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Jours tranquilles à Paris
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brexit
31 janvier 2020

BREXIT

brexit 31 janvier

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30 janvier 2020

Brexit

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Deux jours avant le Brexit, le Parlement européen a ratifié mercredi 29 janvier à une écrasante majorité le traité de retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne. L’adieu aux députés britanniques a été marqué par l’air de « Ce n’est qu’un au revoir », chanté par des députés, et par un dernier coup d’éclat de Nigel Farage.

Les eurodéputés ont donné sans surprise leur accord par 621 voix pour, 49 contre, et 13 abstentions. Il s’agissait de la dernière étape majeure dans la ratification de l’accord, trois ans et demi après le référendum sur le Brexit au Royaume-Uni.

30 janvier 2020

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30 janvier 2020

Dans un Royaume-Uni divisé, la réconciliation commence au pub

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PROSPECT (LONDRES)

Vendredi 31 janvier, un pays meurtri par près de quatre années d’attente vivra son dernier jour dans l’Union européenne. Ardent promoteur du Brexit, Tim Martin réussit pourtant l’improbable pari de réunir les Britanniques de tous horizons, europhiles et eurosceptiques, riches et pauvres, étudiants et étrangers, dans ses pubs Wetherspoon. Avec quelle recette ?

À 17 heures en ce morne mercredi soir de novembre, à la sortie des bureaux, c’est la ruée au Shakespeare’s Head, dans le centre de Londres, l’un des 875 établissements de la chaîne de pubs JD Wetherspoon disséminés dans tout le pays. Il y a là des étudiants américains buvant des pintes de Coca-Cola avec des nachos, deux grandes tablées de patriarches en costume sombre sirotant leurs bières, un métallo polonais dégustant un filet de rouget accompagné d’un cocktail, trois Asiatiques tirés à quatre épingles en pull léger et coupe de cheveux élégante, des bobos en pantalon 7/8 mordant dans des hamburgers, un couple d’Espagnols tirant timidement ses valises à roulettes dans le brouhaha, et un vendeur de journaux passé faire un tour aux toilettes…

Entre les trois machines à sous, le tapis rouge légèrement défraîchi à volutes et motifs fougères et les banquettes de chêne isolées de panneaux vitrés rustiques, des éclats de rire fusent de toutes parts. Il ne reste plus une seule table de libre. Au beau milieu de tout ce monde, on reconnaît au premier coup d’œil Tim Martin devant le bar, avec sa crinière argentée et son 1,95 mètre. En jeans et polo, il plaisante avec une serveuse légèrement crispée, qui se demande si elle doit vraiment facturer son café au président et fondateur de la chaîne. “Vous n’avez même pas droit à la remise employé ?” le taquine-t-elle. “Même pas, réplique-t-il sèchement. Il n’y a aucune justice dans cette boîte !”

Un logo Wetherspoon indique la présence d’un pub de la chaîne, dans le centre de Londres.  REUTERS/Toby MelvilleUn logo Wetherspoon indique la présence d’un pub de la chaîne, dans le centre de Londres.  REUTERS/Toby Melville

L’enseigne Wetherspoon est une présence familière dans les centres-villes britanniques depuis déjà un certain temps, mais ces dernières années ses pubs ont acquis une nouvelle dimension, bâtie autant sur la renommée que sur la polémique. Ce qui s’explique à la fois par les prix défiant toute concurrence des consommations que par la personnalité de Tim Martin, l’un des hommes d’affaires les plus célèbres de Grande-Bretagne, archétype du patron de pub revêche, incarnant à lui seul une armée de Brexiters. À l’heure où les villes se gentrifient irrésistiblement et où les pubs ferment les uns après les autres, sa chaîne est un peu devenue le dernier bastion de la sociabilité ouvrière et en même temps un rendez-vous culte des étudiants et de la jeunesse branchée. Elle ne fait certes pas l’unanimité, mais elle n’en est pas loin, en ceci qu’elle fédère des individus extrêmement divers dont les chemins n’auraient jamais dû se croiser.

Plus à son aise au pub qu’à la bibliothèque

Il est désormais banal d’entendre dire que la Grande-Bretagne est en proie à de déplorables guerres d’usure culturelles qui déchirent le pays. Le Brexit aurait achevé de briser une nation déjà divisée par des décennies de thatchérisme, d’austérité et d’inégalités. Ces gens-là ne sont pas censés fouler les mêmes tapis. Or la cohue bigarrée qui se retrouve dans un pub Wetherspoon reflète une tout autre réalité. Comment une chaîne de pubs a-t-elle pu réussir pareil exploit ?

Pour Tim Martin, l’aventure a commencé en 1979 dans un pub et un pays totalement différents. Margaret Thatcher venait d’être élue et Martin, qui avait alors 24 ans, révisait sans grand enthousiasme ses partiels de droit. Ayant passé toute son enfance à voyager pour suivre son père, représentant pour Guinness, il se sentait plus à son aise dans un pub qu’à la bibliothèque de la fac de droit. Il en découvrit un qui brassait une vraie bière tout à fait honorable, le Marler’s, à Londres, et y prit ses habitudes. Quelques mois plus tard, le patron vendit l’établissement au jeune entrepreneur en herbe et, le 9 décembre 1979, le Martin’s Free House ouvrit ses portes, pour être rebaptisé quelques mois plus tard Wetherspoon.

Un personnage volontiers exubérant

En treize ans, Martin racheta 43 autres pubs. Il en possédait cinq cents en 2001, et une centaine de plus l’année suivante. Alors que, depuis vingt ans, de plus en plus de pubs mettent la clé sous la porte au Royaume-Uni, Wetherspoon n’a cessé de se développer. Quarante ans après l’achat du Marler’s, la chaîne possède 875 pubs, 50 hôtels, et compte 42 000 employés.

