Canalblog Tous les blogs
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Jours tranquilles à Paris
Publicité
24 octobre 2020

Quand la science prouve que l’art fait du bien

La vision d’une œuvre stimule les deux facultés de notre cerveau : le plaisir et la connaissance, explique Pierre Lemarquis, neurologue et auteur de « L’Art qui guérit », à paraître.

Par Christophe Averty 

Qui a conscience du tumulte intérieur qui naît en nous et de l’explosion de substances qui nous percutent lorsqu’une œuvre d’art croise notre regard ? Semblable à une rencontre humaine, parfois capable de déclencher un sentiment presque amoureux, une œuvre agite quantité de neurotransmetteurs et d’antidouleurs dans notre cerveau. Oui, l’art fait du bien. Pierre Lemarquis, neurologue et diplômé de médecine chinoise, retrace dans L’Art qui guérit les arcanes ainsi que les détours, aujourd’hui avérés, d’un plaisir que l’on nomme l’« empathie esthétique ».

« Le cerveau a deux fonctions. Il nous permet de rester en vie et nous donne l’envie de vivre, pose le spécialiste en éthologie. Ces deux systèmes sont complémentaires et nécessaires. Jamais un ordinateur ne pourra s’y substituer. » On compare souvent la double aptitude du cerveau à un cavalier sur son cheval. Le premier représente le cerveau intellectuel tandis que le second symbolise celui du plaisir et de la récompense. « Mais, parfois, le cavalier s’évertue à diriger une monture qui n’entend pas lui obéir. Et, heureusement, c’est toujours le cheval qui l’emporte », résume-t-il. Ainsi naissent des erreurs, des fantaisies ou certains désirs qui nous écartent de la rationalité, mais aussi, nous définissent en tant qu’humains.

Cerveau sculpté, cerveau caressé

« Or, une œuvre d’art s’adresse aux deux facultés de notre cerveau », poursuit le scientifique. « Elle le sculpte en lui faisant découvrir ce qu’il ne connaît pas. Elle le caresse en lui procurant plaisir et récompense. Ce phénomène a beaucoup été étudié en musique, et nous avons démontré qu’il opère également dans le champ des arts visuels. » L’une des expériences menées pour ce faire a consisté à quantifier et à mesurer les réactions d’un visiteur de musée – son rythme cardiaque, sa sudation –, face à une œuvre qu’il observe. Si elle lui plaît, son stress diminue, car sa production de cortisol (l’hormone utilisée pour se réveiller le matin et se mettre en action) ralentit. Le cœur bat moins vite, le corps se détend, tandis que le cerveau (du plaisir et de la récompense) sécrète de la dopamine (l’hormone de la joie de vivre). Plus encore, les endorphines (qui procurent l’impression de bien-être) et l’ocytocine (hormone de l’attachement et de l’amour) – à propos de laquelle il a été démontré qu’elle peut être produite lors d’une écoute musicale – pourraient, par extension, faire partie de l’arsenal chimique qui se déploie en nous face à une œuvre d’art.

En matière de perception, le médecin biologiste italien Giacomo Rizzolatti a étudié le nombre d’or. « L’harmonie qu’induit son usage dans la sculpture s’adresse à notre cerveau “évolué” ou apollonien, mais ne convainc pas forcément celui du plaisir et de la récompense, dédié à Dionysos. Rizzolatti qui, le premier, a identifié les neurones miroirs [qui commandent le mimétisme], a scientifiquement révélé que l’on pouvait apprécier une œuvre pour ses qualités esthétiques, pour ses proportions et la trouver belle, sans pour autant l’aimer. » Cela signifie que nos « deux cerveaux » peuvent fonctionner indépendamment. Entre eux, il existe des voies de connexion, une zone appelée « insula », siège de l’empathie esthétique qui unit l’intellect à l’émotion.

De l’intérêt de la beauté

Ces découvertes ont trouvé diverses applications. Outre la prescription de visites au musée – ce qui est pratiqué, par exemple, par certains médecins de l’Institut de cardiologie de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, qui peuvent prescrire, par ordonnance muséale, une visite au château de Compiègne, dans l’Oise –, nombre d’initiatives en France ont déjà porté leurs fruits. L’association L’Invitation à la beauté, fondée par la psychologue Laure Mayoud et présidée par Pierre Lemarquis, regroupant scientifiques, soignants et artistes, s’est vu accorder le patronage de l’Unesco pour ses recherches à l’échelle cellulaire, neurologique, psychologique et sociale. Au service de médecine interne de l’hôpital Lyon-Sud, il est proposé aux patients qui le souhaitent de choisir une œuvre à accrocher dans leur chambre. « De la même manière qu’un livre peut faire autant de bien qu’un antidépresseur, une œuvre à laquelle on peut se raccrocher en période de souffrance apporte l’équilibre nécessaire à une guérison. A leur sortie de l’hôpital, les patients ont changé de rapport à l’art », insiste Pierre Lemarquis. Serait-ce grâce à l’effet de l’art sur l’homme que la beauté existe ? Platon, transporté par la sensation du beau, disait-il autre chose ?

La matérialité des œuvres, la pérennité des musées qui les abritent, témoignent d’une rassurante vitalité, à une période où le spectacle vivant et le cinéma se trouvent durement empêchés. Au musée, comme dans les livres, l’art se conjugue au quotidien. Espace privilégié de l’empathie esthétique, il emmène au-delà de soi. « Le philosophe allemand Robert Vischer a expliqué le ressenti que l’on éprouve face à une œuvre », rappelle Pierre Lemarquis, partageant la conviction du penseur selon qui « chacun devient l’œuvre qu’il observe » : si l’on contemple La Joconde on devient un peu Mona Lisa. Puis, quelle que soit sa culture, on emportera avec soi sa mémoire et un peu du génie humain. Car l’art parle à tous, la science l’a démontré. Que sa perception soit sensible, chimique ou cognitive, il se ressent et se vit. Croire qu’il serait réservé à une élite tiendrait du contresens.

« L’Art qui guérit », Pierre Lemarquis, Hazan, à paraître le 4 novembre 2020, 192 p., 25 €.

« L’Empathie esthétique. Entre Mozart et Michel-Ange », Pierre Lemarquis, Odile Jacob, 2015.

Publicité
22 octobre 2020

Le ministre de l'Intérieur et les rayons communautaires... réflexion

dessin rayons communautaires

21 octobre 2020

L’humanité décapitée

Par Luc Le Vaillant — Libération

Retour sur le mode opératoire de l’assassin de l’enseignant de Conflans et analyse de cette pulsion de décollation qui résume le fanatisme islamiste

«Décapitation». Le mot répugne autant qu’il affole. Et on peine à le prononcer comme si le taire permettait de faire revivre Samuel Paty et de revenir au temps d’avant l’insupportable meurtre de ce professeur d’histoire-géographie perpétré par un terroriste islamiste. On voudrait protéger sa famille, ses amis, ses proches, ses élèves, ses collègues, ses voisins de cette désolation sanglante. Mais il ne sert à rien de vouloir évacuer le réel, aussi terrible soit-il. Déni, euphémisme et évitement ne sont pas de bon conseil, ni de bonne politique. L’horreur de l’acte commis est redoublée par cette symbolique affirmée qu’il nous appartient de regarder en face. L’idée est de ne pas se laisser méduser par cette violence du sacré, par cette ritualisation de la haine, par cet archaïsme divin, afin d’identifier et de combattre les motivations des fanatiques d’Allah.

Frappé à la tête.

La tête est synonyme d’intelligence, de discernement et de raison. Elle est vue comme le lieu de résidence du cerveau quand le cœur, lui, serait l’hébergeur des passions. C’est là-haut que germent les idées, même si parfois l’imagination, cette «folle du logis», comme la nommait Malebranche et Descartes, y insuffle aussi ses beautés et ses absurdités. Le geste du terroriste, et de beaucoup de ses devanciers enrégimentés et exaltés par Daech ou Al-Qaeda, témoigne du refus d’avoir affaire aux gens qui ont toute leur tête, qui pensent par eux-mêmes. A l’inverse, la foi est affaire d’émotion fiévreuse et de croyances rêveuses. On y met ses tripes et, souvent, chez les plus traditionalistes, on y chérit les contraintes imposées aux intestins, aux sexes et aux utérus.

La mission de cet éducateur était de faire de ces adolescents des êtres censés et raisonneurs, ce qui ne veut pas dire forcément raisonnables. En leur parlant de la liberté d’expression et du droit à la caricature, il en faisait des citoyens éveillés, souvent lumineux et parfois illuminés. Il stimulait leur ouverture au monde et leur indépendance d’esprit. Dessillements qui ne leur interdisaient en rien de croire aux fadaises qui leur plaisent ou de ne pas y croire une demi-seconde.

Le terroriste n’a pas tiré en plein cœur, il n’a pas cogné en dessous de la ceinture, il n’a pas frappé à l’estomac. Il a coupé la tête de celui qui ne pensait pas comme lui, mais qui faisait tout son possible pour que cet embrumé d’obscurantisme garde la possibilité de penser autrement. Ce qui est tout à l’honneur de ce professeur et ce qui est aussi un danger que personne n’imaginait si grand.

Guillotine d’avant et abolition de la peine capitale.

Il peut paraître paradoxal qu’un pays comme la France ose se désoler de cette décapitation quand sa révolution fondatrice a fait un usage immodéré de la guillotine. Il serait simple, et tout à fait légitime, d’invoquer l’anachronisme, de se réfugier derrière les immenses différences qui existent entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XXIe. Je pourrais jouer au girondin frileux et nuancé et vouer aux gémonies les Robespierre qui prolifèrent au cœur de toute terreur et qu’on voit parfois ressurgir, pâles insoumis poudrés ou écarlates marquis rubiconds. Ou je pourrais faire comme Clemenceau et estimer qu’il faut accepter la révolution en bloc.

Je préfère dire que le sang a eu beau couler, 1789 a mis à bas la monarchie, aboli les privilèges de l’aristocratie et entravé l’influence du clergé. 1789 a déclaré les citoyens libres et égaux. On peut trouver ces droits de l’homme bien formels, déplorer que ce soit la bourgeoisie qui ait tiré les marrons du feu et estimer que le capitalisme devrait être réduit et taxé. Malgré tout, 1789 a émancipé les individus des tutelles légales et spirituelles, quand la révolution islamiste en cours instaure une régression dévote, au nom d’un prophète de haine et de mort.

