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Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

samedi 24 juin 2017

Ne jamais sous-estimer...

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vendredi 9 juin 2017

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lundi 5 juin 2017

Après l’attentat de Londres, l’Elysée assure que Macron est « aux commandes »

Par Cédric Pietralunga

Prévenu dès la survenue de l’attaque, le chef de l’Etat s’est entretenu dimanche avec la première ministre britannique ainsi qu’avec les familles des victimes françaises.

Un président « aux commandes ». Depuis l’attaque de Londres, qui a provoqué dans la soirée de samedi 3 juin la mort de sept personnes dont un Français, et en a blessé 48 autres dont sept Français, Emmanuel Macron multiplie les interventions et les prises de parole.

Tenu informé « heure par heure » de la situation et de l’enquête, selon son entourage, le chef de l’Etat tient à montrer qu’il est à la hauteur de l’événement, alors qu’il affronte le premier attentat touchant des Français depuis son élection le 7 mai.

Dès la survenue de l’attaque, M. Macron a été prévenu par la cellule diplomatique de l’Elysée, racontent ses proches. Après avoir réuni les premiers éléments sur les circonstances, en liaison avec les autorités britanniques, il a envoyé un tweet à 2 h 55 du matin. « Face à cette nouvelle tragédie, la France est plus que jamais aux côtés du Royaume-Uni. Mes pensées vont aux victimes et à leurs proches », écrit-il. Un communiqué de presse, personnellement validé par le président de la République, a aussi été envoyé aux médias à 7 h 50.

L’exécutif mobilisé

Dimanche midi, il a eu un entretien téléphonique – en anglais, précise l’Elysée – avec la première ministre britannique, Theresa May. Les deux responsables « ont fait le point sur la situation des victimes et les premiers éléments de l’enquête », selon l’entourage de M. Macron. « Les autorités britanniques se sont engagées à donner toutes les informations sur les victimes [françaises] et à assurer et garantir la sécurité » des Français résidant à Londres, qui votaient dimanche pour les élections législatives en France.

Dans l’après-midi, enfin, M. Macron a appelé au téléphone les familles des Français victimes de l’attaque. « Le président a voulu par ce geste montrer sa proximité avec les familles et leur apporter son soutien très fort », indique l’Elysée.

Selon une source, le chef de l’Etat a aussi lancé des « commandes » précises aux services de renseignement français, afin de préparer le conseil de défense prévu mercredi 7 juin, avant le conseil des ministres. Et il a demandé qu’une minute de silence soit observée avant la finale du Top 14, qui voyait s’affronter Clermont-Ferrand et Toulon dimanche soir au Stade de France, où M. Macron était présent pour assister au match.

Outre le chef de l’Etat, Edouard Philippe s’est également impliqué dans la crise, afin de montrer la mobilisation de l’exécutif. En déplacement privé en région parisienne samedi soir, le premier ministre est rentré à Matignon dès qu’il a été informé de l’attaque, assure son entourage. L’ancien maire du Havre a ensuite travaillé jusque tard dans la nuit, en liaison notamment avec Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Elysée. « L’ambiance était lourde, raconte un de ses proches. Mais il n’a pas été surpris, il mesurait le poids de sa tâche en prenant ses fonctions. »

À la demande de l’Elysée, M. Philippe s’est rendu dimanche midi au centre de crise du Quai d’Orsay, qui assure la liaison avec les autorités britanniques et les familles des ressortissants français impliqués dans l’attaque. « Le premier ministre a été marqué par le professionnalisme du Quai et par l’engagement des bénévoles de la Croix-Rouge » qui sont en contact avec les familles, fait-on savoir à Matignon.

Volonté de « ne pas surréagir »

Le chef du gouvernement devrait également effectuer lundi un déplacement en France illustrant la lutte contre le terrorisme, tandis que Jean-Yves Le Drian, le ministre de l’Europe et des affaires étrangères, se rendra à Londres pour rencontrer les autorités britanniques ainsi que les victimes françaises, après un déplacement en Tunisie lié également à la lutte contre le terrorisme. Ce déplacement à Londres se fera « à la demande du président de la République », précise l’Elysée.

« LA MORT HABITE LA FONCTION PRÉSIDENTIELLE »

L’attaque de Londres est le premier attentat touchant des Français auquel M. Macron est confronté depuis son entrée en fonction. Pour préparé qu’il soit, il s’agit toujours d’une épreuve pour un chef d’Etat, naturellement considéré comme responsable de la sécurité de ses concitoyens. Les attentats de janvier 2015, contre la rédaction de Charlie Hebdo et des clients d’une supérette casher, qui avaient provoqué la mort de 17 personnes, avaient fortement marqué François Hollande.

