette bécasse vous a réellement posé un lapin
Il y a anguille sous roche
Et pourtant le bouc émissaire qui vous a obtenu ce rancard
La tête de linotte avec qui vous êtes copain comme cochon
Vous l'a certifié
Cette poule a du chien
Une vraie panthère !
C'est sûr, vous serez un crapaud mort d'amour 
Mais tout de même, elle vous traite comme un chien
Vous êtes prêt à gueuler comme un putois
Quand finalement la fine mouche arrive
Bon, vous vous dites que dix minutes de retard
Il n'y a pas de quoi casser trois pattes à un canard
Sauf que la fameuse souris
Malgré son cou de cygne et sa crinière de lion
Est en fait aussi plate qu'une limande
Myope comme une taupe
Elle souffle comme un phoque
Et rit comme une baleine 
Une vraie peau de vache, quoi !
Et vous, vous êtes fait comme un rat
Vous roulez des yeux de merlan frit
Vous êtes rouge comme une écrevisse
Mais vous restez muet comme une carpe
Elle essaie bien de vous tirer les vers du nez
Mais vous sautez du coq à l'âne
Et finissez par noyer le poisson
Vous avez le cafard
L'envie vous prend de pleurer comme un veau 
(ou de verser des larmes de crocodile, c'est selon)
Vous finissez par prendre le taureau par les cornes
Et vous inventer une fièvre de cheval
Qui vous permet de filer comme un lièvre
C'est pas que vous êtes une poule mouillée
Vous ne voulez pas être le dindon de la farce
Vous avez beau être doux comme un agneau
Sous vos airs d'ours mal léché
Faut pas vous prendre pour un pigeon
Car vous pourriez devenir le loup dans la bergerie
Et puis, ç'aurait servi à quoi
De se regarder comme des chiens de faïence
Après tout, revenons à nos moutons
Vous avez maintenant une faim de loup
L'envie de dormir comme un loir
Et surtout vous avez d'autres chats à fouetter.

Billet d'humour de Jean D'ORMESSON !!! Et hommage à la langue française

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jeudi 19 mai 2016

Proverbe chinois

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