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Jours tranquilles à Paris

... n'en déplaise à Henry Miller. « Ce pourquoi les autres te critiquent là se trouve ce que tu dois cultiver »

mercredi 23 août 2017

Act Up, la fureur de vivre

Par Vanessa Schneider

Actions coup de poing, slogans provocateurs, humour ravageur… Fondée en 1989, l’association de lutte contre le sida se démarque aussitôt par son positionnement radical. Un engagement total face à une maladie qui sème la mort à toute vitesse et dans l’indifférence générale.

Une foule dense prend silencieusement possession de la vaste terrasse. Entre sept et huit cents personnes se meuvent comme sonnées entre les tables éclairées de lampions. Certaines ont les yeux rougis, d’autres sont incapables de parler. Quelques instants auparavant, tous étaient assis dans les trois salles d’un cinéma des Lilas, près de Paris, pour assister à l’avant-première de 120 battements par minute, qui sort en salle le 23 août.

Parmi les centaines d’invités, des mines et des visages particulièrement bouleversés. Grand Prix au dernier Festival de Cannes, le film de Robin Campillo raconte une partie de l’histoire d’Act Up. Leur histoire. Militants des années 1990, ils viennent de découvrir un pan de leur vie posé sur pellicule. Des souvenirs douloureux et joyeux, une aventure intense qui a envahi leur biographie. Il y a là de nombreux anciens, Robin Campillo bien sûr, Philippe Mangeot, qui a participé à l’écriture du scénario, Hugues Charbonneau, l’un des producteurs, mais aussi Didier Lestrade, fondateur d’Act Up, ou la critique d’art Élisabeth Lebovici.

Après quelques minutes, quelques verres de vin ou quelques pintes de bière, alors que d’immenses enceintes crachent de la musique à haut volume, on se remet à parler. On se retrouve aussi. Certains ne se sont pas vus depuis des années. Il y eut à Act Up tellement de cris, de déchirements, de portes claquées.

Il y a les présents, qui se cherchent du regard parmi les dizaines d’inconnus qui n’ont pas partagé leur combat. Il y a l’ombre des absents aussi, les disparus, les trop nombreux fantômes. Et puis ceux qui n’ont pas été conviés à la fête, comme l’ancienne ministre Emmanuelle Cosse – douze ans de militantisme dont deux de présidence, pourtant – à qui les « orthodoxes » n’ont pas encore pardonné d’avoir été ministre de Manuel Valls, ou comme Pascal Loubet, cofondateur de l’association, désormais fâché avec Lestrade.

Empêcheurs de tourner en rond

La mémoire collective retient d’Act Up ses modes d’action spectaculaires : jet de fausses poches de sang et de faux sperme, dispersion de cendres sur des « cibles », « die-in », « menottages », pose d’une capote géante sur l’Obélisque, harcèlement de personnalités politiques. Les plus de 40 ans se souviennent de l’utilisation de formules chocs et efficaces « Action = vie », « Sida = mort », de visuels percutants, de cornes de brume et de sifflets, d’un triangle rose sur fond noir, de chars imposants lors des Gay Pride, de slogans qui claquent : « Le sida, c’est la guerre, Act Up en colère ».

Images et son d’un groupe d’enragés dérangeants qui jouaient les empêcheurs de tourner en rond en même temps qu’ils jouaient leur vie. Ceux qui sont restés, ceux qui ont survécu, savent que ce qu’ils ont bâti est bien plus puissant que ça, un engagement total, un militantisme cannibale, une expérience humaine hors du commun.

Act Up est né d’une urgence. Urgence face à la mort, cette mort qui décime alors la communauté homosexuelle, qui fauche les plus proches, que les « séropos » savent tapie dans leurs cellules, prête à les emporter en quelques mois. Act Up est né d’une colère immense, l’insoutenable sentiment d’être abandonnés de tous, rejetés, méprisés par les pouvoirs publics, niés par les laboratoires pharmaceutiques.

Act Up est né d’une trouille monumentale : celle de crever avant 30 ans dans l’indifférence générale. « C’est la peur, originellement, qui nous a réunis », a résumé Larry Kramer, le fondateur de la branche américaine.

La branche française est fondée en 1989

C’est parce qu’il était convaincu d’y passer que Didier Lestrade, critique musical, a voulu accomplir un dernier rêve : découvrir New York. Il y rencontre un amoureux et Act Up, fondé en 1987 aux États-Unis. De retour en France, il crée Act Up-Paris en 1989 avec deux copains, Pascal Loubet et Luc Coulavin, cinq ans après la naissance d’Aides, jugée trop passive dans sa lutte contre le sida.

Les premières réunions se déroulent dans le salon de Lestrade, autour de la conviction que seul un nouveau mode d’action provocateur et radical peut faire bouger les choses. Le groupe s’étoffe avec la progression de la maladie, avec l’agonie, et la sensation partagée qu’il vaut mieux mourir debout, en combattant, plutôt que cachés dans la honte de soi.

Philippe Mangeot les rejoint en septembre 1990. « J’ai découvert ma séropositivité à 21 ans, je me suis dit “je vais mourir”, j’ai fait mes études à toute allure. Pour moi, il y avait une évidence à faire partie d’une association axée sur la visibilité collective et coléreuse. » Sa première réunion est « un éblouissement. Il y avait vingt-quatre personnes autour d’une table. Pour la première fois de ma vie, j’ai posé un lapin à quelqu’un. Je devais dîner avec une amie à 21 heures, je suis sorti de la réunion à 23 heures. Je l’ai appelée et je lui ai dit : “Il s’est passé un truc énorme”. »

D’emblée, le jeune normalien est fasciné par « cette intelligence collective, cette joie rageuse, cette connexion immédiate entre le plus intime et le plus politique, la jubilation de penser ensemble, la vitalité de la parole sans narcissisme, la capacité à parler avec humour de la maladie ».