Le président socialiste avait été lui-même confronté au drame lors des attentats du 13 novembre 2015, qui avaient tué 130 personnes : il se trouvait au Stade de France, pour assister au match France-Allemagne, lorsque trois explosions avaient retenti aux abords de l’enceinte, tuant un chauffeur de car et blessant une dizaine d’autres personnes. « La mort habite la fonction présidentielle », confiera quelques mois plus tard François Hollande à ses proches.

Conformément à l’image de « président jupitérien » qu’il entend incarner, M. Macron n’a pas souhaité commenter son état d’esprit à la suite de l’attaque de Londres. « Le président est concentré et organisé », a seulement confié son entourage au Monde, expliquant que le chef de l’Etat avait la volonté de « ne pas surréagir » mais qu’il « surveillait » l’évolution de la situation. « Le président veut montrer qu’il est dans le sang-froid mais aussi dans l’émotion, en appelant lui-même les familles », ajoute une proche du locataire de l’Elysée, assurant que M. Macron s’était « préparé durant toute la campagne » à vivre de tels moments.

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mercredi 31 mai 2017

Réflexion

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jeudi 25 mai 2017

ça c'est bien vrai !

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lundi 22 mai 2017

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samedi 20 mai 2017

Réflexion

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À partir de quand peut-on être considéré comme « vieux » ?

Article de PAUL DOUARD

Route des fromages, soirées lecture et musique trop forte : parfois, il faut savoir regarder la vérité en face.

Je me souviendrai toujours de cet instant où j'ai prononcé les mots « Tu peux baisser un peu le son, s'il te plaît ? » pour la première fois. J'ai subitement senti une profonde décharge d'angoisse m'envahir, qui n'était sans doute rien d'autre que ce qu'on appelle plus communément la vieillesse. Quelque chose s'est alors brisé en moi. En quelques minutes, je suis passé par toutes les étapes du deuil : le choc et le déni d'abord ; puis la colère, le marchandage avec moi-même, et enfin une petite phase dépressive, avant l'acceptation finale. J'ai 28 ans, un deux-pièces aux murs de couleur taupe et j'aime bien me balader sur la plage quand j'en ai l'occasion.

Quand on a entre 20 et 30 ans, on navigue entre deux mondes différents. On ne veut plus forcément se farcir une soirée Erasmus dans un bar dansant où l'air s'est transformé en sueur de membres de BDE qui chantent du Michel Sardou, mais on ne veut pas non plus participer à une route des fromages pendant l'été. Ce moment charnière où tous les jeunes vous disent que vous êtes vieux et tous les vieux vous disent que vous êtes jeune est un enfer psychologique. Les deux camps essayent de vous attirer, l'un avec du Get 27, l'autre avec une carte d'abonnement UGC illimité. Cette période transitoire s'apparente à un pédiluve : tout le monde doit y passer, mais certains cherchent désespérément à le contourner grâce au minuscule rebord qui l'entoure – ce qui est impossible, évidemment. Chacun finit par être « vieux », mais tout le monde ne le devient pas en même temps. Récemment par exemple, je me suis rendu à un mariage où j'ai croisé une petite fille de huit ans qui semblait déjà vieille avant d'avoir vécu. Lunettes papillon et nœud dans les cheveux, elle donnait l'impression d'être née directrice de CDI – le genre qui passe le plus clair de son temps à faire « chuuuuut » aux gens.

Se faire apostropher par un vulgaire « T'es vieux » accompagné d'un sourire narquois fait toujours un peu mal, comme si cette remarque nous poussait plus rapidement que prévu vers quelque chose d'inéluctable. Mais objectivement, à partir de quand est-on considéré comme vieux par ses potes, ses collègues et l'ensemble de la société ? D'emblée, je préfère éliminer le critère le plus débile à mon sens : être en couple. Pour les inquisiteurs du célibat qui s'opposeront corps et âme au reste du monde marital, être en couple serait selon eux le début d'une nouvelle vie faite de parties de Scrabble endiablées et de week-ends en Normandie – donc a priori un truc de vieux hyper chiant. Pourtant, être en couple est un statut, un peu comme être alcoolique ou accro à la meth. C'est tout. Diriez-vous que les couples libertins et échangistes sont vieux ? Cela n'a donc aucun sens, et nous amène plutôt vers un autre critère plus pertinent pour qualifier quelqu'un de vieux : la vie sociale.

