Déconfinement : la semaine à haut risque de l’exécutif
Par Cédric Pietralunga, Alexandre Lemarié, Olivier Faye
Sept semaines après avoir assigné à domicile les Français afin de contenir l’épidémie de Covid-19, le gouvernement entame la dernière ligne droite avant le 11 mai.
Déconfinera ? Déconfinera pas ? Sept semaines après avoir assigné à domicile la plus grande partie des Français, afin de contenir l’épidémie due au coronavirus venue de Chine, l’exécutif entame la dernière ligne droite avant le 11 mai, date qu’il a lui-même fixée pour lever progressivement les mesures sanitaires les plus contraignantes et tenter de reprendre une activité plus normale.
Mais la route s’annonce tortueuse voire piégeuse, tant les inconnues sur le virus sont nombreuses et les risques d’une deuxième vague épidémique réels.
Lors de son discours devant l’Assemblée nationale, le 28 avril, Edouard Philippe a été d’une prudence toute juppéiste : pas question de déconfiner à tout prix et à n’importe quelles conditions. « Si les indicateurs ne sont pas au rendez-vous, nous ne déconfinerons pas le 11 mai », a mis en garde le premier ministre, qui refuse de s’enfermer dans un agenda trop contraint, et ce malgré les pressions de l’Elysée.
Sur son calendrier, le chef du gouvernement a fixé au 7 mai la date à laquelle il prendra sa décision. C’est ce jour-là que sera « gelée » la carte de France de propagation du virus, avec d’un côté les départements en vert, qui pourront commencer le déconfinement, et ceux en rouge, qui devront maintenir certaines contraintes.
« Si le confinement est bien respecté jusqu’au bout, le couvercle aura été mis sur la casserole de l’épidémie, et nous pourrons déconfiner progressivement dans les meilleures conditions. Dans le cas contraire, et si le nombre de nouveaux malades devait être trop élevé, la date de levée du confinement pourrait être remise en question et sera appréciée selon les départements », a précisé le ministre de la santé, Olivier Véran, dimanche dans Le Parisien.
L’hypothèse du maintien d’un confinement strict dans certains territoires n’est pas écartée, afin d’éviter un nouvel engorgement des services de réanimation, après ceux connus dans le Grand Est et en Ile-de-france. « Notre bataille est capacitaire et le restera pour un certain temps », estime un conseiller de l’exécutif.
L’épineux sujet de la réouverture des écoles
Un des sujets les plus épineux est celui de la réouverture des écoles. Sur le terrain, certains maires menacent de ne rien en faire, par peur d’une reprise de l’épidémie, tandis que des professeurs expriment leurs craintes face à cette rentrée.
« Depuis l’annonce de la réouverture des classes le 11 mai, les députés de mon groupe disent que c’est pour une foule de raisons le sujet principal de préoccupation, avec la crainte de s’engager dans un processus non sécurisé », reconnaît Gilles Le Gendre, le président du groupe La République en marche (LRM) à l’Assemblée nationale. « Les écoles, ça va être un cauchemar. Aucune directive n’est donnée aux directeurs des établissements. Il y en a plein qui ne savent pas comment s’y prendre pour rouvrir le 11 mai et plein d’autres qui menacent de ne pas rouvrir les portes », s’inquiète un député de la majorité.
De fait, la bronca monte chez les élus, à mesure que la date du 11 mai se rapproche. « Cette ouverture est déraisonnable », estime ainsi Philippe Saurel, le maire de Montpellier. L’élu se dit même prêt à passer outre les injonctions venues de Paris : « Si, parmi les 126 écoles que compte Montpellier, certaines sont situées trop près d’un cluster et difficiles à aménager, alors j’avertirai l’Etat et le rectorat, et je les fermerai », indique-t-il dans le Journal du dimanche (JDD) du 3 mai.