« Un lieu incroyable qui donne une énergie considérable »

Le journaliste Christophe Martet, qui sera président de l’association de 1994 à 1996, arrive en 1991. Séropositif depuis 1985, il ne prend d’abord pas la maladie très au sérieux, puis ses deux meilleurs amis meurent l’un après l’autre et il réalise que le sida « est beaucoup plus grave » que ce qu’il pensait. « J’arrive à Act Up avec mes angoisses de mort, isolé, coupé de ma famille à laquelle je ne pouvais pas en parler et là, je découvre un lieu incroyable qui me donne immédiatement une énergie considérable. Act Up est le meilleur antiviral que j’ai trouvé. »

Chaque mardi il y a, en ce début des années 1990, des nouveaux qui arrivent en réunion hebdomadaire (RH), car ils viennent d’apprendre qu’ils sont séropositifs ou malades, se souvient Emmanuelle Cosse, qui a rejoint l’association à l’âge de 17 ans avec un « ami pédé ». « Tout le monde déballait sa vie, c’était très fort. »

Le spectre de la mort est là, partout. Dans les têtes, dans les discours, déformant les corps, avec des Kaposi, ces effroyables tumeurs cutanées, symptôme le plus visible de la maladie, et des amaigrissements spectaculaires. Cette mort qui guette, chacun l’apprivoise à sa façon.

« J’ai supporté ces années en pensant au suicide, confie Didier Lestrade. Le suicide, ça me semblait l’ultime contrôle sur une maladie que l’on n’arrivait pas à contrôler. » « On se regardait, on sentait qui allait mourir, se remémore la voix soudainement plus éteinte, Robin Campillo. On voyait que certains ne supportaient pas les traitements et allaient de plus en plus mal. »

Les funérailles politiques de Cleews Vellay

Ils en ont fait des enterrements les garçons et les filles d’Act Up. « Je me disais qu’à 18 ans, ce n’était pas normal que je connaisse déjà par cœur le chemin du Père-Lachaise », se souvient Emmanuelle Cosse. Ils ont tous perdu des amis, des amants, des « maris » comme ils appelaient déjà leurs compagnons bien avant le mariage pour tous.

Mais les funérailles les plus désespérées et les plus marquantes ont été pour tous celles de Cleews Vellay, figure emblématique de l’association, crispant et attachant, mort le 18 octobre 1994 à l’âge de 30 ans.

Cleews le radical, Cleews le politique et le dialecticien brillant, Cleews la « grande folle » fan de Sheila, qui a inspiré l’un des personnages du film de Robin Campillo. Cleews la mauvaise tête qui rétorquait, si on lui demandait de sortir fumer dehors : « Fous-moi la paix, connasse ! Je fais ce que veux, je vais crever ! » Cleews l’agaçant et l’arrogant qui avait perdu toute patience et ne supportait plus les discussions sans fin. Cleews qui en faisait tellement que Philippe Mangeot et Didier Lestrade l’envoyaient parfois balader en lui disant : « Tu nous emmerdes avec ton sida ! »

Près de 500 personnes marchent ce jour-là entre le siège du Centre gay et lesbien de la rue Keller et le cimetière du Père-Lachaise. Militant jusqu’à sa dernière toux, Cleews Vellay a fait promettre à ses amis des funérailles politiques. Son vœu est respecté à la lettre. Ils sont tous venus, les anciens et les nouveaux, adhérents ou sympathisants, T-shirts noir et rose sur lesquels éclate l’équation « Action = vie », pancartes brandies à bout de bras, sifflets aux lèvres, accompagner le cercueil de celui qu’ils appelaient « la Présidente ».

« Le moment le plus intense que j’ai vécu de ma vie », murmure Robin Campillo. « On n’arrivait pas à croire qu’il était mort, raconte encore ému Christophe Martet. Quelques semaines avant, il était encore en train de gueuler sur tout le monde ! » « C’était horriblement triste, se souvient Philippe Mangeot. On avait toujours eu des morts, mais là… c’était Cleews. »

Les larmes et les slogans

Plus que jamais ce jour-là, tout s’est mélangé, les larmes et les slogans, le combat et l’amitié. Cleews Vellay est mort à l’hôpital Bichat, entouré d’une poignée de ses plus proches, rongé par la maladie, si maigre qu’à la fin, son corps ressemblait à celui d’un adolescent de 14 ans.

« On était anéantis et soulagés en même temps tant il souffrait, c’était un cauchemar, poursuit Mangeot. La machine Act Up s’est immédiatement remise en marche. On s’est retrouvés au local, on a écrit un communiqué de presse, on a acheté une page dans Libé, le journaliste Gérard Lefort a fait sa chronique sur Cleews sur France Inter. On a pu s’accrocher grâce au travail. »

Act Up, c’est un boulot de forçat, un investissement de dingue. Un militantisme total qui évite de penser à l’inéluctable. Une réunion hebdomadaire, la RH, qui dans les « grandes » années rassemble près de deux cents personnes, une mobilisation sans équivalent dans aucun mouvement politique ou associatif. La réunion du mercredi pour débriefer, le travail en commission (médicale, prison, toxicomanie, Nord-Sud…), la formation aux médicaments et à la recherche, la confection des pancartes, des banderoles, la préparation des actions (les « zap » – actions coup de poing – et les die-in), les heures à envoyer des fax, des courriers, à passer des coups de fil. Sans compter les journées dans les hôpitaux pour se relayer au chevet des amis malades.

