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Jours tranquilles à Paris
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28 avril 2020

Masques : un fiasco et des mensonges

libé 28 avril

Par Pauline Moullot et Ismaël Halissat — Libération

Masques : un fiasco et des mensonges

Malgré une doctrine inchangée depuis dix ans en termes de quantité, contrairement à ce qu’affirme l’exécutif, le stock de précaution de 1 milliard de masques chirurgicaux n’a délibérément pas été renouvelé par les gouvernements sous Hollande et Macron, démontre «Libération».

Pendant des semaines, le gouvernement a tout fait pour le dissimuler. Au mois de février, alors que le coronavirus se propage déjà en France, le stock de masques de l’Etat est pratiquement à sec. Une situation qui n’empêche pas Jérôme Salomon, le directeur général de la santé (DGS), d’assurer avec aplomb qu’aucune pénurie n’est à craindre. Au même moment pourtant, soignants libéraux, personnels hospitaliers et même autorités régionales de santé sont dans le noir. Le ministère de la Santé ne leur donne pratiquement aucune visibilité sur les livraisons de masques à venir et acte, sans le dire, une gestion au compte-gouttes des stocks publics.

Mi-mars, après plusieurs semaines d’inquiétude, les autorités consentent enfin à communiquer l’état du stock stratégique disponible en janvier : 117 millions de masques chirurgicaux et aucun masque FFP2 (modèle plus protecteur), contre respectivement 1 milliard et 600 millions dix ans plus tôt. Mais le gouvernement, par l’intermédiaire d’Olivier Véran, le ministre de la Santé, réfute une gestion de la pénurie et se défausse à plusieurs reprises : cette faiblesse initiale des stocks serait due à un changement de doctrine et de décisions vieilles de près de dix ans. Un véritable mensonge d’Etat. De nouveaux témoignages et documents consultés par Libération permettent en effet de démontrer les errements du gouvernement et la responsabilité du ministère de la Santé dans ce désastre.

Mensonge sur la nouvelle doctrine

«La nouvelle doctrine ne consistait pas à mettre fin aux stocks, affirme Jean-Yves Grall, directeur général de la santé de 2011 à 2013 et aujourd’hui directeur de l’Agence régionale de santé (ARS) d’Auvergne-Rhône-Alpes. L’idée n’était pas de les faire diminuer.» Au cœur des décisions prises dans les années 2010, le haut fonctionnaire est formel : contrairement à ce que prétend l’exécutif, la doctrine sur les stocks stratégiques de masques n’a évolué qu’à la marge. Les réflexions ont surtout porté sur les types de masques à utiliser plutôt que sur les niveaux, une évolution «qualitative» selon l’ex-DGS : «L’idée était, sur la foi de rapport scientifique, de réserver les FPP2 à un certain nombre d’actes médicaux.» Alors que pendant les épidémies précédentes (H5N1 et H1N1), ces protections plus coûteuses avaient été distribuées plus largement par l’Etat.

Plusieurs documents relatifs à cette stratégie démontrent par ailleurs que l’évolution marginale de la doctrine n’explique pas le fiasco actuel. Au début des années 2010, les stocks sont encore à leur plus haut niveau. Une note de la DGS datée du 27 juillet 2011, déjà évoquée dans la presse, mentionne des réserves de 600 millions de FFP2 et 800 millions de masques chirurgicaux. A ce moment-là, l’objectif du stock est toujours fixé à 1 milliard de masques chirurgicaux, et pas à 145 millions, comme l’a affirmé Véran début mars.

Toujours en 2011, le directeur général de la santé Didier Houssin saisit le Haut Conseil de la santé publique (HCSP) sur la gestion d’un stock de masques. Cette haute autorité publique doit notamment se prononcer sur les types de modèles devant constituer ce stock. Préconisant le port du masque chirurgical pour la population générale, il indique que les masques FFP2 doivent être réservés aux personnels de santé dans des situations à risque. En 2013, l’idée est résumée dans une doctrine du Secrétariat général de sécurité et de défense nationale (SGDSN) qui, contrairement à ce qu’affirme l’exécutif, ne prône pas l’arrêt des stocks.

Comme l’explique à Libé un cadre de l’Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus) en poste durant ces années-là, c’est à cette période que les employeurs, donc les établissements de santé, sont chargés de gérer les stocks de FFP2, les stocks centralisés continuant d’exister pour les seuls masques chirurgicaux. Dans les stocks stratégiques, «le sort des masques FFP2 est réglé à ce moment-là. On a laissé mourir les stocks», assène un autre professionnel du secteur. La dernière commande par l’Etat date de 2010. Avec une durée de validité de quatre à cinq ans, c’est donc logique que le stock se retrouve à zéro quand démarre l’épidémie de Covid-19. Mais contrairement à ce qu’a aussi prétendu le gouvernement, ce transfert de masques FFP2 du stock stratégique vers les stocks «tactiques» des établissements de santé n’exonère pas l’Etat d’un contrôle sur les niveaux nécessaires en cas d’épidémie. Un logiciel nommé Sigesse permet même aux ARS, à la DGS et à Santé publique France de suivre et contrôler les volumes disponibles.

Dans le stock stratégique, l’objectif d’un stock conséquent de masques chirurgicaux, lui, n’a jamais été officiellement abandonné. Du moins pas avant 2017. En atteste une circulaire interministérielle de 2013 toujours en vigueur sur le «dispositif de stockage et de distribution des stocks stratégiques» qui vient rappeler l’essentiel : l’Etat est bien censé constituer des stocks stratégiques et distribuer des masques chirurgicaux à la population en cas de situation sanitaire exceptionnelle. «Le milliard de masques chirurgicaux est toujours resté la doctrine de sécurité sanitaire», certifient deux hauts fonctionnaires aux commandes jusqu’en 2018.