Et puis, je ne veux pas oublier que 1981 a parachevé 1789, en supprimant la peine de mort dans une société qui tardait à se débarrasser de cette détestable manière d’en finir avec ceux qu’elle avait déjà condamnés et punis. Mitterrand, Badinter et la gauche ont fait œuvre de civilisation. Il reste à faire évoluer l’application des sanctions. La prison n’est pas la solution, et la manière dont la radicalisation islamiste y prospère devrait amener à y réfléchir et à y pourvoir. Laxiste angélique j’étais, laxiste séraphique, je demeure, tout en tremblant d’avoir tort de continuer à faire confiance à la nature humaine et à l’éducation populaire, à la transmission des savoirs et au partage des connaissances. Mais si je renonçais à cet optimisme constitutif, les coupeurs de têtes auraient gagné.

19 octobre 2020

Entretien - Marjane Satrapi : « Le gâteau à la crème, c’est moi »

Par Annick Cojean - Le Monde

Chaque dimanche, « Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. Cette semaine, la dessinatrice et réalisatrice évoque sa jeunesse en Iran, où s’est forgé son esprit rebelle.

Sa BD autobiographique, Persepolis (L’Association), l’a révélée au monde entier au début des années 2000. Depuis, l’artiste franco-iranienne Marjane Satrapi a montré bien d’autres talents. Réalisatrice de plusieurs longs-métrages, dont Radioactive (sorti en mars) portant sur la vie de Marie Curie, elle expose jusqu’au 28 novembre ses peintures à la galerie Françoise Livinec à Paris.

Je ne serais pas arrivée là si…

Si je n’étais pas la fille de ma mère, cette femme née en 1945, dotée d’un potentiel énorme, animée d’une multitude de rêves, mais que la société iranienne n’a eu de cesse de brider. Une expression persane me vient à l’esprit quand j’évoque son destin : « Quel fantastique nageur ! Dommage qu’il n’ait eu droit qu’à une baignoire ! » Eh bien voilà. C’est tout à fait ma mère, freinée, brimée, entravée par une époque qui voyait d’un très mauvais œil que les femmes travaillent. Ça lui est resté en travers de la gorge.

Avec un sentiment de révolte ?

La révolte n’est possible que si vous pouvez vous retourner contre le responsable du gâchis. Mais le fait est qu’elle s’est autobridée, avec fatalisme, et c’est bien ça le problème. Alors elle a voulu que sa fille échappe à tout prix à ce destin. J’étais encore minuscule qu’elle avait déjà écrit le programme de ma vie, programme que j’ai exécuté point par point.

D’abord, il fallait que je sois une femme indépendante. Elle me disait : « Ma chérie, tu ne dois surtout pas investir sur ton physique, comme tant de filles. C’est sur ton cerveau qu’il faut miser ! » Moi je comprenais : « Ma chérie, la cause est perdue, tu es décidément trop moche, essaie au moins d’être intelligente. » Quand je le lui ai avoué, bien des années plus tard, elle m’a dit que j’étais décidément stupide de n’avoir rien compris. Mais pour me forger cet esprit d’indépendance, elle a été d’une grande dureté. Pendant mon enfance et mon adolescence, et même jusqu’à la moitié de ma vingtaine, je l’ai crainte et souvent détestée.

Comment s’exprimait sa dureté ?

Par une exigence effroyable en matière d’éducation. Elle m’astreignait à un emploi du temps épuisant. Mon école bilingue ayant été fermée après la révolution [en 1979], j’allais à l’école iranienne jusqu’à 14 heures, puis je suivais des cours de français par correspondance. Il fallait que j’enchaîne les cours de karaté, de peinture, que je lise une multitude de bouquins dont elle exigeait des comptes rendus écrits. Il n’y avait pas de jour férié qui tienne. Et je devais bien sûr être la meilleure de ma classe. Gare à moi si je ne rapportais qu’un 18 sur 20. Je me souviens qu’une fois, elle avait même déchiré cinquante pages de mon cahier d’histoire : « C’est trop mal écrit. Recommence ! » Je lui en ai voulu à mort.

Voyez-vous aujourd’hui une vertu à cette sévérité ?

Elle m’a appris la rigueur. Et le dépassement de soi. Et quelques phrases cinglantes lancées ici ou là ont résonné comme des leçons. Un jour où je voulais me faire pardonner une bêtise, j’ai ramassé les assiettes du dîner pour faire la vaisselle. Elle m’a alors tapé sur la main : « Il n’est pas impossible qu’un connard de mari t’oblige un jour à faire la vaisselle. Alors tant que tu vivras chez moi, tu n’y toucheras pas. C’est le destin de trop de femmes ! » Je vous assure que ça marque.

Aviez-vous d’autres modèles féminins ?

Toutes les femmes de la famille valaient le détour ! Pas une femme mièvre à l’horizon ! Des battantes, des révoltées, des fortes en gueule. Ce sont elles qui m’ont construite, pas les hommes, même si j’adorais mon père qui est la gentillesse sur Terre. A la génération au-dessus, il y avait ma grand-mère paternelle, fille d’un chef de tribu, qui avait échappé à un mariage arrangé par son père en s’enfuyant à cheval, une nuit, déguisée en garçon, pour rejoindre l’homme qu’elle aimait.

« MA MÈRE ME DISAIT : “SI TU CHOISIS LA DANSE, AMBITIONNE LE LIDO”. IL FALLAIT VISER L’EXCELLENCE ET NE JAMAIS SE LAISSER FAIRE »

Et puis il y avait ma grand-tante maternelle. Une vraie inspiration. Imaginez… Mariée contre son gré, elle avait vite divorcé, était partie en Suisse étudier la peinture avant de revenir en Iran, poétesse, chanteuse à la radio, peintre de nus. Elle conduisait une immense voiture américaine et clamait sa préférence pour le statut de maîtresse d’un homme marié plutôt que d’épouse, ne réclamant « que les bons moments ». Bref, une liberté de pensée sublime. J’adorais passer du temps avec elle. Je ne me lasse jamais des histoires que racontent mille fois les personnes âgées. De l’implantation de mes cheveux en haut de mon front, elle déduisait que je serais peintre ou écrivain.

Ce qui vous autorisait tous les rêves ?

Et comment ! Avec ces femmes-là, j’ai vite compris que je ne deviendrais pas vétérinaire ou maîtresse d’école. Il fallait que je fasse un truc extraordinaire. Comme c’était la mode des films de gangsters, j’ai longtemps pensé que ce serait un débouché : braquer des banques. Il fallait de la stratégie, beaucoup d’intelligence, et ça pouvait rapporter gros. En grandissant, j’ai compris qu’on ne gardait plus le fric dans les banques et que ce serait vraiment dommage de finir en taule. Mais la barre, vous le voyez, était très haute.

Ma mère disait : « Si tu deviens pute, sois au moins Madame Claude. Si tu choisis la danse, ambitionne le Lido. » Il fallait viser l’excellence et ne jamais se laisser faire. Quand, plus tard, elle m’a reproché de toujours me rebeller, y compris à son égard, je lui ai répondu : « Tu m’as toujours dit de m’affranchir, de dire merde à tout et à tout le monde, eh bien je t’obéis ! »

Qu’est-ce qui lui dictait ce message de rébellion ?

Un simple constat : j’étais une femme dans une société patriarcale et un pays machiste. Pour m’en sortir, il me faudrait lever la tête, montrer les crocs, arracher un à un tous mes droits et refuser toute soumission. La vie serait très dure. Le mieux serait d’ailleurs de quitter l’Iran. D’où les cours de français…

Le français en guise de passeport ?

Et d’ouverture sur une autre façon de penser. Si tu parles une deuxième langue, me disait ma mère, tu es deux personnes. Si tu en parles trois, tu es trois personnes, et ainsi de suite. Il s’agissait de m’armer pour affronter la vie avec un maximum d’atouts et partir en Occident, terre de démocratie, le plus vite possible.

Et c’était incroyablement généreux, quand on y pense, car j’étais sa fille unique. Mais elle considérait que je ne lui étais « confiée » que pour un certain temps et qu’ensuite je devrais m’envoler. « Pars ma fille. Pars loin, et vis ce que tu as à vivre. » Seule une très bonne mère est capable d’un tel discours. Pas le genre à faire du chantage affectif ni à me faire croire que la maternité était la meilleure chose au monde. Au contraire ! Elle me disait : « J’ai été intelligente, je n’ai fait qu’un gosse. Si tu es très intelligente, tu n’en feras pas du tout. » Je n’en ai pas fait. Je chéris trop la liberté. Le moindre compromis m’aurait rendue malade.

Ce n’est pourtant pas évident de résister à l’injonction de la maternité…

Une injonction croissante, extravagante, insupportable ! Comme si l’utérus des femmes ne leur appartenait pas mais appartenait à la société, puisqu’elles doivent perpétuer la race humaine. Odieux. Combien de fois ai-je entendu : vous n’êtes pas une femme complète tant que… Eh bien si ! Je suis femme, complètement femme, sans connaître l’enfantement. Et je ferai des expériences que d’autres ne connaîtront jamais. Je n’ai nullement besoin d’être « complétée » par un homme ou par un enfant. Je me suffis amplement. Les autres, c’est la cerise sur le gâteau. Mais le gâteau à la crème, c’est moi.

Votre mère au caractère si trempé avait-elle été influencée par des lectures ?

Elle avait lu Simone de Beauvoir mais c’était spontanément une rebelle. Mon premier souvenir d’elle remonte à mes 2 ans et elle tabasse un mec qu’elle a surpris en train de regarder par la serrure la bonne qui fait pipi. Elle avait la morphologie d’une brindille, mais elle le tenait par la peau du cou en lui fichant des claques et en criant en persan : « Dis que tu bouffes ta merde ! »

Son message n’a jamais varié : « Si un homme te touche, Marjane, tu frappes ! » Je ne vous raconte pas le nombre de coups de poing que j’ai donnés dans le métro lorsque je suis arrivée à Paris. A la moindre main aux fesses, je cognais, interloquée par le regard désapprobateur des autres passagers. « C’est lui l’agresseur, je ne fais que me défendre ! », ai-je dû souvent me justifier. En Iran, toute la population me soutiendrait. Eh bien à Paris, le public reste inerte et c’est la femme agressée qui prend une mine honteuse. C’est incroyable !