Elle envisage par ailleurs d’investir 7 millions de livres [8,2 millions d’euros] pour créer un musée Wetherspoon. Chaque établissement est décoré de photos historiques du quartier dans lequel il est implanté et de toute une panoplie d’objets locaux. Le personnage public de Martin, volontiers exubérant, contribue à démentir l’image de Wetherspoon, perçue par ses détracteurs comme une chaîne sans âme qui uniformise les centres-villes, dans un secteur d’activité où cette qualité insaisissable qu’est le “cachet” est essentielle.

“Les pubs doivent avoir une personnalité marquée, une authenticité, une âme, m’explique Martin autour d’un café au Shakespeare’s Head. La grande majorité des locaux que nous avons repris n’étaient pas des pubs, et nous nous efforçons donc de nous insérer dans le tissu du quartier, de trouver un lien avec le bâtiment, ou avec les gens du quartier.”

Le groupe rachète et restaure de pretigieux bâtiments

Pour ce faire, le groupe s’attache également à racheter, à restaurer et à transformer de prestigieux bâtiments historiques – dont beaucoup sont inscrits au patrimoine : de magnifiques salles de cinéma et de théâtre Art déco, l’ancienne salle des coffres d’une banque à Glasgow, un entrepôt (classé monument historique) des docks de Canary Wharf, plusieurs banques dans la City de Londres, une piscine victorienne et une ancienne station de pompage à Sheffield, et une église du XIXe siècle à Ayr, en Écosse.

Martin est le genre de patron pour le moins impliqué : le Shakespeare’s Head est le troisième pub qu’il vient visiter aujourd’hui. Il s’est donné pour objectif d’en inspecter au moins une dizaine par semaine – sans jamais se faire annoncer –, préparant ses tournées depuis chez lui, à Exeter, dans le sud-ouest de l’Angleterre, sur une carte présentant tous ses établissements.

Sur les murs de son bureau, Martin a placardé une série de maximes, tirées de livres de management ou de son invention. Sa préférée est celle de Rose Blumkin, une émigrée sans le sou qui, à la fin des années 1930, a fondé [la chaîne nord-américaine d’ameublement] Nebraska Furniture Mart : “Vendre bon marché et dire la vérité.” Force est d’admettre que la première partie de cette devise a plutôt réussi à Wetherspoon, mais qu’en est-il de la vérité ?

Tournée des pubs pour promouvoir le Brexit

L’entreprise est à n’en pas douter fidèle à la vérité de son PDG : presque personne n’ignore que la chaîne est dirigée par un farouche partisan du Brexit dur – outre ses passages réguliers dans les médias, Martin est monté à la tribune aux côtés de Nigel Farage, est intervenu dans les meetings du Parti du Brexit, a posé devant les objectifs avec Boris Johnson, et a donné 200 000 livres [243 000 euros] pour financer la campagne du “Leave” avant le référendum de 2016. Mais il se peut que seuls ses clients soient conscients de l’ampleur de la propagande antieuropéenne qu’il orchestre dans ses pubs. Même après le référendum, il martelait sur tous les supports son message en faveur d’une sortie de l’Europe : dans ses éditoriaux du Weatherspoon News, et sur des tracts et cartes plastifiés déposés sur toutes les tables de ses établissements, avec l’avertissement suivant : “Voici l’augmentation que subiront vos consommations si nous ne quittons pas correctement l’UE.”

Pendant l’hiver enfiévré de 2018, il s’est lancé dans une tournée de ses pubs, enchaînant cent dates pour défendre directement auprès de ses clients un Brexit sans accord. C’était, de son propre aveu, ce qu’il a fait de plus difficile dans sa vie. “J’étais hanté par cette impression qu’en allant parler dans un pub où tout le monde ne serait pas nécessairement d’accord avec moi, j’empiétais sur la sphère privée des gens.” Cette inquiétude l’a poussé à s’entourer d’agents de sécurité pour ses trente dernières réunions, mais dans l’ensemble la clientèle, qu’elle fût favorable ou non à la sortie de l’UE, a plutôt apprécié. “Je pense que les bonnes décisions sont fondées sur le débat – et c’est d’ailleurs ce qui fait le succès des démocraties. Les démocraties ont l’air bien mouvementées, me diriez-vous, mais regardez ce qu’il se passe ici : malgré tous ses défauts, le Royaume-Uni est un pays sacrément prospère.”

Les milennials mal payés séduits par les petits prix

Avec un patron aussi notoirement pro-Brexit que Martin, ou pourrait s’étonner que les Wetherspoon soient aussi courus des milléniaux et des jeunes de la génération Z, nés à partir de 1997. L’explication évidente tient aux prix défiant toute concurrence. Mais l’attrait qu’exercent ces pubs sur la jeunesse britannique va bien au-delà des prix et des menus : il y a quelque chose dans leur apparente authenticité – cette version universelle et uniformisée de l’authenticité au rabais – qui tranche avec le côté artisanal des restaurants éphémères et les bars alternatifs branchés qui ont saturé le secteur de la restauration dans les grandes villes et les villes universitaires. Cela étant, on ne saurait ignorer l’argument économique : les bobos de la génération Y [nés entre les années 1980 et le milieu des années 1990] ont beau avoir fait des études supérieures, être de gauche et plaider pour le maintien dans l’Europe, comme la “clientèle ouvrière traditionnelle” de la chaîne, ils sont mal payés et louent de minuscules appartements.