Comment les stocks ont fondu

Si l’objectif du milliard de masques chirurgicaux dans les stocks stratégiques de l’Etat n’a jamais été abandonné, comment expliquer que l’on se soit retrouvé avec à peine plus de 100 millions d’unité début 2020 ? La réponse est à mi-chemin entre l’incurie du gouvernement actuel et celle du précédent. Selon nos informations, une ligne budgétaire est censée planifier depuis 2013 l’achat de 100 millions de masques par an par l’Eprus (intégré à Santé publique France en 2016). En réalité, entre 2012 et 2017, pendant le quinquennat de François Hollande, seule une commande de 100 millions d’unités a été passée. En 2014 et 2015, deux marchés pour l’acquisition de 20 millions de masques pédiatriques ont été lancés. Au total, cela porte à 140 millions le nombre de masques acquis en cinq ans sous l’exécutif socialiste. Très loin des 500 millions prévus pour la même période.

Cette ligne budgétaire consacrée à l’achat de masques n’a pas été respectée en raison des arbitrages du ministère à l’époque. «On était coincés par une règle de comptabilité, rapporte l’un des cadres de l’Eprus à cette époque. Aucune ligne n’est prévue pour les urgences. Or en 2014, il y a eu Ebola. En 2015, les attentats. En 2016, la préparation de l’Euro de foot. A quoi il faut ajouter les risques de menaces bioterroristes et des épisodes grippaux importants, un besoin d’antiviraux en 2014, 2015. Donc à cause de ces événements importants qui ont fait changer la trajectoire, il n’y a pas eu d’achats.» Interrogée à propos de ces choix budgétaires, la ministre de la Santé de l’époque, Marisol Touraine, dit avoir «le souvenir que parmi les stocks achetés, il y a eu des sérums contre la variole, du Tamiflu et des combinaisons intégrales anti-Ebola. Ce sont des achats logiques compte tenu des enjeux de sécurité sanitaire d’alors». Et donc pas de masques.

Touraine affirme aussi qu’à son départ, le stock était de 754 millions de masques. Mais l’essentiel était hors d’usage. Constitués dans l’ensemble de masques datant des années 2000, ces lots n’avaient pas de date limite d’utilisation. Or depuis les années 2010, les masques chirurgicaux sont censés afficher une durée d’utilisation limitée à cinq ans. En plus de l’élastique qui s’abîme, ils peuvent aussi perdre de leur capacité de filtration, ou s’abîmer pendant le stockage. Sauf que, «pendant des années, on a eu des stocks très importants, mais dont une grande partie n’avaient pas de date de péremption», se souvient notre expert. Il a donc fallu faire le tri. «En 2016, 2017, une réflexion a débuté pour remettre à plat ces questions.»

En 2018, une expertise est lancée par Santé publique France sur «l’évaluation de la qualité et de l’efficacité des masques chirurgicaux». Le marché est remporté par l’entreprise belge Centexbel. L’objectif : tester 125 échantillons composés chacun d’environ 25 masques et leur faire passer toute une batterie de tests : filtration bactérienne, respirabilité, biocompatibilité (réactions sur la peau), propreté microbienne et résistance de l’élastique. Le résultat tombe : la totalité du stock testé ne répond plus aux exigences européennes. «Ils étaient tous non conformes, sauf 100 millions qui s’apprêtaient à être périmés», se remémore François Bourdillon, directeur de Santé publique France de 2016 à 2019. Ces 100 millions restants sont ceux commandés en 2013 sous Touraine. Tout le reste est à jeter. Mais même pour détruire ces masques inutilisables, ça traîne. «Je me souviens que ça coûtait cher, il fallait faire appel à des entreprises agréées, il y a le coût de la logistique pour les sortir puis le coût pour les détruire», relate Bourdillon. Une grande partie de ces masques inutilisables sont toujours dans les entrepôts de 36 000 m2 du stock stratégique de Santé publique France situé à Marolles (Marne).

La responsabilité du gouvernement

En 2018, Jérôme Salomon reçoit le rapport de Santé publique France sur l’état des masques. Le résultat est catastrophique. Le stock stratégique est réduit à néant : seuls 100 millions de masques sont encore utilisables, et ils périment l’année suivante. «A ce moment-là, il y a eu des réunions au ministère pour estimer ce qu’il fallait commander, se souvient François Bourdillon. Et puis j’ai reçu une instruction de commande de la DGS d’une faible quantité, qui ne permettait pas de remonter le niveau du stock. Il a été décidé à ce moment-là de ne pas reconstituer le milliard de masques.» Dans un numéro d’illusionniste et sans détailler ce contexte, Jérôme Salomon a évoqué le 23 avril à l’Assemblée cette commande de «100 millions de masques». Un volume qui permettait seulement de remplacer la dernière partie du stock quasiment périmée. «Certains ont considéré qu’un stock de masques pour la population n’était pas si important que ça», regrette aujourd’hui François Bourdillon.

En juin 2019, un an après le constat de la faiblesse du stock, un avis d’experts de Santé publique France «relatif à la stratégie de constitution d’un stock de contre-mesures médicales face à une pandémie grippale» est publié. Ce document indique «qu’il n’y a aucun élément nouveau qui amènerait à modifier les recommandations émises» par le passé. En clair, le besoin pour équiper en cas de pandémie la population seule (sans compter les soignants) est d’un milliard de masques chirurgicaux. Ce groupe de travail, piloté par Jean-Paul Stahl, professeur de maladies infectieuses au CHU de Grenoble, avait-il été informé de l’état du stock ? «Pas du tout», rétorque ce dernier à Libération.