Quand on prononce le mot « vieux », un autre résonne très souvent dans notre tête : solitude. Du coup, être jeune serait étroitement lié à notre nombre d'amis et plus largement à notre vie sociale. Bien souvent, refuser de vous rendre à une soirée fait de vous « un pti' vieux » – blague qui vous fait brièvement ricaner car, bien sûr, elle ne vous touche pas mais vous empêchera néanmoins de dormir pendant huit semaines, allant même jusqu'à vous pousser à questionner des forums afin de voir si effectivement, vous êtes vieux. Il y a quelques mois, une étude réalisée par des chercheurs de l'université des sciences d'Aalto et de l'université d'Oxford suggère que nous commençons à perdre nos amis à partir de 25 ans – tout comme nos neurones. Si nous n'avons plus beaucoup d'amis une fois le quart de siècle passé, serait-ce le début des soirées Netflix, des visites d'expositions de vieilles voitures le dimanche, et donc de la vieillesse ? Difficile à dire, d'autant plus qu'une autre étude a quant à elle montré que 33 % des Français de moins de 25 ans disent se sentir seul. Par conséquent, si la solitude touche autant les jeunes que les vieux (ici, les vrais vieux), il ne s'agit pas encore de ça. Surtout, on pourrait à l'inverse croire que quelqu'un qui a beaucoup d'amis est jeune dans sa tête. Pour comprendre que cette affirmation n'a aucun sens, il suffit de vous rendre à une réunion des jeunes Les Républicains.

Un autre mot se rapproche très souvent de « vieux » : chiant. Oui, la notion de « jeune » est en fait très proche de celle de « cool » et aurait plus à voir avec votre comportement auprès des autres qu'avec votre âge. Effectivement, refuser d'être cool vous fait très souvent passer pour un vieux, comme être le mec qui ne veut pas se rendre dans ce bar « parce qu'il n'y aura pas assez de place » ou cette personne qui reste assise au fond de la pièce à faire la gueule et qui répond « Non, rien » quand on lui demande ce qui ne va pas. Si ces personnes peuvent être aussi agaçantes qu'une rage de dents, on peut être tenté de leur dire « T'es vieux ou quoi ? », ce qui revient au même que de taxer quelqu'un de chiant. Par conséquent, il se peut que vous soyez catégorisé comme vieux dès lors que vous n'êtes pas assez heureux ou enjoué aux yeux de vos amis. Vous êtes une barrière qu'ils doivent sans cesse enjamber pour faire ce qu'ils veulent, et à ce titre, vous leur rappelez inévitablement les déjeuners avec leur grand-mère lorsqu'ils ne pouvaient pas sortir de table.

Il y a aussi clairement un choix dans les activités. Être jeune s'apparente souvent à faire beaucoup de choses très divertissantes, comme baiser et boire. À l'inverse, être vieux nous éloignerait de ces deux activités réservées aux jeunes. Si cette théorie de comptoir tient potentiellement la route dans une discussion d'afterwork, la science dit l'inverse. Comme l'expliquaient récemment nos amis de Munchies, une étude publiée par l'agence publicitaire Havas Worldwide avance que 54 % des personnes âgées entre 18 et 34 ans pensent qu'un « bon repas est aussi plaisant que le sexe ». Qui plus est, s'ils ont le choix entre une partie de jambes en l'air et « un excellent resto », 35 % optent pour le dîner. Peut-être qu'en fait, être vieux c'est avant tout avoir un peu plus de fric et en profiter. Souvent, les vieux que les jeunes trouvent « cool » sont ceux qui ressemblent le plus « aux jeunes », justement – ce qui explique que ce soient très souvent des gens fauchés.

Le problème est que si vous vous sentez vieux, vous mettez déjà un pied dans la tombe. D'après les données de trois études menées entre 1995 à 2013 auprès de 10 000 personnes âgées de 24 à 102 ans, ceux qui ont déclaré se sentir plus vieux que leur âge avaient 10 à 25 % plus de chances de se faire hospitaliser dans les deux à dix ans. Finalement, on devient peut-être vieux quand on commence à se poser la question. Pensez-y la prochaine fois que vous clamez à votre pote qui veut se coucher tôt qu'il est vieux. Pourtant, il paraît que le meilleur est à venir et qu'on peut s'amuser après 30 ans – même si vouloir faire des trucs de jeunes est un mauvais départ.

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vendredi 19 mai 2017

Petite philosophie du macronisme

Par Nicolas Truong

Inspiré par le philosophe Paul Ricœur, rencontré en 1999, le président est marqué par son empreinte. Plongée dans un parcours intellectuel qui éclaire ses choix politiques.

