Récit - L’affaire Darmanin devient un « boulet » pour l’exécutif
Article de Alexandre Lemarié
Mis en cause par une femme pour viol, le ministre de l’intérieur ne cesse depuis sa nomination d’être pris à partie par des associations féministes. S’il a le soutien d’Emmanuel Macron et de Jean Castex, plusieurs au sein de la majorité s’inquiètent que la polémique n’affaiblisse le pouvoir.
Il est sur tous les fronts ou presque. Depuis sa nomination au ministère de l’intérieur, Gérald Darmanin multiplie les déplacements et les prises de parole pour renouer la confiance avec les forces de l’ordre. Et surtout tenter d’imprimer sa marque.
Mais rien n’y fait. Deux semaines après son arrivée, le nouveau locataire de Beauvau reste empêtré dans la polémique sur son affaire. En 2017, il a été mis en cause par une femme pour viol. Classée sans suite dans un premier temps, la procédure a été relancée par la cour d’appel de Paris, qui a demandé début juin de nouvelles investigations.
Les accusations qui le visent lui valent d’être soumis au feu roulant des critiques, notamment de la part d’associations féministes. Samedi 18 juillet, l’ex-ministre du budget a encore été la cible de chants hostiles de la part d’une dizaine de femmes, lors de sa venue à Nantes, après l’incendie de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul. « Cathédrale en feu ! Darmanin au milieu ! », ont-elles notamment scandé. Depuis sa nomination place Beauvau, les militantes féministes dénoncent inlassablement un « remaniement de la honte ». Elles appellent à la démission de M. Darmanin et ciblent également le ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti, accusé d’avoir critiqué le mouvement #metoo. Plusieurs milliers de manifestants ont notamment protesté le 9 juillet à Paris et dans plusieurs villes de France contre leur présence au gouvernement, dénonçant « la culture du viol En Marche ».
Au sein de l’opposition, les attaques fusent également. « Gérald Darmanin n’est pas à sa place comme ministre de l’intérieur », a jugé la sénatrice socialiste de l’Oise, Laurence Rossignol. Chez Les Républicains (LR), Rachida Dati a déploré qu’« une suspicion de viol, de harcèlement et d’abus de confiance » ne soit pas considérée comme « un obstacle à diriger le pays ». La présidente de la région Ile-de-France Valérie Pécresse a, elle, déploré « une marque de mépris pour toutes les victimes ». Dans une tribune publiée dans Le Monde le 15 juillet, un collectif de 91 femmes issues de plus de trente-cinq pays du monde a condamné, à son tour, « un virage politique antiféministe ».
« Tranquille comme Baptiste »
Gérald Darmanin joue de son côté la sérénité, assurant n’avoir « évidemment » rien à se reprocher. « Je suis tranquille comme Baptiste », a-t-il déclaré, samedi 18 juillet, dans La Voix du Nord, faisant référence au personnage de comédie qui joue le bouc émissaire subissant les coups avec flegme. « J’ai eu une vie de jeune homme », s’est-il défendu, s’estimant « accusé à tort ». Deux jours plus tôt, il avait déjà contre-attaqué, en se disant « victime d’une chasse à l’homme » et « l’objet d’une calomnie ».
« Depuis que cette histoire est sortie en 2017, il se considère comme un grand brûlé, confie son entourage. Le coup avait été rude à l’époque. Aujourd’hui, trois décisions de justice ont été rendues, toutes dans le même sens : deux enquêtes préliminaires ont été classées sans suite et un non-lieu a été rendu par deux juges d’instruction. » Mais l’enquête, qui est en cours, reste une épée de Damoclès au-dessus de sa tête.
Le camp Darmanin se montre rassuré par la réaction de l’exécutif, qui a affiché un soutien sans faille à son ministre. Le 14 juillet, Emmanuel Macron a défendu sa nomination au nom du respect de la présomption d’innocence, précisant avoir abordé le sujet avec lui « d’homme à homme ». Le premier ministre, Jean Castex, répète quant à lui « assumer totalement » le choix de placer l’ex-maire de Tourcoing (Nord) à Beauvau. Le 16 juillet, il a même haussé le ton, en dénonçant des « dérives inadmissibles » dans les critiques contre M. Darmanin.
La majorité, elle aussi, fait bloc ; 167 parlementaires de La République en marche (LRM) ont ainsi publié une tribune dans Le Monde, le 15 juillet, pour défendre la présomption d’innocence, estimant que « la vindicte populaire n’est pas la justice ». « La présomption de culpabilité ne peut remplacer la présomption d’innocence », fait valoir la porte-parole de LRM, Aurore Bergé. Pas question, selon elle, de répondre aux injonctions des féministes, qui demandent le départ de M. Darmanin. « Il est pris pour cible car il est l’un des ministres les plus importants du gouvernement. Il est impensable de céder à ce genre de menaces ou alors il suffira d’une plainte pour déstabiliser n’importe quel gouvernement. »
« Cela ne passe pas »
Il n’empêche, l’intensité et la durée de la mobilisation suscitent de l’inquiétude chez certains fidèles du chef de l’Etat. « C’est chaud bouillant cette histoire car cela ne passe pas », s’alarme un macroniste historique. Avant de trancher, sévère : « Sur le fond, l’argument de la présomption d’innocence est légitime. Le problème, c’est sur le plan moral : une accusation de faveur sexuelle, c’est une tache indélébile. » Au sein de la majorité, quelques élus, minoritaires, reprochent à MM. Macron et Castex d’avoir « sous-estimé l’affaire ». « Ils n’ont pas su anticiper et ont commis une erreur d’appréciation, s’étonne un parlementaire. C’est inexplicable qu’ils l’aient mis là. C’était trop dangereux. »
Des élus LRM jugent la situation « difficilement tenable » si le feuilleton s’installe. Les partisans de M. Darmanin, eux, veulent se rassurer en pariant sur une érosion progressive de la mobilisation, à la faveur des vacances d’été. « Et à la rentrée, on ne parlera plus de cela mais de la crise sociale », veut croire l’un d’eux. « Cette histoire va s’éteindre d’elle-même. De toute façon, le président ne cédera pas », assure un ministre.
Si c’est le cas, restera un point faible à combler : rassurer sur la volonté de l’exécutif d’œuvrer en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes. Depuis le remaniement, les féministes estiment que M. Macron a « perdu toute légitimité » dans ce domaine. Conscient de cet écueil, il a rappelé, le 14 juillet, ne pas avoir renoncé à en faire « un fil rouge » de son quinquennat. Pas question de perdre le vote d’une partie des femmes dans l’optique de la présidentielle de 2022. « Cela reste une grande cause, sur laquelle notre action va se poursuivre et s’intensifier », assure l’Elysée.
Une tâche dévolue à la nouvelle ministre déléguée à l’égalité entre les femmes et les hommes, Elisabeth Moreno. « Ma responsabilité est de faire en sorte que des victimes de violences se sentent libres de dire “je suis violentée” », déclare-t-elle au Parisien, dimanche, disant avoir lancé à M. Darmanin, récemment : « Ton sujet va être un boulet à porter pour moi. » Jugeant nécessaire de lui « laisser le bénéfice du doute », elle souligne toutefois se « mettre du côté des personnes dont [elle a] la responsabilité, en l’occurrence les femmes ». Avant de conclure : « Si jamais il m’a menti, j’en tirerai toutes les conséquences. » Comme un avertissement.