La vie a-t-elle été pour vous aussi « dure » que le prévoyait votre mère ?

Disons qu’elle n’a pas toujours été clémente. Je fais court. J’ai 9 ans quand éclate la révolution iranienne. Révolution faite par des idéalistes et récupérée, classiquement, par des cyniques. Dans ce cas précis : des religieux. Nos proches, qui ont cru en la révolution, sont expédiés en prison, drames et tragédies se succèdent. Les parents en parlent devant les enfants, croyant qu’ils jouent. Foutaise ! On écoute tout, attentivement. Résultat : je peux tomber dans les pommes, aujourd’hui, en voyant des gens écorcher leurs cuticules. Trop de récits de tortures en tête où les ongles étaient systématiquement arrachés.

« J’AI LONGTEMPS EU BESOIN DE ME PROUVER À MOI-MÊME QUE J’ÉTAIS CAPABLE D’UN TAS DE CHOSES. C’ÉTAIT UN DÉFI UNIQUEMENT ENTRE MOI ET MOI. JE N’AVAIS PAS LE DROIT DE ME DÉCEVOIR »

A 10 ans, je m’entraînais d’ailleurs à devenir une prisonnière politique : je me tapais hyper fort et je m’assénais moi-même des coups de ceinture pour me préparer à résister à la torture et ne jamais livrer le nom de mes amis… Après, il y a eu cette foutue guerre avec l’Irak, ma famille m’a expédiée très jeune à Vienne, j’y ai sombré, vécu dans la rue, connu le sort des clochards. Ce fut violent. Sans doute le moment le plus dur de toute ma vie. Mais bon, ça va très bien maintenant. Me plaindre serait indécent.

Quelle indécence à raconter les embûches d’un parcours ?

C’est vrai que je ne serais pas qui je suis aujourd’hui sans ces épreuves qui m’ont marquée. Rumi [Djalal ad-Din Muḥammad Balkhi, 1207-1273], notre grand poète, a écrit qu’il faut des fêlures pour laisser passer la lumière. Eh bien, j’en ai plein ! Et je suis sûre que sans elles, je n’éprouverais pas la même compassion et empathie pour les autres, notamment les paumés. On est tous vulnérables. D’expérience, je sais qu’on peut chuter.

Quel est votre moteur ?

J’ai longtemps eu besoin de me prouver à moi-même que j’étais capable d’un tas de choses. C’était un défi uniquement entre moi et moi. Je n’avais pas le droit de me décevoir. Aujourd’hui, à 50 ans passés, mon moteur, c’est la mort. J’ai réalisé qu’il me restait moins d’années à vivre que ce que j’ai vécu : à peine trente-deux ans, puisque je pense mourir vers 82 ans. Je me suis donc fixé un programme : huit films, quatre livres, trois expos. Après ça, je pourrai passer l’arme à gauche. Cela n’exclut pas de rester ouverte aux surprises de la vie. Mais la montre que je porte toujours au bras me rappelle que le temps file et que ce serait folie de le perdre.

Parce que vous entendez laisser une œuvre ? Continuer d’avoir un rayonnement ?

Post-mortem ? Vous plaisantez ! Je m’en fous royalement ! Ma mort sera aussi absurde et insignifiante que celle d’un microbe ou d’un ver de terre. C’est insupportable, mais c’est ainsi. Je veux juste mourir satisfaite.

Mais de quoi ?

D’avoir fait tout ce que je voulais faire. Et dans ma tête, c’est assez précis. D’autant que le confinement m’a donné des ailes. Ou plutôt : la fin du confinement. Car je l’ai d’abord très mal vécu : stress, malaise, frustration, créativité zéro. Mais voilà qu’à la fin, toute la bile accumulée s’est transformée en un élan créatif excitant. Et alors que pendant cinquante ans j’avais cru ne savoir faire qu’une chose à la fois, je suis brusquement devenue multitâches : j’arrive en même temps à peindre, élaborer un scénario, imaginer des projets, répondre à des interviews, écrire un roman. C’est une révolution. Quelque chose s’est ouvert, j’ai devant moi un boulevard.

Et quelle est votre priorité ?

En ce moment, mon exposition de peintures. Des portraits de femmes : elles m’ont faite, j’ai pour elles un amour absolu. Mais je travaille aussi sur un scénario qui me passionne et un roman dont je crois, pour une fois, tenir le bon bout. Tout un programme, vous dis-je ! Mon angoisse de la mort, je l’évacue en marchant chaque jour une dizaine de kilomètres. Un exercice vital, vu le nombre de clopes que je fume par jour. Je me fiche bien des rides. Mais mon corps, il faut qu’il me suive jusqu’au bout. Alors je l’entretiens.

Quelle discipline !

Pas le choix. J’ai tant de projets. Et notamment un super plan pour mes 70 ans. Impossible de vous en dire davantage mais je vous garantis que je surprendrai. Cet âge m’autorisera enfin toutes les audaces et ce sera délicieux. On me pardonnera puisqu’on se dira : « Elle est vieille. » J’en suis presque impatiente. André Malraux avait raison : la façon dont on meurt est encore plus importante que celle dont on vit. Moi, je veux mourir avec panache !

Exposition « Femme ou rien », jusqu’au 28 novembre, galerie Françoise Livinec, 24, rue de Penthièvre, 75 008 Paris (ouvert du mardi au samedi de 14 heures à 19 heures). Radioactive, avec Rosamund Pike, Sam Riley, 1 h 50.

14 octobre 2020

«Penser qu’un bébé est nazi, ça ne tient pas la route»

bébénazi

Par Frédérique Fanchette 

Entretien avec Oscar Lalo sur les enfants Lebensborn (photo ci-dessus)

«J’utilise beaucoup d’images à défaut de mots», dit Hildegarde Müller, dans son journal fictif, sans date, matière du second roman d’Oscar Lalo. Hildegarde ne sait pas grand-chose de ses origines. Pas de traces de père ni de mère : «Ma vie est un nœud qu’on ne voit pas». Elle est née en 1943 dans un Lebensborn, ces pouponnières nazies mises en place dès 1935 par Himmler pour fabriquer des Aryens à pedigree. Des femmes de la «race supérieure», en particulier des Norvégiennes, s’accouplaient de gré ou de force avec des SS. Six semaines après l’accouchement, les enfants étaient arrachés à leur génitrice et confiés à l’organisation pour être adoptés par des familles allemandes. Ce projet très secret des nazis cachait également un vaste système d’enlèvements d’enfants blonds dans les pays occupés. «Graines de SS», «enfants de la honte», «orphelins du mal»… ils connurent généralement un sort très difficile dans l’après-guerre. «L’absence est le personnage central de ce livre» explique Oscar Lalo, un thème déjà exploré dans son premier roman, les Contes défaits. Rencontre avec l’auteur suisse romand à Paris.

Pourquoi ce titre, la Race des orphelins ?

Les Lebensborn sont à mon sens le pendant des camps d’extermination. Hitler a voulu anéantir des pans entiers de la population et en même temps produire dans ces pouponnières des Allemands de race dite «supérieure», mais la seule race qu’il a créée, c’est une race d’orphelins. C’est inouï, ces enfants des Lebensborn dont la marque de fabrique principale est qu’ils sont sans parents. Mais là, c’est l’interprétation au premier degré. Finalement, la «race des orphelins», on la retrouve autant du côté des victimes que des bourreaux. Ce sont tous ces gens qui, vivant dans un régime totalitaire, ont été orphelins de leur propre humanité. Au départ, j’avais titré «le journal de Hildegarde Müller», je voulais le mettre en balance avec le Journal d’Anne Frank.

N’était-ce pas périlleux de faire un parallèle avec Anne Frank ?

Tout le livre est périlleux. Pour moi, le parallèle est évident, au sens où Anne Frank et Hildegarde Müller sont toutes deux victimes du IIIe Reich. Si on met en question le statut de victime de Hildegarde Müller, qui avait 2 ans à la fin de la guerre, le débat ne peut pas continuer. Considérer qu’un bébé est nazi, ça ne tient pas la route.

D’où vient votre Hildegarde ?

C’est un personnage de fiction, elle m’est tombée dessus un jour. C’est un peu ésotérique, j’étais là et j’entends cette phrase, qui est au début du roman : «Je m’appelle Hildegarde Müller. Ceci est mon journal. J’ai engagé un écrivain, un scribe ; un traducteur en quelque sorte.» Je me suis demandé ce que j’allais faire de cette femme de 76 ans, puis je me suis rappelé que j’avais vu un jour un documentaire où l’on expliquait que les Norvégiens avaient négocié avec Canberra pour envoyer en Australie tous les enfants Lebensborn nés dans leur pays. En fait, la Race des orphelins est une fiction dans laquelle tout est validé historiquement. J’ai énormément lu pendant la rédaction de ce livre, je cherchais dans toutes les directions. Et plus je m’éloignais apparemment des Lebensborn, plus je trouvais des éléments. Je fonctionne à l’intuition, je ne sais pas par exemple ce qui m’a mené vers Histoire(s) du cinéma de Godard. Je prends ce gros volume, je l’ouvre et je lis : «L’oubli de l’extermination fait partie de l’extermination.» Je me suis dit : «C’est incroyable, c’est la même chose que pour les Lebensborn, dont les nazis ont brûlé en 1945 toutes les archives.»

Vous semblez très proche de Hildegarde…

Il y a eu une espèce de fusion. Je vivais, quand j’écrivais, tellement avec elle qu’un jour il m’est arrivé une chose étonnante. Je devais sortir d’un train, les marches étaient très hautes, et je me suis dit «je ne sais pas comment je vais descendre avec ma robe». Et là j’ai pensé qu’il était vraiment temps de finir ce livre. J’étais engagé physiquement dans l’écriture, c’était une chorégraphie, comme si je devais porter ma protagoniste en permanence. Il fallait que je fasse attention qu’elle ne tombe pas de mes épaules, mais qu’en même temps on se promène un peu.