« C’était tout le temps, se souvient Lestrade. La priorité était d’être fidèle au groupe. On lui a sacrifié nos vies, nos carrières. » « On ne faisait plus que ça, abonde Christophe Martet. Le monde n’existait qu’autour de ça. Mes amis qui n’étaient pas à Act Up, je ne les voyais plus vraiment. » « Pour ceux qui continuaient à travailler comme moi, il y avait une vie à côté, nuance Philippe Mangeot, enseignant. Mais l’intensité de la vie était à Act Up. »

« On se considérait limite comme un club privé »

Pascal Loubet, l’un des fondateurs, qui s’est chargé un temps de tester les nouveaux à la « SA » (section d’accueil), raconte : « Quand un type arrivait en disant : “Ça m’intéresse, mais je n’ai pas beaucoup de temps à consacrer.” Je lui répondais : “Eh ben, barre-toi, petite conne !” On se considérait limite comme un club privé, c’est tout juste s’il n’y avait pas un physio à l’entrée ! »

Act Up, c’est la mort partout tout le temps, mais aussi la vie. L’association « attire presque tous les freaks de la terre à part les albinos », s’amuse Lestrade dans son livre Act Up, une histoire (éd. Denoël). « Un groupe de branques », complète Philippe Mangeot. « Une sacrée bande de caractériels », souligne le journaliste de Libération Éric Favereau, spécialiste du sida.

Une assemblée hétéroclite : des intellos comme le prof Philippe Mangeot, des prolos comme Cleews Vellay, qui travaillait dans un chenil après avoir passé un CAP de pâtisserie, des gosses à peine étudiants, quelques femmes, beaucoup de « folles furieuses », comme ils aiment à le dire. À Act Up, il y a des engueulades phénoménales et hystériques, des fous rires, de la grosse déconnade. On se déguise en pom-pom girls pour la Gay Pride, on joue à Un, deux, trois, soleil dans la cour du local pendant la « récré » de la RH.

Loïc Prigent, qui y a milité en 1994 et 1995, s’occupe alors des « pages idées folles » (pif) dans le fanzine distribué aux membres toutes les semaines : il s’amuse à glisser des photos des officiers des Renseignements généraux chargés de les surveiller en les légendant de commentaires désobligeants. Didier Lestrade dresse toutes les semaines le Top 5 des plus beaux mecs de la RH.

« Il y avait un humour “folle”, désespéré et irrésistible »

On ose tout ici, les propositions les plus baroques, les slogans les plus provocs (« Des molécules pour qu’on s’encule »). « Chacun faisait son job, on était là pour bosser et pour avoir des résultats tout en étant potaches », sourit encore Loïc Prigent, aujourd’hui journaliste et réalisateur de documentaires, spécialiste de la mode. « Il y avait un humour “folle” à la fois désespéré et irrésistible, comme l’humour juif », souligne Mangeot.

Lestrade estime que « le groupe n’aurait jamais pu faire des choses aussi violentes, subir des gardes à vue, la confrontation avec les flics sans autodérision et sans humour ». Pascal Loubet, avec lequel il s’est brouillé depuis – davantage sur des frictions d’ego que sur des divergences stratégiques –, partage ce constat : « C’est un truc de tafiole de ne pas se prendre au sérieux même dans les situations les plus dramatiques. »

Act Up, c’est presque une secte, accusent alors les opposants. Beaucoup, à l’intérieur de l’association, assument. « On nous prend pour une secte ? Pas peur », écrit Lestrade dans son livre. Et de décrire le « côté messianique de l’association » avec son prophète, Larry Kramer, ses saints et ses prêcheurs, les séropos, ses martyrs, les morts, son missel, les « 13 mesures d’urgence » (la plate-forme de revendications). À Act Up, on se fait des amis, on va danser, on finit les réunions dans des pizzerias pourries, certains partent en week-end ou en vacances ensemble.

Ça baise aussi pas mal. « Une libido triste », tempère Loïc Prigent. « Dans les réunions, on pouvait draguer, il y avait du sex-appeal. Le sentimental et notre côté midinette nous aidaient à nous confronter à nos propres peurs », dit Lestrade. Philippe Mangeot se souvient : « J’ai immédiatement trouvé tout le monde très beau. J’avais 25 ans et j’ai rencontré dans cette cour des miracles des mecs que je désirais. » « J’ai peu couché à Act Up », rigole avec une pointe de regret Robin Campillo. C’est pourtant dans les rangs de l’association qu’il a dragué celui qui est devenu neuf ans plus tard son mari.

Rupture biographique

À l’époque, plus encore qu’aujourd’hui, les homos étaient souvent violemment rejetés par leur famille. Quant aux séropositifs et aux malades du sida, la mise à l’écart était plus grande aussi. Né en 1962, Campillo parle, à cet égard, de « rupture biographique ». « Le sida nous coupe de notre génération, explique Philippe Mangeot. Ceux de notre âge ne connaissent pas les hôpitaux, la maladie. Moi, je me suis retrouvé veuf en même temps que mon grand-père. Le sida change les horloges, et puis il y avait ceux qui voulaient savoir et ceux qui ne voulaient pas savoir, pas entendre parler de la maladie. »

Y compris parmi les homos. Un soir de 1992, un groupe de militants décide de fêter une action à Notre-Dame de Paris dans un bar. Ils se font jeter de trois établissements du Marais : « Vous êtes la honte de la communauté ! », s’entendent-ils dire. « La communauté sida n’était pas superposable à la communauté homo », analyse Mangeot. Et d’ajouter joliment : « À Act Up, même les gens que je n’aimais pas, je les aimais. »

