La modernité consiste aussi à « continuer l’histoire » - Jean Nouvel
La décision de reconstruire la flèche de Notre-Dame, conçue par Viollet-le-Duc au XIXe siècle, devrait permettre, selon l’architecte, d’inventer l’avenir en repensant le quartier où elle se trouve
La nouvelle est tombée : Notre-Dame va retrouver sa flèche. Cette flèche, réinventée par Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) qui, en la dressant dans le ciel, a mis un point d’orgue au chef-d’œuvre gothique ! On oublie trop souvent que le célèbre architecte a su réaliser là l’aboutissement parfait du rêve des architectes gothiques. Rêve qu’ils n’avaient pu concrétiser totalement au XIIIe siècle. Viollet-le-Duc a clairement renforcé la puissance émotionnelle de la cathédrale. Les pleurs et les cris liés à la chute de la flèche en feu l’ont prouvé au monde entier…
Cette flèche et la sublime toiture qui l’assoit sur le bâtiment seront donc reconstruites.
Pourtant, des voix se sont récemment élevées pour déplorer cette décision « réactionnaire » pour les uns, « manquant d’audace » ou d’« esprit rebelle » pour les autres. La modernité aurait-elle pour but, encore et toujours, de détruire et d’oublier ? Certains l’ont cru au cours du XXe siècle ! Pourtant on sait, aujourd’hui, que la modernité consiste aussi à « continuer l’histoire ».
Scénographie urbaine
Notre-Dame n’est pas détruite. Notre-Dame est debout. Notre-Dame est toujours un témoignage patrimonial majeur : il s’agit simplement de la réparer pour mieux la perpétuer. C’est la responsabilité des modernes d’aujourd’hui, affirmer le sens de cette architecture qui représente la quintessence d’une modernité du XIIIe siècle : la composition gothique. Un pur chef-d’œuvre ! Notre modernité, c’est aussi ne pas recommencer à oublier. Elle a pour mission d’installer Notre-Dame dans notre époque, à toutes les échelles. D’enrichir l’habité de son espace intérieur et surtout de repenser le territoire qui l’environne et la relation qu’il entretient avec elle.
La réalité d’une ville historique est bien une succession de modernités, une sédimentation. Or, la scénographie urbaine de Notre-Dame n’a jamais été pensée depuis qu’au XIXe siècle, tout ce qui l’entourait, de part et d’autre de la Seine, a été rasé. Les cadrages de découverte, les révélations progressives lorsqu’on s’en approche, le dévoilement des relations entre ses parties, ce sont toutes ces séquences urbaines qui attendent aujourd’hui une architecture pour notre temps. Ce sont elles que notre époque doit avoir le courage de mettre en place pour que l’expérience sensible de la découverte de la cathédrale soit le temps d’une émotion sans cesse renouvelée.
Notre-Dame va retrouver sa flèche. Saluons cette décision qui devrait permettre d’inventer l’avenir qu’elle attend depuis un siècle et demi, repensons une architecture de son quartier qui la rendra plus belle et plus pertinente que jamais !
Jean Nouvel est architecte. Il a été récompensé de nombreux prix, dont le Grand Prix national de l’architecture (1987) et le Praemium Impériale (2001)












