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Jours tranquilles à Paris
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28 décembre 2019

Moscou déploie le missile hypersonique Avangard, son « arme absolue »

La Russie a annoncé vendredi la mise en service de ces engins hypersoniques, capables selon elle de surpasser n’importe quel bouclier antimissile existant.

Ces armes sont vantées par le président russe, Vladimir Poutine, comme « pratiquement invincibles ». Moscou a annoncé, vendredi 27 décembre, la mise en service de ses premiers missiles hypersoniques Avangard.

Ce système fait partie d’une nouvelle génération d’engins capables, selon les autorités russes, d’atteindre une cible quasiment partout dans le monde et de surpasser n’importe quel bouclier antimissile existant, tel que le système déployé par les Etats-Unis en Europe.

« Le ministre de la défense Sergueï Choïgou a rapporté au président Poutine la mise en service à 10 heures, heure de Moscou, du premier régiment équipé des nouveaux systèmes stratégiques hypersoniques Avangard », a indiqué le ministère dans un communiqué. M. Choïgou a « félicité » les militaires, jugeant que ce déploiement était « un événement fantastique pour le pays et pour les forces armées ».

En décembre 2018, Moscou avait annoncé que le premier régiment de missiles Avangard serait déployé dans la région d’Orenbourg, dans l’Oural.

Système de missile intercontinental

L’Avangard file selon Moscou à une vitesse de Mach 20 et est capable d’atteindre Mach 27 – soit vingt-sept fois la vitesse du son et plus de 33 000 kilomètres par heure. Il est capable de changer de cap et d’altitude, selon M. Poutine.

Ce dernier avait comparé les missiles Avangard, testés avec succès en décembre 2018 avec une portée de 4 000 km, « à la création du premier satellite artificiel de la Terre », une référence au Spoutnik lancé en 1957, qui avait symbolisé l’avance technologique de l’Union soviétique sur les Etats-Unis en pleine guerre froide.

« C’est un système de missile intercontinental, pas balistique. C’est l’arme absolue », s’était félicité le président russe en juin 2018. « Je ne pense pas qu’un seul pays dispose d’une telle arme dans les années qui viennent. Nous l’avons déjà », avait-il ajouté, alors que les relations avec les Occidentaux sont au plus bas.

Une autre arme vantée comme « invincible » par Vladimir Poutine, le missile lourd balistique intercontinental de cinquième génération Sarmat, doit être livré aux forces armées en 2020. Il n’aurait « pratiquement pas de limites en matière de portée » et serait « capable de viser des cibles en traversant le pôle Nord comme le pôle Sud ».

Parmi les autres systèmes en développement figurent un drone sous-marin à propulsion nucléaire, des missiles hypersoniques destinés aux chasseurs russes ou encore un mystérieux « laser de combat ».

« Nouvelle course aux armements »

L’annonce de l’arrivée des Avangard dans l’armée russe intervient alors que Moscou et Washington ont suspendu cette année leur participation au traité bilatéral de désarmement FNI (traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire), datant de la guerre froide. La question de l’avenir du traité Start de réduction des arsenaux nucléaires, qui arrive à échéance en 2021, est également en question.

La Russie accuse les Etats-Unis de chercher à rompre les accords existants pour parvenir à son « épuisement économique » par « une nouvelle course aux armements », dans laquelle elle assure ne pas vouloir se lancer.

Elle a pourtant multiplié les annonces dans ce domaine, disant notamment vouloir adapter d’ici à deux ans ses systèmes marins Kalibr, utilisés pour la première fois en opération en 2015 en Syrie, en variante terrestre.

Elle a également dévoilé, à la mi-décembre, de menus détails sur son bouclier spatial antimissile Koupol, qui se veut l’équivalent du système américain Sbirs, mais dont les contours restent encore mystérieux.

L’armée russe a aussi subi plusieurs accidents embarrassants cette année, le principal étant une explosion à caractère nucléaire dans le Grand Nord qui a tué sept personnes le 8 août, lors de tests de « nouveaux armements ». Selon des experts, il s’agissait du Bourevestnik, un missile de croisière à « portée illimitée ».

Tensions entre la Pologne et la Russie. Le ministère polonais des affaires étrangères a convoqué d’urgence, vendredi 27 décembre, l’ambassadeur de Russie pour protester contre les « insinuations historiques » du président Vladimir Poutine. Ce dernier a accusé à deux reprises ces derniers jours la Pologne de collusion avec Hitler à la veille de la seconde guerre mondiale. Mardi, depuis le ministère russe de la défense, il a affirmé avoir pris connaissance de documents montrant que les Polonais « avaient pratiquement conclu une entente avec Hitler ». « C’est clair dans les archives », a-t-il affirmé, se disant « insulté par la manière dont Hitler et la Pologne ont discuté de la soi-disant question juive ». Il a ajouté qu’un ambassadeur polonais à Berlin – qu’il a qualifié de « salaud » et de « cochon antisémite » – avait promis d’ériger à Varsovie un « beau monument » à Hitler après que ce dernier avait proposé d’« envoyer les juifs dans des colonies en Afrique ». Il a par ailleurs établi un parallèle avec les décisions des responsables polonais actuels qui « font démolir les monuments aux soldats de l’Armée rouge », autrefois célébrés comme ayant été les libérateurs de leur pays mais déboulonnés à la chaîne ces dernières années. La Russie et la Pologne ont multiplié ces derniers jours les accusations à caractère historique. La diplomatie russe a fustigé la « rhétorique agressive » de Varsovie, tandis que la polonaise a exprimé son « inquiétude », accusant Moscou de « présenter une fausse image des événements ».

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9 décembre 2019

Le dialogue difficile sur la guerre en Ukraine passe par Paris

Par Piotr Smolar

Vladimir Poutine et son homologue ukrainien doivent se retrouver pour la première fois lundi à l’Elysée, en présence d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel.

