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Jours tranquilles à Paris
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chine
16 août 2020

Géopolitique - Téhéran et Pékin main dans la main

HA’ARETZ (TEL-AVIV)

Un accord économique et militaire devrait voir le jour entre les deux pays. Il sauverait l’Iran de l’effondrement et imposerait la Chine comme nouvelle grande puissance au Moyen-Orient, estime ce quotidien israélien.

Les informations faisant état d’une négociation stratégique entre l’Iran et la Chine poussent certains à se dire qu’un accord permettrait peut-être de contourner les sanctions américaines contre la République islamique. D’autres imaginent qu’il pourrait transformer l’Iran en une puissance mondiale susceptible de faire de l’ombre à des économies du Moyen-Orient et de l’Asie de l’Est, ou, pire, de compromettre la surveillance de son programme nucléaire. Mais la conclusion d’un accord, si tant est qu’elle soit possible, reste un long processus.

D’après des rumeurs et des témoignages informels en Iran, l’accord prévoirait 400 milliards de dollars d’investissements sur vingt-cinq ans, principalement dans les transports, l’industrie, l’exploitation pétrolière, les télécommunications et la médecine.

Selon des estimations, l’Iran pourrait devenir un grand fabricant d’armes avec l’aide de la Chine et lui acheter des armements perfectionnés – notamment des avions de chasse, des navires et des sous-marins. Le gouvernement iranien ne communique aucune précision sur l’accord lui-même ou sa portée, mais le secret qui l’entoure éveille la suspicion des élus conservateurs au Parlement.

Ceux-ci ont exprimé leur crainte que le président, Hassan Rohani, ne cherche à faire de l’Iran une colonie chinoise, et ont rappelé que les accords signés avec la Russie au XIXe siècle avaient entraîné la cession de vastes territoires.

La crainte d’une mainmise sur le pétrole iranien

Les rumeurs qui circulent laissent entendre que l’Iran vendra des îles à la Chine dans le golfe Persique, y compris l’île de Kish. D’autres augurent que la Chine finira par dicter la politique étrangère iranienne et sera autorisée à poster 5 000 soldats sur son territoire afin de protéger les installations pétrolières qu’elle aura construites.

Mais la principale inquiétude est le risque que l’Iran hypothèque son pétrole pendant des décennies au bénéfice de la Chine, qui aurait ainsi accès à du pétrole bon marché et aurait la mainmise sur le secteur comme c’était le cas des Britanniques au XXe siècle.

Les conservateurs sont furieux que l’Iran signe des accords avec un pays qui opprime sa minorité musulmane, les Ouïgours, et que ces ententes soient ensuite mises sur le compte du talent de Hassan Rohani, renforçant ainsi les mouvements réformistes.

Le Président iranien a promis que le secret visait à empêcher que des pays ennemis ne détalent avec l’accord et publient son contenu avant que les détails ne soient finalisés. Les négociations relatives à ce pacte ont commencé en 2016, peu après la signature de l’accord sur le nucléaire iranien avec les grandes puissances. L’atmosphère à l’époque était optimiste, voire euphorique. Le marché iranien a suscité une concurrence qui a attiré des représentants de grands groupes du monde entier (outre des entreprises américaines). Des accords commerciaux ont été conclus à un rythme effréné.

Une année 2020 difficile pour Téhéran

Les journaux iraniens publiaient constamment des photos montrant des poignées de main. Les États-Unis ont rétabli l’accès à des milliards qui étaient gelés dans les banques et le cours pétrolier a permis de disposer de financements et de bénéfices considérables.

Or en 2020 l’Iran vit malgré tout l’une des pires crises de son histoire. Les États-Unis se sont retirés de l’accord sur le nucléaire et ont imposé de nouvelles sanctions. De grandes entreprises européennes se sont retirées de son marché, et même la Chine a radicalement réduit ses achats de pétrole iranien et interrompu certains investissements.

En juillet, le ministre des Affaires étrangères, Javad Zarif, a participé à des pourparlers avec de hauts responsables russes en vue de prolonger un accord stratégique conclu en 2011 et de renforcer cette coopération à hauteur de plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Par les temps qui courent – la Chine est en pleine guerre économique avec les États-Unis, pendant que la Russie entrave l’Iran en Syrie, développe ses relations commerciales et militaires avec l’Égypte et l’Arabie Saoudite, et évince les États-Unis du Moyen-Orient –, les déclarations pompeuses entre l’Iran et la Russie évoquent plus des manœuvres politiques que des accords financiers.

Pas d’accord avec la présidentielle américaine

La Chine et la Russie misent peut-être sur le fait que Joe Biden entrera à la Maison-Blanche après l’élection de novembre. Le candidat démocrate a déjà annoncé qu’il réintégrerait l’accord sur le nucléaire. S’il est élu et tient son engagement, la Chine et la Russie auraient tout à y gagner.

Et si Trump est réélu et poursuit sa campagne contre la Chine ? Un accord entre Pékin et Téhéran donnerait des munitions supplémentaires à Trump et au raisonnement populiste qui motive son hostilité à l’égard des Chinois. Les objectifs de l’offensive menée par le président des États-Unis ne sont pas clairs, mais ils donnent déjà lieu à une guerre froide entre les deux pays.

Il est peu probable qu’un accord soit finalisé entre la Chine et l’Iran avant l’élection présidentielle américaine. Même s’il n’a pas de lien avec cette échéance, l’accord nécessitera de nombreux mois de négociation. On ignore par ailleurs qui sera élu président de l’Iran à l’issue de l’élection prévue en 2021.

Zvi Bar'el

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15 août 2020

Trump donne trois mois à la Chine pour se séparer de TikTok aux États-Unis.

trump55

Donald Trump a finalement mis sa menace à exécution en signant vendredi un décret obligeant le groupe chinois ByteDance à vendre les activités américaines de TikTok sous 90 jours, rapporte CNBC. “Il y a des preuves crédibles qui me laissent penser que ByteDance […] pourrait prendre des mesures qui menacent de nuire à la sécurité nationale des États-Unis”, écrit le président américain dans son décret. ByteDance, en négociations avancées avec Microsoft pour céder la filiale américaine de son application de vidéos, devra par ailleurs s’engager à détruire toutes les données d’utilisateurs américains, obtenues ou dérivées de TikTok, selon le décret.

14 août 2020

Géopolitique - La Chine, allié économique devenu menace militaire

chine menace

NIKKEI ASIAN REVIEW (TOKYO)

Les voisins de la Chine ont lié leur sort économique à celui de ce géant asiatique. Aujourd’hui, beaucoup prennent conscience de la menace militaire que ce pays représente.

Lorsque l’Asean s’est constituée en 1967, ses pays membres se retrouvaient autour de la peur commune du communisme. Créée avec le soutien des États-Unis, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est était censée faire contrepoids à l’influence grandissante de la Chine [l’Asean regroupe dix pays d’Asie : la Thaïlande, les Philippines, l’Indonésie, Singapour, la Malaisie, le Brunei, le Cambodge, le Vietnam, le Laos, la Birmanie].

Ce rapport de force a toutefois évolué lorsque Pékin s’est lancé dans une politique “d’ouverture et de réforme” économique en 1978, sous l’impulsion du numéro un Deng Xiaoping. Dopée par l’accélération de sa croissance économique, la Chine est devenue une force d’attraction pour tout le continent. Aujourd’hui, elle représente près de 20 % des échanges commerciaux de l’Asean, ce qui fait d’elle son premier partenaire commercial.

L’adjectif “pacifique” n’est plus de mise

Pendant des années, les pays d’Asie du Sud-Est se sont tournés vers les États-Unis pour leur sécurité tout en liant leur destin économique à celui de la Chine. Une situation acrobatique qui n’était possible que tant que la Chine était une puissance “émergente et pacifique”. À présent que, sous la houlette du président Xi Jinping, elle ne s’embarrasse plus de ce type de slogan, les autres pays asiatiques commencent à se réveiller.

