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Jours tranquilles à Paris
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bresil
8 février 2020

Au Brésil, l'inquiétante surenchère autoritaire

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Par Un collectif d'artistes et intellectuels brésiliens et internationaux 

Un collectif d'artistes et intellectuels internationaux appellent à condamner les actes de violence exercés par le gouvernement brésilien à l'encontre de la liberté de pensée, afin qu’il se conforme aux principes des droits de l’homme.

  Au Brésil, l'inquiétante surenchère autoritaire

Tribune. Les institutions démocratiques du Brésil subissent une véritable attaque depuis l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro. Depuis le 1er janvier 2019 et son accès à la présidence, nous assistons à la mise en place d’un régime autoritaire, marqué en particulier par un contrôle renforcé sur les institutions culturelles, scientifiques et éducatives, ainsi que sur la presse de ce pays.

Les exemples sont légion. Depuis le début du mandat présidentiel, des membres du parti du président Bolsonaro (PSL) ont incité les étudiants brésiliens à filmer leurs professeurs et à les dénoncer sur les réseaux sociaux pour «endoctrinement idéologique». Cette «chasse aux sorcières», menée à l’initiative du mouvement «école sans parti», a engendré un sentiment d’insécurité au sein des écoles et des universités dans un pays qui, il y a près de trois décennies, sortait d’une longue période de dictature militaire. Le 20 janvier 2020, Bolsonaro a déclaré que les livres scolaires au Brésil ont «beaucoup trop de choses écrites» et a suggéré l’intervention directe de l’Etat sur le contenu des ouvrages mis à disposition dans les écoles publiques.

Le gouvernement Bolsonaro avance sans états d’âme afin d’imposer coûte que coûte son projet ultraconservateur. Ainsi, le directeur de marketing de la Banque du Brésil, Delano Valentim, a été limogé de son poste à la demande du président Bolsonaro pour avoir diffusé sur les chaînes télévisées nationales une publicité, vite censurée d’ailleurs, qui mettait en scène positivement la diversité ethnique et sexuelle de la jeunesse brésilienne. Peu de temps après, alors que les feux ravageaient l’Amazonie, le gouvernement s’en est pris aux scientifiques qui avaient osé dénoncer cette terrible réalité. Ricardo Galvão, ancien directeur de l’INPE (Institut national des recherches spatiales), a été licencié après avoir diffusé des données satellitaires apportant la preuve irréfutable d’une accélération de la déforestation au Brésil.

Restriction des libertés

En outre, le 21 janvier, le parquet fédéral a porté accusation, sans aucune preuve, contre Glenn Greenwald, journaliste et cofondateur de la revue The Intercept, pour participation à une soi-disant organisation criminelle qui aurait piraté les données de téléphones portables des autorités brésiliennes. Il s’agit ici d’une violation de la liberté de la presse, une mesure de représailles qui fait suite à la série de reportages que The Intercept a publiée sur la corruption des élites dans le cadre de l’opération «Lava Jato».

Or, il ne s’agit pas ici d’un cas isolé. Plusieurs agents de l’Etat, dont certains liés à des tribunaux régionaux et à la police militaire, agissent comme autant de cellules de défense du projet ultra conservateur du président Bolsonaro et prennent des mesures de restriction des libertés au sein de la société brésilienne. Pour la seule année 2019, 208 agressions visant des véhicules de presse ont été comptabilisées au Brésil.

Le 16 janvier 2020, l’ancien secrétaire spécial à la Culture, Roberto Alvim, a fait l’éloge, en présence du président Bolsonaro, du «virage conservateur» et de la «Renaissance de la culture» au Brésil. Le lendemain, alors qu’il présentait au public les mesures de mécénat prises afin de remettre la culture sur le droit chemin, Alvim a rendu un hommage à peine voilé au chef de la propagande nazie, Joseph Goebbels. Compte tenu de l’émoi national et international provoqué par cette déclaration, le secrétaire a été limogé, mais ses mots n’en traduisent pas moins une facette majeure du projet de Bolsonaro : remettre en cause la liberté d’expression en muselant plusieurs organes publics, tels que le Conseil supérieur du cinéma (Ancine), le Fond sectoriel de l’audiovisuel, la Bibliothèque nationale, l’Institut du patrimoine historique et artistique national ou la Fondation Palmares.

Verrouillage moral et idéologique

Petra Costa, réalisatrice du documentaire Une démocratie en danger, peut espérer remporter ce qui serait le premier Oscar pour le Brésil, et devenir par là même la première réalisatrice latino-américaine à obtenir ce prix. L’administration de Bolsonaro a utilisé le Twitter officiel de son secrétaire à la communication pour diffuser une vidéo dans laquelle Costa était défini comme un antipatriote qui répand des mensonges. Et, tandis que des films comme Bacurau, la Vie invisible d’Eurídice Gusmão ou Babenco ont été acclamés aux festivals de Cannes et de Venise, le président Bolsonaro peut déclarer sans ciller que cela fait longtemps que le Brésil ne produit plus de bons films.

Avec une telle politique de verrouillage moral et idéologique, ce gouvernement est bien décidé à dicter le contenu des livres scolaires et de la production cinématographique nationale, à restreindre l’accès aux bourses d’études et de recherches, et à intimider les enseignants, les journalistes, les scientifiques et les artistes au Brésil.

Il veut également aller à l’encontre de plusieurs politiques publiques mises en œuvre au cours des dernières décennies, telles les mesures de quotas introduites afin de rendre la société brésilienne plus inclusive, moins inégale. Ces mesures ont abouti à ce que 51% des étudiants des universités publiques soient issus désormais des communautés noires. Or, nous assistons depuis 2019 à une volonté explicite de revenir sur l’affirmation des droits fondamentaux au Brésil.

Nous faisons face à un gouvernement qui nie le réchauffement climatique et les incendies de forêt en Amazonie, qui méprise les leaders qui se battent pour la préservation de l’environnement, en particulier au sein des communautés indigènes et des communautés autonomes quilombolas.

Propagande

Ce gouvernement fait mine de ne rien voir des actions parallèles et criminelles menées par des milices paramilitaires ou de la corruption qui continue de gangrener l’appareil d’Etat ; une corruption qu’il était censé pourtant combattre. Bolsonaro et ses ministres attaquent les minorités et refusent d’entendre la parole des mouvements noirs, indigènes, LGBTQ+. Il préfère aux arguments rationnels les insultes lorsqu’il s’agit de s’en prendre directement aux scientifiques, aux universitaires et aux journalistes qui ne rentrent pas dans le rang. Les coupes budgétaires dans les domaines de la culture et de l’enseignement public reflètent une politique de destruction de l’existant, faute de véritable plan de développement national à présenter à la population brésilienne dans son ensemble.

