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Jours tranquilles à Paris
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societe
24 août 2020

Etats-Unis : TikTok a annoncé vouloir déposer plainte contre le gouvernement américain

Un décret, signé le 6 août dernier par Donald Trump, prévoit d’interdire aux citoyens américains toute transaction avec l’application, propriété du groupe chinois ByteDance.

L’application chinoise de partage de vidéos TikTok, menacée d’interdiction par le président américain Donald Trump qui l’accuse d’espionnage pour le compte de Pékin, a annoncé, samedi 22 août, qu’elle prévoyait de porter plainte contre le gouvernement des Etats-Unis dans la semaine à venir.

« Pour garantir que le droit est respecté et que notre entreprise et nos utilisateurs sont traités équitablement, nous n’avons pas d’autre choix que de contester le décret [signé par M. Trump] par le biais du système judiciaire », a écrit le groupe dans un message transmis à l’Agence France-Presse (AFP).

Décret signé le 6 août pour une échéance à mi-septembre

Le président américain a signé un décret, jeudi 6 août, interdisant après un délai de quarante-cinq jours aux Américains toute transaction avec ByteDance, la maison mère chinoise de TikTok. Un « executive order » similaire a aussi été signé, qui vise WeChat, une application de messagerie très utilisée en Chine et détenue par le géant chinois Tencent.

Concrètement, ces décrets présidentiels établissent que, dans quarante-cinq jours, une entreprise américaine ou un citoyen américain n’auront plus le droit de procéder à des opérations commerciales avec WeChat et TikTok – dans le cas où cette application serait toujours détenue par ByteDance, entreprise chinoise, des discussions ayant lieu en vue d’un possible rachat par le groupe américain Microsoft.

Dès le lendemain de cette signature, les représentants de TikTok avaient menacé de contester ce décret devant la justice américaine.

« Nous utiliserons tous les moyens disponibles pour nous assurer que l’Etat de droit est respecté et que notre entreprise et nos utilisateurs reçoivent un traitement équitable, si ce n’est auprès du gouvernement américain, alors auprès des tribunaux américains », a annoncé TikTok dans un communiqué ; l’entreprise se dit par ailleurs « choquée » et promet à ses utilisateurs américains de faire respecter « leurs droits à être entendus ».

« Aucune attention aux faits »

Les décrets ne précisent pas les conséquences pratiques, mais l’interdiction de toute transaction avec les deux entreprises pourrait obliger Google et Apple à retirer les deux réseaux de leurs magasins d’applis, empêchant, de fait, de les utiliser aux Etats-Unis.

TikTok, qui avait déjà menacé d’engager des poursuites judiciaires contre cette décision, prévoit donc de mettre sa menace à exécution dans les jours à venir. « Bien que nous ne soyons pas du tout d’accord avec les accusations de l’administration américaine, nous cherchons depuis près d’un an à engager des discussions de bonne foi pour trouver une solution », explique l’application samedi. « Mais nous nous sommes heurtés à la place à un manque de respect des procédures légales dans la mesure où l’administration ne prête aucune attention aux faits et tente de s’immiscer dans des négociations entre entreprises privées », ajoute TikTok.

L’application n’a pas précisé auprès de quelle juridiction elle prévoit d’engager ses poursuites ni sur quels motifs exacts.

TikTok a construit son succès sur des outils de création et de partage de vidéos courtes, décalées, jouant sur la musique et l’humour, et diffusées par des algorithmes en fonction des goûts de chacun et non des contacts.

Microsoft et Oracle intéressées

La plateforme de divertissement compte près d’un milliard d’utilisateurs dans le monde, avec une popularité qui s’est renforcée à la faveur des mois de confinement.

Elle est engagée dans une campagne de relations publiques depuis plusieurs mois pour installer une image de réseau responsable et ancré aux Etats-Unis, lançant par exemple lundi un nouveau site web pour combattre les « rumeurs » sur son compte.

Arguant de problèmes de sécurité nationale, le locataire de la Maison Blanche a aussi donné jusqu’à environ mi-novembre à ByteDance pour vendre les opérations américaines du réseau, sous peine de le bloquer aux Etats-Unis. Le géant des logiciels Microsoft était le premier sur les rangs.

Mais Donald Trump a récemment exprimé son soutien à une éventuelle offre d’achat par Oracle. Ce groupe informatique a été co-fondé par Larry Ellison, qui a levé des millions de dollars de fonds pour la campagne du locataire de la Maison Blanche.

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18 août 2020

Courtoisie

courtoisie

17 août 2020

Coronavirus : de nouvelles règles sanitaires en entreprise proposées « d’ici à la fin août »

Dans un entretien au « JDD », Elisabeth Borne explique que le gouvernement proposera d’introduire le « port obligatoire du masque » dans certaines situations et recommandera le télétravail.

Port du masque étendu aux Champs-Elysées, réunion pour imposer des règles sanitaires en entreprise, pèlerinage à Lourdes sous surveillance : les initiatives se multiplient pour éviter une deuxième vague du Covid-19 en France.

L’agence Santé publique France a rapporté, samedi, que la France avait enregistré 3 310 nouvelles contaminations au nouveau coronavirus en vingt-quatre heures. Ce record depuis mai, mois du déconfinement, est en partie un effet du dépistage massif en cours, mais pas seulement puisque le taux de positivité dans la population augmente régulièrement.

Les règles sanitaires en entreprise présentées mardi

Pour endiguer le coronavirus en entreprise, le gouvernement veut modifier « d’ici à la fin août » les règles sanitaires, notamment via le « port obligatoire du masque » dans certaines situations, affirme la ministre du travail, Elisabeth Borne, dans un entretien au Journal du dimanche du 16 août.

A deux semaines de la rentrée et en pleine reprise épidémique, « nous présenterons mardi aux partenaires sociaux les premières évolutions que nous proposons d’introduire », annonce Mme Borne, ajoutant que ces décisions devront être prises « dans les jours qui viennent, pour que les nouvelles règles puissent s’appliquer d’ici à la fin août ».

Parmi ces mesures, « le port obligatoire du masque » sera préconisé « dans les salles de réunion où il n’y a pas d’aération naturelle [et] les espaces de circulation », mais pas forcément dans les bureaux individuels où « il n’est sans doute pas nécessaire », précise-t-elle.

Elisabeth Borne explique que le télétravail devra être mis en place chaque fois qu’il est possible dans les zones de circulation active du nouveau coronavirus. La ministre entend saisir le Haut Conseil de santé publique sur le cas des « open spaces » et l’efficacité des vitres de plexiglas pour protéger les salariés. Elle ne voit, en revanche, « pas de raison pour remettre en cause la règle actuelle de distanciation » imposant un mètre carré par poste de travail.

Pour leur part, les employeurs doivent se montrer « plus vigilants » quand « des travailleurs sont accueillis dans un hébergement collectif, comme c’est le cas pour les saisonniers », mais aussi « dans les milieux froids et humides » comme les abattoirs, estime Mme Borne.

L’obligation du port du masque s’étend

L’obligation du port du masque en extérieur s’étend quotidiennement. Depuis samedi matin, une partie des Champs-Elysées, le quartier du Louvre et celui des Batignolles, à Paris, sont désormais concernés. Ces zones n’étaient pas comprises jusqu’ici, alors que certaines rues de la capitale sont soumises à cette pratique depuis lundi matin.

Paris est classée en rouge depuis vendredi, comme les Bouches-du-Rhône, département dans lequel la circulation du virus est active, où l’obligation du port du masque a également été étendue à Marseille à de nouveaux quartiers du centre et dans plusieurs villes touristiques.

A Lourdes (Hautes-Pyrénées), les célébrations de l’Assomption ont été bouleversées. L’accès aux lieux de ce pèlerinage de renom mondial a été limité à 10 000 personnes — au lieu de 25 000 habituellement — le masque est obligatoire et de nombreux malades ont renoncé à faire le déplacement. Ceux arrivant par trains médicalisés, souvent âgés et à la santé fragile et en quête de guérison miraculeuse, seront absents cette année. « C’est un crève-cœur de ne pas les accueillir », se désole auprès de l’Agence France-presse (AFP) Vincent Cabanac, directeur du Pèlerinage national.

23 juillet 2020

Vu d'Allemagne - Quitter Paris, une tendance de fond

parisiens

SÜDDEUTSCHE ZEITUNG (MUNICH)

On le croyait passager, mais l’exode urbain se poursuit. Depuis la fin du confinement, les Parisiens sont nombreux à vouloir concrétiser leurs projets de déménagement en région, relate la Süddeutsche Zeitung. Le prix de l’immobilier est un facteur déterminant.