L’Armée populaire de libération “ne cesse de nous harceler dans nos espaces aérien et maritime, a déclaré la présidente taïwanaise, Tsai Ing-wen, devant des officiers militaires le mois dernier.

Nous devons rester en état d’alerte permanent et protéger notre sécurité nationale.”

Des avions militaires chinois pénètrent en effet dans la “zone d’identification de défense aérienne”, que Taïwan surveille étroitement, à peu près tous les deux jours – du jamais-vu depuis des années.

Le modèle “un pays, deux systèmes” appliqué à Hong Kong [pour garantir son autonomie après la rétrocession à la Chine en 1997] devait à l’origine servir pour une éventuelle unification avec Taïwan. Mais l’adoption récente d’une loi sur la sécurité nationale à Hong Kong rend cette hypothèse de moins en moins crédible. [Les électeurs taïwanais ont reconduit en janvier la présidente Tsai Ing-wen, opposée à la réunification].

Lorsque, en mai dernier, le Premier ministre chinois, Li Keqiang, a présenté au Parlement le bilan du gouvernement, l’adjectif “pacifique” avait disparu du chapitre concernant le but de la réunification avec Taïwan [séparé de fait de la Chine depuis l’établissement à Taipei du gouvernement nationaliste vaincu par les communistes en 1949].

La Chine ne cache pas qu’elle n’hésitera pas à user de la force pour bloquer toute velléité d’indépendance de l’île. Pékin continue de menacer Taïwan, qui tente de consolider ses rapports avec le monde extérieur [mais qui n’est plus reconnu diplomatiquement que par 15  pays].

Unir la nation en période de crise

La Chine fait une démonstration de force tous azimuts. En avril, les dirigeants de Pékin ont unilatéralement décidé l’établissement d’un district administratif en mer de Chine méridionale, où ils revendiquent certains territoires contestés. En juin dernier, dans l’Himalaya, Pékin a envoyé une milice de spécialistes en arts martiaux pour en découdre avec les soldats indiens, manière de ne pas faire usage d’armes à feu dans la région.

Cette volonté chinoise d’expansion semble être motivée par la volonté d’unir la nation à un moment où le géant asiatique voit ses relations se tendre avec l’Europe et les États-Unis, qui le soupçonnent d’avoir dissimulé des informations concernant le nouveau coronavirus. Un représentant officiel thaïlandais a déclaré : “La Chine n’est pas prête à devenir le pilier de la communauté internationale. C’est maintenant une évidence.”

À la fin du mois d’avril, lorsque le Premier ministre australien, Scott Morrison, a proposé l’ouverture d’une enquête indépendante sur les origines du coronavirus, la Chine, indignée, a réagi avec l’imposition de restrictions [fiscales] sur les importations australiennes de viande et d’orge, et a recommandé aux Chinois d’éviter de se rendre en Australie pour y faire des études ou des voyages de tourisme.

Prise en otage de l’économie

Pékin commence à brandir la “menace de l’arme économique, analyse Michael Shoebridge, directeur du département de la Défense et de la Sécurité nationale à l’Institut australien de politique stratégique. Plus le gouvernement chinois se montre agressif, plus le risque commercial est grand pour les entreprises qui font affaire avec lui.”

Ces méthodes de prise en otage de l’économie pour faire pression sur les pays ont commencé à être appliquées en Europe. L’ambassadeur de Chine au Royaume-Uni, Liu Xiaoming, a récemment averti que si l’entreprise de télécommunications Huawei était exclue du réseau 5G britannique, des entreprises chinoises pourraient retirer leur participation de certains projets de centrales nucléaires [la Chine détient 33 % du projet de Hinkley Point, construit par EDF dans le sud-ouest de l’Angleterre] ou de lignes de train à très grande vitesse dans le royaume.

Il faut probablement s’attendre à ce que ces menaces explicites s’amplifient, à un moment où l’ordre mondial américain se trouve à la croisée des chemins.

Toru Takahasi

11 août 2020

L’œil inquisiteur du régime chinois

la preuve par l'image

Article de Harold Thibault

Comment des Etats, des particuliers ou des groupes de pression s’appuient sur l’image pour se protéger ou établir une vérité. Aujourd’hui, la Chine

L’image pourrait être tirée d’une adaptation high-tech de 1984, la dystopie d’Orwell : de simples badauds, traversant un passage piéton, identifiés automatiquement par les caméras de surveillance d’un Etat autoritaire, capables d’afficher aussitôt sur un écran le nom et le numéro de carte d’identité d’un individu. Et de faire remonter son casier judiciaire ou le dossier concernant sa loyauté politique au régime. Les plaques d’immatriculation et le type de véhicule – modèle, couleur – sont relevés, eux aussi, pour un suivi au plus près.

En Chine, cette vision est en train de devenir réalité, du fait des progrès de l’intelligence artificielle mis au service d’un régime qui, sous la main du président Xi Jinping, n’en finit pas de se refermer. Il s’agit encore souvent d’images de démonstration des producteurs de caméras de surveillance ou des mairies qui viennent de les faire installer, mais l’ambition est là. Dès février 2018, la police de Zhengzhou, capitale du Henan, dans l’est du pays, affirmait que ses agents portant des « lunettes intelligentes » avaient identifié, grâce à de telles images, sept personnes impliquées dans des enlèvements qui transitaient par une de ses gares.

Propagande

Deux mois plus tard, la propagande se félicitait de l’arrestation d’un suspect reconnu par des caméras de surveillance parmi les 20 000 spectateurs d’un concert de la star de la chanson Jacky Cheung. En avril de l’année suivante, un homme de 24 ans, en possession d’une trentaine de fausses cartes d’identité, était arrêté grâce au même procédé, à l’aéroport de Chongqing, nouvelle mégapole de l’ouest du pays : ancien étudiant modèle, il était accusé d’avoir tué sa mère, enveloppé le corps dans du film plastique et barricadé la pièce quatre ans plus tôt, sans que l’on puisse retrouver sa trace.

Autant d’histoires portées par les autorités, qui cherchent à convaincre la population de l’efficacité de cette technologie par l’image pour sa propre sécurité. Plutôt que d’une unique base de données connectant entre elles les millions de caméras installées partout en Chine, il s’agit encore, pour l’heure, davantage d’expériences locales en phase d’affinement.

Toutefois, depuis décembre 2019, il est obligatoire de se soumettre, pour l’achat d’une carte SIM, à un scan de reconnaissance faciale, en plus de la présentation de la carte d’identité, qui nourrit ensuite les outils de suivi du citoyen, dans un pays où Internet est rigoureusement filtré. La Chine ambitionne par ailleurs d’exporter ces technologies. En février 2017, Huawei, le géant chinois du smartphone et des équipements de télécommunications, offrait 217 caméras de surveillance « nouvelle génération » à Valenciennes pour bâtir un projet « ville sûre ». Trois mois plus tôt, l’ancien maire de la cité du Nord, Jean-Louis Borloo, était devenu administrateur de la branche française de Huawei.

L’épidémie de Covid-19 a accéléré le recours aux technologies de traçage. Les géants des réseaux sociaux, Tencent, et du commerce en ligne, Alibaba, se sont associés avec le gouvernement pour développer une application affichant un code couleur vert, orange ou rouge, selon que l’individu a été exposé au nouveau coronavirus ou présente un quelconque risque de par ses déplacements. Pendant des semaines, ce printemps, il sera exigé à l’entrée des gares et aéroports de Chine, mais aussi des centres commerciaux et des immeubles d’habitation.

A ce projet s’ajoute celui de bâtir un système de « crédit social », empêchant par exemple les Chinois qui se soustraient à une décision de justice ou ne paient pas leurs dettes d’acheter un billet de train ou d’avion. Un fichier national de surveillance, lui, est déjà utilisé : il empêche notamment certains dissidents de louer une chambre d’hôtel – mais sans qu’il soit nécessaire de recourir aux caméras – et est un héritage du fichage totalitaire.