Vous la présentez comme une personne un peu simple…

J’imagine que si elle touche les gens, ça tient à ça, une certaine fraîcheur, il y a en elle quelque chose de cette ignorance qu’il y a en chacun de nous finalement. C’est assez effrayant quand quelqu’un sait tout, et là au contraire, de voir quelqu’un qui ne sait pas, qui cherche, ça devenait du coup très intéressant. Cette ignorance est fondamentale dans l’écriture de ce livre, elle me permettait de découvrir au fur et à mesure tout le spectre des Lebensborn. j’ai compris qu’à partir du moment où elle ne savait rien, je pouvais aller visiter tout le système, les enfants kidnappés ou l’histoire de Lucy Bozic, cette mère retrouvée par sa fille. C’est un roman où tout est vrai, où les morceaux de Lebensborn se concrétisent en se rassemblant dans une Hildegarde Müller.

Elle est même quasi analphabète…

L’analphabétisme des enfants des Lebenborn, c’est vrai. Notamment en Norvège où, pour se dédouaner de leur passé de collaboration, les autorités ont eu après guerre recours à un psychiatre qui a déclaré que c’étaient des enfants abâtardis, idiots, qui devaient être mis dans des institutions pour handicapés mentaux. On plaçait aussi ces enfants dans des familles où on s’en servait comme domestiques, ils ont été très peu éduqués.

Pourquoi avoir utilisé la forme du fragment ?

Ce n’est pas une démarche conceptuelle. Cette forme s’est imposée à moi parce que j’étais dans les pas de mon personnage, que je découvrais les choses en même temps qu’elle. Ces fragments, c’est ce que Hildegarde peut encaisser. Le scribe se rend compte qu’il peut lui lire le Journal d’Anne Frank, puis Kafka, mais pas Hannah Arendt : elle décroche. Il lui montre alors le film sur la philosophe et elle est prise par celui-ci. Elle y voit une femme innocente, qui se défend de quelque chose dont on l’accuse, et elle se sent elle-même innocentée. Dans le cas de Hildegarde, faire entendre la voix de quelqu’un qui n’est doué ni de parole ni de mémoire, c’est comme défendre une cause perdue, et il y a des avocats losers qui aiment ce genre de cas. Moi, sachant que mon personnage n’allait pas retrouver ses parents, j’avais l’espoir de lui donner la possibilité de faire un bras d’honneur au IIIe Reich : penser enfin par elle-même.

Oscar Lalo

La race des orphelins Belfond, 288 pp., 18 € (ebook : 10,99 €).

Publicité
11 octobre 2020

Peut-on encore utiliser le mot "nègre" en littérature, avec Dany Laferrière

Par Yann Lagarde

L'ouvrage "Dix petits nègres" d'Agatha Christie vient d'être rebaptisé "Ils étaient dix" par les héritiers de l'écrivaine. Pourtant d'autres auteurs assument l'emploi du mot. C'est le cas de Dany Laferrière, auteur de "Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer" réédité chez Zulma.

Faut-il bannir le mot “nègre” de la littérature ? Le débat est ouvert depuis que le mot a été supprimé du titre du livre d’Agatha Christie Dix petits nègres, rebaptisé Ils étaient dix. Mais d’autres écrivains assument l’emploi de ce mot, comme Dany Laferrière, membre de l’Académie française et auteur en 1985 de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Il y raconte les aventures sexuelles d’un haïtien exilé à Montréal.

Dany Laferrière : "Le mot 'nègre', il va dans n'importe quelle bouche, il est dans le dictionnaire, vous l’employez, vous en subissez les conséquences. Mais ce n'est pas le mot qu'il faut éliminer. Quand le livre était sorti en 1985, il avait provoqué, et pour les mêmes raisons, un débat à travers toute l'Amérique. Le mot 'negro' a été censuré par toute la presse américaine. Des Noirs étaient contre moi d'ailleurs. Le National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), une des plus puissantes organisations contre l'esclavage, contre le racisme aux Etats-Unis, m'avait autant censuré que ceux qui étaient d'une certaine manière racistes. Cette censure a fait de ce livre une célébrité mondiale. Alors, si jamais on pense à le recensurer, Dieu merci. "

Jusqu’au XIXe siècle, le mot “nègre” désigne péjorativement les esclaves noirs. Au cours du XXe siècle, l’usage du mot “Noir” devient majoritaire mais nègre continue de faire partie du répertoire raciste des suprémacistes blancs. Depuis les droits civiques, le mot "nègre" est devenu un tabou médiatique mais certains Afrodescendants ont pourtant choisi de se la réapproprier.

Dany Laferrière : "Le mot 'nègre' est un mot qui vient d'Haïti. Pour ma part, c'est un mot qui veut dire 'homme' simplement. On peut dire 'ce blanc est un bon nègre'. Le mot n'a aucune subversion. Quand on vient d'Haïti, on a le droit d'employer ce terme et personne d'autre ne peut. C'est un terme qui est sorti de la fournaise de l'esclavage et il a été conquis. C'est là la différence totale avec toute l'histoire du mot nègre, si on le prend par les Etats-Unis, par les abolitionnistes comme par les colonisateurs ou par les écrivains de la négritude, on rate l'histoire. L'histoire, c'est que pour la première fois dans l'histoire humaine, des nègres se sont libérés, des esclaves se sont libérés et ont fondé une nation. 

Donc revendiquer quelque chose qui pourrait être dérogatoire ou insultant, ou qui pourrait vous diminuer et en faire exactement votre identité, c'est une des plus vieilles revanches humaines. Un écrivain a au moins un double travail à faire, d'actualiser, c'est-à-dire de devenir contemporain et en même temps, de rappeler que les mots ont une origine, prennent naissance d'une réalité historique. "

Pour Dany Laferrière, chaque auteur doit se sentir libre d’utiliser le mot. Il ne s’agit pas de juger un terme mais une intention et de faire confiance à l’esprit critique du lecteur.

Dany Laferrière : Il ne faut pas perdre l’humour quelque part aussi et il ne faut pas perdre le soufre d'un mot dans les livres. Si on enlève toutes les méchancetés de la bouche d'un méchant, il y aura perte de drame. En tant que lecteur, j’ai envie que tous les mots du dictionnaire puissent vivre. Et puis, je jugerai.

Dans la bouche d'un Blanc, n'importe qui peut l'employer. On sait quand on est insulté, quand quelqu'un utilise un mot pour vous humilier et pour vous écraser. Et puis, on sait aussi quand c'est un autre emploi. Vous l’employez, vous en subissez les conséquences. "

7 octobre 2020

Entretien - Robert Boyer : « Le capitalisme sort considérablement renforcé par cette pandémie »

Par Antoine Reverchon

Loin de l’avènement d’un « jour d’après » écologiquement et socialement plus juste, l’économiste, un des fondateurs, dans les années 1970, de « l’école de la régulation », prévoit, dans un entretien au « Monde », un affrontement entre le capitalisme numérique et financier des GAFA et les capitalismes d’Etat.

L’économiste Robert Boyer, analyste des évolutions historiques divergentes des capitalismes – il préfère d’ailleurs utiliser ce terme au pluriel – publie, le 1er octobre aux éditions La Découverte, un ouvrage qui fera date, Les Capitalismes à l’épreuve de la pandémie (200 pages, 19 €), où il livre son diagnostic du choc qui ébranle aujourd’hui l’économie mondiale, et de ses devenirs possibles.

Pour qualifier la crise que nous traversons, les économistes oscillent entre « crise sans précédent », « récession la plus grave depuis 1929 », ou encore « troisième crise du siècle » – après celles des subprimes de 2008 et de l’euro en 2010. Qu’en pensez-vous ?

On ne peut pas appliquer des mots hérités des crises précédentes à une réalité nouvelle. Plus qu’une erreur, c’est une faute car cela indique que l’on espère appliquer des remèdes connus, qui seront donc inefficaces.

Le terme de « récession » s’applique au moment où un cycle économique, arrivé à une certaine étape, se retourne pour des raisons endogènes – ce qui suppose que l’étape suivante sera mécaniquement la reprise, également pour des raisons endogènes, avec un retour à l’état antérieur. Or il ne s’agit pas ici d’une récession, mais d’une décision prise par les instances politiques de suspendre toute activité économique qui ne soit pas indispensable à la lutte contre la pandémie et à la vie quotidienne.

La persistance d’un vocabulaire économique pour désigner une réalité politique est étonnante. On a parlé de « soutien » à l’activité, alors qu’il s’agit plutôt d’une congélation de l’économie. Le plan de « relance » est en fait un programme d’indemnisation des entreprises pour les pertes subies, mené grâce à l’explosion des dépenses budgétaires et au relâchement de la contrainte de leur refinancement par les banques centrales. C’est un « soin palliatif » qui n’aura de sens que si épidémiologistes, médecins et biologistes trouvent la solution à la crise sanitaire – mais cela ne dépend ni des modèles ni des politiques économiques.

« UN TIERS DE LA CAPACITÉ DE PRODUCTION S’EST BRUTALEMENT RÉVÉLÉ N’AVOIR PAS D’UTILITÉ SOCIALE “INDISPENSABLE” »

Cet arrêt brutal et assumé de la production provoque de tels changements – d’autant plus qu’il durera longtemps – économiques, mais aussi – ce que négligent les économistes – institutionnels, politiques, sociologiques, psychologiques, de sorte qu’il est impossible que tout « reprenne » comme avant. Un tiers de la capacité de production s’est ainsi brutalement révélé n’avoir pas d’utilité sociale « indispensable ». Certains secteurs sont bouleversés par une modification structurelle des modes de consommation (le tourisme, le transport, l’aéronautique, la publicité, l’industrie culturelle…), et par la rupture des réseaux de sous-traitance et la disparition de firmes en différents points de la chaîne de valeur.

La destruction de capital et de revenus est d’ores et déjà colossale – il faut donc s’attendre à une baisse durable du niveau de vie moyen. Et on ne peut guère compter sur la libération soudaine de l’épargne bloquée pendant le confinement parce que, étant donné la transformation du chômage partiel en chômage tout court du fait de l’accumulation des pertes. Cette épargne devrait se muer en épargne de précaution, qui ne sera libérée qu’une fois la confiance revenue.

L’arrêt de l’économie a mis à mal les arrangements institutionnels, les règles qui, sans qu’on en ait conscience, assurent la coordination entre les acteurs : la sécurité sanitaire, la confiance dans les autorités publiques, la prévisibilité des marchés, la complémentarité des activités économiques, la synchronisation des temps sociaux – école, transport, travail, loisir –, la définition des responsabilités juridiques…

La stratégie économique guidée par l’idée qu’il s’agit d’une récession – et qu’il suffit donc de maintenir ce qui reste de l’économie en l’état, puis de relancer l’activité pour revenir à la situation antérieure (la fameuse reprise en « V ») – est de ce fait vouée à l’échec. L’année 2020 pourrait rester dans l’histoire non pas seulement comme celle d’un choc économique du fait des pertes, colossales, de PIB et de la paupérisation de fractions importantes de la société, mais encore comme le moment où des régimes socio-économiques, incapables d’assurer les conditions de leur reproduction, ont atteint leurs limites. Il n’y aura de « sortie de crise » que lorsque la transformation structurelle de l’économie qui est en train de se dérouler sous nos yeux sera suffisamment avancée.