Sortir d’une impasse ne signifie pas forcément trouver une issue. Ainsi se résume l’atmosphère paradoxale qui précède le sommet dit « au format Normandie », prévu lundi 9 décembre. Il doit réunir à l’Elysée le président russe, Vladimir Poutine, et son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky, sous la médiation de la chancelière allemande, Angela Merkel, et d’Emmanuel Macron.

La dernière réunion de ce genre, en octobre 2016 à Berlin, avait été un échec. « Chacune avec sa sensibilité, la France et l’Allemagne estiment qu’on n’avancera pas sur la sécurité européenne sans progrès sur la guerre en Ukraine, explique une source française. C’est le passage obligé. » Et le vrai « test » des intentions russes, après les ouvertures récentes de Paris, estime-t-on au Quai d’Orsay.

Mais au-delà de la photo de groupe attendue, le doute domine sur les marges de manœuvre pour résoudre le conflit lancinant dans l’est de l’Ukraine, qui a fait plus de 13 000 morts en cinq ans. L’élection spectaculaire de M. Zelensky en avril (avec 73 % des voix) a relancé un dialogue entre Kiev et Moscou. Mais les positions des protagonistes sur le volet politique divergent. Le rôle dual de la Russie, initiatrice de la guerre et médiatrice de façade avec les séparatistes, n’y est pas pour rien.

Dans un entretien au Monde le 3 décembre, le président ukrainien a appelé de ses vœux une inversion de la séquence prévue par les accords de Minsk (2015). Il a rejeté l’idée que les élections dans l’Est soient un préalable, avant toute reprise en main de la frontière orientale. Inadmissible pour la Russie, qui insiste sur le statut spécial prévu pour l’Est, avant tout vote. « C’est le séquençage de Minsk qui détermine le vainqueur et celui qui capitule », résume l’analyste russe Vladimir Frolov, ancien diplomate.

Arrivé au pouvoir dans un contexte difficile, Volodymyr Zelensky s’est illustré par son pragmatisme. Alors que le blocage politique était complet depuis trois ans avec Moscou, sous le président Petro Porochenko, le nouveau venu a rétabli le contact. Des gestes ont été consentis. Le désengagement militaire dans trois zones pilotes le long de la ligne de front de près de 450 km a été enfin réalisé de part et d’autre. Puis sont venus l’échange de 70 prisonniers début septembre, et le retour de trois navires de guerre ukrainiens à la mi-novembre, saisis un an plus tôt par la Russie.

Approche graduelle

Cette approche graduelle n’a pas d’alternative. Mais la normalisation dans l’Est et son retour sous l’autorité de Kiev restent hors de portée. Les diplomates français espèrent qu’un calendrier sera discuté, en vue d’élections. Réalistes, ils se penchent surtout sur de nouvelles zones potentielles de désengagement, un autre échange de prisonniers, le grand défi du déminage. Ces pas permettraient de transformer la guerre de basse intensité en conflit gelé. L’idée d’une force d’interposition est aussi débattue par les experts. Morne horizon, même s’il garantirait une baisse du nombre de victimes. A terme, il faudra aborder le problème des nombreux disparus et des 2 millions de déplacés.

« La situation reste très mauvaise sur le terrain, explique Ioulia Shukan, chercheuse à l’université Paris-Nanterre, familière du Donbass. Beaucoup d’usines ont fermé, le chômage explose. On constate des difficultés de déplacement sur la ligne de front dans un rayon de 50 km, ainsi que des tirs réguliers, quotidiens, pour des raisons surtout tactiques, en des points de tension. » La réduction de ces incidents constitue une priorité, et même un préalable au reste.

Pour ce qui concerne l’agenda politique, en revanche, Mathieu Boulègue, expert au cercle de réflexion Chatham House à Londres, met en garde contre un excès d’optimisme. « On a du mal à accepter qu’il faut progresser par petits pas dans l’est de l’Ukraine, avec une approche humaine, avant de se lancer dans des considérations politico-électorales, dit-il. On a interprété de façon trop positive les gestes récents de la Russie, comme les premières libérations de prisonniers ou le retour des navires de guerre, totalement inutilisables car saccagés. Cela ne leur coûte rien politiquement. La vraie bonne volonté consisterait à favoriser un désarmement dans le Donbass. »

Or, les quelque 40 000 séparatistes armés et leur parrain russe ne veulent rien entendre avant que le statut spécial du Donbass – soit une large autonomie – ne soit garanti. Ils souhaitent aussi une amnistie, inacceptable pour l’opinion publique ukrainienne si elle couvrait les crimes de guerre. De son côté, Kiev voudrait la tenue d’élections libres, ce qui nécessiterait une maîtrise sécuritaire dans les deux provinces de Louhansk et Donetsk, ainsi que le contrôle de la frontière, porte battante aux mains de la Russie, par laquelle hommes et armes peuvent transiter.

Malgré la grande ampleur de sa victoire, confirmée aux législatives, M. Zelensky se trouve dans une position délicate. Une partie de l’opinion rejette tout compromis sur le Donbass. Le jeune chef de l’Etat a besoin d’engranger des victoires au moins symboliques avec Moscou, pour imprimer sa marque. La deuxième difficulté est l’isolement de l’Ukraine. Sa transformation en sujet de polémique aux Etats-Unis, dans le cadre de la procédure d’impeachment lancée contre M. Trump, montre aussi, en creux, l’indifférence de l’administration américaine à son égard.

Pour Washington, l’Ukraine est devenue secondaire. Allié traditionnel de Kiev, le Royaume-Uni, lui, se consume dans le Brexit. Quant à M. Macron, il a noué une bonne relation personnelle avec M. Zelensky, mais sa grille de lecture géopolitique, dessinée dans l’entretien à The Economist début novembre, montre les priorités du président. Il n’insiste pas sur l’annexion de la Crimée et ses implications en termes de droit international.