Ce rendez-vous pourrait sans problème être une scène de carte postale. Pavés, tables de bistrot sur le trottoir, tasse de café et croissant, et le soleil qui brille. “J’adore Paris, déclare Thiên-Thanh Tran, mais je n’y viendrai plus qu’en touriste à l’avenir.” Après quinze années au cours desquelles cette jeune provinciale est devenue parisienne, elle prend congé de la carte postale.

Le coronavirus n’est pas directement responsable de cette décision mais il a transformé en certitude une idée qui lui trottait dans la tête : il faut que je parte. Après le confinement, l’agence Paris, je te quitte [dédiée à l’accompagnement des Parisiens souhaitant s’installer en région] a publié un sondage sur les projets de déménagement. Si 38 % des personnes interrogées voulaient partir “le plus vite possible” en février, elles étaient 54 % en mai. Une agence dont le fonds de commerce consiste à vendre le rêve d’une vie hors de la capitale n’est certes pas la source la plus neutre, mais rien que le succès rencontré par Paris, je te quitte depuis trois ans – et le fait qu’il existe au moins deux autres agences misant sur le ras-le-bol de la capitale –, montre le peu d’attrait qu’offre cette ville dès lors qu’on y vit.

Un désir d’arbres, d’une maison, de calme

Alors qu’un retour à la normale s’amorce pour la plupart des Français après la première vague de Covid-19, une question demeure : que reste-t-il des idées nées pendant le confinement ? Que va devenir le désir collectif d’arbres, d’une maison, de calme ? Au fur et à mesure que le virus se répandait, on avait l’impression que le dégoût de la grande métropole gagnait le monde entier. “New York en vaut-elle encore la peine ?” demandait le New York Times en rapportant abondamment l’exode urbain précipité des Américains.

Près d’un quart des habitants de Paris ont passé ces deux mois de pause forcée à la campagne, à en croire les informations communiquées par les téléphones mobiles – dans leur résidence secondaire ou sur le canapé-lit des parents, selon leurs moyens financiers. Les petites annonces immobilières des journaux ont indiqué une explosion de la demande de maisons avec jardin hors de Paris. Le coronavirus a accéléré un phénomène qui était en cours depuis des années : les Français n’aiment plus la ville de l’amour.

Le New York Times faisait également intervenir des hordes de personnes qui s’indignaient qu’on puisse vouloir quitter la ville. Le New-Yorkais reste à New York, puisque New York a besoin de lui, telle était la logique. Cela ne semble pas s’appliquer à Paris. Quand Thiên-Than Tran a annoncé à ses connaissances qu’elle s’installait à Lyon, tout le monde s’est simplement déclaré content pour elle. Une biographie française standard comporte en effet ces deux étapes : on s’installe à Paris pour le travail à un moment, puis on finit par en repartir, pour cause d’épuisement.

Thiên-Tanh avait 20 ans lorsqu’elle a quitté Orléans pour venir à Paris travailler comme dessinatrice de films d’animation. Elle a maintenant la mi-trentaine et sa fille aura bientôt 3 ans. “Tout ce qui me plaisait à Paris, je ne le supporte plus” : les expositions, les restaurants, les cinémas. Pendant le confinement, ces huit semaines où on n’avait pas le droit de s’éloigner de plus d’un kilomètre de son domicile, Thiên-Tanh a eu l’impression de n’avoir que du béton à offrir à sa fille.

À la naissance du premier enfant, on a envie de moins de saleté et de plus de place, les habitants des grandes villes du monde entier le savent. Cependant, Paris perd ses familles dans de telles proportions que la ville s’en retrouve changée plus que de raison. Le nombre d’élèves du primaire baisse de 3 000 par an depuis 2015. Sur plus de 600 maternelles et écoles primaires parisiennes, douze ont dû fermer rien qu’entre 2014 et 2018. D’une part parce que la crise financière de 2008 a découragé les Français à avoir beaucoup d’enfants, d’autre part à cause du coût de l’immobilier qui ne cesse d’augmenter. Il y a dix ans, on pouvait encore acheter un appartement pour 6 000 euros le mètre carré, en 2019, il fallait compter plus de 10 000 euros en moyenne.

Qu’est-ce que Thiên-Tanh a appris pendant ses années à Paris ? “Faire des économies. Et avoir l’air très occupée pour que personne ne vous adresse la parole”, confie-t-elle. Sa nouvelle vie, à Lyon, doit commencer dans deux semaines. Son mari travaille en libéral pour des sociétés du monde entier, peu importe où il est installé. entre-temps elle a fait des études de droit et va chercher un nouvel emploi à Lyon. Ils auront bientôt une grande terrasse, un appartement plus grand et des trottoirs suffisamment larges pour qu’on puisse y apprendre à un enfant à faire du vélo.

Thiên-Tanh parle de l’avenir avec un optimisme qui correspond tout à fait aux annonces des agences ayant pour credo “Au revoir, Paris”. Les photos qui incitent à aller vivre à Bordeaux, au bord de la Méditerranée ou dans les Alpes, ressemblent à des photos de vacances. Certes la plupart de ceux qui veulent quitter Paris souhaitent s’installer plus près de leur famille ou de vieux amis, mais le soleil et la mer sont tout aussi importants. Il y a tellement de Parisiens aisés qui se sont installés à Bordeaux, à une heure de l’Atlantique seulement, qu’on voit des graffitis “Parisien rentre chez toi” sur les murs de la ville.

Si on voit les choses de façon positive, le virus pousse les gens à oser réaliser leur rêve. Il donne l’élan nécessaire à ceux qui veulent depuis longtemps s’installer à la campagne ou dans une ville plus petite. Dans le même temps, il creuse aussi l’éloignement des Parisiens les uns des autres. La richesse et la pauvreté augmentent dans la ville. Quand on n’est ni très très riche ni très très pauvre, on va chercher son bonheur en banlieue, ou plus loin.

Plus on l’écoute, plus Thiên-Tanh a l’air déchirée. Vivre à Paris aurait aussi permis à sa fille de fréquenter les meilleures écoles. Et puis, il y a une vieille peur qui revient quand on part pour une ville plus petite. “Quand j’étais enfant à Orléans, mes camarades de classe me lançaient des injures racistes, j’étais la seule dont les parents venaient du Vietnam”, confie-t-elle. Ça ne lui est jamais arrivé à Paris, “c’est une ville cosmopolite, je me suis vraiment épanouie ici”. Elle se demande comment ça va se passer pour sa fille.

“Plus un quartier est sympa, plus les loyers sont inabordables”

Le café où Thiên-Tanh a voulu qu’on se retrouve est sur la Butte-aux-Cailles, une colline dans le sud de Paris. Une rue qui ressemble à une place de village animée. Pas de frénésie, les gens saluent des connaissances dans la rue. “Plus un quartier est sympa, plus les loyers sont inabordables”, déplore-t-elle. Sa fille va à la maternelle qui est juste à côté du café, mais l’appartement de la famille est plus loin.

Il y a quelques jours, une petite association a installé un poulailler pour quarante-huit heures [dans le cadre du festival Les 48 heures de l’agriculture urbaine]. Les enfants pouvaient nourrir les animaux pendant que les parents buvaient du vin blanc à côté. Ils avaient tout simplement fait venir en ville la vie à la campagne dont ils semblent tous rêver. On attendait la maire, qui s’était annoncée et n’est jamais venue, et tout le monde était d’accord autour du poulailler : finalement, la vie est devenue meilleure avec le coronavirus. Sans tourisme de masse, et après deux mois d’isolement, les gens apprécient davantage d’avoir des voisins et un “café du coin”.

Si seulement on avait les moyens de vivre cette vie.

Nadia Pantel

15 juillet 2020

Société - Le confinement a-t-il signé la mort du soutien-gorge ?

soutien gorge

THE GUARDIAN (LONDRES)

Le confinement et le travail à domicile ont été l’occasion de se débarrasser de sous-vêtements inconfortables et inutiles. Et beaucoup de femmes n’ont plus l’intention de porter à nouveau des soutiens-gorge.

“C’est après une virée shopping, la première fois depuis des semaines que Louise Kilburn s’aventurait dehors depuis le confinement, qu’elle a réalisé qu’elle ne portait pas de soutien-gorge”, raconte le Guardian. Pyjamas, vêtements décontractés “et plus important encore, pas de soutien-gorge” : pendant le confinement, cette professeure d’université s’est créé une garde-robe la plus confortable possible. “J’ai même égaré mes ‘cages à nichons’”, confie-t-elle au quotidien anglais.

