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Jours tranquilles à Paris
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reflexion
28 avril 2020

"L'ÊTRE, L'AVOIR ET LE POUVOIR DANS LA CRISE"

"Grand retour" de DSK : ambition politique 1, ambition économique 0

Dominique Strauss-Kahn a récemment publié un long texte, "L'être, l'avoir et le pouvoir dans la crise". Jean-Yves Archer décrypte la vision de DSK face à l'impact économique désastreux de cette crise sanitaire du coronavirus.

Avec Jean-Yves Archer

Dominique Strauss-Kahn a récemment fait diffuser un texte de 17 pages intitulé " L'être, l'avoir et le pouvoir dans la crise ".

https://www.slideshare.net/DominiqueStraussKahn/ltre-lavoir-et-le-pouvoir-dans-la-crise

Le propos semble large et ambitieux et effectivement DSK aborde de multiples sujets. Il démarre fort logiquement par la crise sanitaire et reprend des propos déjà connus et véhiculés par des éditorialistes dignes d'Yves Thréard ou autres. Il conclut ainsi cette partie en indiquant : " Cette agilité, il semblerait bien qu'elle nous ait fait défaut ". Effectivement, le citoyen français dans sa quête désespérée de masques ou de tests ne peut qu'approuver. La France du président Macron n'a pas su être réactive mais suradministrée. DSK, en prudent politique, n'aborde pas cet aspect crucial et ne livre donc qu'un constat de Cyclope loin de la rectitude du Professeur Éric Caumes ( La Pitié-Salpêtrière ) et de sa précision au scalpel.

Recourant à un style parfois légèrement surprenant ( voir : " En cela, la crise sanitaire porte atteinte au confort douillet dans lequel les pays économiquement développés se sont progressivement lovés ". ) qui reflète son éloignement du chômeur de la rue de Belleville ou de l'ouvrier de Poitiers, DSK entame sa réflexion économique.

Il consacre exactement 10 lignes au choc sur l'offre et ne mentionne pas la sino-dépendance de l'Occident. Il se focalise sur un point corrélé mais variable de conséquence : " Avec une partie de la force de travail confinée pour une durée indéfinie, il est inévitable que la production chute ". L'Histoire retiendra que l'éclatement des chaînes de valeurs transnationales est intervenu en amont du confinement. Les exemples de l'industrie automobile ou aéronautique sont éclairants à cet égard et altère la pertinence de l'énoncé de DSK.

Sur le choc de demande, il aurait pu être opportun de souligner l'inflexion des comportements des Français qui se rallient à une épargne de précaution convaincus qu'ils sont, que les lendemains seront rudes.

Parvenu en page 3, DSK énonce une idée importante et rarement citée : " Plus qu'une destruction de capital, c'est une évaporation des savoirs, notamment ceux nichés dans les entreprises qui feront nécessairement faillite, qui est à redouter ". Avec près de 9,5 millions de personnes sous le régime du chômage partiel, il est à craindre que 2 à 3 millions d'entre eux ne rejoignent les 3,2 millions de chômeurs de catégorie " A ". La remarque de DSK est donc d'autant plus fondée et vise la richesse que représente le know-how de centaines de milliers d'hommes et de femmes répartis dans tous les secteurs d'activité.

L'auteur aborde ensuite le bien-fondé des mesures de soutien massif prodiguées par la BCE et par l'arme budgétaire. " Bien entendu, une partie de ce soutien finira en hausse de prix ". Je partage cette conviction mais j'aurais aimé que DSK, fort de sa légitimité, en tire des conséquences sur le pouvoir d'achat et sur le niveau des taux d'intérêt qui seront prochainement appliqués aux dettes publiques, ledit niveau finissant de torpiller les dérives laxistes de la pensée d'Olivier Blanchard.

" La mondialisation des échanges s'est évidemment accompagnée d'une nouvelle division internationale du travail ". Là DSK surprend et choque. En effet, depuis Adam Smith et David Ricardo, il est admis et clairement reconnu que c'est la division internationale du travail qui génère des échanges de plus en plus mondialisés, pas l'inverse.

Relâchement d'auteur en mal de détente, le bas de la page 7 est lui aussi marqué par le sceau de l'erreur manifeste d'appréciation. " Le progrès technique dégage peu de nouveaux produits, les innovations entraînent surtout des économies de capital ".

Cette affirmation est démentie par la réalité. Ainsi la dernière génération de scanners à l'hôpital Cochin permet désormais de détecter des tumeurs affectant des organes dits profonds. L'automobile est en pleine révolution et fonce vers l'électricité tout autant que vers la conduite autonome. Bref, nous savons bien que des centaines de nouveaux produits utiles naissent chaque année. Quant aux innovations, elles vont souvent de pair avec une robotisation ce qui revient à dire que les " économies " portent sur le facteur travail. Je crains que cette récession d'ampleur inédite ne vienne accroître l'intensité de cette déshumanisation des productions et dès lors, j'invite le lecteur à la plus grande prudence au regard de l'affirmation de DSK.

Sur ce point précis, DSK répond aux questions qu'il se pose mais pas du tout à celles que la situation impose. Ce n'est plus un travail d'économiste hanté par le légitime devoir de conviction, c'est un soliloque tout comme la dernière partie de son texte dominée par la géopolitique.

Il y cite Hubert Védrine dont le Professeur Strauss-Kahn restera l'élève voire le greffier tant certains paragraphes sont des séquences de portes ouvertes loin de la problématique cruciale du rythme de la reprise économique. Plus nous avançons, plus le " V " est exclu et plus le " W " ( incluant des saccades ) s'impose. La reprise dite en mode dégradé du fait de la perte de capacités de production découlant des protections sanitaires est un fait qui va s'imposer tant à l'automobile qu'aux brasseries et autres cafés restaurants. Quand on divise par deux le nombre de tables, il est rare d'augmenter sa recette par couvert servi.

Les passages où DSK traite d'écologie sont d'aimables propos sans vista : l'auteur n'est pas concentré à la hauteur de l'enjeu.

Sur l'Europe, DSK persiste et signe avec l'idée franco-française de mutualisation des dettes que bien des pays repoussent depuis la crise grecque intervenue lors du quinquennat Hollande ( qui a semblé avoir la durée d'un septennat…). Il va plus loin en envisageant de revenir sur l'indépendance de la BCE, idée que le banquier Matthieu Pigasse répand comme de l'essence dans une pinède d'été. Nos partenaires, en leur majorité, n'en veulent pas et comme chacun sait la répétition à l'infini d'une impasse ne sera jamais l'ossature d'une solution collective.

Il est incompréhensible qu'un esprit aussi avisé que celui dont est doté DSK véhicule un tel contresens historique.

Sur sa lancée, DSK se mue en politologue et nous explique la crise de la démocratie représentative (!) sans pour autant saisir la possible vigueur de la crise sociale qui va peut-être s'inscrire dans notre proche avenir de "gaulois réfractaires" fort lassés par un Exécutif qui vole en zigzag, telle une bécasse.

DSK va jusqu'à écrire : " A tel point que l'on peut légitimement se demander si la notion de programme politique a encore un sens ". Décidément quand l'économiste DSK sort de son couloir d'athlétisme, il a sûrement une arrière-pensée d'ordre politicien que ce document a pour mission de porter bien davantage que pour mission d'être lumineux.

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17 avril 2020

"Le gouvernement a compensé sa légèreté..."

«Le gouvernement a compensé sa légèreté en présentant ses choix comme les seuls possibles, ce qui est opposé à l’idée démocratique»

Par Thibaut Sardier 

Le président Emmanuel Macron lors de son intervention télévisée du lundi 13 avril, annonçant le prolongement du confinement jusqu’au 11 mai. Photo Denis Allard

Pour le politologue Samuel Hayat, et contrairement à ce que l’instauration de l’état d’urgence peut laisser penser, le débat démocratique n’est pas incompatible avec la crise sanitaire actuelle.

  «Le gouvernement a compensé sa légèreté en présentant ses choix comme les seuls possibles, ce qui est opposé à l’idée démocratique»

Docteur en sciences politiques et auteur du récent essai Démocratie (Anamosa, 2020), Samuel Hayat voit dans la période actuelle un miroir de l’état de notre vie démocratique hors confinement. Si le gouvernement français, comme les autres, n’a pas eu la partie facile, il a géré la situation sans instaurer un nécessaire débat public.

Diriez-vous que nous basculons un peu trop facilement dans une forme de «servitude volontaire» ?

Je ne dirais pas cela. Si nous acceptons la situation, c’est parce que deux choses viennent se mêler. D’abord, quand il est question de notre sécurité physique et de notre survie, l’Etat reprend nécessairement le dessus : il s’est historiquement construit comme cela, et nous avons été socialisés, comme citoyens, pour nous en remettre à lui. Ensuite, nous éprouvons un sentiment démocratique de réelle solidarité sociale avec les plus fragiles. Les appels à rester confiné pour protéger les anciens, les plus vulnérables, ont permis une acceptation large du confinement. Plutôt que d’y voir une forme de servitude volontaire, on peut considérer que nous avons intégré des normes de comportement - ou, pour parler comme Michel Foucault, des pratiques de gouvernement de soi - qui font que nous sommes à nous-mêmes nos propres régulateurs. Cela rend le discours guerrier et culpabilisateur des gouvernants d’autant plus dissonant que nous avons collectivement fait preuve de plus de responsabilité et de sérieux qu’eux-mêmes.

Pouvait-on vraiment se dispenser de cet appel à la mobilisation générale ?

