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Jours tranquilles à Paris
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reflexion
17 mai 2020

Enquête - #guillotine2020 : ascenseur pour l’échafaud numérique

Par Nicolas Santolaria - Le Monde

Le hashtag né aux Etats-Unis visait, depuis l’apparition de la pandémie, les stars américaines confinées. En France, il a pris une tournure plus politique. La crise sanitaire a exacerbé le sentiment d’une déconnexion des élites, suscitant colère et moqueries sur les réseaux.

Très engagé sur le front de la pandémie, le comédien Thierry Lhermitte intervient le 19 avril en duplex dans le JT de 13 heures de TF1. Voix pleine d’une chevrotante sollicitude, celui qui est le parrain de la Fondation pour la recherche médicale (FRM) lance un appel aux dons. Objectif ? Contribuer au financement des travaux pour trouver en urgence un remède contre le Covid-19.

Pourtant, ce que retiennent certains téléspectateurs, ce jour-là, ce n’est pas la grandeur d’âme de l’ex-Bronzé, mais l’arrière-plan de l’intervention. Dans la bibliothèque que l’on suppose être celle de l’acteur, on peut distinguer trois gros dossiers siglés BRED, Neuflize, Lazard. Une humeur monte alors des tréfonds de Twitter, que l’on pourrait résumer ainsi : n’y a-t-il pas une forme d’inconvenance à inviter les petites gens à se délester de leurs économies lorsqu’on est soi-même le client aisé d’institutions bancaires si prestigieuses ? Assimilé sans autre forme de procès à un social-traître, Thierry Lhermitte est alors conduit sur l’échafaud numérique comme les aristocrates étaient jadis emmenés en place de Grève ; et son nom se voit associé au hashtag le plus tranchant du moment : #guillotine2020.

« NON SEULEMENT ON EST CONFINÉ, MAIS EN PLUS IL FAUT SE COGNER LES AVENTURES DE SYLVAIN TESSON QUI SE PREND POUR ULYSSE » : LE TWEET DE MARCEL AIPHAN

Cette exécution symbolique est loin d’être un cas isolé. Léa Salamé, Pascal Praud, Eric Zemmour, Robert Namias, Raphaël Enthoven ont, entre autres, vu s’abattre sur eux ce mot dièse aussi intimidant que la balle ou le petit cercueil qui arrivaient jadis par courrier, menace parfois assortie d’un tout aussi inquiétant #onoublierapas. Même l’écrivain bourlingueur Sylvain Tesson, dont l’odyssée néohomérique a récemment été diffusée sur Arte, en a fait les frais : « Non seulement on est confiné, mais en plus il faut se cogner les aventures de Sylvain Tesson qui se prend pour Ulysse sur un somptueux voilier dans ce cimetière marin qu’est devenue la Méditerranée. On a vraiment mérité ça ? #guillotine2020 », poste sur Twitter, le 11 avril, un certain Marcel Aiphan.

Inconscient sans-culotte

Généralement anonymes, ces messages aux conclusions expéditives interrogent : la part la plus sanglante du refoulé révolutionnaire hexagonal aurait-elle refait surface à l’occasion du confinement ? « Pour ceux qui voient leur nom associé à #guillotine2020, ça peut effectivement être vécu de manière très traumatisante », reconnaît le sociologue Romain Badouard, auteur de l’ouvrage Le Désenchantement de l’Internet. Désinformation, rumeur et propagande (FYP éditions, 2017). « Mais il ne faut pas dramatiser, c’est une violence symbolique, parfois teintée d’ironie, qui ne traduit pas forcément une volonté de nuire physiquement à quelqu’un. Le fait d’avoir des propos très agressifs, d’être dans la surenchère pour capter l’attention, est une des particularités du débat sur Internet. »

Même si elle semble exhumée des soubassements de l’inconscient sans-culotte, cette résurgence numérique de la guillotine est en réalité mâtinée de sauce ketchup. C’est #freethemall, militant(e) socialiste de Portland (Oregon), aujourd’hui âgé de 28 ans, qui, pour dénoncer les inégalités croissantes, la montée des populismes et l’absence d’alternative démocratique dans son pays, a imaginé ce hashtag spectaculaire et horrifique, dans lequel 2020 fait référence à l’échéance de l’élection présidentielle américaine. Lorsqu’il a été posté pour la première fois sur Twitter en 2017, #guillotine2020 était accompagné d’un tout aussi provocateur #eattherich (« mangez les riches »).

« J’associe la période actuelle à la France d’avant la Révolution parce que, bien que n’ayant pas de monarques, nous avons des individus et des familles qui possèdent d’immenses richesses et dictent la politique publique. Ces gens n’ont pas l’intention de renoncer volontairement à leur pouvoir, Jeff Bezos ou Mark Zuckerberg n’abandonneront pas leurs milliards ; donc, à un moment donné, une société doit décider de s’emparer de cette richesse », nous explique le/la jeune socialiste américain-e (son genre reste indéterminé).

Têtes coupées de personnages publics

En se diffusant et en prenant des sens divers, #guillotine2020 devient au fil des mois un vaste mème révolutionnaire, donnant parfois lieu à des reprises déroutantes, aux confins du mauvais goût. En 2019, le groupe de folk punk AJJ, originaire de Phoenix (Arizona), diffuse sur YouTube le clip de son nouveau titre, Mega Guillotine 2020. Les têtes coupées de personnages publics y entonnent un refrain guilleret à la gloire de la machine à décapitation, dont le principe fut imposé en France par le docteur Guillotin. Utilisée pour la première fois en 1792, elle coupa sa dernière tête en 1977.

Mais c’est avec l’épidémie de Covid-19 que ce hashtag morbide va connaître un regain d’intérêt, et prendre un sens nouveau. Alors que le monde se confine face à la menace d’un virus mortel, les stars multiplient les happenings depuis chez eux, nous expliquent comment nous laver les mains, nous inondent de leurs pensées positives et tentent de réinventer le charity-business depuis leur arrière-cuisine. Mais la magie n’opère plus.

« VOIR DES STARS FAIRE ÉTALAGE DE LEURS RICHESSES ET PRÉSENTER LE CONFINEMENT COMME UNE OPPORTUNITÉ CRÉATIVE A FONCTIONNÉ COMME UN RÉVÉLATEUR DES INÉGALITÉS SOCIALES. » ROMAIN BADOUARD, CHERCHEUR

Quand Jennifer Lopez publie une vidéo d’elle confinée dans une propriété de Miami avec énorme jardin et piscine, quand Madonna se filme dans un bain rempli de pétales de roses ou en train de recevoir des soins esthétiques pharaoniques, quand Pharrell Williams lance un appel aux dons pour les soignants depuis sa luxueuse villa de Beverly Hills, les expressions de rejet se multiplient, notamment au moyen de #guillotine2020. « Il est clair que, durant cette période, on a passé beaucoup de temps sur les réseaux sociaux dans un état de tension psychologique exacerbée par l’enfermement, souligne le chercheur Romain Badouard. Pour de nombreuses personnes, voir des stars faire étalage de leurs richesses et présenter le confinement comme une opportunité créative a fonctionné comme un révélateur des inégalités sociales et de la déconnexion des élites culturelles et intellectuelles. La violence expressive, qui est une constante sur Internet, est d’autant plus forte qu’elle se trouve ici des justifications morales. »

Un article du New York Times du 30 mars, diffusé sur les réseaux sociaux et traduit par Courrier international, accélère en France la propagation de ce nouveau mot d’ordre lapidaire. L’œil rivé sur les intérieurs de stars confinées, les internautes sautent sur le moindre détail pour instruire des procès expéditifs. Alors que Patrick Bruel multiplie les concerts depuis son appartement pour célébrer les « héros du quotidien », ce que retiennent les observateurs, c’est qu’il s’époumone devant une rutilante cave à vins. Quant à Leïla Slimani ou Marie Darrieussecq, qui racontent la pandémie depuis leur maison de campagne, elles voient leurs journaux de confinement se faire atomiser sur les réseaux sociaux, car jugés trop bourgeois et déconnectés.

Spectacle obscène

Coincés dans de petits appartements, craignant pour leur emploi et leur santé, de nombreux Français vivent ces tentatives de romantisation de la quarantaine comme un spectacle obscène. Plop (c’est un pseudo), une « personne en situation de handicap » qui, en plus de #guillotine2020, poste également des gif de fourche en train d’être aiguisée et des photos du film Marie-Antoinette, de Sofia Coppola (2006), résume : « Aujourd’hui, alors que l’illusion se fissure et que les vrais décideurs restent anonymes, c’est à travers les célébrités que s’exprime la trahison du modèle social actuel. Pour moi, comme pour la majorité des gens qui utilisent ce hashtag, c’est une image. Les guillotines ou les fourches sont symboliques, ce sont des références à la Révolution française. Par contre, le soulèvement populaire, quelle que soit la forme qu’il prendra, est “en marche” ; les gens sont de plus en plus en colère, parce qu’ils vivent des situations sans issue. »

Leurs têtes dépassant plus que celles des autres, les stars, en tant que modèle à la fois enviable et inatteignable, se voient reprocher d’être ce rouage intermédiaire qui a longtemps conféré au système sa désirabilité. En France, #guillotine2020 a d’autant plus résonné que cette culture de la célébrité était déjà remise en question, notamment par la mystérieuse écrivaine Zoé Sagan (une prétendue intelligence artificielle, nouvelle coqueluche des lettres, en connexion avec l’avocat militant Juan Branco), qui en a offert un démontage inspiré dans son roman Kétamine : C13H16ClNO paru en janvier (Au diable vauvert, 496 p., 23 €) « Je pense que #guillotine2020 est un message clair de renversement culturel, nous dit l’auteure. Il est temps de remettre à plat, de manière agressive, ce qui compte. La culture des célébrités était une stratégie parfaite pour promouvoir le consumérisme mondial. Or, au temps de la pandémie, la vie prime sur le style de vie. »

« MÊME SI TOUT EST SYMBOLIQUE, LA VIOLENCE SOUS-JACENTE EST BIEN RÉELLE. » PIERRE VERMEREN, HISTORIEN

Expression d’une colère sociale grandissante, #guillotine2020 est souvent accompagné, en France, du hashtag #giletsjaunes, et sert à dénoncer tout aussi bien un star-système perçu comme obsolète, une classe politique jugée corrompue, que l’affairisme supposé de la grande distribution, qui ferait commerce des masques au détriment de la santé des soignants. Sous des formes diverses, réplique grandeur nature ou instrument de menace dans les discours, la guillotine avait déjà été convoquée à plusieurs reprises par le mouvement des ronds-points, totem d’une violence jugée légitime.

« Se présentant comme les héritiers des révolutionnaires et des combattants contre les malheurs du peuple, les “gilets jaunes” se saisissent très logiquement de ce qui peut “terroriser” – héritage de la Terreur – le bourgeois ou le potentat qualifié d’oppresseur », décrypte l’historien Pierre Vermeren, auteur de La France qui déclasse. Les Gilets jaunes, une jacquerie au XXIe siècle (Taillandier, 2019). « Cela fait partie du stock de la culture politique française depuis deux siècles de manière extrêmement banale. Même si tout est symbolique, la violence sous-jacente est bien réelle. Et le message est d’ailleurs parfaitement bien reçu par les libéraux et la bourgeoisie d’Etat, qui profitent de cette représentation pour s’en prendre à la “sauvagerie” du peuple, à ses excès, à sa fureur. » Quand ressurgit la figure protéiforme du bouc émissaire, entre la terreur expressive et la terreur réelle, la frontière semble finalement aussi fine qu’une lame. Et le basculement possible.