La portée politique des blagues de la jeunesse de gauche appelant à “nationaliser Weatherspoon” a trouvé une expression plus concrète en octobre 2018, quand les employés de deux pubs de Brighton ont voté la grève pour protester contre les bas salaires. Un mois plus tard, ils brandissaient en trophée une augmentation du salaire horaire – qui n’atteignait toutefois pas les 10 livres [11,75 euros] qu’ils revendiquaient. Martin, qui avait alors accusé les grévistes de pratiquer la “diplomatie de la canonnière”, est aujourd’hui plus conciliant. “Les pubs étaient peut-être confrontés à des problèmes qui n’avaient pas été identifiés, concède-t-il. Les gens sont libres de faire grève s’ils le souhaitent – je ne pourrai légitimement pas trouver grand-chose à y redire. Mais je pense que tout ce qui oblige une entreprise à se regarder dans la glace ne peut lui faire que du bien.”

Un fossoyeur des petits pubs ?

L’un de ces grévistes, Alex McIntyre, 20 ans, assure que les conditions de travail sont maintenant meilleures et que la direction est plus attentive aux problèmes, comme les pannes de climatisation qui ont provoqué des malaises chez plusieurs employés lors de la canicule de l’été dernier. Mais son salaire ne lui permet toujours pas de joindre les deux bouts, ajoute-t-il : dans une ville aussi chère que Brighton, il dépense les deux tiers de sa paie en loyer, comme beaucoup de ses collègues. “Ce n’est pas tenable, d’autant moins que l’entreprise engrange de coquets bénéfices.” Il reste néanmoins attaché à son pub et à son travail. “C’est un lieu de rencontre pour la communauté, pour toutes sortes de gens qui travaillent. Tous mes amis de gauche se retrouvent tous les jours au Whetherspoon”, s’amuse-t-il.

Selon un rapport de 2018 du Bureau britannique de la statistique (ONS) intitulé Les Économies de la bière, le nombre de bars et de pubs au Royaume-Uni est passé de 52 500 en 2001 à 38 815 l’an dernier. Un pub mettrait la clé sous la porte toutes les douze heures. Wetherspoon a inversé cette tendance. Par sa politique de prix modiques, elle a certainement accru la pression sur les petits pubs indépendants, mais Martin nie catégoriquement que sa chaîne soit en train de les tuer. Selon lui, c’est surtout dans les banlieues et les petits villages que les pubs ferment, alors que Wetherspoon axe son marché sur les centres-villes. La réalité est un peu plus compliquée. Dans toutes les grandes villes, sous l’effet conjugué de la gentrification et de l’interdiction de fumer, on voit de plus en plus de pubs ouvriers traditionnels où se réunissaient les “vieux du quartier” transformés en gastropubs exorbitants, lorsqu’ils ne sont pas tout bonnement fermés pour être reconvertis en logements.

Une diversité réjouissante

Dans la mythologie officielle de Wetherspoon, Martin se serait inspiré du pub idéal tel que l’avait imaginé George Orwell, le fameux “Moon Under Water” – nom que se sont approprié plus d’une douzaine d’établissements de l’écurie Wetherspoon. Bien sûr, l’article romantique d’Orwell publié en février 1946 dans l’Evening Standard a un peu vieilli. De nos jours, un pub n’est plus tenu d’aménager des espaces distincts pour “le bar public, le bar de salon, le bar pour dames, la salle à manger à l’étage et une bouteille et une cruche pour ceux qui sont trop timides pour acheter leur bière en public.” Mais à ce détail près, Martin a repris à son compte les grands principes d’Orwell – à commencer par l’absence de musique – et l’idée selon laquelle le pub de quartier est un bien commun.

On pourrait aisément accuser Wetherspoon de dénaturer une institution culturelle éminemment britannique qui se meurt. Aisément reprocher à Martin, aussi, de mener sa propagande acharnée pour un Brexit sans accord à chaque table de chacun de ses 900 établissements. Et tout aussi aisément rappeler que les employés de Wetherspoon devraient pouvoir payer leur loyer, le dîner et le coiffeur.

Au-delà de ces critiques, force est de reconnaître que, depuis quelques années, quelque chose de singulier est apparu – par hasard ou à dessein – au sein de cette chaîne de pubs. Si l’on part du principe que l’espace du pub reflète la société qui l’entoure, la diversité réjouissante et de plus en plus rare de la clientèle de Wetherspoon est un point positif. Une simple virée dans n’importe quel pub de la chaîne suffirait à nous convaincre que les guerres culturelles dont on nous dit qu’elles déchirent la Grande-Bretagne ne sont que superficielles. À moins que ce ne soit la bière bon marché qui me monte à la tête.

Dan Hancox

Source

Prospect

LONDRES http://www.prospect-magazine.co.uk/

Fondée en octobre 1995, cette revue indépendante de la gauche libérale britannique offre à un lectorat cultivé et curieux des articles de grande qualité, avec un goût marqué pour les points de vue à contre-courant et les analyses contradictoires. Preuve du succès de cette formule, la diffusion du titre augmente régulièrement depuis près de dix ans pour s’établir à 44 700 exemplaires par en 2018. Un record.

Prospect se démarque particulièrement par la qualité de ses articles culturels. Leurs critiques littéraires et celles consacrées aux arts du vivant sont fort appréciées des lecteurs.

28 janvier 2020

La une du Télégramme de ce jour

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28 janvier 2020

Analyse - Brexit : à quoi ressemblera l’Europe sans le Royaume-Uni ?

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Par Virginie Malingre, Bruxelles, bureau européen

La manière dont se dérouleront les négociations entre Londres et Bruxelles pour définir leur relation future sera déterminante pour l’Union européenne.