Le ministère de la Santé est pourtant parfaitement au courant de la quasi-pénurie. A la suite de la publication de cet avis, aucune décision de renflouer les stocks n’a, là non plus, été décidée par le gouvernement. Quelle était alors la position de Santé publique France ? «Nous, on est là pour exécuter les instructions, mais quand on remet un rapport d’expertise externe au ministère, c’est une forme de demande… Cet avis était fait pour ça, c’était un rapport de décision, ce n’était pas fait pour être rangé dans un placard», explique aujourd’hui François Bourdillon, qui a quitté la direction à l’été 2019. Contactés, les premiers responsables de ce choix, Agnès Buzyn, qui était alors ministre de la Santé, et Jérôme Salomon, n’ont pas répondu à nos questions sur ce qui avait guidé cette décision.

Même s’il prône la transparence sur sa gestion des masques, le gouvernement entretient surtout le flou depuis le début de l’épidémie. Etrangement, la commande évoquée par Jérôme Salomon de 100 millions de masques en 2018 n’apparaît pas dans la liste des appels d’offres passés par Santé publique France. Interrogés à ce propos, l’agence et le ministère n’ont pas donné d’explications. Cette commande avait-elle été entièrement ou partiellement livrée au début de l’épidémie ? Comment était réellement constitué ce stock de 117 millions de masques dont disposait la France en début d’épidémie ? Lors de son audition à l’Assemblée nationale le 23 avril, Jérôme Salomon a jeté le trouble en évoquant «72 millions de masques repris par Santé publique France», après leur date de péremption. L’état de ces masques a-t-il été expertisé avant d’être réintégré ? Interrogée à ce propos, la DGS n’a, là encore, pas répondu à nos questions.

Au plus fort de l’épidémie, dans les régions les plus touchées par le virus, l’écart est abyssal entre les besoins des personnels soignants et les dotations attribuées par l’Etat, comme le révèle un document du ministère de la Santé présenté lors du Conseil de défense et de sécurité nationale le 25 mars. A l’hôpital de Mulhouse, dans le Haut-Rhin, les besoins, même à l’économie, sont de 84 000 masques chirurgicaux et 35 000 masques FFP2 par semaine : l’Etat n’en distribue respectivement que 20 000 et 5 000 par semaine.

A l’échelle nationale, les récits de médecins, infirmiers, aide-soignants désarmés se multiplient. Fin mars, alors que l’épidémie est de plus en plus virulente et que les besoins sont estimés pour les soignants à au moins 40 millions de masques par semaine, le ministère de la Santé en a déstocké seulement 69 millions en huit semaines, selon ce même document du ministère de la Santé. L’Etat s’est aussi avéré incapable de fournir des masques à toutes les personnes malades. Les commandes passées par les autorités, trop tardives, n’y suffiront pas. Le stock stratégique, pensé justement pour une crise sanitaire, est largement insuffisant. Un haut fonctionnaire en première ligne résume la situation : «Ils sont tellement incertains de ce qu’il va se passer avec les importations qu’ils refusent de déstocker et transforment cette pénurie en norme.»

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27 avril 2020

Coronavirus en Ile-de-France : Des masques seront distribués gratuitement dans les transports

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PROTECTION Cette distribution gratuite de masques a été annoncée par Valérie Pécresse, la présidente de la région Ile-de-France et d’Ile-de-France Mobilités. L’élue souhaite que la protection soit obligatoire dans les transports

Port du masque obligatoire dans le métro, le bus ou le RER ou le tram ? C’est le souhait de l’Académie nationale de médecine mais aussi de Valérie Pécresse. La présidente de la région Ile-de-France et d’Ile-de-France Mobilités l’a déclaré, ce jeudi soir, sur BFM TV. Et pour ce faire, l’élue fait une promesse : équiper gratuitement  en masques​ les voyageurs dans les transports en commun.

Pour « que le port du masque soit obligatoire », indique Valérie Pécresse, « il faut d’abord donner les masques, il faut que tout le monde puisse en avoir ». La présidente de la région « réfléchit aux modalités » de collecte de ces masques pour les usagers, afin « d’éviter des effets de foule, des queues trop longues qui seraient totalement contraires à l’esprit des mesures barrières ».

Questionnée sur le type de masques qui seront proposés, « chirurgicaux » ou « grand public », l’élue a répondu « un peu des deux », en renvoyant à des précisions ultérieures. Valérie Pécresse a encore estimé que « les entreprises avaient aussi vocation à prendre le relais petit à petit », en faisant valoir que la mesure régionale était « ponctuelle pour redémarrer l’activité dans des bonnes conditions ».

L’Elysée veut lisser les heures de pointe dans les transports en commun

La présidente ex-LR du conseil régional d’Ile-de-France a en outre plaidé pour que les agents de la SNCF et de la RATP puissent « verbaliser » les voyageurs qui ne porteraient pas de masques, « parce que sinon les efforts de 98 % seront réduits à néant par l’indiscipline des 2 % », a-t-elle estimé. En temps normal, environ 5 millions de Franciliens utilisent les transports en commun chaque jour.