Ce faisant, l’actuel gouvernement du Brésil dirigé par Jair Bolsonaro porte atteinte aux institutions démocratiques nationales, au risque de mettre à bas les fondements de notre République. Nous en appelons donc à la communauté internationale et à la solidarité entre les peuples pour condamner ces actes de violence et de propagande, ainsi que la censure au Brésil, et exercer une pression internationale sur le gouvernement brésilien afin qu’il se conforme aux principes de la Déclaration universelle des droits de l’homme et cesse de porter atteinte aux libertés d’expression, de pensée et de croyance.

Finalement, nous appelons les institutions internationales en charge de faire respecter les droits de l’homme ainsi que les principaux organes de la presse internationale à être particulièrement vigilants face à ce qu’il se passe au Brésil et aux atteintes majeures portées à notre démocratie. Le moment est grave : il est urgent de s’opposer massivement à la montée de l’autoritarisme au Brésil.

Parmi les signataires : Petra Costa, Noam Chomsky, Sting, Sebastião Salgado, Sônia Guajajara, Caetano Veloso, Mia Couto, Chico Buarque, Willem Dafoe, Dominique Gallois, Glenn Greenwald…

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10 novembre 2019

Lors de son premier meeting d’homme libre, Lula se positionne en « sauveur » du Brésil face à l’extrême droite

Par Bruno Meyerfeld, Sao Bernardo do Campo, envoyé spécial

L’ancien président brésilien, libéré à la faveur d’une décision de la Cour suprême, a prononcé un discours vibrant devant le syndicat des métallurgistes de Sao Bernardo do Campo.

Le retour à la liberté fut donc aussi un retour aux sources. Après 580 jours passés derrière les barreaux, Luiz Inácio Lula da Silva a choisi le lieu très symbolique du syndicat des métallurgistes de Sao Bernardo do Campo, près de Sao Paulo au Brésil, pour tenir son premier meeting, devant une foule de partisans euphoriques.

C’est là, depuis ce quartier légendaire dit de « l’ABC paulista », triangle d’or de l’industrie brésilienne, qu’entre 1978 et 1980, celui qui était alors seulement président du syndicat des métallos, conduisit et incarna les grandes grèves ouvrières de la fin de la dictature. Là aussi, qu’il se retrancha plusieurs jours, entouré de ses fidèles, en avril 2018, avant de se rendre à la police et de prendre le chemin de la prison.

« Je suis de retour, (…) libre comme un oiseau ! », a lancé le leader de la gauche dans un discours enflammé. Face à lui, une marée humaine de milliers de sympathisants a envahi la rue et se presse aux fenêtres des immeubles, et jusqu’au toit du syndicat. Malgré la garoa (la bruine pauliste) et la brume, l’ambiance est bouillonnante. Volcanique, même. « Le peuple de Lula », comme il aime s’appeler, s’est drapé de rouge magmatique. Pour l’occasion, il a sorti les casquettes mao, les bannières à faucille et marteau et les vieux drapeaux du Che, dans une ambiance de kermesse doucement anachronique.

« J’ai plus de courage pour lutter qu’avant [la prison] ! »

« Je dors avec la conscience tranquille des hommes justes et honnêtes ! », a affirmé l’ancien président, de son inimitable voix gutturale. Evacuant rapidement son actualité judiciaire pour parler du futur du Brésil, il s’en est pris directement au gouvernement de Jair Bolsonaro. « Il a été élu pour gouverner le peuple et pas pour les milices de Rio. (…) Nous ne pouvons pas permettre que les miliciens en finissent avec notre pays ! », tonne Lula, dans une référence limpide à l’assassinat non élucidé de la militante Marielle Franco, tuée le 14 mars 2018 ; une affaire dans laquelle le nom de M. Bolsonaro est aujourd’hui cité.

Pour lui, l’objectif n’est rien de moins que de « sauver » le Brésil contre le « projet de haine » de l’extrême droite. Dans une langue claire, et un propos parfois simpliste, Lula a affirmé vouloir « se battre pour un pays heureux ». Un pays, « où les mères peuvent emmener leur fils au supermarché et acheter suffisamment de choses à manger. Où le travailleur a un emploi et arrive à ramener de l’argent chez lui tous les mois ». Au pouvoir, « nous allons distribuer des livres, nous allons distribuer des emplois, nous allons distribuer un accès à la culture » dans un Brésil plongé dans le marasme économique, a promis l’ancien chef de l’Etat, sans détailler davantage la manière d’y parvenir.

A 74 ans, le tribun n’a rien perdu de sa verve, ni de son étoile. « J’ai plus de courage pour lutter qu’avant [la prison] ! », soutient-il même. Le propos ravit la foule, en liesse et souvent en larmes. « C’est la joie générale », s’enthousiasme Isabela, 19 ans, qui n’avait que 2 ans lors de la première élection de Lula à la tête du Brésil. Malgré les affaires qui pèsent sur l’ancien chef de l’Etat, « il n’ira plus jamais en prison, il n’y aura pas de retour en arrière », croit-elle. Plus loin, issu d’une autre génération, Luis, 70 ans, retraité de la fonction publique, queue-de-cheval et pin’s à l’effigie du leader, pense dur comme fer que « Lula va réaliser l’union de la gauche, qui est fondamentale pour résister. J’avais 14 ans quand la dictature s’est installée dans ce pays. Aujourd’hui, il faut se préparer à toutes les situations ».

Le retour de la « caravane » de Lula

Pour Lula, il s’agit aussi de commencer à tracer les contours d’une stratégie de reconquête du pouvoir. Sur la scène, autour de lui, se tient ainsi la nouvelle génération de la gauche : Fernando Haddad, candidat malheureux du Parti des travailleurs (PT) à la dernière présidentielle ; Gleisi Hoffmann, présidente du même parti ; Marcelo Freixo, député de Rio du parti alternatif PSOL (Partido Socialismo e Liberdade) ; ou encore Guilherme Boulos, lui aussi ex-prétendant à la fonction suprême en 2018.

A la réunion de la « famille de gauche », il ne manque guère que Ciro Gomes, troisième homme de la dernière présidentielle (avec 12,47 % des voix), qui refuse toujours à Lula la place de chef de l’opposition. « Un peuple ne peut dépendre d’une seule personne », a cependant reconnu Lula, qui s’est bien gardé d’annoncer ses intentions au sujet du prochain scrutin de 2022.

Mais dans la foule, tous ne jurent que par Lula. « On a besoin d’une nouvelle génération, c’est vrai, mais aujourd’hui on n’a personne avec son charisme. Il n’y a que lui qui puisse créer l’euphorie », regrette Daisy, 57 ans, comptable, venue avec des amis à Sao Bernardo. Que vaudrait l’opposition aujourd’hui sans son leader charismatique ? « La dépendance du PT a l’égard de Lula est révélatrice de la fragilité de ce parti. Rappelons que ses dons messianiques n’ont pas permis à Fernando Haddad d’être élu l’an dernier », rappelle Fernando Limongi, professeur en sciences politiques à l’université de Sao Paulo.