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14 mai 2020

Tribune - « Au lieu de déconfiner l’école, ouvrons-la sur le dehors, sur la société »

Par Barbara Cassin, Philosophe, Victor Legendre, Anthopologue

La philosophe Barbara Cassin et son fils, l’anthropologue Victor Legendre, proposent, dans une tribune au « Monde », que l’école du déconfinement soit une école de la découverte, dans le strict respect des règles sanitaires, des lieux de culture et des espaces de liberté, aujourd’hui fermés.

Que veut le gouvernement en rouvrant les écoles le 11 mai ? Eviter l’écroulement de la nation en remettant un maximum de Français au travail. Pourquoi ça risque de ne pas marcher ? Parce que les enfants ne sont pas les variables d’ajustement d’une politique volontariste.

Placer la santé et le bien-être des enfants avant l’économie, quoi qu’il en coûte ? Chiche ! Alors inventons et soyons généreux.

Refusons cette double logique d’enfermement : d’abord confinés à la maison pendant deux mois, puis maintenant gardés à l’école jusqu’à l’été. Refusons cette injonction perverse : la reprise des enfants se fera sur la base du volontariat, mais les parents qui refuseront de mettre leur enfant à l’école perdront leur droit au chômage partiel. A moins que le chef d’établissement ne leur fasse un mot d’excuse en reconnaissant qu’il est incapable de faire son devoir d’accueil !

Une autre solution est possible : proposer une école ouverte, à mi-chemin entre la rentrée des classes et les vacances. Au lieu de déconfiner l’école, en 54 pages de recommandations difficilement tenables, qui instaurent de nouvelles contraintes de confinement, ouvrons-la sur le dehors, c’est-à-dire sur la société. Et, quand c’est possible, sur la nature. Refusons d’enfermer !

Changeons de rythme, inventons !

Les enfants méritent mieux que d’être parqués dans des lieux clos. Les professeurs, les instituteurs, méritent mieux que de faire de la garderie et du flicage. Au lieu d’accueillir à grand-peine quelque 15 % des effectifs dans des locaux réaménagés à la hâte, ouvrons à tous les enfants les lieux de culture et les espaces de liberté, aujourd’hui inutiles et vidés de leur sens. Dans le strict respect des règles sanitaires, ouvrons pour eux les bibliothèques, les universités, les musées, les théâtres, les salles de cinéma, les parcs et les jardins, les complexes sportifs, les plages, avec les personnels et les professionnels qui sont aujourd’hui au chômage partiel. Tous ceux qui savent et peuvent travailler avec les enfants, des assistants maternels aux enseignants et aux bibliothécaires, des éducateurs sportifs aux moniteurs et aux animateurs de centre aéré, des gardiens de parc et de musée aux intermittents du spectacle, faisons-les tous participer à ce grand projet.

Les élèves décrocheurs, ceux qui sont sortis des radars virtuels, auront l’occasion de voir et d’aimer ce qu’ils n’ont peut-être encore jamais vu. La culture pour tous, c’est le moment ! Prônons un déconfinement par l’ouverture totale de ce qui leur est si souvent fermé. Faire ainsi accéder au monde, c’est réduire les inégalités sociales. Les parents éduquent et l’école instruit ? Peut-être. Mais, pendant cette crise, oublions l’évaluation et la compétition, mélangeons les cartes. Proposons une réponse collective. Vacances ou pas vacances, changeons de rythme, inventons ! Que l’école ouverte pour tous commence. Et, à la fin de cet épisode de pandémie, nous aurons marqué les esprits.

A la question « que faire des enfants ? », une réponse : ouvrons-leur le monde. On parle du monde d’après, mais c’est aujourd’hui demain !

Barbara Cassin, philologue, philosophe et médaille d’or du CNRS, a été élue en 2018 à l’Académie française. Elle a notamment écrit « Eloge de la traduction. Compliquer l’universel » (Fayard, 2016) et « Quand dire, c’est vraiment faire : Homère, Gorgias et le peuple arc-en-ciel » (Fayard, 2018).

Victor Legendre enseigne à l’université Nice-Sophia-Antipolis, il est également entrepreneur.

8 mai 2020

Nicolas Hulot : « Le monde d’après sera radicalement différent de celui d’aujourd’hui, et il le sera de gré ou de force »

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Entretien

Par Rémi Barroux, Audrey Garric, Alexandre Lemarié, Abel Mestre

L’ex-ministre prône notamment la tenue rapide d’un Grenelle et un changement dans les modes de production et de consommation. Il assure redouter « le danger » que représentent ceux qui « veulent trouver des responsables » à la crise liée au Covid-19.

Il appelle de ses vœux un « nouveau monde » pour rebâtir sur celui mis à genoux par l’épidémie de Covid-19. Pour Nicolas Hulot, ancien ministre de la transition écologique et solidaire, qui a démissionné de son poste en août 2018, l’heure n’est pas aux divisions, aux querelles de partis ou à la recherche de responsabilités dans la crise. Le président de la fondation qui porte son nom appelle à l’unité, afin de définir un horizon commun.

Au-delà des mesures urgentes pour le déconfinement, il propose une transformation sociale, écologique, économique, fiscale et démocratique « radicale et cohérente », qu’il s’agisse de la lutte contre l’évasion fiscale, de la revalorisation de tous les métiers vitaux, du « juste échange » ou de la création d’une troisième Assemblée.

Comment analysez-vous les causes de la crise engendrée par le coronavirus ?

Cette crise sanitaire, qui trouve ses racines dans des perturbations d’écosystème, n’est que l’avatar d’une crise beaucoup plus profonde, qui met en relief nos failles, nos excès, nos vulnérabilités. Le Covid-19 met à nu les affres de la mondialisation et les limites d’un modèle. Tout est lié : crise économique, écologique, sociale.

Il est temps de s’attaquer aux racines du mal, de tirer des enseignements de nos erreurs, de faire l’inventaire, dans nos acquis, de ce qu’il y a de vertueux et de toxique. Mais si nous contournons le rendez-vous critique que cette crise sanitaire nous a imposé, ce carrefour auquel l’humanité, au-delà de ses différences, est confrontée, c’est une double peine que nous infligerons aux plus vulnérables. Faisons-en sorte que cette épreuve ne soit pas vaine.

La crise du coronavirus a également mis en évidence notre incapacité collective à anticiper. On a attendu, ici et ailleurs, que le virus franchisse les frontières pour commencer à réagir à la hauteur de la situation. On ne réagit que face au danger tangible et immédiat.

La crise climatique, dont les conséquences sont parfaitement documentées par toutes les institutions, on la traite encore avec des doses homéopathiques. On a un scénario catastrophe, d’une ampleur sans précédent, mais qui est évitable. Et, pour y faire face, on n’est pas au quart des solutions que l’on a prises contre le coronavirus.

Le gouvernement, ainsi que l’Union européenne, prend-il la mesure de la gravité de la situation et répond-il de la bonne façon à la crise ?

Je ne veux pas faire de procès d’intention. Quand j’entends le président dire qu’il faudra revisiter un certain nombre de choses et que l’impensable doit devenir pensable, il faut aller dans ce sens, car on est sur un point de fragilité et de vulnérabilité qui nécessite de prendre au mot les uns et les autres. Cette profonde crise systémique peut très bien, par la combinaison d’autres crises, provoquer un chaos qui nous échappera totalement.

Nous sommes face à une double réflexion et, parfois, elle peut sembler antinomique. Il y a d’abord une urgence sociale, humanitaire, à laquelle il faut répondre avec les outils disponibles. Mais la responsabilité de celles et de ceux qui ont la tête hors de l’eau est de penser simultanément, ou en tout cas dans un temps très court, au monde d’après, et de le faire avec cohérence, le principe-clé pour rétablir la confiance entre le politique et le citoyen. C’est là que l’on jugera si l’on en a tiré les leçons.

Je donne un exemple : quand l’Europe signe un accord de libre-échange avec le Mexique ou le Vietnam, la cohérence n’est pas encore là. Il faudra voir si l’on est capable de définir l’absolu prioritaire et de le constitutionnaliser. Un absolu qui tienne compte des critères sociaux et écologiques qui doivent guider toutes nos politiques et tous nos comportements.

Comment concilier écologie et reprise économique ?

Concilier fin du mois et fin du monde est un exercice très délicat. Aucun des deux ne doit occulter l’autre, et il faut garder à l’esprit que, pour beaucoup de personnes − et c’est tout à fait légitime et humain −, la fin du mois peut primer sur le reste.

Avec le collectif du Pacte du pouvoir de vivre, nous avons fait quinze propositions pour essayer de faire face à cette première urgence : verser une aide exceptionnelle de solidarité, de 250 euros par mois et par personne, aux ménages les plus en difficulté, créer un fonds national pour aider les locataires fragilisés à payer leur loyer, revaloriser le montant du RSA [revenu de solidarité active], etc.

« C’EST LE MOMENT DE DÉBATTRE DU REVENU UNIVERSEL, DE LA TAXE SUR LES TRANSACTIONS FINANCIÈRES, DE LA REVALORISATION DES MÉTIERS VITAUX »

Mais, si l’on veut ne pas reproduire les crises, si l’on veut pouvoir retrouver une forme de sérénité vis-à-vis de l’avenir, il y a un modèle que l’on ne peut pas poursuivre jusqu’à l’absurde et qu’il faut remettre à plat.

Cette crise rend recevables des propositions qui semblaient totalement inatteignables jusqu’à présent. Donc, c’est le moment de débattre, par exemple, du revenu universel, de la taxe sur les transactions financières, de la relocalisation d’un certain nombre d’activités et des chaînes de valeur − cette crise a mis en évidence notre dépendance aux productions faites au bout du monde, notamment en Asie −, mais aussi la nécessité du juste échange plutôt que du libre-échange, ou encore de la revalorisation de tous les métiers vitaux.

Ce nouveau modèle ne va pas s’ériger spontanément en quelques jours, mais on peut fixer l’horizon pour le constituer. Il faut le faire, encore une fois, non pas dans la confrontation, mais dans l’addition et dans la mutualisation. C’est pourquoi on doit générer un changement d’état d’esprit, afin de mettre fin à la défiance entre les uns et les autres. Si, demain, le temps des procureurs l’emporte sur le temps des éclaireurs, on ira dans le mur.

Qui sont ces « procureurs » ?

Je vois le danger poindre, au moment de la sortie du confinement, que quelques-uns veuillent trouver des responsables ou juste profiter du moment de désarroi de l’exécutif pour déjà se projeter pour 2022. Ils peuvent créer de la confusion au moment où l’on va avoir besoin d’unité.

Pour moi, le moment est à la projection vers l’avenir, et chacun doit contribuer à un horizon commun. On peut faire de ce moment un grand moment, ou bien on peut en faire un petit moment mesquin, fait de divisions, de confrontations − comme l’opposition menée par le Sénat, lundi [les élus du Palais du Luxembourg ont rejeté le plan de déconfinement présenté par le premier ministre]. Nous venons de faire l’expérience de l’essentiel, retrouvons-nous sur l’essentiel et mettons nos querelles du passé de côté pour l’instant. Profitons que les esprits ont été bousculés pour, sans dogmatisme, parvenir à une unité de la nation, à créer un cercle vertueux entre la volonté citoyenne et la faculté politique.

