Poutine calme le jeu
Le président élu des Etats-Unis Donald Trump a salué dans un tweet vendredi "l'intelligence" du président russe Vladimir Poutine moins de 24 heures après une longue série de sanctions prises contre Moscou par le président sortant Barack Obama.
"Bien joué (de la part de V. Poutine) sur le report - J'ai toujours su qu'il était très intelligent!", a écrit le futur président américain, qui entrera en fonctions le 20 janvier, épinglant pour mieux le mettre en valeur son tweet, immédiatement retweeté par l'ambassade russe à Washington.
Donald Trump faisait référence à la décision du président russe de ne pas répondre pour l'instant aux sanctions prises par Washington, qui accuse Moscou d'ingérence dans la campagne présidentielle américaine.
Le président Vladimir Poutine a créé la surprise vendredi en décidant de "n'expulser personne", ne répondant ainsi pas à l'expulsion par Washington de 35 agents russes, contrairement à ce que proposait son ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov.
La Russie se réserve toutefois "le droit de prendre des mesures de rétorsion" et "restaurera les relations russo-américaines au vu de ce que sera la politique du président américain élu Donald Trump", avait ajouté M. Poutine.
L'administration américaine accuse la Russie d'avoir orchestré des piratages informatiques qui ont mené au vol et à la publication de milliers d'emails de responsables démocrates, brouillant le message de la candidate Hillary Clinton.
Les agences américaines de renseignement FBI et CIA estiment que Moscou ne voulait pas seulement perturber la campagne mais cherchait à faire élire Donald Trump.
Donald Trump, qui a salué les qualités du président russe Vladimir Poutine et a nommé à son cabinet des responsables ayant des liens étroits avec le Kremlin, n'a cessé de répéter qu'il ne croyait pas aux accusations d'ingérence russe.
Il s'est abstenu toutefois jeudi de critiquer les sanctions de M. Obama, jugeant qu'il était "temps de passer à d'autres choses plus importantes". Il a précisé qu'il rencontrerait les chefs du renseignement américain "la semaine prochaine" pour faire le point sur cette affaire.
La commission de la Défense au Sénat américain a prévu d'entendre jeudi prochain le directeur du renseignement américain James Clapper, qui coordonne l'activité des 17 agences américaines de renseignement, dont les puissantes CIA et NSA.
Enfant voyou, passage au KGB... : les petits et grands secrets de Vladimir Poutine
La chaîne "France 2" a diffusé jeudi soir un documentaire retraçant la vie de l'homme fort de la Russie. Découvrez notamment comment Vladimir Poutine est devenu le maître du Kremlin... sans le vouloir.
Un enfant turbulent
Qui est vraiment Vladimir Poutine, l'homme le plus puissant au monde selon le magazine Forbes ? C'est ce qu'a cherché à savoir France 2, qui a dévoilé jeudi soir un documentaire sur l'homme fort de la Russie, "Le mystère Poutine".
Qu'apprend-on ? Tout d'abord que Vladimir Poutine a failli tomber dans la délinquance quand il était adolescent. Dans les années 1960, le jeune Volodia (diminutif de Vladimir) préférait traîner dans les rues de St Petersbourg - qui s'appellait toujours Léningrad - plutôt que d'aller à l'école. Ses parents rentrent tard du travail, alors il est souvent seul. Il passe de longues heures dans la cage d'escalier de son immeuble avec les adolescents du quartier. Dès 8 ans, il commence à fréquenter des jeunes errants dans les rues, désoeuvrés par la perte de leurs parents pendant la guerre. "C'était un bagarreur", selon son ancienne maîtresse d'école citée dans le reportage de France 2, et qui l'a remis dans le droit chemin.
Son passage au KGB
A 16 ans, Vladimir Poutine, qui rêvait depuis sont plus jeune âge de devenir espion, se présente au KGB, en vain. Après une formation sommaire en droit, où il en ressort parmi les meilleurs, il est entré au service territorial déconcentré du KGB à la ville de Léningrad et sa région, où il sert pendant plusieurs années d'abord comme subalterne, ensuite dans le contre-espionnage local, chargé en particulier de la lutte de la police politique contre les dissidents. Mais Vladimir Poutine rêve de partir à l'étranger, comme les grands espions qu'ils admirent. Cependant, le KGB n'envoie que des hommes mariés à l'étranger (pour éviter qu'ils n'épousent des étrangères). Or, en 1983, Poutine se marie à une certaine Lioudmila. Mariage d'amour ou de raison ?
Reste qu'à 33 ans, Poutine obtient un poste en Allemagne, plus précisément en RDA. Mais on ne lu a confié qu'un petit rôle de bureaucrate... Vladimir Poutine s'ennuie. La chute du mur de Berlin, en 1989, propulsera sa carrière dans le monde politique.
Il est devenu président presque par hasard
Incroyable mai vrai, c'est à Biarritz, où il séjournait avec son épouse et ses deux filles, que le jeune Vladimir Poutine a appris qu'il allait être le prochain président de la Russie. Nous sommes alors en 1999, le président Boris Eltsine, malade et alccolique, ne dirige plus le pays, remis aux mains d'oligarques. Ces derniers décident alors de se débarrasser du président, pour le remplacer par quelqu'un de sûr et sans histoires. Ils tombent d'accord sur le nom de Vladimir Poutine, un fonctionnaire peu charismatique mais loyal. Le plus influent des oligargues, Boris Berezovsky va alors le trouver à Biarritz, le 15 juillet 1999.
A l'époque, le maître du Kremlin n'était que le patron du FSB, les services de renseignements russes. Et tout simplement, le milliardaire lui propose de devenir le prochain président de la Russie ! A 46 ans, Poutine n'en revient pas, lui qui n'a jamais eu de telles ambitions.
Au final, les oligarques ont cru que Poutine serait leur marionnette. Mais la marionnette a très vite coupé les ficelles pour affirmer son autorité...
L'histoire du Botox
En 2011, alors que l'actuel maître du Kremlin était Premier ministre, une polémique avait éclaté après son annonce de candidature pour la présidentielle de 2012. Vladimir Poutine a-t-il eu recours ou non à la chirurgie esthétique ? Il faut dire que l'homme fort de la Russie, qui venait de fêter ses 60 ans, apparaissait avec la peau "lisse". Or, cette apparente cure de jouvence serait due selon certains commentateurs aux injections de botox.
Il faut dire qu'en octobre 2010, Vladimir Poutine était apparu en Ukraine le visage tuméfié, une pommette légèrement bleuie, à l'occasion d'une conférence de presse. Les journalistes ukrainiens avaient immédiatement soupçonné le dirigeant russe de porter les stigmates d'une intervention plus ou moins heureuse.