Même son de cloche du côté d’une partie des présidents de région, dont dépendent les lycées. « Je ne compte pas rouvrir les portes des lycées normands début juin. C’est créer des risques épidémiques pour si peu », estime Hervé Morin, le président centriste du conseil régional de Normandie, dimanche dans Le Parisien. Selon l’ex-ministre, le jeu n’en vaut pas la chandelle, compte tenu du peu d’heures de cours que les élèves pourront suivre, et l’urgence est davantage à préparer la rentrée de septembre, pour laquelle l’organisation des établissements devra être entièrement repensée.
Dans une lettre adressée à Emmanuel Macron, et publiée dimanche par La Tribune, 316 maires d’Ile-de-France, dont celle de Paris Anne Hidalgo, demandent également à l’exécutif de repousser la réouverture des écoles au-delà du 11 mai dans les départements qui sont classés en rouge.
Une concertation au niveau local
Face à cette défiance, l’exécutif affiche sa compréhension. Pas question de froisser les élus ! « Dans les départements verts, en Ardèche, Lozère, Cantal, le fait d’ouvrir les écoles ne devrait a priori pas poser problème. Quand on est dans un département “rouge”, la question peut se poser. Imaginons qu’un maire de ville “rouge” dise qu’il a besoin d’une semaine de plus, évidemment qu’on regardera ça avec attention. Nous concerterons au niveau local », explique la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye. « Si vous ne rouvrez pas là, vous ne rouvrez pas en septembre si le virus est encore là. Il faut mettre dans la tête des gens qu’on va vivre avec », estime au contraire un ministre.
Après l’avoir dévoilé à l’Assemblée nationale mardi 28 avril, le premier ministre présentera son plan de déconfinement lundi après-midi devant le Sénat. Cette présentation sera suivie d’un débat et d’un vote, comme au Palais-Bourbon, où la stratégie de l’exécutif a été largement approuvée (368 voix pour, 100 contre, et 103 abstentions).
Matignon promet une déclaration différente, afin d’apporter des précisions supplémentaires sur le dispositif à mettre en œuvre à partir du 11 mai, le plan présenté par Edouard Philippe à l’Assemblée ayant vocation à être affiné à la suite des remontées des maires, des préfets ou des Agences régionales de santé (ARS). « Le premier ministre a présenté une architecture générale qui avait vocation à être discutée, toute une série de concertations se sont ouvertes », rappelle Sibeth Ndiaye.
Comme leurs collègues du Palais-Bourbon, les sénateurs Les Républicains (LR), qui sont majoritaires au palais du Luxembourg, sont invités par leurs chefs de file à s’abstenir. Bruno Retailleau, le président du groupe LR au Sénat, justifie cette position au motif que le gouvernement « s’est trop contredit », en particulier sur les tests et les masques. « Nous nous abstiendrons parce que nous ne voulons pas voter contre le principe du déconfinement mais que nous avons des doutes sur les conditions de sa réussite, a-t-il résumé dans le JDD. Le chef du gouvernement construit sa stratégie comme on fait un pari, en croisant les doigts pour que ça ne tourne pas à la catastrophe. »
Une commission d’enquête sur la chronologie de la crise
Le sénateur de Vendée a même haussé le ton contre l’exécutif, dimanche 3 mai, en annonçant que le Sénat a acté le principe de la mise en place d’une commission d’enquête sur la crise du coronavirus « au mois de juin ».
Cette commission d’enquête « portera sur l’ensemble de la chronologie, [depuis] les premières révélations de la Chine jusqu’à la fin de la crise », a déclaré M. Retailleau sur Europe 1. « Notre objectif, c’est de voir ce qui a fonctionné, ce qui a mal fonctionné, pour en tirer des leçons et pour faire en sorte que demain la France soit mieux préparée. Parce que franchement, elle était dans un état d’impréparation extrêmement préoccupant », a-t-il jugé.