Comprenez-vous les citoyens qui se sont sentis mis en danger par l’impréparation du gouvernement sur les masques et les tests, les appels des soignants critiquant la stratégie du déconfinement ?

Quand on a été atteint dans sa chair, quand des proches ont été touchés, quand on est soignant… évidemment que je comprends ces critiques.

Je mets juste en garde : l’urgence est le rassemblement, pas la division. Dans une crise sanitaire, pour un responsable politique, la boussole, c’est la science. Mais elle a dû elle-même faire face à beaucoup d’inconnus. Dans de telles circonstances, chaque décision est difficile. Cela n’occulte pas que la plupart des nations, à commencer par la nôtre, ont été prises de court et de moyens pour faire face à ces situations.

Vous dites que c’est le temps du débat, mais des aides économiques massives sont en train d’être décidées. Etes-vous favorable à leur conditionnalité ?

Des aides sont évidemment nécessaires pour éviter l’aggravation de la situation, que des grandes ou des petites entreprises ne mettent la clé sous la porte. Il faut des aides immédiates pour les citoyens en difficulté, ne serait-ce que pour nourrir leurs enfants.

Mais quand on commence à faire tourner la planche à billets, essayons de ne pas reproduire ce que l’on a fait après la crise financière de 2008. A ce moment-là, une grande part de l’argent est partie dans l’économie spéculative, sans conditions.

Bien entendu, chaque somme investie – de ce qui est l’argent des citoyens, ces dizaines de milliards que l’on ne trouvait pas il y a encore peu de temps – doit l’être avec une perspective claire. Si l’Etat-providence est de retour, ce que je souhaite, cela ne peut pas être sans contrepartie. Le gouvernement doit prendre date pour un grand rendez-vous, afin de construire cet horizon commun et définir les priorités.

Les conditions demandées à Air France en contrepartie de l’aide de 7 milliards d’euros étaient-elles suffisantes ?

J’ai eu un échange avec [le ministre de l’économie] Bruno Le Maire, qui n’a pas pris pour argent comptant la lettre du Medef [début avril, le syndicat des patrons avait demandé à Elisabeth Borne, la ministre de la transition écologique et solidaire, « un moratoire sur les dispositions énergétiques et environnementales »].

L’Etat doit être clair en demandant des contreparties concrètes. Pour cela, il faudra de la concertation et une planification générale, où l’on fixera des objectifs. Cela ne se fait pas sur les plateaux de télévision. Il faut se poser, prendre acte.

Faut-il envisager de sacrifier des branches, par exemple dans les transports ou les énergies fossiles ?

Il y a trois principes que je voulais mettre en œuvre quand j’étais ministre de la transition écologique et solidaire : la prévisibilité, la progressivité et l’irréversibilité. Il faut se fixer collectivement de grands objectifs, dont certains peuvent être à un an, à dix ans… Mais il faut faire en sorte qu’aucun acteur ne s’imagine que cela puisse être réversible. Cela doit être programmé, et les aides de l’Etat doivent y participer.

« ON NE POURRA PLUS PRENDRE L’AVION COMME AVANT, NI AVOIR UN PRODUIT QUI ARRIVE DU BOUT DU MONDE EN VINGT-QUATRE HEURES »

Il ne faut pas mettre à bas le secteur automobile, mais, en tenant compte de contraintes énergétiques et climatiques, il faut lui fixer un certain nombre d’objectifs. Tout cela ne peut se faire au bon vouloir des industriels, l’Etat doit fixer des normes.

La société, qui a accepté sans sourciller d’être privée de libertés fondamentales, rêve de pouvoir retrouver confiance en l’avenir, il faut donc faire les choses en grand. Le monde d’après sera radicalement différent de celui d’aujourd’hui, et il le sera de gré ou de force. Certaines choses demeureront compatibles, d’autres ne le seront plus.

Quelles seront les choses, concrètement, que les citoyens ne pourront plus faire selon vous ?

On ne pourra plus prendre l’avion comme avant, plus non plus avoir un produit qui arrive par Amazon du bout du monde en vingt-quatre heures, par exemple. Pourra-t-on, pour ceux qui peuvent se le permettre, acheter des bolides ou des SUV, j’espère que non. Trouvera-t-on des produits alimentaires hors saison dans les magasins ? Non. Rapidement, il faudra que l’offre et la consommation changent.

Au final, à quoi ressemblera ce « jour d’après » ?

Il faut d’abord le construire. Le premier rendez-vous à prendre, dès que les conditions seront réunies, c’est celui où l’on définit collectivement le nouveau modèle économique et démocratique.

Il ne faudra rien s’interdire en termes de propositions, et voir les choses en grand. Réformer la fiscalité et avoir une TVA incitative, en Europe, sur les biens et les services écologiquement et socialement vertueux, et qui soit dissuasive sur des biens toxiques, permettant de structurer les modes de production et de consommation. Remettre sur la table l’idée des monnaies locales complémentaires qui permettraient à des collectivités de pouvoir aider les plus démunis à accéder à des biens et des services de première nécessité. Revaloriser très rapidement ces métiers essentiels que l’on a redécouverts pendant la pandémie de Covid-19.

Et, dans ce monde où se confrontent toutes les inégalités, il faudra lutter contre le déterminisme social. Cela peut paraître grandiloquent, mais ce monde insupportable, qui crée de l’humiliation, n’a pas d’issue pacifique. Il doit être radical en humanité et en solidarité. Il faut donc distribuer de l’argent, se fixer des limites dans les revenus, dans la cupidité. Le temps de l’Etat régulateur est revenu, mais sur des bases démocratiques, avec des citoyens qui doivent participer à l’énoncé de ces règles communes.

Dans un deuxième temps, il faudra dresser les perspectives d’une troisième chambre dans laquelle on fera entrer les citoyens, les corps intermédiaires qui contribueront à dessiner, à planifier le futur.

Comment justement financer ces transformations ?

Nous devons sortir d’une grande mystification que je dénonce depuis très longtemps, et qui est à l’origine de ce discrédit entre le citoyen et le politique. L’Etat est quasiment en situation de banqueroute, si l’on suit les dogmes budgétaires. Et de fait, quand il promet de l’argent, soit c’est de l’argent qu’il n’a pas, soit de l’argent que l’on promet aux uns et que l’on enlève aux autres.

« LA PRIORITÉ, C’EST DE TAXER DE MANIÈRE PLUS IMPORTANTE LES REVENUS QUI NE SONT PAS ISSUS DU TRAVAIL »

Nous avons depuis des décennies laissé un pan entier de l’économie nous échapper. Tant que l’Europe s’accommodera de l’évasion et de l’optimisation fiscales, d’une finance qui s’est organisée pour ne pas participer à l’impôt, on nous promettra de l’austérité. Et nous n’aurons pas la possibilité d’atteindre nos objectifs écologiques et sociaux. Tant que nous restons dans les dogmes budgétaires et que nous n’acceptons pas d’investir en grand sur cette transition sociétale, on n’y arrivera pas.

La priorité des priorités, c’est d’aller chercher l’argent là où il est, de taxer de manière plus importante les revenus qui ne sont pas issus du travail, de mettre fin à ce capitalisme sauvage. Si on veut éviter les tensions sociales qui vont poindre demain, il faut redonner de l’équité.

Mais dans l’urgence, ne nous interdisons pas non plus de faire de la dette dès lors que cet argent est fléché pour développer massivement les solutions et non pour prolonger ce qui est la cause de nos problèmes. On meurt du Covid-19, de la canicule, pas de la dette.

Faut-il rétablir des frontières économiques, physiques ?

Sans tomber dans le piège des nationalistes et des protectionnistes, il faut trouver cette troisième voie entre l’autarcie et le néolibéralisme. On doit continuer à commercer, mais les frontières de l’Europe doivent être des sortes d’écluses, servir de leviers pour imposer des normes environnementales, sanitaires et sociales. C’est le juste échange.

Vous proposez donc la création d’une conférence écologique et sociale pour que les élus et les citoyens préparent le « jour d’après »…

Cela peut éventuellement s’inspirer d’un format type Grenelle mais l’important, c’est qu’on définisse bien la finalité. Et que cela ne soit pas une énième consultation sans lendemain.

Mais à terme, l’idée est de constituer une troisième Assemblée, qui prenne de la hauteur par rapport au jeu politicien, mais surtout qui planifie l’avenir en s’extrayant du rythme médiatique et politique. Quand on voit que le Sénat n’a qu’une vocation, celle de déliter ce que l’Assemblée a fait, il apparaît urgent de sortir de ces petits jeux mortels.

A quoi ressemblerait cette troisième Assemblée ?

Il faut travailler sur le socle du Conseil économique, social et environnemental (CESE), qui produit déjà beaucoup. Il faut y intégrer des experts, des scientifiques, et davantage de citoyens. Il faut associer l’ensemble de la nation à la complexité pour que chacun comprenne que les choses ne sont jamais ni blanches ni noires.

Cela ne risque-t-il pas d’empiéter sur le terrain de la convention citoyenne pour le climat, qui doit remettre des propositions à Emmanuel Macron, en juin ?

Il faut agréger les différentes initiatives. La convention citoyenne est une bonne initiative, qui a été empruntée à un outil plus vaste. Lors de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron, ma Fondation avait mis sur la table l’idée d’une « Chambre du futur ». Dans les réflexions sur cette troisième Chambre, il y avait l’idée de citoyens tirés au sort. Au moment du conflit des « gilets jaunes », le président a décidé de reprendre cette idée. Je trouve cela bien, mais ce n’est pas suffisant.

Confronter brutalement des citoyens à la complexité des dossiers, leur faire une formation accélérée… Tout cela est très bien, mais cela ne peut pas se faire en quelques week-ends et sans garanties sur l’utilisation de leurs travaux. Il faut pérenniser cet outil, en faisant jaillir une démocratie vraiment inclusive. Le cercle vertueux entre des citoyens qui proposent et des politiques qui en tiennent compte, cela doit avoir lieu en permanence, au sein de cette troisième Chambre.

Plaidez-vous toujours pour un changement institutionnel, avec l’émergence d’une VIe République ?

Je ne sais pas s’il faut aller jusque-là mais il y a des révisions constitutionnelles qu’il faudrait faire à l’horizon de début 2021, issues des réflexions de la grande conférence à venir, sans attendre 2022. Au passage, je le dis d’ailleurs à ceux qui n’ont que la présidentielle à l’esprit : on s’en contrefiche de 2022 !

Pourquoi dites-vous cela ?

C’est un coup de colère, car je vois bien la tentation de quelques-uns, dans l’opposition, de profiter de la fragilité du gouvernement pour se mettre déjà en ordre de marche pour 2022. Alors que ce n’est pas le moment. Il reste encore deux années déterminantes pour l’avenir de l’Europe et de notre pays.

En 2022, tout sera déjà plié dans un sens ou un autre en fonction de nos choix et décisions des prochains mois. La seule chose qui doit nous animer est : qu’est-ce que nous pouvons faire maintenant pour rassembler la nation et contribuer à modifier le monde de demain ?

Avec cent principes pour un nouveau monde, votre manifeste pour un pacte social et écologique ressemble pourtant à une déclaration de candidature… Excluez-vous d’être candidat à la présidentielle de 2022 ?