La discrète ex-femme de Vladimir Poutine
Après trente ans de mariage, Lioudmila, avec qui Vladimir Poutine a eu deux filles, a été congédiée en direct à la télévision et vit depuis en résidence surveillée. Elle a été de 1999 à 2008 la Première dame de Russie. Toutefois, elle ne sortait qu'à de très rares occasions du Kremlin, essentiellement pour les cérémonies officielles. Après de nombreuses rumeurs concernant leur séparation et démenties à plusieurs reprises par le couple présidentiel, Vladimir Poutine et son épouse Lioudmila annoncent leur divorce le 6 juin 2013.
Selon les rumeurs, le maître du Kremlin aurait congédié sa femme au profit de la gymnaste Alina Kabaeva, très discrète également. Toutefois, la rumeur fut démentie par Poutine et la jeune gymnaste.
http://www.france2.fr/emission/20h55-le-jeudi/diffusion-du-15-12-2016-20h55
Le document de Poutine qui entérine la nouvelle guerre froide
Dans un décret passé quasi inaperçu, l’Union européenne est accusée de chercher, conjointement avec les Etats-Unis, à « saper la stabilité régionale et globale ».
Après deux années de fortes tensions alimentées par l’annexion de la Crimée, en mars 2014, le conflit dans l’est de l’Ukraine, puis l’intervention russe en Syrie, Vladimir Poutine avait paru vouloir marquer une pause dans la confrontation avec l’Occident.
« Contrairement à certains de nos collègues étrangers qui voient en la Russie un adversaire, nous ne cherchons pas et n’avons jamais cherché d’ennemis », avait-il déclaré, lors de son discours annuel à la nation, le 1er décembre, ajoutant : « Nous avons besoin d’amis. » Le même jour, cependant, le Kremlin publiait un décret signé par le chef de l’Etat qui entérine la nouvelle guerre froide.
Dans ce document de trente-huit pages passé quasi inaperçu, où figure à soixante-dix reprises le mot « sécurité », et vingt-cinq fois celui de « menace », l’Union européenne (UE) est accusée « d’expansion géopolitique » et de chercher, conjointement avec les Etats-Unis, à « saper la stabilité régionale et globale ». L’oukase présidentiel, destiné à réviser la doctrine de politique extérieure de la Russie établie en 2013, a fait le tri.
Ont ainsi disparu certaines priorités comme celle-ci : « Le but principal dans les relations avec l’UE, pour la Russie, qui fait partie intégrante de la civilisation européenne, est de promouvoir la création d’un espace économique et humain de l’Atlantique jusqu’au Pacifique. » Plus d’intégration, plus d’espace commun. A la place, la nouvelle doctrine évoque des « problèmes systémiques accumulés depuis un quart de siècle ».
Envolé le « non-recours à la force »
En tête de ces derniers : « La volonté des pays occidentaux de maintenir leur position en imposant leur point de vue sur les processus internationaux et leur politique de confinement vis-à-vis des centres alternatifs de pouvoir conduisent à une plus grande instabilité dans les relations internationales et au renforcement des turbulences globales. »
Si en 2013 le « dialogue » avec les Etats-Unis était privilégié « sur une base économique forte », dans le but d’un « renforcement des relations dans tous les domaines », trois ans plus tard, le ton a changé : la Russie n’accepte pas les « tentatives de pressions militaires, politiques et économiques » exercées, selon elle, par Washington « en dehors du cadre du droit international », et elle « se réserve le droit de réagir à des actions hostiles, y compris par le renforcement de sa défense nationale ainsi que par la prise de mesures symétriques ou asymétriques ».
La Russie, poursuit le document, considère « le système antimissiles américain [déployé en Europe de l’Est] comme une menace pour sa sécurité nationale et se réserve le droit d’une réponse adéquate ». L’objectif de « donner un caractère global » aux obligations nées du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, signé en 1987, entre Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan, a disparu.
Envolé aussi le « non-recours à la force » préconisé dans les relations internationales. La version 2016 de la politique extérieure russe souligne, tout au contraire, que « le rôle du facteur de la force dans les relations internationales augmente ».
Le document se veut apaisant
Avant, il était surtout question pour la Russie de « préserver une position forte et influente dans la communauté mondiale » par « une voie de développement innovante », et le « renforcement des droits et des libertés de l’homme ». Après, rien de tout cela n’existe plus, remplacé par cette double mission assignée à la diplomatie : « Promouvoir le patrimoine national et l’identité culturelle des peuples de la Russie », et « renforcer les positions des médias russes ».
Le document se veut aussi apaisant, tout comme M. Poutine qui a redit récemment sa volonté de renouer avec la nouvelle administration de Donald Trump, car la Russie, « facteur d’équilibre dans les affaires internationales et du développement de la civilisation mondiale », entretient « des relations de bon voisinage avec les pays voisins ».
Elle prône des « partenariats » avec l’Ukraine « sur la base d’un respect mutuel ». Elle soutient « l’unité, l’indépendance, l’intégrité territoriale de la République arabe syrienne en tant qu’Etat démocratique, laïc, pluraliste, où tous les groupes ethniques et religieux vivront dans la paix et la sécurité ». Sa politique extérieure, enfin, est « ouverte, prévisible et cohérente ».
Mardi, le chef du Kremlin a signé un autre décret consacré cette fois à la doctrine sur la « sécurité informationnelle », dont le but est de « développer un système national de contrôle » de l’Internet russe.
Le texte relève aussi « une tendance à la hausse dans les médias étrangers de publications d’articles ayant un ton négatif sur la politique de la Russie » et promet d’agir contre les tentatives « d’influencer la population russe, notamment la jeunesse, dans le but d’éroder les valeurs spirituelles et morales traditionnelles ». Article de Isabelle Mandraud - Correspondante à Moscou
Poutine bientôt à Paris...
La visite en France de Vladimir Poutine, prévue le 19 octobre, est reportée
Un séjour gênant, et finalement annulé. La Russie avait annoncé, au printemps, une visite privée de Vladimir Poutine, le 19 octobre à Paris. L'exécutif français, qui fustige les "crimes de guerre" commis à Alep, ville écrasée sous les bombes du régime syrien et de son allié russe, hésitait sur l'attitude à adopter. Finalement, la visite du président russe est reportée sine die, indique mardi 11 octobre l'Elysée contacté par franceinfo.
Dix ans après, le meurtre d'Anna Politkovskaïa toujours irrésolu
Anna Politkovskaïa avait vu juste sur Poutine
Point de vue. Jean-François Bouthors, éditeur et écrivain, nous rappelle qu’il y a dix ans, jour pour jour, était assassinée la célèbre journaliste russe.