Nulle part ce système mettant les nouvelles technologies au service de la répression n’a été poussé aussi loin qu’au Xinjiang. Dans cette région du Grand Ouest chinois, aux confins de l’Asie centrale, Pékin a mis en place un réseau de camps d’internement où entre 900 000 et 1,8 million de membres de la minorité ouïgoure et d’autres ethnies musulmanes seraient détenus pour rééducation idéologique, sous couvert de lutte contre le terrorisme.

Là-bas, une application installée sur le smartphone des policiers, mais aussi de tous les fonctionnaires tels que les enseignants, permet de faire remonter les informations sur chaque individu et son entourage, tissant un maillage total de suivi de la population : déplacements, factures d’eau ou d’électricité, intensité de la foi religieuse. Ces informations nourrissent une base de données qui liste ensuite des milliers de noms de personnes à interner chaque semaine, dans l’arbitraire le plus total, sans possibilité de recours. A Kashgar, centre culturel et carrefour commercial pour les Ouïgours, il n’existe plus un seul angle de rue qui échappe à l’œil des caméras de surveillance.

Ces révélations ont choqué à l’étranger mais pas question pour la presse chinoise, sous le coup d’une censure qui n’a cessé de se renforcer en sept années de pouvoir de Xi Jinping, d’évoquer ces camps. L’opinion chinoise a appris à juger cette question uniquement sous le prisme du terrorisme.

Même dans le reste du pays, le recours au big data et à une vidéosurveillance massive est relativement accepté par la population de l’empire du Milieu, qui y voit une garantie de sécurité. Seuls des excès manifestes et concernant directement les citoyens exposés suscitent des protestations. Le ministère de l’éducation s’est ainsi heurté à la colère des parents d’étudiants d’une université de Nankin où avaient été installées, à la rentrée 2019, des caméras afin de surveiller l’assiduité et la concentration en cours. Le sujet s’est également invité devant les tribunaux, lorsqu’un professeur à l’université des sciences et technologies de la province du Zhejiang, Guo Bin, s’était étonné de devoir passer par un scan de reconnaissance faciale pour entrer dans un zoo. Le reste du temps, l’« Etat-surveillance » avance sans se heurter à une réelle résistance.

11 août 2020

TikTok aux Etats-Unis : Pékin répond du tac au tac

Par Philippe Coste - Libération

Le président américain Donald Trump et le président chinois Xi Jinping lors d'une entrevue au G20 d'Osaka, au Japon, le 29 juin 2019. (Photo Susan Walsh. AP)

L’ultimatum lancé par Donald Trump à la firme chinoise a provoqué la colère du régime communiste. Coup de menton électoraliste ou prémices d’une nouvelle guerre froide, la bataille témoigne du jeu d’influences à l’ère numérique.

Jusqu’à présent, ils s’épuisaient innocemment en danses idiotes devant leurs téléphones. Mais des millions d’ados américains adeptes de TikTok, un réseau social de vidéos fort de près de 100 millions d’utilisateurs aux Etats-Unis, ont découvert le 6 août, par l’annonce de la Maison Blanche, qu’ils étaient les agents involontaires du péril rouge et des ambitions hégémoniques de Pékin. Au nom de la sécurité nationale et de la protection des données des citoyens américains, Donald Trump a ordonné par décret l’interdiction de TikTok (version pour le marché non chinois de l’appli Douyin) dans quarante-cinq jours si cette application, filiale du géant technologique chinois ByteDance, ne trouve pas un acquéreur américain dans ce délai.

Vengeance puérile

Le coup de force touche d’autres victimes : les 19 millions d’utilisateurs américains de la messagerie WeChat, une application qui compte 1,2 milliard d’utilisateurs, pour la plupart en Chine, et appartient au groupe Tencent, sis à Shenzhen et considéré comme dévoué au gouvernement chinois.

Pékin n’a pas tardé à répondre, en accusant la Maison Blanche d’imposer un «rideau de fer» dans les relations internationales. L’affaire, reflet des tensions croissantes avec la Chine, prend une envergure géostratégique sérieuse. «Elle annonce une version technologique de la guerre froide et un probable morcellement d’Internet», conclut Ian Bremmer, patron de la firme en analyse de risque Eurasia Group. Au-delà d’une esbroufe préélectorale, l’offensive s’inscrirait dans une stratégie baptisée «Clean Networks» («réseaux propres»), présentée le 5 août par le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, visant à protéger les données des «intrusions du Parti communiste chinois». Une version américaine de la «cybersouveraineté» prônée par des régimes autoritaires, comme la Russie, la Turquie et, ironie, la Chine, qui interdit Facebook, Twitter et Google sur son territoire.

«C’est une politique d’hostilité à courte vue, qui abîme l’image des Etats-Unis et la collaboration indispensable à la technologie, déplore Ari Lightman, professeur en médias numériques à l’université Carnegie Mellon de Pittsburgh. Je travaille tous les jours avec des étudiants et confrères chinois, et je peux vous assurer que les avantages d’une philosophie d’ouverture l’emportent largement sur les risques.»

Trump est si évasif sur ces dangers que son offensive a pu d’abord être interprétée comme une puérile vengeance : le 20 juin, des dizaines de milliers d’ados de TikTok avaient saboté son meeting électoral de Tulsa, en Oklahoma, en prenant des fausses réservations sur le site de la campagne. Autre affront : la comique Sarah Cooper fait un tabac sur le réseau avec ses parodies des interviews du Président. Néanmoins, les comptes favorables à Trump sont aussi nombreux sur TikTok que sur les autres réseaux sociaux.

Assaut de vertus

Cette canonnade nationaliste et antichinoise pourrait faire le bonheur de ses partisans les plus enthousiastes. Mais un sondage de Morning Consult rappelle qu’une interdiction pure et simple de TikTok lui vaudrait la colère d’une majorité de jeunes électeurs. La logique voudrait que la Maison Blanche privilégie l’alternative : le rachat des activités américaines du réseau social par Microsoft, qui mène déjà des négociations avec ByteDance. Le géant du logiciel raflerait en même temps et à bas prix le réseau au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande, et serait bien placé pour relancer l’application en Inde, où elle a été interdite en raison des tensions frontalières avec la Chine. Twitter, lui aussi, a contacté ByteDance pour explorer une possible fusion de leurs réseaux sociaux aux Etats-Unis.

Pas si simple pourtant. Trump multiplie les provocations, en exigeant, à première vue sérieusement, que le gouvernement perçoive… une commission sur la vente à Microsoft. TikTok America, pour sa part, assigne l’Etat fédéral en justice, arguant de l’inconstitutionnalité de l’interdiction, fondée à ses yeux «sur de simples conjectures». La Maison Blanche a d’abord prétexté le possible contrôle politique de Pékin sur TikTok America qui, il est vrai, avait bloqué en 2019 des vidéos dénonçant les violations des droits humains en Chine, avant de les rétablir. Le gouvernement s’insurge aujourd’hui contre l’usage malveillant des données des utilisateurs américains. Le Pentagone proscrit certes l’application sur les téléphones de ses troupes, mais l’entreprise, basée en Californie, fait assaut de vertus. Son patron est un Américain venu de Disney, ses serveurs sont en Virginie, et leurs «back-up» ont été déménagés de Hongkong à Singapour pour dissiper les soupçons d’une emprise de Pékin.

Le cas de WeChat, l’autre cible de Trump, est plus problématique. Cette plateforme omniprésente en Chine, qui inclut le téléphone gratuit, les messages et une plateforme de paiement, est aussi un notoire instrument de contrôle social des citoyens chinois et de leurs contacts à l’étranger. Aux Etats-Unis, elle constitue le seul lien entre 19 millions de membres de la diaspora chinoise et leurs familles restées au pays, en raison de l’interdiction de la plupart des réseaux occidentaux par Pékin. Lui trouver un acquéreur américain relève de l’exploit. Quant à Tencent, la maison mère, elle devrait, sauf indication contraire, se séparer de ses investissements aux Etats-Unis, ses 5 % du capital de Tesla, acquis à l’époque pour 1,8 milliard de dollars, ses participations dans les réseaux Reddit et Snap, et sa filiale Riot Games dans les jeux vidéo.