En Allemagne et en Suisse où un véritable débat public a eu lieu, notamment à l’échelle des Länder et des cantons, les autorités ont été mieux capables de justifier les mesures de restriction de liberté, de garantir qu’elles seraient temporaires. Ce confinement a été plus discuté publiquement, il est donc moins sévère dans ses formes et moins policier dans sa gestion. Le danger réside dans le fait de ne pas offrir aux citoyens un débat public démocratique sur les différentes solutions à disposition (confinement, tests massifs, mesures de surveillance individuelle généralisée comme en Corée du Sud), alors que rien n’était inéluctable.

Certaines démocraties gèrent donc la crise de façon non démocratique…

En tout cas, il y a un problème quand on ne peut pas vraiment distinguer les réponses de certains Etats démocratiques comme la France de celles de régimes plus ouvertement autoritaires. Il faut bien sûr reconnaître que la situation n’était pas facile. Mais lorsqu’on refait la chronologie, on voit que le gouvernement français a compensé sa grande légèreté de janvier et février par un discours surmilitarisé et culpabilisateur en mars-avril, en présentant chaque fois ses choix comme les seuls possibles, ce qui est opposé à l’idée démocratique. Certes, l’épidémie n’annule pas la distinction entre démocraties et régimes autoritaires. Le problème, c’est qu’elle offre aux régimes autoritaires l’occasion de se dire plus efficaces que les démocraties pour protéger leurs citoyens. En ne se sentant pas tenues par leurs normes et leurs valeurs du fait de l’urgence, les gouvernements des démocraties prennent le risque de faire oublier à leurs citoyens la spécificité des régimes démocratiques : le fait que leur parole compte.

Quelles sont concrètement, en France, ces tendances peu démocratiques ?

Les tendances autoritaires, racistes, classistes, qui peuvent exister dans certaines franges de l’appareil d’Etat, et notamment dans la police, s’expriment parfois à plein, et les contrôles d’attestations s’exercent de manière très inégale. Nous ne sommes pas en train de basculer dans un Etat policier. En revanche, on observe une tendance centralisatrice et gouvernementale, un renforcement du poids de l’exécutif au détriment du législatif et du judiciaire, mais plus encore de ce qu’on pourrait appeler un «pôle citoyen». Le gouvernement et la présidence occupent presque toute la place de la parole publique, peut-être à l’exception des médecins. On a une sorte de monopolisation gouvernementale du discours de l’autorité, une tendance qui n’est pas nouvelle mais se trouve considérablement renforcée par la crise.

Comment interprétez-vous le discours actuel du gouvernement, qui se dit aussi prêt à soutenir l’économie ou l’hôpital «quoi qu’il en coûte» ?

Il y a beaucoup d’effets de manche, sans engagement réel. Mais plus profondément, cette crise révèle dans quel type de libéralisme s’inscrit Emmanuel Macron. Le libéralisme «historique», celui qui est né en Angleterre au XVIIe siècle, fait primer les libertés individuelles contre les défenseurs d’un Etat absolu. Avec Macron, on est plus proches du libéralisme conservateur d’un François Guizot qui fait passer l’impératif d’ordre public avant les libertés, et ne garde que le libéralisme économique. Le problème, c’est que ce libéralisme conservateur rénové a poussé au démantèlement de services publics qui révèlent aujourd’hui leur utilité, alors que dans le même temps, les mécanismes de marché montrent leurs limites. Macron apparaît alors pour ce qu’il est : le promoteur d’idées dépassées, inefficaces et, on le voit à présent, dangereuses.

Comment défendre les services publics ou les libertés individuelles dans la situation actuelle ? En désobéissant au confinement ?

En démocratie, les mouvements sociaux doivent essayer de convaincre publiquement du bien-fondé de leur action, et d’une certaine compatibilité avec l’intérêt général. Aussi, les groupes qui essaieraient d’exercer une pression protestataire en ne respectant pas le confinement seraient sûrement inaudibles et vus comme irresponsables. Il est possible d’organiser des mobilisations à distance, via le numérique, comme le font les universitaires avec le mouvement des facs et labos en lutte. Mais le mouvement social repose aussi sur le plaisir de la lutte collective, du contact humain, donc la mobilisation électronique a ses limites. Et puis les gens ne vont pas forcément bien, physiquement et psychologiquement, et dans ce cadre ajouter des injonctions à se mobiliser peut être contre-productif ; mais le temps de la protestation reviendra.

Quels enseignements politiques tirer de cette période ?

Cette situation révèle l’importance cruciale, face aux risques d’un renforcement de l’autoritarisme gouvernemental et policier, de l’activité collective. Si le gouvernement français a pu gérer la crise de manière aussi peu démocratique, c’est aussi qu’il n’a pas eu face à lui d’organisations massives et réactives, qu’il s’agisse de partis, de syndicats ou d’associations. C’est vrai en France comme ailleurs. Il faut regarder avec attention ce qui se passe dans une autre démocratie, où la situation est autrement plus grave pour les libertés publiques : l’Inde. La crise sanitaire et sa mauvaise gestion y ont laissé libre cours à la violence policière et aux instrumentalisations de l’épidémie contre les musulmans, alors que le pays vient de vivre de véritables pogroms. Ici comme là-bas, les mouvements sociaux sont les meilleures garanties contre un basculement autoritaire des démocraties.

26 mars 2020

Réflexion - Le Covid-19 et le mythe d’un nouveau départ

AL-MODON (BEYROUTH)

Du déluge de Noé aux menaces écologiques, les religions tout comme les idéologies ont toujours rêvé de purifier la terre. La pandémie actuelle conforte ceux qui rêvent d’un monde meilleur, écrit Al-Modon.

L’histoire de Noé occupe une place centrale dans les monothéismes. Derrière le mythe du déluge, il y a le désir de nettoyer la terre des fautes, de la purifier et de la laver, afin de pouvoir recommencer à zéro, avec des survivants désignés par Dieu.

Et cela pour une vie meilleure, plus harmonieuse et mieux ordonnée. Nous sommes toujours tentés par cette idée du déluge en vue d’un nouveau départ.

Certes, nous craignons la mort et l’anéantissement, mais nous craignons autant la multitude, cette croissance démographique qui menace d’épuiser les ressources naturelles. C’est ce qu’a exprimé Thomas Malthus [1766-1834, économiste anglais et père des fameuses politiques malthusiennes]. Il s’agit de la vieille peur de la faim, de l’effondrement de la cité et de l’extinction de l’humanité.

Face au problème de l’inadéquation entre la production agricole et l’augmentation de la population, Malthus pensait qu’il fallait passer outre la morale et miser sur des “régulateurs” pour mettre un frein à l’exubérance démographique.

Il s’agit d’une litote. Car pour lui, ces “régulateurs” ne sont rien d’autre que la guerre, la famine, les épidémies et les maladies.

Hâter le retour du Messie

En Iran, des croyants exaltés ont appelé à laisser libre cours au coronavirus pour hâter le retour du Messie, ou du Mahdi [selon la terminologie musulmane]. Mais ils ne sont pas les seuls.

Dans chaque religion, il y a des gens qui sont convaincus de l’imminence de la fin des temps et qui s’attendent à l’apparition du sauveur qui établira le règne de la justice sur terre.

Cela n’est pas l’apanage des croyants. Certains écologistes aussi sont adeptes du fantasme d’une nature qui prendrait sa revanche sur l’humanité.

Pour eux, il est souhaitable que les hommes soient frappés d’une catastrophe majeure pour que l’univers retrouve son équilibre.

La logique de la solution finale

Puis il y a les idéologies totalitaires. Elles aussi comportent un désir de renouveau purificateur, mû par des idées proches de celles de Malthus et des idéaux d’une “société saine” et productive, débarrassée des vieux, des handicapés, des malades et des déséquilibrés mentaux.

Sans parler de l’élimination des “races inférieures”. Tous les racismes ont une tendance exterminatrice, c’est-à-dire une propension à vouloir procéder à un déluge exterminateur qui n’épargne que le groupe qui aura “mérité” la survie. C’est la logique de la solution finale.

[Durant la deuxième moitié du] XXe siècle, l’idée d’un holocauste nucléaire a pu traverser l’esprit de quelques fanatiques des deux camps, capitaliste d’un côté et communiste de l’autre. Cette variante de la solution finale était une possibilité qui pouvait se réaliser à tout moment.

Dans ce sens, l’idée d’un déluge, c’est-à-dire d’une refondation, n’a jamais été absente de notre imaginaire, même si nous tenons par ailleurs à la sacralité de la vie humaine.

Désir enfoui d’un néant régénérateur

Ce n’est jamais totalement gratuit quand on se fait des frayeurs en parlant de l’arrivée d’une météorite géante ou de l’extinction des dinosaures.

De la même manière, nous ressentons une redoutable fascination en regardant les images de villes où il semble n’y avoir âme qui vive, avec des rues vidées de leurs passants, qui donnent l’impression que c’est le silence qui règne sur la terre et dans les cieux.

Il y a même quelque chose de beau dans ce silence et dans ce monde qui tourne au ralenti, loin de la frénétique course qui dominait nos vies.

L’attente d’une météorite, l’évocation de l’extinction des dinosaures et l’imaginaire du coronavirus ne sont pas seulement l’expression d’une peur profondément ancrée.

Cela correspond aussi à un désir enfoui d’un néant régénérateur, d’une fin du monde ancien qui permette un nouveau départ, épuré, à partir de zéro.