Jeudi après-midi, à l’issue d’une visioconférence entre le chef de l’Etat et des maires, l’Elysée a indiqué que le port du masque serait « probablement » obligatoire dans les transports en commun, partout sur le territoire, après le 11 mai. Le gouvernement veut également lisser les heures de pointe, en coordination avec les entreprises, et du gel hydroalcoolique devra être disponible dans les gares et les stations.

26 avril 2020

Les Masques...

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9 avril 2020

En France, les fabricants de masques textiles accélèrent la cadence

Par Juliette Garnier

Le port du masque devient obligatoire dans plusieurs communes. Les fabricants français convertis à la confection de masques textiles font tourner leurs ateliers de production pour répondre à la demande.

« Pardon, le rythme est infernal », s’excuse Jean-Charles Potelle. En pleine interview téléphonique, le PDG de Boldoduc s’interrompt pour signer le bordereau de livraison que lui tend un routier. « Quel est votre numéro de téléphone ? What is your phone number ? », lui demande M. Potelle. Le stress fait vibrer sa voix. « Il doit livrer un échantillon de masque à la DGA [Direction générale des armées] », explique le patron de cette petite entreprise spécialisée dans la protection, l’emballage et l’habillement réalisés à partir de textiles techniques. Mi-mars, sa société s’est convertie à la production de masques de protection en tissu. Une première version d’un modèle filtrant lavable a été homologuée, jeudi 2 avril, par le laboratoire classé haute sécurité de la DGA, situé à Vert-le-Petit (Essonne), spécialisé dans la maîtrise radiologique, biologique et chimique.

Sans attendre cet avis, alors que l’épidémie de Covid-19 se répand en France, le fabricant a mis en production, le 27 mars, un premier modèle destiné au personnel des secteurs agroalimentaires, du paramédical et des services de proximité, sans toutefois présenter les propriétés des masques FFP2 dont s’équipent les soignants de malades. L’opération mobilise les 180 employés de cette PME située à Dardilly (Rhône).

Il a fallu couper ces carrés de tissus de coton et de non-tissé filtrant, et surtout trouver les ouvriers pour les assembler. Boldoduc a fait appel à ses propres ateliers et à ceux de sous-traitants. L’entreprise a aussi désormais recours aux 140 détenus de huit ateliers de maisons d’arrêt dans l’Hexagone. En complément, sur les réseaux sociaux, elle a lancé un appel pour recruter des couturières. En quelques jours, plus de 1 500 ont répondu présentes : toutes sont désormais derrière leurs machines à coudre. En tout, plus 1 750 personnes fabriquent les modèles que Boldoduc vend à prix coûtant et ce sont 25 000 masques qui sont produits par jour. « Ce sera 50 000 mi-avril », assure M. Potelle.

Le « courage » des couturières

Partout en France, les ateliers textiles accélèrent la cadence. Tous ont répondu à l’appel du gouvernement émis le 23 mars pour remédier à la pénurie de masques de protection et équiper les personnels des entreprises relevant des secteurs dits essentiels (agroalimentaire, gestion des déchets, etc.). Dans la foulée, le Comité stratégique de filière des industries de la mode et du luxe – qui regroupe pouvoirs publics et professionnels du secteur – a monté une plate-forme pour réunir industriels et confectionneurs afin de leur permettre de produire des masques, selon un cahier des charges écrit par l’Institut français du textile et de l’habillement et conforme aux préconisations de la DGA. Près de 700 modèles lui ont été soumis.

« Soixante-cinq entreprises ont obtenu l’évaluation de la DGA. Plus de 300 autres confectionneurs sont en cours de validation », explique Guillaume Gibault, fondateur du Slip français, impliqué à titre bénévole. Parmi eux figurent des fabricants de sacs (Les Tissages de Charlieu), des marques de prêt-à-porter (Ruko-Linglin), de protections hygiéniques (Plim) et de maillots de cyclisme (Chef de fil). La production s’établit aujourd’hui à 500 000 masques lavables par jour. Bientôt ce sera 1 million, assure M. Gibault.

Mode Grand Ouest, organisation professionnelle rassemblant des fabricants textiles d’Aquitaine, de Bretagne ou des Pays-de-la-Loire, a aussi mobilisé ses adhérents pour fabriquer des modèles à usage unique et les vendre à prix coûtant. Les lieux de coupe et de confection sont tenus secrets, pour réduire « les risques de cambriolage », explique Laurent Vandenbor, délégué général de Mode Grand Ouest. Et tout repose sur « 300 salariés volontaires », explique ce dernier, qui salue le « courage de ces femmes » qui ont bravé leur peur pour s’asseoir derrière leur machine à coudre. La production atteint 35 000 exemplaires par jour et 400 000 pièces sont en commande.

Une « question ouverte »

La demande ne faiblira pas alors que le port du masque pourrait se généraliser. L’Académie de médecine le recommande. Car, « il est établi que des personnes en période d’incubation ou en état de portage asymptomatique excrètent le virus et entretiennent la transmission de l’infection », estime-t-elle dans un avis publié vendredi 3 avril, plaidant pour l’ajouter aux « mesures barrières » déjà en vigueur. Le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, encourage aussi les Français à porter « ces masques alternatifs ». L’éventuel port obligatoire est une « question ouverte », a déclaré, mardi, le ministre de la santé, Olivier Véran. Deux communes – Nice et Sceaux – l’imposeront sous peu, et la maire de Paris, Anne Hidago envisage d’en fournir aux habitants.

