
Par Clémentine Mercier
Le photographe britannique Martin Parr, célèbre pour son regard drôle et caustique sur les dérives de la société de consommation, fait l’objet d’une retrospective au Frac Bretagne, à Rennes, jusqu’en janvier.
Ce ne sont pas ses lauriers après quarante ans de carrière qui vont stopper Martin Parr, 68 ans, dans sa course de fond photographique. «Parrathon», la fanfaronne rétrospective du plus célèbre photographe britannique à Rennes, n’est qu’un point d’étape de plus dans un parcours prolifique. L’exposition du Frac Bretagne, produite par l’agence Magnum Photos (et conçue pour tourner dans le monde telle une rock star) montre une sélection resserrée de l’œuvre, depuis les premières photos noir et blanc des années 70, devenues des classiques, jusqu’à des séries récentes, moins connues. Si «Parrathon» fait l’impasse sur la collection d’objets hétéroclites et de livres du photographe, le parcours compte tout de même quatorze séries (près de 500 photos, dont de grands tirages et des photocopies couleur A3 sur machine Xerox pour les gros plans de Common Sense).
Détails qui tuent
En concentré, l’essentiel de l’œil de Bristol est là, sa vision satirique des étranges mœurs contemporaines aussi… Car tout le monde en prend pour son grade dans ce grand album aux allures de carnaval des fous. Parr n’épargne rien ni personne avec ses coups de flashs incisifs : riches, pauvres, classe moyenne, touristes, enfants, vieux et couples frisent la caricature avec forces mimiques et tenues ridicules. Même la reine d’Angleterre, tassée et immortalisée de dos, est réduite à un chapeau bleu pâle. Le modus operandi du photographe est né dans les années 70 à Hebden Bridge (Yorkshire). Immergé avec sa femme Susie dans la vie quotidienne de croyants méthodistes et baptistes, il apprend, en noir et blanc, à repérer les détails qui tuent : pasteur aux lunettes noires de mafieux ou gloutons s’empiffrant tous dans la même position derrière un buffet. Puis, peu à peu, viennent la couleur et les thèmes de prédilection de son approche documentaire critique : surconsommation, tourisme de masse, société des loisirs…
Palette pétante
L’objectif de Martin Parr atteste de la disparition du monde ouvrier dans les années 80, de la prise de pouvoir des classes moyennes avec le thatchérisme et du règne d’une jet-set internationale totalement écervelée qui brandit le luxe comme seule valeur. La dérive vulgaire du monde est saisie avec humour, une palette pétante et un systématisme qui s’est depuis décliné à merveille sur des magnets, cartes postales et autocollants. Rangés par séries thématiques, les clichés épinglent aussi bien les touristes au Machu Picchu, les couples qui se morfondent en se regardant dans le blanc des yeux que les adeptes du selfie qui brandissent leurs dangereuses cannes telles des épées narcissiques. Avec Establishment, une série récente réalisée avant le Brexit, Parr continue d’ausculter la société britannique en pointant son regard sur les élites aux coutumes ronflantes et désuètes : juges costumés, étudiants qui se mettent une mine ou footballeurs couverts de boue.
Sensible à l’histoire de la photo, Etienne Bernard, nouveau directeur du Frac Bretagne, a misé sur la notoriété de Parr. Ravis du miroir torve tendu, les visiteurs s’y sont donc pressés à la réouverture, après le confinement. Il faut dire que toutes les photos prêtent à rire (ou à pleurer parfois) sur l’espèce humaine. Grand maître du tape-à-l’œil, Martin Parr réussit, comme toujours, le tour de force de rendre l’humanité appétissante et écœurante à la fois. Source : Libération
Parrathon une rétrospective de Martin Parr jusqu’au 24 janvier 2021, Frac Bretagne 35011 Rennes.

Martin Parr : «Je n’ai pas l’impression d’être particulièrement méchant»
Par Clémentine Mercier
Coronavirus, Brexit… Le photographe britannique Martin Parr explique à «Libération» sa vision de cette époque troublée et répond aux critiques souvent formulées contre lui.
En raison des mesures sanitaires, Martin Parr n’a pu venir en France où se tient son exposition «Parrathon». Occupé par sa toute nouvelle fondation ouverte à Bristol en 2017, il nous donne des nouvelles par téléphone.
Comment avez-vous vécu le confinement ?