Après le débat et le vote sur le plan de déconfinement, le Sénat s’attaquera à un autre sujet : l’examen du projet de loi prorogeant l’état d’urgence sanitaire. Alors que le gouvernement a annoncé samedi sa prolongation jusqu’au 24 juillet, le texte sera examiné à partir de lundi au Palais du Luxembourg, avec un vote prévu mardi après-midi. Il ira ensuite à l’Assemblée nationale, le vote des conclusions de la commission mixte paritaire députés-sénateurs étant fixé au jeudi 7 mai en fin de journée au Sénat.
Déjà, ce texte a évolué par rapport aux ambitions initiales. A l’origine, le gouvernement avait envisagé de confiner sous la contrainte les personnes malades qui refuseraient de rester chez elles. Après un début de polémique, l’exécutif a reculé et a décidé de n’imposer l’isolement qu’aux personnes arrivant de l’étranger, hors Union européenne (UE), espace Schengen et Royaume-Uni. « Les Français continueront d’être responsables, il n’y a pas besoin de mettre de mesures dans la loi pour les contraindre à rester chez eux », a déclaré M. Véran, le 2 mai.
De la même façon, le suivi des personnes malades ne se fera pas avec l’application StopCovid, en tout cas pas tout de suite. Ce sont des personnels autorisés par le gouvernement qui tiendront « un fichier Excel » permettant de retracer le parcours des personnes malades, pour tenter de casser les chaînes de transmission du virus.
Mais une fois que ce texte aura été examiné par le Parlement, M. Retailleau a d’ores et déjà prévenu que les sénateurs de son parti saisiront le Conseil constitutionnel, notamment sur la responsabilité des élus. En vue du déconfinement et de la réouverture des écoles, de nombreux parlementaires plaident pour mieux protéger juridiquement les maires. Dans une tribune au JDD, 138 députés et dix-neuf sénateurs La République en marche (LRM) se disent ainsi favorables à une adaptation de la législation.
L’enjeu reste l’adhésion des Français
Car le véritable enjeu du moment reste celui de l’adhésion des Français. Au sein de l’exécutif, on reconnaît marcher sur un fil. Qu’une partie de la population refuse de se soumettre au port du masque dans les transports publics ou aux mesures de « distanciation physique » sur le lieu de travail, et c’est tout le bel ordonnancement gouvernemental qui pourrait être remis en cause, avec une nouvelle envolée de l’épidémie.
« Si c’est le cas et qu’on est amené à reconfiner, on pourra dire au revoir à notre économie et à notre capital politique. Les gens tiendront jusqu’à la date symbolique du 11 mai. Mais après, ce sera très dur de leur demander de se confiner une deuxième fois », met en garde un macroniste historique.
Le hic ? La défiance des Français à l’égard du gouvernement et de sa stratégie de lutte contre le coronavirus ne cesse d’enfler.
Selon un sondage Yougov publié le 30 avril, 50 % des personnes interrogées ont trouvé « flou » le plan de déconfinement présenté par Edouard Philippe à l’Assemblée nationale, et seulement 12 % « clair ». Et selon une étude réalisée par l’institut Ipsos pour le Centre d’études de la vie politique française (Cevipof), publiée le 2 mai par Le Monde, 62 % des Français se disent « insatisfaits » de l’action du gouvernement (38 % de satisfaits). Il s’agit du plus fort taux depuis le début de la crise − il était mesuré à 46 % le 20 mars. C’est aussi le niveau de défiance le plus élevé parmi les pays de l’UE.
« La manière dont nous allons parvenir à convaincre les Français sera la clé du déconfinement », reconnaît M. Le Gendre. Reste à trouver le bon dosage à partir du 11 mai… « Le confinement a été une épreuve si douloureuse qu’il y a une envie évidente de se relâcher. Or le déconfinement, cela ne peut pas être du relâchement. Cela va être une autre épreuve », prévient la porte-parole de LRM, Aurore Bergé. Avant de résumer : « Il va falloir retrouver un semblant de relation sociale, tout en restant vigilant. » Une autre sorte de « en même temps ».