Ouverture française

M. Macron veut « repenser la relation stratégique avec la Russie sans naïveté aucune ». Il reconnaît qu’il s’engage là sur « un axe » qui ne devrait pas donner « des résultats dans les dix-huit ou vingt-quatre mois ». Le 4 décembre à Londres, lors du sommet de l’OTAN, le président français a souligné que Moscou était à la fois « une menace », en référence à ses activités cyber, à l’Ukraine et aux conflits gelés, et « un partenaire », ce qui reste à démontrer.

A Moscou, cette ouverture française a suscité un contentement, mais les priorités ne changent pas. L’idée d’un retour de l’Etat ukrainien dans le Donbass priverait la Russie d’un instrument de déstabilisation de son voisin. Au contraire, elle distribue des passeports aux habitants locaux. Cette capacité de nuisance importe davantage, dans une lecture géopolitique privilégiée par le Kremlin, que son coût financier. M. Zelensky prétend incarner une rupture, solidifier l’Etat de droit et libérer le secteur privé. Les puissants réseaux oligarchiques et la corruption constituent des obstacles immenses. Mais à long terme, une réussite ukrainienne offrirait à la Russie un miroir peu flatteur.

Vladislav Sourkov, conseiller de Vladimir Poutine, a la main sur le dossier ukrainien. L’un de ses proches, l’analyste politique Alexeï Tchesnakov, appelle le président Zelensky à la clarté. « Les élections sont une condition pour que l’Ukraine reprenne sa frontière, pas l’inverse, dit-il. S’il veut abandonner les accords de Minsk, il doit le dire. La France et l’Allemagne, qui ont une position assez pragmatique, perdraient alors la face, et la Russie s’adresserait aux pays européens pour se plaindre des sanctions qui la visent. » La France, au contraire, veut espérer qu’une levée partielle des sanctions représente pour Moscou une motivation pour agir. « Poutine a une fenêtre de tir à exploiter et il n’en aura pas beaucoup », veut-on croire au Quai d’Orsay.

Les gestes de bonne volonté que pourrait consentir Vladimir Poutine ne concernent que la situation militaire et humanitaire. « Poutine se montrerait accommodant si Zelensky proposait de normaliser certains aspects de la relation bilatérale, par exemple la réouverture des vols directs entre Moscou et Kiev, dit l’analyste Vladimir Frolov. Il pourrait même lever certaines sanctions économiques et individuelles mutuelles, et des interdictions d’entrée sur le territoire. Cela aiderait Macron à vendre l’illusion que sa nouvelle approche envers la Russie fonctionne. »

9 décembre 2019

Poutine à l'Elysée

Le Président Poutine est arrivé à Paris où se tiennent les entretiens au format Normandie avec les chefs d'État français et ukrainien, ainsi que la chancelière allemande.

Le dirigeant russe est arrivé dans la capitale française où est programmée une rencontre au format Normandie. Outre Vladimir Poutine, les négociations quadripartites réunissent ce lundi 9 décembre Volodymyr Zelensky, Angela Merkel et Emmanuel Macron.

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Intervention de FEMEN devant l'Elysée pour protester contre Poutine

 

23 octobre 2019

Poutine et Erdogan saluent un accord « décisif » et « historique » sur le Kurdistan syrien

La Russie et la Turquie ont prévu de lancer des patrouilles communes dans le nord-est de la Syrie. Ankara a annoncé l’interruption de son offensive.

Un « accord historique », pour Recep Tayyip Erdogan ; des solutions « décisives », selon Vladimir Poutine. A l’issue de négociations marathon à Sotchi, en Russie, les présidents turc et russe sont parvenus, mardi 22 octobre, à un accord prévoyant notamment de lancer des patrouilles communes dans le nord-est de la Syrie, après le désarmement des milices kurdes dans la région.

« Ces décisions sont selon moi très importantes, voire décisives, et vont permettre de résoudre une situation très tendue », a déclaré M. Poutine, au sujet de ce mécanisme destiné à éviter la reprise de l’opération militaire turque dans le nord-est de la Syrie contre des groupes armés kurdes. « Aujourd’hui, avec M. Poutine, nous avons conclu un accord historique pour la lutte contre le terrorisme, l’intégrité territoriale et l’unité politique de la Syrie, ainsi que pour le retour des réfugiés », a déclaré, pour sa part, M. Erdogan.

Ankara prêt à frapper si les YPG ne se retirent pas

La Turquie, qui réclame une « zone de sécurité » à sa frontière, qualifie de « terroristes » les combattants kurdes longtemps alliés de Washington dans la lutte contre le groupe djihadiste Etat islamique (EI). Ankara a néanmoins suspendu son offensive jeudi, à la faveur d’une fragile trêve négociée entre Turcs et Américains, pour permettre aux forces kurdes des YPG (Unités de protection du peuple) de se retirer des zones frontalières.

La Turquie n’a « pas besoin » de reprendre son offensive contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie car ces dernières se sont retirées des zones frontalières, a annoncé, mardi soir, le ministère turc de la défense. « A ce stade, il n’existe pas de besoin de mener une nouvelle opération », a fait savoir le ministère, précisant que le retrait kurde avait été confirmé par les Etats-Unis.

Selon M. Erdogan, l’accord conclu avec M. Poutine, allié du régime de Damas, porte surtout sur les secteurs du nord-est de la Syrie dans lesquels les YPG sont présentes, mais où l’offensive turque n’avait pas été étendue avant sa suspension.

S’agissant des bandes frontalières situées à l’est et à l’ouest de ce secteur, les forces des YPG doivent s’en retirer « dans un délai de cent cinquante heures à partir du 23 octobre à midi [11 heures, heure française], au-delà de trente kilomètres, avec leurs armes », a affirmé M. Erdogan. « Les fortifications et positions de l’organisation seront détruites », a-t-il ajouté.

