L’Espagne dit son ras-le-bol du tourisme de masse
Par Isabelle Piquer, Madrid, correspondance - Le Monde
Entre les excès provoqués par l’ivresse des estivants et la dénonciation d’activités qui ne profitent pas aux résidents, l’exaspération monte de l’autre côté des Pyrénées.
L’Espagne est-elle atteinte de « tourismophobie » ? Alors que leur pays s’apprête à battre de nouveaux records – il a déjà accueilli plus de 36 millions de visiteurs (11,6 % de plus qu’en 2016) et devrait dépasser les 80 millions avant la fin de l’année –, les Espagnols s’interrogent sur les méfaits induits par un secteur qui représente 11,2 % du produit intérieur brut (PIB) et qui fait vivre 2,5 millions de personnes.
L’hôpital universitaire de Palma de Majorque, Son Espases, est ainsi devenu une référence mondiale dans une spécialité assez particulière : soigner des vacanciers blessés lors d’un balconing, une pratique qui consiste à sauter d’un balcon à un autre, ou dans une piscine. Le profil des quarante-six personnes soignées par l’établissement entre 2010 et 2015 ? D’après un rapport publié en mars : jeune (environ 24 ans), majoritairement britannique (60,8 %) et complètement ivre.
Dernière victime en date, un Irlandais de 27 ans qui s’est jeté de sa chambre d’hôtel de San Antonio (Ibiza) début juillet. Le balconing aurait déjà causé la mort de trois touristes à Majorque depuis le début de l’été, selon les autorités locales.
Il y a aussi les booze cruises (les « croisières arrosées ») pour lesquelles on peut embarquer depuis la plage de Magaluf (Majorque) et qui offrent trois heures de musique et de boissons non-stop sur des bateaux bondés pour 55 euros…
Pneus crevés et confettis
C’est contre de tels excès que s’insurgent désormais les Espagnols. Et le débat est virulent car il touche un secteur particulièrement sensible de l’économie ibérique.
Fin juillet, quatre personnes encagoulées ont subitement obligé un bus touristique de Barcelone à s’arrêter ; ils ont alors crevé les pneus du véhicules avant de peindre sur son pare-brise le slogan « Le tourisme tue les quartiers ». L’attaque a été revendiquée par le collectif Arran, le mouvement de jeunesse du parti d’extrême gauche indépendantiste CUP.
Ses militants dénoncent « un modèle de tourisme qui génère des bénéfices pour très peu de personnes et aggrave les conditions de vie de la majorité ». Ils ont aussi lancé des confettis aux clients d’un restaurant du port de Palma de Majorque et collé des centaines de stickers sur des véhicules de location contre le « tourisme qui tue Majorque ».
Au Pays basque, une organisation séparatiste, Ernai, a pour sa part annoncé une manifestation à Saint-Sébastien pour le 17 août, avec pour slogan : « Votre tourisme, la misère des jeunes ».
Madrid a durement critiqué les actes de vandalisme. Le président du gouvernement, Mariano Rajoy, a demandé à ses concitoyens « un peu de bon sens » et il a attribué les attaques à des « extrémistes radicaux ».
Emplois précaires
« Ce qu’on ne peut pas faire à Monsieur le touriste, qui heureusement vient ici, génère d’énormes revenus et permet à de nombreux Espagnols de travailler, c’est le recevoir à coups de pied. Cela me semble une aberration », a déclaré M. Rajoy, lundi 7 août, lors d’une visite à Majorque où il s’est entretenu avec le roi Felipe VI qui, comme chaque année, passe ses vacances sur l’île.
Pays le plus compétitif au monde en matière de tourisme d’après le Forum économique mondial de Davos, l’Espagne a profité ces dernières années de la désaffection pour des destinations considérées à risque comme l’Egypte, la Turquie ou la Tunisie.
Les régions les plus visitées du pays sont la Catalogne (8,6 millions de touristes durant le premier semestre), les îles Canaries (6,9 millions), les Baléares (5,4 millions) et l’Andalousie (5,2 millions). Selon les estimations de l’Institut national de statistique espagnol (INE) les visiteurs ont dépensé un peu plus de 37 millions d’euros depuis janvier, soit 14,6 % de plus par rapport à la même période de 2016.
Le secteur emploie 13 % de la population active en Espagne, et jusqu’à 20 % en Catalogne. Mais il requiert surtout une main-d’œuvre peu chère et temporaire, donnant l’impression d’un « pays de serveurs » comme le dénonce régulièrement la presse ibérique. « La précarisation des emplois touristiques est de plus en plus problématique », affirme un rapport de l’université Loyola Andalucía publié en avril.
Ne pas tuer la poule aux œufs d’or
Un nombre croissant d’Espagnols estiment par ailleurs que le tourisme de masse fait grimper en flèche les loyers, provoque des nuisances en matière d’environnement, et exerce une pression presque insoutenable sur les ressources hydriques. Sans parler de l’urbanisation massive qui a déjà détruit une bonne partie des côtes.
Une enquête réalisée en juin par la mairie de Barcelone a montré que « le tourisme est le principal problème de la ville » pour 19 % des habitants interrogés. La ville a d’ailleurs pris plusieurs mesures contre la plateforme Airbnb pour tenter de limiter le nombre d’appartements disponibles à la location. Et un arrêté municipal va entrer en vigueur fin août pour interdire la location des trottinettes électriques dans le centre-ville, des engins jugés nuisibles par les résidents.
Le gouvernement des îles Baléares, où les socialistes ont formé une coalition avec la gauche radicale, a pour sa part annoncé, mercredi, son intention de limiter le nombre de locations de meublés touristiques. En cas mise en location d’appartements sans licence, les amendes peuvent atteindre 40 000 euros pour les particuliers, 600 000 euros pour des plateformes spécialisées comme Airbnb.
Mais le secteur hôtelier estime qu’il ne faudrait pas tuer la poule aux œufs d’or qui a contribué à sortir l’Espagne de la crise. D’autres destinations pourraient vite lui faire concurrence. Selon TUI, le premier voyagiste européen et numéro un mondial, « l’Espagne est au complet », ce qui pourrait bénéficier, a estimé son directeur général, Fritz Joussen, jeudi, dans un communiqué, à des pays comme le Cap Vert ou la Bulgarie.