Encore une fois, je suis à des années-lumière de cette échéance. Notre manifeste n’est pas un acte politique : il a vocation à tenter de rassembler autour de principes, d’où découleront, je l’espère, des choix politiques et économiques. A mes yeux, 2022, c’est presque de la science-fiction, car tout se joue dans les semaines et les mois qui viennent, avec des décisions majeures à prendre.

C’est l’heure de vérité pour l’Europe, par exemple. Soit on continue avec cette économie de marché, où règne la loi du plus fort, soit on bascule dans une Europe des solidarités, qui tende la main à l’Afrique. Soit on va dans une forme de fanatisme, en repartant à l’identique, soit on tire les leçons de cette critique.

« ALORS QUE LE GOUVERNEMENT EST EN DIFFICULTÉ, JE SUIS DANS UN ESPRIT DE COOPÉRATION, SANS ÊTRE NAÏF NI INDULGENT »

C’est la seule chose qui m’anime. J’ai un engagement politique au sens sociétal du terme, qui est total, pour créer de la convergence et un cercle vertueux entre citoyens et politiques. C’est le seul rôle que je joue. Alors que le gouvernement est en difficulté, je suis dans un esprit de coopération, sans être naïf ni indulgent. L’idée, c’est d’être exigeant. Et je vais être très exigeant dans les semaines à venir, car cette crise met en relief des éléments que beaucoup avaient anticipés depuis longtemps.

Croyez-vous Emmanuel Macron capable de sortir de la politique « des petits pas », que vous aviez dénoncée, pour se montrer plus ambitieux dans son action écologique ?

Je veux y croire. Il a bien dit au Financial Times : « Il faut que les choses impensables deviennent pensables. » Je dis chiche ! On jugera aux actes et à la cohérence. Cela vaut pour notre président, comme pour l’Europe.

On ne peut pas interdire aux gens d’évoluer. On vient de se prendre une énorme claque, beaucoup de responsables politiques me disent avoir compris que notre modèle n’est plus tenable, qu’on a atteint une rupture physique… J’espère que cette crise va éveiller les esprits, y compris d’Emmanuel Macron. A lui de profiter de ce moment pour engager un vrai changement de modèle.

Sur quels critères le jugerez-vous ?

Nous verrons s’il est capable de sortir des sentiers battus. J’attends de voir, par exemple, si l’on reste dans les traités de libre-échange, ce que l’on me dira sur la possibilité de mettre en œuvre une taxe sur les transactions financières, sur le fait d’aller chercher des ressources dans les revenus du capital. Va-t-on continuer à donner des avantages à des entreprises qui sont domiciliées dans des paradis fiscaux ? Voilà les critères pour juger sur pièce.

Je donne une chance et j’accorde crédit pour l’instant. Mais attention : ce serait une erreur pathétique de ne pas tirer les leçons de cette crise. Car la peur peut générer soit de la violence, soit de l’audace. Maintenant, à nous de choisir.

Que pouvez-vous faire pour peser dans la sortie de crise ? Avez-vous l’oreille du président ?

Je parle avec le président, certains ministres, des membres de l’opposition. J’essaie de faire converger. Cela peut se faire dans la courtoisie, mais aussi dans une forme de radicalité. Nous sommes dans une situation radicale, je ne m’accommoderai pas de mesures qui ne soient pas radicales. Cela ne servirait à rien.

Comment avez-vous vécu le confinement ?

Avec des émotions très différentes. D’abord la peur et la tristesse pour les gens qui se sont retrouvés dans les affres sanitaires. On se sentait presque coupables de ne pas être plus utiles ou d’échapper à cette loterie sanitaire.

Mais j’ai découvert les vertus de prendre son temps pour chaque chose, les vertus de l’écoute, de la lecture, du dialogue avec ses proches, mais aussi avec ses adversaires. Il faut que le monde ralentisse. Tous les chemins n’ont pas d’issue. Le chemin de ce modèle ultralibéral, de cette mondialisation qui échange des choses qui n’ont aucune utilité, n’en a pas. Il va falloir distinguer le toxique du vertueux.

Dans une tribune au Monde, Nicolas Hulot propose également de définir en « 100 principes », un nouveau cadre pour le monde d’après :

1. Le temps est venu, ensemble, de poser les premières pierres d’un nouveau monde.

2. Le temps est venu de transcender la peur en espoir.

3. Le temps est venu pour une nouvelle façon de penser.

4. Le temps est venu de la lucidité.

5. Le temps est venu de dresser un horizon commun.

6 . Le temps est venu de ne plus sacrifier le futur au présent.

7. Le temps est venu de résister à la fatalité.

8. Le temps est venu de ne plus laisser l’avenir décider à notre place.

9. Le temps est venu de ne plus se mentir.

10. Le temps est venu de réanimer notre humanité.

11. Le temps est venu de la résilience.

12. Le temps est venu de prendre soin et de réparer la planète.

13. Le temps est venu de traiter les racines des crises.

14. Le temps est venu d’appréhender l’ensemble des crises écologiques, climatiques, sociales, économiques et sanitaires comme une seule et même crise : une crise de l’excès.

15. Le temps est venu d’entendre la jeunesse et d’apprendre des anciens.

16. Le temps est venu de créer du lien.

17. Le temps est venu de miser sur l’entraide.

18. Le temps est venu d’applaudir la vie.

19. Le temps est venu d’honorer la beauté du monde.

20. Le temps est venu de se rappeler que la vie ne tient qu’à un fil.

21. Le temps est venu de nous réconcilier avec la nature.

22. Le temps est venu de respecter la diversité et l’intégrité du vivant.

23. Le temps est venu de laisser de l’espace au monde sauvage.

24. Le temps est venu de traiter les animaux en respectant leurs intérêts propres.

25. Le temps est venu de reconnaître l’humanité plurielle

26. Le temps est venu d’écouter les peuples premiers.

27. Le temps est venu de cultiver la différence.

28. Le temps est venu d’acter notre communauté de destin avec la famille humaine et tous les êtres vivants.

29. Le temps est venu de reconnaître notre vulnérabilité.

30. Le temps et venu d’apprendre de nos erreurs.

31. Le temps est venu de l’inventaire de nos faiblesses et de nos vertus.

32. Le temps est venu de nous adapter aux limites planétaires.

33. Le temps est venu de changer de paradigme.

34. Le temps est venu d’opérer la mue d’un système périmé.

35. Le temps est venu de redéfinir les fins et les moyens.

36. Le temps est venu de redonner du sens au progrès.

37. Le temps est venu de l’indulgence et de l’exigence.

38. Le temps est venu de s’émanciper des dogmes.

39. Le temps est venu de l’intelligence collective.

40. Le temps est venu d’une mondialisation qui partage, qui coopère et qui donne aux plus faibles.

41. Le temps est venu de préférer le juste échange au libre échange.

42. Le temps est venu de globaliser ce qui est vertueux et de déglobaliser ce qui est néfaste.

43. Le temps est venu de définir, préserver et protéger les biens communs.

44. Le temps est venu de la solidarité universelle.

45. Le temps est venu de la transparence et de la responsabilité.

46. Le temps est venu d‘une économie qui préserve et redistribue à chacun.

47. Le temps est venu de mettre un terme à la dérégulation, à la spéculation et à l’évasion fiscale.

48. Le temps est venu d’effacer la dette des pays pauvres.

49. Le temps est venu de s’émanciper des politiques partisanes.

50. Le temps est venu de s’extraire des idéologies stériles.

51. Le temps est venu des démocraties inclusives.

52. Le temps est venu de s’inspirer des citoyens.

53. Le temps est venu d’appliquer le principe de précaution.

54. Le temps est venu de graver dans le droit les principes d’une politique écologique, sociale et civilisationnelle.

55. Le temps est venu de faire mentir le déterminisme social.

56. Le temps est venu de combler les inégalités de destin.

57. Le temps est venu de l’égalité absolue entre les femmes et les hommes.

58. Le temps est venu de tendre la main aux humbles et aux invisibles.

59. Le temps est venu d’exprimer plus qu’une juste gratitude à celles et ceux, souvent étrangers, qui dans nos pays, hier et aujourd’hui, exécutent des tâches ingrates.

60. Le temps est venu de valoriser prioritairement les métiers qui permettent la vie.

61. Le temps est venu du travail qui épanouit.

62. Le temps est venu de l’avènement de l’économie sociale et solidaire.

63. Le temps est venu d’exonérer les services publics de la loi du rendement.

64 . Le temps est venu de relocaliser des pans entiers de l’économie.

65. Le temps est venu de la cohérence, et de réorienter nos activités et nos investissements vers l’utile et non vers le nuisible.

66. Le temps est venu d’éduquer nos enfants à l’être, au civisme, au vivre.ensemble, et de leur apprendre à habiter la terre.

67. Le temps est venu de nous fixer des limites dans ce qui blesse et aucune dans ce qui soigne.

68. Le temps est venu de la sobriété.

69. Le temps est venu d’apprendre à vivre plus simplement.

70. Le temps est venu de nous réapproprier le bonheur.

71. Le temps est venu de nous libérer de nos addictions consuméristes.

72. Le temps est venu de ralentir.

73. Le temps est venu de voyager près de chez nous.

74. Le temps est venu de nous défaire de nos conditionnements mentaux individuels et collectifs.

75. Le temps est venu de faire naître des désirs simples.

76. Le temps est venu de distinguer l’essentiel du superflu.

77. Le temps est venu d’arbitrer dans les possibles.

78. Le temps est venu de renoncer à ce qui compromet l’avenir.

79. Le temps est venu de la créativité et de l’impact positif.

80. Le temps est venu de lier notre « je » au « nous ».

81. Le temps est venu de croire en l’autre.

82. Le temps est venu de revisiter nos préjugés.

83. Le temps est venu du discernement.

84 . Le temps est devenu d’admettre la complexité.

85 . Le temps est venu de synchroniser science et conscience.

86. Le temps est venu de l’unité.

87. Le temps est venu de l’humilité.

88. Le temps est venu de la bienveillance.

89. Le temps est venu de l’empathie.

90. Le temps est venu de la dignité pour tous.

91. Le temps est venu de déclarer que le racisme est la pire des pollutions mentales.

92. Le temps est venu de la modestie et de l’audace.

93. Le temps est venu de combler le vide entre nos mots et nos actes et d’agir en grand.

94. Le temps est venu où chacun doit faire sa part et être l’artisan du monde de demain.

95. Le temps est venu de l’engagement.

96. Le temps est venu de croire qu’un autre monde est possible.

97. Le temps est venu d’un élan effréné pour ouvrir de nouvelles voies.

98. Le temps est venu, partant de ces principes, de choisir, encourager et accompagner nos dirigeants ou représentants.

99. Le temps est venu pour chacun de faire vivre ce manifeste.

100. Le temps est venu de créer un lobby des consciences.

6 mai 2020

Chronique - « Du chaos transitoire où nous nous trouvons émerge une nouvelle normalité »

Par Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde »

Ce n’est pas encore le monde d’après mais ce n’est plus le monde d’avant. Au quotidien, en politique et sur la scène mondiale, un « new normal » impose déjà ses codes, note dans sa chronique Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde ».

On vous l’a dit et répété depuis que le Covid-19 s’est emparé de notre univers : il y aura le monde d’avant et le monde d’après.

