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Jours tranquilles à Paris
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reflexion
31 mai 2018

Macron sera-t-il le fossoyeur de la V° République?

Par Denis Jeambar 

Si le pays a pu traverser l'épreuve de mai 68, c'est parce que la constitution de 1958 a offert au pays une république moderne, démocratique et efficace qu'il ne faut pas trop triturer.

La révision de la Constitution permettra-t-elle à la Ve de gagner en modernité et en démocratie ? La réponse n'est pas évidenteNICOLAS MESSYASZ/SIPA

Depuis des semaines les acteurs désormais septuagénaires de mai 68 occupent le devant de la scène médiatique pour évoquer, raconter, célébrer ou commémorer mai 68. Tout se passe comme si la France d'aujourd'hui était née il y a cinquante ans et vivait encore sous l'emprise de la génération qui descendit alors dans la rue.

La révolte étudiante fut de fait un événement considérable mais elle ne doit pas occulter l'énorme mouvement ouvrier qui souleva alors le pays, le début de la  grève générale le 13 mai avec des centaines de milliers de manifestants dans les rues de Paris alors que la fièvre étudiante commençait, ce jour-là, à retomber avec la réouverture de la Sorbonne, les accords de Grenelle du 27 mai prévoyant une augmentation immédiate de 35% du Smig (le salaire minimum interprofessionnel garanti) et de 10% en moyenne pour tous les autres salaires, puis la décrue du mois de juin après l'éclipse du général De Gaulle à Baden Baden le 29 mai et son tonitruant retour avec un discours à la radio le 30 mai à 16 heures 30, suivi aussitôt d'un immense rassemblement sur les Champs Elysées. Le chef de l'Etat réaffirme alors son autorité, dénonce à nouveau "la chienlit", confirme son soutien au gouvernement Pompidou et annonce la dissolution de l'Assemblée nationale. L'enchaînement des trois crises, étudiante, sociale et politique, trouve son point final le 30 juin avec le triomphe législatif du parti gaulliste, l'Union pour la Défense de la république, avec  293 sièges sur 487.

Un héritage gaulliste à travers les tempêtes

La victoire, en vérité, est en trompe l'oeil pour De Gaulle. Le lien avec les Français est rompu. Un an plus tard, il met en jeu son mandat dans un référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation. Le 27 avril 1967, le "non" l'emporte avec 52,41% des suffrages exprimés. Juste après minuit, le 28 avril,  un communiqué laconique signe le départ définitif du pouvoir du général de Gaulle : "Je cesse d'exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd'hui à midi."

Ces événements sans cesse rappelés ont fini par occulter un autre mois de mai qui compte pourtant beaucoup plus encore dans l'histoire du pays. Il y a 60 ans, en effet, le 29 mai 1958, en pleine tempête algérienne, René Coty, alors président de la République, faisait appel au "plus illustre des Français". Le 1er juin, l'homme du 18 juin 1940, après une traversée du désert de 12 années, était investi président du Conseil par l'Assemblée nationale. De Gaulle sera le dernier chef de gouvernement de la IVe République agonisante. Quatre mois plus tard, le 4 octobre 1958, naît la Ve République après avoir été approuvée par référendum le 28 septembre par 79,25% des Français s'étant exprimés dans les urnes. Six décennies se sont donc écoulées depuis son instauration. Après avoir traversé de multiples tempêtes, connue des révisions qui n'en ont pas fondamentalement changé l'esprit, ces institutions demeurent et constituent sans douter le coeur de l'héritage légué par leur concepteur.

La Ve République, triomphe d'un esprit démocratique

Depuis septembre 1791, la France a connu une instabilité constitutionnelle qu'aucun autre pays n'a subi : n'a-t-elle pas changé 15 fois de loi fondamentale au cours des 227 dernières années ! Certes, cette instabilité a cessé en apparence en 1875. Les lois constitutionnelles de février et juillet de cette année-là ont offert un record de durée à la IIIe République (70 ans) mais l'instabilité gouvernementale en fut la règle. La IVe, née de la Seconde guerre mondiale, a souffert des mêmes maux et n'a pu relever tous les défis qu'elle devait affronter : la reconstruction du pays, son redressement économique, la décolonisation. Elle a fini par sombrer, incapable de dégager des majorités législatives  stables et durables et donc d'offrir au pouvoir exécutif l'assise nécessaire quand survint la guerre d'Algérie. C'est au point que les fondements républicains sont ébranlés et menacés quand le général De Gaulle revient au pouvoir et impose la constitution de 1958 avec l'aide active de Michel Debré.