De l’autre côté de l’échiquier, le président Jair Bolsonaro a mis fin à un silence pesant et fait une référence directe à son farouche adversaire sur Twitter, implorant les Brésiliens de « ne pas donner de munitions à la crapule » Lula, « momentanément libre, mais chargée de culpabilité ». Pas de quoi déconcerter le leader de la gauche, qui a signifié sa volonté de parcourir le Brésil à la tête d’une « caravane » dans les jours à venir, tout en prenant un peu de temps pour lui. « A partir de la semaine qui vient, je vais prendre soin de ma vie », a expliqué l’ex-président, donnant rendez-vous à ses partisans pour un nouveau grand meeting d’ici à une vingtaine de jours.

9 novembre 2019

BRESIL : « Je sors sans haine » : l’ancien président brésilien Lula libre après un an et demi en prison

La justice a autorisé, vendredi, la libération de l’ex-chef de l’Etat, qui était sous les verrous depuis avril 2018 pour corruption.

Et soudain, Lula sort. Il passe une grille, fait quelques pas. Le sourire est timide. Le regard un peu perdu. Vite, on l’entoure, on l’acclame, on l’embrasse. Il se retrouve. S’arrête. Lève le poing. « Lula Livre ! Lula Livre ! », chante la petite foule habillée en rouge, qui l’attend depuis des heures, à la sortie du siège de la police fédérale de Curitiba. Dans la voix des partisans de l’ancien président, on le sent, ce n’est déjà plus une revendication ou un slogan. « Lula livre », est devenue une affirmation. Un cri de victoire.

Il est un peu plus de 17 h 30, et Lula est sorti de prison, après un an et demi passé derrière les barreaux. Tout est allé si vite, dans ce Brésil dribbleur comme aucun, capable d’interminables replis comme d’inimitables accélérations, d’échappées par les belles par les latérales. Il y a moins de 24 heures, le Tribunal suprême du pays déclarait que nul ne pouvait être emprisonné au Brésil avant l’épuisement de l’ensemble de ses recours, pavant la voie pour la libération de l’ancien président. Le reste, ce vendredi 8 novembre, s’est passé comme une lettre à la poste : il a suffi aux avocats, en début d’après-midi, de déposer une demande auprès de la juge locale, qui n’a pas cherché à lutter. En quelques heures, Lula était dehors. Libre, donc.

A toute vitesse, dans la journée, les militants du parti des travailleurs (PT) de Lula ont monté une scène, face à la prison. Là se croisent les visages de la vie de l’ancien métallo devenu président : syndicalistes à casquette rouge, professeurs d’université en chemise blanche bien repassée, jeunes gauchistes barbus, caciques indiens en coiffe traditionnelle… Tous venus l’embrasser. A peine sorti, sans attendre, face à la foule, Lula s’empare du micro. Ça se voit : l’homme a une fringale d’estrade. 580 jours sans scène, sans applaudissements, sans public, ça a dû être un supplice pour cet acteur politique sans pareil, peut-être le plus grand de l’histoire du Brésil.

Un Lula offensif sorti de prison

« Rien ne peut me vaincre ! », lance Lula, qui commence par remercier la « vigilia », ce groupe de quelques centaines de fidèles, qui a organisé un campement de fortune face à sa prison. « Vous avez apporté l’énergie démocratique dont j’avais besoin pour résister », poursuit-il, ému, embrassant même sous les vivats sa nouvelle amoureuse, Rosângela da Silva, dite « Janja », sociologue et militante du PT. « J’ai réussi la prouesse d’être emprisonné et de me trouver une amoureuse ! », plaisante l’ex-président. Lula rigole. La foule s’amuse. Les pétards éclatent. Les poings se lèvent, se rouvrent, l’index et le pouce déplié en forme de « L », comme signe de ralliement.

Mais vite, le ton se fait offensif. Le visage se ferme. L’ex-président tonne « cette vilenie et cette crapulerie du côté pourri de l’Etat brésilien », contre ce « gang et cette bande mafieux », c’est-à-dire la justice, la police et les médias, qui ont osé le mettre en prison et « tenté de criminaliser la gauche, le PT et Lula » lui-même. « Je sors sans haine, car à 74 ans, il n’y a de place que pour l’amour dans mon cœur », affirme Lula. Faut-il le croire ? Car de toute évidence, c’est bien un Lula en mode combat, vêtu symboliquement de noir, prêt à en découdre qui est sorti de prison. Un Lula offensif, « guerrier du peuple brésilien », comme le surnomment ses partisans.

18 h 10, fin du discours. Seize minutes seulement. Les poings se baissent. Tant pis pour le chronomètre : la gauche brésilienne est à la fête. Elle en a trop avalé des couleuvres, elle en a trop subi des défaites, depuis la destitution de Dilma Rousseff jusqu’à l’élection de Jair Bolsonaro, pour ne pas célébrer, rien qu’un peu. « La libération de Lula, c’est une première victoire ! », se félicite Taliria Petrone, députée du Parti socialisme et liberté (PSOL), un parti concurrent du PT et critique de Lula. « C’est un événement qui peut amener la gauche à se réunir contre l’extrême droite, pour élaborer un nouveau projet de société. » Après la victoire de la gauche aux élections en Argentine et les manifestations monstres contre le gouvernement de droite au Chili, « tout cela pourrait marquer le début d’un printemps latino-américain ! », rêve déjà la jeune parlementaire, âgée de 34 ans.

Un Jair Bolsonaro resté silencieux

Mais au Brésil, tout le monde est loin de se réjouir. Car Lula divise. Il suscite l’amour autant qu’une haine viscérale. « Lula libre, c’est l’institutionnalisation de l’impunité », enrage ainsi le député Marco Feliciano, pasteur évangélique et membre de la majorité, estimant que le Tribunal suprême a commis rien de moins qu’un « homicide » contre « le peuple brésilien ». « Aujourd’hui est un jour très triste pour qui travaille et qui est honnête dans ce pays », a réagi sur les réseaux sociaux Eduardo Bolsonaro, parlementaire et fils du président. « Vous qui célébrez la liberté de Lula, vous célébrez aussi la libération des voleurs, des assassins, des pédophiles et des violeurs », pouvait-on aussi lire sur des « posts » ultraviolents de la twittosphère d’extrême droite.

lula

Et Jair Bolsonaro, dans tout cela ? Le locataire de l’Alvorada (la résidence présidentielle à Brasilia) est resté ce vendredi inhabituellement silencieux, évitant les commentaires comme les journalistes. Paradoxalement, « la sortie de Lula de prison pourrait être une opportunité pour lui, analyse Eduardo Mello, politologue à la Fondation Getulio Vargas (FGV). Avec Lula en scène, Bolsonaro dispose d’un ennemi clair, identifié. Cela peut réveiller les sentiments anti-PT et anti-Lula d’une partie de la population, repolariser la société, et faire revenir dans son giron des électeurs qui s’étaient éloignés de lui ces dix derniers mois. »

A Curitiba, face à la prison, les partisans de Lula rêvent de construire un monument, en hommage à l’ancien « prisonnier politique », histoire d’acter qu’une page s’est définitivement tournée. Et pourtant : Lula n’est « que » libre. Condamné en seconde instance, il n’est ni blanchi ni innocenté et pourrait très bien un jour retourner derrière les barreaux, si ses recours sont rejetés. Une demi-douzaine d’affaires pendent d’ailleurs par ailleurs au nez de l’ancien président. En vertu de la loi dite « ficha limpa », il ne peut enfin occuper de charge publique ni être candidat à aucune élection, et surtout pas au scrutin présidentiel de 2022.