Anna Politkovskaïa. Le 7 octobre 2006, Anna Politkovskaïa était froidement assassinée dans la cage d’escalier de son immeuble, à Moscou. La journaliste connue pour ses livres et ses reportages sur la guerre de Tchétchénie, comme sur le délabrement et la criminalisation de la Russie, ne cessait d’alerter non seulement ses compatriotes, mais aussi l’opinion publique mondiale, sur la dérive autoritaire du régime russe. Elle y voyait une menace pour ses concitoyens, mais aussi pour les Européens et pour la paix dans le monde. Ce triste anniversaire coïncide, presque au jour près, à un discours de Vladimir Poutine devant la nouvelle Douma russe. Son parti, Russie unie, y dispose désormais de 343 sièges sur 450, les autres étant partagés entre des formations qui ne risquent pas de le contredire autrement que pour la forme. Son discours a été centré sur« l’accomplissement du droit historique de la Russie à être un pays fort ». Depuis son accession au pouvoir, en 2000, la politique de Vladimir Poutine est placée sous le signe de la force et de la militarisation. Pour le président russe, il n’y a d’avenir dans le monde que pour ceux qui savent se faire craindre. La recherche du compromis, la vertu de la négociation et le respect du droit ne sont pour lui que des accessoires de circonstance et non des valeurs fondamentales.
La tension au service d’un pouvoir fragile
Tout cela, Anna Politkovskaïa en avait discerné les lignes de forces, avec une lucidité étonnante. Elle avait vu monter la rhétorique du mensonge, le cynisme, l’affairisme, la construction d’un pouvoir absolu… Et elle avait montré vers où cela conduisait. Mais aujourd’hui, en Occident, beaucoup sont fascinés par « l’efficacité » de Poutine, lequel parie ouvertement sur les déchirements entre les Européens, sur la montée des populismes qu’il soutient sans hésiter, espérant voir s’effondrer le modèle démocratique que nous défendons encore. Or, s’il n’existe plus d’opposition politique en Russie, la base du régime ne cesse de s’affaiblir. Le triomphe de Russie unie aux dernières élections ne doit pas masquer une très forte abstention. Sur 110 millions d’inscrits, les pro-Poutine n’ont recueilli qu’un peu moins de 20 millions de voix, en perdant la bagatelle de 12 millions par rapport aux législatives précédentes. La population, qui souffre de la crise économique, se réfugie dans une sorte d’auto-anesthésie politique, puisqu’il n’y a plus de place pour l’opposition. Le président russe vient de resserrer les boulons autour de lui, car il sait que si d’aventure son pouvoir vacillait au sommet, il n’aurait pas, contrairement à Erdogan en Turquie, le peuple pour lui. Pour se maintenir, Poutine doit sans cesse manifester qu’il est indispensable. C’est pourquoi il maintient le pays dans un état de mobilisation permanente autour de la menace de l’ennemi et sur l’idée que la grandeur de la Russie mérite que les Russes se sacrifient pour elle. Mais c’est une pente dangereuse. On en voit le prix dans le martyre d’Alep, en Syrie, où la Russie s’est engagée militairement depuis un an, réduisant Bachar alAssad au rôle d’homme de paille. En Ukraine, rien n’est réglé. Moscou peut, au moment voulu, raviver l’incendie. Et tous les jours, les avions russes testent la vigilance de l’Otan, dont la Russie n’accepte toujours pas qu’elle protège les anciens « pays frères » ni les pays Baltes. Jusqu’à présent, Poutine s’est gardé d’aller trop loin, mais il ne cesse de faire monter la tension et de se rapprocher du point de rupture… ou de déflagration.
Voir mes précédents billets sur Anna Politkovskaïa
Donald Trump, le pantin de Poutine
Si le président russe pouvait désigner un candidat pour saper les intérêts américains (et favoriser les siens), il ressemblerait beaucoup au milliardaire.
Vladimir Poutine a un plan pour détruire l’Occident, et ce plan ressemble beaucoup à Donald Trump. Durant ces dix dernières années, la Russie n’a cessé d’encourager les populistes de droite à travers l’Europe. Ainsi, elle n’a, par exemple, pas hésité à prêter de l’argent à Marine Le Pen en France afin de l’aider à financer sa campagne présidentielle. Le Premier ministre italien Silvio Berlusconi aurait aussi bénéficié de ces largesses, en profitant «personnellement et largement» d’accords énergétiques avec les Russes, comme l’a un jour dit un ambassadeur américain à Rome (Berlusconi a aussi partagé avec Poutine une bouteille de vin de Crimée vieille de 240 ans et a fait apparemment bon usage d'un lit offert par le président russe).
La méthode est claire: Poutine manœuvre en cachette au bénéfice d'hommes politiques opposés à l’Union européenne et qui veulent s’éloigner de l’Otan. Il a ainsi soutenu les partis Aube dorée en Grèce, Ataka en Bulgarie et Jobbik en Hongrie. Joe Biden a mis en garde contre ces manœuvres l’année dernière lors d’un discours donné à la Brookings Institution: «Le président Poutine considère ces forces politiques comme des outils très utiles à manipuler afin de créer dans le corps politique européen des fissures qu’il pourra ensuite exploiter.» Des fissures qui vont sans doute se multiplier après le Brexit (une campagne que de nombreux organes de propagande russes ont activement soutenue).
La destruction de l’Europe est un objectif d’envergure. L’affaiblissement des États-Unis ne l’est pas moins. Il y a encore peu de temps, Poutine ne posait qu’un œil distrait sur les élections américaines. Puis est arrivé Donald Trump.
Donald Trump est le candidat rêvé du Kremlin, rien de moins. Il s’est réjoui de la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Il dénonce l’Otan avec émotion. C’est aussi un grand admirateur de Vladimir Poutine. Sa dévotion pour le président russe a été dépeinte comme l’enthousiasme d’un bouffon pour son copain macho et costaud, mais ses déclarations se rapprochent davantage de la dévotion d’un esclave pour son maître. En 2007, il a encensé Poutine pour avoir «reconstruit la Russie». Un an plus tard, il a ajouté: «Il fait bien son travail. Bien mieux que notre Bush.» Lorsque Poutine a descendu l’exceptionnalisme américain dans un édito publié en 2013 dans le New York Times, Trump a qualifié cela de «chef d’oeuvre». En dépit de toutes les preuves du contraire, Trump nie que Poutine ait pu faire assassiner ses opposants: «En toute impartialité par rapport à Poutine, vous dites qu’il a tué des gens. Moi, je vous dis que je n’ai pas vu cela.» Et même si de tels meurtres avaient eu lieu, ils pourraient être pardonnés: «Au moins, c’est un leader.» Il faut dire que ce n’est pas n’importe quel vieux chef d’État: «Je vais vous dire, en matière de leadership, il mérite un A.»