Mais qui est-il ? Ricœur ou Rothschild ? L’héritier de Michel Rocard ou une rock star ? Le président Nouveau Monde ou celui de la fin de l’Histoire ? Est-il la figurine choyée de l’élite déterritorialisée ou la figure réconciliatrice d’une France fracturée, l’homme de la troisième voie ou la tête de pont du capitalisme financier ?

Depuis le sacre du Louvre, dimanche 7 mai, la France se demande de quelle façon Emmanuel Macron relie sa pensée à son action. Depuis sa victoire éclair, le monde s’interroge sur la manière dont cette start-up politique articule le dire et le faire, de quelle manière ce jeune monarque républicain aux allures de chérubin conjugue sa formation philosophique à sa pratique politique.

La réponse est sans doute dans ce « et en même temps » que le nouveau président prononce si souvent. Car Emmanuel Macron se présente à la fois comme de gauche et de droite, social et libéral, soucieux de conjuguer le roman national et l’histoire globale, le sacre de Reims et la Fête de la Fédération, Pierre Nora et Patrick Boucheron, la mémoire et l’oubli, la révolution et la monarchie.

Une source qui ne s’est pas tarie

Ce n’est pas le « ou bien ou bien » kierkegaardien mais le « et » ricœurien, cette façon de penser ensemble des choses hétérogènes, qui le caractérise. « Vouloir par exemple en même temps la libération du travail et la protection des plus précaires, cette manière d’introduire une tension soutenable entre deux énoncés apparemment incompatibles, est vraiment très ricœurienne », explique Olivier Abel, professeur de philosophie et d’éthique à la Faculté de théologie protestante de Montpellier.

« C’est Ricœur qui m’a poussé à faire de la politique », déclare M. Macron dans un entretien à l’hebdomadaire Le 1 (n° 64, 8 juillet 2015, repris dans Macron par Macron, L’Aube, 136 pages, 9,90 euros). D’où l’importance de remonter à la source, qui ne s’est d’évidence pas tarie.

En 1999, François Dosse, historien, professeur à Science Po et biographe de Paul Ricœur (1913-2005) cherche, à la demande du célèbre philosophe, un jeune doctorant pour vérifier les notes de bas de pages, les références et l’appareil critique de l’œuvre que Ricœur est en train de rédiger, L’Histoire, la mémoire, l’oubli, qui paraîtra aux éditions du Seuil en 2000.

Il propose à Emmanuel Macron, son étudiant « brillant, souriant, affectueux, sensible et conceptuel, pas ramenard ni singe savant » d’entrer en contact avec le maître de l’herméneutique et de la phénoménologie française.

Intenses échanges intellectuels

Peu impressionné en raison de sa « complète ignorance » de l’œuvre de Ricœur, qu’il n’avait pas lu, Emmanuel Macron pousse alors la porte des Murs Blancs, la maison de Châtenay-Malabry que les disciples du philosophe connaissent bien.

De la rencontre entre ce professeur de 86 ans et ce jeune homme de 22 ans naîtra une véritable relation de travail doublée d’une « relation affective du fils adoptif au (grand-)père spirituel », témoigne François Dosse. Souvent mise en doute ou contestée, l’intensité des échanges intellectuels fut réelle (« Macron, un intellectuel en politique ? », Le Monde du 2 octobre 2016).

Les « notes d’orientation » rédigées par Emmanuel Macron et conservées dans les archives du Fonds Ricœur à la Bibliothèque de l’Institut protestant de théologie de Paris, que Le Monde a pu consulter, renseignent sur la nature des apports de l’impétrant.

Macron prodigue à Ricœur des conseils éditoriaux : « Définir plus précisément le concept de chronosophie », écrit-il (à propos de la page 24 du manuscrit du chapitre 1, consacré à la mémoire et aux phénomènes mnémoniques). Il suggère des références bibliographiques : « Ne peut-on pas citer, au sujet de l’événement, Paul Veyne et son discours inaugural au Collège de France ? » (page 35). Et se risque même à quelques appréciations élogieuses ou lapidaires : « Fin très bonne » (p. 41) ou « A refaire. Précisez dès le début que vous présentez des hypothèses, formulez clairement le choix d’une histoire des ­mentalités » (à propos de la page 9 du chapitre 2 dédié à l’épistémologie des sciences historiques).

Densité des discussions

Amie intime de la famille Ricœur et chargée des archives du penseur protestant, Catherine Goldenstein témoigne de la densité des discussions « d’égal à égal » entre les deux hommes.