C’était très frustrant car tout a été annulé, et puis, ce fut une période impossible : je n’ai fait que faire des images des files d’attente à Bristol. J’ai donc photographié cette nouvelle façon de faire la queue apparue avec la pandémie. Il a fallu qu’on s’habitue à l’idée d’attente tout le temps, partout et pour n’importe quoi. Après le confinement, j’ai aussi photographié les manifs Black Lives Matter. Je devais aussi faire des photos du festival de Glastonbury, cet immense festival de musique et de spectacle vivant, mais je me suis rendu sur place pour immortaliser des lieux vides…
Récemment, vous avez milité contre le Brexit…
Oui, c’est vrai que je suis très pro-européen. Je combats mes compatriotes dans leur rejet de l’UE, et le gouvernement actuel aussi d’ailleurs. Je suis très malheureux de tout cela. Toutes mes dernières séries, notamment celles que j’ai montrées l’année dernière à la National Portrait Gallery, ont ce sujet en toile de fond. Alors que les images de l’actualité du Brexit se périment très vite, il entre dans l’histoire. Malheureusement.
Comment définir la britishness aujourd’hui ?
La Grande-Bretagne est mon sujet, c’est mon pays, je l’aime et je le déteste à la fois. La photo est un moyen pour moi d’articuler ces sentiments contradictoires. Tout change en ce moment. Toutes les règles vont être modifiées avec la pandémie. Nous sommes très traditionalistes, très ordonnés. Vous, en France, vous avez les gilets jaunes… Nous, on n’est pas très bons pour faire entendre nos droits, on ne le fait pas vraiment, contrairement à vous.
Vous avez grandi dans une famille d’ornithologistes…
Mon père adorait regarder les oiseaux, ils l’obsédaient et moi, à ma façon, je suis obsédé par la photographie. Nous avons les mêmes gènes ! Je suis fasciné par les gens, cela m’amuse beaucoup de les regarder. C’est pourquoi, j’ai souffert récemment à cause du confinement, car je n’avais plus mon poste d’observation. Heureusement, les gens se remettent à sortir et un semblant de normalité commence à réapparaître.
Vous vous définissez comme artiste ou comme photographe ?
Juste photographe. Cela me suffit. C’est vrai que je montre mes images dans des musées d’art mais la plupart du temps, mes images sont publiées dans des journaux, les magazines. La nature même de la photographie est libertine, donc je pratique pleinement ce libertinage entre l’art et la photographie.
Vous rencontrez un énorme succès, quel est votre secret ?
Je n’ai pas de secret, et le succès n’est pas un sujet qui m’intéresse tant que ça. Je ne m’arrête jamais. Ce sont les autres qui donnent de l’importance à ces icônes, pas moi, il faut du répondant dans le public pour qu’une image devienne une icône. Je souhaite surtout que mes images soient accessibles, pleines de couleurs et éclatantes. Mais, sous des dehors séduisants et accessibles, il y a un côté très sérieux, une dimension critique…
Vous avez photographié la reine d’Angleterre, le Machu Picchu, les défilés de mode, Versailles… Que vous reste-t-il à photographier ?
Je n’ai malheureusement jamais été invité à la garden party de la reine, c’est un regret, ça serait formidable. Ils n’autorisent pas les photographes à rentrer, ils tiennent absolument à ce qu’on reste à l’extérieur. Il y a encore plein de «sociétés secrètes» en Grande-Bretagne, qui ne sont pas accessibles aux photographes. Je suis sûr que c’est pareil en France. Est-ce que Macron m’inviterait à sa garden party ? Je ne suis pas sûr… Sauf si Libération me fait entrer…
Pour réussir comme photographe faut-il avoir un esprit de contrariété ?
Pour faire de bons clichés, il faut qu’il y ait une sorte de tranchant. La tension aide à ce qu’une image fonctionne. Ceci est vrai pour mes photos mais je ne peux parler pour les autres photographes…
Votre regard est parfois qualifié de méchant, condescendant… Comprenez-vous ces critiques ?
Non, pas vraiment, je n’ai pas l’impression d’être particulièrement méchant, ni condescendant, je montre les choses telles que je les vois, telles qu’elles se présentent à mes yeux. Mais si les gens ne sont pas d’accord avec mon approche, cela me va aussi, je n’y pense pas trop. J’ai pris l’habitude d’être critiqué depuis le début de ma carrière, dès que je me suis mis à la couleur dans les années 80, on m’a beaucoup critiqué.
Comment imaginez-vous le futur de la photographie ?
Le monde de l’art va avoir beaucoup de problèmes et du mal à se remettre de la pandémie. Bien sûr, c’est encore plus difficile pour les théâtres et les cinémas. J’ai vraiment de la peine pour les théâtres. En revanche, les réseaux sociaux, comme Instagram, vont continuer… Cela a tellement bien marché pendant le confinement, on y a accès de partout et les gens ont du temps à tuer. A la fondation Martin-Parr, on a lancé une dizaine de défis pendant le confinement et on a reçu d’excellentes propositions. Dans le futur, j’imagine qu’il y aura de moins en moins de photographes. Nous sommes devenus un accessoire de luxe, j’ai l’impression. Source : Libération