Mais Lula, c’est une évidence, ne s’arrêtera pas. Ce samedi, il devait se rendre pour un grand meeting au siège du syndicat des métallurgistes de Sao Bernardo do Campo, près de Sao Paulo, là même où le 7 avril 2018 il s’était rendu à la police, après plusieurs jours de résistance. Là, dans ce triangle mythique de l’ABC, cœur industriel et syndicaliste du Brésil, il sera auprès des siens, tel un prêtre en son église. Et ensuite ? Nul ne sait trop encore. Pourrait-il déménager dans Nordeste, bastion de la gauche ? Prendre la tête d’une « caravane » et faire le tour du pays ? Quitter le pays et aller en Argentine, assister à l’investiture d’Alberto Fernández ? Une chose est sûre : éligible ou non, Lula est en campagne, micro à la main. Et l’on peut penser qu’il ne le lâchera plus.

Bruno Meyerfeld (Sao Paulo, envoyé spécial)

28 août 2019

Incendies en Amazonie : le Brésil « ouvert » à une aide financière de l’étranger

La veille, Brasilia avait rejeté les 20 millions de dollars proposés par les pays du G7. La présidence souhaite que la gestion des fonds reste sous sa responsabilité.

Le Brésil s’est finalement dit « ouvert », mardi 27 août, à une aide financière « d’organisations étrangères et même de pays » pour lutter contre les incendies en Amazonie. Mais sous conditions : « Le point essentiel est que cet argent (…) n’aille pas à l’encontre de la souveraineté brésilienne et que la gestion des fonds soit sous notre responsabilité », a déclaré un porte-parole de la présidence

Lundi soir, Brasilia avait rejeté les 20 millions de dollars proposés par le G7 pour combattre les incendies, en conseillant au président français, Emmanuel Macron, de s’occuper « de sa maison et de ses colonies ». Ce revirement de Brasilia intervient alors que les feux ont provoqué une indignation internationale et menacent un accord de libre-échange UE-Mercosur négocié depuis vingt ans.

La question de la souveraineté du Brésil

Le chef de l’Etat brésilien, Jair Bolsonaro, avait mardi matin conditionné l’arrivée de l’aide du G7 au « retrait de [ses] insultes » par son homologue français, prenant le parti de l’escalade dans la violente polémique opposant le Brésil et la France. Le président de la République avait déclaré, vendredi, que le dirigeant d’extrême droite avait « menti » sur ses engagements environnementaux.

« D’abord, il m’a traité de menteur et ensuite, d’après mes informations, il a dit que notre souveraineté sur l’Amazonie était une question ouverte », a fait valoir M. Bolsonaro avant de rencontrer les gouverneurs des neuf Etats d’Amazonie. Pour cet ex-capitaine de l’armée, climatosceptique assumé, la souveraineté du Brésil sur ses 60 % de la forêt tropicale n’est pas négociable. Si les gouverneurs l’ont soutenu sur ce point, ils ont plaidé pour une aide internationale.

Au dernier jour du sommet du G7 de Biarritz, M. Macron s’était interrogé sur l’opportunité de conférer un statut international à la forêt amazonienne, au cas où les dirigeants de la région prennent des décisions nuisibles pour la planète. Mardi, le général Augusto Heleno, important membre du gouvernement en tant que chef des services de sécurité, a tancé cette « France qui n’a de leçon à donner à personne » car « partout où [les Français] sont passés, ils ont laissé une traînée de destruction, de confusion et de misère ».

1 659 nouveaux départs recensés

Dans son bras-de-fer, M. Bolsonaro pouvait compter toutefois sur le « soutien sans réserve » du président des Etats-Unis, Donald Trump. « Il travaille très dur sur les feux en Amazonie et, à tous égards, fait un très bon boulot pour le peuple brésilien », a assuré le locataire de la Maison Blanche.

« Merci président Donald Trump. Nous combattons les feux de forêt avec beaucoup de succès. Le Brésil est et sera toujours une référence internationale en matière de développement durable. La campagne de désinformation à l’encontre de notre souveraineté ne va pas fonctionner », a réagi le Brésilien sur Twitter.

Sur le terrain, les feux ont encore progressé lundi, apportant un démenti aux affirmations de Jair Bolsonaro. Quelque 1 659 nouveaux départs ont été recensés au Brésil par l’Institut national de recherche spatiale (INPE) en 24 heures, plus de la moitié en Amazonie. A Porto Velho, capitale de l’Etat amazonien de Rondônia, un peu de pluie a quelque peu dissipé les fumées, qui ont conduit de nombreux habitants à consulter pour des difficultés respiratoires.

Près de 2 500 hommes et une quinzaine d’avions, dont deux bombardiers d’eau C-130 Hercules, étaient mobilisés contre ces feux touchant aussi gravement la Bolivie frontalière du président Evo Morales. Ce dernier a salué mardi l’aide d’urgence du G7, tout en qualifiant la contribution de « toute petite ».

Le Pérou et la Colombie ont proposé aux pays de la région amazonienne une réunion d’urgence, le 6 septembre, pour coordonner les mesures de protection de la plus vaste forêt tropicale du monde qui, outre le Brésil et ces deux pays, s’étend aussi en Bolivie, Equateur, Guyane française, Guyana, Suriname et Venezuela.

27 août 2019

Le Brésil rejette l’aide du G7 pour combattre les incendies en Amazonie

Les pays du G7 avaient proposé plusieurs mesures refusées par Brasilia, qui conseille à Emmanuel Macron de s’occuper de ses « colonies ».

L’Amazonie brûle et avec elle, les relations entre Emmanuel Macron et le président brésilien, Jair Bolsonaro. Le Brésil a ainsi rejeté, lundi 26 août, l’aide proposée par les pays du G7 pour combattre les incendies en Amazonie, a annoncé le chef de cabinet de M. Bolsonaro.