Les contours du « monde d’après » nourrissent des débats d’autant plus passionnants qu’ils relèvent forcément de la fiction. Du chaos transitoire où nous nous trouvons, pourtant, quelques éléments émergent, qui dessinent une nouvelle normalité. Ce « nouveau normal », comme disent les Américains, sera-t-il durable ? Nul ne le sait, mais il distingue déjà ce qui a changé par rapport au monde d’avant.

Il y a, d’abord, le plus visible, ce qui modifie de manière spectaculaire nos comportements quotidiens : le port du masque et la distanciation physique. Sourire avec les yeux et ne plus se toucher. La comparaison avec la crise de 2008, souvent évoquée en raison du choc économique, est ici trompeuse ; c’est plutôt la crise des attentats du 11 septembre 2001 et ses conséquences qu’il faudrait rappeler. C’est de ce moment-là – et de ses répliques en Europe – que datent la sécurisation des lieux de travail avec des badges individuels et les lourdes procédures de contrôle dans les aéroports.

Il faudra s’habituer, disait-on alors, à ce « new normal ». Il fallait maîtriser la peur du terrorisme, comme il faut à présent maîtriser la peur du virus.

Notre défense, tout changer

Ces peurs, cependant, se combattent différemment. Après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, on conjurait la peur en allant, comme un acte militant, se serrer aux terrasses des cafés : notre défense alors, c’était de ne rien changer à notre mode de vie. Aujourd’hui, notre défense, c’est de tout changer : adieu, les terrasses de cafés bondées. La convivialité, les fêtes, les concerts, les boîtes de nuit, les manifs, les stades en délire, tout cela ne reviendra que lorsque la peur aura été vaincue. Cette liberté que nous affichions en réponse à ceux qui voulaient la bafouer, il faut aujourd’hui la mettre en berne pour se protéger.

Les gouvernants, eux, voient leurs projets d’il y a six mois partir en fumée ; ils ne savent pas non plus vers quoi les mène cette période de transition.

En France, le premier ministre, Edouard Philippe, a eu le 28 avril une formule pour résumer la nouvelle ligne de crête : « Protéger la France sans l’immobiliser au point qu’elle s’effondrerait. » Le point d’équilibre à trouver entre la santé des citoyens et la santé de l’économie, afin que l’un ne dévaste pas l’autre, et inversement.

L’épidémie a brouillé les repères : au travail, les invisibles sont devenus les plus visibles ; en politique, la santé, la solidarité, la confiance s’affichent en valeurs suprêmes. L’économie du bien-être, autrefois raillée par les gens sérieux, prend soudain tout son sens.

L’Etat, relève-t-on, fait son grand retour ; plus tard, à l’heure des bilans, on tentera de discerner de quel Etat on parle : l’Etat souple et agile, qui laisse vivre les initiatives locales et accompagne le secteur privé, ou l’Etat pesant et bureaucratique, dont le mille-feuille administratif a freiné tant d’actions urgentes dans cette crise ?

L’Etat fait aussi un retour en force sur la scène internationale. Et là, surprise ! C’est la revanche des petits. Les puissants du monde d’avant sont les plus atteints : la Chine d’où est parti le virus, les Etats-Unis qui battent le record du nombre de morts, la Russie qui affronte à son tour une accélération brutale du taux d’infection, le Brésil qui ne maîtrise plus rien.

En Europe, à l’exception de l’Allemagne qui a su se préparer à la crise sanitaire, ce sont surtout les « grands pays » qui accusent le coup : Royaume-Uni, France, Italie, Espagne. Alors que cette dernière se débattait dans une catastrophe majeure, son « petit » voisin, le Portugal, a impressionné par la rapidité avec laquelle il a su prendre les mesures préventives et produire des tests en quantité suffisante pour isoler les malades et limiter la circulation du virus.

Les invisibles redressent la tête

La petite République d’Irlande, elle, maîtrisait assez bien la situation jusqu’à ce que la province britannique d’Irlande du Nord décide d’aligner sa stratégie anti-Covid sur Londres. Impossible alors, en l’absence de frontière entre les deux, de bloquer la circulation du virus. Malgré cela, Dublin affiche un bilan meilleur que Londres.

Là aussi, les invisibles relèvent la tête. Taïwan, ostracisée par Pékin, s’est révélée un modèle de gestion de l’épidémie. Une conseillère du chancelier autrichien Sebastian Kurz, Antonella Mei-Pochtler, pense avoir trouvé l’explication, dont elle a fait part au Financial Times : « Il y a une arrogance innée chez les grands pays qui pensent qu’aucun autre pays n’est comme eux, dit-elle. Les petits pays ont tendance à apprendre beaucoup plus les uns des autres. »

Peut-être sont-ils conscients aussi des limites de leurs moyens, qui incitent gouvernants et gouvernés à plus de précautions et à serrer les rangs quand le danger menace. Exemplaire dans cette crise, la Grèce savait que ses infrastructures de santé publique, après dix ans de plans d’austérité, n’auraient pas résisté à une circulation massive du virus.

Les petits pays ont autre chose en commun : beaucoup ont eu le réflexe immédiat de fermer leurs frontières pour se protéger. Les Etats d’Europe centrale, où la circulation des personnes est moins dense que sur les plaques tournantes de l’Ouest, n’ont pas hésité. Remparts ou obstacles ? Les frontières sont en tout cas de retour, autour mais aussi au sein de l’espace Schengen, que l’on ne peut plus arpenter librement – la France est une des exceptions. Aller en Grèce est à nouveau une odyssée.

La Nouvelle-Zélande, ayant maîtrisé le virus, annonce que ses frontières ne seront pas ouvertes « avant longtemps » et parle de former une « bulle trans-Tasman » avec l’Australie. Le « nouveau normal » a évincé la mobilité.

6 mai 2020

« Non à un retour à la normale »

non retour

Tribune - « Non à un retour à la normale » : de Robert De Niro à Juliette Binoche, l’appel de 200 artistes et scientifiques

Un collectif de personnalités, dont Madonna, Cate Blanchett, Philippe Descola, Albert Fert, lancent dans une tribune au « Monde » un appel, initié par Juliette Binoche et Aurélien Barrau, aux dirigeants et citoyens pour changer en profondeur nos modes de vie, de consommation et nos économies.

La pandémie de Covid-19 est une tragédie. Cette crise, pourtant, a la vertu de nous inviter à faire face aux questions essentielles.

Le bilan est simple : les « ajustements » ne suffisent plus, le problème est systémique.

La catastrophe écologique en cours relève d’une « méta-crise » : l’extinction massive de la vie sur Terre ne fait plus de doute et tous les indicateurs annoncent une menace existentielle directe. A la différence d’une pandémie, aussi grave soit-elle, il s’agit d’un effondrement global dont les conséquences seront sans commune mesure.

Nous appelons donc solennellement les dirigeants et les citoyens à s’extraire de la logique intenable qui prévaut encore, pour travailler enfin à une refonte profonde des objectifs, des valeurs et des économies.

Point de rupture

Le consumérisme nous a conduits à nier la vie en elle-même : celle des végétaux, celle des animaux et celle d’un grand nombre d’humains. La pollution, le réchauffement et la destruction des espaces naturels mènent le monde à un point de rupture.

Pour ces raisons, jointes aux inégalités sociales toujours croissantes, il nous semble inenvisageable de « revenir à la normale ».

La transformation radicale qui s’impose – à tous les niveaux – exige audace et courage. Elle n’aura pas lieu sans un engagement massif et déterminé. A quand les actes ? C’est une question de survie, autant que de dignité et de cohérence.

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Signataires : 