Voici une version hautement abrégée des odes de Trump à Poutine. Pourquoi les Russes ne lui accorderaient-ils pas la même assistance discrète qu’ils ont royalement offerte à Le Pen, à Berlusconi et aux autres? À vrai dire, à en croire Michael Crowley, de Politico, la propagande russe a joué à plein pour Trump, notamment via son appareil Russia Today, utilisé pour descendre Hillary Clinton et louer le courage de la politique étrangère de Trump (un exemple de titre: «Trump lance le débat sur l’Otan: une institution “obsolète” et “piège”, qui pourrait mener à la Troisième Guerre mondiale”»). Les services de renseignements russes ont piraté les serveurs du Comité national démocrate pour dérober ses fichiers de recherche sur Trump et tout ce qu’ils pouvaient trouver d’autre. Ils ont également réussi à infiltrer les ordinateurs de la Clinton Foundation, comme l’a rapporté Bloomberg. Et même s’il s’agit d’une simple coïncidence, il s’avère que le cercle rapproché de Trump compte de nombreux conseillers et agents qui ont longtemps travaillé à défendre les intérêts du Kremlin.
Il ne faudrait pas surestimer les manœuvres de Poutine, qui n’auront aucun rôle déterminant sur les résultats de l’élection. Mais l’on peut tout de même penser à la campagne de Trump comme l’équivalent moral de la campagne de Henry Wallace en 1948, infiltrée par les communistes, mais en moins sincère et moins idéaliste. Une puissance étrangère souhaitant du mal aux États-Unis est venue se greffer à une campagne présidentielle majeure.
Sosie de Gorbatchev
L’intérêt de Donald Trump pour la Russie remonte à l’époque soviétique. Il existe même une extraordinaire vidéo de lui serrant la main de Mikhaïl Gorbatchev, qui date de 1988, à l’apogée de la perestroïka et des efforts du secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique pour charmer le public américain. Lors de ce voyage légendaire entre Washington et New York, Gorbatchev quitta l’espace confiné de sa limousine et du cordon de sécurité pour aller serrer la main du peuple américain. Donald Trump laissa entendre aux journalistes que le leader soviétique allait rejoindre la Trump Tower, étape clé de son trajet vers le capitalisme. Il s’agissait, à vrai dire, d’une invention destinée à se faire mousser que Trump en personne lança dans les tabloïds, mais cela faisait un mensonge convaincant. Une année auparavant, Trump s’était rendu en Russie à l’invitation des Soviétiques, qui voulaient qu’il construise des hôtels de luxe à Moscou et Leningrad afin de répondre au nouvel appétit du régime pour les entreprises occidentales. «L’idée de construire deux monuments en URSS excite son imagination», rapportait alors Newsweek.
Trump jubila sans doute en voyant les journaux rapporter l’histoire de la prochaine visite de Gorbatchev dans son quartier général comme s’il s’agissait d’un fait avéré, mais même lui ne s’attendait sans doute pas à ce que son histoire devienne réalité. Il fut sans doute estomaqué d’apprendre que Gorbatchev avait spontanément décidé de se rendre à la Trump Tower. Le magnat se rua au pied de l’immeuble pour présenter ses hommages. Sur la vidéo, on peut voir le crâne tacheté de Gorbatchev émerger de sa voiture. Trump et son escorte fendent la foule. «C’est un grand, grand honneur», déclare le magnat en serrant la main du leader soviétique.
L’une des grandes faiblesses de Trump est qu’il ne fait pas toujours très attention aux gens qui l’entourent, qu’il s’agisse de ses partenaires d’affaires, des personnages douteux qu’il retweete ou des dirigeants étrangers qui se présentent à sa porte. Il s’est avéré par la suite que ce Gorbatchev n’était pas vraiment le leader soviétique, mais un imitateur baptisé Ronald Knapp. Trump était en train de rendre ses hommages au vainqueur d’un concours de sosies.
C’était la première fois que Trump faisait éhontément de la lèche au pouvoir russe dans l’espoir de faire des affaires. Ce ne fut pas la dernière. Les hôtels soviétiques susmentionnés ne donnèrent jamais rien, mais, au fil des ans, Trump ne cessa de revenir sur l’idée de construire en Russie. Les promoteurs immobiliers efficaces ont de véritables dons de voyance: ils peuvent concrétiser des images mentales de superbes structures et de quartiers animés là où le commun des mortels ne voit qu’un terrain vague. Trump eut l’audace d’imaginer construire des hôtels à Moscou à l’époque où c’était une entreprise des plus risquées. En 1996, une kalachnikov eut raison de l’hôtelier américain Paul Tatum, qui avait eu la témérité de se plaindre de la mafia tchétchène et de la culture d’affaires peu scrupuleuse à laquelle il était confronté. Pourtant, l’attrait de la Russie était bien là, aussi bien pour les finances que pour l’égo de Trump. Un article du Moscow Times décrivit Trump comme le plus grand constructeur de la ville depuis Staline. Pour tout dire, il prévit plus tard la construction d’un projet à l’emplacement même où Staline avait jadis espéré construire le Palais des Congrès soviétique.
À cinq reprises, Trump a essayé de réaliser des projets en Russie: hôtels, appartements, commerces à grande échelle. L’un d’eux devait devenir l’une des «plus belles résidences de Moscou», avec patinoire, «club privé» et spa. Un autre devait être «le plus grand hôtel du monde». Son style clinquant plaisait aux nouveaux riches russes et il le savait. «Le marché russe est attiré par moi», s’est-il vanté un jour. Il a déposé son nom comme une marque à Moscou et l’a même vendu à une marque d’alcool afin qu’elle puisse vendre la vodka Trump Super Premium. Des membres du gouvernement affirmèrent vouloir faire affaire avec Trump parce qu’ils le considéraient lui aussi «super premium». Au milieu des années 1990, l’ancien général devenu politicien Alexander Lebed lui déclara: «Si Trump va à Moscou, je pense que l’Amérique suivra.»
Trump n’a jamais réellement réussi à rassembler tous les éléments (les accords d’investissement) pour vraiment concrétiser ses projets. Pourtant, on peut considérer sa percée en Russie comme une véritable réussite; il a préparé son triomphe, même s’il n’a rien réalisé concrètement. Lors de chaque projet immobilier avorté, il a abondamment flatté l’élément clé de la réussite des contrats en Russie: les hommes politiques (face à une rangée de journalistes, il a dit à Lebed qu'il avait «lu beaucoup de choses magnifiques sur cet homme et son pays»). Ces flatteries encourageaient les dirigeants russes à continuer d’inviter Trump pour de gros accords potentiels. À chaque fois qu’il se rendait à Moscou pour une visite en haut lieu, il attirait l’attention de la presse et augmentait sa stature (après un de ces voyages, il s’était vanté d’avoir participé à une réunion où «presque tous les oligarques se trouvaient dans la pièce»).
Cette réputation a fini par attirer les investisseurs. Les Russes ont participé au financement de ses projets à Toronto et SoHo, ils se sont arraché les appartements de ses immeubles à travers le monde –au point qu’il en est venu à les cibler, en organisant des cocktails privés à Moscou pour recruter des acheteurs (parmi ses locataires se trouvait un mafieux russe, qui tenait un cercle de jeu illégal dans la Trump Tower et a accompagné Trump au concours de Miss Univers organisé à Moscou). Même pour la construction d’une tour au Panama, il s’est arrangé pour attirer les acheteurs russes, comme l’a rapporté le Washington Post. «Les Russes constituent une part assez disproportionnée de nos actifs, s’est un jour vanté le fils de Trump, Donald Jr. On voit beaucoup d’argent arriver de Russie.»