Cet acte, en vérité, est fondateur et domine tous les événements politiques depuis 60 ans, à commencer par mai 68. Il fait entrer la France dans le club des démocraties modernes. Cette donnée est essentielle et éclaire la résistance du pays à toutes les crises qu'il a traversées par la suite, notamment la fin de la guerre d'Algérie et les révoltes de 1968.  La Ve remplit les trois conditions recensées par le regretté Guy Carcassonne, grand constitutionnaliste, pour définir une démocratie moderne : "1) que les gouvernés choisissent effectivement les gouvernants ; 2) que les gouvernants aient effectivement les moyens de gouverner ; 3) que les gouvernants soient effectivement responsables devant les gouvernés." La combinaison du dispositif institutionnel et du scrutin majoritaire  à deux tours offre de fait un choix clair aux électeurs. Les gouvernants ont les moyens d'agir car l'exécutif a le soutien du législatif et peut le faire plier s'il devient rétif. L'arsenal de l'exécutif est fait de moyens puissants, jusqu'à pouvoir le libérer par des votes contraints des états d'âme de sa majorité. Enfin, dans toute démocratie "moderne", l'alternance  est une donnée de fond. Elle s'est imposée au fil des ans  dans l'histoire de la Ve République. C'est la preuve du triomphe d'un esprit démocratique qui nécessite toujours des soupapes à travers des contre-pouvoirs et l'existence constante d'une solution politique alternative.

Cette conjugaison institutionnelle harmonieuse est la clé la plus importante de l'histoire de la France depuis six décennies et de sa navigation à travers les épreuves. La marque de la Ve République est à la fois la stabilité, l'efficacité du système de gouvernement mis en place si on sait s'en servir et l'alternance. Certes, des révisions ont été adoptées mais, toutes, jusque-là, ont visé à faire encore gagner le pays en démocratie et en modernité : par exemple, le droit de saisine du Conseil constitutionnel ouvert à l'opposition par Valéry Giscard d'Estaing ou la question prioritaire de constitutionnalité voulue par Nicolas Sarkozy.

La centralité du pouvoir favorise les extrêmes

Aujourd'hui, une nouvelle révision se profile qui concerne à la fois la constitution mais aussi les lois organiques, ou ordinaires, régissant le Parlement et le système électoral. Va-t-elle permettre à la Ve de gagner encore en modernité et en démocratie ? La réponse n'est pas évidente tant le projet présenté soulève de questions et de débats. Certes, la petite dose de proportionnelle envisagée peut nuancer la brutalité du système majoritaire mais ne devrait pas en détruire l'efficacité. En revanche, la volonté affichée de réduire le droit d'amendement des parlementaires au nom de l'efficacité et de la rapidité est contestable. D'autant que le Conseil constitutionnel a renforcé son contrôle des amendements et élaboré une théorie nouvelle sur les limites de ce droit en visant les abus manifestes. En outre, l'exécutif a déjà le pouvoir de soumettre le parlement par le vote bloqué (article 44 de la Constitution), d'engager sa responsabilité sans courir de grands risques pour imposer un texte (article 49.3) ou de recourir aux ordonnances (article 38). Aucun gouvernement ne s'est privé depuis 1958 d'utiliser ces moyens pour sortir d'une impasse, d'un blocage ou pour accélérer le tempo de ses réformes.

Question : est-il vraiment nécessaire de renforcer encore l'emprise de l'exécutif ? La question mérite d'autant plus d'être posée que l'alternance n'est pas, de toute évidence, dans les gènes du pouvoir tant il développe avec méthode une stratégie pour la rendre impossible sauf à risquer le pire avec les extrêmes. Une situation que, de manière prémonitoire, Guy Carcassonne décrivait ainsi : "Si le pouvoir a été exercé par un vaste magma politique, auquel ne sont étrangers que des formations extrémistes, les électeurs n'ont pas de véritable choix, et les sortants se trouvent reconduits, dans des proportions, qui varient faiblement, par résignation plus que par désir".

C'est bien la situation actuelle du pays. La centralité du pouvoir, cherchant sans cesse à conquérir des renforts sur ses ailes de droite et de gauche, favorise la seule opposition des extrêmes. Ses postures radicales dans la conduite des réformes contribue aussi à un combat bloc à bloc qui ne laisse guère de place aux autres formations républicaines et démocratiques très affaiblies. Scénario inédit et préoccupant car si, par malheur, la résignation succède un jour ou l'autre à la ferveur macronienne, que le désir d'alternance n'existe plus, il est probable que la solide Ve République doive alors affronter des soubresauts jusque là inconnus.

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15 mai 2018

Réflexion

faire

9 avril 2018

C'est bien vrai !

vrai23

17 mars 2018

Cantat, mauvais tempo

Dans sa chronique, Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde », explique que s’il oppose le droit à ses contempteurs, le chanteur semble ne pas avoir pris l’entière mesure des changements qui se sont opérés dans l’opinion depuis l’affaire Weinstein

Tant de sentiments se croisent autour de Bertrand Cantat, entre douleur, gâchis, gêne et indignation, qu’il est difficile de dire si le chanteur rock a le droit de remonter sur scène.

