Canalblog Tous les blogs
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Jours tranquilles à Paris
Publicité
chine
23 mai 2020

Pour mater Hongkong, Pékin fait sa loi

Par Zhifan Liu, Correspondant à Pékin — Libération

Sous couvert de vouloir garantir la sécurité de la région semi-autonome, le régime a présenté vendredi un texte qui lui permettra de poursuivre dissidents et mouvements pro-démocratie, qui manifestent depuis un an pour dénoncer la mainmise du pouvoir chinois.

La patience de Pékin a atteint ses limites. Vendredi, lors de l’inauguration de la session annuelle de l’Assemblée nationale populaire (ANP), le pouvoir chinois a présenté une loi relative à la sécurité nationale à Hongkong, représentant le plus grand tour de force de Pékin sur l’ancienne colonie britannique. Dans le détail, cette loi interdit tout acte de «subversion, de sédition, de terrorisme et d’ingérence par des forces étrangères». C’est peu ou prou le champ lexical utilisé par le régime communiste pour désigner les manifestations pro-démocratie qui ont secoué Hongkong l’an dernier.

«Manière forte»

Pékin voit derrière ce mouvement de protestation la main des Etats-Unis. «La violence de l’année dernière et l’intervention étrangère croissante ont déclenché cette décision» , a déclaré jeudi soir Luo Huining, le directeur du bureau de liaison du gouvernement chinois à Hongkong devant des membres de l’ANP. La vague de contestation dans la région semi-autonome, déclenchée par une loi d’extradition vers la Chine, s’était muée en mouvement contre l’influence grandissante de la Chine communiste, constituant un défi politique majeur pour le président Xi Jinping. «Nous établirons des systèmes juridiques et des mécanismes d’application solides pour garantir la sécurité nationale dans les deux régions administratives spéciales [Hongkong et Macao, ndlr] et veillerons à ce que les gouvernements des deux régions s’acquittent de leurs responsabilités constitutionnelles», a lancé jeudi le Premier ministre chinois, Li Keqiang, devant une assemblée composée d’environ 3 000 délégués. Contrairement aux années précédentes, il n’a fait aucune mention de la loi fondamentale, la mini-constitution qui régit l’ancienne colonie britannique.

Depuis la rétrocession de Hongkong à la Chine en 1997, Pékin entendait laisser le gouvernement local entériner par lui-même une loi de sécurité nationale. Mais les dirigeants hongkongais se sont heurtés à la résistance des opposants pro-démocratie, comme en 2003 quand un demi-million de manifestants étaient descendus dans les rues, forçant l’exécutif à retirer le projet, suspendu depuis. «Avec cette loi, le Parti communiste chinois emploie la manière forte en contournant le principe "d’un pays, deux systèmes" dans lequel les dirigeants ne croient plus», explique Wu Qiang, politologue basé à Pékin. Faisant fi de cette doctrine, qui accorde à Hongkong des libertés publiques inconnues en Chine continentale, le pouvoir communiste devrait intégrer le projet de loi dans l’annexe III de la mini-constitution qui couvre les domaines de la défense et de la diplomatie. «Il y a des doutes sur la légalité de cette manœuvre, mais l’Assemblée nationale populaire montre clairement qu’elle n’a pas l’intention de laisser la moindre place au débat sur ce sujet», confirme Sophie Richardson, de Human Rights Watch China.

Voix dissonantes

Au centre des préoccupations, l’article 4 indique que «le cas échéant, les organes de sécurité nationale compétents du gouvernement populaire central créeront des agences au sein de la région administrative spéciale de Hongkong pour s’acquitter des fonctions pertinentes de sauvegarde de la sécurité nationale conformément à la loi». Un blanc-seing pour les forces chinoises sur le territoire semi-autonome. En 2015, la Chine s’est dotée de sa propre loi de sécurité nationale et l’utilise à dessein pour réduire au silence les voix dissonantes. «Sous l’égide de cette loi, la Chine poursuit toute forme d’expression pacifiste alors même que ce principe est protégé par la justice chinoise. Pékin entend imposer cette loi arbitraire à Hongkong, et c’est très inquiétant», s’alarme Sophie Richardson. La liste de dissidents tombés sous le coup de cette loi est longue, allant du Prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, condamné à onze ans de prison pour incitation à «la subversion du pouvoir de l’Etat» et décédé en captivité, à l’intellectuel ouïgour Ilham Tohti, emprisonné à vie pour «séparatisme».

Le nouveau projet de loi devrait être examiné en début de semaine prochaine, puis soumis à un vote le 28 mai, dernier jour de session du Parlement chinois, avant de passer devant le comité permanent de l’ANP, le mois prochain. A quelques mois des élections législatives hongkongaises en septembre, cette manœuvre pourrait attiser encore plus les tensions entre Pékin et Washington. Jeudi soir, le président Donald Trump a fait savoir que les Etats-Unis pourraient répondre «de manière très forte». «Nous exhortons Pékin à honorer ses engagements et obligations» pour «préserver le statut spécial de Hongkong dans le commerce international», a renchéri le département d’Etat américain. Sous l’égide d’une loi promulguée l’an dernier, les Etats-Unis ont jusqu’à la fin du mois pour évaluer l’autonomie de l’archipel. Ils pourraient remettre en question le statut spécial de Hongkong qui lui permet d’être exempté de droits de douane punitifs dans le cadre de la guerre commerciale. A terme, c’est le statut de place mondiale financière de la région qui pourrait être menacé. Jeudi, la Bourse hongkongaise a chuté de 5,6 % en clôture. Source : Libération

Publicité
22 mai 2020

Chine - Pékin sonne la charge contre Hong Kong, au grand dam de Washington

chine hong kong

COURRIER INTERNATIONAL (PARIS)

La Chine va présenter devant son Assemblée nationale populaire (ANP) une loi sécuritaire pour Hong Kong, au risque de raviver les mouvements de protestation dans le territoire semi-autonome, et d’envenimer encore les relations avec les États-Unis.