Dès lors, les Français cherchent à se doter de modèles fiables et éviter d’avoir recours à un foulard ou un spécimen fait maison, sans garantie de protection et de filtration. Les pharmacies pourraient être chargées de leur distribution. L’ordre des pharmaciens et les deux principaux syndicats de la profession ont demandé, mardi, au gouvernement d’autoriser les officines à vendre ces masques « alternatifs » en tissu au grand public.

Les pouvoirs publics vont-ils l’entendre ? D’ici là, le secteur textile espère que l’Etat se rappellera de la mobilisation historique des entreprises tricolores pour fabriquer ces protections. La crise due au coronavirus « est une opportunité de démontrer la vivacité du tissu industriel français », juge Elizabeth Ducottet, PDG de Thuasne, qui, à Saint-Etienne, s’est lancé dans la fabrication de masques. Au passage, cette période pourrait raviver la demande d’une réforme des appels d’offres de marchés publics au bénéfice de fabricants français, juge M. Vandenbor. Car, à l’en croire, il suffirait que les acteurs économiques accordent « 10 % de leurs commandes au “made in France” pour doubler les effectifs dans le secteur textile ». D’ici là, les entreprises se mobilisent déjà pour remédier à un autre manque, celui des surblouses dont s’équipe le personnel médical.

8 avril 2020

Covid-19 : « En France, l’obligation de porter le masque serait une révolution »

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Par Frédéric Keck, Anthropologue

Dans l’idéal des Lumières, le citoyen se présente à visage découvert dans l’espace public, d’où, en partie, le retard français sur cette mesure de protection contre la maladie due au coronavirus, explique l’anthropologue Frédéric Keck dans une tribune au « Monde ».

Une équipe de chercheurs de l’université de Hongkong vient de montrer dans un article publié dans la revue mensuelle Nature Medicine, le 3 avril, que le port du masque chirurgical réduisait de façon significative le risque de transmission du coronavirus par la toux ou par la simple respiration. Le même jour, l’Académie nationale de médecine en France recommande que le port du masque « grand public » ou « alternatif » soit rendu obligatoire pour les sorties nécessaires en période de confinement.

Si ces deux avis scientifiques étaient suivis, cela impliquerait une véritable révolution dans l’espace public en France. Le gouvernement français a en effet affirmé, au début de la crise du Covid-19, que les masques chirurgicaux devaient être réservés au personnel hospitalier et qu’ils ne protégeaient pas le reste de la population, celle-ci devant plutôt utiliser les « gestes barrières » comme se laver les mains ou tousser dans son coude.

Les responsables asiatiques, comme le directeur du Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies, George Gao, ou le doyen de la faculté de médecine de Hongkong, Gabriel Leung, affirmaient depuis plusieurs semaines que cette position, partagée par la plupart des Etats en Europe et en Amérique, était une erreur. La position française sur les masques ne tient pas seulement à une pénurie d’équipements due aux coupes budgétaires dans la préparation aux pandémies.

Elle s’explique également par une définition de l’espace public comme un lieu dans lequel le citoyen moderne se présente à visage découvert. Cet idéal des Lumières réalisé par la Révolution française s’est construit contre les masques dont l’aristocratie s’ornait dans les salons. Il s’est ensuite renforcé lorsque les autorités coloniales de la IIIe République ont imposé le retrait du foulard sur les photographies d’identité en Afrique du Nord.

L’interdiction du voile islamique

Il est devenu plus contraignant encore, voire oppressif, au cours des vingt dernières années lorsque le foulard islamique a été interdit par l’Assemblée nationale dans les écoles et les lieux publics, provoquant la réprobation de l’ensemble du monde arabe. En France, porter un morceau de tissu sur son visage est perçu comme un signe d’archaïsme et de domination ; se présenter le visage découvert est un signe de modernité et de libération.

A l’inverse, en Asie, le masque est un signe de modernité et c’est le fait de ne pas en porter qui est perçu comme un signe d’archaïsme. L’anthropologue Christos Lynteris a montré (notamment dans une tribune publiée par le New York Times, le 13 février) que le masque chirurgical inventé en Europe fut introduit en Chine en 1910 par un médecin chinois né en Malaisie et éduqué à Cambridge, Wu Lien-teh (1879-1960). Celui-ci montra que la peste pneumonique qui sévissait en Mandchourie se transmettait par voie aérienne, et il recommanda aux infirmiers et aux malades de porter un masque. Ses collègues européens et japonais étaient sceptiques sur son hypothèse, jusqu’à la mort d’un médecin français qui traitait ses patients sans porter de masque.

Les photographies des médecins chinois portant des masques circulèrent à travers le monde et conduisirent à l’adoption du masque par les médecins américains durant la pandémie de grippe de 1918.

Le port du masque fut ensuite abandonné en Occident, alors qu’il fut prescrit par le premier président de la République de Chine (1911-1912), Sun Yat-sen, formé en médecine à l’université de Hongkong, et par le président de la République populaire de Chine, Mao Zedong, lors de la guerre contre les Etats-Unis en Corée (1950-1953).

« L’homme malade de l’Asie »

La crise du SRAS, en 2003, imposa le port du masque à Hongkong, puis dans le reste de la Chine. On estime que 90 % de la population de Hongkong en portait au pic de l’épidémie. Le masque ne visait pas à se protéger de cette nouvelle maladie respiratoire, mais à protéger les autres pour ceux qui en détectaient sur eux-mêmes les symptômes.

Il devint un signe de solidarité collective et de conscience écologique dans une société très consciente des risques d’un développement économique accéléré : les maladies émergentes ou la pollution de l’air. Par contraste, les Chinois qui ne portaient pas de masques et qui crachaient par terre étaient perçus par les Hongkongais comme les symptômes de ce que les Européens appelaient au XIXe siècle « l’homme malade de l’Asie ».