Youssef Bazzi

23 mars 2020

Enquête - Les libertés publiques à l’épreuve du coronavirus

Par Catherine Vincent

Le coronavirus autorise la mise entre parenthèses d’un certain nombre de valeurs qui fondent le contrat social. Mais il ne saurait être question de remettre en cause la liberté d’informer, essentielle pour lutter contre la propagation de l’épidémie.

La progression fulgurante de l’épidémie de Covid-19 le confirme chaque jour un peu plus : le respect des libertés publiques fondamentales des citoyens, principe au cœur des démocraties, est difficilement compatible avec la gestion sanitaire d’une crise de cette ampleur. « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre », écrivait Blaise Pascal. Les pouvoirs publics viennent d’en faire l’amère expérience, ce qui les conduit à durcir jour après jour les restrictions de rassemblement et de déplacement des populations pour tenter d’enrayer la transmission du virus. Des mesures liberticides prises dans un cadre parfaitement légal, celui du droit d’exception.

Pour pouvoir agir dans des situations où l’intérêt national, la sécurité des populations et l’ordre public sont gravement menacés, les démocraties, de longue date, ont été amenées à établir des règles dérogatoires au droit commun. Cette extension des pouvoirs de l’exécutif s’appuie, en France, sur la théorie dite « des circonstances exceptionnelles ». Elle trouve son origine dans l’arrêt Heyriès (1918), l’un des grands arrêts du Conseil d’Etat, qui avait pour objet de faire face aux circonstances de guerre : dans une situation telle qu’on ne peut plus raisonnablement respecter la légalité ordinaire, l’administration est autorisée, sous le contrôle du juge, à prendre toutes les mesures de nature à améliorer les choses. Le juge administratif admet ainsi, en temps de guerre, la légalité de décisions qui seraient invalides en temps de paix, traduisant en termes juridiques la réflexion de Montesquieu : « Il y a des cas où il faut mettre, pour un moment, un voile sur la liberté comme on cache les statues des dieux. »

Des entorses rendues légales

Cette théorie des circonstances exceptionnelles a connu une première traduction législative en 1955, avec la loi, maintes fois modifiée depuis, qui organise l’état d’urgence. Et une seconde traduction dans la loi du 5 mars 2007, intégrée dans le code de la santé publique sous le titre « Menaces sanitaires graves ». Le législateur vient d’en faire une troisième avec l’« état d’urgence sanitaire » débattu au Parlement jeudi 19 mars : un état d’urgence qui pourra être déclaré en cas de « catastrophe » sanitaire (niveau plus élevé que « menace grave »), et dont l’exécution dépend directement du premier ministre.

L’article L. 3131-1 de la loi du 5 mars 2007, intitulé « Mesures d’urgence », précise ceci : « En cas de menace sanitaire grave appelant des mesures d’urgence, notamment en cas de menace d’épidémie, le ministre chargé de la santé peut, par arrêté motivé, prescrire dans l’intérêt de la santé publique toute mesure proportionnée aux risques courus et appropriée aux circonstances de temps et de lieu. » On notera le vocable « toute mesure », qui ouvre des perspectives très vastes. Dans certains cas, sous certaines conditions et pendant un certain temps, il est donc légal de commettre des entorses aux valeurs qui fondent notre contrat social : les libertés publiques. Soit l’ensemble des droits et des libertés individuelles et collectives garantis par les textes législatifs, traduction dans le droit positif des droits de l’homme et des droits fondamentaux.

Leur liste est longue : liberté d’aller et venir, liberté du domicile, liberté de l’intimité, liberté d’association, de réunion, de manifestation, mais aussi liberté de conscience et de culte, d’enseignement, d’opinion ou de pensée, liberté d’expression, liberté de la presse… et cette liste n’est pas exhaustive. C’est donc une partie de ces libertés publiques qui peuvent être mises sous le boisseau lors d’une grave menace sanitaire. A condition – on y reviendra – que les mesures prises soient « proportionnées aux risques courus et appropriées aux circonstances de temps et de lieu ».

Si la loi sur les menaces sanitaires graves n’est entrée dans le code de la santé publique qu’en 2007, c’est qu’une telle menace, depuis des décennies, avait cessé de peser sur les pays développés. Depuis la fin du XIXe siècle, les progrès accomplis dans la connaissance des agents infectieux, le développement des conditions d’hygiène, l’usage des vaccinations, puis des antibiotiques, avaient changé la donne. Dans les années 1950-1960, l’opinion, largement répandue dans les pays occidentaux, était que les maladies infectieuses allaient finir par être durablement maîtrisées. Ainsi la variole, éradiquée en 1977.

L’apparition des infections d’origine animale

« En matière de réflexion sur la sécurité sanitaire, le grand tournant date des années 1990, avec l’apparition des zoonoses émergentes, infections d’origine animale pouvant s’étendre très vite aux populations humaines, rappelle le professeur d’histoire de la santé Patrick Zylberman. Le monde a alors pris conscience du danger que représentaient ces nouveaux agents microbiens. Les Etats-Unis ont été les premiers à s’en soucier, et cette préoccupation a couvert la totalité du second mandat de Bill Clinton [1997-2000]. » Une prise de conscience accélérée, explique l’historien des épidémies, par deux événements. D’une part, l’audition devant le Sénat américain, en 1998, de Ken Alibek, Russe exfiltré qui fut pendant plusieurs années le directeur adjoint de Biopreparat (le programme de l’Union soviétique destiné à la guerre biologique), « dont la déposition a glacé de peur tous ceux qui l’ont entendue ». D’autre part, les attentats du 11 septembre 2001, qui ont relancé la crainte d’une attaque bioterroriste.

Le 21 décembre 2001, le Model State Emergency Health Powers Act (MSEHPA), loi sur la santé publique destinée à aider les législatures des Etats-Unis à réviser leurs propres lois pour répondre à ce danger, était communiqué aux assemblées des Etats pour examen et approbation. « Le MSEHPA comporte la possibilité de mesures extrêmement contraignantes et totalement dérogatoires aux libertés publiques, notamment le fait de mettre en quarantaine des personnes asymptomatiques, précise Patrick Zylberman. Tous les Etats ne l’ont pas adopté en tant que tel. Mais, partout, la possibilité de recourir à la contrainte administrative en cas de menace sanitaire grave a été renforcée sous une forme ou sous une autre. Y compris en Europe, où l’on est moins enclin qu’aux Etats-Unis à adopter des mesures directement attentatoires aux libertés publiques. »

POUR VENIR À BOUT D’UNE ÉPIDÉMIE GALOPANTE, UN RÉGIME AUTOCRATIQUE SERAIT-IL PLUS EFFICACE QU’UNE DÉMOCRATIE ? PAS SI SIMPLE

Voilà pour les textes. Mais dans la pratique, ces mesures exceptionnelles n’ont pratiquement jamais subi l’épreuve du feu dans nos démocraties. En revanche, cette stratégie sanitaire d’urgence a été utilisée dans plusieurs pays d’Asie-Pacifique. Pour lutter contre la propagation du coronavirus SARS-CoV, l’agent du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) responsable de plusieurs milliers de morts en 2002-2003, des pays comme Taïwan ou Singapour ont appliqué des mesures très coercitives, tel le port obligatoire d’un bracelet électronique à la cheville pour les personnes ayant commis des infractions à la quarantaine.

« Dès le début de l’épidémie, le Vietnam a mis en place des mesures de quarantaine et de confinement très fortes. Résultat : il y a eu très peu de cas. Dans cet Etat communiste, le sacrifice des libertés individuelles au nom de la protection des populations a été payant », ajoute l’anthropologue Frédéric Keck, spécialiste des catastrophes sanitaires. De même, c’est en prenant des mesures très fortement liberticides que la Chine vient de parvenir à inverser la courbe de propagation du Covid-19 à l’intérieur de ses frontières. Pour venir à bout d’une épidémie galopante, un régime autocratique serait-il plus efficace qu’une démocratie ? Pas si simple.

S’il est, en effet, une liberté publique essentielle pour lutter contre une épidémie de façon précoce, et donc efficace, c’est la liberté d’informer. Or, ainsi que le rappelle au Monde l’Américain David Heymann, sommité mondiale en matière d’épidémiologie et de santé publique, « la Chine n’a pas signalé les foyers de SRAS lorsqu’ils sont apparus, en novembre 2002. Au moment où elle l’a fait, en février 2003, le virus s’était propagé dans tout le pays, et plusieurs mois précieux ont ainsi été perdus ».

Taïwan et Singapour : pratique de la transparence

En ce qui concerne l’épidémie de Covid-19, la Chine – comme l’Iran – a de nouveau longtemps temporisé, muselant la liberté d’expression des lanceurs d’alerte avant d’admettre la gravité de la crise. A contrario, l’Etat démocratique de Taïwan semble mener depuis le début une gestion exemplaire de la crise, grâce à des mesures d’ampleur prises très précocement et dans une grande transparence. Quant à Singapour, démocratie autoritaire dont David Heymann revient tout juste, elle a « pour politique sous-jacente de permettre à chacun de comprendre comment empêcher que soi-même ou ses proches soient infectés. Les personnes contacts doivent signaler leur température deux fois par jour à l’aide d’une application de téléphonie mobile ; ceux qui ne le font pas sont identifiés et condamnés à une amende, ou placés sous surveillance à domicile ».