Dans la bataille qui oppose le droit et la morale, traité dans des tas de livres, c’est souvent la seconde qui l’emporte. Parce que le droit est froid et l’opinion passionnée. Or l’opinion a tranché. Du reste les défenseurs de l’ancien chanteur du groupe Noir Désir s’expriment avec des pincettes alors que ses contempteurs parlent haut et fort. D’abord la famille, surtout Nadine Trintignant, qui juge « dégueulasse » que Cantat ose aller sur scène après avoir tué sa fille Marie.

Le musicien en a tiré les conséquences. Chahuté, insulté, escorté, il se retire des festivals de l’été mais maintient ses concerts. Ce choix s’explique. Un concert n’attire que les fans. Dans un festival, il fait partie d’un programme, où il est associé à d’autres têtes d’affiches, et peut se retrouver face à un public hostile. Il peut brouiller un événement porté financièrement par des élus et des mécènes qui le jugent indésirable.

Des atouts qui se muent en ennemis

D’autres ne veulent pas de Cantat du tout. Difficile de savoir comment vont se passer ses concerts à venir, notamment ceux à l’Olympia, les 29 et 30 mai. Aussi le musicien dénonce-t-il une censure. Une double peine. A 54 ans, il demande une deuxième chance, comme d’autres y ont droit. Le problème est qu’il n’est pas comme les autres. Il est un chanteur public au talent fou, dont les atouts se muent en ennemis.

Arrêtons-nous sur le droit. Bertrand Cantat a été condamné à huit ans de prison par un tribunal lituanien pour avoir porté des « coups mortels » en 2003 à l’actrice Marie Trintignant, dans un hôtel de Vilnius. Incarcéré près de Toulouse, il sort de prison quatre ans plus tard, bénéficiant d’une libération conditionnelle. Mais pas d’un traitement de faveur – il aurait pu être libéré un an plus tôt, a dit un juge.

Cantat est donc libre de chanter, et le public de l’écouter. L’avocat Henri Leclerc dénonce un lynchage. Agnès Tricoire, déléguée à l’Observatoire de la liberté de création, une liberté d’expression qui se réduit. La ministre de la culture, Françoise Nyssen, après un moment d’hésitation, vient de dire que Cantat a le droit de « vivre sa vie ».

On n’applaudit pas un homme qui a tué une femme

Tout cela est juste mais peu audible. A cause du sentiment, ancien, qui veut que le puissant est mieux traité que l’anonyme, et du climat, récent, né du scandale Weinstein.

Quand Bertrand Cantat remonte sur scène en 2014, il donne des concerts sans trop d’émoi – il est vrai sur un projet collectif avec le groupe Detroit. Mais quand, en décembre 2017, il sort l’album solo Amor Fati, puis entame une tournée le 1er mars, l’indignation vient de partout. Les réseaux sociaux s’en emparent, efficaces pour porter la carrière d’un chanteur, et tout autant ici pour le faire tomber.

Et pour cela, le format du concert rock est la cible. Parce que son aura est intacte, en rien fragilisée par la consommation culturelle sur Internet, à la différence du disque. Il est le lieu de la révélation pour le rockeur, sa principale source de revenus aussi. Mais il est plus que cela. Le concert classique appelle le recueillement. Au théâtre, le public juge, il applaudit ou siffle. Le concert rock est festif. Une communauté s’y retrouve, se parle, communie avec le chanteur, lui signifie sa dévotion.

Autant de facteurs amplifiés par le magnétique Bertrand Cantat, transformé en « héros romantico-rock », comme l’a dit Marlène Schiappa. Cela, la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et les associations féministes ne le supportent pas. On n’applaudit pas un homme qui a tué une femme. Sans doute s’il se contentait de publier des disques, de composer pour d’autres, d’écrire un roman dans sa chambre, ce serait différent. Mais allez imposer à un chanteur un devoir de discrétion…

Des mots et des gestes déplacés

C’est ainsi que Cantat s’est retrouvé en 2013, dix ans après le drame, en couverture du magazine Les Inrockuptibles avec entretien à la clé. Ce qui a provoqué peu de remous. Et puis le 11 octobre 2017, soit six jours après l’éruption du scandale Weinstein, le chanteur fait à nouveau la couverture du magazine avec entretien. Il y parle de ses états d’âme, du Brexit, beaucoup de son album solo. Cette fois, c’est l’indignation générale.

Cantat ne se rend pas compte qu’on ne peut pas l’écouter comme avant. Qu’on ne peut l’entendre faire la « promo » d’un disque. Qu’on ne peut plus, aussi, l’entendre donner des leçons sociales, comme il a pu tant le faire dans le passé. Quant aux Inrockuptibles, le magazine a brouillé avec cet entretien son image de journal à la pointe de la modernité, sur l’égalité des sexes par exemple. Comme s’il revenait dans l’ancien monde. D’autres non plus ne se rendent pas compte, comme ce festival qui le présente dans son programme comme un artiste « qui n’a rien perdu de son spleen et de sa rage ».