“Expérience surprenante”

Avec le confinement, beaucoup de femmes ont décidé d’abandonner le soutien-gorge. Emma Roddick, conseillère municipale à Inverness en Écosse, ne voit pas comment elle pourrait recommencer à le porter tous les jours. “Ça me démangeait tellement, l’armature me piquait, le dos me grattait…”, raconte-t-elle.

Selon Emma Roddick, se retrouver sans soutien-gorge a été une expérience “surprenante”. Pour beaucoup de femmes, l’idée de se passer de soutien-gorge n’est possible que pour “les silhouettes à la Kate Moss”. “Vous avez besoin de soutien”, “ce sera vraiment inconfortable si vous n’en portez pas”, etc. : tout ce qu’elle avait l’habitude d’entendre, elle qui fait un bonnet G, ne s’est pas concrétisé depuis qu’elle a adopté la tendance du no bra.

Adaptation des entreprises du secteur

Et les entreprises de sous-vêtements commencent à prendre en compte ce phénomène. “Nous avons observé une croissance énorme des ventes de soutiens-gorge sans armatures, et au style plus confortable”, explique Clare Turner, responsable de la planification des produits et approvisionnements de la marque de lingerie Bravissimo. La société s’adresse désormais en majorité aux femmes aux bonnets importants.

Pour elle, il ne s’agit pas seulement d’une réaction au confinement, mais d’un phénomène qui “connaît une croissance rapide depuis deux ou trois ans”. Elle attribue cette évolution à la tendance des sports de loisirs et à l’importance accrue accordée au bien-être et aux soins personnels.

Les gens veulent prendre soin d’eux-mêmes et mettre des choses sur leur corps qui les rendent heureux, et c’est devenu plus important que l’apparence.”

“Libérez le mamelon”

Mais alors le soutien-gorge est-il vraiment nécessaire ? “Il peut aider à soulager les femmes qui éprouvent des douleurs mammaires”, détaille Joanna Wakefield-Scurr, professeure en biomécanique à l’université de Portsmouth. “Il n’y a pas de muscles dans le sein”, précise-t-elle. Le soutien-gorge permet donc d’empêcher “une pression excessive” sur la peau et les ligaments. Mais la professeure ajoute qu’il “n’y a aucune preuve” démontrant que son port quotidien empêche “à long terme les seins de s’affaisser”. L’âge, la gravité, les grossesses et la génétique sont plutôt à blâmer pour cela. Pour beaucoup de femmes, c’est donc avant tout “un problème esthétique”.

Mais le port du soutien-gorge cache également un enjeu politique. La campagne “Libérez le mamelon”, qui plaide en faveur de l’égalité des femmes en matière de seins nus, expose le soutien-gorge comme un objet qui “lutte contre la forme et le mouvement naturel” des seins pour les rendre plus acceptables, mais qui “déguise aussi le mamelon avec pudeur”.

À l’avenir, certaines pourraient adopter la tendance du no bra. Emma Roddick estime qu’elle devra porter un soutien-gorge une fois de retour au travail ; elle craint que ses collègues la jugent pour ne pas en porter un. Mais pour Louise Kilburn, une chose est sûre : elle ne reportera plus de soutien-gorge à armatures :

Ne pas en porter est plus confortable, mais on a aussi l’impression de ne pas être conforme à la société.”

Source

The Guardian

LONDRES www.theguardian.com

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10 juillet 2020

Aux Etats-Unis, le nombre de cas de Covid-19 explose

trump tower

Par Corine Lesnes, San Francisco, correspondante

Malgré une situation alarmante, les mesures restrictives sont rejetées par une partie de la population.

Difficile d’être plus explicite. « Je suis américain et j’estime que je dois pouvoir faire ce que je veux. Je paie mes impôts, je vis libre et je veux être libre. » L’homme qui parle n’est pas un de ces jeunes trompe-Covid qui se serrent dans les fêtes sur les plages de Floride. Il a la soixantaine, un peu d’embonpoint, un chapeau de cow-boy – en paille, c’est l’été – et, bien sûr, pas de masque. Il est venu en cette fête nationale du 4 juillet assister au traditionnel rodéo de Giddings, une bourgade de 5 000 habitants au milieu du Texas.

Pas de distanciation physique sur les gradins, pas de masques, malgré l’injonction du gouverneur de l’Etat. « C’est contre nos droits constitutionnels. Le gouvernement ne devrait pas pouvoir dicter ce que je porte », ajoute une autre spectatrice, selon les images montrées par la chaîne publique PBS.

En Floride ou au Texas, les hôpitaux au bord de la rupture

On ne saurait mieux illustrer l’étrangeté de la situation des Etats-Unis, cinq mois après l’irruption d’une pandémie qui a tué plus de 133 000 personnes et a placé le pays au premier rang mondial des victimes (mais septième, derrière la France, rapporté à la population). Alors que 37 des 50 Etats connaissent de nouveau une croissance des cas de contamination (3 millions au plan national) et, qu’en Floride ou au Texas, les hôpitaux sont au bord de la rupture, une partie de la population pense que lutter contre une maladie hautement infectieuse est affaire de liberté individuelle.

Une fraction certes minoritaire, mais représentative d’un courant ancré dans l’histoire nationale – en 1918, pendant la grippe « espagnole », une ligue antimasques s’était constituée à San Francisco. Au-delà des intérêts économiques, le sentiment anticonfinement participe du traditionnel individualisme américain (l’esprit « frontière »), mais aussi du non moins traditionnel fatalisme religieux. « Je n’ai pas peur, explique une jeune femme dans le même reportage de PBS. Ce qui doit arriver arrivera. Si mon heure est arrivée, le bon Dieu m’emportera. »

Les pouvoirs publics ont dû – et doivent toujours – composer avec cet état d’esprit, sachant qu’il est hors de question d’aller trop loin dans les restrictions à la liberté des Américains. Récemment, alors que la Californie, l’ex-bon élève du confinement, se trouvait confrontée à une recrudescence des cas, à peine moins que les Etats républicains qui n’en avaient fait qu’à leur tête, un médecin de l’hôpital universitaire de San Francisco en était à envier les mesures prises en France : des autorisations pour sortir, expliquait-il admiratif ; des amendes si les citoyens dépassaient le périmètre autorisé !

Un fâcheux contretemps

Pour des raisons politiques, mais aussi géographiques – il y a encore des comtés épargnés, dont les habitants sont stupéfaits d’apprendre que, dans les villes, on n’utilise plus d’argent liquide par peur de la contamination –, le gouvernement américain n’a pas pu imposer de mesures uniformes, contraignantes et surtout convaincantes. Faute de leadership à Washington, dénoncent les démocrates.

Après avoir tenté de contrôler l’incontrôlable virus, par des conférences de presse quotidiennes de deux heures, Donald Trump s’est désintéressé de la situation sanitaire pour se recentrer sur l’économie et sa reprise. A quatre mois de l’élection présidentielle, il se comporte comme si le virus n’était qu’un fâcheux contretemps, bien que la pandémie frappe régulièrement dans son entourage. Après les trois membres du Secret Service déployés à Tulsa (Oklahoma) pour le rassemblement de campagne du 20 juin, c’est la compagne de son fils Donald Junior, l’ex-avocate et présentatrice de Fox News Kimberly Guilfoyle, qui a été contaminée et a dû se décommander pour le show du 3 juillet au mont Rushmore, où les chaises étaient serrées de près, au mépris des consignes sanitaires.

Selon le Washington Post, la Maison Blanche parie sur la lassitude des Américains et un effet d’« anesthésie » à la pandémie. Après des semaines d’anxiété économique et un déluge quotidien d’informations sur les contaminations – 10 000 au Texas mardi et 6 000 en Californie, un record depuis le début –, les chiffres stratosphériques finissent par ne plus avoir de portée. Donald Trump l’a répété dimanche : le coronavirus n’est pas si méchant. La preuve : le nombre de morts n’augmente pas en proportion. « Dans 99 % des cas, le virus est sans danger », a-t-il prétendu. Et s’il y a explosion des cas, c’est que les Etats-Unis testent beaucoup plus : « 40 millions de personnes », s’est-il félicité. Un raisonnement qui a consterné le gouverneur démocrate de New York, Andrew Cuomo. Avec une telle logique, « il suffirait d’arrêter les mammographies pour faire disparaître le cancer du sein ».