«Grande muraille»

Ce casse-tête illustre les conséquences de la nouvelle politique de «réseaux propres» vantée par Trump. Cette dernière imposerait, après l’interdiction de vente de matériel à des constructeurs comme Huawei et ZTE, la prohibition des «opérateurs douteux sur Internet», de l’accès aux logiciels, du stockage de données américaines en Chine, le tout assorti d’une surveillance renforcée des câbles sous-marins…

Néanmoins, les Etats-Unis, fondés sur la fluidité du business et les recours en justice, n’auraient, selon des experts, pas les moyens légaux d’appliquer ces mesures sans enfreindre leurs propres libertés constitutionnelles, ni de bâtir l’équivalent d’une «grande muraille de Chine» contre la technologie étrangère. Reste un tambour de guerre high-tech que l’administration Trump ne se privera pas de marteler jusqu’en novembre. Quelles qu’en soient les conséquences.

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7 août 2020

La Chine peut-elle sauver le Liban ?

COURRIER INTERNATIONAL (PARIS)

Oubliez les États-Unis, la France et les pays arabes du Golfe, et tournez-vous vers Pékin : c’est le leitmotiv que l’axe pro-iranien ne cesse de scander au Moyen-Orient. C’est aussi l’option que défend le quotidien libanais Al-Akhbar après la double explosion qui a ravagé la capitale libanaise.

La volonté américaine de se retirer du Moyen-Orient n’a pas seulement laissé la porte ouverte à la Russie et aux puissances régionales pour occuper le terrain et en tirer avantage.

Aujourd’hui, c’est la Chine qui semble le candidat favori des pays et mouvements antiaméricains pour investir le Moyen-Orient. Pour contrer les sanctions américaines sur l’Iran et la Syrie, un accord économique et militaire entre Téhéran et Pékin, capable de redonner un nouveau souffle à la République islamique, devrait bientôt voir le jour.

Et au Liban, le secrétaire général du Hezbollah (mouvement chiite pro-iranien) appelle Beyrouth, depuis le mois de juin, à rejeter l’Occident et à “se diriger plus à l’Est”. Pékin, selon le site officiel iranien Parstoday, s’est félicité d’une telle initiative, faisant miroiter de nombreux projets qui peuvent aider le pays du Cèdre.

Or l’explosion qui a détruit ce 4 août des pans entiers de Beyrouth, donnant le coup de massue à une économie déjà à bout de souffle, a poussé le quotidien libanais Al-Akhbar, considéré comme proche du Hezbollah, à ouvrir le débat sur les nouvelles alliances que le Liban doit mener.

Faire appel au Hezbollah

Dans son éditorial, le directeur du quotidien, Ibrahim Al-Amine, incite le gouvernement libanais à se tourner vers la Chine : “‘Le gouvernement fait ce qu’il peut pour résoudre les problèmes.’ Voilà ce qu’ont expliqué les sept ministres qui ont répondu aux questions des journalistes. Le souci, c’est qu’avant de résoudre les problèmes, ils jacassent, comme tous les Libanais.”

“C’est ce qu’on a vu ces deux derniers mois, avec des ministres qui confient en privé leur lassitude…”

Rares sont ceux qui ont ravalé leur orgueil et se sont rendus à l’évidence : ils sont impuissants, et la seule chose qu’ils peuvent faire est d’en appeler au Hezbollah. Lui seul peut empêcher le gouvernement de sombrer.”

Le journaliste poursuit : “Qu’attend-on pour demander l’aide de la Chine pour la reconstruction ? Avons-nous peur que les Américains, les Européens ou les pays du Golfe rajoutent une énième couche de sanctions économiques ? Les aéroports de New York, de Londres ou de Paris seraient-ils tellement plus modernes que celui de Shanghai ?”

Le progrès technologique est en marche en Chine aujourd’hui. Un milliard et demi de personnes y ont l’eau potable et peuvent se laver à n’importe quelle heure de la journée, et les ordures sont ramassées dans les rues de Pékin [contrairement à ce qui se passe à Beyrouth].”

Le “marchand d’armes” français

L’éditorial conclut sur une note antioccidentale et antisaoudienne : “S’il y en a, parmi les ministres, qui tiennent à se ranger derrière les Occidentaux, grand bien leur fasse, mais qu’ils nous laissent vivre notre vie sans nous obliger à adopter leur système de valeurs morales méprisables. Pourquoi aucun ministre libanais n’a-t-il encore été envoyé en Chine pour s’enquérir des moyens de coopération ?”

“La France n’ose pas prendre de mesures contre l’avis des Américains, et nous envoie un marchand d’armes en habit de ministre des Affaires étrangères [Jean-Yves Le Drian, venu à Beyrouth le 23 juillet] pour nous donner des leçons sur les réformes à faire.”

“Peut-être le Premier ministre libanais attend-il un signe de Mohamed ben Salmane, l’ours déchaîné saoudien. Mais comment croire que celui-ci se préoccupe du devenir d’une poignée de Libanais alors qu’il est indifférent au sort de millions de Yéménites ? Faut-il rappeler au Premier ministre les difficultés des pays du Golfe, où des centaines de milliers d’employés étrangers sont renvoyés, dont beaucoup de Libanais ?”

22 juillet 2020

Relations avec la Chine, espionnage des mineurs… Ce que l’on sait de la collecte de données par TikTok

Connu pour sa popularité auprès des jeunes utilisateurs, le réseau social génère de nombreuses inquiétudes en matière de données personnelles.

Par Antoine Delaunay 

Adulé par les adolescents et les jeunes adultes, le réseau social TikTok est de nouveau sous le feu des projecteurs, après les dernières accusations portant sur les données qu’il collecterait au travers de ses applications mobiles. Déjà condamné aux Etats-Unis par la Federal Trade Commission (FTC), le régulateur américain du commerce, à une amende de 5,7 millions de dollars (4,98 millions d’euros) en 2019 pour sa gestion des données des utilisateurs de moins de 13 ans, il a également été placé sous le radar des instances européennes, en juin.

Bien que basé à Los Angeles et dirigé par Kevin Mayer (ancien cadre de chez Walt Disney), TikTok ne cesse d’éveiller les soupçons en raison de la localisation de sa maison mère, le géant chinois ByteDance. Né à Pékin, ce dernier s’est rendu célèbre en développant notamment l’application Jinri Toutiao, un fil d’actualités personnalisé par intelligence artificielle.

L’application, en fonction des interactions de la personne avec le contenu, choisit quoi lui montrer ensuite

La manière de consommer du contenu sur TikTok diffère fondamentalement de celle d’Instagram, Twitch ou encore Twitter. En effet, l’utilisateur n’a pas besoin de faire de recherche active et de choisir ce qu’il va regarder. C’est l’application qui lance automatiquement les clips vidéo depuis la page d’accueil « For You » (pour vous) et en fonction des interactions de la personne avec le contenu, choisit quoi lui montrer ensuite. Pour cela, les algorithmes derrière TikTok s’abreuvent d’une très grande quantité de données pour parvenir à présenter du contenu, ainsi que des publicités, taillées sur mesure pour chaque utilisateur.

Quelles données sont collectées par TikTok ?

La collecte et l’exploitation de données par la plate-forme sont au cœur du fonctionnement de TikTok, ainsi que de sa façon de présenter des contenus susceptibles de plaire. Bien que cette dernière diffère de YouTube, l’application enregistre, tout comme le site de partage de vidéos détenu par Google, très précisément, le pourcentage de visionnage de chaque vidéo par l’utilisateur, ainsi que ses « likes » et commentaires.

La prochaine mise à jour des téléphones Apple a révélé que TikTok consulte quasi constamment le contenu de la fonction copier-coller

Par ailleurs, la version test de la prochaine mise à jour des téléphones Apple a révélé que l’application consulte quasi constamment le contenu de la fonction copier-coller sans y être autorisé explicitement par l’utilisateur, et ce, même lorsque l’application est simplement ouverte en arrière-plan. Bien que cela puisse paraître anodin, il est courant d’utiliser cette fonctionnalité pour copier des données parfois sensibles : numéros de téléphone, adresses, voire identifiants et mots de passe.