16 octobre 2019

Russie-Turquie-Syrie: Vladimir Poutine en « monsieur bons office » invite le président Erdogan à Moscou pour parler Syrie

Alors que les Etats-Unis ne savent plus sur quel pied danser en Syrie, au risque de voir leur influence réduite au Proche-Orient, Vladimir Poutine tente de renforcer le poids de la Russie dans la région.

Le Kremlin annonce que le président russe s’est entretenu au téléphone avec son homologue turc à propos de l’offensive menée par Ankara en Syrie et que Vladimir Poutine a convié Recep Tayyip Erdogan à Moscou, lequel a accepté l’invitation.

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16 octobre 2019

Vladimir Poutine, arbitre et grand gagnant du chaos syrien

Par Benoît Vitkine, Moscou, correspondant, Benjamin Barthe, Beyrouth, correspondant

Grâce au retrait américain, le président russe s’est imposé en « médiateur numéro un » entre Damas, son allié, les Kurdes, lâchés par Washington, et Ankara.

La guerre de Manbij n’aura probablement pas lieu et c’est à Vladimir Poutine qu’on le doit. La bourgade du nord de la Syrie, tenue depuis trois ans par les miliciens kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), semblait promise à un bain de sang. Entre les forces prorégime, décidées à y réimposer l’autorité de Damas, et l’armée turque et ses affidés syriens, déterminés à les en empêcher, la collision paraissait garantie.

Mais mardi 15 octobre, depuis Abou Dhabi, où le président russe est en tournée diplomatique, son entourage a fait savoir que de tels affrontements seraient « inacceptables ». Ankara a obtempéré à reculons, laissant les troupes progouvernementales pénétrer dans la ville, qui occupe un emplacement stratégique, à proximité du barrage de Tichrine, sur l’Euphrate.

Trois ans après la chute des quartiers rebelles d’Alep, facilitée par les bombardements de son aviation, M. Poutine impose donc une nouvelle fois sa loi. La reconquête, en décembre 2016, de la métropole du Nord syrien, avait amorcé l’effondrement de l’insurrection anti-Assad. Celle de Manbij préfigure la fin de l’autonomie de fait que les Kurdes avaient conquise dans le nord du pays.

Simple rouleau compresseur au service de Damas lorsque son armée a débarqué en Syrie, en septembre 2015, le maître du Kremlin a désormais ajouté une dimension diplomatique à sa panoplie. Il est devenu l’arbitre du chaos, avec, comme fil rouge de sa politique, la réunification du pays autour de Bachar Al-Assad, dictateur certes inconfortable, mais pour l’instant incontournable à ses yeux.

Complicité involontaire de la Turquie

« Poutine s’est imposé comme le médiateur numéro un de la crise parce que les Etats-Unis lui ont abandonné le terrain et parce qu’il dispose de leviers de pression sur tous les acteurs du dossier, décrypte Samir Altaqi, un analyste syrien proche de l’opposition et bon connaisseur de la Russie. Si l’on veut échapper à la guerre généralisée dans le Nord syrien, c’est par lui qu’il faut passer. »

En plus de Manbij, les troupes loyalistes ont repris pied dans plusieurs localités du nord-est hors desquelles elles avaient été boutées au début du soulèvement. Elles devraient ainsi bientôt entrer à Kobané, ville symbole de la résistance des Kurdes à l’organisation Etat islamique (EI). Les Forces démocratiques syriennes (FDS), la milice kurdo-arabe formée et noyautée par les YPG, qui contrôlait ces territoires depuis 2015, ont commencé à s’effacer devant les nouveaux maîtres des lieux.

Le régime Assad se voit ainsi offrir l’opportunité de regagner en quelques jours, ou quelques semaines, davantage de terrain qu’il ne l’avait fait en huit années de conflit. Le tout, sans coups de feu, ou presque. Un tour de passe-passe que le protégé de Moscou n’aurait pu réaliser sans la complicité involontaire de la Turquie.

En partant à l’assaut, mercredi 9 octobre, des positions des YPG, une entité « terroriste » selon Ankara, car liée aux séparatistes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en Turquie, l’armée turque a endossé le rôle de l’épouvantail, dévolu jusque-là aux Mig russes et aux bombes-barils du régime.

« Scénario idéal »

Donald Trump n’est pas le seul à avoir donné son feu vert à cette opération militaire avec ses tweets à l’emporte-pièce, annonçant le retrait des forces américaines de Syrie, alliées du YPG. Moins bruyant, mais pas moins efficace, Vladimir Poutine a lui aussi appuyé l’offensive turque, devinant que cette entorse à son autoproclamée défense de l’intégrité de la Syrie lui serait profitable.

Et de fait, au bout de trois jours, sous la pression des forces turques et de leurs supplétifs syriens, jamais avares en atrocités, le PYD, la branche politique du proto-Etat kurde, a consenti au retour des pro-Damas. Les négociations, conduites par de hauts gradés russes, se sont déroulées sur la base aérienne dont Moscou dispose, à Hmeïmim, sur le littoral syrien, ainsi que sur l’aéroport de Kamechliyé.

Selon Fiodor Loukianov, un analyste russe réputé proche du pouvoir, l’accord obtenu correspond au « scénario idéal ». Ces dernières années, le Kremlin avait tenté à plusieurs reprises de convaincre les Kurdes de se replacer, moyennant quelques garanties, sous la tutelle du régime syrien. Fort du soutien américain, le PYD snobait ces avances. Face au lâchage de la Maison Blanche et à l’avancée turque, Moscou a proposé à nouveau ses bons offices. Et les Kurdes se sont inclinés.

