Par Benoît Vitkine, Moscou, correspondant - Le Monde
Le diplomate Pavel Latouchko, ancien ministre de la culture, qui a rejoint les rangs de la contestation en raison de la répression qui a suivi le scrutin présidentiel en Biélorussie, estime que la majorité de l’élite du pays « ne soutient plus le pouvoir ».
Pavel Latouchko est l’un des plus hauts responsables du régime Loukachenko à avoir publiquement rejoint le camp de la contestation, après les fraudes au scrutin présidentiel du 9 août et la contestation qui s’en est suivie. Diplomate de formation, M. Latouchko fut ministre de la culture sous Alexandre Loukachenko, entre 2009 et 2012, et ambassadeur en France, en Pologne, en Espagne… Il est aujourd’hui directeur du théâtre national Ianka Koupala, à Minsk. Il explique au Monde les raisons qui l’ont poussé à faire défection et l’état d’esprit dans lequel se trouve l’élite biélorusse.
Comment avez-vous pris la décision de faire défection ?
Vendredi matin, en regardant encore et encore les vidéos de violences qui circulaient sur Telegram, j’ai eu honte d’être biélorusse. Que des Biélorusses puissent être si cruels et violents avec leurs concitoyens. Pendant la seconde guerre mondiale, nous avons perdu un tiers de notre population, mais, hormis cet épisode, notre histoire n’est pas une histoire de violences. Dans le même temps, j’ai aussi ressenti une grande fierté devant cette mobilisation, devant le courage de mes concitoyens. J’ai décidé que je ne pouvais pas rester à l’écart et silencieux face aux coups, aux détentions arbitraires, aux actes d’humiliation. Aujourd’hui à Minsk, chaque personne que je rencontre connaît quelqu’un qui a souffert de cette répression. J’ai donc annoncé publiquement rejoindre l’opposition.
Il faut aussi regarder ce qui s’est passé ces derniers mois. Ce n’est pas seulement l’ampleur de la contestation qui est sans précédent, mais celle des fraudes et des manipulations, même selon les standards biélorusses. Dans quelles proportions les résultats ont été inversés [en faveur de M. Loukachenko], je ne le sais pas, et ce n’est pas certain qu’on le sache un jour : beaucoup de documents des commissions électorales et de bulletins ont été détruits.
Vous ne découvrez pas non plus la nature de ce régime…
Mon frère, décédé, m’a toujours reproché de servir ce régime. Personnellement, j’ai toujours pensé que je pouvais travailler à changer les choses. Quand j’étais ministre de la culture, j’étais le seul ministre à m’exprimer en langue biélorusse [peu usité, le biélorusse est souvent un signe de distinction politique, prisé notamment par les opposants historiques], et j’ai reçu pour cela des critiques.
Mais c’est surtout en tant que diplomate que j’ai exercé. Le ministère des affaires étrangères a toujours été à la marge du régime, parfois même en opposition avec le pouvoir politique. En 2010, nous avons subi une première défaite, un premier retour en arrière [l’élection présidentielle avait déjà donné lieu à des contestations et à des violences]. Ensuite, notre mission a largement consisté à obtenir une levée des sanctions européennes [ce qui sera fait début 2016]. De là vient notre frustration : aujourd’hui c’est une nouvelle défaite, un nouveau retour en arrière. Toute confiance envers ce pouvoir est perdue.
Les diplomates, surtout à l’étranger, sont parmi les rares officiels à faire publiquement défection. Comment expliquez-vous que peu de hauts responsables aient sauté ce pas, alors que la population semble avoir massivement basculé ?
Je suis absolument certain que la majorité de l’élite ne soutient plus le pouvoir. Ils comprennent que, quelle que soit l’issue, le pays va s’enfoncer. Même si Loukachenko parvient à se maintenir, le pays va simplement se vider de sa jeunesse. La mauvaise situation économique et l’absence complète de liberté politique sont intenables. Vendredi, j’ai croisé deux membres de l’appareil présidentiel. Ils se promenaient, tout simplement. Ils n’y croient plus, trop d’erreurs ont été commises.