Sur les trente-trois applications à avoir été épinglées en train de fouiner dans les copier-coller des téléphones portables, TikTok s’est illustrée par l’originalité de la raison invoquée pour justifier cette pratique. En effet, un de ses porte-parole a expliqué au Telegraph que « cette fonction a été conçue pour identifier » le spam dans le but de prévenir l’invasion des commentaires répétitifs ou au contenu indésirable.

Ces justifications peuvent laisser dubitatif quand l’on observe la manière dont est combattu le spam par d’autres grands acteurs du Web. Sur la plate-forme de streaming Twitch, elle aussi très prisée par les jeunes internautes, il repose sur un petit programme, communément appelé « bot » (robot), qui va analyser le contenu du message avant de le rendre public. Si ce dernier contient un mot, symbole ou suite de caractères qui a été enregistrée comme indésirable par le modérateur qui a configuré le logiciel, alors il sera simplement bloqué et personne ne pourra le voir. De plus, le programme peut suspendre, temporairement ou définitivement, le droit de commenter des utilisateurs si la fréquence de leurs messages s’apparente à du spam.

Quid des données des mineurs ?

Les conditions d’utilisation de TikTok n’indiquent pas si les données des mineurs sont exploitées différemment de celles des adultes et, bien qu’il est spécifié que l’accès à la plate-forme soit interdit aux moins de 13 ans, rien ne les empêche de consulter les vidéos. De plus, il est clairement écrit dans les conditions d’utilisation que l’entreprise recueille « des informations (…) concernant [l’utilisateur] [s’il] télécharg[e] l’application et [est] actif sur la plate-forme sans créer de compte ».

Il n’est, en effet, pas nécessaire de s’inscrire pour consulter les vidéos sur l’application, mais dès que l’on cherche à poster un commentaire ou une vidéo, une page apparaît pour inviter l’utilisateur à créer un compte. Contrairement à beaucoup de sites, il n’est pas simplement demandé à la personne d’attester qu’il a bien l’âge minimum en cliquant sur « oui ». L’application requiert de rentrer sa date de naissance. Si celle-ci correspond à celle d’une personne de moins de 13 ans, il lui est ensuite impossible de créer un compte depuis l’application installée sur le téléphone, sans pour autant empêcher la consultation de vidéos et de générer des données.

TikTok a fait l’effort de mettre en place un système plus élaboré que la moyenne de contrôle parental

Bien que cette méthode soit possible à contourner, il est quand même important de souligner que TikTok a fait l’effort de mettre en place un système plus élaboré que la moyenne. De plus, la fonctionnalité « connexion famille », lancée en avril 2020, permet à un parent de lier le compte de son enfant au sien. Ce contrôle parental donne notamment la possibilité de restreindre la liste de ceux qui peuvent communiquer par messages privés avec la progéniture ou encore limiter le temps de visionnage par jour. Il est, en revanche, impossible pour le parent de contrôler les vidéos que publie l’enfant avant qu’elle ne soit rendue publique. Il n’a pas non plus le pouvoir de les supprimer a posteriori depuis son propre compte.

Un programme espion ?

L’application a été décortiquée par de nombreux internautes et chercheurs en cybersécurité, souvent avec l’espoir d’y trouver la preuve irréfutable que TikTok subtilise des données sensibles. Ce travail, qui peut être qualifié de rétro-ingénierie, a été effectué sur la version Android de l’application et met en lumière notamment la collecte d’informations comme le numéro IMEI (identifiant unique à chaque téléphone), la résolution de l’écran ou encore les données de géolocalisation ainsi que les noms des réseaux Wi-Fi à portée de l’appareil. Cependant, regarder dans les entrailles d’une application de cette manière ne donne qu’une vision très parcellaire de son fonctionnement, car toute une partie se déroule généralement sur les serveurs de son éditeur.

Ces données sont toutefois accessibles parce qu’Apple et Google les laissent à la merci des développeurs

La collecte de ce type de données est monnaie courante au sein des applications mobiles. Les développeurs utilisent notamment ces informations pour mieux connaître les appareils à travers lesquels se connectent leurs utilisateurs dans le but d’optimiser l’application pour ces derniers. Par ailleurs, elles peuvent également être utilisées à d’autres fins, comme, par exemple, connaître les déplacements quotidiens de l’usager ou bien encore savoir quand il change de téléphone portable. Lorsque ces informations sont couplées avec l’ensemble des autres données collectées, elles peuvent alors permettre de vendre des emplacements de publicité ciblée à prix d’or ou bien encore de les revendre à des entreprises tierces. Ces données sont toutefois accessibles parce qu’Apple et Google les laissent à la merci des développeurs.

Penetrum, une petite entreprise de cybersécurité américaine basé à Oklahoma City, s’est aussi penchée, par la rédaction d’un livre blanc, sur la sécurité de l’application Android de TikTok – dans une version 15.2.3 datée du 5 mars –, qui a connu depuis plusieurs mises à jour. Dans le compte rendu, les chercheurs en sécurité ont constaté que l’appli ne procède pas à suffisamment de vérifications pour s’assurer que les données personnelles transitent bien vers ses serveurs et non des usurpateurs. Elle note, par ailleurs, l’absence totale de chiffrement d’éléments cruciaux à la sécurité de l’application. Ce type de failles, s’il est exploité correctement, peut permettre à des acteurs malveillants de subtiliser des données privées présentes sur le téléphone.

Le document publié par Penetrum montre également que plusieurs des adresses IP présentes dans le code de TikTok sont localisées en Chine. Bien que les auteurs émettent diverses spéculations sur la raison de leur présence, ils ne présentent, cependant, aucune preuve concernant leur utilisation et si des données sont envoyées vers ces dernières.

Une application sous la férule du gouvernement chinois ?

En 2018, Pékin a fait fermer Neihan Duanzi, qui « ne correspond[aient] pas aux valeurs fondamentales du socialisme »

Une partie des suspicions pesant sur TikTok repose sur la nationalité chinoise de sa maison mère, ByteDance. En 2018, Pékin a fait fermer Neihan Duanzi, sa plate-forme de partage de contenu humoristique, en raison de la « vulgarité » de ses contenus qui « ne correspond[aient] pas aux valeurs fondamentales du socialisme ». En outre, l’application Jinri Toutiao a également été affectée par la vague de censure chinoise, contraignant Zhang Yiming, le PDG de ByteDance, à présenter des excuses publiques et à s’engager de soutenir plus activement l’idéologie du Parti communiste. Ces événements ont sans surprise renforcé les craintes que TikTok ne soit sous le joug de l’appareil étatique chinois.

Les dirigeants de ByteDance ont pris la décision, dès le rachat de l’application concurrente Musical.ly et sa fusion avec TikTok en 2016, de maintenir une structure basée aux Etats-Unis, indépendante de sa version chinoise Douyin. La modération est également effectuée depuis des bureaux situés à Los Angeles, Dublin, Singapour, etc., dans le but de ne pas être accusé d’être un programme d’espionnage et de déstabilisation diligenté par Pékin.

Pour affirmer cette séparation, TikTok a, début juillet, emboîté le pas de grandes entreprises de la tech occidentale dans la suspension de leurs services à Hongkong en raison de la nouvelle loi sur la sécurité nationale imposée par la Chine. Cette séparation n’est, par ailleurs, pas aussi franche que les services de communication de TikTok le font paraître. En effet, les conditions d’utilisation du réseau social précisent que les données de ses utilisateurs peuvent être partagées avec les « autres membres, filiales, ou sociétés affiliées [du] groupe » et, par conséquent, transférées vers la Chine.

20 juillet 2020

Collecter l’ADN de la population, nouvelle étape dans la surveillance en Chine

adn chine

THE NEW YORK TIMES (NEW YORK)

La collecte des données ADN de la population masculine est une nouvelle étape dans le processus de surveillance de masse entrepris par les autorités chinoises. Une enquête du New York Times.