Il aura fallu plus de trois ans et demi après le référendum sur le Brexit pour que le Royaume-Uni quitte les institutions européennes. Le 1er février, ce sera chose faite. A la Commission, cela fait déjà plusieurs mois que Londres n’a plus de représentant. Au Parlement de Strasbourg, les 73 eurodéputés britanniques auront plié bagage. Et autour de la table du Conseil, où se réunissent les dirigeants européens, pour la première fois dans l’histoire de la construction communautaire, on comptera une chaise de moins.

A quoi ressemblera l’Europe à vingt-sept ? La perte est d’abord numérique, alors que l’Union européenne va se voir amputer de 66 millions d’habitants, d’un important contributeur à son budget et de plus de 15 % de son produit intérieur brut (PIB). Pour reprendre les mots de la chancelière allemande, Angela Merkel, le Royaume-Uni sera dorénavant un « concurrent à notre porte ».

Perte d’une puissance nucléaire militaire

D’un point de vue géopolitique aussi, le Brexit a un lourd coût pour l’Europe puisque, avec la France, le Royaume-Uni est l’un des deux pays membres de l’Union européenne (UE) à être une puissance nucléaire militaire et à avoir un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.

Mais le vide laissé par le départ des Britanniques va au-delà, il est d’ordre quasi philosophique. « De Thatcher à Blair, Londres a modelé la construction européenne. En lui donnant une orientation pro-marché et pro-élargissement, avec des instruments de puissance limités, c’est-à-dire un budget petit et des souverainetés nationales réaffirmées », commente un diplomate. En somme, avec son « I want my money back » du 30 novembre 1979, Margaret Thatcher a fait du marché intérieur la pierre angulaire de la construction européenne.

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« Le Royaume-Uni voulait l’élargissement pour diluer l’Union, éviter l’intégration et avoir des alliés », poursuit cet expert de la vie bruxelloise. De fait, en plus des Pays-Bas, les Britanniques ont coalisé derrière eux les Scandinaves et une partie des pays de l’Est pour donner à l’Europe un visage plus libéral. A Bruxelles, ils maîtrisaient parfaitement la logique d’influence, ils étaient au cœur de la bataille des idées.

« Depuis les années 90, plus encore après le grand élargissement de 2004, la vision française en Europe a reculé », constate Eric Maurice, responsable du bureau de Bruxelles de la Fondation Robert Schuman. D’autant que l’Allemagne, au sommet de sa puissance économique au tournant du siècle, a pleinement profité de l’élargissement aux pays de l’ex-bloc soviétique.

Comparable à la réunification allemande

« Pour l’Europe, le Brexit est un moment comparable à la réunification allemande. Comme elle, il bouleverse radicalement le paysage européen », juge un autre diplomate. Après la réunification allemande, l’Europe a su se réinventer avec l’euro. Saura-t-elle rebondir après le Brexit ? Certains y voient l’opportunité de rebâtir un projet, alors que l’idée européenne bénéficie d’un regain de popularité. Après tout, même Marine Le Pen ne parle plus de Frexit.

D’autres s’inquiètent d’un affaiblissement durable du club européen. « Le risque, c’est de tomber dans l’insignifiance, l’Europe serait très affaiblie si on continuait le “business as usual” », prévient l’ancien ministre des affaires européennes, Alain Lamassoure. Mais tous s’accordent à dire, qu’à ce stade, rien n’est écrit. Comme l’a énoncé Josep Borrell, le Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères, en déplacement à New Delhi le 16 janvier, « l’Union européenne est un acteur en quête d’identité, elle ne sait pas encore quel rôle elle veut jouer ».

« Depuis 1973, les Britanniques sont des emmerdeurs permanents. Le Brexit enlève un frein à main à l’Europe », estime Alain Lamassoure. Une chose est certaine, le projet européen n’a jamais eu la même signification pour Londres que pour Paris ou Berlin. Et le Royaume-Uni l’a affaibli, en ne participant pas à l’euro, en n’adhérant pas à Schengen et en multipliant les dérogations en matière de justice et d’affaires intérieures. « Il incarnait une Europe à différents formats. C’était un facteur d’immobilisme », résume un diplomate.

Du Brexit, naîtra peut-être une union monétaire plus puissante puisque la zone euro va se trouver mécaniquement renforcée : elle représentera quelque 85 % du PIB européen, contre près de 72 % aujourd’hui. Et ce chiffre devrait encore augmenter alors que la Croatie et la Bulgarie sont en passe d’adopter la monnaie unique. « La zone euro devient de plus en plus le moteur de l’Union », se réjouit Enrico Letta, président de l’Institut Jacques Delors et ancien président (démocrate) du conseil des ministres italien.

Le Brexit va changer les équilibres

En réalité, Londres est très en retrait des affaires européennes depuis que David Cameron a annoncé en janvier 2016 la tenue d’un référendum sur le Brexit. Et on ne peut pas dire que cela ait, pour l’instant, permis de donner une nouvelle impulsion à l’Europe, même s’il ne faut pas minorer certaines avancées, en matière de lutte contre le dumping ou d’Europe de la défense.

Certes, le programme de la nouvelle présidente de la Commission Ursula von der Leyen, qui veut construire une Europe puissante, souveraine et sociale, n’aurait sans doute pas porté les mêmes priorités si le Royaume-Uni s’en était mêlé. Mais il répond aussi aux défis climatiques et numériques, au désengagement des Etats-Unis de la scène internationale, aux attaques commerciales de Donald Trump ou encore aux ambitions de Pékin.

« Le Royaume-Uni n’était pas l’empêcheur de tourner en rond que l’on décrit, en tout cas pas le seul et pas sur tous les sujets », nuance Philippe Lamberts, coprésident du groupe des Verts au Parlement européen. « Beaucoup de pays se cachaient derrière Londres », poursuit l’élu belge, qui cite le Benelux sur la fiscalité, ou les Pays-Bas et l’Allemagne sur le budget européen.