Celle qui accompagna Simone Ricœur, la femme du philosophe qui « s’éteignait comme une petite chandelle » et qui aida Paul Ricœur à traverser son deuil après sa mort, se souvient de « la délicatesse » de l’étudiant envers le philosophe. De son « autorité » aussi parfois, mêlée à une profonde gratitude.

Dans une lettre inédite, dont nous reproduisons l’intégralité, Emmanuel Macron écrit à Paul Ricœur qu’il ne doit voir « aucune présomption » dans les ­notes et remarques qu’il vient de lui adresser. Et déclare : « Je suis comme l’enfant fasciné à la sortie d’un concert ou d’une grande symphonie, qui martyrise son piano pour en sortir quelques notes ; à force de vous lire, de vous suivre dans l’analyse, j’ai l’envie, l’enthousiasme de m’y risquer ».

Ainsi, « n’en déplaise aux mauvaises langues », relève Olivier Mongin, directeur de la publication de la revue Esprit et ami des deux hommes, il y a bien eu « une rencontre véritable entre le vieux sage et le jeune philosophe qui s’intéresse à Hegel et Marx à l’époque ».

CETTE CAPACITÉ DE L’INDIVIDU À DÉVELOPPER SES PROPRES POTENTIALITÉS, QUI AVAIT ÉTÉ THÉORISÉE PAR PAUL RICŒUR, EST AU CŒUR DU LOGICIEL MACRONIEN

Mais que reste-t-il de Ricœur en lui ? Une « forte empreinte », assure François Dosse, soucieux de faire mentir ceux qui prétendent que cette proximité fut usurpée, voire instrumentalisée.

Tout d’abord une philosophie de la volonté qui vise à « tout faire pour rendre l’homme capable », a déclaré Emmanuel Macron le 16 novembre 2016 à Bobigny, lors de l’annonce de sa candidature.

« Devenir maître de son destin »

Car dans la pensée ricœurienne, la fragilité de « l’homme faillible » n’empêche pas « l’homme capable » d’être en mesure de mobiliser en lui-même des ressources inemployées. A la « capacité d’être lui-même » de l’homme souffrant ou agissant de Ricœur correspond chez Macron la possibilité du citoyen de parvenir à « la libre disposition de soi-même » et de « réaliser ses talents ».

Cette capacité de l’individu à développer ses propres potentialités, qui avait été théorisée par Paul Ricœur, ou bien cette « capabilité » conceptualisée plus tard par l’économiste Amartya Sen, sont au cœur du logiciel macronien. Ainsi, selon Emmanuel Macron, la politique doit « déployer le cadre qui permettra à chacun de devenir maître de son destin, d’exercer sa ­liberté. Et de pouvoir choisir sa vie ».

La force du récit, aussi, est un puissant motif ricœurien chez le président. Un « pouvoir de raconter » qui, comme le disait Ricœur lors de la réception du Kluge Prize, en 2005, « occupe une place éminente parmi les capacités dans la mesure où les événements de toute origine ne deviennent lisibles et intelligibles que racontés dans des histoires ».

Ainsi « l’identité narrative » de Ricœur s’oppose aux identités figées, puisque le récit que l’on fait de sa propre vie, écrit le philosophe, « offre la possibilité de raconter autrement et de se laisser raconter par les autres ». C’est précisément ce qui arrive à Emmanuel Macron, qui met en scène sa propre histoire et le récit de sa généalogie : « J’étais donc un enfant de la province (…). Né dans la Somme, je vivais l’entrée à Paris comme une promesse d’expérience inouïe, de lieux magiques. » (Révolution, 264 pages, 17,90 euros).

« Le vrai projet patriote »

Le storytelling de meeting a souvent été pointé. Mais sa conception du récit héritée de Ricœur lui fait préférer les appartenances aux essences. Ainsi n’oppose-t-il pas « l’identité heureuse » d’Alain Juppé à « l’identité malheureuse » d’Alain Finkielkraut, mais il propose une histoire ouverte de l’identité de la France.

« Ce que nos adversaires disent, c’est qu’il y a quelques vrais Français, de souche, paraît-il. Moi, je ne sais pas ce qu’est une souche unique ; nous en avons tous de multiples. Donc, ­notre projet, c’est le vrai projet patriote. Parce qu’être patriote, c’est aimer le peuple français, son histoire, mais l’aimer de manière ouverte », déclare Macron à Reims, le 17 mars. « Le projet national français n’a jamais été un projet clos », prolonge-t-il dans le magazine L’Histoire, car la culture nationale s’est construite dans « l’ouverture au grand large ».