La nature même de la campagne de Donald Trump réside dans le floutage des lignes entre ses intérêts politiques et ses affaires –comme on a pu le voir très récemment en Écosse, lorsqu’il a déclaré que le vote en faveur du Brexit profiterait à ses terrains de golf. Comme l’a déclaré au New York Times un expert des finances de campagne, «historiquement, les candidats ont toujours mis de côté leurs affaires pour pouvoir faire campagne. Trump a fait tout le contraire, en faisant la promotion de ses entreprises tout en faisant campagne».
Ces motivations mercantiles sous-tendent aussi sans doute la manière dont Trump fait des courbettes à Poutine. Avoir un ami au Kremlin lui serait, à n’en pas douter, d’une grande aide pour lui permettre de réaliser son vieux rêve d’inscrire son nom dans le paysage moscovite –un rêve qui ne l’a pas quitté alors même qu’il organisait sa campagne présidentielle. «La Russie est l’un des meilleurs pays au monde pour les investissements, a-t-il déclaré un jour. Nous finirons bien par être présents à Moscou un beau jour.»
Piste de l'argent
S’il y a bien une information à retenir lorsque l’on parle de Trump, c’est son insolvabilité. Après sa faillite de 2004 et son long cortège de poursuites juridiques, les grandes banques ont décidé qu’il ne valait pas la peine que l’on se donne du mal pour lui. Mieux valait ne pas s’approcher du «roi de la dette» autoproclamé. Cela l’a poussé à rechercher des sources de financement moins conventionnelles. BuzzFeed a montré, par exemple, les efforts qu’il a déployés pour séduire Mouammar Kadhafi. Mais l’argent libyen ne s’est jamais matérialisé. C’étaient des capitaux russes qui approvisionnaient nombre de ses projets (projets qui lui permettaient de garder son image de grand constructeur alors même qu’il sortait d’une faillite).
Des capitaux russes ont approvisionné nombre de projets de Trump
L’argent n’est pas venu directement. Cherchant des partenaires fortunés, il s’est tourné vers une jeune société baptisée Bayrock Group, qui concluait d’importants accords immobiliers en utilisant le nom de Trump. Son président était un ancien officiel soviétique baptisé Tevfik Arif, qui s’était bâti une petite fortune en gérant des hôtels de luxe en Turquie. Pour gérer les opérations de Bayrock, Arif embaucha Felix Satter, un marginal né en Union soviétique, mais ayant grandi à Brighton Beach.
Satter changea son nom en Sater, sans doute pour se distancier des activités criminelles qu’une simple recherche de nom aurait facilement mises au jour. Lorsqu’il était jeune, Sater avait fait de la prison pour avoir lacéré le visage d’un homme avec un verre à margarita cassé lors d’une bagarre dans un bar. Les fédéraux l’arrêtèrent également pour avoir travaillé dans une société de courtage, liée à quatre familles différentes de la Mafia, qui avait vendu pour 40 millions de dollars de titres frauduleux. Durant l’un des procès, il fut ensuite déclaré que le casier de Satter montrait qu’il n’hésitait pas «à utiliser des méthodes de gangster pour parvenir à ses fins». Dans un autre, on apprit qu’il avait agressé un investisseur de Trump en le menaçant de l’électrocuter par les testicules, de lui couper la jambe et de laisser son cadavre dans le coffre de sa voiture.
À quoi pensait donc Trump quand il s’est associé avec de tels partenaires? C’est une question qu’il a essayé de faire taire en diminuant l’importance de ses liens avec Bayrock et en minimisant les péchés de Sater («Il a eu des problèmes parce qu’il a participé à une bagarre dans un bar, ce que font beaucoup de gens», a dit Trump lors d’une déposition). Mais il ne s’est pas contenté de s’associer à Bayrock: la société est intrinsèquement liée à lui. Sater travaillait dans la Trump Tower et sa carte de visite le qualifiait de «conseiller principal de Donald Trump». Bayrock a préparé des contrats pour des projets faramineux au nom de Trump, gérés par Trump –deux à Fort Lauderdale, en Floride, un complexe à Phoenix, le Trump SoHo à New York. Plusieurs de ces projets ont démarré, mais ils n’étaient qu’un simple prélude. «M. Trump était particulièrement pris par les relations à l’étranger de M. Arif, a rapporté le New York Times, après que des acheteurs d’appartements dans le Trump SoHo l’ont poursuivi pour fraude. Dans une déposition, M. Trump a dit qu’ils avaient tous deux discuté “de nombreux contrats dans le monde entier” et que M. Arif avait amené de potentiels investisseurs russes dans le bureau de M. Trump afin qu’ils se rencontrent». Trump a décrit l’étendue de leurs ambitions: «Ça allait être le Trump International Hotel et le Tower Moscow, Kiev, Istanbul, etc., Pologne, Varsovie.»
Vu les individus en lien avec l’entreprise, Bayrock ne pouvait que finir au milieu d’un torrent de procès. Le directeur des finances de la société, Jody Kriss, l’a poursuivie pour fraude. Durant le procès, qui est toujours en cours, Kriss a donné une première source de financement pour les grands projets de Trump: «Mois après mois, durant deux ans, et en réalité dès que Bayrock manquait de liquidités, Bayrock Holdings revenait comme par magie avec un nouveau virement provenant de “quelque part”, juste assez gros pour maintenir l’entreprise à flot.» À en croire Kriss, ces importants paiements provenaient de sources installées en Russie et au Kazakhstan, qui espéraient cacher leur argent. Une autre source de financement de Bayrock était le fonds d’investissement islandais FL Group, désormais disparu, véritable aimant pour les investisseurs russes qui étaient «favorables» à Poutine, comme il a été dit durant le procès. (Le Daily Telegraph a rapporté que Bayrock falsifiait les investissements de FL en les qualifiant de prêts pour ne pas payer au minimum 20 millions de dollars de taxes.)
Ces projets étaient tout simplement trop ambitieux et trop importants par rapport à ses projets pour que Trump ignore les sources à la base du financement. Et c’est justement au moment où il est devenu extrêmement dépendant des investissements douteux russes qu’il a redoublé d’éloges pour Poutine. En 2007, il a dit à Larry King: «Regardez Poutine –ce qu’il fait en Russie– je veux dire, vous savez ce qui se passe là-bas. Je veux dire, ce type a fait –que vous l’aimiez ou pas– il fait du super bon boulot».