Mais la France, à l’instar de ses voisins occidentaux, n’est ni Taïwan ni Singapour. Son régime démocratique y est plus libéral, son sens du civisme et de la discipline aussi. De plus, l’Occident n’a pas cette longueur d’avance que le SRAS et quelques autres vagues épidémiques ont donnée à l’Asie du Sud-Est en matière de stratégie sanitaire. Pour toutes ces raisons, il s’est révélé particulièrement délicat pour le pouvoir exécutif d’estimer quelles étaient les mesures « proportionnées » qu’il convenait d’adopter pour lutter contre la propagation du SARS-CoV-2.

Concilier efficacité et respect des libertés

Car les pouvoirs démocratiques doivent ici répondre à des injonctions paradoxales. Il leur faut tenter de concilier efficacité et respect des libertés. Tenir compte de la demande sociale de protection sanitaire, mais aussi de la défiance envers les contraintes imposées par l’Etat. Trouver la juste mesure entre trop et trop peu. Choisir entre la persuasion et l’obligation. Miser sur la pédagogie et sur l’expertise des autorités sanitaires. Le tout dans un contexte d’urgence et d’actualisation permanente des connaissances.

Face à cette difficulté, le gouvernement français a choisi la graduation des atteintes aux libertés publiques. Contre l’avis de certains scientifiques et médecins, qui estimaient qu’il fallait agir plus vite et plus fort en matière de mesures préventives, il s’est tout d’abord borné à interdire les rassemblements de plus de 1 000 personnes, puis de plus de 100 personnes. Jeudi 12 mars, il annonçait la fermeture de toutes les crèches, écoles et universités. Très vite, il apparut que ce n’était pas suffisant, et que l’on s’acheminait vers un scénario dramatique à l’italienne. Mais, là encore, le train de mesures a été progressif. Tout en annonçant samedi 14 mars au soir la fermeture de tous les cafés, restaurants et commerces non indispensables, le premier ministre, Edouard Philippe, a exhorté les Français à respecter d’eux-mêmes les règles de distanciation sociale. Mais cet appel à la responsabilité individuelle n’a pas été concluant. D’où le confinement général annoncé lundi 16 mars, avec des sanctions aux contrevenants. Une montée en puissance qui laisse en suspens plusieurs questions.

« LE VIRUS TOUCHANT PRÉFÉRENTIELLEMENT LES GENS LES PLUS FRAGILES, LES MOINS INFORMÉS, L’ÉPIDÉMIE SUIVRA FORCÉMENT UN GRADIENT SOCIAL », FRANÇOIS BUTON, CHERCHEUR EN SCIENCE POLITIQUE

Question de confiance, tout d’abord. Les Français accepteront-ils sans rechigner les contraintes très fortes qui leur sont désormais imposées ? La réponse ne relève pas seulement d’une bonne communication, mais aussi de notre capacité à observer les gestes d’hygiène et les comportements adaptés à la prévention des maladies infectieuses. « Contrairement aux pays anglo-saxons et scandinaves, cette culture de santé publique est peu développée en France, du fait notamment du divorce entre l’Etat et la médecine libérale. Dans ce contexte, et à une époque où les réseaux sociaux permettent à n’importe qui de dire n’importe quoi, il va falloir établir de nouvelles règles de confiance. Or, la confiance ne s’improvise pas », remarque François Buton, chercheur au CNRS en science politique (ENS de Lyon) et bon connaisseur de l’histoire de la surveillance épidémiologique.

L’altruisme en examen

Question de responsabilité collective, ensuite. Une population, certes, accepte d’autant mieux de restreindre ses libertés individuelles qu’elle en comprend l’intérêt général. Mais cela ne suffit pas. « La valeur qui est en examen, fondamentalement, c’est l’altruisme. Est-ce que chacun est prêt à accepter un certain nombre de contraintes même s’il ne se sent pas malade pour protéger les autres ? », s’interrogeait le 12 mars, sur France Culture, l’ancien directeur de la santé William Dab, professeur titulaire de la chaire d’hygiène et sécurité du Conservatoire national des arts et métier (Cnam).

« Exercice de psychologie sociale grandeur réelle. Une grande partie des gens, même très informés, ne répondent donc réellement qu’à la contrainte… (ce qui explique plein de trucs sur la crise écologique) », tweetait l’écologiste Cécile Duflot, dimanche 15 mars, en commentaire d’une vidéo montrant les Parisiens se pressant aux étals d’un marché. Le 16 mars, la Fédération hospitalière de France appelait les Français, dans un communiqué, à « un immense élan de civisme national » pour permettre aux hôpitaux publics de soigner dans les meilleures conditions possibles l’épidémie. « Il faut se protéger soi-même, mais aussi protéger nos aînés et les personnes les plus fragiles en appliquant à la lettre les consignes du gouvernement », insistait son président, Frédéric Valletoux. L’avenir, là encore, montrera si ces injonctions suffisent. Faute de quoi, l’exécutif pourrait envisager l’état d’urgence, s’aidant alors de l’armée pour faire respecter le confinement général.

Question, encore, de solidarité et d’équité. « Restreindre les libertés publiques, oui, mais les libertés de qui ? Le virus touchant préférentiellement les gens les plus fragiles, les moins informés, ceux parmi lesquels la promiscuité est la plus grande, l’épidémie suivra forcément un gradient social. Attention à ce que les plus pauvres ou les plus isolés ne soient pas stigmatisés et tenus comme responsables de ce qui leur arrive », s’inquiète François Buton. Dans son Histoire de la folie (1972), le philosophe Michel Foucault décrivait ainsi les léproseries médiévales comme des machines à créer l’exclu, « cette figure insistante et redoutable qu’on n’écarte pas sans avoir tracé autour d’elle un cercle sacré ». Une mise en garde sur laquelle revient également le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), dans un avis rendu, vendredi 13 mars, à la demande du ministre de la santé, Olivier Véran, en soulignant que « les décisions qui seront prises, quelle qu’en soit la nature, doivent répondre à l’exigence fondamentale du respect de la dignité humaine, c’est-à-dire que la valeur individuelle de chaque personne doit être reconnue comme absolue ».

Question de temps, enfin. Car l’adhésion de la population à des mesures très contraignantes, dans nos pays démocratiques, ne peut pas durer indéfiniment. « A Wuhan, la ville chinoise d’où est partie l’épidémie, les gens sont depuis deux mois mis en quarantaine sans pouvoir sortir de chez eux, dépendant complètement des comités de quartier pour leur ravitaillement… Même en Suède, où la culture de santé publique est assez forte, je ne suis pas sûr qu’on supporterait ça très longtemps », remarque l’historien Patrick Zylberman.

Le CCNE rappelle, quant à lui, « le danger qu’il y aurait à étendre ces mesures contraignantes au-delà de ce qui serait nécessaire à la lutte contre l’épidémie ou à cause d’une conception inadaptée du principe de précaution ». Dans Surveiller et punir (1975), Foucault, toujours lui, expliquait comment la propagation de la peste avait permis aux Etats, au XVIIe siècle, d’imposer des mesures coercitives à travers leur pouvoir de normalisation. Entre libertés et sécurité, l’épidémie de Covid-19 soumet les démocraties à un exercice politique d’une rare difficulté.

20 mars 2020

Covid-19 : "Nous ne sommes pas accoutumés au recueillement", selon le philosophe Nicolas Grimaldi

Par Florence Sturm

Entretien |Face à l'évolution de la pandémie de coronavirus, la France a fait le choix du confinement : selon le philosophe Nicolas Grimaldi, le retranchement imposé par cette situation révèle que l'on ne vit pas pour soi-même, mais pour notre lien avec les autres.

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Le professeur de philosophie Nicolas Grimaldi, pris en photo en 2007.• Crédits : Dominique Carton - Maxppp

Alors que les Français vivent confinés chez eux depuis ce mardi 17 mars, comment tenir psychologiquement, philosophiquement ? Et que révèle cette situation de notre rapport aux autres et à nous-mêmes ? Pour répondre à ces interrogations, Florence Sturm est allée chercher l'éclairage du philosophe Nicolas Grimaldi.

Cet ancien professeur à la Sorbonne a consacré la plupart de ses ouvrages à élucider nos expériences de la subjectivité. Il interroge notre rapport à la crise sanitaire actuelle et au confinement, avec le regard très particulier de celui qui vit lui-même "comme un trappiste cloîtré", dans l’ancien sémaphore de Socoa sur la Côte Basque. Il y réside depuis 1968, plus d’un demi-siècle donc : un salon au milieu de l’océan Atlantique et la mer "qui, très régulièrement, toutes les six heures, accompagne le plein champ… une sorte de chorale qui enfle lentement". Nicolas Grimaldi rend aussi un hommage vibrant aux équipes soignantes mobilisées contre le coronavirus.

Parmi ses très nombreux ouvrages parus pour la plupart aux PUF et chez Grasset : Socrate, le sorcier, Traité des solitudes, et Sortilèges de l’imaginaire. A paraître en juin : Les Songes de la raison.

Que vous inspire cette situation ?

Cette situation a un côté anachronique. Nous avions oublié qu’il puisse y avoir des épidémies aussi violentes, aussi contagieuses, que la vie puisse être aussi fragile. Et surtout, nous ne mettions plus en question l’état de société : que nous puissions tout recevoir des autres, cela nous paraissait l’ordre quasiment naturel de l’échange.

Or, voici que d’un coup, en un instant, une pandémie semble suspendre l’état de société, c’est-à-dire l’état d’échange naturel. A une exception près toutefois : jamais nous n’avons autant éprouvé combien nous dépendions les uns des autres, et combien leur dévouement, leurs compétences, leurs sacrifices, leur abnégation sont nécessaires à notre vie. Il s’agit tout simplement de la compétence et du dévouement du corps médical.