Dans les années 1990, les réunions hebdomadaires d’Act Up rassemblent jusqu’à 200 personnes. Des règles démocratiques strictes sont donc instaurées. Le photographe met ici en vis-à-vis la classe d’Hervé, un des piliers d’Act Up, avec un vote lors d’une réunion de l’association. | Jean-Marc Armani

Comme toute famille, Act Up a ses codes : ses prises de parole organisées de façon quasi militaire, la répartition très précise des rôles pour les actions, les claquements de doigts qui remplacent les applaudissements. Ces règles, c’est Pascal Loubet, venu du monde de l’entreprise, qui les a établies. « On n’avait pas de temps à perdre, alors il fallait structurer tout ça, explique-t-il. La démocratie est un truc monstrueux dans une association. Dix personnes, c’est dix points de vue différents et le risque de multiplier les discussions interminables et inintéressantes. »

Personne ne songe à remettre en cause le règlement. « On ne subissait pas, confirme Emmanuelle Cosse qui a récemment retrouvé un mémo de quinze pages destiné à la seule préparation de l’enterrement de Cleews Vellay. Le côté ultra-organisé faisait partie du groupe, c’était assumé et voulu. » « Tout était très réglé, mais dans la pratique on était parfois des pieds nickelés », se marre Campillo : « Un jour, on part faire un “zap” dans un labo pharmaceutique, mais il avait déménagé et on ne le savait pas ! Les filles à l’accueil étaient fans d’Act Up et voulaient nous acheter des T-shirts. Lestrade a failli faire une dépression ! »

« On était soit avec eux, soit contre eux »

Act Up a son langage aussi, les « zaps », les « die-in », les picketing (sit-in hebdomadaires devant un ministère ou une institution), cette manie de féminiser les mots pour désigner des hommes : « la Présidente », « la Conne », « la Patronne », etc. Ses gestes, aussi, comme le baiser systématique sur la bouche pour se dire bonjour.

Une famille soudée contre le reste du monde. À Act Up, on est contre : contre les pouvoirs publics accusés de ne rien faire, contre les labos pharmaceutiques qui freinent l’accès aux tests de médicaments, contre les politiques trop peureux, contre les autorités religieuses jugées criminelles, contre les autres associations de lutte contre le sida considérées trop timorées dans leurs actions, contre la presse « vendue » aux autres associations.

« Ils avaient un côté PCF à toujours accuser le gouvernement, ils étaient très moralistes, regrette encore Daniel Defert, l’ancien président de l’association rivale Aides, ils surjouaient le conflit, ils arrivaient et nous traitaient de fachos alors qu’ils savaient qu’on était du même camp. » « Ce n’était pas des tolérants, tempère le journaliste Éric Favereau, accusé par Act Up d’être à la solde des rivaux d’Aides. On était soit avec eux, soit contre eux. Si on n’écrivait pas qu’il y avait 600 000 séropositifs en France, ce qui n’était pas le cas, on était traités d’“assassins”, les ministres qui se succédaient avaient peur d’eux. »

Il reconnaît néanmoins que les méthodes contestées d’Act Up ont porté leurs fruits : « Ils ont fait un travail magnifique, ils ont fait bouger les labos et les pouvoirs publics et, en partenariat avec les autres associations, ont obtenu des avancées phénoménales. » « On était d’une impatience folle, on se vivait comme une forteresse assiégée, on était un peu pénibles », concède Emmanuelle Cosse.

Avec une certaine jouissance aussi à faire partie de ce groupe d’emmerdeurs : « On était vus comme des gens à part et on était fiers d’être différents », sourit Lestrade. « On avait le plus gros char à la Gay Pride, avec le meilleur slogan et la meilleure musique », jubile encore Loïc Prigent. « On faisait partie d’une avant-garde, ça nous plaisait de ne pas plaire aux gens », insiste Christophe Martet.

Aventure unique

Qu’ils aient milité deux ou dix ans, les anciens d’Act Up ont, sans exception, l’impression d’avoir participé à une aventure unique. « C’est le truc le plus fort que j’ai vécu, explique Emmanuelle Cosse, ancienne du militantisme lycéen puis passée en politique chez les Verts. Il y avait un sens inouï du collectif, c’était très engageant émotionnellement. » « J’ai rencontré des gens incroyables, affirme Robin Campillo. J’ai appris à mieux réfléchir, à mieux penser, à mieux vivre à leur contact. » « On avait conscience qu’on vivait quelque chose de particulier, poursuit-il. On se pensait historiquement, tout était noté, consigné, on avait sans cesse peur de perdre nos archives. 

Que reste-t-il de cet Act Up des années 1990, de cette bande de malades à tous les sens du terme ? Des souvenirs émouvants, terrifiants, infiniment tristes. La conviction d’avoir été utile aussi. L’arrivée des trithérapies en 1996, si elle n’a pas mis fin au combat, a changé la donne. Le sida passe de maladie mortelle à maladie chronique. Les militants s’éparpillent doucement. À la fois soulagés, épuisés, un peu perdus aussi. « Ce n’est pas rien de réaliser que vous avez vu vos amis mourir, vos maris mourir et que vous n’allez pas prendre la charrette, avoue Philippe Mangeot. Il y a une forme de mélancolie très difficile à partager dans ce moment où l’on comprend qu’il faut refermer la tombe. »

Une forme de culpabilité aussi devant cette énigme terrible et scandaleuse qui fait que certains sont vivants quand d’autres sont morts. Participer au scénario de 120 battements par minute a été pour lui « une façon de poursuivre cette histoire, de ne pas laisser le dernier mot aux salauds et de saluer ceux qui sont morts ».