La police chinoise collecte actuellement des échantillons sanguins d’individus masculins, majeurs et mineurs, dans tout le pays, dans le but de constituer une carte génétique de 700 millions de Chinois, donnant ainsi aux autorités un nouvel outil puissant d’élaboration de leur État de surveillance de haute technologie.

Selon une nouvelle étude publiée le 17 juin par l’Institut australien de politique stratégique (Australian Strategic Policy Institute), étude fondée sur des documents également consultés par notre journal, dans toute la Chine, depuis fin 2017, la police s’affaire à collecter des échantillons. Le but : les acquérir en nombre suffisant pour construire une gigantesque base de données ADN qui permettra aux autorités de retrouver tous les proches de sexe masculin d’un individu grâce au sang, à la salive ou à un autre matériel génétique prélevés sur lui.

Une société américaine au service de la police chinoise

C’est une société américaine, Thermo Fisher, qui vient en aide à la Chine dans ce domaine : cette entreprise du Massachusetts vend en effet des kits de test spécialement conçus pour les besoins de la police chinoise. Cela lui a d’ailleurs valu les critiques de certains députés américains, mais la société a défendu son droit de mener ce genre d’activités.

Avec ce projet, la Chine a franchi un pas important dans son utilisation de la génétique pour contrôler sa population, ce qu’elle faisait jusqu’à présent surtout pour le suivi des minorités ethniques et d’autres groupes ciblés.

Cela va donc venir s’ajouter à un réseau de surveillance sophistiqué, de plus en plus étendu, que la police déploie dans tout le pays, au moyen de caméras, de systèmes de reconnaissance faciale et d’intelligence artificielle très perfectionnés.

La police affirme avoir besoin d’une telle base de données pour arrêter les délinquants. Elle souligne que les personnes sont consentantes pour partager leur ADN. Mais certains officiels en Chine et des associations de défense des droits de l’homme à l’étranger mettent en garde contre le fait qu’une base de données ainsi récoltées à l’échelle d’une nation peut constituer une atteinte à la vie privée et inciter les autorités à sanctionner les proches de dissidents ou de militants.

Les défenseurs des droits de l’homme considèrent quant à eux que cette collecte des données s’effectue en réalité sans le consentement des intéressés, les citoyens d’un État autoritaire n’ayant pas vraiment le droit de refuser.

Opposition exceptionnelle

Le projet se heurte d’ores et déjà à une vague d’opposition d’une ampleur exceptionnelle en Chine.

La possibilité pour les pouvoirs publics de découvrir qui est proche de qui, dans un contexte où des familles entières peuvent être sanctionnées à cause des activités d’un des leurs, fait froid dans le dos à l’ensemble de la société”, affirme Maya Wang, chercheuse spécialiste de la Chine qui travaille pour l’association Human Rights Watch.

La campagne concerne même les écoles. Dans une petite ville de la côte sud de la Chine, des garçonnets tendent leur doigt menu à un policier qui tient une aiguille. À environ 370 kilomètres de là, plus au nord, des policiers passent également d’un bureau d’élève à un autre pour prélever le sang de jeunes garçons sous le regard interloqué des filles.

Ingénieur informatique, il est originaire d’un village du nord de la Chine. Les autorités lui ont dit que, s’il ne le faisait pas, il serait inscrit, lui et sa famille, sur une liste noire, ce qui aurait pour effet de les priver de certains droits, comme celui de voyager ou de se faire soigner à l’hôpital.

Elucider les enquêtes criminelles

Si les autorités chinoises procèdent à ces collectes d’échantillons d’ADN sur la partie masculine de la population, c’est pour une raison toute simple : les hommes commettent davantage de crimes et délits, à en croire les statistiques.

De fait, cette campagne aurait été lancée après une série d’actes criminels commis en Mongolie-Intérieure, dans le nord de la Chine. La police locale avait mis près de trente ans pour élucider plusieurs affaires de viols et de meurtres perpétrés sur 11 femmes et fillettes (la plus jeune avait seulement 8 ans).

Pour cela, elle avait dû recueillir 230 000 empreintes digitales, passer au crible 100 000 échantillons ADN et promettre une récompense de 200 000 yuans [plus de 25 000 euros] à quiconque fournirait des indices.

Finalement, en 2016, un individu sans aucun rapport avec cette affaire avait été arrêté pour corruption, raconte la presse officielle, mais une analyse de ses gènes par la police avait permis de découvrir des liens avec une personne qui avait laissé son ADN sur le lieu du meurtre d’une de ces jeunes femmes en 2005. Cette personne, du nom de Gao Chengyong, avait fini par passer à des aveux complets et avait été condamné à mort.

Une base de données nationale

Son arrestation avait poussé les médias officiels à réclamer la création d’un fichier national de profils génétiques masculins. La police de la province du Henan a prouvé que c’était faisable en collectant les échantillons de 5,3 millions d’individus, soit environ 10 % de la population masculine de la province entre 2014 et 2016. En novembre 2017, le ministère de la Sécurité publique, qui supervise les services de police, a annoncé le lancement d’un plan de création d’une base de données nationale.

Toujours selon les médias officiels, la Chine disposerait d’ores et déjà de la plus importante banque de matériel génétique, avec 80 millions d’échantillons. Mais jusqu’à présent, les collectes d’ADN étaient souvent ciblées, les autorités limitant leur champ d’action à des délinquants potentiels ou à des groupes considérés comme pouvant porter atteinte à la stabilité de la société, comme des travailleurs migrants dans certains quartiers résidentiels.

La police a également prélevé l’ADN de membres de minorités, notamment les Ouïgours, pour resserrer l’emprise du Parti communiste chinois (PCC) sur elles.

5 à 10 % de la population masculine

Selon Emile Dirks, doctorant en sciences politiques à l’université de Toronto et un des auteurs du rapport de l’institut australien, la réalisation d’un fichier ADN masculin au niveau national est un élargissement de la démarche entreprise précédemment :

On constate que ces modèles sont étendus aux autres régions de Chine avec une énergie jamais vue.”

D’après le rapport publié par l’institut australien, les autorités se sont fixées pour objectif de collecter de 35 à 70 millions d’échantillons d’ADN sur des individus masculins, adultes ou non, soit entre 5 et 10 % de la population masculine chinoise. Il n’est pas nécessaire pour elles d’avoir le profil génétique de tous les hommes, car l’échantillon ADN d’une personne permet de dévoiler l’identité génétique de ses proches de sexe masculin.

Quand le New York Times a contacté le ministère de la Sécurité publique pour lui poser des questions sur ce sujet, la personne contactée a refusé de répondre “sans l’autorisation de sa hiérarchie”.

Des tests génétiques d’origine américaine

Pourtant, il arrive souvent aux pouvoirs publics locaux de publier les résultats de leur campagne de prélèvement d’échantillons. Ainsi, la police du district de Donglan, dans la province du Guangxi, a indiqué avoir recueilli l’ADN de plus de 10 800 individus, soit près de 10 % de la population masculine locale, contre 11 700 échantillons d’ADN pour leurs collègues du district de Yijun, dans la province du Shaanxi, soit un quart de la population masculine.

Pour se faire une idée des ambitions du projet, l’institut australien s’est intéressé au taux de prélèvement de dix districts et préfectures, puis a étudié les appels d’offres de kits de test ADN dans seize autres circonscriptions. Nous avons également passé en revue ces mêmes documents publics, ainsi que quinze autres appels d’offres du même genre réalisés au cours des six derniers mois, qui ne figuraient pas dans le rapport.

Les commandes sont souvent assurées par des sociétés chinoises, mais quelques contrats sont revenus à Thermo Fisher, le fabricant américain de matériel de tests génétiques.

Ce dernier a vendu des kits aux services de police d’au moins neuf districts et grandes villes pour constituer un “système de vérification du clan masculin” (autrement dit, une banque de données de profils masculins), à en croire les appels d’offres qu’a pu consulter Emile Dirks et que nous avons vérifiés également.

