RUSSIE - L’opposant Navalny perd son pari sur le boycottage mais ne désarme pas
Par Isabelle Mandraud, Moscou, correspondante - Le Monde
Ecarté de l’élection, l’adversaire du Kremlin dénonce les falsifications du scrutin et se place au-dessus d’une opposition plus divisée que jamais.
Le principal adversaire du Kremlin, Alexeï Navalny, qui avait appelé au boycottage de l’élection présidentielle russe, n’a pas gagné son pari. Il ne l’a pas perdu non plus, considère-t-il, « face à la machine de l’Etat ». « “Ils” ont obligé à voter tous ceux qu’ils pouvaient, mais ils ne sont pas arrivés à 70 % [de participation] », s’est réjoui l’opposant dimanche 18 mars dans la soirée, en ironisant sur les « beignets et les gâteaux » distribués dans les bureaux de vote dans le but d’« attirer les électeurs ». Ecarté de la compétition pour une condamnation pénale qu’il réfute, Alexeï Navalny avait adapté in extremis sa stratégie en recrutant, selon ses dires, 33 214 volontaires afin d’observer le scrutin dans différentes régions.
Première photo exhibée, celle prise par une caméra de surveillance à l’ouverture des bureaux de vote, dans la région de Tchoukotka, à l’Extrême-Orient russe, parmi les premières à voter. A 8 h 03, une petite foule s’y pressait. « Nous sommes invités à croire que ces gens se sont volontairement levés un dimanche à 7 heures pour aller voter », a commenté Alexeï Navalny, tandis que sa chaîne YouTube relayait, heure après heure, les informations recueillies par ses partisans sur ce que l’opposant a appelé « les zones d’anomalie mathématiques » : la région de Kemerovo, dans le bassin houiller du Kouzbass au centre de la Russie, Krasnodar et le Caucase nord, en particulier.
« La seule chose qui te ralentit, c’est la colère »
Depuis son QG de Moscou installé au cinquième étage d’un centre commercial, Alexeï Navalny, 41 ans, s’est montré particulièrement pugnace. A la mi-journée, lors d’une conférence de presse organisée entre deux drapeaux russes sur fond de slogans « ce ne sont pas des élections », il reprochait aux sept autres candidats qui se sont présentés contre Vladimir Poutine d’avoir joué le rôle de « marionnettes » ; en début de soirée, il s’écharpait en direct sur sa chaîne avec Ksenia Sobtchak. La candidate libérale, arrivée en quatrième position, très loin derrière le chef du Kremlin, avec moins de 2 % des voix, était venue lui proposer de faire cause commune pour l’après-élection. C’est une volée de bois vert qui l’a accueillie.
« Tu fais partie de cette machination, toutes tes actions sont dégoûtantes et hypocrites », lui a lancé Alexeï Navalny, ajoutant même avec grossièreté : « tu as été la publicité caviar et vodka de la campagne. ». « Alexeï, tu es fort et courageux, la seule chose qui te ralentit, c’est la colère et la mesquinerie », lui a répondu la candidate défaite en le qualifiant de « populiste ». La conversation s’est encore un plus dégradée lorsque son interlocuteur a laissé planer un doute sur ses soutiens financiers. Cette passe d’armes augure assez mal de l’après-élection qui a commencé au sein d’une opposition concurrente et plus divisée que jamais. Dépitée, Ksenia Sobtchak, a fini par lâcher un peu plus tard devant la presse :
« Le boycottage ne nous a menés nulle part. »
84 QG sur tout le territoire
« Je ne suis pas député, je n’ai pas de voiture noire avec gyrophare, je ne peux pas violer le code de la route, ni harceler les journalistes mais nous sommes un mouvement, et ça, c’est la lutte politique réelle », a fait valoir Alexeï Navalny. Interrogé sur ses intentions, ce dernier a affiché sa détermination à poursuivre la voie qu’il s’est tracé, s’opposer au Kremlin, sans toutefois donner de précisions. « A l’issue de cette soi-disant élection, nous allons continuer, a-t-il promis, car nous disposons maintenant d’un énorme réseau présent partout dans le pays. »
La précampagne menée depuis un an lui permet en effet de compter sur 84 QG sur tout le territoire, mais sa fondation, à travers lequel il récoltait des dons, a été dissoute. A l’origine de plusieurs manifestations d’ampleur dans le pays, il ne compte pas, cependant, abandonner le terrain. « C’est la méthode de lutte réelle en Russie, et nous allons continuer », a répété Alexeï Navalny. Dimanche, l’opposant dont Vladimir Poutine ne prononce jamais le nom est apparu bien décidé à rester le principal adversaire du Kremlin, et bien peu désireux de partager cette affiche avec d’autres.