Mais une fiction, aussi réussie soit-elle, ne fait pas tout et certaines figures historiques de l’association aimeraient que leur histoire soit reconnue par les pouvoirs publics et l’opinion dans son ensemble. « Notre engagement associatif nous a mis au ban de la société », écrivait Didier Lestrade en mai dans une tribune à Libération. Il y rappelait qu’il a 60 ans, est chômeur depuis dix ans et probablement l’un des seuls à avoir monté les marches du Festival de Cannes en étant au RSA. Son texte s’intitule « Épargnez-nous vos louanges ». Un titre de film ou un ultime cri de colère.

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samedi 12 août 2017

Barack Obama

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vendredi 11 août 2017

Réflexion

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mercredi 9 août 2017

Before I die...

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mercredi 2 août 2017

Réflexion - Jack Kerouac

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samedi 29 juillet 2017

Clotilde Leguil : « Nous vivons à l’ère d’une hypertrophie du moi »

Par Clotilde Leguil, Psychanalyste et philosophe

Basculement du monde 4|6. Alors que le narcissisme de masse s’étend avec les relations numérisées, la psychanalyse représente  un « Autre », en chair et en os, nécessaire en ce qu’il est capable d’entendre sans juger, observe la psychanalyste Clotilde Leguil.

Que devient la psychanalyse à l’époque de la mondialisation ? La question se pose de façon cruciale aujourd’hui, car les nouvelles technologies captent le psychisme de chacun et absorbent la libido de tous. Elles modifient le rapport des êtres à eux-mêmes en médiatisant les relations entre les individus. Elles changent le statut de la parole et du langage, celui de l’intimité et du secret, celui de l’image et du récit de soi. Les multiples applications régissant doré­navant les rapports sociaux, amoureux et amicaux s’introduisent par là même au cœur de l’existence de chacun. Elles réorientent le rapport à soi et à l’Autre en ­accélérant toujours davantage les processus de transmission d’informations et d’exhibition de l’intime.

C’est le rapport du sujet à sa propre temporalité existentielle qui s’en voit transformé. Les confessions, les aveux, les dévoilements foisonnent sur la Toile. La rapidité, la fulgurance, l’accé­lération, le « toujours plus et toujours plus vite » disent l’esprit de l’époque de ce ­nouveau moi mondialisé.

Car ce qui se mondialise, ce ne sont pas seulement les échanges économiques, les rapports sociaux et les relations politiques, mais l’intimité de chacun. Comme si le « noyau de notre être » – « das Kern unseres Wesen », disait Freud –, qui nous échappe à nous-même, était livré à un Autre sans visage, sans désir, sans incarnation, mais pas sans voracité : l’Autre de la Toile, des réseaux sociaux, des « like »et des « don’t like ».

Nous vivons donc à l’époque d’une hypertrophie du moi, corrélative d’une mondialisation de l’exigence pulsionnelle de chacun. Le narcissisme de masse est le trait distinctif du moment actuel. La ­promotion de soi ne connaît pas de limite. Le rapport à la sexualité que Freud a transformé en son temps en libérant la parole n’est plus frappé d’interdit et de répression. Chacun veut jouir plus et compte bien souvent sur les nouvelles technologies pour répondre efficacement au manque. Parfois même à l’angoisse et à la déréliction.

moi

Se conformer à l’air du temps ?

A quelle condition la psychanalyse peut-elle continuer de produire un effet de dépaysement et de transformation subjective dans un monde où tout se dit, tout se sait, tout se montre ? La fonction de l’écoute et de l’interprétation a-t-elle encore sa place dans cet univers rhizomique où tout peut dorénavant être dévoilé, divulgué, publié, répercuté au niveau de la planète entière en un simple clic sans que l’on sache jamais à qui on s’adresse ?

On peut en effet se demander quelle place l’invention de Freud et de Lacan peut venir occuper dans ce paysage contemporain. Pour se présenter comme attrayante, la psychanalyse doit-elle se conformer à l’air du temps ? Le psychanalyste doit-il se présenter sous un jour nouveau en consentant à la virtualisation de sa présence ? S’il revient à chaque époque de réinventer la psychanalyse à partir des symptômes qui eux-mêmes se transforment, il revient à la nôtre de démontrer ce que devient la psychanalyse à l’ère du moi mondialisé.

Il serait en effet dangereux pour la psychanalyse de se couper de son temps en s’en désintéressant. Mais n’est-il pas aussi dangereux pour elle de répondre aux injonctions du temps en oubliant la valeur de la parole dans l’expérience analytique, son statut hors du sens commun, sa coloration singulière si étrangère à l’effet de la conversation courante et au bla-bla-bla dont le flux ne cesse pas sur les réseaux sociaux ?

Ne faut-il pas se méfier de ces déviations qui conduisent à faire croire que l’on peut rencontrer un psychanalyste comme on surfe sur l’écran de son iPhone et que l’on peut se défaire de ses angoisses en trouvant sur la Toile des experts qui répondent aux questions de tous ?

« Le sujet qui parle »

L’objet de la psychanalyse, depuis sa découverte par Freud au début du XXe siècle, est bien « le sujet qui parle ». Le territoire de l’expérience analytique, c’est le « je » en tant qu’il peut conduire à explorer son être depuis l’inconscient. C’est en pratiquant une talking cure que celui qui s’engage dans une analyse peut avoir accès à un rapport inédit à ses inhibitions, ses symptômes, ses angoisses.