Des conseillers en lien avec le Kremlin
Bien que Poutine ne se soit pas sali les mains durant les élections américaines, les Russes ont su se faire une place à Washington –en employant des sociétés de luxe pour concevoir des stratégies, en finançant des think tanks, en construisant une petite coterie d’experts favorables aux points de vue sur le monde de leur leader. La campagne de Trump est le point culminant improbable de cet effort. Elle a été un véritable aimant pour les partisans de Poutine qui partagent les mêmes opinions. Partisans n’est peut-être pas le bon terme, puisqu’un grand nombre de ces conseillers ont bénéficié des procurations de l’État russe.
Commençons par le commencement. Le directeur de campagne de Trump est un vétéran de la communication appelé Paul Manafort, un mercenaire de par sa profession. C’est sa société de consulting à Washington qui a été la première à représenter les dictateurs du monde entier, quel que soit leur sinistre passé. (J’ai écrit un article sur sa spécialisation dans les dirigeants autoritaires il y a plusieurs semaines.) En avançant dans sa carrière, toutefois, Manafort s’est entièrement consacré aux clients proches du Kremlin. Sa grande réussite fut de relancer la carrière sur le déclin du très peu charismatique Viktor Ianoukovitch, élu à la présidence de l'Ukraine en 2010. Grâce au travail de Manafort, l’Ukraine est entrée dans la sphère d’influence de Poutine. Contrairement aux autres consultants américains qui ne cessaient de faire des allers-retours entre Kiev et les États-Unis, lui s’est installé sur place. Il est devenu un conseiller essentiel du président –et même son partenaire de tennis.
Si Manafort était le seul lien avec le Kremlin de la campagne de Trump, sa présence pourrait ne rien signifier. Mais ce n’est pas un cas isolé. La majorité des experts ont ricané à l’idée que Trump puisse avoir un cercle de conseillers en politique étrangère étant donné que sa première liste de gourous, apparue soudainement en mars, comprenait des noms inconnus de la plupart des spécialistes politiques. Pourtant, la liste suggère certaines tendances.
L’un des conseillers supposés de Trump était un banquier d’investissement dénommé Carter Page. Durant un contrat à Moscou dans les années 2000, il a conseillé le géant russe du gaz Gazprom, contrôlé par l'Etat, et l’a aidé à attirer des investisseurs occidentaux (En mars, Page a confié à Bloomberg qu’il possédait toujours des parts de la société). Page a défendu la Russie avec joie. Il a même écrit une chronique comparant explicitement la politique réservée à la Russie par l’administration Obama à l’esclavage en Amérique du Sud. Son raisonnement: «De nombreux paragraphes de la stratégie de sécurité nationale sont extrêmement proches d’une publication de 1850, qui dispense des conseils aux propriétaires d’esclaves sur la manière de former l’“esclave idéal”.»
Sur la liste des conseillers figure aussi le lieutenant-général Michael Flynn, ancien chef de la Defense Intelligence Agency (Agence du renseignement de la défense). Dix-huit mois après avoir quitté le gouvernement, il s’est rendu à Moscou et s’est assis à deux chaises du président Poutine à l’occasion du gala célébrant le dixième anniversaire de Russia Today. Dans Politico, un responsable de l’administration d’Obama, sous le couvert de l’anonymat, a durement critiqué Flynn: «Voir des responsables du renseignement –actuels ou anciens– trouver refuge à Moscou n’est généralement pas à l’avantage des États-Unis.»
Plus récemment, Richard Burt, un responsable de l’administration Reagan, a commencé à conseiller Trump sur la politique étrangère. Ses critiques à l’encontre de l’Otan et ses appels à une plus grande coopération avec Poutine résultent d’un grand réalisme. Ses positions idéologiques s'accordent à ses intérêts financiers: il siège aux conseils de l’Alfa-Bank, la plus grande banque commerciale de Russie, et d’un fonds d’investissement ayant une forte position chez Gazprom.
Les conseillers de Trump détiennent des actions dans des sociétés dont la santé dépend de la santé de l’État russe –qui sont, en réalité, inextricablement liées à l’État. La campagne ne concerne pas uniquement un homme qui a une affinité esthétique pour Poutine et des intérêts commerciaux avec la Russie: ses sentiments sont renforcés et amplifiés par une organisation qui a de nombreux liens financiers avec le Kremlin.
Fuites de documents
Poutine s’occupe-t-il déjà de cette campagne? Avec la froideur qui le caractérise, il a montré qu’il était très intéressé. Il a qualifié Trump de «très talentueux». Ses conseillers sont encore plus enthousiastes. Vladimir Iakounine, l’ancien président de la société des chemins de fer russes, a dit de Trump qu'«il tente de régler certaines défaillances internes aux Américains». Le Kremlin ne semble pas chercher à cacher son aide. Peu après avoir découvert que les renseignements russes avaient piraté les serveurs de Clinton, des documents ont soudain fait surface sur Internet: un PDF du fichier de recherche sur l'opposition du Comité national démocrate et une multitude de tableaux, dont la liste des donateurs de la Clinton Foundation.
Les agences de renseignement étrangères essaient souvent de récupérer des informations sur les campagnes politiques américaines. Les hackers chinois se sont infiltrés dans les serveurs de Mitt Romney à la recherche de détails utiles. Mais les Russes ont fait tout un art de la publication de documents qu’ils ont volés pour mettre à mal leurs adversaires. Le locus classicus de cette méthode était un enregistrement d’un appel, loin d’être diplomatique, entre Toria Nuland, secrétaire d’État adjointe pour l’Europe et l’Eurasie, et Geoffrey Pyatt, l’ambassadeur américain à Kiev. Les Russes auraient mis l’enregistrement sur YouTube et posté le lien vers la vidéo sur Twitter, transformant la conversation en une affaire internationale. Bien qu’ils n’aient jamais revendiqué la fuite, rares sont ceux qui ont mis en doute l’affirmation de la Maison-Blanche selon laquelle la Russie en était la source.
En ce qui concerne les documents en possession des Russes et ce qu’ils pourraient en faire, nous ne pouvons qu’émettre des hypothèses. Les documents qu’ils ont publiés jusqu’à maintenant sont relativement inoffensifs, mais cela pourrait n’être qu’un avant-goût de fuites prochaines –comme s’ils testaient leur diffusion et évaluaient les réactions aux fuites. La Clinton Foundation est, après tout, une cible très intéressante à atteindre –une organisation avec une approche de la collecte de fonds un peu limite sur le plan éthique, qui est déjà la principale cible des attaques de campagne de Trump. L’un des sites qui a posté les documents volés s’appelle Guccifer 2.0 et il affirme avec véhémence être l’œuvre d’un seul hacker, tout en affichant un avertissement disant qu’il n’a publié que quelques documents sur «les milliers [qu'il a] récupérés». Il n’est cependant pas le seul à posséder de nombreux documents compromettants. Julian Assange, qui a animé une émission sur Russia Today, a prévenu: «Nous possédons des e-mails en lien avec Hillary Clinton qui seront publiés prochainement.»