DONALD TRUMP A ANNONCÉ QU’IL ALLAIT « FAIRE PRESSION SUR LES GOUVERNEURS » POUR ROUVRIR « BEAUTIFULLY » LES ÉCOLES PUBLIQUES : AU MOYEN DE COUPES BUDGÉTAIRES SI NÉCESSAIRE

Le président américain est passé, mardi, à sa nouvelle offensive, celle pour laquelle il réserve des majuscules à ses messages Twitter : les écoles. Il veut faire rouvrir les établissements d’enseignement, et ce alors que les universités hésitent à annoncer leur politique, tous les jours plus fluctuante (mardi, Harvard a finalement tranché : ce sera poursuite des cours en ligne jusqu’à la fin de l’année, mais le prix de la scolarité restera fixé à 50 000 dollars – 44 000 euros). Lors d’une réunion avec des enseignants et des parents, M. Trump a annoncé qu’il allait « faire pression sur les gouverneurs » pour rouvrir « beautifully » (« en beauté ») les écoles publiques : au moyen de coupes budgétaires si nécessaire. S’il peut se prévaloir de l’opinion favorable de l’académie américaine de pédiatrie, les professeurs réclament des garanties, notamment en Floride, où les autorités ont déjà décrété la réouverture des classes, malgré l’escalade des cas (84 % des lits en soins intensifs sont occupés).

Droite et gauche se rejettent la responsabilité du surge (la « recrudescence »). Côté républicain, certains élus, dont le maire de Miami, Carlos Gimenez, et l’un des chefs de file du parti, Kevin McCarthy, ont incriminé Black Lives Matter et les manifestations qui ont suivi la mort de George Floyd, le 25 mai. Mais selon une étude publiée fin juin par le National Bureau of Economic Research (NBER), sur les 315 villes où ont eu lieu des défilés, « aucune preuve » n’a pu être établie de cette corrélation dans les trois semaines qui ont suivi. D’autres ont blâmé l’attitude de M. Trump et son soutien aux extrémistes anticonfinement, qui ont obligé les gouverneurs à précipiter l’assouplissement des restrictions à l’occasion du Memorial Day, le premier week-end des vacances américaines. Le gourou du Covid-19, le docteur Anthony Fauci, a préféré ne pas désigner de responsables. Mais il a mis en garde lundi contre toute « fausse narration » sur la dangerosité du virus : certes le nombre quotidien de morts est contenu (902 pour la journée du 7 juillet contre 2 701 le 6 mai), mais ce n’est peut-être qu’un effet retard et aucune conclusion ne saurait en être tirée.

Les « invincibles »

Le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, lui, qui avait été le premier à ordonner des mesures de confinement à l’échelon d’un Etat entier et s’en veut d’avoir cédé trop vite à la pression, a, de son côté, mis en cause les jeunes qui se croient « invincibles ». Les comtés du sud de l’Etat, et particulièrement celui traditionnellement républicain d’Orange, terreau de l’hédonisme californien, où on avait beaucoup manifesté en mai contre la fermeture des plages et des restaurants, en sont à devoir expédier des malades dans des hôpitaux du nord de l’Etat. Les « invincibles » forment maintenant la moitié des cas en Californie. De 65 ans en mars, l’âge médian des patients est passé à 37 ans. A Seattle (Washington), deux personnes affectées sur trois ont moins de 29 ans.

La relative indifférence – ou insouciance – d’une partie de la population est peut-être aussi à mettre en relation avec le fait que la maladie frappe de manière très inégalitaire. En portant plainte, en vertu de la loi sur la liberté de l’information (FOIA), le New York Times a réussi à se procurer un état des lieux. Ce qui n’a pas été sans peine : les comtés n’ont pas les mêmes critères de comptabilité des cas, et l’obligation de les signaler au niveau fédéral ne date que de quelques semaines. Les chiffres, qui ne prennent pas en compte le summer surge (la recrudescence estivale actuelle), montrent que les Noirs et les Latinos ont trois fois plus de probabilités de contracter le virus que les Blancs, et deux fois plus d’en mourir.

Jusqu’ici, les disparités dans la maladie étaient attribuées aux comorbidités plus fréquentes parmi ces populations. A la lumière de cette enquête, les experts pensent qu’elles sont surtout le reflet du danger auquel sont exposées, de manière disproportionnée, les minorités, du fait de leur statut économique. Noirs, Latinos et autres « personnes de couleur », selon la nomenclature américaine, forment la majeure partie des travailleurs « essentiels », que ce soit dans les services de nettoyage, de transports ou d’alimentation. Des catégories qui ne prennent pas le risque de s’exposer au virus au nom de la liberté individuelle mais par nécessité.

3 juillet 2020

Antiracisme - Black Lives Matter provoque un examen de conscience mondial

racisme

FINANCIAL TIMES (LONDRES)

Tout comme la vague #Metoo, Black Lives Matter a déclenché un mouvement international de protestations et de réflexion en faveur de l’égalité raciale. Mais la fascination exercée par les États-Unis ne doit pas faire oublier d’autres inégalités et violences locales.

Alors que de Düsseldorf à Jakarta des manifestants descendaient dans les rues pour manifester leur solidarité au mouvement Black Lives Matter déclenché par le meurtre de George Floyd, Igoni Barrett se trouvait à Amsterdam.

Ce romancier nigérian et jamaïcain, qui s’était retrouvé bloqué par le confinement dans le pays de son épouse, a été surpris par la formidable mobilisation contre les injustices raciales dans toutes les villes des Pays-Bas – bien plus massive que dans son pays, le Nigeria.

Paradoxalement, explique-t-il, par son histoire coloniale et ses importantes minorités noires, l’Europe prend beaucoup plus à cœur la question des inégalités raciales que le Nigeria, pays majoritairement noir. “Même dans une petite ville comme Tilburg (dans le sud des Pays-Bas), les manifestants défilaient par milliers. Beaucoup de jeunes Blancs se rendent compte de l’injustice du système policier ou carcéral et estiment que cela ne les représente pas.”

Prendre conscience de son passé collectif

La mort de George Floyd à Minneapolis, asphyxié par un policier blanc, relayée par des vidéos insoutenables, a conduit toutes sortes de gens d’un bout à l’autre du monde à s’interroger sur leur rapport personnel et national aux inégalités et aux préjugés raciaux.

Tout comme la vague #MeToo avait éveillé dans le monde entier les consciences sur les violences faites aux femmes et les droits des femmes, Black Lives Matter a soulevé un mouvement international de protestations en faveur de l’égalité raciale.

“Les répercussions de la mort de George Floyd et de la façon dont il a été déshumanisé ont dépassé les États-Unis pour se propager à l’ensemble de la planète, obligeant chacun à prendre conscience de son passé collectif”, estime pour sa part Ellen Johnson Sirleaf, ancienne présidente du Liberia et Prix Nobel de la paix.

Les manifestations au Liberia et ailleurs sont à son sens “une expression de solidarité avec notre diaspora aux États-Unis et une reconnaissance des préjudices que nous avons eu à subir du fait de la traite des esclaves, de la colonisation et du pillage de nos ressources.”

Sous influence américaine

Comme le mouvement #MeToo avait été amorcé par les révélations sur le comportement sexuel prédateur du producteur Harvey Weinstein, les appels actuels en faveur de la justice raciale sont partis de l’histoire d’un seul individu. Et comme #MeToo, le retentissement international du débat démontre qu’en dépit de leurs traumatismes et de leurs manquements évidents, les États-Unis restent pour une bonne part du monde une référence morale et politique.

À l’heure où la Cour suprême américaine vient de rendre un arrêt [le 15 juin] déclarant qu’il est illégal de licencier quelqu’un au motif qu’il est homosexuel ou transgenre, la culture américaine continue d’exercer une énorme influence dans le monde.

“Aujourd’hui, tout le monde a le regard braqué sur les États-Unis”, constate l’écrivaine ghanéenne Ayesha Harruna Attah, auteur de plusieurs ouvrages sur l’esclavage :

“Je suis convaincue que le mouvement actuel réveillera les consciences, et je ne suis pas mécontente qu’il ait commencé en Amérique. Il était important d’ouvrir ce débat.”

Un miroir tendu

Or, ce que les gens ont vu dans le miroir brandi par Black Lives Matter a été très différent selon qu’ils se situent d’un côté ou de l’autre de l’histoire de l’esclavage, des violences policières et de l’intolérance raciale.

En Australie, où le hashtag #AboriginalLivesMatter (“#LesVies AborigènesComptent”) a fait florès sur les réseaux sociaux, les protestations ont été axées sur le traitement réservé à cette population victime de massacres, d’expropriations et d’incarcérations massives depuis l’arrivée des colons blancs au XVIIIe siècle.

En Pologne, une polémique est née sur l’utilisation du terme “Murzyn” (dérivé du latin “Maurus”, Maure, Africain, équivalent de “nègre”) qui, dans l’esprit de nombreux Polonais, est un mot neutre, mais auquel d’autres reconnaissent un sens péjoratif. Lors d’une manifestation organisée à Varsovie, une jeune fille noire défilait avec une pancarte proclamant “Arrêtez de me traiter de ‘Murzyn’.”