Le couple franco-allemand au cœur du dispositif

Dans ce contexte, le Brexit va changer les équilibres. « Les négociations européennes sont très ritualisées, c’est un jeu de rôle. On avait la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni dans une trilogie canonique. Aujourd’hui, les rôles sont déjà en train d’être redistribués », constate Nicolas Véron, cofondateur du think tank européen Bruegel. Le couple franco-allemand reste au cœur du dispositif, mais les deux pays ne sont pas en phase — Berlin pense puissance économique quand Paris parle géopolitique — et la fin de règne, difficile, d’Angela Merkel ne facilite pas les choses.

Les plus petits pays ne veulent donner la prééminence à aucun des deux partenaires. Ils ont bien compris qu’entre le Brexit et la baisse de régime de l’Allemagne, la France, emmenée par un Emmanuel Macron qui revendique son europhilie, a une carte à jouer. « Avec une UE qui d’un marché deviendrait une stratégie, on passerait de Merkel à Macron ! », sourit un représentant d’un allié du Royaume-Uni.

Dans cette recomposition en cours, les experts en affaires européennes observent avec attention ce que fait La Haye. Sur certains sujets, les Néerlandais se sont rapprochés de Paris, comme on l’a vu lors de la renégociation de la directive sur les travailleurs détachés. Sur d’autres, par exemple le budget européen, ils restent proches de Berlin. Et, parfois, surtout quand il s’agit de saper les idées élyséennes pour une union monétaire renforcée, ils retrouvent leurs alliés de ce qu’on appelle maintenant la ligue hanséatique (les Irlandais, les Danois, les Baltes et les Suédois). « Il va y avoir de la fluidité pendant un certain temps », commente un proche de l’Elysée. Paris et Berlin devront avancer avec délicatesse dans ce paysage en recomposition, s’ils ne veulent pas crisper les positions.

Le marché intérieur, et ses 450 millions de consommateurs, reste sans aucun doute le premier levier de l’unité européenne. « C’est une glu qui nous colle ensemble. C’est le bide qui parle », explique un diplomate. Au-delà, l’aptitude de l’Europe à convaincre la Pologne de s’engager sur l’objectif de neutralité carbone en 2050, sa capacité à reconstruire une politique des migrations après des mois de blocage, ou encore la pâte qu’elle donnera au budget européen actuellement en négociation, seront les premiers tests de sa capacité à rebondir.

Mais, plus que tout, c’est la manière dont se dérouleront les négociations entre Londres et Bruxelles pour définir leur relation future qui sera déterminante pour l’Europe. Parce qu’elle permettra — ou pas — de limiter les dégâts du Brexit, notamment en matière géopolitique. Mais aussi parce qu’elle constituera la première mise à l’épreuve de l’unité des Européens, dont les intérêts dans cette discussion ne sont pas alignés… Qu’ils se divisent, et le Brexit aura réellement affaibli l’Europe.

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26 janvier 2020

Journal Du Dimanche (JDD) de ce 26 janvier

jdd

26 janvier 2020

Reportage - Avec le Brexit, la France s’apprête à perdre ses conseillers municipaux britanniques

Par Simon Auffret, envoyé spécial en Charente

Près de 800 élus locaux, de nationalité britannique, seront dépourvus de leur droit de vote et de candidature aux élections municipales dès la fin du mois de janvier.

La scène remonte au mois de novembre 2003, mais reste imprimée dans la mémoire de Benoît Savy : l’actuel maire de Montrollet (Charente), 312 habitants, à la frontière du bocage limousin, est alors de retour dans la région après plusieurs années d’absence. Il ouvre un soir sa porte à un inconnu, cheveux blancs et regard vif, qui se présente comme membre du conseil municipal. « Son accent était prononcé, je n’en revenais pas, en rigole encore l’édile. Le premier élu à me souhaiter la bienvenue, pour mon retour au pays, était un Britannique ! »

Le « Britannique », assis face à lui dans la mairie de Montrollet, dix-sept ans plus tard, s’appelle Colin Parfitt. En 2001, Le Monde avait déjà rencontré cet ancien professeur d’université londonien, l’un des premiers Anglais à devenir conseiller municipal en France. Une possibilité ouverte pour tout résident européen, cette année-là, à la suite du traité de Maastricht de 1992.

Cet engagement dans la vie locale est pourtant amené à disparaître, le 31 janvier, avec l’officialisation du Brexit : les 766 élus locaux de nationalité britannique, et avec eux l’ensemble des citoyens anglais expatriés, ne pourront ni voter ni se porter candidats aux élections municipales. En Charente, où vivent 6 300 ressortissants britanniques, 70 conseillers municipaux sont concernés.

« Le phénomène est symptomatique d’une déconnexion entre les grands enjeux politiques et la vie des petites communes, déplore Benoît Savy. On ne s’attendait pas à ce que la sortie du Royaume-Uni, qui bouscule l’Union européenne [UE], débarque à la table d’un conseil municipal de Charente limousine. »

A Montrollet, Colin Parfitt a laissé sa place à un autre Anglais, Norman Cox, aux municipales de 2014. Son successeur a demandé à obtenir la double nationalité dès le début de l’année 2018, espérant ainsi pouvoir participer aux élections de 2020 malgré l’incertitude du Brexit. « Dix-huit mois plus tard, je n’ai pas de réponse, se désole l’artisan en bâtiment, arrivé en Charente à la fin des années 1990. Je crains qu’à quelques semaines près, je ne puisse inscrire mon nom sur la liste. »

« Ma vie est ici »

A 40 kilomètres plus à l’ouest, dans une autre salle de conseil municipal, l’inquiétude est la même. « Les Anglais d’ici, ils n’aiment pas trop “Bojo” [Boris Johnson, le premier ministre britannique] », prévient Guy Cadet, maire de Nieuil, 932 habitants et une conseillère municipale anglaise, Jane Corbett. « Dans une société polyculturelle, la médiation avec les Anglais est inévitable. Sa présence nous a rendu de grands services », lance, élogieux, l’élu de 77 ans. En cas de conflit, d’incompréhension entre voisins ou avec l’administration, les élus anglais ont souvent joué le rôle d’intermédiaire avec les familles britanniques, dont une quarantaine sont installées à Nieuil.