Une transformation vers une économie plus respectueuse de l’environnement, moins inégalitaire ?

Pas du tout, hélas ! Je n’entends pas participer au jeu concours du « jour d’après », où chaque spécialiste qui pointe tel ou tel défaut du système propose de le corriger : moins d’inégalités par la hausse de la fiscalité et de la dépense publique, plus d’écologie par une stratégie affirmée et cohérente de protection du climat et de la biodiversité, plus d’innovation grâce à la « destruction créatrice » des activités obsolètes, plus de compétitivité en abaissant les impôts de production, etc. Contrairement au mythe d’une table rase qui serait créée par une situation « sans précédent », cette recomposition est déjà à l’œuvre. La pandémie n’a fait que la renforcer.

Alors de quelle transformation s’agit-il ?

La « congélation » de l’économie a accéléré le déversement de valeur entre des industries en déclin et une économie de plates-formes en pleine croissance – pour faire image, le passage de l’ingénieur de l’aéronautique au livreur d’Amazon. Or cette économie offre une très faible valeur ajoutée, un médiocre niveau de qualification à la majorité de ceux qui y travaillent, et génère de très faibles gains de productivité. J’ai longtemps pensé que ces caractéristiques allaient déboucher sur une crise structurelle du capitalisme, mais je reconnais aujourd’hui que je me suis trompé.

« PENDANT QUE LES ÉCOLOGISTES INTERDISENT LES SAPINS DE NOËL, LES GAFA INVESTISSENT DANS L’AVENIR »

Les acteurs de cette économie de plate-forme, les GAFA [Google, Apple, Facebook, Amazon], bien plus que l’investissement « vert », captent les rentes du capitalisme financier, le sauvant ainsi de ses errements antérieurs, qui l’avaient conduit du krach des start-up du numérique, en 2000, au krach de l’immobilier, en 2008. Pendant que les écologistes interdisent les sapins de Noël, les GAFA investissent dans l’avenir. Bref, le capitalisme n’est pas du tout en crise, il sort même considérablement renforcé par cette pandémie.

Mais l’économie de plates-formes renforce les inégalités économiques. Les start-up innovantes, les industries et les services traditionnels vont souffrir considérablement. Les plates-formes n’offrent que des rémunérations médiocres à ceux qui – à part leurs salariés, peu nombreux, et bien sûr leurs actionnaires – travaillent pour elles. Les GAFA ne se préoccupent ni de la production ni de l’amélioration des qualifications – ils agissent en prédateurs sur le marché des compétences, à l’échelle transnationale. La pandémie, le confinement et les mesures de « soutien » à l’économie n’ont fait que renforcer ces phénomènes : hausse du sous-emploi, perte de revenus des moins qualifiés, élargissement du fossé numérique tant entre les entreprises qu’entre les individus, inégalité d’accès à l’école.

Les « perdants » de cette économie, et ils sont nombreux, sont ainsi poussés à se tourner vers les Etats, seuls capables de les protéger de la misère et du déclassement face à la toute-puissance des firmes transnationales du numérique et de la finance – mais aussi réhabilités dans leurs fonctions régaliennes et régulatrices par la « magie » de la pandémie. La puissance des GAFA produit donc sa contrepartie dialectique : la poussée de différents capitalismes d’Etat prêts à défendre leurs prérogatives – et leurs propres entreprises – derrière leurs frontières, dont le modèle le plus achevé est la Chine.

La concurrence croissante entre ces deux formes de capitalisme est un facteur de déstabilisation des relations internationales, comme le montre la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis, encore exacerbée par la crise du Covid-19 et dont il est impossible, à ce stade, de prévoir l’issue.

La consolidation de pouvoirs économiques en pouvoirs politiques – impériaux ou nationaux – pourrait faire voler en éclats les tentatives de gestion multilatérale des relations internationales – alors que la pandémie a démontré une fois de plus la nécessité d’une gestion mondiale des questions sanitaires, par exemple. Cette montée de ce qu’on appelle les « populismes » peut aussi faire avorter les projets de coordination régionale comme l’Union européenne au profit d’un éclatement d’Etats souverains avides de « reprendre le contrôle », comme le proclame Boris Johnson, aidé en cela par toute la panoplie des outils numériques. On aurait ainsi le « choix », si j’ose dire, entre un pouvoir numérique exercé par des multinationales, et un pouvoir numérique exercé par des Etats souverains rivaux.

Mais là encore, comme le montre l’incertitude sur l’élection américaine du 3 novembre, l’histoire n’est pas écrite. Il se peut aussi que des coalitions politiques obtiennent le démantèlement du monopole des GAFA, comme ce fut le cas pour celui des chemins de fer et du pétrole à la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis, ou encore que le régime chinois soit contesté par une soudaine révolte sociale.

La contingence des événements devrait d’ailleurs inciter économistes et politistes à se méfier des prédictions issues des modèles théoriques auxquels la réalité historique devrait avoir le bon goût de se plier… car c’est rarement le cas. Cinquante ans de pratique de la théorie de la régulation m’ont appris qu’il faut toujours réinjecter dans l’analyse le surgissement des nouvelles combinaisons institutionnelles et politiques que crée de façon contingente la marche de l’histoire. Comme le disait Keynes [1883-1946] : « Les économistes sont présentement au volant de notre société, alors qu’ils devraient être sur la banquette arrière.

Vous êtes d’ailleurs, dans votre livre, extrêmement critique à l’égard de votre profession et des élites politiques et technocratiques en général, en particulier sur leur gestion de cette crise.

Ce n’est pas faux… Je prendrais un seul exemple, pas tout à fait au hasard : l’économie de la santé. Pour les macroéconomistes, le système de santé représente un coût qui pèse sur la « richesse nationale », et il faut donc le réduire – et les politiques les ont suivis sur cette voie. Depuis vingt ans, les ministres de l’économie ont l’œil rivé sur le « spread », l’écart de taux entre les emprunts d’Etat des différents pays. Leur objectif est que l’économie nationale attire suffisamment le capital pour que celui-ci vienne s’investir ici plutôt qu’ailleurs. Ce n’est pas idiot en soi, mais la conséquence qui en a été tirée a été de limiter la dépense publique de santé, d’éducation, d’équipement…

Les mots comptent : les économistes, et les politiques, appellent le financement de ces « charges » des « prélèvements obligatoires » – alors qu’elles sont la contrepartie des services rendus à la collectivité ». Ce cadre de pensée fait que les administrations et les politiques ne disposent pas des bons outils d’évaluation. Il a conduit à la mise en place, dans les hôpitaux, de la gestion par activité, qui a engendré un incroyable gaspillage, alors qu’un bon indicateur d’une politique sanitaire devrait être le nombre d’années de vie en bonne santé, et la bonne gestion celle qui permet de coordonner efficacement le travail des équipes médicales.

On a ainsi assisté, à l’occasion de la pandémie, à un bel exemple de la façon dont une contingence, l’irruption d’un virus, renverse un cadre de pensée. Alors que la finance définissait le cadre de l’action publique, y compris en santé, c’est aujourd’hui l’état sanitaire du pays qui détermine le niveau d’activité économique, et la finance qui attend comme le messie un vaccin ou un traitement pour savoir enfin où investir ses milliers de milliards de liquidités. La décision de donner la priorité à la vie humaine a inversé la hiérarchie traditionnelle des temporalités instituée par les programmes de libéralisation aux dépens du système de santé, et a généré une série d’ajustements dans la sphère économique : panique boursière, effondrement du prix du pétrole, arrêt du crédit bancaire et de l’investissement, abandon de l’orthodoxie budgétaire, etc.

Cette crise a donc dévoilé, comme le ferait une radiographie, le rôle véritable d’une institution, la santé publique, dont le fonctionnement était sous-estimé par l’idéologie implicite à la théorie économique de référence. Celle-ci en effet prédit que, comme pour une firme, le secteur de la santé peut obtenir des gains de productivité grâce à des innovations techniques. Or la santé est le seul secteur où le progrès technique fait monter les coûts, parce que même si le prix unitaire d’un soin diminue, le coût global augmente, car il faut donner accès à ce soin innovant à tout le monde, et qu’il y a toujours de nouvelles maladies à combattre. C’est donc une erreur fondamentale de vouloir « faire baisser le coût de la santé ». D’ailleurs, ni l’opinion ni les professionnels ne le souhaitent, seuls les économistes, relayés jusqu’alors par les politiciens, le veulent.

Cette pandémie a aussi eu raison d’un dogme fondamental de la théorie économique : le marché aurait, mieux que la puissance publique, la capacité de revenir à l’équilibre des coûts de façon « naturelle », car il aurait la capacité de diffuser et de synthétiser les informations disséminées dans la société, et d’organiser ainsi les anticipations des acteurs économiques pour allouer efficacement le capital.

Or, avec la pandémie, nous sommes passés d’une économie du risque à une économie de l’incertitude radicale, sur le modèle même de l’épidémiologie. Car la gestion de l’épidémie consiste à gérer l’incertitude au gré de l’apparition de nouvelles informations aussitôt traitées par des modèles probabilistes… eux-mêmes remis en question par l’apparition de nouvelles données.

Au départ, les gouvernements ont eu à affronter un dilemme – choisir entre la vie humaine et l’activité économique. Face au risque de subir des millions de morts, sur le modèle de certaines épidémies passées, le choix a été rapide : on sauve les vies et on oublie tout le reste. Un simple calcul semblait pouvoir permettre d’arbitrer le moment du déconfinement, c’est-à-dire le moment où le coût économique, en hausse, allait devenir supérieur au prix de la vie humaine sauvée.