En Grande-Bretagne, l’histoire coloniale a également laissé de profondes cicatrices. À Bristol, la statue du trafiquant d’esclaves Edward Colston a été déboulonnée et précipitée dans le fleuve. Cette initiative a divisé l’opinion, les uns dénonçant l’arbitraire de la “justice des foules”, d’autres estimant que ce sort était tout à fait mérité pour un personnage qui avait participé à ce commerce infamant.

À Oxford, l’Oriel College a cédé à des années de pressions et retiré de son campus la statue de Cecil Rhodes, impérialiste britannique accusé par des militants d’avoir posé les bases de l’apartheid en Afrique du Sud. Et le 17 juin, à l’occasion de la reprise des championnats d’Angleterre de football, chaque joueur a posé un genou à terre avant le coup d’envoi.

Le meurtre de George Floyd a également trouvé un écho particulier au Soudan, récemment marqué par le génocide orchestré par l’élite majoritairement arabe à l’encontre des populations noires, notamment au Darfour.

À en croire Muzan Alneel, ingénieure qui a participé aux manifestations qui, l’année dernière, ont abouti au renversement du dictateur Omar Al-Bachir, les revendications d’égalité raciale et de limitation des pouvoirs de la police et de l’armée ont trouvé une forte résonance au Soudan.

En juin dernier, lors d’une manifestation à Khartoum, les forces de sécurité ont tué de sang-froid plus de cent manifestants et jeté leurs corps dans le Nil. “Pour nous, ‘police’ et ‘brutalité’ sont synonymes”, affirme-t-elle, soulignant que le régime de Bachir consacrait jusqu’à 70 % des dépenses publiques à l’appareil de répression militaire – chiffre qui donne tout son sens au slogan exigeant de “démanteler la police”, nouveau cri de ralliement dans les grandes villes américaines.

Machine de propagande

Le gouffre qui sépare les idéaux exprimés dans la Constitution américaine de leur réalité est depuis longtemps le trait le plus marquant de l’histoire américaine, poursuit Mme Alneel. “Au vu de son système de santé, de ses méthodes policières et de l’état de sa démocratie, qui peut encore prétendre que les États-Unis appartiennent au monde développé ? s’interroge-t-elle, relevant que l’industrie du cinéma a contribué à diffuser les mythes américains dans le monde entier. Pour Muzan Alneel :

“Nous ne sommes pas en train d’assister à la triste histoire de l’effondrement du rêve américain, mais à la très belle histoire de l’effondrement de la machine de propagande et de la révélation des vrais combats auxquels sont confrontés les gens.”

Le journaliste nigérian Dele Olojede, lauréat du prix Pulitzer qui partage son temps entre l’Afrique du Sud et les États-Unis, estime lui aussi que le meurtre de George Floyd n’est que le dernier événement tragique venu entacher l’image de marque de l’Amérique. “Nous avons face à nous une Amérique totalement humiliée, à la réputation en lambeaux. Un grand nombre de gens hors des États-Unis – et peut-être à l’intérieur – commencent à se dire que l’empire américain a vécu. D’après moi, la crise du Covid n’y est pas étrangère”, glisse-t-il en évoquant la gestion désastreuse de la pandémie par Washington. “Soudain, tout le monde a compris que l’empereur était nu.”

Et pourtant, s’étonne M. Olojede, les États-Unis continuent à exercer une irrésistible fascination sur l’imaginaire collectif mondial. “Si le pays a été si fortement atteint dans sa réputation, c’est parce qu’il se pose en grand défenseur des valeurs fondamentales, et que le reste du monde attend de lui qu’il défende ces valeurs”, estime-t-il, ajoutant que l’Amérique s’efforce toujours de redresser le tir et d’en revenir aux idéaux énoncés dans ses textes fondateurs. “Lorsque Xi Jinping enferme un million de Ouïgours [dans les camps de rééducation] cela ne soulève pas la moindre vague de protestations dans le monde. Pour la simple et bonne raison que personne n’attend de la Chine qu’elle respecte les droits humains.”

Les écueils de la politique identitaire

L’artiste chinois dissident Ai Weiwei, réfugié en Allemagne, a dénoncé à travers ses œuvres les brutalités étatiques – des écoliers chinois morts dans l’effondrement de leurs salles de classe aux migrants syriens et africains abandonnés et condamnés à la noyade en Méditerranée.

Il soutient la lutte pour la justice sociale des Noirs, mais estime que toute politique identitaire – qu’il s’agisse des droits des femmes ou des Africains-Américains – risque d’être trop restrictive. “Un homme a été sauvagement tué, certes, mais ce jour-là, comme tous les jours, des réfugiés sont morts en mer, sans que personne se porte à leur secours – certains allant même jusqu’à les pousser par-dessus bord, rappelle-t-il. L’Occident n’est pas très sensible aux souffrances qu’endurent les peuples d’Asie. Apparemment, pour les Occidentaux, les vies asiatiques ne comptent pas. Plus de 150 Tibétains, l’une des nationalités les plus violemment opprimées, se sont immolés pour protester contre le régime chinois, mais qui s’en émeut ?”

“Il ne s’agit pas uniquement de brutalités policières, ni même de savoir si les vies noires comptent ou de #MeToo, poursuit M. Ai. Nous ne pouvons pas nous scinder en factions avec des revendications distinctes, nous devons être solidaires les uns des autres et admettre que lorsque les droits d’un groupe sont foulés aux pieds, cela nous concerne tous.”

Aparna Gopalan, chercheuse indienne chargée de cours à Harvard, s’est indignée de voir ses propres concitoyens se donner bonne conscience en arborant la cause #BlackLivesMatter comme un accessoire de mode. Comment peuvent-ils se rallier à ce mot d’ordre, s’ils ne sont pas prêts à contester les violentes discriminations en Inde, où les meurtres extrajudiciaires commis par la police d’État, pudiquement appelés des “confrontations”, sont monnaie courante et où les dalits, cette caste d’Indiens à la peau sombre que l’on appelait jadis les “intouchables”, sont régulièrement la cible de massacres ?

Avant de s’empresser de reprocher aux États-Unis leurs préjugés raciaux, les Indiens seraient bien inspirés de s’interroger sur leur propre nationalisme, incarné par l’idéologie dominante de l’Hindutva [l’“hindouité”, soutenue par le Premier ministre Narendra Modi], rappelle Mme Gopalan, citant les violences contre les musulmans et le cas du jeune Faizan, un garçon de 23 ans qui, en février dernier, a été sauvagement tabassé par la police et contraint de chanter l’hymne national avant de mourir sous les coups. “Pour Faizan et les nombreux autres musulmans qui ont été assassinés de la sorte, il n’y a eu ni manifestation, ni arrestation, ni poursuites, ni mise à pied, ni indignation publique”, écrit-elle.

Slogans restrictifs

Eddin Khoo, écrivain et historien d’origine sino-indienne, défend depuis longtemps la culture et les droits des minorités de son pays, la Malaisie. Comme Mme Gopalan et M. Ai, il se méfie de cette tendance à s’approprier les slogans restrictifs de la politique identitaire aux États-Unis où, dit-il, les expériences et aspirations d’autres communautés minoritaires sont souvent oubliées. “Le mouvement des droits civiques a été une extraordinaire inspiration pour le monde, mais je trouve que le langage et la rhétorique d’aujourd’hui sont tellement restreints que c’est déprimant, fait-il observer. Il faut bien entendu s’opposer à des pratiques telles que le profilage racial et les violences policières, mais en lieu et place des longues lettres de prison de Martin Luther King, nous n’avons aujourd’hui que des slogans pour réseaux sociaux.”

M. Khoo craint que les expériences des communautés opprimées ne soient perçues qu’à travers un prisme purement américain. “On veut maintenant déboulonner une statue du Mahatma Gandhi !” s’insurge-t-il à propos des appels en Afrique et ailleurs à abattre les statues du héros de la libération de l’Inde au prétexte qu’il aurait eu des remarques désobligeantes sur les Noirs. “C’est insensé. Pour quelqu’un comme Gandhi, le problème est qu’il a été élevé au statut de saint, et dès lors qu’on lui rend sa dimension humaine, il devient un criminel.”

On ne fait qu’appauvrir la culture, poursuit M. Khoo, lorsque l’on retire des programmes scolaires des livres comme Les Aventures de Huckleberry Finn ou Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, deux ouvrages notoirement antiracistes, au prétexte que leurs personnages utilisent un langage raciste. La Malaisie affiche depuis des siècles une grande tolérance à l’égard de la sexualité, y compris des bisexuels et des transgenres.