De plus, depuis quelques jours, Cantat en rajoute dans les mots et les gestes déplacés. Devant la salle de concert de Grenoble, le 14 mars, il s’est dirigé vers une opposante, lui a pris la tête entre les mains, et l’a embrassée sur le front. Il a parlé de retour au Moyen Age, a dénoncé « la violence » de ces femmes brandissant des pancartes contre lui. A conclu que ces gens sont sans doute encouragés par le « merveilleux climat ambiant ».

Oui, le climat ambiant est nauséabond quand on le traite d’assassin, quand on entend que son désir de scène relève de la psychiatrie, et quand, plus largement, on veut couper la moindre tête d’homme au mépris de la présomption d’innocence. Il est tout autant nauséabond quand des fans disent que le chanteur a juste fait « une connerie ». Mais il est salutaire, ce climat qui bouge les lignes entre les hommes et les femmes. A Cantat d’en prendre la mesure.

17 mars 2018

Audrey Hepburn

Quand on lui a demandé de révéler ses secrets de beauté, l'actrice Audrey Hepburn a écrit ce poème, qui fut lu à ses funérailles :

Pour avoir des lèvres attirantes, prononcez des paroles de bonté.

Pour avoir de beaux yeux, regardez ce que les gens ont de beau en eux.

Pour rester mince, partagez vos repas avec ceux qui ont faim.

Pour avoir de beaux cheveux, laissez un enfant y passer sa main chaque jour.

Pour avoir un beau maintien, marchez en sachant que vous n’êtes jamais seule, car ceux qui vous aiment et vous ont aimé vous accompagnent.

Les gens, plus encore que les objets, ont besoin d’être réparés, bichonnés, ravivés, réclamés et sauvés : ne rejetez jamais personne.

Pensez-y : si un jour vous avez besoin d’une main secourable, vous en trouverez une au bout de chacun de vos bras.

En vieillissant, vous vous rendrez compte que vous avez deux mains, l’une pour vous aider vous-même, l’autre pour aider ceux qui en ont besoin.

La beauté d’une femme n’est pas dans les vêtements qu’elle porte, son visage ou sa façon d’arranger ses cheveux. La beauté d’une femme se voit dans ses yeux, car c’est la porte ouverte sur son coeur, la source de son amour.

La beauté d’une femme n’est pas dans son maquillage, mais dans la vraie beauté de son âme. C’est la tendresse qu’elle donne, l’amour, la passion qu’elle exprime.

La beauté d’une femme se développe avec les années.

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8 mars 2018

Simone de Beauvoir

28 février 2018

#MeToo et le harcèlement en photographie

harcelement

Still from the movie Blow-Up (1966), by Michelangelo Antonioni

Dans cet essai, l’auteur américain Jordan Teicher revient sur les scandales qui ont touché récemment plusieurs photographes de mode et discute l’importance de ces évènements dans l’histoire de la photographie.

Depuis le jour où l’auteure Susan Sontag a publié son essai polémique On photography en 1973, le fait qu’un appareil photo puisse servir à contrôler des êtres humains et en faire des objets est une idée largement acceptée. « Photographier quelqu’un, écrivait-elle, c’est l’équivalent d’un meurtre sublimé, et l’appareil photo est une sublimation de l’arme à feu. Prendre des photos, c’est commettre un meurtre doux, tout à fait apte en cette époque de tristesse et de peur. »

Bien-sûr, la violence qu’elle décrit est symbolique. Aujourd’hui cependant, l’époque est encore plus triste et effrayante, et la série d’accusations de harcèlement sexuel prononcées à l’égard de photographes fait écho à ses paroles, soulignant qu’une photographie peut résulter de violations, au sens figuré comme au sens propre.

Ces accusations atteignent les plus hauts échelons de l’univers de la photographie, dont les photographes de mode Bruce Weber, Mario Testino and Anthony Turano. Dès leur diffusion, Turano s’est retiré, tandis que le groupe de presse Condé Nast s’est séparé de Weber et Testino. Tous trois réfutent les allégations.

Les conséquences pour leur vie professionnelles sont claires. Tout comme d’autres personnalités mises à mal par le mouvement #MeToo, ces hommes seront pour toujours associés au harcèlement sexuel et leurs carrières sont irrémédiablement entachées. Et qu’en est-il de l’impact sur l’œuvre culturelle qu’ils laissent derrière eux ? Est-il possible de dissocier leur comportement de leur travail ? Est-il légitime de le faire ?

Ce n’est pas la première fois que nous nous demandons s’il convient de séparer la création d’un individu de son comportement personnel horrifiant. Beaucoup ont essayé d’écouter les compositions de Richard Wagner sans penser à son antisémitisme, ou tenté de regarder Manhattan sans penser au harcèlement sexuel dont Woody Allen est accusé. Ce n’est pas une tâche aisée, mais c’est possible. L’œuvre, c’est une chose, dira-t-on, et la personne, c’en est une autre.