Symbole du passage de relais entre les Etats-Unis et le tandem russo-syrien, la chaîne russe RT a diffusé, mardi, des images d’un convoi de l’armée syrienne croisant, sur une route des environs de Kobané, une colonne de blindés américains sur le départ. « Ce qui est frappant, estime Alexandre Choumiline, directeur du Centre d’études sur le Moyen-Orient à l’Institut de l’Europe, c’est que Poutine triomphe de la main de Recep Tayyip Erdogan [le président turc] sans avoir eu à faire grand-chose, et sans se brouiller avec les autres protagonistes. »

Défiance croissante entre Ankara et ses alliés de l’OTAN

Le retour du régime syrien dans le nord poursuit et amplifie le processus de reconquête, cher à Bachar Al-Assad. En 2018, les forces pro-gouvernementales ont repris successivement la banlieue orientale de Damas, le nord de Homs et la région de Deraa, à la frontière avec la Jordanie. Avec à chaque fois, le soutien de l’aviation russe.

« C’est bien joué de la part de Poutine, mais sur le long terme, l’alliance kurdo-américaine était intenable, nuance le géographe Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie. Les Etats-Unis ont fait semblant de croire à l’idylle kurdo-arabe que les FDS étaient censées incarner. Ils ont pensé qu’ils pourraient détacher les YPG du PKK, la formation séparatiste turque kurde qui est classée terroriste par Washington. Mais à la minute où l’EI a été défait, ces illusions se sont envolées. Et les Américains sont partis. »

Moscou peut se targuer d’un autre succès, collatéral celui-ci : la défiance croissante entre Ankara et ses alliés de l’OTAN. Déjà mises à mal par la décision de la Turquie de se fournir en S-400, un système de missiles sol-air de fabrication russe, les relations turco-américaines devraient continuer à se dégrader sous l’effet des sanctions décidées par Washington. De même, les embargos sur les armes décidés par plusieurs pays européens, dont la France, ne peuvent que pousser un peu plus Ankara dans les bras de Moscou.

Face à cette avalanche de bonnes nouvelles, le dossier syrien a fait son grand retour à la télévision russe. Le présentateur de la première chaîne, Dmitri Kissiliev, pouvait même se permettre de plaisanter, dimanche soir : « Vu la façon dont les Américains ont trahi les Kurdes, les Polonais ont de bonnes raisons d’être inquiets… »

Evincer les Occidentaux et leurs alliés

Le succès diplomatique russe demeure toutefois fragile. L’ombrageux Erdogan, qui voit s’évanouir son rêve de « zone de sécurité », où il espérait reloger une partie des 3,5 millions de Syriens réfugiés en Turquie, n’a peut être pas dit son dernier mot. Mardi, deux soldats syriens ont été tués par des tirs d’artillerie de rebelles pro-Turcs, près d’Aïn Issa. Poutine devra veiller à ne pas s’aliéner le président turc, dont il a besoin pour gérer le dossier d’Idlib, le dernier bastion de la rébellion, où une trêve précaire est en vigueur.

D’autres menaces planent sur le Nord-Est syrien : celle de règlements de compte en cascades, entre Kurdes et tribus arabes ; celle d’affrontements entre le YPG et le régime ; et celle d’une résurgence de l’EI, plusieurs djihadistes détenus par les Kurdes ayant profité du chaos pour s’échapper. « Poutine va devoir apprendre à nager dans ce marécage, qui pourrait se transformer en trou noir », prévient Samir Altaqi.

Mais la bonne santé de la Syrie n’a jamais été le souci principal du chef du Kremlin. L’homme qui a déversé des tombereaux de bombes sur Alep et sur Idlib s’est avant tout préoccupé d’évincer les Occidentaux et leurs alliés de ce qu’il considère comme sa chasse gardée. C’est l’objectif qu’il poursuit avec le processus politique d’Astana, qui a supplanté les négociations de Genève, menées sous l’égide des Nations unies.

La résolution 2254, négociée de près par les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni, qui appelait à la mise en place d’un organe de transition, à des élections libres et à une nouvelle Constitution, a été réduite, sous la pression de Moscou, à une seule clause, la troisième, la moins nocive pour Bachar Al-Assad.

Quatre ans après l’intervention de son armée en Syrie, Vladimir Poutine approche de son but. Dans les plaines de Manbij et de Kobané, les GI’s américains ont été remplacés par d’autres soldats, à l’accent différent. Des Spetsnaz, les forces spéciales russes.

28 août 2019

Chronique « La Russie est devenue incontournable et Emmanuel Macron n’entend plus la contourner »

Par Sylvie Kauffmann

Qui a perdu la Russie ? Nous, les Occidentaux, a tranché M. Macron. Il veut bâtir pour l’Europe une nouvelle « architecture de confiance » avec Moscou. Il va lui falloir d’abord convaincre, estime l’éditorialiste au « Monde » Sylvie Kauffmann dans sa chronique.

Mardi 27 août, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, était en visite à Moscou pour parler Syrie avec Vladimir Poutine. Au même moment, à près de 3 000 km de là, le président Emmanuel Macron exposait avec force arguments sa nouvelle doctrine russe aux ambassadeurs français réunis à l’Elysée. Il faut, a-t-il martelé, « repenser notre lien avec la Russie ».

La coïncidence est fortuite mais les deux événements ne sont pas totalement étrangers. Moscou, relève un diplomate français rapportant les propos d’un ambassadeur arabe, « est la nouvelle Mecque » : tous les dirigeants du monde arabo-musulman y vont. Le pèlerinage n’est pas religieux, il est stratégique : Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien, le fait aussi, d’ailleurs, à l’occasion. La Russie est devenue incontournable et Emmanuel Macron n’entend plus la contourner.

Axe majeur de sa diplomatie

A trois reprises en l’espace d’une semaine, il a expliqué en détail pourquoi remettre la Russie dans le jeu européen était devenu un axe majeur de sa diplomatie : en recevant le président Poutine dans sa résidence d’été de Brégançon, le 19 août, puis, deux jours plus tard, face à la presse présidentielle, et à nouveau mardi à l’Elysée. Le sujet a également été abordé avec ses collègues du G7 à Biarritz, qu’il a briefés, samedi, sur ses cinq heures de conversation avec le président russe.