Pourtant, au lieu de puiser dans leur propre passé, les Malais et d’autres pays d’Asie du Sud-Est choisissent désormais de s’aligner sur le code moral des États-Unis. Et Eddin Khoo de souligner :

“C’est ma principale réserve sur la politique identitaire, qui pousse chacun dans ses retranchements. On s’attache alors à protéger son propre territoire, sans pratiquement plus laisser de place à la réflexion intellectuelle.”

Selon Luiz Felipe de Alencastro, historien brésilien, l’expérience américaine des brutalités policières rencontre un écho plus immédiat au Brésil où l’économie des plantations s’est bâtie sur l’esclavage africain. “À chaque fois que quelqu’un est assassiné dans les favelas [majoritairement peuplées d’Afro-Brésiliens] il y a des manifestations, mais la police réagit avec une grande brutalité”, assure-t-il.

Violences policières

Après le meurtre de Floyd, les gens sont descendus dans la rue dans des dizaines de villes pour protester contre les récentes violences policières dans un pays dont le président, Jair Bolsonaro, a fait campagne en promettant l’immunité à la police pour tuer les criminels “comme des cafards”.

Bien que les Brésiliens d’origine africaine représentent une part importante de la population du pays – qui a fait venir sur son sol 4 millions d’esclaves africains, soit près de dix fois plus que les États-Unis –, comme leurs homologues américains, ils sont défavorisés socialement et économiquement. Les luttes des Africains-Américains ont inspiré les Brésiliens, qui ont remporté un certain nombre de victoires, comme l’instauration de quotas dans les universités. “Même Bolsonaro ne peut pas revenir là-dessus”, souligne M. Alencastro.

La situation est très différente au Nigeria où Igoni Barrett a grandi sans connaître les préjugés raciaux, auxquels il n’a été exposé qu’à l’âge de 32 ans, lorsqu’il s’est mis en quête des origines de son père en Jamaïque. Pendant son séjour sur l’île, les Jamaïcains à la peau plus claire lui faisaient sans cesse des remarques sur sa peau foncée. “Ce n’est pas un hasard si les gens disent souvent : ‘Je ne savais pas que j’étais noir avant d’aller dans un pays blanc’”, témoigne-t-il.

S’attaquer au préjugé racial

Rentré au Nigeria, il s’est intéressé à la nature du préjugé racial dans son roman Blackass [“Cul noir”, non traduit en français], dont le personnage principal, entraîné dans une métamorphose kafkaïenne, découvre un matin qu’il est devenu blanc. Bien qu’il reste exactement la même personne, sa vie change du tout au tout, sa peau blanche lui ouvrant des bien meilleures perspectives professionnelles et amoureuses.

Le personnage se pare alors d’une certaine arrogance. Dans une parodie des traitements de blanchiment de la peau utilisés par des millions de gens en Afrique et ailleurs, il essaie de se blanchir les fesses – seule partie de son anatomie qui est restée noire et menace à tout instant de le trahir.

Le racisme est un phénomène complexe et profondément enraciné, soutient Igoni Barrett. Il en veut pour preuve les Nigérians ayant fait des études supérieures qui raillent l’argot des Africains-Américains, et une minorité de Jamaïcains qui s’en prennent aux Noirs américains en disant : “Vous avez plutôt la belle vie et beaucoup de Jamaïcains seraient prêts à tout pour émigrer aux États-Unis.”

Mais M. Barrett n’est pas dupe : “Ces Africains n’auraient jamais eu leur place dans des universités comme Harvard et Yale et décroché des doctorats si ces gens-là ne s’étaient pas battus. Si un Jamaïcain ou un Nigérian peut aller aux États-Unis et garder la tête haute, c’est parce que les Noirs américains mènent ce combat depuis quatre cents ans.”

David Pilling

Cet article a été publié dans sa version originale le 21/06/2020.

Source

Financial Times

LONDRES www.ft.com

22 juin 2020

Chronique - La pénétration est-elle indépassable ?

Par Maïa Mazaurette

Alors qu’une majorité de femmes n’y trouvent pas leur compte en termes de plaisir, nous persistons à accorder à la pénétration vaginale une place centrale dans notre répertoire sexuel, constate Maïa Mazaurette, chroniqueuse de « La Matinale ».

LE SEXE SELON MAÏA

En avril 1924, la princesse Marie Bonaparte publiait un article intitulé « Considérations sur les causes anatomiques de la frigidité chez la femme ». Pour cette disciple de Freud, l’absence d’orgasmes « vaginaux » pouvait (devait ?) se corriger en rapprochant le clitoris de l’entrée du vagin. De préférence à coups de bistouri. Elle subira trois opérations chirurgicales successives… sans jamais connaître l’orgasme vaginal dont elle rêvait.

On se gardera de psychanalyser la psychanalyste, ou de moquer ses tentatives (il fallait un sacré courage pour tester cette théorie). Mais, un siècle après Marie Bonaparte, et depuis déjà des décennies, nous savons que les deux tiers des femmes n’atteignent pas l’orgasme par la seule grâce de la pénétration vaginale. Nous savons aussi que leur corps n’est pas dysfonctionnel : si le vagin était aussi sensible que le clitoris, l’accouchement serait encore plus douloureux. Les femmes refuseraient les grossesses, l’humanité disparaîtrait.

La pénétration vaginale est parfaite pour la reproduction. Elle n’est pas parfaite pour le plaisir des femmes. On pourrait se dire : « Intégrons d’autres pratiques dans notre répertoire, tout le monde sera content, cette diversité réglera notre problème de routine, on gagne sur tous les tableaux. »

Malheureusement, notre culture sexuelle est bonapartiste : elle s’acharne. Et elle produit en continu des stratégies permettant de contourner la réalité anatomique de la majorité des femmes… pour continuer à privilégier la pénétration. Petit tour d’horizon de notre créativité collective en la matière.

– La technique d’alignement coïtal (aussi appelée « broyage de maïs », ça ne s’invente pas). Dans sa version simple, il s’agit de modifier vos positions du Kama-sutra pour faire en sorte que la face dorsale du pénis frotte contre le clitoris… au détriment du confort des participants (personnellement, je n’ai aucune envie qu’on me broie quoi que ce soit, surtout à cet endroit). Dans sa version compliquée, cette technique nécessite un rapporteur, un compas et du papier millimétré, pour adopter des angles spécifiques. Cerise sur le gâteau coïtal : personne ne semble vraiment d’accord sur la manière de procéder, on peut donc trouver des schémas opposés les uns aux autres. Bon courage pour « broyer votre maïs » avec des manuels aussi confus.

– Les positions « magiques ». Si elles fonctionnaient, 100 % des hétérosexuelles auraient des orgasmes pendant la pénétration, et je serais occupée à boire une Margarita au lieu d’écrire cette chronique.

– Les cockrings vibrants. Non seulement la vibration a autant de chances d’engourdir le clitoris que de le faire décoller, mais, par nature, la pénétration consiste en des va-et-vient, ce qui signifie que le clitoris perd constamment le contact avec le sextoy. (Imaginez une masturbation qui s’interrompt chaque seconde.) L’idée, géniale sur le papier, est par ailleurs perturbée par des considérations bassement matérielles : l’objet doit rester de taille très raisonnable pour le confort de l’homme, mais, dans ce cas, premièrement, les moteurs manquent de puissance pour les femmes, deuxièmement, l’anneau en silicone a tendance à se casser. Les alternatives hors cockrings (papillons clitoridiens, bagues) se heurtent au même souci : soit c’est discret, soit c’est efficace.

– L’utilisation de sextoys clitoridiens. Cette option fonctionne, mais elle n’est pas toujours très pratique : les « bons » vibrateurs ou pulsateurs prennent de la place, et, plus les corps des amants sont proches, plus les vibrations sont « écrasées ». Il faut alors se concentrer sur quelques positions favorables, comme les petites cuillers, le missionnaire au bord du lit (plus confortable que la table de la cuisine) ou l’Andromaque inversée (mais ça fait mal aux cuisses). Si vous arrivez à tenir en levrette sur un seul bras, vous avez tout mon respect et je retourne illico faire des pompes.

– Les autres pénétrations. Bizarrement, certains individus ont tendance à confondre « expansion du répertoire sexuel » avec « sodomie & fellation » – des pratiques toujours pénétratives… mais encore moins susceptibles de donner des orgasmes aux femmes.

– La méthode Coué. Oups, pardon, je voulais écrire : le mythe de la fusion sexuelle. Cette idée voulant que la pénétration permette aux participants de ne « faire plus qu’un » est d’autant plus séduisante qu’elle joue sur notre fibre romantique autant que sur notre soif de justice (moi aussi, j’aimerais bien que le plaisir soit égalitaire).