« LA CRISE DU COVID-19 OBLIGE À UNE PERTE DE L’INNOCENCE OU DE L’INSOUCIANCE DANS L’ESPACE PUBLIC, ANALOGUE À CELLE QUE LE SIDA A IMPOSÉE DANS LES RAPPORTS AMOUREUX »

Si les Français se mettent à porter des masques pour limiter la transmission du Covid-19 et pour favoriser un déconfinement plus efficace, cela signifiera-t-il qu’ils auront dû suivre ce modèle de la modernité chinoise plutôt que celui des Lumières européennes ? Il faut se méfier d’une approche du masque en termes de culture ou de civilisation, et parler plutôt, en reprenant l’idée du philosophe Etienne Balibar, d’une révolution dans la civilité.

Le port du masque signifiera que la crise du Covid-19 aura marqué nos corps et nos esprits, comme la crise du SRAS a marqué ceux des populations asiatiques. Elle oblige à une perte de l’innocence, analogue à celle que le sida a imposée dans les rapports amoureux. De même, les attentats du Bataclan, en novembre 2015, ont mis fin à l’insouciance de la consommation d’un verre en terrasse. Nous porterons des masques en souvenir des victimes de l’épidémie pour protéger la population d’une maladie nouvelle qui nous affecte en commun. Ce ne sera pas un signe religieux et communautaire qui menace la laïcité, mais un signe public et commun de l’immunité collective.

Frédéric Keck est directeur du Laboratoire d’anthropologie sociale du CNRS, auteur des « Sentinelles des pandémies : chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine » (Zones sensibles, 240 p., 20 €).

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7 avril 2020

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6 avril 2020

Coronavirus : toute la planète cherche à acheter des masques de protection en Chine

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Par Gilles Paris, Washington, correspondant, Florence de Changy, Hongkong, correspondance, Piotr Smolar, Sarah Belouezzane, Harold Thibault

Cette foire d’empoigne se fait dans l’urgence, car chaque pays est confronté à la pénurie et à des opinions publiques abasourdies par le manque d’anticipation.

C’est la grande cohue aux portes des ­usines chinoises, auprès desquelles toute la planète cherche à se procurer des masques de protection pour freiner la propagation du coronavirus. Dans cette foire d’empoigne se font concurrence les Etats entre eux, mais aussi les collectivités locales et les entreprises. Le tout dans l’urgence, car chacun est confronté à la pénurie et à des opinions publiques abasourdies par le manque d’anticipation de leurs dirigeants, et ce alors que l’essentiel du trafic aérien à destination de la Chine a été supprimé. « Il y a une course aux masques en Chine, il faut être prêt à dégainer tout de suite pour ­réussir à passer une commande », résume Alain Rousset, président de la région Nouvelle-Aquitaine.

Le gouvernement français a lancé ce qu’il compare à un « pont aérien » avec la Chine – des vols cargos payés au prix fort pour importer 600 millions de masques. Ils doivent notamment approvisionner les hôpitaux. Mais les régions conservent la responsabilité de trouver des masques pour les établissements d’hébergement des personnes âgées dépendantes et les soignants à domicile. La Nouvelle-Aquitaine devait réceptionner une commande de 2,6 millions de masques ce week-end, à l’issue d’un parcours du combattant : la cargaison devait d’abord décoller de Shenzhen (sud), grand centre industriel qui jouxte Hongkong. Mais face à l’engorgement du terminal cargo de l’aéroport, elle a été envoyée par camion jusqu’à Shanghaï (est). Là, l’attente s’annonçait si longue que le tout a finalement été convoyé pour un décollage depuis Zhengzhou, 950 km à l’ouest.

« Course contre la montre »

L’Ile-de-France a connu pire déconvenue. Lorsque, le 20 mars, le gouvernement lève sa réquisition des masques sur le territoire, Valérie Pécresse, présidente de la région, se précipite car les besoins sont grands. Elle procède à une commande de plusieurs millions de masques auprès d’un fournisseur chinois. Mais très vite, sans nouvelles de la cargaison, la région se rend compte que le stock a été tout simplement vendu à une autre partie, plus offrante. « Nous ne savons même pas qui l’a acheté finalement, on parle d’Américains, mais en réalité, c’est difficile à dire », précise-t-on dans l’entourage de la présidente.

Cette situation ubuesque est la conséquence d’une demande en flux hypertendu et d’une concurrence impitoyable. Il faut désormais payer rubis sur l’ongle dès l’ordre passé, parce que les producteurs peuvent se permettre de l’exiger, mais aussi en raison du coût de leurs matières premières. « Auparavant, il fallait un premier versement, d’environ 30 %, puis le reste après livraison. La nouveauté, c’est que les usines veulent 100 % comptant à la commande, sinon les autres passent avant », explique Melvin Gerard, consultant dans l’import-export avec la Chine.

L’Ile-de-France a fait appel aux réseaux de ses entreprises, mais également à la communauté d’origine chinoise afin de trouver un producteur fiable. « Nous nous sommes battus car la recherche de masques est une course contre la montre pour identifier les producteurs et, surtout, faire décoller les cargaisons. Nous avons pu sécuriser une filière d’approvisionnement grâce à la communauté franco-chinoise en Ile-de-France », explique Valérie Pécresse.