L’argument devient pourtant de plus en plus difficile à soutenir, au fur et à mesure que le comportement en question se rapproche des autres personnes investies dans le processus créatif. La chose devient quasiment impossible lorsque la création elle-même constitue un enregistrement réaliste, visuel et presque instantané de ce comportement – indéniablement, c’est bien cela que représentent les photos prises par Weber, Turnano et Testino de leurs accusatrices.

Et voilà pourquoi l’on ne peut pas justifier de dissocier le comportement supposé de ces hommes des photos qu’ils ont prises : car très souvent, les accusatrices sont également leurs sujets. Turano proposerait des photos en échange d’actes sexuels, Weber abuserait de ses modèles tout en les photographiant, et Testino ferait des suggestions à teneur sexuelle pendant les séances de shooting. Même si les limites techniques de l’appareil ne permettent pas de rendre compte de ces agissements, ces hommes laissent des traces de leur être et de leur comportement rapporté dans toutes ces photographies.

Dans le domaine du portrait, il est toujours extrêmement difficile de séparer l’œuvre du photographe. Comme le dit le philosophe américain Richard Shusterman, le portrait constitue non seulement une photographie mais « un complexe plus étendu d’éléments, un processus qui inclut le photographe, le sujet humain qui, volontairement, sert de cible photographique, l’appareil… et enfin le décor où se déroule la séance ».

Les échanges entre le photographe et son sujet, poursuit-il, représentent une composante cruciale de la création, et revêtent une « importance esthétique ». Selon lui, le cœur de cette interaction est la mission du photographe, qui doit gagner la confiance du sujet au travers d’un langage corporel qui « ne doit pas être menaçant », ni « intrusif », mais plutôt « bienveillant » et « amical ». Le comportement du photographe envers son sujet, projeté par son « style somatique », « déteint sur le sujet photographié, dont la présence ou l’essence ainsi magnifiée peut alors être capturée pour aboutir à la photo ».

On doit alors se demander ce qu’il advient, si le style somatique du photographe n’est ni bienveillant et amical, mais plutôt le contraire ? Que se passe-t-il si, comme avec certains des pires personnages du monde de la mode, ce style se caractérise par le harcèlement sexuel ou l’intimidation ? Il s’ensuit forcément que cette conduite toxique se projette sur le sujet, et rejaillit sur la photo – dont l’esthétique devient alors très particulière…

Que cette esthétique attire depuis des années l’œil du monde de la mode – et du consommateur également – est troublant. Mais pas si surprenant. Les grandes féministes ont remarqué depuis longtemps que les publicités représentent fréquemment les femmes comme objets d’utilité sexuelle, implicitement soumis à l’homme. Comme preuve visible de cette dynamique, elles citent souvent ce que l’on voit clairement dans le cadre de l’image : les poses qui, « sournoisement, rabaissent le sujet féminin », en suggérant que son corps n’existe que pour être consommé par les observateurs. Le fait que ces poses, qui sont chorégraphiées pour satisfaire le regard masculin, puissent également être assumées par des sujets hommes, est une révélation souvent attribuée à Weber.

Pour John Berger, auteur de Voir le voir, ces poses contribuent à façonner un fantasme employé stratégiquement pour vendre des produits aux spectateurs. Ce fantasme, suggère-t-il, met sur un même plan le pouvoir d’acheter et l’aptitude à attirer l’amour et être sexuellement désirable. Berger voit clair. Mais sa dialectique laisse de côté les façons dont le processus d’élaboration du fantasme peut devenir l’occasion pour certains photographes de réaliser leurs propres fantasmes – et d’infliger de profondes blessures à leurs sujets.

Certains photographes accusés de harcèlement ont avoué l’existence de ce jeu de pouvoir. Terry Richardson s’en est même vanté, expliquant à mots crus qu’après avoir été un « gamin timide », il était devenu un mâle imposant, satisfait de dominer les filles à ses pieds. Notons que Condé Nast ne s’est débarrassé de Richardson qu’en octobre dernier, des années après les premières accusations portées contre lui.

L’attitude de Richardson est représentative de nombre de ses confrères, qui semblent se repaître du potentiel érotique de la relation sujet-photographe, un lien dont le parfait exemple est sans doute la scène mythique du film culte de Michelangelo Antonioni, Blow-Up (1966), séquence dans laquelle un photographe de mode est assis jambes écartées sur une mannequin qui se tord sensuellement tandis qu’il la mitraille.

La photographie est sans doute une plateforme parfaite pour la mise en scène de jeux politico-sexuels, mais pour les prédateurs et leurs victimes, le processus performatif de la photographie n’a rien de fictif. Il se déroule dans un contexte où les photographes détiennent un pouvoir étourdissant, et où les sujets n’en ont que très peu, où les règles de conduite sont floues, et où les mécanismes de signalement de comportements abusifs ont toujours été limités. Les photographes ont ici l’occasion idéale de réaliser leurs désirs sexuels les plus profondément enfouis. Les sujets, eux, se retrouvent en position de vulnérabilité extrême. Les enjeux, pour les deux parties, sont plus que tangibles.