Sur cette photo fournie par la police de la ville de Xi’an, on récolte une goutte de sang au bout de doigt du jeune garçon pour alimenter la base de données ADN. Photo Xi’an police via The New York Times Photo Xi’an police via The New York Times.Sur cette photo fournie par la police de la ville de Xi’an, on récolte une goutte de sang au bout de doigt du jeune garçon pour alimenter la base de données ADN. Photo Xi’an police via The New York Times Photo Xi’an police via The New York Times.

L’entreprise a cherché très activement à développer ses activités en Chine. Ainsi, en 2017, une semaine avant le lancement par le ministère de la Sécurité publique du programme de collecte d’ADN, Zhong Chang, un chercheur qui travaille pour Thermo Fisher, indiquait, lors d’une conférence filmée à Pékin, que son entreprise allait être mise à contribution. Sa société avait en effet conçu un kit de tests pour trouver les marqueurs génétiques recherchés spécifiquement par le ministère de la Sécurité publique, une pratique courante dans l’industrie, avait-il expliqué.

Un autre kit avait été fabriqué sur mesure pour recueillir les informations génétiques de membres de groupes ethniques en Chine, notamment les Ouïgours et les Tibétains.

M. Zhong n’a pas souhaité donner suite à notre demande d’interview.

Outils de contrôle social

Selon la société Thermo Fisher, les kits de tests ADN qu’elle produit “répondent aux normes mondiales des tests ADN utilisés en science médico-légale”. La société affirme avoir conscience de “l’importance de prendre en considération la manière dont [ses] produits et services sont utilisés par [ses] clients, ou peuvent l’être”, et ajoute : “Nous sommes fiers d’être partie intégrante des nombreuses bonnes applications de l’identification par ADN, que ce soit en permettant de retrouver la trace de criminels, de mettre fin à la traite des êtres humains ou de libérer des personnes injustement accusées.”

La Chine achète les équipements vendus par Thermo Fisher non seulement pour retrouver la trace de certaines personnes grâce à leur profil génétique, mais aussi pour permettre aux médecins de dépister des maladies mortelles. Ces dispositifs d’analyse d’ADN sont également achetés par de nombreux autres services de police dans le monde.

Mais ceux-ci peuvent aussi devenir des outils majeurs de contrôle de la société soulignent des scientifiques, des spécialistes en éthique médicale et des défenseurs des droits de l’homme. L’an dernier, suite à certaines critiques, l’entreprise américaine a annoncé qu’elle allait cesser de vendre son matériel aux autorités du Xinjiang (dans le nord-ouest de la Chine), où la police collecte l’ADN du groupe minoritaire ouïgour, en grande partie musulman, à des fins de contrôle social.

Bien qu’elle soit toujours en cours de constitution, la base de données est déjà utilisée pour renforcer la surveillance.

Echantillons sanguins combinés à la vidéosurveillance

Dans un document officiel que s’est procuré l’Institut australien de politique stratégique, les dirigeants du district de Guanwen, dans la province du Sichuan, dans le sud-ouest de la Chine, indiquaient en mars dernier leur volonté d’utiliser les échantillons sanguins collectés chez les individus de sexe masculin pour consolider le programme local, dit “Œil de lynx” [Sharp Eyes, utilisant les appareils de télévision et les téléphones portables], un important programme de surveillance qui encourage les ruraux à donner des informations sur leurs voisins.

De son côté, Anke Bioengineering, une société de biotechnologie qui a son siège dans la province orientale de l’Anhui, exploite les fichiers d’ADN masculins pour alimenter le “Réseau céleste d’ADN”, un réseau chinois de surveillance policière qui combine la vidéosurveillance et les mégadonnées (big data), indique Hu Bangjun, le porte-parole de la société.

Résistance inédite

Mais cette campagne nationale de prélèvement d’ADN masculins se heurte à une opposition inhabituelle en Chine. Si les citoyens chinois ont dans l’ensemble accepté sans sourciller l’intrusion du gouvernement central dans leur utilisation d’Internet et d’autres aspects de leur vie privée, la loi chinoise ne contient aucun règlement encadrant le prélèvement d’ADN, et certains responsables craignent qu’une immense base de données renfermant les secrets des gènes et des liens familiaux de leurs administrés ne soit mal perçue par eux.

Lors d’une réunion parlementaire en mars, deux conseillers de la Conférence consultative du peuple chinois ont proposé un encadrement de la pratique par le gouvernement. La représentante de Pékin, Wang Ying, a notamment souligné que le gouvernement devra “au plus vite” protéger les droits des utilisateurs quand l’utilisation de cette technologique aura atteint un certain stade.

Déjà en 2015, le médecin légiste Liu Bing, responsable adjoint du centre médico-légal du ministère de la Sécurité publique, avait mis en garde contre l’instabilité sociale que pouvait entraîner le recours à “des méthodes et mesures inappropriées” de collecte d’échantillons sanguins. En particulier “dans notre société actuelle, où les citoyens ont de plus en plus conscience de leurs droits légaux”.

Discrètes collectes de sang dans les zones rurales

Les pouvoirs publics progressent donc discrètement. Selon Emile Dirks, presque la totalité des prélèvements ont lieu en région rurale, où les gens ne comprennent pas bien les incidences éventuelles d’un tel programme.

À la campagne, les dirigeants sont même souvent fiers de leur travail. Ainsi, ceux de la ville de Dongguan ont posté sur Internet une photo de jeunes garçons faisant la queue dans une école primaire pour se faire prélever du sang par leur professeur. Un autre dirigeant dans la province du Shaanxi a, lui, mis en ligne une photo sur laquelle on voit six élèves de primaire assis autour d’une table en train de regarder un agent de police prélever le sang d’un de leurs camarades.

Sur une autre photo prise au Shaanxi, un garçonnet face à deux policiers pleure de douleur tandis qu’un policier presse le bout de son doigt pour prélever son sang, pendant que l’autre agent, une femme, tente de le calmer.

Difficile de dire si les personnes figurant sur les photos savent vraiment pourquoi elles donnent leur sang : d’après les informations recueillies au cours de notre enquête et les messages postés sur les réseaux sociaux, il semblerait que quiconque refuse de se soumettre à ces prélèvements sanguins s’expose à des sanctions.

Sur cette photo fournie par les autorités municipales de la ville de Shifang, des officiers de police collectent l’ADN d’un adolescent. Photo The Shifang Municipal People’s Government via The New York Times Photo The Shifang Municipal People’s Government via The New York Times.Sur cette photo fournie par les autorités municipales de la ville de Shifang, des officiers de police collectent l’ADN d’un adolescent. Photo The Shifang Municipal People’s Government via The New York Times Photo The Shifang Municipal People’s Government via The New York Times.

Bien que M. Jiang réside et travaille comme ingénieur informatique à Pékin, en février 2019 il a reçu l’ordre de la police de rentrer dans son village natal du Shaanxi pour donner un échantillon d’ADN. Finalement, dit-il, il a fait réaliser à ses frais le prélèvement dans un hôpital de la capitale, qu’il a ensuite envoyé dans sa région natale. La police ne lui a pas dit pourquoi elle avait besoin de son sang, et il ne l’a pas demandé.

Pour lui, la question du respect de la vie privée importe peu : dans la mesure où, en Chine, on est déjà obligé d’avoir toujours une pièce d’identité sur soi et de donner sa vraie identité sur Internet, [les autorités] “possèdent déjà toutes les informations sur nous”, explique-t-il.

Un dangereux pouvoir sans précédent pour les autorités

Mais selon les défenseurs des droits de l’homme, la génétique fournit aux autorités chinoises des pouvoirs sans précédent pour traîner en justice les personnes qui leur déplaisent. La possibilité de s’appuyer sur le fichier ADN rend plus crédibles leurs accusations au regard du public.

Pour le défenseur des droits de l’homme Li Wei, la police locale peut également utiliser les prélèvements ADN pour fabriquer des preuves de toutes pièces. Il sait que la police de Pékin dispose d’un échantillon de son propre ADN, collecté lorsqu’il purgeait une peine de deux ans de prison pour “troubles à l’ordre public”, un chef d’accusation souvent évoqué pour condamner des dissidents.