Alors d’accord, certaines personnes ressentent cette fusion sexuelle… mais de manière exceptionnelle. Notre culture nous fait pourtant considérer l’explosion des limites physiques comme une norme, dont l’aboutissement s’incarne dans le sacro-saint orgasme simultané. En réalité, cet idéal se retourne contre les amants : si les femmes et les hommes sont censés ressentir la même chose au même moment, et que la pénétration vaginale favorise le plaisir masculin, alors les femmes vont avoir tendance à mentir à leur partenaire. Et, parfois, à se mentir à elles-mêmes.

Cet arsenal (de techniques, d’idées) est révélateur : l’idée que le pénis cesse d’être au centre du jeu sexuel, même pendant quelques minutes, produit des résistances considérables.

Si nous investissions cette même énergie, cette même créativité, dans l’élaboration de rapports sexuels différents, dans la stimulation de la libido et du clitoris des femmes, on n’aurait plus d’embêtements sexuels depuis longtemps. Seulement, comme l’écrit Martin Page dans son ouvrage Au-delà de la pénétration (éditions Monstrograf, janvier 2020, 160 pages, 12 euros) : « La pénétration vaginale est une pratique symptomatique du génie humain : ça marche mal, ce n’est pas la meilleure manière d’avoir du plaisir, et pourtant c’est la norme. »

Pourquoi un tel acharnement ? Déjà, parce que notre imaginaire de la sexualité « légitime » tourne encore aujourd’hui autour de la reproduction. Ensuite, parce qu’il est difficile de changer les normes quand elles sont anciennes, intériorisées… et que le sujet est tabou.

Enfin, parce que si certains hommes sont clairement égoïstes, alors certaines femmes acceptent cet égoïsme. Socialisées dans l’art de négocier, biberonnées au sacrifice amoureux, elles privilégient la solution qui favorise leur conjoint. (Quitte à ce qu’il en paie le prix plus tard, quand elles auront perdu tout intérêt pour le sexe.)

Notre problème, ce n’est pas que les stratégies pro-pénétration existent (certaines produisent des résultats intéressants), mais qu’elles prennent la place d’une redéfinition du rapport sexuel. Tant que la pénétration vaginale sera synonyme de « vrai sexe », notre répertoire restera limité et relativement inefficace. C’est aux pratiques de s’adapter à nos corps. Pas l’inverse. D’ici à la mise en œuvre de ce renversement, nous resterons les princesses Bonaparte des temps modernes.

14 juin 2020

Synthèse - « Il faut des mesures d’urgence » : les responsables politiques redoutent une révolte de la jeunesse

Par Julie Carriat, Sylvia Zappi, Cédric Pietralunga, Alexandre Lemarié

De l’Elysée aux oppositions, le mot d’ordre est lancé : éviter une génération perdue, à l’heure où la crise sociale menace tout particulièrement les 18-25 ans, très présents dans les manifestations.

A mesure que l’inquiétude sanitaire liée au Covid-19 reflue, d’autres urgences plus politiques passent au premier plan : à quel avenir destine-t-on les 18-25 ans qui ont vu leurs études interrompues, leur insertion professionnelle compromise avec le confinement ? Mi-mars, le coup d’arrêt porté à l’économie, aux écoles et universités avait pourtant peu fait débat, tant la peur de contaminer mortellement ses aînés était forte dans la population et le discours public.

Aujourd’hui, à l’heure où les manifestations qui ont éclaté en France en écho à la mort de George Floyd aux Etats-Unis rassemblent une majorité de jeunes, les responsables politiques redoutent d’avoir « sacrifié » une classe d’âge et semé le ferment d’une révolte tenace, en forme de conflit des générations.

COLCANOPA

Aux racines de cette inquiétude, la crise sanitaire n’avait pourtant pas éveillé d’opposition entre générations, bien au contraire, souligne la sociologue Monique Dagnaud, spécialiste au CNRS de la jeunesse et des médias. « Quand on a compris que le confinement allait être long, on aurait pu imaginer que des jeunes se lèvent en disant, non ce n’est pas possible, mais il y a une sidération qui a gelé la protestation », note-t-elle.

Cette cohésion intergénérationnelle pendant la crise, la sociologue l’explique par la prééminence de la famille. « Il n’y a jamais eu autant de solidarité économique entre les générations, la famille est la seule institution qui n’est pas remise en question. Le reste, la politique, les partis, font tous l’objet d’une forte défiance. Tout le monde a voulu protéger les vieux, les grands-parents », souligne-t-elle, notant que le virus a représenté le « premier vrai ennemi » de la génération des « inoxydables » de l’après-guerre, ces « boomers » au sujet desquels on a cessé d’ironiser pendant la crise.

« On a fait vivre quelque chose de terrible à la jeunesse »

A mesure que l’épidémie recule, le sommet de l’Etat mesure pourtant l’ampleur de l’épreuve qui, imposée à tous, cause un malaise particulièrement aigu chez les jeunes adultes. Ainsi, pour Emmanuel Macron, les manifestations contre les violences policières et le racisme traduisent autant une mobilisation liée à l’affaire George Floyd – un Afro-Américain de 46 ans asphyxié par un policier blanc, le 25 mai, aux Etats-Unis – qu’une réaction à la crise du Covid-19. « On a fait vivre quelque chose de terrible à la jeunesse lors du confinement, a récemment confié en privé le chef de l’Etat. On a interrompu leurs études, ils ont des angoisses sur leurs examens, leurs diplômes et leur entrée dans l’emploi. Ils trouvent dans la lutte contre le racisme un idéal, un universalisme. »

Une antienne reprise à Matignon, où l’on s’inquiète en particulier des effets de l’arrêt de la plupart des activités sportives et des compétitions. « Les jeunes, tout le monde le sait, ont besoin de se dépenser. Le confinement, ça les a rendus dingues. Il faut qu’on leur permette de faire davantage de sport, de pouvoir s’amuser entre eux », confie un proche d’Edouard Philippe. Pour l’instant, les regroupements de plus de dix personnes restent interdits dans l’espace public mais un allégement de la contrainte serait envisagé à partir du 22 juin.

Mots durs

Si l’on n’y prend garde, la crise du Covid-19 pourrait même déboucher sur un « conflit entre générations », estime-t-on à la tête de l’Etat, où l’on rappelle que c’est pour protéger les plus fragiles, c’est-à-dire avant tout les personnes âgées, que le confinement du pays a été décidé. « Les jeunes ne craignaient rien et on les a enfermés comme tout le monde, c’est quand même violent », pointe un conseiller ministériel.

En privé, Emmanuel Macron a d’ailleurs des mots durs sur la génération de Mai-68, qu’il estime trop gâtée. « Nous sommes l’un des seuls pays d’Europe où les revenus des retraités sont supérieurs à ceux des actifs, c’est un vrai sujet de cohésion sociale », estime un proche soutien du chef de l’Etat. Au début de son mandat, le président quadragénaire avait bien tenté d’y remédier, notamment en augmentant la contribution sociale généralisée (CSG) et en désindexant les pensions, mais il avait dû renoncer à la plupart de ces mesures au moment de la crise des « gilets jaunes ».

Au sein de La République en marche (LRM), le délégué général du parti, Stanislas Guerini, a érigé ce sujet en enjeu prioritaire de la fin du quinquennat, sans toutefois susciter de consensus sur les réponses à apporter. « J’ai une obsession : que la jeune génération ne soit pas sacrifiée », répète-t-il. Pour l’éviter, le patron des « marcheurs » a proposé dans un entretien au Monde, le 20 mai, « une prime à l’embauche » pour les jeunes, ainsi que l’ouverture du revenu de solidarité active (RSA) pour les moins de 25 ans.

Pourtant, le secrétaire d’Etat à la jeunesse, Gabriel Attal, a condamné cette piste, estimant qu’elle illustrait un « esprit de défaite » – « aucun jeune ne grandit avec les minima sociaux comme horizon » –, au grand dam de certains élus de l’aile gauche de la majorité, à l’instar de Fiona Lazaar. La députée LRM du Val-d’Oise plaide vigoureusement pour un « RSA jeunes », qu’elle considère comme un « filet de sécurité indispensable ». « Aujourd’hui, alors qu’ils sont les premières victimes de la pauvreté, les jeunes sont généralement exclus des dispositifs de solidarité », fait-elle valoir.

Perspectives trop sombres

Dans l’opposition, le diagnostic et les réponses diffèrent. Question d’électorat peut-être, pour Les Républicains (LR), il n’est pas question de regretter la place accordée aux plus âgés dans la gestion de l’épidémie. Le parti s’inquiète cependant des 700 000 jeunes terminant cette année leur formation initiale et prône pour eux des mesures, notamment celles, classiques dans le logiciel de la droite, d’allègement du coût du travail.