On constate également que d’autres milieux professionnels créatifs présentent des déséquilibres de pouvoirs similaires. Comme le mouvement #MeToo l’a mis en évidence, il n’est pas un seul domaine qui soit à l’abri des conséquences de cette dynamique, du théâtre à la danse en passant par la musique. Il est certain que dans toutes ces arènes, l’inconduite sexuelle impacte le contenu culturel et c’est dans celle de la photographie que cet impact est visible – encore faut-il vouloir ouvrir les yeux.

Dans son ouvrage At the Edge of Sight: Photography and the Unseen (Aux frontières du regard: photographie et invisible), Shawn Michelle Smith explique que dès ses débuts, la photographie « a étendu le champ du visible, tout en exposant ses limites, à la fois physiologiques et technologiques ». Ces limites, affirme-t-elle, sont souvent informées par la culture. « Les répressions volontaires, et les angles morts inconscients, qu’ils soient personnels ou collectifs, limitent ce qui peut ou ne peut pas être vu », écrit-elle. En portant le regard au-delà de notre angle de vision, c’est-à-dire plus loin que le cadre de la photographie, nous pouvons commencer à transcender ces limites et comprendre pleinement ce que nous regardons.

Jusqu’à un certain point, il est compréhensible que les spectateurs aient eu peur de risquer un coup d’œil derrière le rideau pour évaluer les qualités esthétiques du processus performatif de la photographie. Ce qui se passe pendant une séance photo, et surtout un shooting de mode, se fait généralement toutes portes fermées. En principe, personne ne consigne jamais l’interaction entre le photographe et son sujet, et nul ne peut donc se faire une opinion.

Nous disposons désormais des moyens de le faire, grâce aux témoignages des hommes et des femmes qui ont pris la parole au travers du mouvement #MeToo. Ils ont ouvert une fenêtre sur les éléments de la photographie qui dépassent le photographe, à savoir les mots, les gestes, et les contacts physiques non désirés. Ces éléments ont contribué à la création d’images qui ont défini un secteur tout entier.

Ignorer ces témoignages maintenant, ce n’est pas simplement fermer les yeux sur l’acte d’agression, mais devenir aveugle et ne plus voir la vérité.

Jordan Teicher

Américain, Jordan G. Teicher est journaliste et critique. Il est basé à Brooklyn, New York.

25 février 2018

VIVRE...

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25 février 2018

Réflexion...

dalai

23 février 2018

Minorité rohingya : La vie brisée d’une jeune Rohingya

Par Harold Thibault, camp de Kutupalong, Bangladesh, envoyé spécial - Le Monde

Plus de 688 000 membres de cette minorité musulmane ont fui depuis cinq mois le nettoyage ethnique orchestré par l’armée birmane et s’entassent dans des camps au Bangladesh. Leur rapatriement en Birmanie est prévu sous deux ans.

La famille d’Hassina n’a jamais su lui expliquer pourquoi un tel sort était réservé aux Rohingya. Son grand-père, un modeste propriétaire terrien, se contentait de lui dire qu’il fallait stocker le moins de riz possible chez eux, par crainte des vols. « Nous nous attendions à une vie de malheur, confie cette femme de 22 ans, mais pas à cela. » « Cela », c’est l’histoire qui la hante depuis des mois et qu’elle évoque d’une voix sombre, le visage éteint, en partie caché par son voile. Assise à ses côtés, sous la tente où elles essaient de survivre, sa belle-sœur Asma la soutient du regard. Dehors s’étend Kutupalong, le plus vaste camp de réfugiés au monde : plus de 688 000 personnes arrivées ici, au Bangladesh, ces cinq derniers mois. A l’horizon se dressent les collines verdoyantes de leur pays, la Birmanie, et plus loin encore, à vingt kilomètres à vol d’oiseau, leur village natal, Tula Toli. Une bourgade de quelques milliers d’habitants où la rivière, un jour de fin d’été, est devenue rouge sang…

L’unique crime d’Hassina Begum, frêle silhouette drapée de beige rosé, est d’être née Rohingya, ces musulmans que les autres Birmans, en majorité bouddhistes, nomment « Bengalis » pour bien montrer qu’ils n’ont pas le statut de citoyen. Le journal officiel Global New Light of Myanmar ne les a-t-il pas comparés à des « puces qu’[ils] abhorr [ent] pour leur puanteur et parce qu’elles [leur] sucent le sang » ? Hassina peut témoigner de cette haine, elle qui n’a jamais connu que la ségrégation.