Lynsey Addario, grand reporter ; Isabelle Adjani, actrice ; Roberto Alagna, chanteur lyrique ; Pedro Almodovar, réalisateur ; Santiago Amigorena, écrivain ; Angèle, chanteuse ; Adria Arjona, actrice ; Yann Arthus-Bertrand, photographe, réalisateur ; Ariane Ascaride, actrice ; Olivier Assayas, réalisateur ; Josiane Balasko, actrice ; Jeanne Balibar, actrice ; Bang Hai Ja, peintre ; Javier Bardem, acteur ; Aurélien Barrau, astrophysicien, membre honoraire de l’Institut universitaire de France ; Mikhail Baryshnikov, danseur, chorégraphe ; Nathalie Baye, actrice ; Emmanuelle Béart, actrice ; Jean Bellorini, metteur en scène ; Monica Bellucci, actrice ; Alain Benoit, physicien, Académie des sciences ; Charles Berling, acteur ; Juliette Binoche, actrice ; Benjamin Biolay, chanteur ; Dominique Blanc, actrice ; Cate Blanchett, actrice ; Gilles Bœuf, ancien président du Muséum national d’histoire naturelle ; Valérie Bonneton, actrice ; Aurélien Bory, metteur en scène ; Miguel Bosé, acteur, chanteur ; Stéphane Braunschweig, metteur en scène ; Stéphane Brizé, réalisateur ; Irina Brook, metteuse en scène ; Peter Brook, metteur en scène ; Valeria Bruni Tedeschi, actrice, réalisatrice ; Khatia Buniatishvili, pianiste ; Florence Burgat, philosophe, directrice de recherche à l’Inrae ; Guillaume Canet, acteur, réalisateur ; Anne Carson, poète, écrivaine, Académie des arts et sciences ; Michel Cassé, astrophysicien ; Aaron Ciechanover, Prix Nobel de chimie ; François Civil, acteur ; François Cluzet, acteur ; Isabel Coixet, réalisatrice ; Gregory Colbert, photographe, réalisateur ; Paolo Conte, chanteur ; Marion Cotillard, actrice ; Camille Cottin, actrice ; Penélope Cruz, actrice ; Alfonso Cuaron, réalisateur ; Willem Dafoe, acteur ; Béatrice Dalle, actrice ; Alain Damasio, écrivain ; Ricardo Darin, acteur ; Cécile de France, actrice ; Robert De Niro, acteur ; Annick de Souzenelle, écrivaine ; Johann Deisenhofer, biochimiste, Prix Nobel de chimie ; Kate del Castillo, actrice ; Miguel Delibes Castro, biologiste, Académie royale des sciences espagnole ; Emmanuel Demarcy-Mota, metteur en scène ; Claire Denis, réalisatrice ; Philippe Descola, anthropologue, médaille d’or du CNRS ; Virginie Despentes, écrivaine ; Alexandre Desplat, compositeur ; Arnaud Desplechin, réalisateur ; Natalie Dessay, chanteuse lyrique ; Cyril Dion, écrivain, réalisateur ; Hervé Dole, astrophysicien, membre honoraire de l’Institut universitaire de France ; Adam Driver, acteur ; Jacques Dubochet, Prix Nobel de chimie ; Diane Dufresne, chanteuse ; Thomas Dutronc, chanteur ; Lars Eidinger, acteur ; Olafur Eliasson, plasticien, sculpteur ; Marianne Faithfull, chanteuse ; Pierre Fayet, membre de l’Académie des sciences ; Abel Ferrara, réalisateur ; Albert Fert, Prix Nobel de physique ; Ralph Fiennes, acteur ; Edmond Fischer, biochimiste, Prix Nobel de médecine ; Jane Fonda, actrice ; Joachim Frank, Prix Nobel de chimie ; Manuel Garcia-Rulfo, acteur ; Marie-Agnès Gillot, danseuse étoile ; Amos Gitaï, réalisateur ; Alejandro Gonzales Iñarritu, réalisateur ; Timothy Gowers, médaille Fields de mathématiques ; Eva Green, actrice ; Sylvie Guillem, danseuse étoile ; Ben Hardy, acteur ; Serge Haroche, Prix Nobel de physique ; Dudley R. Herschbach, Prix Nobel de chimie ; Roald Hoffmann, Prix Nobel de chimie ; Rob Hopkins, fondateur des villes en transition ; Nicolas Hulot, président d’honneur de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’Homme ; Imany, chanteuse ; Jeremy Irons, acteur ; Agnès Jaoui, actrice, réalisatrice ; Jim Jarmusch, réalisateur ; Vaughan Jones, médaille Fields de mathématiques ; Spike Jonze, réalisateur ; Camélia Jordana, chanteuse ; Jean Jouzel, climatologue, prix Vetlesen ; Anish Kapoor, sculpteur, peintre ; Naomi Kawase, réalisatrice ; Sandrine Kiberlain, actrice ; Angélique Kidjo, chanteuse ; Naomi Klein, écrivaine ; Brian Kobilka, Prix Nobel de chimie ; Hirokazu Kore-eda, réalisateur ; Panos Koutras, réalisateur ; Antjie Krog, poétesse ; La Grande Sophie, chanteuse ; Ludovic Lagarde, metteur en scène ; Mélanie Laurent, actrice ; Bernard Lavilliers, chanteur ; Yvon Le Maho, écophysiologiste, membre de l’Académie des sciences ; Roland Lehoucq, astrophysicien ; Gilles Lellouche, acteur, réalisateur ; Christian Louboutin, créateur ; Roderick MacKinnon, Prix Nobel de chimie ; Madonna, chanteuse ; Macha Makeïeff, metteuse en scène ; Claude Makélélé, footballeur ; Ald Al Malik, rappeur ; Rooney Mara, actrice ; Ricky Martin, chanteur ; Carmen Maura, actrice ; Michel Mayor, Prix Nobel de physique ; Médine, rappeur ; Melody Gardot, chanteuse ; Arturo Menchaca Rocha, physicien, ex-président de l’Académie des sciences du Mexique ; Raoni Metuktire, chef indien de Raoni ; Julianne Moore, actrice ; Wajdi Mouawad, metteur en scène, auteur ; Gérard Mouroux, Prix Nobel de physique ; Nana Mouskouri, chanteuse ; Yael Naim, chanteuse ; Jean-Luc Nancy, philosophe ; Guillaume Néry, champion du monde d’apnée ; Pierre Niney, acteur ; Michaël Ondaatje, écrivain ; Thomas Ostermeier, metteur en scène ; Rithy Panh, réalisateur ; Vanessa Paradis, chanteuse, actrice ; James Peebles, Prix Nobel de physique ; Corine Pelluchon, philosophe ; Joaquin Phoenix, acteur ; Pomme, chanteuse ; Iggy Pop, chanteur ; Olivier Py, metteur en scène ; Radu Mihaileanu, réalisateur ; Susheela Raman, chanteuse ; Edgar Ramirez, acteur ; Charlotte Rampling, actrice ; Raphaël, chanteur ; Eric Reinhardt, écrivain ; Residente, chanteur ; Jean-Michel Ribes, metteur en scène ; Matthieu Ricard, moine bouddhiste ; Richard Roberts, Prix Nobel de médecine ; Isabella Rossellini, actrice ; Cecilia Roth, actrice ; Carlo Rovelli, physicien, membre honoraire de l’Institut universitaire de France ; Paolo Roversi, photographe ; Ludivine Sagnier, actrice ; Shaka Ponk (Sam et Frah), chanteurs ; Vandana Shiva, philosophe, écrivaine ; Abderrahmane Sissako, réalisateur ; Gustaf Skarsgard, acteur ; Sorrentino Paolo, réalisateur ; Sabrina Speich, océanographe, médaille Albert Defant ; Sting, chanteur ; James Fraser Stoddart, Prix Nobel de chimie ; Barbra Streisand, chanteuse, actrice, réalisatrice ; Malgorzata Szumowska, réalisatrice ; Béla Tarr, réalisateur ; Bertrand Tavernier, réalisateur ; Alexandre Tharaud, pianiste ; James Thierré, metteur en scène, danseur ; Mélanie Thierry, actrice ; Tran Anh Hung, réalisateur ; Jean-Louis Trintignant, acteur ; Karin Viard, actrice ; Rufus Wainwright, chanteur ; Lulu Wang, réalisatrice ; Paul Watson, navigateur, écrivain ; Wim Wenders, réalisateur ; Stanley Whittingham, Prix Nobel de chimie ; Sonia Wieder-Atherton, violoncelliste ; Frank Wilczek, Prix Nobel de physique ; Olivia Wilde, actrice ; Christophe Willem, chanteur ; Bob Wilson, metteur en scène ; Lambert Wilson, acteur ; David Wineland, Prix Nobel de physique ; Xuan Thuan Trinh, astrophysicien ; Muhammad Yunus, économiste, Prix Nobel de la paix ; Zazie, chanteuse.

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5 mai 2020

Appli Covid 19

appli covid19

Appli Covid 19 : non aux discriminations sous couvert d’innovation, par Marlène Schiappa, Frédéric Potier et Jérôme Giusti

Par Marlène Schiappa, secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations

Frédéric Potier, Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH)

Jérôme Giusti, avocat

Depuis le début de la pandémie, les experts en technologies numériques et en algorithmes rivalisent de propositions pour lutter contre le Covid 19 et sauver des vies. Grâce à leurs dispositifs, de nombreuses avancées se produiront, et se produisent déjà. Mais ce n’est pas parce qu’une innovation est technologiquement possible qu’elle est forcément souhaitable.

En France, le débat en la matière s’est cristallisé autour de l’application Stop Covid, dont le Premier ministre a indiqué qu’il s’agissait à ce stade d’un projet non encore abouti et qui sera débattu le moment venu. Le secrétaire d’État au Numérique a assuré que cette application reposerait sur le volontariat et l’anonymat. Projet émanant du gouvernement, Stop Covid sera scruté : c’est heureux. Il sera disséqué par la presse : c’est légitime. Il devra recueillir l’adhésion des parlementaires : c’est indispensable. C’est la démocratie. La presse, la société civile, l’opposition, le Conseil constitutionnel, le Conseil d’État, la CNIL, le Défenseur des droits, la CNCDH : notre pays ne manque pas de vigies qui joueront pleinement leurs rôles. Mais au-delà du débat légitime – redisons-le – sur une application publique nouvelle, une problématique plus large émerge, celle du lien entre discriminations et essor des applications commerciales.

Ces perspectives effrayantes, dignes des meilleures séries de science-fiction, doivent nous alerter

En Pologne ou à Hong-Kong, certaines applications récolteraient déjà des séries de données personnelles, allant jusqu’à imposer une prise de selfies quotidiens pour s’assurer du respect du confinement. D’autres ambitionneraient d’accéder à votre historique de déplacements afin de vous attribuer une note, note qui chuterait après avoir croisé une personne suspecte d’infection. En fonction de la note obtenue, ces applications pourraient vous faire refuser l’entrée dans certains lieux et l’accès à certains services. Ces perspectives effrayantes, dignes des meilleures séries de science fiction, doivent nous alerter. En France, une application créée par des acteurs privés se proposerait d’attribuer un QR code de couleur aux salariés pour aider les managers à organiser le fonctionnement de leur entreprise. Après consultations des partenaires sociaux et modification du règlement intérieur de l’entreprise, ses créateurs envisagent qu’elle soit « rendue obligatoire à l’ensemble des salariés ». Il y a là un danger manifeste pour les libertés fondamentales. Si nous partageons tous l’objectif de sauver des vies, et que nous pouvons comprendre le désarroi de managers démunis face à une situation inédite, il est hors de question de cautionner des discriminations sous couvert d’innovation technologique. Si les informations ainsi récoltées servaient à l’usager uniquement, ce pourrait être, à la limite,  un apport pour les personnes qui y souscriraient, leur permettant de faire leurs propres choix en conscience. Il en va complètement autrement d’un outil de gestion de ressources humaines exploitant des critères que la loi définit pourtant clairement comme discriminants ! Rappelons que  « Constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes » selon les articles 225-1 à 225-4 du Code Pénal, via 27 critères dont l’âge, le sexe, l’origine, l’état de santé, le handicap, la grossesse, la situation de famille, la vulnérabilité économique, l’apparence physique…

Le renseignement d’informations personnelles, notamment médicales, n’est jamais un acte anodin

Le renseignement d’informations personnelles, notamment médicales, n’est jamais un acte anodin. La collecte de données personnelles obéit à une législation nationale et européenne exigeante et pointue afin de protéger précisément ceux qui en ont le plus besoin. Envisageons ici quelques exemples concrets : quid du salarié atteint du VIH qui, comme il en a parfaitement le droit, n’en a jamais informé son employeur ? Serait-il obligé de mentir pour obtenir un « scoring » faible, au risque de faire naître un climat de défiance et de suspicion avec son employeur ? De même, passer du temps dans les transports en commun pourrait également entraîner un « malus » en raison d’un « risque » accru. Or, qui passe du temps dans les transports en commun ? Ceux qui habitent loin de leur lieu de travail et ne possèdent pas de voiture. Les plus pauvres et les plus précaires des travailleurs. Lors d’un entretien d’embauche, il est interdit à un employeur potentiel de poser des questions sur la grossesse, l’orientation sexuelle, les croyances religieuses et convictions philosophiques ou les origines d’un candidat : une application ne risque-t-elle pas de s’en affranchir si cela lui permet d’établir une corrélation avec la maladie. Qui peut alors assurer que la couleur d’un QR code ne servira pas demain de critère d’embauche, de promotions ?

N’entérinons pas, du fait de notre anxiété face à la crise, un recul manifeste des droits en cette période troublée

Dans son avis du 24 avril 2020 portant sur le projet d’application mobile « StopCovid », la CNIL indique « que le volontariat signifie qu’aucune conséquence négative n’est attachée à l’absence de téléchargement ou d’utilisation de l’application » . Il n’est pas admissible qu’un salarié puisse être inquiété s’il ne désire pas répondre au questionnaire de santé qui lui sera demandé dans le cadre de l’application de gestion de ressources humaines. Le Code du travail dispose qu’« aucun salarié ne peut être sanctionné, licencié ou faire l’objet d’une mesure discriminatoire pour avoir refusé de répondre à une question sur son état de santé ou son handicap ». Certains diront alors : « Je n’ai rien à cacher, cela ne me dérange pas. ». Les associations de consommateurs, de malades et de victimes, se sont battues longtemps pour obtenir ce « droit à l’oubli ». N’entérinons pas, du fait de notre anxiété face à la crise, un recul manifeste des droits en cette période troublée. Le principe même du respect de la vie privée, c’est de ne pas trier entre ceux qui ont « quelque chose à cacher » et ceux qui n’en ont pas encore.

Aujourd’hui, ces applications émergent dans le monde du travail. Qu’en sera-t-il demain ? Pour entrer  au cinéma, dans une salle de sport, ou dans un musée, faudra-t-il d’abord décliner son âge, son code postal, sa profession, sa température des huit derniers jours, la date de votre dernier examen de santé ? Ce qu’on tolère aujourd’hui pour le Covid-19, on le tolérera demain pour un autre motif.