Le tournant n’est pas tout à fait nouveau. En mai 2018, à Saint-Pétersbourg, M. Macron a déjà tenté de jeter les jalons de cette nouvelle approche, mais M. Poutine n’a pas été particulièrement réceptif. Fin août 2018, dans son discours annuel devant les ambassadeurs, le chef de l’Etat a avancé l’idée d’une « nouvelle architecture européenne de sécurité » qui engloberait la Russie – une idée floue, accueillie avec « défiance », accuse-t-il aujourd’hui, par ses propres diplomates.

Le 11 novembre, pour les cérémonies du centenaire de l’armistice de 1918, Vladimir Poutine a fait une fleur au président français, en acceptant de participer au très macronien Forum sur la paix sans y prendre la parole. Les « gilets jaunes » ont détourné M. Macron de la Russie pendant l’hiver, mais dès le printemps, il a confié à Jean-Pierre Chevènement une lettre à porter au Kremlin à M. Poutine pour l’inviter à venir le voir avant le G7. Et en juillet, la France a appuyé le retour de la Russie au Conseil de l’Europe.

Après Brégançon, la dynamique est en marche. M. Poutine devrait revenir pour la deuxième édition du Forum sur la paix, en novembre, et M. Macron ira à Moscou pour le 75e anniversaire de la victoire soviétique en mai. Et avant cela, si tout va bien, si les quelques gestes attendus de Moscou – un échange de prisonniers avec Kiev, par exemple – se produisent à brève échéance, ils se retrouveront fin septembre à Paris pour un sommet quadripartite sur l’Ukraine avec le nouveau président ukrainien, Volodymyr Zelensky, et la chancelière, Angela Merkel, censé relancer le processus de règlement du conflit dans le Donbass. Un déblocage de la crise ukrainienne est, en effet, la condition sine qua non de ce réchauffement.

Rejouer le « reset » de Barack Obama

Emmanuel Macron est-il entrain de rejouer le « reset » de Barack Obama, vaine tentative américaine de rapprochement avec la Russie en 2009 ? Il s’en défend : dix ans après, si M. Poutine est toujours là, les réalités géopolitiques, elles, ne sont plus les mêmes. Le monde traverse une phase de recomposition inédite.

Le président français lie sa stratégie russe à trois postulats. Premier postulat : le modèle Poutine d’expansion militaire et de conflictualité permanente, encouragé par « nos faiblesses », connaît un certain succès, mais il n’est pas durable. Faible économiquement et démographiquement, tôt ou tard, la Russie va devoir chercher des appuis ; inévitablement elle se tournera vers la Chine. Aux Européens d’empêcher cette alliance, qui leur serait néfaste.

Deuxième postulat : le découplage transatlantique. Tout en restant « un allié très important », les Etats-Unis se sont détachés de l’Europe et ne sont plus en charge de sa pensée stratégique. En mettant fin cet été au traité avec Moscou sur la limitation des missiles à portée intermédiaire, l’un des derniers vestiges de la guerre froide, que Moscou avait allègrement violé, Washington a précipité les choses. Puisque cette architecture du contrôle des armements, « conçue dans une géopolitique qui n’est plus la nôtre », se défait, à nous de construire la nouvelle, en y associant la Russie qui, M. Macron en est convaincu, « est européenne ».

Troisième postulat : la nouvelle bipolarisation du monde est sino-américaine. Les Etats-Unis veulent à présent un dialogue avec la Chine sur le contrôle des armements ? Très bien. Mais « moi, dit M. Macron, je ne veux pas en être l’otage ». Il faut un nouveau cadre multilatéral. L’Europe n’était qu’un pion dans le système soviéto-américain. Le moment est venu pour elle de reprendre « le contrôle ». Alliée, mais pas « vassale ».

Emmanuel Macron aime contester les dogmes. Celui, par exemple, selon lequel la Russie s’est d’elle-même éloignée de l’Occident après l’effondrement de l’URSS. Qui a perdu la Russie ? Dans ce débat qui divise les experts depuis deux décennies, il a tranché : « Les Russes ont vécu l’expansion de l’OTAN et la stratégie de l’UE comme une forme d’agression. »

Ce président français adepte de la « diplomatie de l’audace » veut à présent que l’Europe gagne la Russie, après l’avoir perdue. Reste une question cruciale : Vladimir Poutine, qui depuis vingt ans, a forgé cet éloignement, peut-il être l’homme du rapprochement ? M. Macron se défend de toute naïveté, se situe dans « le temps long » et jure qu’il sait à qui il a affaire. Il va devoir en convaincre ses partenaires européens, au premier rang desquels les Baltes, les Roumains et, surtout, les Polonais. Eux aussi connaissent le temps long.

23 août 2019

Catherine Coquio - Que vient faire M. Poutine à Brégançon ?

poutine macron

Emmanuel Macron a reçu le président russe le 19 août dans sa résidence d’été. La cofondatrice du Comité Syrie-Europe dénonce cette rencontre qu’elle juge honteuse au vu du rôle actif joué par la Russie dans le bombardement contre des civils syriens

On peut se poser des questions sur les effets de la rencontre entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine au fort de Brégançon (Var). On peut aussi interroger le bien-fondé de ce rendez-vous entre deux présidents désormais partenaires, malgré l’ingérence russe dans les élections françaises et européennes, sur fond d’incarcérations en nombre en Russie et pendant que les crimes contre l’humanité s’enchaînent en Syrie, où l’armée russe joue le rôle décisif qu’on sait depuis quatre ans.