« Nous remercions [le G7 pour son offre d’aide], mais ces moyens seront peut-être plus pertinents pour la reforestation de l’Europe », a déclaré Onyx Lorenzoni, sur un blog du portail d’information G1, une déclaration confirmée à l’Agence France-presse par la présidence brésilienne.

« Macron n’arrive même pas à éviter un incendie prévisible dans une église qui fait partie du patrimoine mondial de l’humanité, et il veut nous donner des leçons pour notre pays ? », a également lancé M. Lorenzoni dans une allusion à l’incendie qui a touché la cathédrale Notre-Dame de Paris le 15 avril. « Il a beaucoup à faire chez lui et dans les colonies françaises », a-t-il ajouté, faisant référence aux départements et territoires d’outre-mer de la France, dont fait partie la Guyane, frontalière du Brésil et qui comprend une petite partie de la forêt amazonienne.

« Le Brésil est une nation démocratique, libre et n’a jamais eu de comportements colonialistes et impérialistes comme c’est peut-être l’objectif du Français Macron. D’ailleurs, avec un fort taux interne de rejet », a aussi affirmé M. Lorenzoni.

Changement de ton

Avant ces déclarations, le ministre de l’Environnement, Ricardo Salles, avait pourtant estimé que l’aide proposée par le G7 était « bienvenue ». Mais Jair Bolsonaro s’est ensuite réuni avec quelques ministres et son chef de cabinet a changé de ton.

« Personne n’a besoin d’une nouvelle initiative sur l’Amazonie », a abondé le chef de la diplomatie brésilienne, Ernesto Araujo, faisant valoir qu’il existait déjà des mécanismes sous l’égide de la Convention du climat de l’ONU « pour financer le combat contre la déforestation, et pour reforester ».

M. Macron a annoncé une aide de 20 millions de dollars du G7 aux pays d’Amazonie. Cette somme devait principalement servir à envoyer dans la région des avions bombardiers d’eau Canadair, pour tenter d’enrayer les incendies, qui font rage depuis une dizaine de jours. « Les pays ont besoin en urgence de brigades de sapeurs-pompiers et d’avions spécialisés bombardiers d’eau, ça sera la première étape mise en œuvre immédiatement », avait justifié le président chilien, Sebastian Piñera, qui présidera prochainement la conférence climat.

Vive inquiétude internationale

Outre cette flotte aérienne, le G7 était tombé d’accord sur un volet d’aide à moyen terme destiné à la reforestation. Le programme, qui devrait être présenté à l’Assemblée générale de l’ONU fin septembre, nécessite l’accord du Brésil et la mise en place d’un partenariat avec les ONG et les populations locales.

Cette « initiative pour l’Amazonie » a été annoncée à l’issue d’une session du sommet du G7 consacrée à l’environnement, au cours de laquelle a été abordée la situation dans la forêt tropicale, qui provoque une vive inquiétude internationale.

Emmanuel Macron avait fait de la situation en Amazonie l’une des priorités du sommet, en appelant samedi à une « mobilisation de toutes les puissances » à lutter contre les feux et pour reboiser. « Nous devons répondre à l’appel de la forêt qui brûle aujourd’hui en Amazonie de manière très concrète », avait-il ajouté, après avoir mis en cause le président brésilien, Jair Bolsonaro.

Colère noire

Le président français a d’ailleurs à nouveau provoqué son homologue brésilien, lundi, en s’interrogeant sur l’opportunité de conférer un statut international à la forêt amazonienne, au cas où les dirigeants de la région prennent des décisions nuisibles pour la planète. Une idée qui a mis le président brésilien dans une colère noire, accusant ceux qui la portent de mentalité « colonialiste ». Le président français a cependant assuré avoir bâti l’initiative qui sera proposée à l’ONU « pour respecter la souveraineté de chaque pays ».

Emmanuel Macron a également rencontré, dimanche à l’issue du G7, le chef amérindien, Raoni Metuktire, qui était l’invité de plusieurs ONG à proximité de Biarritz et qui a confié avoir eu une « bonne discussion » avec le président français. Le vieux chef, 89 ans, inlassable défenseur des droits des communautés indigènes, a par ailleurs appelé à la destitution du président brésilien, Jair Bolsonaro. « Je pense que le président français et d’autres forces internationales peuvent faire pression pour que le peuple brésilien fasse partir Bolsonaro et que le Congrès vote sa destitution », a-t-il aussi déclaré à l’Agence France-Presse.

Selon les derniers chiffres, près de 80 000 feux de forêt ont été répertoriés au Brésil depuis le début de l’année, dont un peu plus de la moitié en Amazonie. Sous la pression internationale, le Brésil a fini par entrer en action, dimanche, en envoyant notamment deux avions C-130 Hercules.

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24 août 2019

Amazonie en feu. Une crise diplomatique

Face à une forêt amazonienne ravagée par les flammes, les grands dirigeants européens ont tapé du poing sur la table, vendredi, Emmanuel Macron accusant son homologue brésilien Jair Bolsonaro d’avoir « menti » sur ses engagements en faveur de l’environnement.

L’ampleur des feux qui ravagent la plus vaste forêt tropicale de la planète préoccupe le monde entier. Selon l’Institut national de recherche spatiale (INPE) du Brésil, il y a eu près de 2 500 nouveaux départs de feu en l’espace de 48 heures dans l’ensemble du Brésil. La déforestation, qui avance rapidement, en est la principale cause.

Une série de manifestations a été lancée à travers le monde en faveur du poumon « en feu » de la planète. Des rassemblements ont eu lieu à Londres, Barcelone, Genève, Amsterdam… Vendredi soir, des manifestations devaient avoir lieu à São Paulo et Rio.

Devant « l’inaction de Jair Bolsonaro face au changement climatique, y compris sur les incendies », la France dira « non » au traité de libre-échange controversé entre l’UE et le Mercosur, a prévenu la présidence française, à la veille du sommet du G7, qui se tient, de samedi à lundi, à Biarritz. 

macron bresil

« Bolsonaro a menti »

« Compte tenu de l’attitude du Brésil ces dernières semaines, le président de la République ne peut que constater que le président Bolsonaro lui a menti lors du sommet (du G20, ndlr) d’Osaka », a déclaré, vendredi, l’Élysée, estimant que « le président Bolsonaro a décidé de ne pas respecter ses engagements climatiques ni de s’engager en matière de biodiversité ».

Auparavant, le chef de l’État brésilien avait accusé son homologue français de « mentalité colonialiste » pour avoir appelé à discuter des feux au Brésil lors du sommet de Biarritz, en son absence.

Dans l’urgence, les conseillers diplomatiques des chefs d’État « se mobilisent pour avoir des initiatives concrètes pour l’Amazonie, qui pourraient se matérialiser au G7 », selon la présidence française.