Ainsi l’identité narrative est une subtile dialectique du « même » et de l’« autre », et permet à l’individu tout comme à un pays d’ailleurs, d’être pluriel, ouvert, divers : « Soi-même comme un autre », disait Paul Ricœur.

Une pensée de la mémoire enfin, qui éclaire sans doute les débats houleux suscités à ce sujet par les prises de position d’Emmanuel Macron sur la colonisation. Dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli (2000), ouvrage au sein duquel l’ancien étudiant est remercié pour sa « critique pertinente de l’écriture et la mise en forme de l’appareil critique », Paul Ricœur défend l’idée d’une « politique de la juste mémoire ». Entrant de plain-pied dans les controverses hautement sensibles du moment, le philosophe se déclare « troublé par l’inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs, pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire – et d’oubli ».

Appartenant à une génération qui, sur le plan ­historique, n’a « ni totems ni tabous », ­ Emmanuel Macron n’a pas hésité à ­mettre la plume dans la plaie lorsqu’il qualifia, à Alger, la colonisation de « crime contre l’humanité » et de « vraie barbarie ». Et il ne faut pas oublier que c’est l’attitude du socialiste Guy Mollet qui, lors de la guerre d’Algérie, poussa Ricœur à quitter la SFIO.

Mais, ici encore, il s’agit de concilier les contraires. Il s’agit pour le président de dire « en même temps » que « la racine du phénomène colonial est mauvaise » et de « reconnaître la souffrance des harkis et des pieds noirs ». Conclusion de Macron dans une formule que n’aurait pas démentie Ricœur : une politique ­digne de ce nom doit aujourd’hui « réconcilier les mémoires ».

« Ethique de la discussion »

Un respect et une reconnaissance des points de vue opposés lorsqu’ils se déploient dans le cadre de l’argumentation rationnelle, comme en témoigne par exemple son souhait de faire applaudir ses adversaires le soir du premier tour, s’inscrivent également dans les pas du philosophe.

« Paul Ricœur disait souvent : “Tous les livres sont ouverts devant moi. Toutes les pensées, tous les points de vue.” Il avait une extraordinaire capacité de comprendre l’altérité, et de ne pas délégitimer le point de vue opposé au sien avant de le critiquer. Emmanuel Macron s’est souvent réclamé de cette éthique de la discussion », fait observer la philosophe ­Monique Canto-Sperber, théoricienne du libéralisme de gauche.

Autre point central pour comprendre la filiation intellectuelle du nouveau président : Ricœur, « c’est l’autre voie de Mai-68 », fait observer Emmanuel Macron (Macron par Macron, p. 22). Non pas celle de la déconstruction, mais celle de l’interprétation ; non pas celle de la révolution, mais celle de la réforme.

Ricœur n’est pas sur les barricades dans ces années de poudre, mais à Nanterre dont il sera le doyen entre 1969 et 1970, un jour même chahuté par des étudiants insurgés de l’université. Ricœur permet donc à Macron de refuser le repli rance des réactionnaires tout comme une certaine outrance des gauchistes libertaires.

C’est pour cela qu’il faut lire jusqu’au bout la phrase d’Emmanuel Macron : « C’est Ricœur qui m’a poussé à faire de la politique, parce que lui-même n’en avait pas fait. » Parce le philosophe était « malheureux de tout ce qu’il n’avait pas dit lors de cette période » et fut, comme beaucoup, intimidé par « la brutalité du moment », poursuit-il. Il faut donc passer de la réflexion à l’action. Non plus seulement dire, mais faire.

Troisième voie

Ainsi Emmanuel Macron fait sienne la célèbre phrase de Karl Marx : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit maintenant de le transformer. » Mais, cette philosophie de l’agir le conduit bien loin de l’insurrection prolétarienne chère au philosophe allemand. Il s’agit d’une « révolution » réformiste qui s’inscrit dans le sillage de Michel Rocard, dont Ricœur était proche et avec qui il dialogua longuement au sein de la revue Esprit (Philosophie, éthique et politique. Entretiens et dialogues, Paul Ricœur, Seuil, 232 pages, 21 euros).

Cette revue fondée en 1932 par Emmanuel Mounier représenta d’ailleurs un précieux « foyer de discussion » tant pour le maître que pour l’élève. Au point qu’Antoine Garapon, juriste et actuel directeur de la rédaction aille jusqu’à percevoir en Emmanuel Macron un « devenir du personnalisme », à savoir un prolongement de la philosophie de Mounier qui, à l’époque, cherchait une troisième voie entre le capitalisme et le communisme à partir d’une morale fondée sur le respect de la personne.