Deux ans auparavant, la police de Hangzhou avait déjà tenté de prélever un échantillon de son ADN. Il était à l’hôtel et venait juste d’arriver dans sa chambre après s’être enregistré à l’accueil quand des policiers avaient frappé à sa porte. Comme il refusait de les accompagner au commissariat, ceux-ci lui avaient donné des coups de matraque pour le forcer à y aller. Mais quand ils avaient voulu prélever un échantillon de son ADN, il n’avait pas cédé, car il craignait que la police de Hangzhou ne l’utilise contre lui.

Dans certains cas, le sang ou la salive qu’on vous a prélevés à un moment donné peut ensuite être déposé sur la scène d’un crime, explique Li Wei. Vous n’y avez jamais mis les pieds, mais votre ADN s’y trouve pourtant. C’est ce que je crains : être victime d’un coup monté.”

Sui-Lee Wee

Source

The New York Times

NEW YORK http://www.nytimes.com/

12 juillet 2020

Hong Kong

À Hong Kong, les partis du camp pro démocratie organisent des primaires, malgré des mises en garde. Des milliers de personnes ont fait la queue samedi, dans la chaleur estivale, devant des bureaux de vote non officiels pour désigner leurs candidats aux élections législatives de septembre. Selon les organisateurs, à la fermeture des bureaux, 230 000 personnes avaient voté, un nombre plus important qu’attendu. Le scrutin doit se poursuivre dimanche. Quelques jours avant l’élection, les autorités avaient averti les partis du camp pro démocratie que l’organisation et la participation à ces primaires risquaient de violer la nouvelle loi sur la sécurité nationale imposée par la Chine. En vertu de cette législation, il n’est pas non plus certain que les candidats pro démocratie soient autorisés à se présenter aux prochaines élections du LegCo, le Conseil législatif de Hong Kong. Ben Chan, un jeune électeur, interrogé samedi par le South China Morning Post, en a bien conscience. S’il a participé à ces primaires, c’est avant tout “pour faire entendre” sa voix et “pour interpeller la communauté internationale”, a-t-il expliqué.

11 juillet 2020

En dépit des menaces de représailles, l’Australie ne veut rien céder à la Chine sur Hongkong

Par Isabelle Dellerba, Sydney, correspondance

L’Australie a annoncé, jeudi, la suspension de son traité d’extradition avec Hongkong, et l’extension des visas des Hongkongais vivant sur son territoire.

Confrontée à une dégradation rapide de sa relation avec la Chine, l’Australie a défini une stratégie qui tient en trois mots : ne rien céder. Jeudi 9 juillet, ignorant les mises en garde de Pékin qui lui avait intimé de « ne pas s’aventurer davantage sur la mauvaise voie » en se mêlant du dossier hongkongais, le premier ministre conservateur Scott Morrison a pris des mesures pour répondre au « changement fondamental de la situation » dans l’ex-colonie britannique de Hongkong. Fin juin, le régime communiste avait imposé, à sa région administrative spéciale, l’adoption d’une nouvelle loi sur la sécurité.

Parce que cette législation, « à notre avis, sape la propre loi fondamentale de Hongkong et le haut degré d’autonomie garanti dans la déclaration conjointe sino-britannique » – qui avait établi le principe « un pays, deux systèmes » jusqu’en 2047 –, le chef du gouvernement australien a annoncé que son pays suspendait son traité d’extradition avec Hongkong et proposait un refuge à des milliers de Hongkongais en prolongeant de cinq ans la durée des visas accordés aux étudiants et aux travailleurs qualifiés.

Dix mille personnes, vivant déjà « down under », bénéficieront immédiatement de cette décision qui leur permettra, à terme, de déposer une demande de nationalité. Canberra a emboîté le pas au Royaume-Uni, qui avait offert, début juillet, un permis de résidence à trois millions de personnes. En parallèle, l’Australie va faciliter l’installation d’entreprises, actuellement domiciliées sur le territoire de Hongkong, sur l’île-continent. Par contre, elle n’a pas proposé, comme le réclamaient des organisations de défense des droits de l’homme, un programme de protection humanitaire qui aurait eu une cible plus large.

Dans les heures qui ont suivi ces annonces, le porte-parole de l’ambassade de Chine à Canberra a fustigé les responsables australiens. « Ils ont manifestement interféré dans les affaires intérieures de la Chine en faisant des remarques irresponsables », a-t-il déclaré avant d’ajouter que l’Australie devait arrêter « immédiatement » faute de quoi « elle se tirerait une balle dans le pied ».

La Chine considérée comme toujours plus menaçante

Anticipant de possibles mesures de représailles, le gouvernement de Scott Morrison avait, depuis plusieurs jours, mis en garde ses ressortissants installés en Chine et à Hongkong, contre « un risque accru de détention pour des motifs de sécurité nationale vaguement définis ». « Evidemment, ces décisions ne vont pas contribuer à apaiser les tensions mais la relation était déjà tellement dégradée que cela ne devrait pas changer grand-chose », lâche Rory Medcalf, directeur du National Security College.

Les deux pays sont à couteaux tirés depuis que, à la mi-avril, l’Australie a pris l’initiative de demander l’ouverture d’une enquête internationale sur l’origine et la propagation de la pandémie de Covid-19. Accusant Canberra de faire le jeu des Etats-Unis, Pékin a multiplié les insultes et les mesures de rétorsion économiques : restriction des importations de bœuf australien, droits de douanes de 80,5 % sur l’orge, conseil à ses touristes et étudiants de ne pas se rendre aux antipodes. Pour l’île-continent, qui envoie 32,6 % de ses exportations vers la Chine, son premier partenaire commercial, le coup a été rude mais pas fatal. Elle estime que Pékin peut difficilement toucher à son secteur d’exportation le plus lucratif – le minerai de fer – faute d’alternative.

Quoi qu’il arrive, le gouvernement conservateur a surtout décidé de ne pas plier face à un empire du Milieu considéré comme toujours plus menaçant. Selon les observateurs, l’Australie se méfie autant de ses ambitions régionales qui débordent jusque dans son précarré, le Pacifique Sud, que de ses tentatives d’ingérences sur la scène politique locale.

Dernier incident en date, le 19 juin, quand Canberra s’est dit la cible d’une vaste cyberattaque d’un « acteur étatique ». Si elle n’a pas nommé la Chine, tous les regards se sont tournés vers Pékin. Quelques jours plus tard, le premier ministre Scott Morrison a annoncé que son pays allait investir 1,35 milliard de dollars australiens (826,2 millions d’euros) dans la cybersécurité.

« Compétition stratégique croissante »

Canberra a aussi entrepris de durcir sa législation sur les ingérences étrangères fin 2017, ce qui avait provoqué la première flambée des tensions avec la Chine. Ces nouvelles lois sont à l’origine d’une première enquête, portée à la connaissance du grand public le 26 juin, qui s’intéresse aux tentatives de manipulations qui auraient visé un élu local, Shaoquett Moselmane, connu pour avoir loué le « leadership à toute épreuve » du régime chinois dans la crise due au nouveau coronavirus. Il aurait, entre autres, été fréquemment invité en Chine, tous frais payés.

Enfin, l’Australie a dévoilé, le 1er juillet, un tournant majeur dans sa stratégie de défense. Estimant qu’elle doit désormais concentrer l’essentiel de ses forces dans la région indo-pacifique, « épicentre d’une compétition stratégique croissante » et où le « risque d’une erreur de calcul et même d’un conflit augmente », selon Scott Morrison, elle va développer des « capacités de dissuasion plus fortes » notamment en se dotant d’une capacité de frappe à longue portée.

Parallèlement, le pays, allié historique des Etats-Unis, continue de renforcer ses liens avec d’autres puissances moyennes régionales. Après la signature, début juin, de nouveaux accords de défense avec l’Inde, le premier ministre australien a rencontré, jeudi, au cours d’un sommet virtuel, son homologue japonais Shinzo Abe pour discuter d’un renforcement du partenariat des deux pays.

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