Dans son discours annonçant le confinement, sans lui-même prononcer le mot, Emmanuel Macron a parlé de "guerre" à plusieurs reprises...

Nous pourrions dire que nous sommes en guerre, comme l’a répété trois ou quatre fois le président de la République, avec cette différence que la guerre défend des valeurs, une puissance politique, tandis qu’en l’occurrence, nous n’avons rien à défendre d’autre que notre propre santé. Ce que chacun défend, c’est lui-même et à l’occasion les autres.

A la guerre, on nourrit les combattants, on leur apporte les munitions. Ici, au contraire, il s’agit de s’abriter, de se retrancher, de se recueillir, de se mettre aux abris. Par conséquent, c’est en cela que nous sommes invités à sortir de l’état de société par une sorte de retranchement et, à l’occasion de ce retranchement, d’un recueillement.

Naguère, au XVIe, au XVIIe siècle, rien n’était plus banal. Pour se préparer à la mort, on se préparait au salut et pour se préparer au salut, on se recueillait dans la solitude, une solitude qui nous mettait face à face avec Dieu, dans la prière. Or, ce Dieu s’est un peu éloigné, son image s’est effilochée, de sorte qu’il n’y a plus grand monde pour penser à son salut.

Et cependant, ce qui rend si pénible, si difficile, presque si odieux ce temps de vacances absolues, c’est précisément que nous sommes réduits à nous-mêmes, un peu comme ce que disait Pascal : "Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos". Précisément parce que la vie, c’est le mouvement, et comme le dit également Pascal, "le repos entier, c’est la mort"… De sorte que lorsque nous n’avons plus rapport aux autres, tout se passe comme si nous n’avions plus rapport à nous-mêmes. Evidemment, demeurent encore la radio, la télévision, qui sont des divertissements mais nous n’avons rapport qu’à des images que nous recevons et il n’y a rien que nous ne puissions donner.

Comment alors gérer l’angoisse, la peur qui nous étreint en lien avec la mort ?

Ce qui rend le divertissement indispensable, comme le disait encore Pascal, c’est précisément qu’il nous détourne d’avoir à penser à notre propre vie pour ne pas avoir à penser à notre propre mort. En effet, nous avons cessé de scander notre temps par celui des enterrements. Nous ne pensons plus à notre propre mort, et par ce fait même, la vie se recroqueville, se résume sur le bord d’un instant.

Nous vivons d’instants en instants, de stimulations en stimulations, comme une manière de mettre entre parenthèses le propre de la vie, car le propre de la vie, c’est le dynamisme d’une continuité, un effort, une même entreprise, un même souci, etc.

Quand soudain surgit la maladie, un peu comme dans Le Hussard sur le toit de Jean Giono avec une épidémie de choléra, chacun sent la précarité, la fragilité de la vie et sent du même coup ce qui nous manque.

Ce qui nous manque, par rapport au XVIIe siècle, c’est le sens de la communion des saints, le sacrifice des uns qui contribue à sauver les autres. Les vies servent de vases communicants. Ce que l’un en donne, l’autre en profite. Dans ce retranchement auquel nous sommes assujettis, personne ne profite de cette vie qui vient de se suspendre. Mais la grande découverte que manifeste cette situation, c’est que je ne vis pas pour moi-même. Sans les autres, je découvre que ma vie n’est presque rien.

Vous diriez que ce confinement engendre un retour sur soi ou plutôt un repli sur soi ?

Il est un repli dans la mesure où l’on pense : "J’aimerais uniquement passer au travers" ;  il me fait découvrir combien l’individu que je suis est précaire, fragile, menacé. A l’inverse, dans la mesure où ce retranchement me fait découvrir ma solidarité avec tous les autres, dans la mesure où je n’existe que pour transfuser ma vie dans la leur, alors, c’est un monde de lucidité, de confiance, de réalisme, qui nous révèle que l’on n’est pas soi à soi tout seul. On ne vit pas pour soi. La vie d’un individu consiste à donner la vie.

A ce moment-là, comment qualifier certains comportements, comme la ruée sur les produits alimentaires ou les départs en nombre de Paris ?

C’est, me semble-t-il, ce que Pascal avait décrit du divertissement, le vertige de l’instant. Essayer d’oublier la peur de l’avenir et profiter d’un dernier instant de liberté, dernier instant de plaisir, dernier instant d’irresponsabilité.

C’est croire que la vie est faite d’instants. Or ce n’est pas vrai. Ce qui fait le sens de la vie, c’est la continuité d’un seul et même dynamisme, la continuité d’un seul et même effort, l’accomplissement d’un seul et même vœu, d’une seule et même attente.

Dans cette crise, il y a aussi des différences fondamentales dans le statut des personnes qui la traversent : les malades, les soignants, ceux qui sont confinés, ceux qui continuent à travailler, avec également les angoisses futures d’un point de vue économique.

Tout à fait. Rien ne paraît plus remarquable à cet égard que l’attitude du corps médical et du corps infirmier. Ceux qui, en dépit d’un danger possible, n’en continuent pas moins d’exercer leur profession, précisément parce que l’ensemble des autres a besoin de leurs compétences, de leur savoir-faire. Ceux-là sentent que leur vie a pour fonction de faire vivre les autres.

En tant que philosophe, quelle école avez-vous envie de convoquer face à cette crise ? Les Stoïciens ?

Il me semble, christianisme mis à part, si j’ose dire, que ce moment de crise, de repliement, de recueillement, de retranchement, nous fait vivre la vérité de ce que Pascal avait décrit de la condition humaine.

Mais il y a une grande différence entre l’époque de Pascal et la nôtre, c’est que l’on se sentait sans cesse sous le regard de Dieu et le moment de la mort était anticipé comme un rendez-vous qu’elle nous aurait donné avec Dieu. Tandis qu’aujourd’hui la mort nous paraît l’irrémédiable et en même temps l’absurde. C’est plutôt Pascal que Marc Aurèle à cause de "si l’on nous enlève le divertissement, j’aurais d’abord l’impression que c’est la vie elle-même qui nous est enlevée".

C’est une manière frivole de vivre ce qui est si grave, à savoir la vie, précisément parce que la moindre chose, le moindre virus, peut nous la faire perdre. On nous a donné ce prodige et nous n’en faisons que ça ! 

Nous ne sommes pas accoutumés au recueillement, à sentir ce que notre vie a, en elle-même, de prodigieux, de fragile, de précaire. Le propre de la vie est être le dynamisme d’une communication. La vie est comme la lumière, c’est un rayonnement.

Une question plus pragmatique : comment dans nos quotidiens et les jours à venir, faire face le mieux possible à ce confinement et à cette situation ?

Je ne peux pas communiquer mon expérience de très vieil homme à des jeunes gens ! Je ne pense pas qu’ils puissent se satisfaire de lire à loisir ou de consacrer à la lecture le loisir que le coronavirus leur impose… Néanmoins, il me semble que l’occasion créée par cette pandémie nous fait vivre un peu anachroniquement, de la même façon que vivaient naguère nos arrières grands-parents ou nos arrière, arrière-grands-parents qui, dans leur vallée, dans l’isolement de leur village, avaient la solitude pour destin. La soirée se passait autour du feu… personne ne nous empêche de faire du feu… on se parlait à deux ou trois et maintenant, nous voici, en quelque sorte, résumés à notre famille la plus étroite, une manière également de resserrer notre intimité, et par conséquent, d’être plus attentifs à l’attente d’autrui, notre femme, notre enfant, nos proches.

Pensez-vous qu’il y aura un avant et un après dans cette crise ? Cela peut-il creuser davantage des inégalités déjà très marquées dans la société française ?

Un avant et un après, il y en aura probablement un pour les épidémiologistes, les virologues, les médecins, peut-être un dans l’organisation administrative de la société, ce qui sera le choix des politiques, pour autant qu’ils soient lucides.

La mort est justement ce qui rend tous les hommes égaux. Le destin de Péguy n’est pas privilégié par rapport à celui d’un paysan breton. Tous meurent de la même façon. Mais à cet égard, le danger ou l’imminence du danger fait sentir à tous les hommes ce qu’ils ont de profondément semblable. Tous sont assujettis à la mort.

C’est aussi l’occasion de revivre ce que la vie avait, naguère, de solitaire. Evidemment, personne ne peut mourir à ma place. Je peux acheter cent mille choses dans les grandes surfaces ou les magasins les plus luxueux mais je n’achèterai pas l’immortalité. Raison de plus pour nous rappeler que la vie est faite pour être donnée.

En même temps que cet épisode nous fait sentir la solitude lorsque vient à être suspendu l’état de société, en même temps il manifeste combien nous dépendons des autres. Non seulement d’un point de vue médical, mais par le fait même que le danger mobilise tous les autres à notre profit. Il y a aussi une mondialisation de la recherche scientifique. Très certainement sont en ce moment à l’œuvre des équipes de biologistes qui cherchent à répondre à l’agressivité du virus et peut-être sont-ils en train de mettre au point de possibles vaccins.

Avez-vous des conseils de lecture à livrer ?