Les gouvernements ont cru pouvoir s’appuyer sur les scientifiques pour asséner de telles certitudes. Mais la gestion des pandémies pose à chaque fois, dans l’histoire, des problèmes qui dépassent les connaissances scientifiques du moment : chaque virus est nouveau, présente des caractéristiques inédites qu’il faut découvrir en même temps qu’il se diffuse, et qui mettent à bas les modèles hérités du passé. Dès lors, comment décider aujourd’hui, alors que l’on sait que l’on ne sait pas encore ce que l’on saura demain ? Il en résulte un mimétisme général : il vaut mieux se tromper tous ensemble qu’avoir raison tout seul.

S’appuyer sur les « certitudes » de la science, c’est confondre l’état des connaissances des manuels avec la science en train de se faire. C’est ainsi que l’incertitude, intrinsèque, de la science épidémiologique a fait perdre aux politiques la confiance du public. Osciller entre des injonctions contradictoires, par exemple sur les masques puis l’accès aux tests, ne peut que déstabiliser la capacité des agents à anticiper sur ce qui va advenir. Les gouvernements sont donc maintenant confrontés à un trilemme : à la préservation de la santé et au soutien de l’économie s’est ajouté le risque d’atteinte à la liberté, redouté par une opinion défiante.

L’Etat, comme le marché, est capable de gérer les risques, mais il est mis au défi de l’incertitude radicale. Les financiers aussi détestent ces « cygnes noirs », ces événements extrêmes qui s’écartent des distributions statistiques, base de la valorisation de leurs instruments, et qui paralysent toute anticipation et donc les décisions d’investissement. Et épidémiologistes comme climatologues promettent justement la multiplication de tels événements…

Vous ne proposez pas que des scénarios aussi noirs dans votre livre. La pandémie, vous l’avez dit, a fait émerger des institutions et des besoins « cachés » jusqu’ici par les idéologies économico-technocratiques, comme la santé…

Je voyage beaucoup au Japon, dont l’absence de croissance depuis plus de vingt ans, malgré la répétition des « plans de relance », est considérée par les macro-économistes comme une anomalie. Et si, au contraire, le Japon explorait un modèle économique pour le XXIe siècle, où les dividendes de l’innovation technologique ne sont pas mis au service de la croissance, mais du bien-être d’une population vieillissante ? Car après tout, quels sont les besoins essentiels pour les pays développés : l’accès de tous les enfants à une éducation de qualité, la vie en bonne santé pour tous les autres, y compris les plus âgés, et enfin la culture, car c’est la condition de la vie en société – nous ne sommes pas seulement des êtres biologiques qui doivent uniquement se nourrir, se vêtir et se loger. Il nous faut donc être capables de créer un modèle de production de l’humanité par l’humain. C’est ce que j’appelle dans le livre une économie « anthropogénétique ».

« POURQUOI TROUVER “NATUREL” DE RENOUVELER EN PERMANENCE NOS VOITURES ET NOS SMARTPHONES, ET PAS NOTRE ACCÈS À L’ÉDUCATION, AUX SOINS DE SANTÉ, AUX LOISIRS ET LA CULTURE ? »

Or ce modèle est déjà à l’œuvre, mais il n’est pas reconnu. il n’y a eu aucune baisse des dépenses de santé aux Etats-Unis depuis 1930, la santé y est le premier secteur de l’économie loin devant l’industrie automobile, le numérique, etc. L’éducation, la santé et les loisirs sont depuis 1990 aux Etats-Unis le premier employeur et sont en progression constante, alors que l’emploi continue de baisser dans l’industrie et, depuis la fin de cette décennie, dans la finance. Pourquoi devrions-nous trouver « naturel » de renouveler en permanence nos voitures et nos smartphones, et pas notre accès à l’éducation, aux soins de santé, aux loisirs et la culture ? Les innovations dans ces secteurs sont, plus que les technologies numériques, au cœur de la vie sociale et de son amélioration.

La crise du Covid-19, en nous faisant prendre conscience de la fragilité de la vie humaine, pourrait changer les priorités que nous nous donnons : pourquoi accumuler du capital ? Pourquoi consommer de plus en plus d’objets à renouveler sans cesse ? A quoi sert un « progrès technique » qui épuise les ressources de la planète ? Comme le proposait Keynes dans sa Lettre à nos petits-enfants (1930), pourquoi une société où, la pauvreté ayant été vaincue, une vie en bonne santé ouverte sur la culture et la formation des talents ne serait-elle pas attirante et réalisable ? Puisque nous commençons à peine à prendre conscience que « les dépenses de production de l’humain » sont devenues la part majeure des économies développées ; le Covid-19 a donné pour priorité à l’Etat la protection du vivant et l’a contraint à investir pour cela, engageant de fait une « biopolitique », d’abord contrainte mais demain choisie.

Mais il faudrait une coalition politique puis des institutions nouvelles pour faire de ce constat un projet. Il est malheureusement possible que d’autres coalitions – au service d’une société de surveillance, incarnée dans un capitalisme de plate-forme ou dans des capitalismes d’Etat souverains – l’emportent. L’histoire le dira.

6 octobre 2020

Nous courons de crise en crise en laissant derrière nous des parcelles de liberté

Par Sandrine Rousseau, Economiste — Libération

Avec la crise sanitaire, des mesures supposées d’exception petit à petit se banalisent puis s’institutionnalisent au nom de la santé. Il faudra pourtant la garantie de la liberté tout entière pour affronter la crise climatique qui vient.

Nous courons de crise en crise : la crise sécuritaire faite d’attentats et d’états d’urgence exceptionnels devenus permanents, la crise sanitaire et sa restriction des libertés au nom de la santé. Arrive la crise économique et sa sœur siamoise, la crise sociale. Cette succession ne dit pas encore grand-chose de celle qui se prépare, massive, et qui en entraînera quantité d’autres dans son sillon, la crise climatique.

La République et la démocratie sont à chaque fois éprouvées par ces évènements à répétition. Le schéma est toujours le même : la décision politique est centralisée, les arbitrages tout droit sortis de conseils de guerre ou venus de personnalités régaliennes, ministres et président. Le peuple est intimé à obéir, au nom d’un intérêt supérieur. Il le fait sans trop sourciller. Qui irait contre la protection lorsqu’il y a danger imminent ? Les Françaises et les Français sont compréhensifs - et c’est nécessaire, faute de quoi la pandémie aurait pris un autre tour.

Le problème n’est pas tant dans la gestion de l’urgence que dans les temps qui suivent. Ces mesures supposées d’exception petit à petit se banalisent puis s’institutionnalisent. Gravées dans le droit commun, elles deviennent la norme. Un régime d’exception a été mis en place à la suite des attaques du 13 novembre 2015, pour se transformer en droit commun en 2017 : assignations à un périmètre déterminé, perquisitions simplifiées et création de «zones de protection» à l’intérieur desquelles les forces de l’ordre ont des pouvoirs exceptionnels. Des rapporteurs de l’ONU s’étaient même inquiétés d’une atteinte à l’exercice de la liberté d’expression, de réunion et d’association.

L’état d’urgence sanitaire, lui, a pris fin le 10 juillet. Il est remplacé par un «régime transitoire» (1) de quatre mois. Mais l’épidémie rebondit et la manière dont cette crise est gérée, depuis Paris, nous conduit peu à peu vers un nouvel arsenal juridique visant à contrôler la vie privée. On entend déjà les arguments : il faut bien contrer la propagation du virus et la saturation des hôpitaux, protéger les gens contre leur gré. Autoriser le survol de villes par des drones, limiter les regroupements, empêcher de se réunir dans les bars ou la rue, repousser les repas de famille… Que restera-t-il de la liberté de réunion et d’association après ce nouvel assaut ? Bien malin qui pourrait le dire aujourd’hui. Ce que l’on sait dès à présent est que les climats anxiogènes sont propices à l’édiction de lois, restrictions et règlements. Parfois ils n’ont que peu de liens avec la crise mais celle-ci sert d’écran de fumée. Ainsi en va-t-il du nouveau schéma du maintien de l’ordre par exemple, qui limite la possibilité donnée aux journalistes d’exercer librement leur métier lors de manifestations.

Rien de tout cela n’est pourtant inéluctable. Si l’urgence peut nécessiter des mesures immédiates et dérogatoires du droit, deux garde-fous permettent tout de même de préserver l’essentiel : la liberté.

Le respect de la démocratie d’abord. Même en cas de crise, surtout en cas de crise, la démocratie ne s’exerce pas uniquement depuis Paris. En France, elle est composée d’assemblées municipales, départementales, régionales. Si les pouvoirs régaliens ne leur reviennent que partiellement, les élu·e·s des territoires constituent le socle de notre cohésion territoriale et la garantie contre des abus de pouvoirs venus de la capitale. Le cas de Marseille devrait nous alerter. L’absence de concertation avec les élu·e·s locaux est une atteinte grave à une démocratie de proximité. Il s’agit d’un ordre donné à la population depuis le centre du pouvoir. Que cet ordre soit bon ou mauvais, telle n’est pas la question. La Ve République et sa toute-puissance présidentielle sont propices à de tels assujettissements, mais faut-il en user de la sorte ? Aucune république fédérale, aucun régime parlementaire ne pourrait prendre de telles mesures sans en passer par les territoires et une gestion décentralisée, du moins concertée.

Ne jamais institutionnaliser les règles dérogatoires ensuite. Faute de quoi chaque crise verra se réduire nos libertés, et avec elles les fondements mêmes de notre république. Si nous ne construisons pas après celle-ci un nouvel élan de liberté alors petit à petit, sans même que nous le percevions, nous préparons le terrain à une gestion totalitaire. Si nous ne maintenons pas, quels que soient les vents contraires, notre modèle démocratique, ce qui fait de la France le pays des Droits de l’homme - et de la femme -, alors nous n’aurons pas plus la force de le défendre plus tard. C’est à cela que l’on reconnaît un pays libre : sa capacité à ne pas renier ses grands principes par temps de crise. Et ce défi, nous n’en sommes qu’au début.

La crise climatique qui vient mettra en tension nos démocraties et nos manières de vivre ensemble.

Apprenons de ce qui se déroule actuellement, perfectionnons notre démocratie, garantissons nos libertés et développons notre sens collectif de la responsabilité. Saisissons les événements actuels pour nous réinterroger sur notre commun, nos valeurs, ce qui fonde notre société française, si chère, si libre. Utilisons la démocratie locale pour faire bloc, décentralisons les décisions, renforçons le rôle du Parlement, développons les outils démocratiques qui nous permettent de lutter contre nos propres peurs, garantissons les contre-pouvoirs indépendants.