« Nous, députés de la nation, sommes incontestablement face à une génération qui, si nous ne faisons rien, sera sacrifiée », estimait, le 3 juin, le député LR Guillaume Peltier (Loir-et-Cher), défendant une proposition de loi visant à exonérer de cotisations l’embauche en contrat à durée indéterminée ou en contrat de plus de six mois d’un jeune de moins de 25 ans pour les deux prochaines années. Une « vieille recette » selon la majorité à l’Assemblée nationale, qui a rejeté, jeudi, le texte en question.

A gauche, face à une précarité des jeunes qu’ils jugent exacerbée par la crise, les socialistes prônent la prolongation d’un an des bourses étudiantes, une prise en charge totale des frais de formation à la charge des apprentis, mais aussi une « prime rebond » pour les entreprises qui embauchent un jeune pour un premier emploi, la revalorisation des aides personnalisées au logement (APL) et l’extension du RSA aux 18-25 ans. « Il faut des mesures d’urgence », estime Gabrielle Siry, porte-parole du PS, pour qui la « présence massive et inhabituelle » des jeunes dans les queues de distribution d’aide alimentaire durant le confinement est un signal fort.

Si chaque famille politique avance ses pistes, il semble pour l’heure trop tôt pour dire quelle couleur pourrait prendre un embrasement général de la jeunesse face à des perspectives trop sombres. Pour la sociologue Monique Dagnaud, après la mobilisation récente des jeunes pour le climat et celle contre les violences policières, aujourd’hui, la crise sociale qui s’amorce pourrait en tout cas avoir la capacité de fédérer une génération. A moins que l’exécutif ne parvienne, dès maintenant, à éteindre les départs de feu.

12 juin 2020

Comment le confinement a modifié les comportements alimentaires des Français

Par Mathilde Gérard

Loin d’avoir entraîné une réponse uniforme, les restrictions mises en place le 17 mars ont eu des effets contrastés sur la nutrition et l’activité physique de la population.

Les étagères vides de paquets de farine ou de biscuits dans les grandes surfaces ont-elles été le signe d’une razzia de sucreries et de snacking pendant les huit semaines de confinement strict imposé en France ?

Alors que les restrictions décrétées le 17 mars ont été partiellement levées le 11 mai, l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (EREN, équipe mixte de l’Inserm, l’Inrae, le CNAM et l’université Sorbonne Paris Nord) s’est attachée à comprendre comment cette période hors-norme, qui a profondément bousculé les modes de vie, a affecté l’alimentation et l’activité physique des Français.

L’étude conduite par la directrice de recherche Mathilde Touvier et mise en ligne début juin sur le serveur MedRxiv (sans révision par des pairs) met en lumière deux tendances nettement opposées. Pour une partie de la population, les habitudes alimentaires ont été moins favorables, avec une moindre consommation de produits frais, une chute de l’activité physique, une hausse du grignotage et in fine, une prise de poids ; tandis que pour un autre groupe, le confinement a été l’occasion de passer plus de temps en cuisine, faire plus d’achats en circuits locaux et manger plus équilibré.

Pour mener ces travaux, les chercheurs se sont appuyés sur la base de données NutriNet-Santé, une vaste enquête au long cours sur la nutrition et la santé lancée en 2009, qui compte 170 000 « nutrinautes » régulièrement consultés. Pendant le confinement, 37 000 d’entre eux ont ainsi participé à une enquête détaillée sur leurs modes de vie, renseignant leurs menus sur plusieurs journées, leur poids au début et à la fin du confinement, détaillant leurs modes d’achat et différents paramètres.

Manger plus pour compenser l’ennui et combattre le stress

Beaucoup de Français ont dû réorganiser leur quotidien en raison de la fermeture des lieux de travail et des établissements scolaires. Habitués pour certains à manger en partie à l’extérieur du domicile, ils ont vu leurs journées s’articuler autour du casse-tête des trois repas par jour pour l’ensemble du foyer et ont dû repenser leurs achats en tenant compte des restrictions de déplacement et des contraintes économiques.

Selon les profils – passage en télétravail ou non, arrêt ou maintien de leur activité professionnelle, présence d’enfants à la maison… –, les conséquences n’ont pas été les mêmes pour toute la population.

Un tiers (35 %) des participants à l’étude a pris du poids – soit 1,8 kg en moyenne – pendant ces deux mois ; 63 % ont vu leur sédentarité augmenter, passant plus de sept heures par jour assis ; 18 % ont déclaré manger plus pour compenser l’ennui et 10 % pour combattre le stress ; 17 % ont réduit leurs rations de fruits et légumes frais – remplacés pour ces derniers par des achats de conserves et de surgelés – et un tiers a mangé moins de poisson ; 10 % ont eu des difficultés à conserver un rythme régulier des repas. Parmi ce « cluster » ayant eu une alimentation moins équilibrée (un tiers des participants en combinant les différents paramètres), on trouve davantage de femmes, en télétravail, avec des enfants à la maison et un niveau de revenus plus faible.

A l’inverse, le groupe ayant eu un comportement alimentaire plus favorable (20 % des participants) rassemble davantage d’hommes, sans enfants, des étudiants (principalement ceux qui ont rejoint leurs familles) et des personnes en chômage partiel. Ainsi, 23 % de ceux ayant répondu ont ainsi perdu du poids – soit 2 kg en moyenne – ; les répondants ont été 40 % à passer plus de temps à cuisiner des plats « faits maison » ; 17 % ont cherché à équilibrer leur alimentation pour compenser la perte d’activité physique ; près d’un sur cinq a même pu augmenter son activité physique.

Inégalités nutritionnelles

Un troisième groupe (42 %), plus âgé, vivant dans des petites villes ou des zones rurales, ou qui a continué à travailler en dehors du domicile, a connu peu de modifications dans son alimentation et n’a pas vu son poids évoluer. Il s’agit de ceux dont le mode de vie a été le moins bousculé par la pandémie, qui ne travaillaient pas avant le confinement, ou qui ont continué à exercer leur activité sans changement.

Aucun de ces groupes n’est homogène et plusieurs facteurs ont pu avoir des effets ambivalents, comme le surpoids : pour certains individus, les informations liant l’obésité aux formes graves du Covid-19 les ont encouragés à rééquilibrer leur alimentation ; pour d’autres au contraire, l’anxiété leur a fait prendre du poids.

Le télétravail a pu lui aussi jouer dans les deux sens : les télétravailleurs avec enfants ont été plus fréquemment dans des situations défavorables, tandis que ceux sans enfants ont pu davantage mettre à profit la période pour mieux s’alimenter. « Sur l’interprétation de ces résultats, on ne peut qu’émettre des hypothèses, souligne Mélanie Deschasaux, première auteure de l’étude. La présence des enfants au domicile a pu être liée à un manque de temps pour la préparation des repas, ou au fait de grignoter davantage, notamment lors du goûter. On a ainsi pu observer que le temps passé en cuisine a été utilisé pour faire de la pâtisserie. »

Les inégalités nutritionnelles ne se sont pas résorbées avec la crise sanitaire, bien au contraire : les travaux de l’EREN montrent que le niveau de revenus a été un facteur influant fortement les comportements.

« Certaines habitudes prises peuvent perdurer »

En revanche, la précarité alimentaire qui a frappé une partie de la population ne ressort pas nettement dans la cohorte NutriNet-Santé. En raison de son mode de recrutement en ligne, elle comporte certains biais statistiques, surreprésentant les femmes (52,3 %) et les catégories socioprofessionnelles élevées.

« Les résultats ont été redressés pour corriger ces biais, détaille Mélanie Deschasaux, mais la cohorte NutriNet n’est pas très adaptée pour capter les situations de précarité. Par exemple, dans notre étude, les étudiants ont été plutôt associés à des améliorations de comportements alimentaires, notamment car leurs familles n’étaient pas en difficulté financière. »

Malgré ces limites, les résultats présentés par l’EREN incitent à la vigilance en raison même des biais de la cohorte : si une part importante des participants – pourtant plus sensibilisés à la nutrition que la moyenne – a vu son alimentation se déséquilibrer, la proportion risque d’être encore plus forte pour la population générale.

« Certaines habitudes prises peuvent perdurer, met en garde Mélanie Deschasaux. Les personnes qui ont cessé de consommer du poisson vont-elles en remanger ? Celles qui ont fait moins de sport vont-elles se relancer ? Si la sédentarité, le grignotage et la prise de poids perdurent, cela peut poser problème à l’avenir. »

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