« Ma vie est ici, je suis plus Française qu’Anglaise, soupire Mme Corbett. La naturalisation est une démarche très intime. Il ne m’a pas semblé naturel de la demander dès la première annonce du Brexit, qui nous a longtemps semblé être irréalisable. » La préfecture de Charente a, en effet, enregistré une augmentation des demandes de séjour (749 en 2018, contre 180 l’année précédente), mais les demandes de double nationalité restent peu nombreuses (quarante entre janvier et septembre 2019, pour vingt naturalisations).

A l’approche des deux échéances municipales du 15 et 22 mars, l’incertitude demeure en l’absence de consignes préfectorales : quelle est la marche à suivre, par exemple, pour supprimer des listes électorales l’ensemble des électeurs britanniques ? « Aucune idée », répond Pierre Berton ; le maire de Saint-Simeux (Charente), 594 habitants, a été élu en 2014 en présentant sur sa liste une Anglaise, Anna Broussaud, arrivée de Manchester en 2003. « Je vois mon engagement comme une manière de rendre à la commune ce qu’elle donne en m’accueillant », confie-t-elle. Début 2018, l’ancienne gérante de bar, devenue enseignante d’anglais, a fait une demande d’information auprès du ministère du Brexit, à Londres, pour connaître le sort des élus municipaux en France. « Sept mois plus tard, ils ne m’ont répondu qu’une seule chose : “Nous n’en savons rien” », regrette-t-elle.

A Saint-Simeux, comme à Nieuil et Montrollet, les élus louent le « regard différent sur la vie locale » et « un volontarisme supérieur à de nombreux Français » des élus britanniques. « Ils s’engagent et servent une République qui n’est pas la leur, assène Benoît Savy. Leur retirer ce droit me paraît injuste, préjudiciable pour eux comme pour la vie locale. »

En quelques semaines, de nombreux résidents britanniques passeront même du statut d’élus potentiels en France à celui de citoyens britanniques dépourvus d’une partie de leurs droits civiques : une disposition de la loi anglaise, toujours en vigueur, interdit à tout expatrié parti du pays depuis plus de quinze ans de participer à une élection. « Ils sont dans un no man’s land, un vide juridique, résume Pierre Berton. S’ils ont encore une patrie, ils n’ont plus aucun droit de vote. »

20 décembre 2019

Pourquoi le Brexit ne sauvera pas la langue française à Bruxelles

Par Virginie Malingre, Bruxelles, bureau européen

Le français demeure au sein des instances européennes l’une des trois langues de travail, avec l’allemand et l’anglais, mais il a perdu de son influence depuis les années 1990 ; le départ des Britanniques ne devrait rien y changer.

LETTRE DE BRUXELLES

En théorie, autour de la table du Conseil européen, le français et l’anglais arrivent ex aequo : parmi les vingt-huit chefs d’Etat et de gouvernement qui s’y retrouvent, trois parlent la langue de Molière – le président français, le premier ministre belge et son homologue luxembourgeois – et autant celle de Shakespeare – l’hôte du 10 Downing Street, le premier ministre maltais et le taoiseach irlandais.

Au sommet des 12 et 13 décembre, on a compté un anglophone de moins. Boris Johnson, qui attendait les résultats des élections dans son pays, n’avait pas fait le déplacement. Et si tout se passe comme prévu – d’ici au 31 janvier 2020, le Royaume-Uni devrait avoir quitté l’Union européenne (UE) –, le premier ministre britannique ne fera plus partie de ce cénacle.

Le français y sera donc la plus représentée des vingt-quatre langues officielles. D’autant que le nouveau président du Conseil, le Belge Charles Michel, est francophone, contrairement à son prédécesseur, le Polonais Donald Tusk.

De là à imaginer que le Brexit va consacrer le retour au premier plan du français au sein des institutions européennes… « C’est un running gag », s’amusait Pierre Moscovici, fin novembre, juste avant de quitter la Commission.

4 % de documents rédigés en français

Les traités prévoient que les textes qui arrivent à la table du Conseil soient traduits dans toutes les langues qui y sont parlées, ainsi que l’ensemble des directives. Mais, pour le reste, s’il y a en théorie trois langues de travail – le français, l’allemand et l’anglais –, c’est bien cette dernière qui s’est imposée.

A la Commission, plus de 85 % des documents de travail sont au départ rédigés en anglais. Et moins de 4 % le sont en français, contre 40 % en 1997. Au Parlement européen, où 23,77 % des écrits étaient encore initialement dans la langue de Molière en 2014, la chute est moins spectaculaire, mais tout aussi imparable. « Il y a vingt-cinq ans, au Conseil, le français était la langue dominante », témoigne par ailleurs le Britannique Guy Milton, chef des relations médias au Conseil.

Remontons un peu dans le temps. « Les pères fondateurs de l’Europe étaient tous germanophones. Ils ont négocié en allemand, mais, pour des raisons politiques, il était impensable que cette langue prenne le dessus », explique Stefanie Buzmaniuk, qui s’apprête à publier une note sur le multilinguisme au sein des institutions pour la Fondation Robert Schuman.