AINSI POURRAIT-ON DIRE QUE LE MACRONISME, C’EST L’UBÉRISATION PLUS LES CARS MACRON, LA FLEXISÉCURITÉ PLUS LA 4G

Entre 2000 et 2011, Emmanuel Macron a publié six articles et comptes rendus d’ouvrages dans la revue Esprit, dont un sur la réforme de l’Etat et un autre sur L’Histoire, la mémoire, l’oubli, tout à fait « remarquables et pour lesquels il n’y avait rien à retoucher » se souvient Marc-Olivier Padis, alors directeur de la rédaction d’Esprit.

Retiré du comité de rédaction dans la foulée de sa candidature, Emmanuel Macron – qui a été membre de son conseil d’administration – demeure aujourd’hui actionnaire de la revue.

L’actualité confère à l’article intitulé « Les labyrinthes du politique. Que peut-on ­attendre pour 2012 et après ? » (Esprit, mars-avril 2011) une saveur tout à fait particulière. Critiquant la polarisation du temps politique sur la préparation de l’élection, qualifiée de « spasme présidentiel », Macron estime que « le débat idéologique » est la condition même de la « restauration de l’action politique », trop souvent contrainte d’adopter des lois dans l’urgence et « la pression médiatique qui impose une quasi-transparence, en temps réel, de la décision ». (« Dans l’Esprit d’Emmanuel Macron », Le Monde de 1er septembre 2014).

Un progressisme libéral

Mais quelle est donc son idéologie ? En voulant rassembler des personnalités de droite et de gauche, l’ancien ministre de l’économie a choisi la coexistence d’éléments en apparence divergents plutôt que l’opposition des contraires.

M. Macron préfère donc le dialogique à la dialectique. Mais le président bipartisan n’en est pas moins le théoricien d’un dépassement des contradictions par une synthèse nouvelle. A l’opposition gauche-droite, Emmanuel Macron veut substituer celle entre progressistes et conservateurs. Ainsi le président oppose-t-il la « mise en mouvement » contre le cloisonnement (des idées comme des villages).

C’est en ce sens que « la mobilité physique est loin d’être anecdotique », dit-il. Lénine disait que « le communisme, c’est les soviets plus l’électricité ». Ainsi pourrait-on dire que le macronisme, c’est l’ubérisation plus les cars Macron, la flexisécurité plus la 4G. C’est pourquoi le macronisme est un progressisme libéral.

« Un libéralisme pragmatique et optimiste », précise son ami Jacques Attali, qui lui fit rencontrer François Hollande et l’invita à devenir rapporteur général adjoint de la Commission sur la libéralisation de la croissance française, en 2007-2008. Un libéralisme politique qui se rapproche davantage de celui de John Stuart Mill (1806-1873) que de celui d’Alexis de Tocqueville (1805-1859), notamment parce que l’économiste britannique associait non pas le conservatisme, mais le socialisme et le féminisme à son libéralisme.

Selon Thierry Pech, directeur général du groupe de réflexion Terra Nova, Emmanuel Macron fait la synthèse de trois courants politiques : social-démocrate, ­libéral-social et chrétien-démocrate. La social-démocratie est présente dans sa volonté de mettre en place une flexisécurité, un accompagnement social de la « société du risque », selon l’expression du sociologue Ulrich Beck (1944-2015), à l’image des pays qui, comme la Suède, associent la flexibilité du travail à la sécurité du parcours des travailleurs. Le libéralisme social ou encore le « centrisme radical » offre, lui, un cadre à « la société des individus », ainsi que l’a théorisé le sociologue Anthony Giddens et tel que Tony Blair l’a appliqué au Royaume-Uni.

Enfin la démocratie chrétienne est à la fois présente dans l’aspiration spirituelle et dans le sérieux budgétaire. Le macronisme serait donc une nouvelle synthèse de ces familles politiques parfaitement compatibles. Le libéralisme bien compris et l’économie du microcrédit : « Tocqueville + Amartya Sen, voilà le chemin du progrès ! », résume Thierry Pech.

« Candidat de la volonté »

Les néoréactionnaires dominaient la scène intellectuelle, les néoconservateurs enchaînaient les pamphlets à succès, « on commençait à raser les murs », se souvient Thierry Pech, l’auteur d’Insoumissions. Portrait de la France qui vient (Seuil, 240 pages, 18 euros).