Dès son enfance, elle est confrontée à cette stricte séparation entre les deux communautés. Bien sûr, il lui arrive de jouer avec des petits bouddhistes, mais ces amitiés se heurtent vite aux frontières religieuses et ethniques. Sa maison et celles des autres musulmans sont distantes de 500 mètres de celles de la minorité bouddhiste locale, les Arakanais. Il n’y a guère qu’au marché que les uns et les autres se côtoient. Pour le reste, les Arakanais sont les maîtres du jeu social : le chef de village est l’un d’eux, tout comme les enseignants ; les Rohingya n’ont pas accès aux emplois de la fonction publique. Il leur est même interdit de se rendre dans les grandes villes du pays comme Mandalay ou Rangoun, la capitale, jusqu’en 2005.

Dès l’adolescence, elle découvre les peurs d’adulte

A Tula Toli, les Arakanais envoient leurs enfants à l’école dès l’âge de 5 ans, tandis que les musulmans préfèrent attendre qu’ils aient 6 ou 7 ans, craignant que les plus fragiles ne soient malmenés en chemin ou dans la cour. En classe, les élèves des deux ethnies s’asseyent séparément, mais l’enseignement est dispensé en langue arakanaise, un handicap de plus pour les Rohingya. « Les parents rêvent de réussite pour leurs enfants mais ceux-ci se retrouvent très vite aux champs », précise Hassina.

Dès l’adolescence, elle découvre les peurs d’adulte. Quand des soldats de l’armée nationale font étape dans les parages, elle sait qu’il est plus prudent, pour les femmes rohingya, de rester à l’abri. Hassina suit tout de même son parcours et se destine au métier de couturière. Quand vient l’âge de se marier, ses parents lui trouvent un époux du même rang social : Shahidul, dont le père exploite six hectares de terres. Le mariage a beau être arrangé, leurs sentiments sont authentiques. Une petite Sohaifa naîtra bientôt de leur union.

Arrive le mois de novembre 2015, marqué par des changements majeurs en Birmanie. Le parti d’Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie, emporte la majorité parlementaire. L’icône, Prix Nobel de la paix en 1991, devient ministre des affaires étrangères, et de facto chef du gouvernement. C’est à elle qu’il revient de réduire les fractures internes du pays. « Sa victoire nous a emplis de joie », se souvient Hassina. Les Rohingya veulent alors croire que la démocratisation annonce la fin de la ségrégation. « Nous avons rapidement déchanté », confie-t-elle.

Au quotidien, tout devient prétexte à sanctions

De fait, la situation empire. En octobre 2016, une guérilla affirmant défendre la cause des Rohingya s’en prend à des postes de police, dans le nord-ouest de l’Etat de Rakhine. Dans les régions où vivent de telles communautés, le contexte sécuritaire se durcit. Ainsi, à Tula Toli, Hassina a désormais besoin d’un laissez-passer payant pour franchir les points de contrôle de l’accès aux communes voisines. Pour se rendre dans le village de la famille de sa mère, Shabe Bazar, à 9 km de là, il lui en coûte 3 000 kyats (2 euros), l’équivalent d’une journée de son salaire de couturière. Si elle n’est pas de retour avant la nuit, son père risque d’être conduit au poste de police et frappé.

Alors que l’armée a perdu du terrain sur la scène politique nationale, la traque de l’« ennemi intérieur » lui permet de s’inventer un nouveau rôle. Et de renforcer le contrôle des Rohingya : interdiction d’entourer leur maison d’une palissade, afin de les empêcher de dissimuler quoi que ce soit ; interdiction de passer la moindre nuit hors du domicile… Dans le même temps, les vols de bétail se multiplient sur l’exploitation du beau-père d’Hassina, sans qu’il puisse s’en plaindre. « Auprès de qui aurions-nous pu le faire ? », demande la jeune femme.

Au quotidien, tout devient prétexte à sanctions. Ainsi, début 2017, son beau-frère tarde à déclarer la naissance de son fils à l’état civil. Pour cette faute, le grand-père du bébé est contraint de payer une amende de 50 000 kyats (30 euros). L’été venu, c’est une étrange affaire d’agression qui inquiète Hassina : Younous, un employé de son beau-père, ne se présente plus sur son lieu de travail. Il faudra attendre plusieurs jours pour qu’il donne signe de vie et raconte comment des miliciens arakanais l’ont enlevé, ligoté à un arbre, battu puis abandonné en pleine forêt. Un mois plus tard, il sera tué, de même qu’une grande partie des siens.