Alors ces crises n’auront pas servi à rien. Elles nous auront même aidés à affirmer l’essentiel : nos valeurs. Pour que l’avenir ne nous plonge pas dans l’obscurité, réaffirmons l’idéal des Lumières et garantissons nos libertés de citoyen·ne·s.

(1)     Paru au Journal officiel le 10 juillet.

5 octobre 2020

Opinion - Sommes-nous prisonniers du Covid-19 pour toujours ?

prisonnier du covid

THE SPECTATOR (LONDRES)

Plusieurs mois après le début de la pandémie, de nombreuses restrictions sanitaires, censées être temporaires, demeurent en place. Certaines, à l’approche d’une possible deuxième vague, ont même été renforcées. La question de savoir quand nos sociétés pourront retrouver leurs libertés sociales et économiques est devenue urgente, estime cet écrivain suédois.

La grande pandémie de 2020 s’est traduite par une expansion extraordinaire du pouvoir de l’État. Partout, les pays se sont empressés de fermer leurs frontières, et la moitié de la population mondiale s’est vu imposer un confinement plus ou moins strict. Des millions de firmes, de l’autoentreprise à la multinationale, ont été forcées de suspendre leur activité. Dans des sociétés prétendument libres et libérales, des piétons et des coureurs sans histoire se sont retrouvés traqués par des drones et soumis à d’incessants contrôles de police. C’est uniquement pour vaincre le Covid-19, nous dit-on, tout cela est temporaire. Mais le temps passe, et l’heure est venue de poser la question : temporaire jusqu’à quand ? Comme l’a fait remarquer l’économiste Milton Friedman, “il n’y a rien de plus permanent qu’un plan temporaire du gouvernement”.

Des mesures impensables il y a seulement quelques mois ont été mises en œuvre à la hâte, et sans débat. Au Royaume-Uni et dans de nombreux autres pays, le raisonnement invoqué a évolué. D’abord, le confinement a été instauré pour “gagner du temps” et permettre aux services de santé de se préparer. Puis, il est devenu nécessaire pour “aplatir la courbe”. Mais la courbe est montée en flèche quelques semaines plus tard, et les restrictions non seulement sont restées en place, mais elles ont même été dernièrement renforcées.

Les despotes ont sauté sur l’occasion

L’efficacité du port du masque n’est pas très solidement étayée par la science ? Peu importe, rendons-le obligatoire tout de même. A-t-on des preuves que la fermeture des frontières peut significativement ralentir la propagation du virus ? Le Parlement étant suspendu, personne ne viendra les demander. Nul n’a jamais douté que Xi Jinping ou Vladimir Poutine sauteraient sur tous les incendies du Reichstag pour étendre leur pouvoir. Il est beaucoup plus inquiétant de voir ce genre de comportements dans des démocraties libérales.

En Chine, en Iran, en Turquie, le Covid-19 a fourni à des despotes un prétexte idéal pour traquer les déplacements de leurs citoyens grâce à leur téléphone portable. Mais le plan de test et de traçage du gouvernement britannique entendait aussi collecter des données personnelles et les conserver dans un registre central. Il a fallu qu’Apple refuse d’y participer pour que le projet soit abandonné. Des autocrates mal placés dans les enquêtes d’opinion ont repoussé des élections, mais le président des États-Unis, à la traîne, a lui aussi proposé un report du scrutin de novembre, car, dans le cas contraire, “2020 sera l’élection la plus FAUSSÉE et FRAUDULEUSE de l’histoire”. En Hongrie, Viktor Orbán s’est débrouillé pour obtenir de son docile Parlement le droit de gouverner par décret et en a profité pour autoriser les arrestations pour “mensonge” sur le virus. De son côté, le gouvernement suédois aussi a demandé des pouvoirs spéciaux pour contourner son Parlement au motif (splendide) qu’on ne pouvait faire confiance aux parlementaires pour être réveillés, lucides et prêts à appuyer sur le bon bouton sans les avoir prévenus longtemps à l’avance.

Noyer le virus dans la paperasse

Partout, l’État providence vole à la rescousse. Comme si la seule façon d’éradiquer le coronavirus était de le noyer sous la paperasse. La différence entre la droite et la gauche ne tient plus qu’à un fil : faut-il dans la bataille contre la récession jeter toutes nos forces (et tous nos moyens), ou bien plus encore ? Selon l’agence de notation financière Fitch Ratings, cette année, 20 des plus grosses économies mondiales vont consacrer 5 000 milliards de dollars à des plans de relance budgétaire, et les banques centrales, débloquer plus encore pour renflouer l’ensemble du secteur financier, y compris des fonds spéculatifs. La dette publique du Royaume-Uni dépasse désormais 100 % de son PIB, à plus de 2 000 milliards de livres sterling.

Cette crise entraîne partout des réflexes protectionnistes. Les Français ont toujours pensé que la mondialisation allait trop loin, mais, plus étonnamment, ce sont les Allemands qui ont changé de position. Angela Merkel estime ainsi que la pandémie a révélé la nécessité de relocaliser en Europe, et la nouvelle stratégie industrielle de l’Union européenne (UE) évoque “une occasion [sic] de rapporter davantage de production industrielle dans l’UE”.

Du tort aux travailleurs et à la production

Des restrictions conçues à la hâte font aujourd’hui du tort aux travailleurs et à la production. Quand la Pologne a fermé ses frontières mi-mars, des ouvriers polonais n’ont plus eu la possibilité de rejoindre en République tchèque l’usine où ils travaillaient à la fabrication d’équipements de protection destinés aux hôpitaux européens.

Ces accès de protectionnisme face à la crise due au coronavirus s’expliquent par l’inadéquation fondamentale de nos cerveaux de l’âge de pierre au monde moderne. L’instinct qui nous poussait à dresser ou à défendre des fortifications et à tuer les étrangers se justifiait quand la menace venait d’incursions barbares – mais aujourd’hui ?

Dessin de Ramsès, Cuba. Dessin de Ramsès, Cuba.

La pratique politique a pour objectif, essentiellement, de faire en sorte que le peuple, maintenu dans la peur, exige toujours la sécurité, s’amusait le journaliste américain H.L. Mencken [1880-1956]. Ce dont il parle, au fond, c’est d’un instinct chez l’être humain. Quand nous nous sentons en danger, cela déclenche souvent un réflexe de lutte ou de fuite : soit nous cherchons des noises à des boucs émissaires ou à des étrangers, soit nous allons nous cacher derrière une enceinte fortifiée ou des barrières douanières. Et nous nous mettons en quête de l’homme providentiel (ou dans le cas des Écossais, de la femme providentielle) qui assurera notre sécurité. Peu de gens ont alors envie de faire un pas de côté, de critiquer, de se singulariser. Quiconque ose s’élever contre des mesures prises au nom de la sécurité nationale est vite la cible des huées.

La coopération plus utile que jamais

Mais tout de même, maintenant qu’a été lancée cette expérience grandeur nature de fermeture des sociétés et des économies, sans doute devrions-nous entamer une franche discussion sur ses avantages et ses inconvénients, et sur la pertinence de ce genre d’instincts dans une économie mondiale aux équilibres complexes. Car l’ennemi est un virus, et non des incursions barbares. L’idée n’est pas de chasser les étrangers, mais, au contraire, de coopérer pour mieux partager les savoirs et apporter des solutions.

Regardez l’avalanche d’études scientifiques produites en temps record et publiées gratuitement sur des sites comme MedRxiv et BioRxiv. C’est la plus grande collaboration scientifique jamais vue à l’échelle de la planète, une sorte de division mondiale du travail intellectuel. Malgré le manque de transparence du gouvernement de Pékin au début de la pandémie, les chercheurs chinois ont été capables de séquencer le génome du virus en une semaine, et ils ont publié [leurs résultats] en ligne. Six jours plus tard, des scientifiques allemands avaient pu exploiter ces données pour mettre au point et lancer un test diagnostique permettant de détecter les nouvelles contaminations. Et dès qu’une équipe aura révélé le mécanisme du virus, c’est toute la planète qui pourra se mettre à en chercher les points faibles.

Le libre-échange a imposé ses règles

Tout se passe à une vitesse étourdissante. La Chine avait reconnu la propagation d’un nouveau virus depuis trois mois seulement que, déjà, la Bibliothèque nationale de médecine des États-Unis dénombrait 282 médicaments potentiels et candidats vaccins contre ce même virus. Certes, certains gouvernements soutiennent financièrement tel ou tel traitement qui a leurs faveurs, mais le plus important, c’est cette gigantesque mobilisation de la communauté scientifique et des outils numériques, combinée à l’usage de l’anglais comme lingua franca, pour permettre au monde de collaborer.

Il est frappant de voir avec quelle rapidité ont été résolues les pénuries d’équipements constatées au début de la pandémie. Les États ont eu beau inventer de nouvelles barrières, le libre-échange a imposé ses règles. Les entreprises n’ont cessé d’adapter leurs processus de fabrication et leurs chaînes logistiques afin de continuer de produire, d’acheminer et de fournir leurs biens. Des distilleries de vodka et des fabricants de parfum se sont lancés dans la production de désinfectants et de gel hydroalcoolique. D’autres industriels ont commencé à fabriquer des gants chirurgicaux et des masques. En deux mois, le nombre d’entreprises européennes fabriquant des masques de protection est passé de 12 à 500.

Retour de bâton contre la mondialisation

Si ces changements rapides ont pu avoir lieu, c’est parce qu’ils n’étaient pas centralisés. Ils ont été rendus possibles par une connaissance locale de ce qui pouvait être fait à chaque endroit, et plus précisément par la connaissance de ce qui pouvait être interrompu sans créer ailleurs de pénurie catastrophique. Et c’est tout le problème : alors que les crises déclenchent des réflexes étatistes et nationalistes, ce dont nous avons besoin pour en sortir, c’est précisément de plus d’ouverture.

Jusqu’à quelles extrémités ira ce retour de bâton contre la mondialisation ? Dès les premiers jours de la pandémie, les populistes nationalistes se sont empressés de dire que la seule façon de vaincre le virus était d’en finir avec l’ordre libéral. Steve Bannon, nationaliste féru d’histoire, a bien compris qu’une guerre totale contre le virus pouvait favoriser l’entrée dans une nouvelle ère d’isolationnisme commercial et migratoire. “Prenez des mesures draconiennes, exhortait-il dans son podcast en mars. Verrouillez tout.”

