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24 mai 2020

Catherine Deneuve rend hommage à Michel Piccoli : "une sensibilité délicate et brusque"

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PAR Jean-Marc Lalanne

L'actrice évoque pour nous son long compagnonnage de cinéma avec Michel Piccoli. Ensemble, ils ont tourné avec Bunuel, Demy, Varda, Ferreri, Cavalier, Ruiz, Oliveira...

"Michel et moi avons tourné beaucoup de films ensemble. Onze me semble-t-il. Ça a créé un lien assez fort entre nous, mais que je ne qualifierais pas d’amitié, car nous nous sommes assez peu vus en dehors de ces tournages. Mais notre complicité dans le travail était très forte et elle s'est prolongée sur un temps très long. Nous adorions nous retrouver. Un lien intime, une compréhension mutuelle, un amusement à être ensemble, se remettaient immédiatement en place à chaque fois que nous tournions ensemble.

"J’appréciais beaucoup son humour, son charme, sa malice"

Il faut dire que durant les premières années de ma carrière, nous avons vraiment fait beaucoup de films en commun. Le premier, c’était Les créatures d’Agnès Varda (1965). J’étais vraiment au début de ma carrière, et je ne garde pas un très bon souvenir de ce tournage. Le film n’est pas très réussi je crois, même si j’aimais beaucoup Agnès et que j’adore certains de ses autres films. En revanche, Michel et moi nous sommes d’emblée très bien entendus. J’appréciais beaucoup son humour, son charme, sa malice, une forme de réserve aussi. Bien sûr, j’ai beaucoup entendu parler de ses colères terribles, où il se mettait à hurler sur son entourage. Mais étrangement en onze films, je n’en étais jamais été témoin. Et bien sûr jamais non plus l’objet. Avec moi, il a toujours été d’un tempérament assez égal.

Ensuite, il y a eu Les demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967), qui est en revanche un souvenir de tournage merveilleux. Mais nous nous sommes finalement assez peu vus, car l’essentiel de ses scènes était avec ma sœur Françoise (Dorléac). Dans les semaines qui ont suivi la fin du tournage des Demoiselles..., nous avons enchaîné avec un troisième film en commun : Belle de jour de Luis Bunuel. Nous avions cette fois un nombre important de scènes en commun. A ce moment-là, Michel était au début de sa liaison avec Juliette Gréco. Plusieurs scènes étaient tournées en province, notamment dans le Sud-Ouest. Juliette nous avait accompagnés. Je prenais beaucoup de plaisir à les observer. Je me souviens que Michel était très précautionneux avec elle, et en même temps il y avait entre eux une atmosphère extrêmement blagueuse, une joute perpétuelle. Ils se mesuraient sans cesse l’un à l’autre sur le terrain de l’ironie, de la dérision. C’était très charmant.

"Un homme que j'aurais pu aimer"

Après il y a eu Benjamin ou les mémoires d’un puceau de Michel Deville (1968). Et puis surtout La chamade d’Alain Cavalier (1968). C’est probablement le tournage sur lequel nous avons été le plus proches. Nous avions beaucoup de scènes ensemble. Cela tenait aussi à la nature de ce que nous devions jouer : une intimité de couple très forte. Tout à coup, il devenait un homme que j’aurais pu aimer. C’est un souvenir très intense La chamade, et un film que j’aime beaucoup.

Quelques années plus tard, au début des années 70, nous avons fait encore deux films ensemble, tous de Marco Ferreri : Liza (1972), où Michel n’avait qu’une scène, et Touche pas la femme blanche (1974). Marcello (Mastroianni, son compagnon à l’époque, N.D.L.R.) était très proche de Ferreri, Michel aussi. Nous étions dans un environnement proche. Michel, Marcello et Marco Ferreri ont aussi tourné La grande bouffe à ce moment-là. Et puis étrangement vingt ans sont passés sans qu’on ne nous propose de films en commun.

"Nous nous sommes beaucoup amusés"

A partir des années 90, nous nous sommes donc retrouvés quelquefois, mais souvent le temps d’une scène, de façon un peu courte, parce que, lui ou moi selon les cas, ne faisions qu’une participation au film : Les 101 nuits d’Agnès Varda (1995), Généalogies d’un crime de Raul Ruiz (1997) où nous nous sommes beaucoup amusés, Je rentre à la maison de Manoel de Oliveira (2001), Les lignes de Wellington de Valeria Sarmiento (2012), qui est notre dernier film en commun.

En tant que personne, sa sensibilité, à la fois délicate et par moments assez brusque, me plaisait beaucoup. Bien sûr, je l’aimais aussi énormément comme acteur. Son jeu était extrêmement subtil. Et surtout, presque toujours, remarquablement ambigu."

Propos recueillis par Jean-Marc Lalanne

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