Pour faire une analyse, il faut désirer savoir quelque chose de soi-même à partir de la parole adressée à un Autre, auquel il est fait confiance pour interpréter ce qui se dit. Ce n’est donc pas n’importe quelle parole du sujet qui a une valeur analytique, ce n’est pas non plus n’importe quel Autre qui est en position de recevoir la parole qui est demande de ­déchiffrement d’une souffrance qui fait énigme pour le sujet.

« A FORCE DE VOULOIR EXISTER IMAGINAIREMENT POUR UN AUTRE QUI NE CHERCHE QU’À JOUIR EN CONSOMMANT DES IMAGES, LE SUJET PASSE À CÔTÉ DE SA VIE »

Pour que la psychanalyse reste au XXIe siècle une expérience inédite parmi les expériences subjectives, il faut donc revenir à ce qui en fait le fondement. Le point de départ de Freud était la distinction radicale entre la conscience et l’inconscient. Le point de départ de Lacan est celui d’une distinction tout aussi fondamentale entre le « moi » et le « je ».

La thèse lacanienne des années 1950 contre l’Egopsychology des postfreudiens est que le « moi » n’est pas le « je ». Confondre le narcissisme du moi avec la parole du sujet sur son désir inconscient conduira à la mort de la psychanalyse. Car l’accès à l’inconscient suppose de traverser le narcissisme, c’est-à-dire la parole vide et la croyance dans une identité fabriquée à partir d’images de soi.

Signatures de l’inconscient

Cette distinction lacanienne entre le rapport narcissique à soi-même et le rapport étrangement inquiétant à son inconscient est plus que jamais éclairante pour saisir la place à part que la psychanalyse peut continuer d’occuper au XXIe siècle. Car l’inflation narcissique, qui est le symptôme de l’époque, ne donnera jamais accès au désir et au secret de l’être. La scénarisation de sa vie sur la Toile ne jugulera jamais l’angoisse. Les commentaires et jugements que chacun peut émettre sur les choix de vie des autres contribuent bien souvent à accroître l’angoisse de celles et ceux qui cherchent une réponse dans l’Autre à leur questionnement existentiel.

Pour pouvoir dire quelque chose de cette part d’étrangeté qui repose en chacun de nous et qui nous angoisse, il faut pouvoir s’adresser à un Autre incarné, qui n’est pas tout le monde et n’importe qui. Un psychanalyste est un Autre en chair et en os, qui prêtera son corps pour entendre ce qui ne s’entend pas, parce qu’il aura lui-même fait l’expérience de l’analyse et de ses effets subjectifs. Un Autre qui est présent pour répondre à ce qui se dit par-delà ce que le sujet veut dire. Un Autre qui s’intéresse aux rêves, aux actes manqués, aux lapsus, comme à des signatures de l’inconscient sur la chair du sujet.

Le psychanalyste, à l’envers de l’Autre de la Toile, n’est pas un Autre qui juge, qui émet des opinions, qui donne des conseils, qui « like » ou qui « don’t like ». C’est un Autre qui ne porte aucun jugement sur ce qui est dit, et autorise celui qui parle à dire ce qu’il ne comprend pas.

C’est dire que « lâcher les amarres de la parole » en analyse, ce n’est pas tout dire et à n’importe qui. Mais essayer de dire l’indicible à un Autre qui est en mesure de répondre. Le psychanalyste du XXIe siècle se distingue en ceci du destinataire anonyme de la mondialisation qu’il n’est pas un Autre qui veut jouir de ce qu’il voit et de ce qu’il entend. A l’ère du moi mondialisé, on peut considérer que cet Autre capable d’entendre sans juger ni jouir est nécessaire, car l’accélération de l’exigence de jouissance participe à la montée en puissance de l’angoisse.

« Ensemble dans une langue particulière »

Cet Autre-là s’intéresse à ce qu’il y a de plus singulier dans la parole de celui qui s’adresse à lui. Lacan le disait élégamment dans le texte fondateur de son enseignement, Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse. Que veut-on dire quand on considère que l’on parle « le même langage » qu’un autre ? On signifie par là, non pas qu’on parle avec lui la langue de tous, mais que l’on se rencontre ensemble dans une langue particulière. La psychanalyse fait ainsi exception dans le paysage de la communication mondialisée en continuant de faire exister cette langue particulière qui est celle de l’inconscient de chacun.

Cette langue se parle à la première personne et se réalise dans un « nous » qui n’est pas celui de tous, mais celui qu’une séance fait exister le temps d’une énonciation inédite. Elle se parle en faisant passer les signifiants de sa destinée par la gorge, car elle se parle aussi avec sa voix, c’est-à-dire avec son corps. La tâche de la psychanalyse est de faire résonner cette langue particulière comme ce qui permet de s’arracher à la prison du narcissisme. Car le danger du narcissisme de masse est qu’il détourne finalement chacun du souci de sa propre existence. A force de vouloir exister imaginairement pour un autre qui ne cherche qu’à jouir en consommant des images, le sujet passe à côté de sa vie. Car il ne sait plus lui-même ce qu’il cherchait à retrouver en continuant de se perdre dans le monde de l’Autre.

A l’ère du moi mondialisé, la psychanalyse a changé. C’est vrai. Mais non pas au sens où elle deviendrait la servante du narcissisme de masse. Elle a changé au sens où elle a affaire à ce narcissisme hypertrophié comme à un mur qui sépare le sujet de son désir et l’abandonne bien souvent à sa pulsion.