L’égo de Donald Trump se mêle à sa naïveté. Il est très sensible à la flatterie et sa confiance en lui excède ses capacités intellectuelles. Tout cela en fait une proie facile, particulièrement susceptible de se faire exploiter. C’est pour cette raison que des personnages suspects ont toujours tourné autour de lui. (Ne manquez pas de lire l’article très convaincant de David Cay Johnston sur les anciennes relations de Trump avec le crime organisé.) Il semblerait que le président russe l’ait également remarqué. Pour citer Trump à propos de Poutine: «Un type dit que je suis un génie et ils voudraient que je renonce à lui? Il est hors de question que je renonce à lui!»
En fin de compte, nous n’avons que des preuves circonstancielles concernant les tentatives russes d’influencer cette élection –une série d’éléments disparates et une ancienne histoire d’interférences dans un contexte similaire. Mais le modèle est troublant, tout comme le principe. Si Poutine voulait créer le candidat idéal pour servir ses desseins, sa création serait à l’image de Donald Trump. Le candidat républicain veut détruire les alliances militaires américaines en Europe, il salue la destruction de l’Union européenne, plaide pour la diminution des tensions avec la Russie plutôt qu’avec l’Ukraine et la Syrie, tant pour des questions de politique étrangère que pour servir ses propres intérêts financiers. Trump président signifierait l’affaiblissement du plus important concurrent géostratégique de Poutine. En alimentant la haine raciale, il laisserait en lambeaux le tissu social des États-Unis. Il affiche sa volonté de faire tomber les limites constitutionnelles du pouvoir exécutif. Dans son désir de renégocier les paiements de la dette, il ruinerait la totalité de la confiance et du crédit dont jouissent les États-Unis. Un blogueur partisan du Kremlin a résumé l’intérêt de son gouvernement dans cette élection avec un franc-parler étonnant: «Trump va détruire l’Amérique telle que nous la connaissons. Nous n’avons rien à perdre.» Article de Franklin Foer - SLATE
« Saint-Vladimir », ou comment la Russie a obtenu sa cathédrale orthodoxe à Paris
Les chiffres donnent le vertige et la mesure de l’opération qui doit se dérouler, samedi 19 mars, sur les berges de la Seine. Ce jour-là, à 37 mètres du sol, hauteur maximale autorisée par les règles d’urbanisme, sera hissé le premier des cinq bulbes de la future cathédrale orthodoxe de Paris : 8 tonnes, 12 mètres de haut pour 11 de diamètre. Avant l’inauguration de l’édifice prévue pour le mois d’octobre, la pose de ce mastodonte doré, fabriqué par l’entreprise bretonne Multiplast, agit comme un rappel : au terme d’une saga de plusieurs années où la controverse architecturale se mêle à la géopolitique, la cathédrale de la Sainte-Trinité, à une encablure de la tour Eiffel, s’ancre dans la réalité. Là, sur un territoire de 8 400 m2, occupé auparavant par Météo France, le « centre spirituel et culturel orthodoxe russe » abritera, en plus de l’église, une école bilingue, une maison paroissiale et un centre culturel.
Au pied des hautes palissades et des engins de chantier de Bouygues, une poignée d’officiels doivent assister à la manœuvre et à la bénédiction qui l’accompagne. Côté français, le secrétaire d’Etat chargé des relations avec le Parlement, Jean-Marie Le Guen. Côté russe, l’ambassadeur Alexandre Orlov et l’évêque Nestor, futur maître des lieux. Et surtout le vice-premier ministre russe, Sergueï Prikhodko et le directeur général des affaires de l’administration présidentielle, Alexandre Kolpakov.
Sarkozy en soutien inconditionnel
La présence de ces responsables est un signe fort. Depuis le début du projet, le Kremlin s’est impliqué sans compter pour obtenir « sa » cathédrale. L’argent, d’abord : 170 millions d’euros au total, payés par l’Etat russe. Mais c’est surtout l’implication politique qui a permis de venir à bout des obstacles. L’histoire présentée par la partie russe veut que l’idée d’une nouvelle église parisienne soit venue au patriarche Alexis II (mort en 2008) lors de sa visite en France à l’automne 2007, la première d’un chef de l’Eglise russe depuis le schisme de 1054. Le projet a été « bien accueilli » par le président français Nicolas Sarkozy, selon l’évêque Nestor, plus haut représentant en France du patriarcat de Moscou.
M. Sarkozy, qui avait affiché des positions très dures vis-à-vis de la Russie durant la campagne présidentielle, ne tarde pas à se transformer en soutien inconditionnel. « Le projet était suivi exclusivement par l’Elysée, se souvient un diplomate français. On sentait chez le président une envie très forte de satisfaire les Russes. » Jean de Boishue, à l’époque conseiller du premier ministre François Fillon, autre russophile convaincu, renchérit : « C’était de la Realpolitik, la même qui a poussé la France à conclure, après la guerre en Géorgie, la vente de navires Mistral. Beaucoup de gens étaient pour, notamment à droite et dans les milieux d’affaires. »
Relais et lobbys à Paris
Le dossier revient dès lors de façon récurrente dans les relations entre le Kremlin et l’Elysée. A Moscou, un proche de Vladimir Poutine, Vladimir Kojine, directeur des affaires économiques de l’administration présidentielle, est chargé de le superviser. La partie russe s’appuie aussi sur un certain nombre de relais et de lobbyistes à Paris, comme la société ESL & Network ou le prince Alexandre Troubetzkoï, qui siégera plus tard au côté de Jean de Boishue, dans le jury du concours architectural. Ces relais, mais surtout le soutien de l’Elysée, sont essentiels pour décrocher le terrain du quai Branly, également convoité par l’Arabie saoudite et le Canada. L’affaire est conclue début 2010, après la mise en adjudication par France Domaine.
Comment expliquer l’empressement des Russes ? Bien sûr, l’exiguïté de l’actuelle église des Trois-Saints-Docteurs, un ancien garage situé rue Pétel, dans le 15e arrondissement de Paris, a joué. Mais surtout une volonté d’affichage. « Cet ensemble de bâtiments doit être le symbole de la proximité historique, culturelle et spirituelle entre nos deux peuples », explique l’ambassadeur russe à Paris, Alexandre Orlov, qui insiste sur le caractère « multifonctionnel » des lieux, et notamment son école qui doit accueillir 150 élèves.