En réalité, cela fait même des années que les hauts responsables sont démotivés et tenus essentiellement par la peur. La moindre contestation est punie et, avec notre système judiciaire, vous êtes totalement démuni face à l’arbitraire…
A mon poste, par exemple, les instructions de mon ministère et des services de sécurité étaient les suivantes : nous devions étouffer dans l’œuf toutes les tentatives de grève, toutes les critiques publiques du régime à l’occasion des élections. Et ces instructions précisaient bien que nous serions tenus responsables des échecs, licenciés, punis.
Mais ça ne tiendra pas : les fonctionnaires aussi en ont marre de ce ton, de ces menaces permanentes. De ce que je vois, le niveau moyen de l’administration s’est réveillé ; ceux au-dessus suivront. Certains, aussi, ont simplement peur de perdre leurs revenus, ou qu’eux ou leurs familles ne soient pas en sécurité en cas de transition.
Qu’en est-il au sein de l’armée, des services de sécurité ?
L’armée obéit à son commandant en chef [le président Loukachenko] mais je suis persuadé qu’elle ne fera rien contre le peuple. Dans les services de sécurité, beaucoup pensent qu’un changement de régime leur serait personnellement nuisible. Ce n’est pas étonnant, dans tous les pays ils sont les derniers à changer, à se rallier…
Quel peut être l’état d’esprit d’Alexandre Loukachenko ?
C’est un pur dirigeant autoritaire, et il n’est pour l’instant pas prêt à dialoguer. Mais de par mon expérience, de mes conversations avec lui, je sais qu’il est capable d’écouter. La situation devient de plus en plus claire, même pour lui : l’immense majorité du pays veut des changements. Certains de ses conseillers essaient de lui dire la gravité de la situation, mais seulement une partie de l’information lui parvient.
Que préconisez-vous, s’il s’accroche ?
La solution ne peut passer que par le dialogue. Avec comme corollaire la démission de ceux qui, au ministère de l’intérieur, ont mené la répression, et l’ouverture d’enquêtes. Ensuite, il faut continuer d’utiliser tous les mécanismes légaux de contestation des résultats, recompter les bulletins, si c’est possible…
Si cela échoue, la pression continuera de monter pour l’organisation de nouvelles élections. Je ne veux pas lancer d’appel, qui serait en plus illégal. Mais la grève est par exemple un instrument majeur. Vendredi, Minsk était complètement à l’arrêt. Une fuite pure et simple de Loukachenko, un renversement de son régime sont pour moi un scénario moins probable.
Quel est votre rôle dans ce dialogue ? Quelles ont été les conséquences de votre défection ?
J’ai reçu des centaines de réactions positives, sur les réseaux sociaux, dans la rue… une marée de messages. Certains venaient d’anciens ministres, de fonctionnaires, et même de membres des services de sécurité. Un seul de ces messages était un avertissement quant au fait que je pourrais avoir des problèmes. Quant à mon rôle, je ne veux pas en dire plus, mais j’ai évidemment une situation qui me place dans une position particulière. Je propose la création d’une plateforme citoyenne pour promouvoir ce dialogue et, si celui-ci est impossible, former la base pour la constitution d’un gouvernement transitoire.
La Russie a-t-elle selon vous des raisons de s’inquiéter de ce mouvement ?
Notre position géopolitique particulière, entre Est et Ouest, doit être conservée et utilisée à notre avantage. Pour ça, nous avons besoin de bonnes relations avec notre voisin russe. C’est vital d’un point de vue économique et cela correspond à notre culture, à nos traditions, aux relations entre nos deux peuples. Celui qui voudra bâtir un mur entre nos pays sera le dernier homme politique biélorusse. Cela, Moscou le sait très bien. Et les Russes voient bien que personne, dans la contestation, ne parle en mal de la Russie, n’émet la moindre revendication. L’influence de Moscou est évidemment majeure, dans un sens ou dans l’autre, mais les Russes comprennent qu’ils n’ont pas intérêt à créer une masse de gens hostiles en Biélorussie, des gens qui pour l’instant ne le sont pas.
Cela n’empêche pas que nous avons aussi besoin de l’Union européenne. Dans l’avenir, nous aurons besoin de ses investissements, de sa technologie. Et, dans l’immédiat, il faut qu’elle fasse plus pression sur Loukachenko. Combien de fois a-t-il trompé les Européens, dans le passé !