L’Irlande a elle aussi menacé de voter contre l’accord avec le Mercosur. Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, s’est dit « extrêmement soucieux » et la chancelière allemande, Angela Merkel, a réclamé que cette « situation d’urgence aiguë » figure en bonne place au menu des discussions du G7.

« Pas la réponse appropriée »

Un porte-parole du gouvernement allemand a cependant fait savoir que la décision du président français Emmanuel Macron de s’opposer à l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur n’était pas « la réponse appropriée » aux incendies dans la forêt amazonienne au Brésil. « L’échec de la conclusion de l’accord Mercosur ne contribuerait pas à réduire le défrichement de la forêt tropicale au Brésil. »

L’armée contre les incendies ?

Le président brésilien Jair Bolsonaro, sous forte pression internationale, « penchait », vendredi, pour l’envoi de l’armée en Amazonie afin de lutter contre les incendies. Plus tôt dans la semaine, ce climato-sceptique assumé avait déclaré avoir des « soupçons » sur une responsabilité des ONG dans les feux en Amazonie. Il avait également accusé les gouverneurs des États amazoniens « de ne pas avoir levé le petit doigt » contre les incendies et même de « connivence ».

19 mars 2019

Donald Trump - Jair Bolsonaro

2 janvier 2019

Lors de son investiture, Jair Bolsonaro salue un Brésil « libéré du socialisme »

Par Claire Gatinois, Sao Paulo, correspondante - Le Monde

S’adressant à la nation mardi à Brasilia, le nouveau président d’extrême droite a promis de débarrasser le pays d’« idéologies néfastes » qui « détruisent nos familles ».

Plusieurs fois, lors de sa parade à bord de la Rolls-Royce officielle, il a pleuré. Et c’est la voix chevrotante, qu’il a, devant la foule de sympathisants, remercié Dieu d’« avoir préservé sa vie ». Mais au moment de s’adresser à la nation ce mardi 1er janvier, à Brasilia, Jair Bolsonaro, 63 ans, a vite repris ses allures de militaire viril. Oubliant l’attaque au couteau qui faillit lui coûter la vie lors d’une campagne électorale hors norme, laissant derrière lui le mépris que l’ensemble de la classe politique lui manifestait jusqu’ici, le capitaine de réserve de l’armée, député de second rang pendant près de trente ans, a pris sa revanche. Quelques minutes après avoir reçu de son prédécesseur, Michel Temer, l’écharpe présidentielle brésilienne, le capitaine de réserve fut acclamé aux cris de « mito ! mito ! mito ! » (le mythe).

Saluant « ce jour où le peuple commence à se libérer du socialisme, de l’inversion des valeurs, du gigantisme étatique, et du politiquement correct », le leader de l’extrême droite brésilienne a promis de débarrasser le pays d’« idéologies néfastes » qui « détruisent nos familles », comme celles de la « théorie du genre » qu’il abhorre, ou du « marxisme », qu’il croit détecter dans les manuels scolaires. Garantissant aux « personnes de bien » le droit à la « légitime défense », il a évoqué une fois de plus son souhait d’assouplir au plus vite la loi de 2003 interdisant le port d’armes tout en affichant sa bienveillance envers les acteurs de l’agronégoce en conflit avec le mouvement des sans terre et les populations indigènes.

A ces Indiens qu’il compte transformer en Brésiliens lambda, Bolsonaro a déjà infligé un coup de poignard, transférant dans la soirée de mardi, via une mesure provisoire, le pouvoir de démarcation des territoires indigènes, autrefois octroyé à la Fondation nationale de l’Indien (Funai), au ministère de l’agriculture.

Concluant son discours de son antienne « Brasil acima de tudo, Deus acima de todos » (Le Brésil au-dessus de tout, et Dieu au-dessus de nous tous) Jair Bolsonaro a alors laissé éclater sa joie, brandissant un drapeau brésilien qu’il a fait tournoyer au-dessus de sa tête entonnant le slogan de ses militants : « Ceci est notre drapeau, qui jamais ne sera rouge [couleur du communisme] ». Ajoutant « il ne sera rouge que s’il faut verser notre sang pour le maintenir jaune et vert ».

Etat de grâce

A quelques mètres de lui, une foule vêtue de tee-shirts jaunes et verts à la gloire de ce nouveau président, jubile. Parmi les spectateurs, Lydianae Comin, agronome de 35 ans qui vient de faire quatorze heures de voiture depuis l’Etat du Mato grosso do sul. Un effort nécessaire pour « vivre ce moment d’histoire », dit-elle. « Les idées de Jair Bolsonaro vont changer le pays ! Il représente l’espoir pour nous », assure la mère de famille. Ni elle ni son mari ne semblent très au fait des réformes économiques que comptent mener, au pas de charge, Jair Bolsonaro et son ministre de l’économie, Paulo Guedes. Peu importe. « Bolsonaro a raison sur tout », lâche le couple à l’unisson.

« C’est un jour merveilleux », abonde, un peu plus loin, Tania Vendramin, 54 ans, le corps drapé dans un drapeau brésilien. « Bolsonaro est un citoyen de bien, il défend la famille, les valeurs que le PT a disloquées », affirme-t-elle évoquant le Parti des travailleurs (PT, gauche) au pouvoir de 2003 à 2016 et son principal représentant, Luiz Inacio Lula da Silva, dit « Lula », élu en 2003 aujourd’hui emprisonné pour corruption.

Les affaires louches éclaboussant depuis quelques semaines le fils de Jair Bolsonaro, ce président qui se veut le chantre de l’anticorruption ? Comme la plupart des militants, Tania Vendramin ne veut y croire. « Rien n’est vrai. C’est pour salir l’image de Bolsonaro », prétend-elle. « Demandez plutôt au fils de Lula qui est devenu richissime alors qu’il travaillait dans un zoo ! », ajoute David Pereira, petit commerçant de 32 ans venu de Sao Paulo arborant fièrement un tee-shirt où s’entrecroisent deux pistolets.

En état de grâce, Jair Bolsonaro semble avoir séduit un public plus large encore que celui de ses 58 millions d’électeurs. Selon un sondage Datafolha publié le 1er janvier, 65 % des Brésiliens, pensent qu’il fera un bon ou un excellent gouvernement. Et sa première action, consistant à signer le décret d’augmentation du salaire minimum, passé de 954 à 998 reais (de 214 à 223 euros), devrait encore conforter cette popularité inédite.

« Les USA sont avec vous »

Il est maintenant un plus de 17 heures sur la place des trois pouvoirs de Brasilia, la foule jaune et verte se dissipe peu à peu tandis que les chefs d’Etat et de gouvernements se pressent pour la réception prévue au palais de l’Itamaraty. Parmi les invités, des représentants de la droite dure et de l’extrême droite tel le premier ministre hongrois Viktor Orban ou le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, suspecté de corruption, avec lequel Jair Bolsonaro a promis de resserrer les liens. Mais aussi des figures de la gauche latino-américaine tel le président bolivien Evo Morales affirmant que le Brésil et la Bolivie « regardent dans la même direction ».