Je conseillerais surtout de lire ce qui vous plaît. Il faut que lire soit un plaisir. Souvent, ce plaisir est la découverte de ce qu’on aurait écrit si on y avait pensé, de ce que la pensée des autres anticipe la nôtre. Pour ma part, je lis un très beau livre, La Force de l’invisible d'Anne-Claire Désesquelles (éditions Pocket), professeure de khâgne à Lyon. L’idée est celle-ci que je trouve extraordinaire, car elle est en quelque sorte en aval de toutes les analyses philosophiques : la cause de tout mouvement, c’est une force. Or, alors que le mouvement est toujours visible, matériel, la force est invisible et immatérielle. L’auteure développe cela avec une maîtrise, une simplicité et une profondeur que je trouve tout à fait admirables. Et je m’émerveille du talent des autres.

Tous nous nous émerveillons du talent, de l’abnégation de tous les médecins et de tous les infirmiers. Je pense surtout à ce qui se passe en ce moment en Alsace et je suis à la fois terrifié et admiratif. Terrible est l’agression et en même temps la réponse et la mobilisation sont admirables.

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4 décembre 2019

Vade retro, Conseil déontologique !

La création d’un «Conseil de déontologie journalistique et de médiation», qui a tenu sa première séance lundi 2 décembre, suscite une polémique furibarde qui divise l’auguste profession, dont certaines éminences ont sonné le tocsin pour dénoncer une tentative de mise au pas de la presse.

Cette instance en gestation ne prononcera aucune sanction, ne comprendra aucun représentant du gouvernement et cherchera seulement à améliorer la pratique et l’image d’une profession décriée (taux de confiance : 24%) en recueillant les plaintes du public pour tenter de juger de leur pertinence, dans des avis indicatifs élaborés en commun. En dépit de toutes ces assurances, elle a suscité des réactions où, il faut bien le dire, le sophisme le dispute à la mauvaise foi.

Le projet, accusent ses contempteurs, est d’initiative gouvernementale. Outre que l’affirmation est inexacte – on en discute au sein de la profession depuis des lustres – cette remarque n’a guère de sens. Si le gouvernement dit qu’il fait jour à midi, faut-il proclamer aussitôt, pour démontrer son indépendance d’esprit, qu’on n’y voit goutte à cette heure-là ? Le projet doit être jugé en lui-même, bon ou mauvais, et non en fonction de son origine.

Menace-t-il la liberté de la presse ? Ce genre de conseil existe dans une centaine de pays, dont dix-huit en Europe. A suivre ces procureurs, la liberté de la presse serait honteusement comprimée en Suède, en Allemagne, en Belgique, au Canada et dans maints pays démocratiques. Supposition ridicule.

On ajoute aussitôt que le gouvernement Philippe a fait voter deux lois très critiquables, l’une sur les fausses nouvelles, l’autre sur le secret des affaires, ce qui invaliderait sa démarche. Nouveau sophisme. Le projet doit être jugé pour lui-même, non à la lumière d’autres textes. Si un gouvernement met en avant trois projets, deux mauvais et un bon, faut-il déclarer le troisième inacceptable au prétexte que les deux premiers le sont ? D’autant que le gouvernement ne sera en aucune manière représenté dans ce conseil qu’on voue aux gémonies. Simple posture qui consiste à se draper dans l’indépendance pour ne pas discuter du fond.

On ajoute alors qu’une loi sur la presse régule la profession depuis 1881 et qu’elle donne satisfaction. Quel besoin d’y ajouter une instance déontologique ? C’est ignorer volontairement qu’il existe, dans l’interstice des lois, une zone grise où les erreurs de la presse peuvent se glisser, volontairement ou non. Une série documentaire consacrée à l’affaire dite «du petit Grégory» remporte actuellement un grand succès. Les dérapages de la presse y sont patents, sans que les lois qui l’encadrent aient été violées. Ces entorses à la déontologie ont provoqué le malheur d’une famille ou de deux, accusées à force d’hypothèses hasardeuses et de rumeurs rapportées sans précautions. N’y a-t-il rien à redire à ces pratiques ? Et que penser de l’affaire Baudis, où la cruauté médiatique a lourdement suggéré la culpabilité d’un homme parfaitement innocent, sans que la loi ait été pour autant enfreinte ? Et de toutes ces affaires, petites ou grandes, où la pratique journalistique peut être valablement mise en cause ? La loi, fort heureusement, ne peut tout prévoir ni tout régenter. C’est à la profession de s’interroger. Pourquoi pas dans une instance professionnelle ?

Nos procureurs rétorquent que c’est aux lecteurs de se prononcer, et non «à des journalistes de juger d’autres journalistes». Mais les mêmes proclament dans le même temps qu’ils ont mis en place, dans leurs entreprises, des organes déontologiques qui suffisent bien à la tâche. Autrement dit, ils ne veulent pas que «des journalistes jugent d’autres journalistes», sauf quand ceux-ci appartiennent au média mis en cause, et sont donc, par construction, juge et partie. Magnifique logique…

Etienne Gernelle, directeur du Point, qu’on a connu mieux inspiré, va jusqu’à comparer le projet de Conseil à l’organe chargé par Pétain de contrôler la presse sous l’Occupation. C’est aller directement au point Godwin et assimiler l’actuelle République au régime de Vichy. On lui laisse la responsabilité de cette comparaison grotesque.

La vérité, c’est que la mise en place d’un Conseil déontologique en France rattraperait un retard évident. Ces organes existent dans la plupart des grandes démocraties. Ils s’efforcent, au grand jour, indépendamment des pouvoirs, de réfléchir à l’exercice du métier difficile de journaliste et de dégager un consensus, non sur des lignes politiques ou des préférences culturelles, mais sur la meilleure manière de pratiquer une forme d’honnêteté intellectuelle, non dans l’expression des opinions, qui restent évidemment libres et diverses, mais dans le compte rendu des faits. N’est-ce pas la base d’un débat public libre et un tant soit peu rationnel, à l’heure des excès dangereux du populisme, des rumeurs et des fake news qui inondent les réseaux ? N’en déplaise à ces faux défenseurs de la liberté de la presse qui ne font que l’enfoncer par leur étroitesse corporatiste.

LAURENT JOFFRIN

2 décembre 2019

«Charlie» et l'armée française

Charlie Hebdo, qu’on dit obsédé par la question de l’islamisme (ou de l’islam), montre, s’il en était besoin, que ses têtes du turc sont bien plus diverses. L’hebdomadaire a publié plusieurs dessins visant, cette fois l’armée française, en détournant de manière macabre et sarcastique les slogans que celle-ci utilise dans ses campagnes de recrutement. Sur l’un d’entre eux, on voit Emmanuel Macron se recueillant devant le cercueil d’un soldat tué, surmonté de l’une de ces punchlines militaro-publicitaires : «J’ai rejoint les rangs pour sortir du lot.» On sait que l’antimilitarisme, comme l’anticléricalisme, fait partie des classiques de l’hebdo satirique.

Ce rappel n’a pas suffi au chef d’état-major de l’armée, qui a publié en réponse une lettre ouverte à Riss, directeur du journal, dans laquelle il faisait part de son indignation. Le deuil de ces familles, regrette-t-il, a été «sali par des caricatures terriblement outrageantes dont votre journal a assuré la diffusion», pour ajouter qu’il invitait Riss, «avec sincérité et humilité», à participer à l’hommage national qui a eu lieu aujourd’hui lundi, «pour leur témoigner vous aussi, qui avez souffert dans votre chair de l’idéologie et de la terreur, la reconnaissance qu’ils méritent».

Peut-être marri d’avoir poussé un peu loin le bouchon (on comprend facilement que les familles des soldats tués – et pas seulement elles – aient été heurtées par ces caricatures), Riss a répondu en revendiquant son droit à la satire, mais pour ajouter aussitôt : «Cela ne signifie nullement que le journal mésestime le dévouement de ceux qui se battent pour défendre des valeurs au service de tous. Nous tenions à vous le dire ainsi qu’aux familles des victimes.» Et encore : «Nous sommes conscients de l’importance du travail effectué par les soldats français pour lutter contre le terrorisme.» Ce qui n’est pas une rétractation, mais au moins une explication.

L’échange mérite deux ou trois remarques. C’est un fait que les dessins de Charlie se moquaient de jeunes gens tués au cours d’une opération dirigée contre des groupes islamistes comparables à ceux qui ont perpétré l’attentat meurtrier contre le journal. Paradoxe, pour le moins… Riss l’a sans doute senti en envoyant sa réponse courtoise au chef d’état-major.

Mais il a néanmoins défendu son droit à la «provocation», ce que le chef d’état-major, tout en faisant état de «son immense peine», n’a pas contesté, en fait, puisqu’il n’a demandé aucune sanction légale contre l’hebdomadaire et encore moins parlé d’interdiction. Et après tout, les valeurs au nom desquelles l’armée française accomplit ses missions, comprennent, très officiellement, le respect de la liberté, dont la liberté d’expression.

L’affaire, même dans une circonstance tragique, rappelle la vraie nature de ladite liberté : dans le cadre légal (qui proscrit les appels à la haine ou les propos discriminatoires) cette liberté comprend le droit de provoquer, ou même de blesser telle ou telle conviction, de heurter tel ou tel dogme ou telle ou telle sensibilité. Quitte à ce que les personnes concernées répondent à leur tour avec la plus grande latitude, sur le mode de l’indignation, de la colère ou du sarcasme. On peut juger de très mauvais goût les caricatures de Charlie. Mais le mauvais goût n’est pas réprimé par la loi, fort heureusement.

Il faut le dire, l’échange civilisé entre Charlie et le chef d’état-major contraste avec l’attitude de certains groupes militants qui n’hésitent pas, eux, à recourir à l’interdiction de fait contre certaines discussions, certaines pièces de théâtre ou certaines idées (par ailleurs légales), à l’université par exemple. Quoique très minoritaires, ils en viennent à occuper le tapis avec un procès oblique contre la même liberté d’expression au nom, précisément, du refus de heurter certaines sensibilités. Un procès qui aboutirait, s’il était suivi d’effet, à une régression démocratique caractérisée.