Et voici qu’un progressiste libéral « terrasse le dragon ». Il a su à la fois répliquer aux antimondialistes de droite et aux antiglobalisations de gauche, renchérit Jacques Attali, en affichant un « libéralisme et un cosmopolitisme décomplexé ». Car Macron n’a pas de complexe avec le succès. Pour lui, « il ne faut pas s’excuser de réussir », renchérit Attali.

Dans la politique et dans la vie, « il y a ceux pour qui le scandale c’est la richesse, et ceux pour qui le scandale c’est la pauvreté, poursuit-il. Macron n’aime pas les rentes et les professions réglementées. Il préfère ceux qui font de l’argent plutôt que ceux qui en ont ».

C’est « le premier président libéral à l’optimisme entrepreneurial », assure l’historien et philosophe Marcel Gauchet. Tout d’abord sceptique devant ce « personnage énigmatique » qu’il rencontra à l’Elysée au début du quinquennat de François Hollande, Marcel Gauchet le trouva, cinq ans plus tard, beaucoup plus « consistant ». Celui qui n’était qu’un « technocrate étriqué, désinvolte et arrogant » il y a quelques années s’est transformé en un « candidat de la volonté », en un président du « réformisme social ». Non pas en intellectuel, mais en « politicien cultivé ».

L’exemple de sa politique scolaire résume bien sa philosophie. Selon Philippe Raynaud, professeur de sciences politiques et auteur de L’Esprit de la Ve République (Perrin, 250 pages, 19,90 euros), François Fillon, c’était le retour des blouses grises et du roman national ; Benoît Hamon, l’extension de l’école unique et la disparition des filières élitistes, comme les classes bilangues. Macron, c’est aider les zones d’éducation prioritaires (ZEP), « et en même temps » rétablir le latin et le grec.

Il s’agit donc pour M. Macron de « rendre les conditions de la compétition équitable », explique Philippe Raynaud. Ce n’est pas le retour de l’Ancien Régime, mais celui de la Révolution de l’année 1789, celle qui disait aux citoyens : la carrière est ouverte aux talents ! » Pourtant, il y a quelque chose de troublant et d’éclairant dans ses dires et son comportement.

Le roi est mort, vive le roi !

En 2015, Emmanuel Macron expliquait qu’il y a dans la démocratie « un absent ». Et que cet absent est la « figure du roi », dont il est persuadé que « le peuple français n’a pas voulu la mort ». Même si la France a tenté de « réinvestir le vide » avec Napoléon Bonaparte et Charles de Gaulle, poursuit-il, l’espace reste vacant. Et « ce que l’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction ». Le roi est mort, vive le roi ! La République serait ainsi hantée par une ombre portée et une figure monarchique regrettée.

Cherchant à s’appuyer sur les mouvements – Charles de Gaulle aurait dit les rassemblements – contre les partis, la rhétorique macronienne assume la monarchie républicaine. Et fait, selon Philippe Raynaud, écho au général de Gaulle qui, à propos de la Constitution de 1958, se demandait : « Vais-je saisir l’occasion historique que m’offre la déconfiture des partis pour doter l’Etat d’institutions qui lui rendent, sous une forme appropriée aux temps modernes, la stabilité et la continuité dont il est privé depuis cent soixante-neuf ans ? » Cent soixante-neuf ans auparavant, autrement dit… depuis 1789.

Fin de l’homme normal et du pouvoir horizontal, retour du monarque et de la décision verticale. Voilà qui ne va pas calmer les contempteurs d’Emmanuel Macron, ­régulièrement campé en roitelet des marchés financiers.

Car le questionnement des proches ou des partisans ne doit pas faire oublier les innombrables critiques dont il est l’objet. Comme celle, particulièrement acerbe, de Frédéric Lordon, selon qui Macron « est le spasme d’un système » oligarchique « qui repousse son trépas, sa dernière solution ». (« La Pompe à phynance », blog du Monde diplomatique, 12 avril 2017).

Président de la « post-politique » pour l’historien des idées François Cusset, ancien candidat de la « post-histoire » pour Michel Onfray, les critiques de ceux qui ne sont pas Macron sont légion parce qu’il serait l’incarnation du « cercle de la raison ».

Pour l’heure, le macronisme est un syncrétisme. Aussi bien un bonapartisme ­social qu’un progressisme libéral, aussi bien un dégagisme oligarchique qu’un libéralisme transcendantal. Mais qui l’a fait roi ? Sa bonne étoile et l’extraordinaire alignement des planètes formé par les forfaits et les rebondissements d’une campagne folle ? Nul ne le saura. Car, comme l’écrivait Paul Ricœur, « on ne sait jamais ce qui est hasard et ce qui est destin ».

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