Les différents chefs d’Etat, Emmanuel Macron en tête, ont beau promettre de réfléchir à terme à cette dépendance à la Chine, dont ils prennent conscience avec la crise sanitaire, la République populaire se révèle plus incontournable que jamais. Dès janvier, alors que le virus faisait ses premiers ravages, sa propre demande et celle de ses voisins asiatiques l’ont poussée à augmenter ses capacités de production : 3 000 nouveaux fabricants se sont lancés sur un marché qui en comptait déjà 4 000. La Chine – qui, l’année dernière, livrait la moitié des masques sur la planète – aurait dopé sa capacité de production à 110 millions d’unités par jour fin février, selon les chiffres officiels, cinq fois plus qu’un mois plus tôt.

Le constructeur automobile BYD se targue d’avoir lancé en deux semaines la plus grosse ligne de production mondiale, et assure au Monde qu’elle sort désormais 10 millions d’unités par jour. Le géant de l’assemblage des smartphones Foxconn s’est jeté dans la mêlée au même moment. Un producteur de serviettes de protection contre l’incontinence de la province rurale de l’Anhui, U-Play, explique s’être converti aux masques en trente-cinq jours car le gouvernement local peinait à en trouver, confronté à la demande des autres provinces.

Dans cette bataille, la qualité laisse souvent à désirer. Les Pays-Bas ont rappelé 600 000 masques FFP2 défectueux, réceptionnés le 21 mars d’un fabricant chinois. Mais Pékin est soucieux de son image, et se pose désormais d’autant plus en position de sauveur qu’il a été accusé d’avoir étouffé la révélation, par des médecins de la ville de Wuhan, de l’existence d’un nouveau virus, fin décembre 2019. Depuis mardi 31 mars, les usines du pays ne peuvent plus exporter de matériel médical ou de protection si elles n’ont pas reçu la licence les autorisant à vendre sur le ­marché chinois. Selon une source au ministère français de la santé, aucun problème de qualité n’a été décelé sur les premiers arrivages en France, par deux avions affrétés lundi 30 mars et mercredi 1er avril par la société Geodis, qui ont ramené près de 20 millions de masques.

L’amertume des pilotes

L’autre défi est logistique. Outre Geodis, qui doit affréter une quinzaine de vols Antonov pendant ce mois d’avril dans le cadre du « pont aérien » avec la Chine, Air France prévoit six rotations par semaine. Les deux premiers vols de la compagnie française ont eu lieu dimanche 29 mars et mercredi 1er avril, acheminant chacun 80 tonnes de matériels – essentiellement des masques, près de 8 millions au total – à destination de la France. Une grande partie, le 29 mars, a été importée à l’initiative du groupe LVMH. Le prochain vol est prévu le 5 avril. En privé, le président Emmanuel Macron a critiqué la lenteur du ministère de la santé, qui s’est fait prendre de vitesse, pour des raisons administratives, dans la prise en charge des masques sur le terrain, en Chine.

Les équipages qui participent à ces vols à vide dans le sens de la Chine sont soumis à un protocole sanitaire très strict. C’est dans ce cadre qu’un pilote d’Air France a été retenu sur place, selon nos informations, confirmées par Air France. A la suite d’un test positif au Covid-19, il a été « placé en observation dans un centre médicalisé » chinois le 31 mars, précise la compagnie, qui s’efforce d’obtenir son retour « le plus rapidement possible ».

Du côté des syndicats de pilotes, une certaine amertume s’exprime en raison de l’écho donné aux vols affrétés par Geodis. « On aimerait que le travail d’Air France soit davantage mis en valeur par le ministère des affaires étrangères, dit une source syndicale. On s’offusque du fait que les vols d’Antonov soient tant évoqués, alors qu’ils sont à un tarif délirant de 1,5 million d’euros pièce. »

La ruée mondiale sur le matériel de protection chinois est source de vives crispations diplomatiques. Le ministre de l’intérieur du Land de Berlin, Andreas Geisel, a ainsi accusé les Etats-Unis de « piraterie moderne » dans un article de vendredi du Tagesspiegel révélant qu’une cargaison de masques de type FFP2 de la marque américaine 3M, produits en Chine à destination des soignants de la capitale allemande, a été « confisquée » lors d’un transbordement à l’aéroport de Bangkok. L’entreprise du Minnesota résiste à une injonction de l’administration de Donald Trump d’expédier l’intégralité de sa production asiatique vers les Etats-Unis et de cesser de fournir le Canada et l’Amérique latine. Cet ordre, qui aurait des « implications humanitaires importantes », selon l’industriel, suscite l’ire du premier ministre canadien, Justin Trudeau.

Les Etats américains eux-mêmes se plaignent de voir l’administration fédérale se montrer plus offrante à chaque fois qu’ils tentent de passer une commande aux Etats-Unis. Au point que le gouverneur du Massachusetts, Charlie Baker, a utilisé un avion de l’équipe de football des New England Patriots pour aller chercher une livraison en Chine pour sa région. Cette concurrence américaine nourrit la guerre au plus offrant. Un membre de l’état-major américain, l’amiral John Polowczyk, chargé de l’approvisionnement, a assumé avoir une équipe qui « parcourt le monde » pour prendre tous les équipements nécessaires que les Etats-Unis peuvent récupérer. Il a précisé que six avions-cargos avaient déjà ramené du matériel médical et que 28 autres avions étaient prévus dans les jours à venir. Il parle lui aussi de « pont aérien ».

5 avril 2020

Faut-il généraliser le port du masque ? Le discours officiel commence à s’infléchir

Alors que l’Organisation mondiale de la santé veut limiter les masques aux soignants et aux malades, le gouvernement américain et l’Académie de médecine en France préconisent un recours plus large.