Quand bien même la crise liée au coronavirus n’aurait pas raison de la mondialisation, l’extension des pouvoirs de l’État et l’accentuation des tendances protectionnistes semblent inévitables dans l’ensemble du monde. Peut-être le Royaume-Uni se retrouvera-t-il avec un accord de sortie de l’UE beaucoup moins ouvert sur le monde que certains partisans du Brexit ne l’avaient imaginé. La pandémie poussera peut-être Londres, comme le reste de l’Europe, vers une politique industrielle inspirée des années 1970, c’est-à-dire limitant la pression concurrentielle, et avec elle l’innovation et la croissance. Nous pourrions voir le rôle de l’État renforcé, et ses pouvoirs “exceptionnels” devenir permanents. Les grandes villes devront vivre quelque temps sous la menace du confinement. Dans Crisis and Leviathan [“La Crise et le Léviathan”, non traduit] (1987), analyse désormais classique de l’expansion de l’État, Robert Higgs mettait en garde déjà : attention à l’effet de cliquet. Après une crise, en général, les États renoncent à certaines de leurs nouvelles prérogatives mais pas à toutes. Les nouvelles mesures ont créé un précédent et de nouvelles forces politiques puissantes.

Les politiques ne veulent pas d’un retour à la normale

C’est très certainement ce qui se passera cette fois, quand bien même certains acteurs politiques voudraient un retour à la normale. En majorité, ils n’en voudront pas – pourquoi d’ailleurs en voudraient-ils ? Quand Orbán a pris des pouvoirs spéciaux en juin, cela n’a pas été beaucoup dit, mais il a aussi obtenu du Parlement des prérogatives l’autorisant à déclarer l’état d’urgence s’il identifiait une autre menace pour la santé publique.

Mais enfin, me direz-vous, nous vivons une situation inédite (les politiques nous le rappellent assez) et à situation sans précédent, mesures sans précédent. Cette pandémie n’est pas grand-chose à l’échelle de l’histoire. À ce jour encore, le bilan mondial des victimes du Covid-19 reste inférieur à celui de la grippe de Hong Kong, ou grippe de 1968. À l’époque, il n’y avait eu ni confinement ni fermeture généralisée d’écoles, et nous n’avions pas foulé aux pieds nos vieilles libertés civiles et économiques. Ce qui est nouveau aujourd’hui, ce n’est pas le virus, c’est notre réaction. Tôt ou tard nous tombera dessus une pandémie plus grave ou une autre crise dévastatrice. Que serons-nous encore prêts à sacrifier, cette fois ?

L’histoire n’est jamais écrite d’avance

Dans mon dernier livre, j’explore notre façon de créer le progrès, et de le détruire. J’y avance que les âges d’or qu’ont connus les différentes civilisations au fil de l’histoire avaient deux dénominateurs communs. Ces périodes fastes étaient toutes le produit de sociétés et de marchés relativement ouverts, et toutes ont pris fin parce qu’à un moment la peur et des crises (récession, invasion, catastrophe naturelle ou pandémie, peu importe) ont entraîné des réactions autoritaires et protectionnistes. Tout auteur espère un jour produire un écrit qui aura anticipé les événements.

Heureusement, l’histoire n’est jamais écrite d’avance. Nous ne sommes pas condamnés à basculer dans un avenir fait d’étatisme, de restrictions permanentes et de frontières supplémentaires : il est en notre pouvoir de rester ouverts. Notre avenir n’est jamais que le fruit de nos choix collectifs. Le jeu en vaut la chandelle.

Johan Norberg

Source

The Spectator

LONDRES http://www.spectator.co.uk

5 octobre 2020

La deuxième sexualité de Simone de Beauvoir

simone19

Par Paul B. Preciado, Philosophe 

La maison d’édition l’Herne publie le 7 octobre les Inséparables, une nouvelle inédite de Simone de Beauvoir avec une préface et un titre choisi par sa fille et exécutrice testamentaire Sylvie Le Bon de Beauvoir. Pitch : coup de foudre lesbien et déception amoureuse de deux jeunes bourgeoises catholiques dans le fucking heart de la philosophie française de l’entre-deux-guerres. Développement : Sylvie (Simone de Beauvoir) rencontre Andrée (Elisabeth Lacoin, dite Zaza) à l’école catholique alors qu’elles n’ont toutes deux que 9 ans. Entre les deux naît une amitié qui, bien qu’enfantine, ne saurait être qualifiée de platonique car les deux ont besoin physiquement de l’autre jusqu’à ce qu’elles deviennent inséparables. Sylvie tombe amoureuse d’Andrée et le communique avec des déclarations effusives et passionnées. Mais Andrée, élevée dans une famille catholique conservatrice, ne peut accepter les conséquences de vivre un amour lesbien avec Sylvie et, rejetant ses avances, se tourne (assez chastement) vers les bras de Pascal (Maurice Merleau-Ponty).

Sylvie subit sa première blessure amoureuse, tout en comprenant que le seul épanouissement social possible pour une femme dans la société des années 20 passe par l’amour hétérosexuel, et donc, elle commence peu à peu à s’intéresser à un étudiant de philosophie de trois ans son aîné qu’elle vient de rencontrer - Jean-Paul Sartre, dont on ne parlera pas directement dans la nouvelle, bien qu’il soit mentionné dans les Mémoires et les lettres à Zaza. Tout comme la féminité est, par rapport au sexe masculin dominant, «le deuxième sexe», la jeune Sylvie comprendra que son amour lesbien n’est rien d’autre que la deuxième sexualité, une position marginale et risquée par rapport à la norme hétérosexuelle.

Les lecteurs de Beauvoir connaissent l’histoire de Zaza dans Mémoires d’une jeune fille rangée. Seule différence : dans ses mémoires, Beauvoir ne parle ni de son désir sexuel pour Zaza ni de sa déception. Pourquoi Beauvoir s’est-elle opposée à la publication de ce roman de son vivant ? Craignait-elle que la publication de sa première histoire d’amour lesbienne, cinq ans après la parution du Deuxième Sexe, n’ajoute aux critiques et aux insultes que le livre avait suscitées ? Mais pourquoi l’a-t-elle tapé à la machine avec soin et ne l’a-t-elle pas détruit si elle ne voulait pas qu’elle soit publiée ? Pourquoi ce désir contradictoire de sauver et d’effacer cette nouvelle chez une autrice qui a consacré plus de 3 000 pages à raconter toute sa vie dans des détails obsessionnels, depuis sa naissance le 9 janvier 1908 à 4 heures du matin jusqu’à presque le jour de sa mort le 14 avril 1986 ? Quel est le rapport, chez Simone de Beauvoir, entre la logorrhée et le silence, entre l’écriture et le contrôle, entre l’archive et la censure ?

On dit que c’est Jean-Paul Sartre lui-même qui a conseillé à Beauvoir de ne pas publier cette nouvelle, la considérant comme inaboutie et peu intéressante. Quel a été le rôle de Sartre dans la restriction de la critique de Simone de Beauvoir au patriarcat, dans l’énonciation de son propre pansexualisme, ou, pour le dire dans les termes de l’époque, de son alternance de lesbianisme et d’hétérosexualité, et de sa pratique de ce que nous appellerions aujourd’hui le polyamour et que l’on appelait alors l’amour libre ? Et pourquoi la nouvelle est-elle finalement publiée maintenant, soixante-six ans après avoir été écrite et occultée ?

Le texte que nous avons entre les mains est-il la version complète (certaines lettres du cahier intérieur sont découpées) ou y aura-t-il une nouvelle édition porno dans soixante-six ans ? Sartre se retourne-t-il dans sa tombe ou est-ce Beauvoir qui veut quitter définitivement la tombe de Sartre ? Rappelons qu’elle a été enterrée dans le caveau de Sartre à Montparnasse, six ans après celui-ci. Cette publication est-elle une dernière mise à jour de la cheffe du féminisme blanc occidental ? Beauvoir est comme un miroir capable de refléter les changements historiques du féminisme : elle est apparue comme la leader des luttes pour l’avortement dans les années 70, comme l’initiatrice du féminisme constructiviste dans les années 80, comme la voix prémonitoire du féminisme queer dans les années 90… et maintenant… Va-t-elle devenir la reine des Amazones ?

Au mieux, cette nouvelle de Beauvoir rappelle Voir une femme d’Annemarie Schwarzenbach ou le classique désormais oublié Poussière de Rosamond Lehmann, que Beauvoir connaissait sans doute ; au pire, elle fait penser à The Fox, de Mark Rydell, film de 1967 dans lequel le désir lesbien est suivi par la frustration, la punition et la mort. Comme dans The Fox, l’histoire des Inséparables se termine tragiquement avec la mort d’Andrée, une référence directe à la mort brutale de Zaza en 1929, à l’âge de 22 ans. L’amour pour Zaza et sa disparition tourmenteront Beauvoir qui dira : «J’avais payé ma liberté de sa mort.»

Mais ce n’est pas seulement la mort, terrible, de Zaza qui est en cause. Ce qui est mort pour Beauvoir, c’est la possibilité d’une identification lesbienne. Ce qu’elle appelle sa liberté, c’est sa vie publique de philosophe avec Sartre qui, bien qu’il n’ait été son partenaire sexuel que pendant une courte période, occupa le rôle public de «couple» garantissant à Beauvoir une identification hétérosexuelle normative durant toute sa vie.

Ne cherchez pas, dans ce roman, de transgression sexuelle ou littéraire. Simone de Beauvoir n’est pas Violette Leduc, et Sylvie et Andrée ne sont pas Thérèse et Isabelle. Il n’y a pas cinquante nuances de Beauvoir. Le sexe ardent d’Andrée n’est représenté dans la nouvelle que sous une forme détournée, la cicatrice laissée par une brûlure qu’elle a subie à la cuisse droite et qui, invisiblement, attire Sylvie comme un aimant. «Je pensais à sa cuisse boursouflée, sous sa petite jupe à plis.» Derrière les jupes de la féminité hétérosexuelle se cache la brûlure du désir lesbien. Mais c’est Simone et non Zaza qui brûle d’un désir qu’elle doit sublimer dans ce que Sylvie Le Bon de Beauvoir appelle une «grande et énigmatique amitié». Non, ce n’était pas de l’amitié. C’était une passion lesbienne.

Publicité
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80 90 > >>