Le président américain Donald Trump, pour qui Jair Bolsonaro nourrit une admiration non feinte, n’avait pu faire le déplacement et s’est fait représenter par son secrétaire d’Etat Mike Pompeo. Le milliardaire américain s’est tout de même fendu d’un tweet élogieux envers son homologue brésilien dans l’après-midi, saluant son « formidable discours d’investiture » en lui assurant : « Les USA sont avec vous ».

Considéré comme un nouveau pion du « national-populisme » de l’échiquier mondial, Jair Bolsonaro parfois surnommé le « Trump des tropiques » a, en ce premier jour de 2019, fait preuve de la même rhétorique agressive que celle de la plupart de ses pairs, glorifiant les forces de l’ordre, fustigeant le socialisme, méprisant les droits de l’homme, opposant défense de l’environnement et développement économique et défendant des valeurs judéo-chrétiennes soi-disant mises à mal. Seuls les médias brésiliens ont, échappé, ce mardi, au fiel du président brésilien. C’est que la foule de ses sympathisants s’était déjà chargée tout au long de l’après-midi de fustiger cette presse honnie accusée de répandre des « fake news » (fausses informations). Et c’est aux cris de « communistes » que les journalistes venus installer leurs caméras aux abords du palais présidentiel ont été accueillis.

Reste que fustiger ses ennemis n’est pas gouverner. Désormais confronté à l’exercice du pouvoir, Jair Bolsonaro devra prouver qu’il dispose d’une véritable stature d’homme d’Etat pour opérer ce virage radical qu’il prétend imposer au pays. Déjà accusé de travailler dans la plus grande improvisation, le sexagénaire a tenté de dissiper les doutes en publiant l’agenda du gouvernement pour les cent jours à venir. Mais le document, introduit par un verset de la Bible « vous connaîtrez la vérité et la vérité vous affranchira » (Jean 8-32), peine encore à clarifier le contenu de cet ambitieux programme.

29 octobre 2018

Election au Brésil : Bolsonaro ou la revanche du « Brésilien moyen »

bresil22

Par Claire Gatinois, Sao Paulo, correspondante - Le Monde

Parlementaire méprisé par ses pairs, réputé pour ses outrances et sa vulgarité, l’ancien militaire, élu président dimanche, a bénéficié du glissement de l’électorat vers le vote protestataire.

Dans son bureau de député, les murs sont encore tapissés de portraits de ceux qu’il considère comme les « héros de la patrie » : Humberto Castelo Branco, Arthur da Costa e Silva, Emilio Garrastazu Medici, Ernesto Geisel et Joao Figueiredo. Les généraux au pouvoir pendant la dictature militaire au Brésil, de 1964 à 1985. « Une révolution démocratique », selon lui, dont l’erreur fut « de torturer au lieu de tuer ».

Mais ce dimanche 28 octobre, Jair Bolsonaro a quitté son officine étriquée. Il n’est plus ce parlementaire méprisé par ses pairs, réputé pour ses outrances et sa vulgarité. Prenant la stature d’un homme d’Etat, il préfère annoncer son triomphe dans un décor épuré, se faisant le sauveur d’un Brésil qu’il prétend défendre contre la menace « communiste » et la « perversité » du monde moderne.

Pourfendeur d’ennemis imaginaires, le représentant de l’extrême droite a remporté la bataille. Ce nostalgique du régime militaire, raciste, paranoïaque, homophobe et misogyne vient d’être élu président du Brésil avec 55 % des voix face à son adversaire de gauche, Fernando Haddad.

Le capitaine de réserve, ancien membre indiscipliné de la brigade d’infanterie parachutiste, a-t-il séduit un Brésil plein de fureurs grâce à ses invectives contre la gauche et le Parti des travailleurs (PT) ? En raison de son discours moraliste et punitif ? Ou pour son profil « antisystème », promettant d’en finir avec une oligarchie au pouvoir depuis trop longtemps ? Sans doute pour tout cela à la fois.

« Jair Bolsonaro est brut, sec. Il dit des gros mots et se montre agressif sur la forme. Il représente le Brésilien moyen qui, comme lui, s’indigne de la situation du pays », pense Adriano Gianturco, professeur de sciences politiques à l’Ibmec, institut d’études supérieures dans l’Etat du Minas Gerais.

« Impulsif mais inactif »

Né le 21 mars 1955 dans la petite ville de Glicério dans l’Etat de Sao Paulo, Jair Bolsonaro, 63 ans, descendant d’immigrés allemands et italiens, est un homme en colère. Il l’a toujours été. Militaire, il s’est fait l’avocat de sa brigade, réclamant une hausse de la solde pour les cadets de l’académie militaire des Aiguilles noires de Resende, dans l’Etat de Rio de Janeiro. Décrit par sa hiérarchie comme un élément « d’une ambition excessive pour se réaliser financièrement », il rédigera une tribune dans le magazine conservateur Veja en 1986 pour faire valoir ses revendications. L’audace lui vaudra quinze jours de mitard. Un an plus tard, il est suspecté de fomenter un attentat, plaçant une bombe de faible calibre dans les toilettes de la brigade et sera, en conséquence, cantonné à la réserve.

Par dépit, le capitaine adorateur de l’uniforme entame une carrière politique. Elu conseiller municipal à Rio, en 1988, il brigue en 1990 un poste de député qu’il remporte sans difficulté en se faisant l’avocat des forces armées, de la libéralisation du port d’armes et l’admirateur des tortionnaires de la dictature. Sept mandats plus tard, Jair Bolsonaro laisse le souvenir d’un parlementaire dit du « bas clergé ». Un politicien sans relief.

En vingt-sept ans, il ne sera parvenu à faire adopter que deux textes : l’un dont il est l’auteur, visant à proroger les bénéfices fiscaux pour le secteur de l’informatique et de l’automatisation, l’autre qu’il s’est approprié, afin d’autoriser la phosphoéthanolamine synthétique, la « pilule du cancer », sans l’aval de l’Anvisa, l’agence brésilienne de la santé.

« Jair Bolsonaro est un personnage truculent, impulsif mais inactif. Il est dans la négation, pointant des problèmes sans proposer de solutions. Il se contente de désigner des coupables à punir », raconte Antonio Augusto de Queiroz, directeur du département intersyndical d’assistance parlementaire (DIAP). Ignoré, Jair Bolsonaro se plaint d’être un député de seconde zone.

Faire « fusiller » les sympathisants du PT

Mais l’ambitieux prend conscience que la provocation est son unique capital politique. Avide de notoriété, il appelle les journalistes pour assister à ses polémiques programmées. C’est en face d’une caméra de télévision qu’il lance, dans le salon vert du Parlement : « Je ne vous violerai pas, vous ne le méritez pas », à la députée du PT Maria do Rosario. En 2014, il répétera l’outrage dans l’hémicycle.