L’innovation technologique n’est ni « bonne » ni « mauvaise » en elle-même, elle déploie une logique qui lui est propre comme l’a analysé le grand sociologue Jacques Ellul dans Le système technicien. Mais surtout, ses effets résultent d’abord de ce que les humains en font ! Leur usage appelle de notre part une responsabilité accrue et une hauteur de vue dépassant la séduction immédiate opérée par des solutions technologiques irréfléchies.

Rester fidèles à nos principes et nos valeurs dans l’action, telle est la voie étroite, mais praticable, sur laquelle nous devons cheminer.

5 mai 2020

Revenu universel : «Tout le monde aurait disposé sans délai de quoi survivre»

Par Vittorio De Filippis — Le Monde

Le revenu de base refait surface dans les débats à l’heure où nombre de personnes ont perdu tout ou partie de ce qu’elles touchaient à cause du confinement. Pour le philosophe belge Philippe Van Parijs, il aurait pu amortir l’ampleur de la crise et favoriser la reprise.

Alors que la pandémie de coronavirus paralyse l’économie mondiale, la question du revenu universel fait son retour dans le débat public, s’affichant comme une solution pour protéger les plus vulnérables et amortir des chocs économiques comparables à ceux de la Grande Dépression de 1929. Pour ses défenseurs, un revenu de base inconditionnel serait plus qu’une assistance sociale, il reviendrait à accorder à tous une part de la richesse nationale créée par la collectivité. Entretien avec Philippe Van Parijs, professeur de philosophie aux universités de Louvain et Leuven (Belgique) et coauteur de l’ouvrage de Revenu de base inconditionnel. Une proposition radicale (1).

La pandémie a entraîné une perte de revenus pour des dizaines de millions de personnes à travers le monde. Pourquoi estimez-vous qu’il est temps d’adopter un revenu de base ?

Même le [libéral] Financial Times affirmait dans son éditorial collectif du 3 avril que «des politiques considérées jusqu’à il y a peu comme excentriques, tel le revenu de base», devront faire partie du «mix» des mesures à prendre. Ce qui a fait proliférer les revendications pour l’adoption d’un revenu de base, c’est d’abord le fait que du jour au lendemain, par suite de l’ordre de confinement, beaucoup se sont trouvés abruptement sans revenus ou avec des revenus diminués. Dans certains pays, de nombreuses personnes ont pu faire appel à des dispositifs de protection sociale préexistants ou mis en place dans l’urgence. Mais dans la plupart, nombreux sont ceux qui n’ont pas accès à ces dispositifs, comme les personnes qui travaillent dans le secteur informel.

La manière la plus sûre de s’assurer que chacun dispose d’un revenu pendant la durée du confinement est de le distribuer à tout le monde. Certes, on pourrait songer à des mesures plus ciblées, mais elles seraient lourdes sur le plan administratif, et celles et ceux qui en ont le besoin le plus urgent risquent de ne le percevoir que bien après la fin du confinement. Si ce n’est que pour une durée d’un ou deux mois, autant le donner à tout le monde, disent les partisans du revenu universel, même à ceux que le confinement ne prive pas de leurs revenus.

Il ne s’agirait là que d’un revenu de base très temporaire ?

Bien sûr. Mais beaucoup proposent aussi un revenu de base pour une raison distincte, également liée à la crise actuelle, mais avec un timing différent. Il ne s’agit pas de permettre de survivre pendant le confinement, mais de relancer l’économie quand on en sortira. Comme pour faire face à la crise financière de 2008, il s’agit de recourir au fameux quantitative easing (QE), autrement dit à la création monétaire. Jusqu’ici, ce QE passait principalement par la baisse des taux d’intérêt pour encourager les crédits aux ménages et aux entreprises. Mais il a atteint ses limites. Nombreux sont dès lors les économistes qui défendent aujourd’hui le recours à ce qui est parfois appelé QE for the people ou helicopter money, soit de la monnaie qui serait créée par la banque centrale et distribuée sur le compte en banque des ménages. L’objectif est d’augmenter leur consommation de sorte à faire redémarrer l’économie. Dans sa version la plus simple, l’idée d’un QE for the people prend la forme d’un montant égal pour chaque résident, ce qui en fait une forme de revenu de base universel, mais ici encore temporaire.

Que se passerait-il aujourd’hui si nous avions déjà adopté un revenu de base sans conditions pour tous ?

C’est la question qu’invitent à se poser les avocats d’un troisième type de proposition de revenu de base, cette fois non temporaire. S’il avait été en place, tout le monde aurait disposé immédiatement et automatiquement, sans délai ni incertitude, d’un revenu permettant en tout cas de survivre pendant le confinement. Cela ne rendrait pas superflus les dispositifs de chômage temporaire, d’aide sociale ponctuelle ou de suspension des loyers, mais cela en atténuerait l’urgence et l’ampleur. De même, cela ne rendrait pas superflu de relancer l’économie en recourant à la création monétaire, mais cela pourrait alors prendre la forme très simple d’une augmentation temporaire du revenu de base permanent.

Etes-vous séduits par l’idée de la fin du travail et de l’impossibilité de retrouver une situation de plein-emploi ?

Au contraire d’un revenu de base temporaire, l’instauration de sa version permanente est une réforme radicale, susceptible de transformer profondément le fonctionnement de nos sociétés. Elle a donc besoin de justifications moins contingentes que la résilience face aux pandémies. Mais ces justifications ne reposent pas sur l’hypothèse de la fin du travail ni même de sa raréfaction. Tout au contraire, le revenu de base doit contribuer à la réalisation de l’objectif de plein-emploi, au sens de la possibilité d’accès par toutes et tous à un emploi rémunéré qui ait du sens pour celles et ceux qui l’occupent. En facilitant le va-et-vient entre emploi, éducation et activité bénévole, il constitue le complément naturel d’un apprentissage permanent qui doit désormais s’étaler sur toute l’existence. Il doit nous permettre d’être plus nombreux à travailler et plus nombreux à être désireux et capables de travailler plus longtemps. Du fait de son caractère inconditionnel, le revenu de base confère la liberté de ne pas travailler. C’est en cela que ses défenseurs lui attribuent un potentiel émancipateur.

Mais cela ne mine-t-il pas la place hégémonique du travail dans nos sociétés et le rôle qu’il joue comme facteur d’intégration et de reconnaissance sociale ?

Le caractère inconditionnel du revenu de base est essentiel parce que c’est lui qui confère un pouvoir de négociation accru à ceux qui en ont le moins. Mais il n’annule pas l’incitation à travailler. D’abord, le caractère universel du revenu de base, le fait qu’il soit cumulable avec tout revenu du travail, permet d’échapper à la désincitation inhérente aux dispositifs actuels réservés aux pauvres ou aux chômeurs : pas de piège du chômage mais, au contraire, une subvention à l’emploi. En outre, le travail offre à beaucoup une insertion précieuse dans un réseau de relations et une reconnaissance de leurs compétences et de leurs efforts. La liberté conférée par un revenu inconditionnel à celles et ceux qui en ont le moins est certes en partie la liberté de ne pas accepter n’importe quel boulot à n’importe quel salaire et la liberté de souffler pour se réorienter ou éviter un burn-out. Mais c’est surtout la liberté de travailler à temps partiel et d’exercer une activité moins bien ou moins régulièrement rémunérée mais plus gratifiante ou plus prometteuse. Le revenu de base est un instrument dont nos sociétés doivent pouvoir disposer pour aider chacun d’entre nous à trouver une activité que nous aimons faire, que nous faisons bien et qui est utile à la collectivité. Elargir la gamme de possibles, ce n’est pas éteindre l’obligation morale d’être utile à d’autres que soi-même. C’est plutôt reconnaître que la liberté réelle pour toutes et tous peut-être un principe d’organisation de l’économie plus équitable et plus efficace que «si tu ne travailles pas, tu ne mangeras pas».

Ne nourrissez-vous pas l’idée qu’il existerait une source miraculeuse de richesses qui permettrait de financer ce revenu ?

S’il doit être permanent, un revenu de base ne peut pas se financer par l’endettement ou la création monétaire. Dans des pays comme les nôtres, il doit aller de pair avec une réforme des transferts sociaux et de l’impôt sur les personnes physiques. Un revenu de base de 600 euros, par exemple, devrait s’accompagner de la réduction, à concurrence de 600 euros, du montant net de l’ensemble des allocations existantes. Un complément d’assurance sociale ou d’assistance sociale resterait alors dû aux bénéficiaires de ces allocations, de manière à assurer que leur revenu total soit au moins égal à leur revenu actuel. Ainsi, un chômeur percevant une indemnité de chômage de 1 000 euros aurait droit, sous les mêmes conditions actuelles, à une indemnité de 400 euros s’ajoutant à son revenu de base.

Le revenu de base inconditionnel se substituerait aussi aux exonérations dont jouissent, dans tous nos systèmes fiscaux, les tranches de revenus les plus basses. Si l’on pouvait s’arrêter là, aucun ménage n’y perdrait et un grand nombre de ménages à bas revenus y gagneraient. Mais précisément en raison de ces gains, il faudrait des prélèvements supplémentaires qui pourraient prendre diverses formes mais devraient aboutir à imposer plus équitablement les revenus les plus élevés. On réduira du même coup une inégalité qui ne peut se justifier par des considérations d’efficacité économique.

600 euros par mois, c’est ce qu’on va proposer aux personnes qui ont perdu leur emploi pour qu’ils échappent à la pauvreté ?

J’ai cité 600 euros à titre d’exemple. A ce niveau, le revenu de base devra rester flanqué d’allocations conditionnelles. Mais sous l’angle de la lutte contre la pauvreté, il aura l’avantage d’atteindre automatiquement tous les ayants droit, minimisant ainsi retards et non-recours. Et comme on le garde intégralement lorsqu’on accepte un emploi, il rend moins ardu d’échapper à la pauvreté par les revenus de son travail. Un socle ferme sur lequel nous pouvons construire nos vies est tellement mieux qu’un filet de sécurité qui ne parvient pas à intercepter toutes celles et tous ceux qui tombent et dans lequel bon nombre de celles et ceux qu’il intercepte restent emprisonnés.

Ce qui vaut pour des pays comme la France vaut-il aussi pour des pays comme l’Inde, où l’Etat-providence est bien moins développé ?

Un revenu de base, même très faible, y réduirait massivement l’extrême pauvreté, qu’elle soit ou non causée par la pandémie. Ceux qui y plaident pour son introduction expliquent qu’il pourrait être financé par la suppression de subventions inefficaces et iniques qui profitent disproportionnellement aux plus riches.

(1)   La Découverte, avril 2019, 588 pp., 26 € (ebook : 16,99 €).

5 mai 2020

«Le risque de l’Etat d’urgence est de voir des mesures entrer dans le droit commun»

Par Emmanuel Fansten

Redoutant les effets d’un Etat d’urgence sanitaire prolongé, le président de la Commission des droits de l’homme, Jean-Marie Burguburu, réclame une reprise en urgence du fonctionnement de la justice.

Le président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) s’inquiète des conséquences de l’état d’urgence sanitaire sur le traitement judiciaire des affaires et alerte sur la situation dans les prisons.

Que vous inspire la prolongation de deux mois de l’Etat d’urgence sanitaire, qui doit être examinée par le Parlement à partir de lundi ?