Au lieu de la désescalade prévue à Sotchi (Russie), les bombardements ont repris de plus belle dans la province syrienne d’Idlib, où sont rassemblés plus de 3 millions de Syriens (un tiers d’enfants), dont 400 000 déplacés. Pendant cette entrevue, la ville de Khan Cheikhoun, attaquée au sarin en avril 2017, était anéantie sous un déluge de bombes. D’après le Réseau syrien des droits de l’homme, en mai et juin ont été bombardés 33 hôpitaux, 77 écoles, 46 lieux de culte et 3 camps de réfugiés, faisant 518 morts, chiffre qui est en train de doubler. On bombarde deux fois de suite pour liquider les équipes de secours, qui vivent l’enfer dans les villages multipilonnés. Le 16 août, des images d’épouvante sont arrivées d’Ariha : un homme brandissait en hurlant le corps déchiqueté d’une femme et son fœtus tombé à proximité.

Ce carnage n’est pas fait pour liquider des opposants, mais pour s’attaquer à toute forme d’espoir dans la population. Cibler les enfants – signature du régime dès 2011 – et liquider toute possibilité d’éduquer et soigner sont les moyens les plus sûrs.

Au regard de ces atrocités, que vient faire Poutine à Brégançon, après Versailles et le Conseil de l’Europe ? Ne fallait-il pas plutôt réunir les démocraties de l’Union européenne qui existent encore et déclarer l’embargo, l’arrêt des contrats, le gel des avoirs ? « Nous avons mené ensemble des opérations humanitaires », a dit M. Macron, avant de condamner les bombardements comme si l’aviation russe n’y prenait aucune part.

Lors de la rencontre entre Poutine et Macron à Saint-Pétersbourg le 23 mai 2018, s’est décidée une collaboration qui consacrait un tournant : la France a envoyé par l’aviation russe 50 tonnes d’aide humanitaire dans la Ghouta (banlieue de Damas), reprise après des mois de pilonnage. L’opération était censée permettre de peser sur le « dossier syrien » et tester la volonté russe de stabiliser la région.

piscine bregançon

Stupéfiante indifférence

Un an plus tard, les bombardements sont plus meurtriers que jamais, la Russie continue d’y tester ses armes et plus encore le seuil de tolérance de la communauté internationale, qui semble illimité. Ce qui se passe à Idlib ne fait que confirmer le feu vert qu’avait été la ligne rouge des attaques chimiques de 2013 : survoltage d’une impunité de six ans. Après avoir anticipé sur les veto de rigueur sino-russes et laissé la gestion turco-russe du conflit se désintégrer, l’ONU prend acte de la victoire d’un régime génocidaire et invite les Syriens à revenir chez eux : la guerre est finie.

Mais outre que la guerre se poursuit, était-ce la fonction de l’ONU d’entériner une extermination en disant « quelle horreur » ? Fallait-il livrer aux armées les données géolocalisées des cibles à éviter, lorsqu’on connaît les méthodes poutiniennes en matière de terre brûlée ? Avait-on oublié Grozny, même à l’ONU ? Pourquoi les Syriens reviendraient-ils là où la prison ou la liquidation les attend, et pourquoi les exodes s’arrêteraient-ils ? Pourquoi les centaines d’enfants des rues qui ont vu leurs parents massacrés résisteraient-ils à l’appel du nihilisme djihadiste et aux équipes de l’organisation Etat islamique (EI), qui, apprend-on, reprend pied en Syrie. Quelle surprise !

La stupéfiante indifférence ou cécité qui se manifeste à l’endroit des Syriens, comme s’ils vivaient sur une autre planète, a un nom : la guerre à Daech et Al-Qaida. Or on sait qu’Assad a fait libérer, le 29 juillet, les terroristes de Daech à Deraa, comme il avait dès 2011 libéré les djihadistes. Si Bachar Al-Assad menait une guerre contre le terrorisme, cette guerre n’aurait pas fait 90 % de ses victimes parmi les civils, et elle serait depuis longtemps terminée.

Rappelons que, cinq mois après le soulèvement en Syrie, on comptait déjà 2 000 morts et 1 200 prisonniers, alors qu’il n’y avait ni Armée libre, ni l’EI, ni Nosra, mais une population qui réclamait « liberté et dignité ». C’est son propre djihad que mène Bachar, et il n’est pas étonnant qu’il se soit déchaîné contre ses ennemis communs avec Daech : ceux qui voulaient la démocratie. La guerre qu’il mène contre sa population n’a pas de fin : « Bachar ou nous brûlons le pays », disent les slogans qui scandent ces crimes. Rien n’aura donc été épargné aux Syriens – pas même les expulsions de Turquie et du Liban par familles entières ainsi envoyées à la mort. Les révélations sur Tadmor et Saidnaya et autres centres de torture effarants (100 000 disparus) montrent la permanence d’une culture de la cruauté. Par quel miracle cette culture aurait-elle disparu ? Lorsque le public saura ce qui s’est passé dix ans durant dans ce pays, ce sera une noyade morale, mais vu l’état de nos sociétés, on ne s’y sentira pas tenu au « devoir de mémoire ». Quand verra-t-on que ce carnage consenti entraîne le monde vers une anomie nouvelle ? Au regard de ces perspectives, les retrouvailles de Brégançon ne seront pas seulement un camouflet de plus pour le président français. Elles sont à inscrire au chapitre des épisodes les plus honteux de l’histoire française, vingt-cinq ans après le Rwanda.

Catherine Coquio a cofondé le Comité Syrie-Europe. Ce collectif travaille avec le laboratoire Shakk, à l’EHESS, sur l’écriture de l’histoire dans le contexte de la révolution et de la guerre en Syrie

19 août 2019

La une de Libération ce matin

libé

18 août 2019

Tatiana Kastouéva-Jean : « La position de la France à l’égard de la Russie est loin d’être confortable »

Par Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie-NEI à l’Institut français des relations internationales (IFRI)

Dans une tribune au « Monde », la spécialiste de la Russie, chercheuse à l’IFRI, observe que la rencontre entre les présidents Macron et Poutine se déroule au moment où la popularité du maître du Kremlin connaît un déclin et où la grogne monte au sein de la société russe.

Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, la politique russe de la France – tant de François Hollande que d’Emmanuel Macron – se résume par une double formule « dialogue et fermeté ». Paris s’attache à défendre fermement sa sécurité, la solidarité européenne et transatlantique, ainsi que les valeurs démocratiques et libérales, tout en maintenant le dialogue culturel, économique et politique avec Moscou.

Le dosage entre les deux n’a rien d’une science exacte et la balance penche tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, alors que le timing est souvent traître : ainsi, en juin 2018, le président Macron a maintenu sa visite à Saint-Pétersbourg en dépit de l’affaire Skripal (l’empoisonnement d’un agent double au Royaume-uni), renonçant en revanche à se rendre au stand russe du Salon du livre à Paris.

Depuis le début de l’été, la politique de la France penche fortement en faveur du dialogue. En juin, le premier ministre Edouard Philippe a reçu son homologue russe, Dmitri Medvedev, au Havre (Seine-Maritime). La Russie a réintégré l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) à la faveur de la présidence française. Quant à la reprise du format « 2+2 » (deux ministres des affaires étrangères et deux ministres de la défense), elle est annoncée pour septembre.

Enfin, Emmanuel Macron s’apprête à recevoir Vladimir Poutine à Brégançon (Var), le 19 août, quelques jours avant l’ouverture à Biarritz (Pyrénées-Atlantiques) du sommet du G7, que la France préside cette année.

« Réenclencher une dynamique »

Cette flexion estivale de la politique française s’explique par plusieurs raisons. Dans le contexte du Brexit, de l’éclipse politique de l’Allemagne liée à la fin du mandat d’Angela Merkel et du tout récent renouvellement des instances européennes, la France apparaît actuellement seule en mesure de formuler des initiatives pertinentes à l’égard de la Russie.

Les présidences françaises du Conseil de l’Europe et du G7 font d’elle le leader du monde européen et occidental, légitime selon les propos du président de la République pour « réenclencher une dynamique » avec Moscou et reprendre « un dialogue stratégique » sans craindre les accusations de complicité avec le Kremlin.

Un autre élément important dans le raisonnement français est l’élection du président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, avec qui Emmanuel Macron a établi un bon rapport : le président français avait accueilli entre les deux tours les deux candidats à la présidentielle ukrainienne, alors que la chancelière allemande avait choisi de ne recevoir que le président sortant Petro Porochenko.

L’Elysée considère certainement que les élections parlementaires en Ukraine de juillet, qui ont donné la plénitude du pouvoir à Volodymyr Zelenski, sont une opportunité dont il faut profiter pour faire avancer le règlement du conflit à l’est de l’Ukraine, au cœur des blocages entre la Russie et l’Europe.

La Syrie et l’Iran – la France tente une médiation entre Washington et Téhéran – font partie d’autres sujets où le dialogue avec Moscou s’impose. Enfin, de nombreux dossiers bilatéraux préoccupent Paris, comme l’assignation à résidence après six mois de détention provisoire en Russie du banquier Philippe Delpal et l’action russe en République centrafricaine, qualifiée d’« antifrançaise » par le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian.

Sans naïveté, les autorités françaises fondent donc beaucoup d’espoirs dans ce rendez-vous au fort de Brégançon.

La Crimée n’est pas et ne sera pas rendue à l’Ukraine

En face, le maître du Kremlin appréciera certainement cette ouverture, qui lui permettra de réaffirmer une fois de plus ses positions et de montrer à quel point il compte pour l’Europe et l’Occident. Mais le risque est qu’il fasse une mauvaise lecture des dernières ouvertures françaises, comme celle qui a été faite de la réintégration de la Russie à l’APCE.

Cette dernière a été présentée dans la presse officielle russe comme une victoire symbolique sur l’Occident prêt à revenir sur ses principes au nom de la realpolitik – voire des considérations financières comme les cotisations russes au budget du Conseil de l’Europe – sans rien obtenir en retour.

La Crimée n’est pas et ne sera pas rendue à l’Ukraine. Les marins ukrainiens arrêtés en novembre 2018 à la suite de l’incident dans le détroit de Kertch sont toujours en prison. Les passeports russes sont distribués dans les régions séparatistes du Donbass. Le retour à l’APCE n’a pas empêché le durcissement des répressions sur la société civile russe : les dernières images des actions policières contre les manifestants pacifiques à Moscou frappent par leur violence inédite pour l’époque Poutine.

Accablés par les constantes accusations d’ingérences par le Kremlin, les Européens font profil bas : les comptes Twitter de la plupart des ambassades européennes à Moscou brillent par l’absence de messages à teneur politique. Vladimir Poutine semble récolter les fruits de sa patience stratégique et de son intransigeance face à l’Europe.

Le timing est traître

Dans ce contexte, le risque est qu’à Brégançon Vladimir Poutine ne verra pas en Emmanuel Macron un nouveau de Gaulle, mais interprétera les ouvertures françaises comme un aveu de faiblesse et d’inconsistance de la politique russe de Paris – et plus largement de l’Europe.

La position française est loin d’être confortable. Le dialogue avec la Russie est urgent, tant les sujets bilatéraux et régionaux se sont accumulés. En même temps, les ouvertures de Paris contribuent à conforter Moscou dans sa posture sans concession et légitiment en creux sa politique extérieure, perçue depuis 2014 par la population russe comme le principal succès des présidences de Vladimir Poutine.

Une fois de plus, le timing est traître : le tapis rouge sera déroulé devant le président russe au moment où sa popularité connaît un déclin, la grogne monte au sein de la société civile et les élites craignent les incertitudes de l’après-2024, où – sauf changement de la Constitution – M. Poutine ne pourra plus briguer légalement un cinquième mandat.

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