Faut-il généraliser le port du masque ? Depuis le début de l’épidémie, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de nombreux gouvernements répètent que les masques doivent être uniquement utilisés par les soignants, les malades et leur entourage proche, en disant s’appuyer sur des données scientifiques. Mais le discours officiel a changé dans plusieurs pays cette semaine.

Quelles positions ont changé ?

La volte-face la plus spectaculaire est venue des Etats-Unis vendredi 3 avril : le président, Donald Trump, a annoncé que les autorités sanitaires conseillaient désormais aux Américains de se couvrir le visage lorsqu’ils sortent de chez eux. C’est « seulement une recommandation », a ajouté le président américain précisant qu’il ne le ferait sans doute pas lui-même. La veille, le maire de New York, Bill de Blasio, avait demandé aux habitants de se couvrir le visage à l’extérieur, avec un foulard si besoin.

En France, l’Académie de médecine a jugé vendredi qu’il fallait attribuer en priorité les masques FFP2 et chirurgicaux aux soignants, mais qu’un masque « grand public » devrait être rendu obligatoire pour les sorties pendant et après le confinement.

Le Directeur général de la santé, Jérôme Salomon, a infléchi sa position en annonçant la fabrication de masques « alternatifs », autres que médicaux : « Nous encourageons le grand public, s’il le souhaite, à porter (…) ces masques alternatifs qui sont en cours de production. » Une position qui reste optionnelle, comme il l’a rappelé samedi soir :

« Nous apprenons chaque jour de ce nouveau virus. Peut-être qu’un jour nous proposerons à tout le monde de porter un masque mais on n’en est pas là. Tout ça se discute avec les experts, avec le conseil scientifique et avec les experts de virologie. Avec toutes les agences nationales. »

En Allemagne, l’Institut Robert-Koch, l’établissement de référence en santé publique, a encouragé les citoyens à porter en public des masques faits maison. Il n’y a « pas encore de preuve scientifique » qu’ils limitent la propagation du virus, mais cela « semble plausible », a estimé son président.

En Italie, la Lombardie a décidé qu’à partir de dimanche, ceux qui sortiront devront se couvrir les voies respiratoires, avec des masques, ou à défaut des écharpes ou des foulards. Les supermarchés seront par ailleurs tenus de fournir des gants et du gel hydroalcoolique à leurs clients.

Le port du masque est obligatoire en République tchèque et en Slovénie, et l’Autriche l’a généralisé dans les supermarchés.

Il a également été imposé en Turquie.

Pourquoi un tel revirement ?

Jusqu’à présent, les autorités occidentales réservaient le port du masque aux personnels soignants et aux malades, ce qui étonnait beaucoup les pays asiatiques. Le directeur général du Centre chinois de contrôle et de préventions des maladies, George Gao, a averti dans un entretien publié le 27 mars que « la grande erreur aux Etats-Unis et en Europe est que la population ne porte pas de masque ».

Parmi les craintes principales figure l’hypothèse selon laquelle le coronavirus pourrait se transmettre par l’air expiré (les « aérosols » dans le jargon scientifique). Ce mode de transmission n’est pas encore scientifiquement prouvé, mais on suspecte que « le virus puisse se transmettre quand les gens ne font que parler, plutôt que seulement lorsqu’ils éternuent ou toussent », a déclaré vendredi sur Fox News le très respecté spécialiste américain Anthony Fauci, conseiller de Donald Trump.

S’il était confirmé, ce mode de transmission expliquerait la haute contagiosité du virus, également transmis par des patients sans symptômes.

L’OMS pourrait-elle changer d’avis ?

Jusqu’à présent, l’OMS s’en tient encore à sa position initiale, en craignant que l’usage généralisé du masque donne un « faux sentiment de sécurité » et fasse oublier les indispensables mesures barrières (distanciation sociale, lavage des mains…).

Toutefois, son patron, le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, a concédé mercredi qu’elle continuait à « évaluer l’usage potentiel du masque de manière plus large ». « La pandémie évolue, les preuves et nos avis aussi », a-t-il glissé.

Une étude parue vendredi dans la revue Nature lui donnera du grain à moudre : elle conclut que le port de masques chirurgicaux réduit la quantité de coronavirus dans l’air expiré par des malades (l’expérience a été faite avec d’autres coronavirus que le SARS-CoV-2, responsable de l’épidémie actuelle).

Quelle efficacité des masques « alternatifs » ?

De nombreux pays, dont la France, font face à une pénurie de masques médicaux et chirurgicaux. Le personnel soignant, qui est prioritaire pour les utiliser, est parfois démuni dans certaines structures.

Pour éviter la ruée sur les masques médicaux, ce sont donc les masques faits maison ou fabriqués par l’industrie textile qui sont mis en avant. Des tutoriels de fabrication de masques artisanaux circulent largement sur Internet, parfois émanant d’hôpitaux ou de sociétés savantes.

Attention toutefois à bien avoir en tête que ces masques « alternatifs » ou « écrans antipostillons », comme les appelle le collectif français Stop-postillons (qui propose des modèles sur son site) n’ont pas un effet protecteur très efficace contre le coronavirus. Il est dangereux de les utiliser lorsqu’on est en contact étroit avec un malade.

La plupart ne sont pas dotés de filtres suffisants. En revanche, ils servent à ne pas contaminer les autres, dont à ralentir la propagation du virus. Porter un masque évite aussi de se toucher le visage avec les mains, qui peuvent être contaminées.

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