Je suis d’abord frappé par le phénomène d’accoutumance qui accompagne ces états d’exception. Qui aurait imaginé il y a encore quelques mois que les Français accepteraient si facilement de rester confinés chez eux ? Lorsque les villes chinoises ont commencé à se fermer, combien considéraient qu’une telle situation n’était possible qu’en raison de la dictature communiste, et que ça ne marcherait jamais chez nous ? Pourtant, ça a marché. On reçoit des injonctions et on les exécute car notre santé est en jeu. A cette accoutumance des citoyens, il faut ajouter une facilité pour les gouvernements : après la loi instaurant l’état d’urgence antiterroriste en 2015, on a vu certaines mesures de contrôle des citoyens perdurer, en matière pénale notamment. La population a accepté ces mesures d’autant plus facilement qu’elles ne frappaient pas tout le monde. Avec la crise sanitaire, il est d’autant plus simple de prolonger l’état d’urgence que c’est pour le bien des gens. Mais le risque est à nouveau de voir certaines mesures entrer dans le droit commun, d’où la nécessité d’être vigilants face aux évolutions du droit. De ce point de vue, la CNCDH veut être une sorte de lanceur d’alertes institutionnel.

Vous venez d’émettre un avis appelant à un rétablissement urgent du fonctionnement normal de la justice. Quelles sont les conséquences de cette latence prolongée ?

L’urgence sanitaire et la situation matérielle de nombreux Français font passer la justice au second plan. Dans sa longue intervention, le Premier ministre n’en a pas parlé une seule fois. La situation est pourtant très préoccupante. Déjà affectés par les mouvements de grève des magistrats, des greffiers et des avocats, les tribunaux vont accumuler de nouveaux retards dans les affaires à juger. Actuellement, seules les affaires urgentes sont traitées, mais c’est insuffisant. On pourrait comparer le fonctionnement de la justice avec celui, tout aussi ralenti, de la médecine de ville. Depuis quelques jours, on entend les syndicats de médecins généralistes s’inquiéter du fait que les personnes souffrant de maladies chroniques plus ou moins graves ne consultent plus. Les gens sont donc encouragés à retourner voir leur médecin. C’est pareil pour la justice. Ses dysfonctionnements conjoncturels ne doivent pas masquer les graves problèmes qui demeurent.

Vous pointez en particulier les risques en termes de droits de la défense, et notamment la prolongation automatique des détentions provisoires…

Par nature, la détention provisoire doit être provisoire. Il est possible d’y recourir pour différentes raisons (absence de garanties de représentation, risques de troubles à l’ordre public ou de collusions avec d’autres complices…), mais la loi exige qu’en cas de renouvellement, on doive passer devant un juge des libertés et de la détention. Cette mesure étant exceptionnelle, la loi a prévu une libération automatique lorsque les délais légaux ne sont pas respectés. Pour éviter que ces libérations soient trop nombreuses, faute de juges pour renouveler les détentions provisoires durant l’épidémie, la chancellerie a jugé plus simple de les prolonger automatiquement. De deux mois si la peine encourue est inférieure à cinq ans, et jusqu’à six mois en matière criminelle si cette peine est supérieure à cinq ans. Tout cela pose des questions fondamentales dans un Etat de droit.

Vous dénoncez aussi la situation catastrophique dans les prisons et la disparition des parloirs depuis le début de l’épidémie…

La crise sanitaire fait peser un risque considérable sur les détenus. La chancellerie a fait un effort en ouvrant largement les portes des prisons et en accordant des libérations anticipées en fonction des critères habituels (bonne conduite, absence de crime de sang, etc.). Plusieurs milliers de libérations ont ainsi permis de désengorger les maisons d’arrêt. Mais les prisons restent peuplées de personnes condamnées pour lesquelles l’arsenal des peines alternatives n’a pas toujours été mis en œuvre. Ces détenus sont confinés dans les conditions sanitaires les plus déplorables. S’il est déjà très difficile de faire occuper un siège sur deux dans les voitures de la SNCF et dans les salles de classe, il est encore plus compliqué d’assurer la sécurité de détenus entassés à trois ou quatre dans des cellules qui font souvent moins de 9 m². Dans ces circonstances, la suspension des parloirs est tout aussi dramatique. Pour les détenus, la visite d’un proche, d’un conjoint, d’un enfant quand c’est possible sont des éléments essentiels à la réinsertion. La France s’est émue de l’absence de visites dans les Ehpad pour nos anciens, beaucoup moins de la fermeture des parloirs dans les prisons.

Quelle est la portée des avis de la CNCDH ?

Nous rendons des avis consultatifs qui ne sont pas contraignants, mais je vais faire en sorte qu’ils soient largement diffusés auprès des pouvoirs publics, et notamment du ministère de la Justice. Dès mon entrée en fonctions, j’ai souhaité faire mieux connaître la CNCDH, afin que ses avis soient davantage pris en considération. Souvent mésestimés, les droits de l’homme sont une matière sensible et méconnue. Pourtant, ces droits fondamentaux pour la République, les Français les pratiquent tous les jours comme M. Jourdain faisait de la prose. Ce sont les droits du citoyen de vivre librement en société, le droit d’aller et venir, de se réunir à cinq, 10 ou 50, le droit de manifester librement sans causer de dommages, le droit de se réunir en association, le droit d’exprimer son opinion et de la diffuser. On s’aperçoit qu’ils manquent lorsqu’ils sont molestés et qu’on leur porte atteinte. Ces préoccupations devraient inspirer nos gouvernants autant que les préoccupations humanitaires.

3 mai 2020

Réflexion

vieil hom et photo

29 avril 2020

Covid-19 : la réa jusqu’à quel âge ?

Par Véronique Fournier , médecin, fondatrice du Centre d’éthique clinique et de l’association Vieux et chez soi

Deux bioéthiciens américains de renom, âgés de 75 ans, s’interrogent : en période de tension, ne faut-il pas faire preuve de sobriété médicale et limiter l’accès à la ventilation au-dessus d’un certain âge ? Un devoir éthique des plus âgés au nom de la solidarité intergénérationnelle ? Le débat est ouvert.

Tribune. Le Hastings Center est un haut lieu de la réflexion éthique et philosophique outre-Atlantique. Il y a quelques semaines, un forum de discussion Covid-19 a été ouvert sur son site internet. On y trouve des contributions fort intéressantes. Deux ont particulièrement attiré mon attention parce que légitimant la raison d’âge pour limiter l’accès aux soins en situation de pénurie, position qui reste fortement contestée dans notre pays. L’une d’elles est signée par Larry R. Churchill, bioéthicien réputé, attaché à l’université de Vanderbilt. Elle est parue le 13 avril sous le titre «Etre vieux en situation de pandémie». L’auteur, 75 ans, se pose la question de savoir si les personnes de son âge, non atteintes, ont des obligations éthiques spécifiques vis-à-vis de la société du fait de l’épidémie. Oui, répond-il, et la première d’entre elles consiste à faire en sorte d’utiliser de la façon la plus parcimonieuse possible les ressources sanitaires disponibles, puisqu’il y a risque de rareté. Il adhère, écrit-il, aux préconisations de Miller - autre bioéthicien remarquable, ayant commis une contribution dans le même forum, pour défendre l’idée qu’il était au plan éthique légitime en cas de tension, de limiter l’accès à la ventilation artificielle des personnes au-dessus d’un certain âge. Mais Churchill va plus loin. Il estime que, dans son cas, se comporter «éthiquement» consiste à faire acte de sobriété à tous les étages de la consommation médicale courante, compte tenu de ces circonstances épidémiques exceptionnelles. Il fonde sa position sur une conception de l’éthique qui se doit, selon lui, d’être évolutive et repensée différemment aux différents âges de la vie. A 75 ans révolus, après une vie bien remplie, riche en opportunités et occasions d’épanouissement personnel, «j’estime, dit-il, que mes obligations sont les suivantes : ne pas être un poids pour le système et respecter pour cela, encore plus que les plus jeunes les précautions et le confinement préconisés ; consommer le moins possible de médecine : ne pas aller me faire tester si les tests sont rares, même si j’ai des connexions pour y accéder plus facilement que d’autres ; si l’hôpital est surchargé, éviter d’y aller si ce n’est pas indispensable ; si je dois y aller tout de même, et qu’il y a pénurie ou risque de pénurie de ventilateurs, en refuser l’accès ; et si un vaccin devient disponible, ne pas me précipiter, m’inscrire en dernier sur la liste, pour le cas où il n’y en aurait pas suffisamment pour tous. Ce n’est pas une question de "sacrifice", conclut-il, ni même de "générosité", il s’agit de "justice intergénérationnelle" : contribuer à ce que le plus possible de vies jeunes puissent être sauvées alors que pour ma part, j’ai déjà largement vécu la mienne».

Les recommandations de Miller sur l’accès à la ventilation artificielle en situation de tension suivent la même logique. Il les justifie non seulement du fait que plus on avance en âge, moins on supporte une réanimation agressive et longue, d’autant plus si on a un organisme fatigué par des comorbidités, mais aussi, comme Churchill, en ayant recours à des arguments de justice intergénération-nelle : «Les jeunes ont plus à perdre que les moins jeunes à ne pas pouvoir accéder à la réanimation, en termes d’années de vie gagnées», dit-il.

Pour conclure, les deux auteurs soulignent, avec insistance, l’un comme l’autre, que «s’il peut être admis que le droit de tous les patients de recevoir les traitements les plus indiqués selon la science, ainsi que le devoir des médecins de les leur fournir soient limités en situation exceptionnelle de pandémie, fournir à tous des soins palliatifs adéquats, y compris à domicile, devient en contrepartie un impératif moral incontournable».

Comme c’est étrange d’entendre ainsi des Américains prôner des arguments de solidarité collective à l’heure où chez nous les «vieux» s’offusquent de se sentir discriminés et revendiquent d’être considérés comme ayant exactement les mêmes droits d’accès aux soins que les plus jeunes ! C’est le monde à l’envers ! Deviendrions-nous plus individualistes qu’eux ? N’y a-t-il pas un certain bon sens dans leurs réflexions ? Au fond, il s’agit probablement d’une autre façon de concevoir l’égalité. Là où nous sommes férocement attachés à l’égalité de tous en toutes choses, sans considération ni d’âge ni de tout autre critère social ou démographique, eux estiment inégalitaire de ne pas tenir compte des arguments de justice intergénérationnelle qu’ils avancent. Selon eux, c’est un argument éthique fort - si ce n’est politique - qui prend tout son poids avec l’âge, quand d’autres pèsent au contraire moins lourds avec les années, comme par exemple l’argument d’autonomie, car ce qui fait sens au plan éthique à 20 ans ne pèse pas le même poids à 70 ans et réciproquement.

Qui a raison ? Au moins, pourrions-nous en débattre, sans clouer si vite au pilori ceux qui osent chez nous ouvrir la question ! Combien parmi ceux dont d’aucuns ont pensé qu’il serait sage de les inciter à continuer de se confiner au-delà du 11 mai seraient prêts à souscrire aux obligations éthiques proposées par Churchill ? Peut-être beaucoup plus que l’on imagine ? Et que pensent les jeunes générations de cet argument de justice intergénérationnelle, car enfin pour se déterminer de façon démocratique sur la question, leur avis est au moins aussi important que celui des âgés. Quel drôle de pays qui se fait prier pour développer les soins palliatifs ou les ressources humaines en Ehpad, mais rechigne à lésiner sur l’argent dépensé en réanimation pour les mêmes personnes âgées !

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