L’évêque Nestor lui-même évoque un projet « avant tout culturel ». Mais ce n’est évidemment pas la seule raison. « La “Sainte Russie” a toujours été utilisée comme un outil d’influence à l’étranger, rappelle le philosophe Michel Eltchaninoff, auteur de Dans la tête de Vladimir Poutine (Actes Sud, 2015). C’est un message de séduction et de puissance. Celui d’un Etat qui ne craint pas d’afficher son attachement à ses racines chrétiennes, dans la capitale d’un Etat laïc et jugé affaibli par son multiculturalisme et son amnésie spirituelle. »
Le projet du quai Branly fait aussi écho à une bataille discrète mais acharnée qui s’est engagée en France au milieu des années 2000 : celle du contrôle des lieux de culte de l’émigration russe. Plusieurs églises historiquement placées sous la juridiction du patriarcat de Constantinople, auquel se sont rattachés les descendants des Russes blancs, sont revenues dans le giron du patriarcat de Moscou, soit par la grâce de prêtres qui y étaient favorables, soit par voie juridique. Ainsi de la cathédrale orthodoxe de Nice, dont le cimetière fait à son tour l’objet d’âpres batailles foncières. A Paris, son offensive pour mettre la main sur la cathédrale de la rue Daru s’est, elle, heurtée à l’opposition d’une partie des fidèles. Selon Michel Eltchaninoff, la décision de bâtir une nouvelle cathédrale est aussi une réponse à ce « demi-échec ».
« La présidence française a été naïve ou légère, juge le diplomate qui a suivi le dossier. L’idée d’une nouvelle église n’avait rien d’absurde mais personne n’a voulu voir les arrière-pensées politiques des Russes avant d’accorder un blanc-seing à ce qui va nécessairement devenir un emblème de la puissance russe retrouvée et un symbole de Paris. »
Surnommée ironiquement « Saint Vladimir »
Sur un autre sujet, plus surprenant, la partie française a en revanche fait preuve d’une vigilance extrême. La Direction centrale de la sécurité intérieure (DCRI) et la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) ont alerté, dès 2011, leurs ministères de tutelle sur l’éventuelle mise en place par les Russes d’un dispositif d’interception d’ondes électromagnétiques. Leur crainte : le site du quai Branly voisine avec les logements du secrétaire général de la présidence de la République, du conseiller diplomatique du président ou encore de son chef d’Etat major particulier. Les services de renseignement ont suggéré que des systèmes de brouillage soient déployés sur cette zone afin de préserver le secret des communications. Selon nos informations, les demandes de la DCRI et de la DGSE ont reçu des réponses favorables.
Ces obstacles balayés, la route semble dégagée pour l’église, que Frédéric Mitterrand, à l’époque ministre de la culture, surnomme ironiquement « Saint Vladimir ». C’est alors que s’ouvre un nouveau chapitre de la saga de la cathédrale, architectural celui-là.
444 architectes répondent à l’appel
Entre l’hôtel des Invalides et la tour Eiffel, l’édifice est implanté dans un périmètre classé par l’Unesco. Nul doute qu’il deviendra l’une des curiosités locales. Il faut agir avec subtilité. Six mois après avoir acquis la parcelle, la Russie lance un concours pour la réalisation du projet. Le cahier des charges stipule que l’édifice religieux ne doit être « ni caricatural ni délibérément non contemporain » et respecter les canons d’« une église orthodoxe avec de une à cinq coupoles visibles depuis la Seine et sa rive droite ».
Pas moins de 444 architectes répondent à l’appel. Dix sont sélectionnés, parmi lesquels les Français Jean-Michel Wilmotte, Frédéric Borel et Rudy Ricciotti. Le jury mêle représentants de l’Eglise et de l’Etat russes, ainsi que des personnalités issues du gouvernement français, de la Ville de Paris et du monde de l’architecture et de l’urbanisme. Dont SOS Paris, une association souvent prompte à malmener les projets contemporains au cœur de la capitale, comme celui de la Samaritaine voulu par Bernard Arnault (LVMH).
Le jury rend son verdict en mars 2011. Il désigne le projet de l’Espagnol d’origine russe Manuel Nuñez Yanowsky : une église de facture classique recouverte d’une immense canopée de verre représentant « le voile de la mère de Dieu ».
La canopée ne verra pas le jour. Peu avant l’élection présidentielle de 2012, Bertrand Delanoë, maire socialiste de Paris, manifeste sa « très nette opposition » au projet et affirme que « son architecture de pastiche relève d’une ostentation tout à fait inadaptée au site ». L’offensive est frontale, et elle paie. Le 28 septembre, deux « avis défavorables » tombent simultanément : celui de l’architecte des bâtiments de France et celui de la Direction régionale des affaires culturelles. Le 26 mars 2013, la partie russe, soucieuse depuis l’origine de « marcher dans les clous », comme le dit une source française, résilie le contrat de maîtrise d’œuvre. Les Russes se rallient à une solution de compromis : arrivé deuxième du concours, Jean-Michel Wilmotte, bon connaisseur de la Russie, revêt le costume de l’homme providentiel.
Entre-temps, François Hollande a succédé à Nicolas Sarkozy. Dès 2013, le président assure à Vladimir Poutine que le projet avancera désormais sans accroc. Un groupe de travail est mis en place, codirigé par M. Kojine et Nicolas Revel, secrétaire général adjoint de l’Elysée. Il se réunira au moins trois fois, le temps d’aplanir les dernières difficultés.
Jean-Michel Wilmotte, lui, a compris le message. « Il s’agit, insiste l’architecte, d’une église orthodoxe à Paris et non pas à Saint-Pétersbourg. On a voulu la “parisianiser”. » On y retrouve, dans d’inattendus plissements, la pierre Massangis de Bourgogne, celle utilisée pour le Trocadéro ou le socle de la tour Eiffel. M. Wilmotte parle d’un « bâtiment monolithique et très calme » qui fait référence à l’austère cathédrale de la Dormition, chef-d’œuvre de la période moscovite primitive. Celle où, traditionnellement, on couronnait les tsars. Côté russe comme français, on salue « une solution de sagesse qui satisfait tout le monde ».
Demande d’arrêt des travaux
La saga de la cathédrale du quai Branly peut donc s’achever dans l’harmonie ? Pas tout à fait. Une autre hypothèque, judiciaire celle-là, plane encore sur le projet. En juin 2015, le terrain a été « gelé » par la justice française dans le cadre des suites de l’affaire Ioukos, du nom du géant pétrolier russe démantelé après l’envoi en prison de son dirigeant Mikhaïl Khodorkovski. Dans ce dossier, la Russie a été condamnée par la Cour d’arbitrage de La Haye à verser 45 milliards d’euros aux anciens actionnaires majoritaires du groupe. Devant le refus de Moscou de payer, ils ont obtenu le gel d’avoirs russes dans plusieurs pays.
Les actionnaires de Ioukos demandent désormais que les travaux de construction soient stoppés. Une audience doit se tenir devant le juge d’exécution de Paris, le 17 mars. Pas de quoi affoler la partie russe. Le terrain du quai Branly doit aussi abriter les services culturels de l’ambassade. Et serait donc couvert par l’immunité diplomatique.
Benoît Vitkine - Journaliste au Monde et Jean-Jacques Larrochelle - Journaliste au "Monde"