Le français, qui était alors la langue diplomatique, s’est naturellement imposé. Après tout, sur les six pays signataires du traité de Rome, trois étaient francophones, et ce sont eux qui ont accueilli les institutions européennes, à Luxembourg, Bruxelles et Strasbourg. Enfin, l’administration européenne avait été pensée et calquée sur le modèle hexagonal.

Modèle anglo-saxon

Aussi incroyable que cela puisse paraître, le français est resté pendant près de quarante ans la seule langue parlée dans la salle de presse de la Commission, où, tous les jours à midi, son porte-parole vient répondre aux questions des médias.

Même les journalistes britanniques – arrivés en masse à Bruxelles après l’adhésion de Londres à l’Union en 1973 – étaient priés de s’exprimer en français ! Ce qui, se souvient l’Italien Lorenzo Consoli, aujourd’hui président de l’Association de la presse internationale, « faisait beaucoup râler Boris Johnson », le correspondant à Bruxelles du Daily Telegraph entre 1989 et 1994.

Le Luxembourgeois Jacques Santer a mis fin à cette pratique dès son arrivée à la tête de la Commission, en 1995, alors que l’Autriche, la Suède et la Finlande avaient rejoint le club européen. Depuis, l’anglais a pris sa revanche dans la salle de presse, même si le français y reste l’une des deux langues officielles. Mais quand Mina Andreeva, alors porte-parole de la Commission, a présenté ses condoléances à la France, après le décès de Jacques Chirac, le 26 septembre, elle l’a fait en anglais…

La réforme administrative, dont le président de la Commission Romano Prodi a chargé le Britannique Neil Kinnock en 1999, a sans conteste donné un sérieux coup de boutoir au français. « [Elle] a enlevé son âme à la Commission, désormais organisée sur le modèle anglo-saxon », explique M. Consoli. L’élargissement à dix pays (Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Slovénie, Chypre, Malte) en 2003 a consacré la suprématie anglophone.

Dégradation de l’anglais parlé

Certes, le français a de beaux restes. Notamment dans les fonctions hiérarchiques les plus élevées de l’administration européenne, où il reste répandu. « Avec le changement de générations, cela va disparaître », prédit Jaume Duch, le porte-parole du Parlement. Un fin connaisseur de la galaxie bruxelloise évoque aussi « des îlots bureaucratiques », comme tout ce qui touche à l’agriculture, où la France a pris soin d’être influente.

Mais cela ne saurait suffire. « Si le commissaire n’est pas francophone, l’administration ne va pas lui fournir des notes en français ! », s’exclame un haut fonctionnaire français. Or, chaque Etat membre a son commissaire… et la majorité d’entre eux sont plus à l’aise en anglais qu’en français. A commencer par l’Allemande Ursula von der Leyen, qui a pris la tête de l’exécutif européen le 1er décembre.

Certains s’émeuvent de cette perte d’influence du français. Fin septembre, « un groupe de fonctionnaires européens » a publié dans la presse hexagonale une lettre ouverte à cette fidèle d’Angela Merkel, revendiquant le « droit de travailler en français ». Ils y évoquent aussi la « dégradation de l’anglais utilisé », le nombre d’anglophones de naissance étant faible au sein des institutions. Une situation que le Brexit ne va pas non plus améliorer.

17 décembre 2019

Royaume-Uni : un Parlement plus jeune, plus populaire, et désormais en faveur du Brexit

Par Cécile Ducourtieux, Londres, correspondante

Pas moins de 109 nouveaux élus tories vont prendre place aux Communes. Ils sont parvenus à enfoncer le bastion travailliste des Midlands et du nord de l’Angleterre.

La photographie a beaucoup tourné sur les réseaux sociaux. Dimanche 15 décembre, cinq députés conservateurs fraîchement élus, écharpe bleu roi au cou (la couleur de leur parti), arpentent l’air décontracté un quai de gare quelque part au nord de l’Angleterre. Ils s’apprêtent à prendre le train de Londres, pour leur première rentrée parlementaire, le 17 décembre. Quatre garçons et une fille : on reconnaît Dehenna Davison, 26 ans, un bonnet à pompon enfoncé sur le crâne. A Bishop Auckland, une circonscription Labour depuis 1935, la nouvelle coqueluche des médias et de la formation tory a balayé sans ménagement la députée sortante Helen Goodman, 61 ans.

Ce simple cliché dit beaucoup du paysage britannique ayant émergé à l’issue des élections générales du 12 décembre. Emmenés par le premier ministre Boris Johnson, portés par une campagne électorale efficace, sur la promesse mille fois répétée d’un « get Brexit done ! » le 31 janvier 2020, les conservateurs ont décroché une majorité historique à la Chambre des communes : 365 sièges sur 650. Pas moins de 109 nouveaux élus tories vont prendre place dans l’enceinte vénérable (sur un total de 140 députés novices, tous partis confondus).

Les « Boris’s Babies » symbole du renouveau

Surtout, ils sont parvenus à enfoncer le « mur rouge », bastion travailliste des Midlands et du nord de l’Angleterre. Grâce notamment à ces cinq élus, et à une grosse vingtaine d’autres, issus des mêmes régions. Jeunes, modernes, et d’extraction souvent modeste, ces « Boris’s Babies », comme les qualifie déjà la presse conservatrice, seraient le symbole et le ferment du renouveau à l’œuvre au sein de la droite britannique : à 100 % pour le Brexit, et davantage tournés vers les classes populaires.