En 1968, Lacan appelait cette accélération de l’exigence pulsionnelle le « plus-de-jouir ». Terme qui évoquait cette exigence nouvelle de « jouir plus ». On peut dire qu’avec le moi mondialisé et l’exhibition des jouissances, nous en sommes là. La psychanalyse lacanienne en ce sens a les moyens de s’inscrire dans son époque. En conduisant le sujet à apercevoir le point où il se perd dans une exigence de jouissance qui l’aveugle et en continuant de sauver la parole dans ce qu’elle a de plus extraordinaire, soit dans sa valeur de dévoilement d’une vérité et d’un désir qui peuvent redonner un sens à l’existence.

Clotilde Leguil Psychanalyste et philosophe, Clotilde Leguil est également membre de l’Ecole de la cause freudienne et de l’Association mondiale de psychanalyse, professeure au département de psychanalyse de l’université Paris VIII - Saint-Denis. Elle a notamment publié L’Etre et le genre. Homme/femme après Lacan (PUF, 2015).

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lundi 24 juillet 2017

La joie de la pêche au canular gros comme une baleine...

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Par Laurent Carpentier - Le Monde

Le festival Paris l’été a fait appel à un groupe d’activistes surréalistes flamands pour déposer une vraie-fausse baleine sur les quais de la Seine. Du théâtre à ciel ouvert

Nuit sans lune. De celles propres aux cauchemars. En face, il y a Notre-Dame ; à ses pieds, les eaux noires de la Seine… le jeune homme écoute en boucle le rap de Niro sur son smartphone : « La pétasse reviendra quand ce sera la crise. » Mais c’est une baleine qui débarque. Et elle est immense, un peu plus de quinze mètres, posée sur un semi-remorque.

« Pfff… C’est dangereux de conduire avec ça à l’arrière, soupire Koen, le chauffeur, en descendant de sa cabine. Les gens vous doublent, ils ralentissent pour faire une photo et manquent vous rentrer dedans. » Koen et sa drôle de cargaison ont passé la nuit sur un parking à Valenciennes. À présent, une demi-douzaine d’ombres déposent le corps sans vie de l’animal au pied du Pont de la Tournelle à Paris.

Vendredi 21 juillet. 4 heures du matin. Bart, qui arbore un T-shirt NSWA (North Sea Whales Association), explique aux fêtards retardataires qui traînent sur les quais dans les brumes de l’alcool, que l’animal vient d’être repêché dans le fleuve. Une troupe de cachalots qui descendaient du pôle vers les tropiques – des mâles, parce que seuls ceux-ci s’aventurent dans les eaux arctiques –, s’est trompée de route, contournant l’Angleterre par l’Est. Dans la Manche, peu profonde, ces cétacés, qui vont chercher habituellement leur nourriture par 2 000 mètres de fond, étaient affamés.

C’est alors qu’un exercice militaire leur a fait peur. Trois d’entre eux se sont réfugiés dans l’estuaire de la Seine et, profitant du passage des bateaux pour franchir les écluses, sont remontés jusqu’ici. L’équipe du NSWA cherche les deux autres pour les ramener à la mer, mais on pense que celle-ci est morte, dit-il en montrant l’animal…

« VOUS SAVEZ, CETTE BALEINE, CE N’EST PAS LA PREMIÈRE FOIS QUE CELA ARRIVE À PARIS »

« Je suis triste parce qu’elle a l’air jeune quand même », soupire Malika. « Vous allez en faire quoi, des steaks ? Quand je pense à tous les rats qu’elle a dû avaler… » bafouille Damien en se tenant le ventre de rire. Face à lui, les hommes en combinaisons blanches gardent un sérieux de ministre : « Le cachalot doit avoir un peu plus de quinze ans… »

Il est cinq heures. Paris s’éveille et va défiler ainsi pendant trois jours devant l’animal, tour à tour triste ou amusé, en colère devant l’incurie des hommes face à la nature, ou dubitatif devant le goût – trop bon pour être honnête – de cette baleine venue pourrir sur le lieu le plus photographié de Paris.

À chaque heure, sa vague de population. Après les fêtards du petit matin, voici les joggeurs. Il est 6 h 30. Petite foulée soufflante, l’œil sur le cardio. Quand ils réalisent, ils font demi-tour et bousillent leur performance. 7 h 30, ce sont les mamies à chiens : « C’est l’homme qui l’a tué ! C’est l’homme ! » Puis c’est le tour des bobos rejoignant le boulot à Vélib’. Plus circonspects.

« Je prends une photo, ce n’est pas tous les jours qu’on voit une baleine… Mais voyons, tu vois bien que c’est une fausse… OK, je prends une photo, ce n’est pas tous les jours qu’on voit une fausse baleine. »

Un oxymore échoué sur les berges de la Seine

C’est l’exposition que vous n’aviez pas prévue, la pièce de théâtre dont vous êtes le héros. L’animal est en polystyrène recouvert de résine polyester sur une armature en bois, et la North Sea Whales Association, tout comme l’histoire de ces trois cachalots perdus, n’existe que dans les rêves de Bart Van Peel, le directeur artistique de Captain Boomer, un collectif d’Anvers, qui s’est fait spécialité des mises en scène surréalistes : échouage de baleines, descente au centre de la Terre…

Quand Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel, les patrons du Monfort Théâtre, ont reçu pour mission de reprendre le Festival Quartier d’été, ils ont d’abord enlevé le mot « quartier » de son intitulé : marre de réduire la culture à de l’action sociale. Ils ont ensuite cherché un cœur à ce festival éclaté en différents lieux de la capitale et jeté leur dévolu sur le lycée Jacques-Decour, en bas de Montmartre, où ils ont aménagé plusieurs scènes. Enfin, ils ont décidé qu’il ne s’agissait pas uniquement de proposer des spectacles mais de distribuer de l’émotion aussi à ceux qui ne sortent pas le soir. C’est là qu’ils ont pensé à Captain Boomer.