LAURENT JOFFRIN

charlie21

charlie20

14 novembre 2019

RIRE...

rire

6 novembre 2019

Reportage « De l’autre côté, j’ai vu une lumière blanche et des personnes décédées »

Par Pascale Santi, Liège, Belgique, envoyée spéciale, Pierre Lepidi, Liège, Belgique, envoyé spécial

De nombreuses personnes disent avoir vécu une « expérience de mort imminente » lors d’un coma, ou d’une situation de danger physique ou émotionnel intense. Des chercheurs ont rassemblé près de 1 700 témoignages concernant l’« EMI ».

Victime d’un grave accident de moto en 1993 en Belgique, Eric Schouffler a été transporté dans un service de soins intensifs où il est resté plusieurs mois plongé dans le coma.

« Un jour, j’ai vu, au-dessus de moi, une immense colonne dont les parois étaient faites de voiles blancs. Ils ondulaient légèrement sous l’effet d’une brise. Je me sentais magnifiquement bien, dans une atmosphère calme et sereine, raconte-t-il aujourd’hui. Progressivement, je suis entré à l’intérieur de cette colonne et j’ai aperçu des personnes que j’avais connues et qui étaient décédées. Certaines jouaient aux cartes comme lorsque j’étais enfant, d’autres ne me montraient que leur visage. J’ai continué à monter dans cette colonne très paisible. Puis, face à une lumière intense, le visage de ma belle-mère, l’une des personnes que j’estimais le plus de son vivant, m’est apparu. Elle m’a dit : “Retourne… Redescends… Ce n’est pas pour toi maintenant.” J’ai alors fait demi-tour et je suis revenu dans mon corps. »

N’était-ce pas simplement un rêve ? « Non, c’est impossible, répond cet ancien chauffeur routier. Un rêve finit par s’oublier totalement ou partiellement. Dans cette vision, tout était clair, parfaitement net. Cette scène est ancrée dans ma mémoire depuis vingt-six ans. »

« La vie après la vie »

En 1997, à Paris, Robert Seror a été hospitalisé dans une unité de soins intensifs à cause d’une dissection de carotide. « Je me suis retrouvé une nuit au-dessus de mon lit, dans un halo de lumière intense et avec une sensation très agréable, raconte-t-il. J’ai alors vu mes parents, décédés tous les deux. Ils étaient sur une plage que je connais bien en Algérie, où j’ai passé mon enfance. Ils étaient souriants, adossés à une barque. Ils étaient jeunes, à un âge où ils se sont peut-être fiancés ou mariés, mais comme je ne les ai jamais connus. Je n’ai pas souhaité les rejoindre et j’ai réintégré mon corps… Par la suite, j’ai fait d’autres comas et j’ai revu ce halo de lumière mais sans revoir mes parents. »

Ces expériences de mort imminente (EMI) – ou Near Death Experiences (NDE), en anglais – ont été révélées au grand public au milieu des années 1970, lors de la parution du best-seller La Vie après la vie (Robert Laffont 1977, rééd. J’ai lu) du médecin américain Raymond Moody.

A travers le monde, de nombreuses expériences semblables ont été décrites, souvent lors d’une situation de danger physique ou émotionnel particulièrement intense. Selon une étude néerlandaise publiée dans Lancet en décembre 2001, 18 % des personnes (sur un échantillon de 344 patients) déclarées en mort clinique à la suite d’un arrêt cardiaque puis réanimées ont vécu une EMI.

LES EMI SONT UNE RÉALITÉ PHYSIOLOGIQUE QUI N’EST PAS SUFFISAMMENT ÉTUDIÉE. LA COMPRÉHENSION DES NIVEAUX DE CONSCIENCE EST UN ÉNORME MYSTÈRE

A l’université de Liège (Belgique), une équipe du Coma Science Group mène des recherches sur les versants neuro-anatomiques et psychologiques des EMI. Elle a rassemblé près de 1 700 témoignages en six années, dont ceux de Robert Seror et Eric Schouffler.

« Nous cherchons en permanence d’autres récits, assure Steven Laureys, neurologue et directeur de l’équipe. Les EMI sont une réalité physiologique qui n’est pas suffisamment étudiée. La compréhension des niveaux de conscience est un énorme mystère, et les financements manquent pour analyser ces phénomènes. »

L’échelle de Greyson, du nom d’un psychiatre américain, est utilisée par les neuroscientifiques pour évaluer de façon objective la crédibilité d’une EMI. Sur les seize questions qui sont posées au sujet (Des scènes de votre passé vous sont-elles revenues ? Vous a t-il semblé entrer dans un autre monde ?…), il faut obtenir au moins sept points sur un barème de trente-deux pour que l’EMI soit validée.

« On ne trouve jamais deux récits semblables, explique Steven Laureys. Mais il existe une sorte de trame commune. » Les composantes de ces expériences sont au nombre de onze : vision d’une lumière blanche et forte, rencontre avec des défunts ou un être mystique, hyperlucidité, expériences de décorporation, impression d’être mort, souvenirs d’événements de vie passée ou de prémonitions, perception altérée du temps, etc. « Certains vivent des EMI après une séance de méditation, voire après un orgasme, assure Steven Laureys. Il faut être prudent dans l’interprétation, car notre cerveau nous joue des tours. »

Sensation de bien-être

Selon une étude réalisée en 2017 auprès de 154 sujets par Charlotte Martial (neurologue au Coma Science Group et postdoctorante) et publiée dans Memory, l’impression de décorporation est rapportée dans 53 % des cas et la sensation de bien-être, composante la plus fréquente, dans 80 % des cas.

Mais certaines EMI sont, à l’inverse, vécues de manière négative. « Des “expérienceurs” [terme utilisé dans le domaine des EMI] racontent qu’ils sont arrivés dans un monde horrible, effrayant, relate Charlotte Martial. Ils ont rencontré des monstres, entendu des hurlements… » D’autres évoquent un sentiment de vide infini, une solitude immense, l’impression d’être arrivé au milieu du néant. Ceux qui relatent ces expériences dites « hellish » (de hell, l’enfer en anglais) éprouvent souvent un stress post-traumatique important.

L’équipe du Coma Science Group parvient aujourd’hui à recréer des EMI en laboratoire en suivant trois axes de recherche : l’exploration des états de conscience modifiée par des médicaments comme la kétamine (drogue anesthésiante qui serait aussi utilisée par les combattants islamistes, notamment au Mali), l’exploration du processus de conscience modifiée lors des phénomènes de syncope ou au cours d’une séance d’hypnose.

« Sous hypnose, les patients relatent un vécu phénoménologique avec une intensité émotionnelle qui est bien plus forte qu’en conscience “normale”, avec parfois des larmes. Nous avons pu mettre en évidence une signature électroencéphalographique spécifique au rappel de l’EMI sous hypnose », explique Marie-Elisabeth Faymonville, du CHU de Liège, spécialiste de l’hypnose médicale, qui a fait « revivre » leur EMI à cinq patients afin de comprendre les états de conscience modifiée.

Un cas fait débat

Peut-on considérer l’EMI comme un premier pas vers un éventuel au-delà ? « La mort est par définition irréversible, répond Steven Laureys. Dire que les gens sont conscients quand ils sont morts sème la confusion. Il ne faut pas confondre la “mort clinique”, qui n’est pas la mort, et la “mort cérébrale”, qui l’est réellement. Jusqu’à présent, personne n’est revenu de la mort cérébrale. »

Un cas fait toutefois débat. En 1991, Pamela Reynolds, une chanteuse américaine, a prouvé par la précision de son récit avoir vécu une EMI (décorporation, tunnel, lumière vive…) durant une opération d’un anévrisme géant nécessitant l’arrêt de sa circulation cérébrale et donc un encéphalogramme plat. Son cas est régulièrement cité en exemple par ceux qui défendent la thèse selon laquelle la conscience survit au-delà de l’activité cérébrale.

« C’est vrai que Pamela Reynolds a été plongée dans un coma très profond, reconnaît Steven Laureys. Son cas est fascinant car il tend à montrer qu’il faut peut-être moins d’activité cérébrale que l’on pense pour vivre une EMI. Dans le cas de Pamela Reynolds, il faudrait plus de recherches et respecter une méthodologie scientifique. »

Plusieurs équipes tentent d’élucider le mécanisme physico-chimique à l’œuvre dans une EMI et, grâce à l’imagerie cérébrale, quelques zones – comme la région temporale droite pour la sensation de sortie du corps – ont déjà été identifiées comme étant la source de différentes étapes de ce processus fascinant.

29 octobre 2019

Décryptages - Que peut-on dire du lien entre capacités cognitives et exposition aux écrans ?

Par Mathilde Damgé

L’intérêt suscité par le livre de Michel Desmurget, « La Fabrique du crétin digital », est l’occasion de faire le point sur un domaine où, s’il existe beaucoup d’études, la science a du mal à trancher.

« La multiplication des écrans engendre une décérébration à grande échelle. » C’est ce qu’affirme le chercheur en neurosciences Michel Desmurget dans un entretien au Monde, très lu et commenté sur notre site. A l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage La Fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants, ce chercheur a aussi alerté dans de nombreux autres médias sur les risques de l’exposition des enfants aux écrans.