Ils ont grandi dans la circonscription qui les a élus, sont passés par une école publique et une université régionale. On est très loin du député conservateur-type : un mâle blanc, étudiant dans un collège huppé (du type Eton ou Harrow), ayant parfait sa formation politique à Oxford. Boris Johnson par exemple, David Cameron ou Jacob Rees-Mogg, ce dernier (actuel secrétaire d’Etat aux relations avec le Parlement), collant au stéréotype jusqu’à la caricature.

Stuart Anderson, lui, a quitté l’école à 16 ans pour l’armée. Grièvement blessé au pied, il s’est reconverti dans la sécurité, ne s’est engagé au sein des tories qu’en 2016. Il a été élu le 12 décembre à Wolverhampton South West, dans l’ex-poumon minier des Midlands. Dehenna Davison est née à Sheffield ; sa mère est infirmière, son père était tailleur de pierre, il a été tué dans un pub quand elle était adolescente. Elle a travaillé dans une société de jeux vidéo, mais a quand même été attachée parlementaire auprès de M. Rees Mogg pendant un an.

Des élus aux parcours différents

A 24 ans, Sara Britcliffe, la benjamine du groupe parlementaire, a remporté de justesse le siège de Hyndburn, au nord de Manchester. Jonathan Gullis, 29 ans, était jusqu’à présent professeur de collège à Stoke-on-Trent North, il a même été représentant syndical.

Jacob Young, un ingénieur chimiste de 26 ans, est devenu le premier élu conservateur de l’histoire de la circonscription de Redcar. Il y est né, y a étudié et a eu droit à un hommage indirect du premier ministre, le 13 décembre, Boris Johnson se félicitant de la transformation de « Redcar en Bluecar ». « Les stéréotypes sur les conservateurs ont vécu, a déclaré le jeune homme au Sunday Times. Les élus viennent de toutes les parties du pays, et avec plein de parcours différents. »

Jacob Young est ouvertement homosexuel, tout comme Elliot Colburn, 27 ans, qui a délogé les libéraux démocrates de la circonscription de Carshalton et Wallington, au sud de Londres. A l’annonce du résultat, il a embrassé à pleine bouche son partenaire. « Je voulais montrer que nous n’avions pas peur », a déclaré M. Colburn, cible d’attaques homophobes pendant la campagne. « Cela aide les gens à réaliser que nous sommes comme n’importe quel autre couple », a ajouté le jeune homme. En tout, vingt-quatre élus tories se revendiquent gays ou bisexuels (et dix-huit dans le groupe travailliste). « Westminster est le Parlement le plus gay au monde », s’est félicité le Sunday Times.

S’il reste majoritairement masculin, le parti conservateur a aussi amélioré la représentation des femmes au sein de son groupe parlementaire, avec 87 élues pour 277 députés hommes, mais il reste loin du Labour en la matière, où les députées ont pris numériquement l’avantage (104 femmes sur 203 élus au total).

Les Communes seront aussi plus diversifiées que jamais sur le plan ethnique, avec 10 % d’élus noirs ou issus du sous-continent indien. Ils sont vingt-deux chez les tories, et quarante et un chez les travaillistes.

Possible coup de barre au centre

Mais ces nouveaux élus, côté conservateurs sont tous d’ardents brexiters et se sont engagés à voter en faveur du Withdrawal Agreement Bill, l’acte législatif inscrivant dans le droit britannique l’accord de divorce avec l’Union européenne (UE).

A en croire le Telegraph, Boris Johnson entend le leur soumettre dès vendredi 20 décembre, et dans une version durcie, supprimant la possibilité d’allonger d’un an, au-delà du 31 décembre 2020, la période de transition post-Brexit.

D’où la mise en garde de Tim Bale, professeur à l’université Queen Mary de Londres, alors que pas mal d’experts phosphorent sur un possible coup de barre au centre du premier ministre, qui a jusqu’à présent surtout flatté l’aile droite et populiste du parti.

« Les nouveaux élus tories sont plus jeunes et semblent très libéraux sur le plan des mœurs. Mais attention, cela ne veut pas dire qu’ils le seront aussi sur le plan économique. Ce n’est pas parce qu’on est originaire du nord de l’Angleterre que l’on va forcement mener une politique centriste. Pour être sélectionné en tant que candidat au plan local, il fallait être très conservateur et très brexiter », assure le politologue.

Le Parlement devrait être d’autant plus polarisé, que l’essentiel des modérés, côté tory, ont perdu leur mandat. Ils ont préféré ne pas se représenter (Ken Clarke, Rory Stewart, Guto Bebb) ou ont été sèchement battus après avoir concouru en temps qu’indépendants (Dominic Grieve, David Gauke).

Matthew Goodwin, professeur de politique à l’université du Kent, estime quand même que « le groupe conservateur sera davantage conscient de la nécessité de parler aussi fortement aux classes populaires qu’aux classes moyennes. Le parti est engagé dans un processus de réalignement, et les travaillistes ont du coup du souci à se faire ».

Jeudi 19 décembre, lors du discours de la Reine ouvrant officiellement la cession parlementaire, Boris Johnson doit confirmer l’injection de 20 milliards de livres sterling (24 milliards d’euros) en plus sur cinq ans pour le système de santé national et des « milliards » pour les infrastructures du nord de l’Angleterre, où les transports en commun ont été délaissés. Un signal clair en direction des classes populaires, en rupture avec la politique d’austérité des conservateurs depuis 2010.

« Vous allez changer notre parti et aussi tout notre pays, pour le meilleur », a déclaré Boris Johnson en accueillant ses 109 nouveaux élus, lundi à Westminster. Sauront-ils lui demander des comptes sur ces promesses, une fois passée l’ivresse de la victoire ?

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