Lors du vote en faveur de l’« impeachment » (destitution) de la présidente de gauche Dilma Rousseff, il dédie sa voix « à la mémoire du colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra », l’un des plus grands tortionnaires de la dictature. Quelques minutes plus tard, le député Jean Wyllys, du Parti socialisme et liberté (PSOL, gauche) lui crache au visage après avoir été traité de « pédé ». Ces invectives lui valent amendes et rappels à l’ordre, mais sans remettre en cause son mandat.

L’officialisation de sa candidature pour la présidentielle en 2016 ne l’incite guère à la mesure. Jair Bolsonaro hait Luiz Inacio Lula da Silva, le PT, Cuba, le Venezuela, Nicolas Maduro, Hugo Chavez, le Mouvement des sans-terre et tout ce qui ressemble de près ou de loin à un « rouge », et il le fait savoir. Promettant de « fusiller » les « petralhas », autre nom des sympathisants du PT, il fait une campagne mâtinée de mépris envers les indigènes, les Noirs, les femmes et les homosexuels. Il traite les journalistes hommes d’imbéciles, les femmes d’idiotes et fait l’éloge du « citoyen de bien » à qui il promet de délivrer armes et munitions.

« En faveur de l’homme droit »

« Dans le monde la plupart des candidats d’extrême droite font des concessions pour élargir leurs bases d’électeurs. Jair Bolsonaro n’en a fait aucune. Il ne s’est pas adapté à l’électorat, c’est l’électorat qui s’est adapté à lui », observe Pablo Ortellado, professeur à l’Université de Sao Paulo.

« Jair Bolsonaro est quelqu’un de simple qui ne met pas de masque. C’est un homme vrai qui abhorre le politiquement correct. J’aime ça. Il représente cette droite dont le pays a besoin depuis très longtemps », affirme Eder Borges, coordinateur de la campagne de Jair Bolsonaro dans l’Etat du Parana, dans le sud du pays.

« Contre les droits de l’homme, mais en faveur de l’homme droit », le militaire a su s’adresser aux catégories aisées et éduquées en se prétendant libéral et répétant son discours contre la gauche, accusée de vouloir faire du Brésil un Venezuela bis. Se faisant parangon de vertu, il se prétend l’ennemi de la corruption qui gangrène les partis traditionnels et notamment le PT.

Tel un enfant jouant au gendarme et au voleur, il prend la posture de l’homme viril en faveur des armes à feu, faisant le signe du pistolet avec ses doigts lors de tous ses meetings. Et séduit l’électeur de la périphérie, meurtri par les gangs et les milices. Pour le psychanalyste Christian Dunker, interrogé par la revue Epoca, en date du 22 octobre, Jair Bolsonaro est « un substitut de ce père qui nous fait peur mais auquel on se soumet en échange d’une protection ».

La défense des valeurs morales et de la famille est l’autre antienne du militaire de réserve, père de cinq enfants : quatre garçons, dont trois sont en politique, et une fille. Le résultat d’une « fraquejada » (un moment de faiblesse), a-t-il confié récemment, confirmant sa misogynie.

Le mensonge du « kit gay »

Allié des évangéliques ultra-conservateurs, il perçoit le désarroi d’une partie de l’électorat religieux face à la libéralisation des mœurs. Opposé à la légalisation de l’avortement, déjà interdit dans le pays, il occupe l’espace en faisant d’un mensonge une obsession : le « kit gay ». Un terme péjoratif décrivant un manuel qui, selon lui, aurait été distribué par le PT dans les écoles primaires pour enseigner l’homosexualité. Ledit « kit gay » s’inspire d’un projet élaboré par une commission du Congrès, visant à lutter contre l’homophobie chez les adolescents. Mais le projet n’a jamais vu le jour, stoppé par celui qui était alors ministre de l’éducation, Fernando Haddad, en 2011.

La vérité embarrasse peu Jair Bolsonaro. Gilmar Alves, son ami d’enfance, peut en témoigner. L’ingénieur agronome a rencontré celui qui allait devenir chef d’Etat, alors qu’il n’était qu’un enfant dans la ville d’Eldorado où la famille Bolsonaro venait de s’installer. Le petit Jair, fils d’un dentiste sans diplôme, rêve d’une carrière de militaire. Son copain veut être agronome. Sans le sou, tous deux décident de pêcher sans relâche, de vendre leur poisson et de mettre en commun leurs recettes. La cagnotte permet à Bolsonaro de rejoindre l’académie militaire et à son ami, d’étudier à l’université. « Jair était très correct à l’époque », raconte M. Alves.

Les deux hommes se perdent de vue jusqu’à cette émission, diffusée il y a trois ans. Jair Bolsonaro accusé d’homophobie, se défend auprès du journaliste  : « J’ai un ami gay, Gilmar qui habite à Registro », lâche-t-il. Gilmar Alves habite à Registro. Mais « je ne suis pas gay », corrige l’intéressé joint par téléphone. Abasourdi, l’agronome appelle son ami d’enfance qui lui assure : « Non, je n’ai jamais dit ça », avant de confesser, en voyant l’enregistrement : « Ouh là là, je ne me suis pas rendu compte. » D’excuses, point. De démenti, aucun. « Jair Bolsonaro est un lâche. Il ne pense pas, il ne fait que parler. C’est un déséquilibré », résume M. Alves.

29 octobre 2018

L’INFO DE LA NUIT-Brésil: Jair Bolsonaro, le candidat d’extrême droite, élu président avec 55%

Sans surprise, l’ex-capitaine de l’armée Jair Bolsonaro, candidat de l’extrême droite et nostalgique de la dictature militaire (1964-1985), a été largement élu président du Brésil avec 55,13% des voix contre 44,87% pour son adversaire de gauche Fernando Haddad.

Jair Bolsonaro, qui avait frôlé la victoire dès le 1er tour le 7 octobre, a promis de « changer le destin du Brésil ». Il s’est notamment engagé à lutter contre la corruption, à fournir une « protection juridique » aux policiers s’ils tuent un suspect avec leur arme de service et à assouplir la législation sur le port d’arme dans un pays où la guerre des gangs fait rage et où l’on peut recruter un tueur à gages de 12 ans.

Souvent grossier, raciste et homophobe sans complexe, le nouveau président du plus grand pays d’Amérique latine se voit volontiers comme le « Trump tropical ». Son programme économique prévoit une réduction de la dette de 20% par privatisation d’une grande partie des entreprises publiques. Dans son premier discours après sa victoire, Jair Bolsonaro a également promis de « défendre la Constitution, la démocratique et la liberté ». Son slogan : « Le Brésil au dessus de tout et Dieu au dessus de tous ».

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