Dans une interview au groupe L’Est républicain, très partagée depuis quelques semaines sur Facebook, il s’inquiétait ainsi pour « la première génération dont le QI sera inférieur à la précédente ». Sur RMC, il expliquait que « plus les enfants regardent d’écrans, plus le QI diminue ».

Ces formules-chocs résumées et alarmantes se propagent massivement auprès des parents, des enseignants et des générations exposées aux écrans, suscitant de nombreuses interrogations. Le point pour y voir plus clair dans un domaine où il existe beaucoup d’études mais où la science a bien du mal à trancher.

1. Les capacités cognitives sont-elles en baisse ?

C’est le point de départ de certaines recherches concernant nos changements environnementaux (éducation, nutrition, pollutions diffuses, écrans, etc.) : on constaterait une baisse des capacités cognitives des dernières générations, plus précisément depuis le milieu des années 1990. « Depuis 2000, c’est la première fois que le QI commence à descendre », affirme ainsi Michel Desmurget sur RMC. Mais ce point de départ est-il acquis ?

Pendant longtemps, dans les pays industrialisés, on a cru que le QI moyen ne ferait qu’augmenter, avec l’amélioration de la scolarisation, du niveau d’études, des conditions sanitaires… L’accroissement régulier du résultat moyen à des tests de QI avait même un nom : l’effet Flynn, en référence au chercheur néo-zélandais James Flynn à l’origine de ce calcul.

LA NORVÈGE ET LA FINLANDE SONT LES DEUX SEULS PAYS DISPOSANT DE DONNÉES SOLIDES SUR LES CAPACITÉS COGNITIVES

Cet effet se serait inversé dans les années 1990, selon plusieurs études faisant référence, menées en Finlande et en Norvège. En France, une étude montre une baisse de 3,8 points entre 1999 et 2009, mais elle est méthodologiquement peu robuste car basée sur un échantillon, trop restreint, de 79 personnes. A l’inverse, la Norvège et la Finlande sont les deux seuls pays disposant de données solides sur les capacités cognitives de leur population, grâce à des évaluations chez les jeunes appelés faisant leur service militaire.

En Norvège, le QI moyen des conscrits a ainsi augmenté régulièrement entre les années 1980 et 1990 (les tests sont menés par les cohortes nées entre 1962 et 1975), passant de 99,5 à 102,3 ; ensuite, le score a, au contraire, décru d’année en année pour arriver à 99,7 dans les années 2000 (cohorte née en 1991). En Finlande, même évolution, dévoilée par une autre méthode, le peruskoe (test de base), créé par l’armée, qui montre une hausse des résultats des jeunes soldats pendant dix ans, puis une baisse pendant les dix années suivantes (en 1988, le score moyen est de 22,27 points ; en 1997, il est de 23,92 ; en 2009, il descend à 22,52).

Ces résultats ne sont toutefois pas confirmés à l’échelle mondiale : il y a des signes de baisse de QI dans des pays occidentaux développés, mais on ne saurait généraliser à tous les pays ni exclure que ce soit un plateau qui a été atteint.

Autre difficulté : les données sur lesquelles on s’appuie portent sur les capacités cognitives des adultes d’aujourd’hui. Or, les inquiétudes se concentrent surtout sur les générations futures, générations pour lesquelles, par définition, nous ne connaissons pas encore les résultats. Impossible donc d’avoir une certitude absolue sur l’évolution des capacités cognitives. Mais il reste possible de s’interroger sur ce qui pourrait altérer le QI.

2. Quels facteurs explicatifs possibles ?

Parmi les chercheurs tentant d’expliquer une baisse de l’intelligence humaine, la controverse est vive et hautement sensible. Certains privilégient des explications biologiques : ils avancent l’existence d’un effet dit « dysgénique », qui voudrait que les familles les moins intelligentes procréent davantage et fassent baisser le niveau. Certains de ces chercheurs pointent les effets de l’immigration : selon un article faisant la synthèse de la littérature existante et un autre article analysant les données de treize pays, les ­migrants et leurs enfants, en moyenne moins éduqués, feraient diminuer la moyenne des performances. Mais cette piste est très polémique en raison de l’instrumentalisation qui peut être faite de tels résultats.

L’étude norvégienne qui compare notamment les performances ­au sein de fratries va à l’encontre de ces explications. « Cette fois, toute différence [d’une génération par rapport à une autre] ­traduit un effet strictement environnemental, puisque les parents sont identiques », explique James Flynn, le chercheur à l’origine du concept étudié dans ces travaux.

Pendant la phase croissante du QI moyen des Norvégiens testés, l’indice « intrafamilial » a augmenté de 0,18 point par an (pour une hausse de 0,20 pour l’ensemble). A l’inverse, à partir de la génération 1975, le retournement de l’effet Flynn dans l’ensemble de la cohorte (baisse de 0,33 point) s’illustrerait par une baisse de 0,34 point par an à ­l’intérieur des familles. Les résultats des fratries évoluent de façon cohérente avec ceux de l’ensemble de la cohorte. On peut donc évacuer l’hypothèse d’une évolution liée à la personne (génétique) ou à la famille (éducation) et penser que les causes de ces évolutions sont plutôt environnementales.

Ainsi, certains métaux lourds (plomb, mercure, etc.) ou perturbateurs endocriniens (pesticides, retardateurs de flamme, etc.) pourraient altérer la construction cérébrale, assurent certains chercheurs. Plusieurs cohortes mère-enfant ont, par exemple, été suivies ces dernières années et précisent que les enfants les plus exposés in utero à des pesticides organophosphorés, des retardateurs de flamme (comme des PBDE ou des PCB), présentent des QI plus faibles que les moins exposés, toutes choses égales par ailleurs.

MAIS PARMI CES FACTEURS « ENVIRONNEMENTAUX » FIGURENT AUSSI LES ÉVOLUTIONS DE MODE DE VIE

Mais parmi ces facteurs « environnementaux », au sens large, figurent aussi les évolutions de mode de vie, et en particulier l’exposition massive aux écrans – télévisions, ordinateurs, téléphones… Pour Michel Desmurget, c’est même la cause principale. Est-ce le temps passé devant les écrans qui diminue les capacités cognitives ? Est-ce que les enfants ayant des capacités cognitives plus limitées que les autres sont plus attirés par les écrans ? Existe-t-il d’autres facteurs non mesurés ?

Une étude récente a tenté de démêler corrélation et causalité grâce à un système d’analyse statistique incluant des effets aléatoires ; cinq chercheurs canadiens ont ainsi analysé des données provenant d’une cohorte de 2 441 enfants et montré un lien réel, mais ténu, entre exposition aux écrans et développement cognitif : ainsi, une heure de plus devant les écrans par jour en moyenne vers l’âge de 2 ans provoquerait une baisse de 0,08 point du test américain Developmental Screener à 3 ans ; une heure de plus par jour à 3 ans entraînerait une baisse de 0,06 point à 5 ans.

« Ce qui est sûr, c’est que les écrans sont un facteur de risque de sédentarité ; pour le reste, on ne sait pas trop… En épidémiologie, il faut beaucoup de temps et d’efforts pour prouver la réalité d’un facteur de risque d’effet potentiellement faible. Or, nous ne sommes pas dans une situation où nous pouvons conclure… d’autant que les tests, normés, n’évoluent pas alors que les cohortes, elles, évoluent », estime le professeur Bruno Falissard, directeur du Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations de l’Inserm.

3. Les écrans sont-ils en cause, ou leur usage actuel ?

Contacté par Les Décodeurs, Michel Desmurget tient à préciser que ce ne sont pas les écrans eux-mêmes qui sont en cause, mais leur usage : « Force est de constater que l’usage récréatif qui en est fait aujourd’hui par les jeunes est débilitant. La question n’est pas de les supprimer – professionnellement je les utilise moi-même largement – mais de limiter drastiquement ces consommations débilitantes », explique-t-il.

« L’ENNUI PEUT ÊTRE FÉCOND MAIS PAS LA SOUS-STIMULATION » – M. FALISSARD

Un point sur lequel il rejoint M. Falissard, qui craint que les écrans ne soient surtout un révélateur d’inégalités préexistantes entre les enfants de différents milieux socioculturels. « L’interaction est primordiale pour le développement de l’enfant, juge le pédopsychiatre et biostatisticien. La tablette ne doit pas être une solution pour que les parents puissent se détendre sans s’occuper de leur progéniture. L’ennui peut être fécond mais pas la sous-stimulation. »

« Les jeunes issus de milieux socio-économiques défavorisés bénéficient de moins de curiosité et de moins d’accompagnement de leurs parents, et leur utilisation des outils numériques s’en ressent », souligne aussi le rapport des trois Académies de médecine, des sciences et des technologies. D’où la nécessité, lorsqu’il s’agit d’édicter des recommandations par rapport à l’exposition aux écrans, de distinguer les activités (programmes conçus pour les enfants ou pas, éducatifs ou récréatifs, etc.), le temps passé et le contexte (enfants seuls ou accompagnés).

Séverine Erhel, maître de conférences en psychologie cognitive et ergonomie à l’université Rennes-II, recommande aussi « de former les parents et les enseignants au numérique pour qu’ils soient vigilants sur les collectes de données, sur les mécanismes de captation de l’attention… L’idée est de transmettre une vraie culture du numérique aux enfants. » Une idée que soutient le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi), qui a édité un guide à cet effet : pas d’écrans avant 3 ans, limités et accompagnés à partir de cet âge. Une recommandation désormais inscrite sur le carnet de santé de l’enfant.

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