L’armée birmane lance des « opérations de nettoyage »

Le 25 août, Hassina apprend que la guérilla, désormais baptisée Armée du salut des Rohingya de l’Arakan, s’en serait pris à une trentaine de postes de gardes-frontières et de commissariats, tuant douze policiers. L’armée birmane riposte en lançant ce qu’elle appelle des « opérations de nettoyage ». Des coups de feu claquent dans les bourgs alentour. Ici et là, des maisons sont incendiées. A Tula Toli, l’armée et la milice arakanaise convoquent les musulmans au centre du village pour un recensement. Certains manquant à l’appel, les soldats se font menaçants : si un seul d’entre eux est absent au prochain appel, toute la communauté se mettra en danger. Puis, aidés des miliciens, ils entreprennent d’inspecter chaque logement. Ils disent chercher les couteaux, et en saisissent trois dans la cuisine d’Hassina. Au passage, ils raflent des effets personnels et quelques bijoux :

« Ils ont vidé mon tiroir, mis tous mes vêtements par terre et sont partis avec le panneau solaire qui fournit de l’électricité à la maison. Nous ne pouvions rien dire. »

Quarante-huit heures passent. De nouveaux tirs retentissent, de l’autre côté de la rivière. De l’endroit où elle se trouve, Hassina aperçoit des habitants du village voisin, Dual Toli, tenter de fuir l’avancée de l’armée. A l’aube du jour suivant, les rafales se font de plus en plus proches, comme si les soldats étaient désormais à deux pas. Tout en s’occupant du petit-déjeuner familial, la jeune maman sent bien que sa fille, âgée de 1 an et 4 mois, et les trois autres enfants de la maisonnée, sont terrorisés. Il y a ces détonations, toujours plus fortes, et maintenant ces nuages de fumée noire au-dessus des foyers d’incendie. Par crainte d’être piégés par les flammes, les neuf occupants de la maison décident de sortir. Comme leurs voisins, ils se réfugient sur la rive. Une voie sans issue où les attendent les soldats.

Commence alors un massacre méthodique des Rohingya. Les hommes, d’abord. Les femmes, elles, doivent s’asseoir au bord de la rivière, de l’eau jusqu’aux hanches, comme si les soldats voulaient les garder pour plus tard et leur infliger le spectacle des tueries. Tout au long de la journée, Hassina, sa belle-sœur et bien d’autres les voient abattre tous ceux qui sont conduits sur la plage, des centaines de personnes, selon l’organisation Human Rights Watch (HRW). Des heures et des heures d’une exécution massive, orchestrée, planifiée. « Ils donnaient des coups de machette partout, sur la nuque, dans le dos, dans le ventre, témoigne Hassina. Lorsqu’une personne bougeait encore, ils lui tiraient dans la tête. »

Les soldats les mitraillent sans répit

Les miliciens se chargent de creuser trois fosses où les corps sont entassés puis brûlés à l’aide de feuillages et de gasoil. Certains tentent bien de fuir par la rivière mais rares sont ceux qui savent nager. Les soldats les mitraillent sans répit, en les visant jusqu’au moment où ils sont hors de vue. « Par endroits, l’eau est devenue rougeâtre, poursuit Hassina, spectatrice impuissante de ces heures de tuerie. J’étais comme déjà morte. »

Elle s’interrompt, puis reprend son récit entre deux sanglots. Les images suivantes sont à jamais gravées en elle. Un soldat s’approche et remarque sa petite Sohaifa au creux de ses bras. Il la frappe pour s’emparer de l’enfant qu’elle refuse de lâcher. « Où l’emmenez-vous ? », lui crie-t-elle. Il s’éloigne, en tenant la fillette, pour la jeter dans le brasier quelques mètres plus loin. Combien d’enfants de Tula Toli ont-ils été assassinés de la sorte ? Le témoignage d’Hassina n’est pas isolé : d’autres parents ont survécu qui relatent des scènes effroyables d’enfants brûlés, fracassés au sol ou jetés à la rivière.

Le martyre d’Hassina n’est pas terminé pour autant. Dans l’après-midi, les soldats répartissent les survivantes en petits groupes. Sept d’entre eux choisissent sept femmes, dont la jeune couturière et sa belle-sœur Asma, et les entraînent vers une maison vide, à la toiture de feuilles et de tiges de bambou. Les soldats les rouent de coups et commencent à les violer. Hassina résiste tant à son agresseur qu’il s’énerve et lui donne un coup de barre de fer. Le choc est si violent – elle en garde les cicatrices, à la mâchoire et sur le crâne – qu’elle perd connaissance. Les tortionnaires quittent les lieux après avoir mis le feu à la maison. La chute de morceaux de toiture enflammés finit par la réveiller. Selon des images satellitaires visualisées par HRW, les 746 bâtiments de la partie musulmane de Tula Toli et de Dual Toli ont été réduits en cendres ces jours-là, tandis que les habitations des Arakanais n’ont pas été touchées.

Des sept femmes enfermées dans cette maison, seules Hassina et Asma ont survécu. Elles ont réussi à se cacher pour la nuit dans un verger puis à parvenir, quatre jours après, au Bangladesh, vivantes mais brisées, condamnées à la misère d’un camp dont elles ne peuvent pas sortir et craignant d’être renvoyées de force dans l’enfer birman. Un accord conclu en janvier entre les deux gouvernements prévoit le rapatriement, dans les deux ans à venir, de tous les réfugiés.

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