Le groupe est né officiellement en 2008 avec le premier échouage de leur cachalot sur une plage de Hollande, à Scheveningen, puis à Anvers et Ostende, avant d’être découpée en 2011, par son créateur, Dirk Claessens, pour créer Geppetto, une installation conçue par l’artiste français Loris Gréaud pour la Biennale de Venise. L’atelier de création Zéphyr, dirigé depuis la mort de Dirk Claessens par sa veuve Hedwig Snoeckx, réalisera un nouveau cachalot qui viendra s’échouer en 2013 à Londres et Valence, et enfin en 2016, à Duisburg, en Allemagne, et à Rennes…

C’est naturellement dans Moby Dick que le belge Bart Van Peel, qui, à côté de ces installations, écrit des scénarios pour des séries télé, a été pêcher le nom du collectif : « Captain Boomer y est le patron du Samuel-Enderby, le pendant raisonnable du capitaine Achab », dit-il tout sourire en insistant sur le mot « raisonnable ». Mais, c’est à la nouvelle de John Cheever, The Swimmer, qu’il a emprunté sa définition : « Ce n’est ni un farceur, ni un fou, mais il est déterminé à être différent et se voit modestement comme un personnage légendaire. » Tout est là : cette baleine est un oxymore échoué sur les berges de la Seine. Faussement vraie. Ou faussement fausse.

Tout autour du périmètre de sécurité installé par les pseudo-scientifiques, les gens cherchent à se convaincre. « Regardez sur Internet, ils ont déjà fait le coup l’an passé ! », s’emporte l’un. « Le drame, c’est que les gens comme vous ne veulent plus croire en rien ! C’est grave cette baleine échouée. Quel monde ! », s’exaspère l’autre. « Je suis Breton, j’ai déjà vu la même à Lorient », affirme Eric avec enthousiasme.

L’absurde est une arme

La presse, elle, a levé fièrement le lièvre. Une armée de « fact checkers » a appelé la mairie de Paris, la brigade fluviale, les pompiers qui débarquent sirène hurlante… On a même traqué le journaliste du Parisien complice qui a écrit sciemment en amont un article trompeur, ces fake news devenues tartes à la crème (le ressort de base de toute comédie).

Selon les articles, la taille de l’animal varie de 15 à 20 mètres et on peut vous l’affirmer : « Tout cela est faux, c’est une œuvre de sensibilisation écologiste… » Sauf que le militantisme lui-même n’est qu’un leurre, une strate de plus dans le mille-feuille… Mais qu’écrire sinon ce qu’on vous donne comme information ? Et l’information, c’est le cadet des soucis de la bande à Bart, qui sait mieux que quiconque vous laisser conclure ce que bon vous semble.

Un acte militant ? C’est aussi la grande inquiétude de la police, dont trois patrouilles sont envoyées l’une après l’autre pour voir de quoi il retourne : « C’est le branle-bas de combat à l’état-major, personne n’est au courant… », explique le policier, qui ne peut s’empêcher de sourire devant l’animal. Pourtant toutes les autorisations sont là, accordées en Haut-Lieu. Simplement on y a écrit : « une sculpture », pas « une baleine ». L’approximation est ici la règle de l’art. « Mais c’est quoi le but au juste ? Vous n’êtes pas Greenpeace ou un truc comme ça ? Ce n’est pas revendicatif ? Ah, juste culturel ? » Les voilà rassurés. « Le canular est le plus grand cauchemar des gens qui détiennent l’autorité, explique Bart. J’adorerais faire ça en Chine ou en Egypte… » Ubu pas mort. L’absurde est une arme.

LES ACTEURS NE RÉPONDENT JAMAIS OUI À L’ÉTERNELLE QUESTION : « ELLE EST VRAIE ? », MAIS REBONDISSENT À CÔTÉ

Bien que les médias aient vendu la mèche, le lendemain, la magie opère toujours. Méticuleusement, un membre de l’équipe incise la bête à coups de scalpel et de faux sang : « Pour faire sortir les gaz, sinon elle peut exploser, explique-t-il à une audience médusée. On lui a fait une endoscopie, elle a l’estomac plein de produits toxiques à l’intérieur, des sacs plastique, des canettes de bière… » Les acteurs ne répondent jamais oui à l’éternelle question : « Elle est vraie ? » mais rebondissent à côté. Comme les hommes politiques et les maris volages, ce sont des conteurs. N’avoue jamais, même face à l’évidence.

« Dans l’arène théâtrale, explique Bart, tu ne quittes pas ton rôle. Après, parfois, quand on voit que cela ne va pas, on prend la personne à part… » C’est le cas de Lola, 21 ans, vegan, militante de la cause animale. Elle est venue dès les toutes premières heures, après avoir reçu un message sur Instagram. Le sable, les baquets qui répandent l’odeur de poisson… Elle flaire la supercherie. Le sait. Mais face à la posture de Tim et de Klaus, elle se met à douter : « Dites-moi que c’est faux, sinon c’est trop horrible… », supplie-t-elle, n’arrivant plus à partir, se décomposant : « Vous savez qu’en 2046, il n’y aura plus de poisson dans les mers ? » Bart finira par la tranquilliser.

On croit parce qu’on veut croire. Charles, la soixantaine triomphante, est venu des Gobelins quand il a su. Et il n’en démord pas : « Vous savez, cette baleine, ce n’est pas la première fois que cela arrive à Paris. »

Festival Paris l’été, du 17 juillet au 5 août.

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vendredi 7 juillet 2017

Réflexion

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samedi 24 juin 2017

Ne jamais sous-estimer...

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