“C’est la fin de Hong Kong”, s’alarme le député pro démocratie hongkongais Dennis Kwok dans les colonnes du Guardian. “Le gouvernement central de Pékin a totalement rompu ses promesses au peuple de Hong Kong et revient entièrement sur ses obligations”.

Zhang Yesui, porte-parole de l’Assemblée nationale populaire (ANP) – le parlement chinois, dont la session annuelle s’ouvre vendredi – a confirmé les révélations du South China Morning Post en indiquant, lors d’une conférence de presse, que l’ANP allait étudier une résolution visant à “établir un système juridique solide et un mécanisme d’application pour garantir la sécurité nationale” à Hong Kong.

Traduction, selon The Independent : “La Chine prépare une attaque en règle contre les libertés civiles à Hong Kong qui entraînera, selon ses opposants, l’abrogation de la liberté d’expression et l’interdiction de la contestation, et réduira à la peau de chagrin les derniers vestiges d’autonomie de l’ancienne colonie britannique”.

Depuis son retour dans le giron de la Chine en 1997, Hong Kong bénéficie d’un statut spécial, en vertu du principe “un pays, deux systèmes”, qui garantit notamment la liberté d’expression, la liberté de la presse, et un système judiciaire indépendant.

Les multiples tentatives du gouvernement central de rogner ces privilèges ont chaque fois entraîné des manifestations massives – les dernières, et les plus violentes en 2019. Pékin semble avoir perdu patience, et a choisi de court-circuiter le parlement hongkongais, qui n’est jamais parvenu à voter une loi sécuritaire, pourtant prévue dans la Constitution du territoire.

L’expert des droits de l’homme Patrick Poon, interrogé par le site Hong Kong Free Press, considère la décision de Pékin comme “l’événement le plus inquiétant de ces 20 dernières années. Où sont passés les ‘deux systèmes’ ?”, s’interroge-t-il.

“La Chine devrait faire attention”

China Daily, le quotidien chinois progouvernemental, étrille les critiques du texte et observe que “tous les pays attachent la plus grande importance à la sécurité nationale, et l’adoption d’une telle loi garantira la stabilité et la prospérité de Hong Kong à long terme”.

Jeudi soir, les autorités britanniques n’avaient pas réagi officiellement, laissant aux États-Unis la primeur de la colère et des menaces.

Donald Trump, déjà très remonté contre la Chine ces derniers temps, n’a pas ménagé Pékin. “Personne ne sait encore” ce que réserve le fameux texte de loi, mais “si cela se confirme, nous répondrons de manière très forte”, a-t-il déclaré à la presse, selon l’agence Bloomberg.

Le département d’État américain, qui se réserve le droit de mettre au fin au traitement commercial privilégié dont bénéficie Hong Kong – différent de la Chine – si le territoire n’est plus jugé suffisamment autonome, a lui aussi haussé le ton, rapporte Politico.

“Nous exhortons Pékin à honorer ses engagements et obligations” pour “préserver le statut spécial de Hong Kong dans le commerce international” a déclaré son porte-parole, Morgan Ortagus. “Toute tentative d’imposer une législation sur la sécurité nationale qui ne reflète par les aspirations de la population de Hong Kong serait extrêmement déstabilisatrice et susciterait une condamnation forte des États-Unis et de la communauté internationale”.

Dans une colonne d’opinion, le Washington Post estime que la menace américaine est réelle et que “la Chine devrait faire attention”. Que ce soit en raison des tensions commerciales ou du Covid-19, “les Américains n’ont jamais vu la Chine d’un aussi mauvais œil”, et les États-Unis “n’hésiteront pas à faire payer le prix fort en cas de répression à Hong Kong”.

19 mai 2020

A l’OMS, Xi Jinping veut prendre le leadership sur la santé du monde

Par Frédéric Lemaître, Pékin, correspondant - Le Monde

Le président chinois propose la création d’un « hub humanitaire », dans le cadre des Nations unies, pour assurer les chaînes d’approvisionnement dans la lutte contre la pandémie.

Profitant du retrait américain des institutions multilatérales, le président chinois Xi Jinping s’est présenté comme le meilleur garant de la santé publique dans le monde, lundi 18 mai lors de la séance virtuelle d’ouverture de la 73e Assemblée mondiale de la santé. Un véritable tour de force alors que le Covid-19, apparu en Chine fin 2019, continue de paralyser la planète. Impérial, assis devant une fresque représentant la Grande Muraille de Chine, Xi Jinping a d’abord répondu implicitement aux critiques, émises notamment par les Américains, en affirmant que la Chine, « dans un esprit ouvert, transparent et responsable, a communiqué sans tarder les informations liées à la maladie à l’OMS et aux pays concernés ».

Alors que, ces derniers jours, l’Australie a réussi à convaincre de nombreux pays à lancer une enquête sur le Covid-19 – une initiative qui lui vaut d’être sanctionnée économiquement par Pékin – Xi Jinping a fait une concession de taille, en « soutenant une évaluation globale de la réponse internationale après que la maladie aura été jugulée dans le monde ». Mais celle-ci doit « être pilotée par l’OMS » et se faire dans « le principe de l’objectivité et de l’impartialité ». L’enquête devra donc aller bien au-delà d’une recherche de l’origine du virus, comme le réclament les Etats-Unis. De plus, pour Pékin, comme pour l’OMS, cette enquête est prématurée. « Endiguer la maladie » reste l’urgence du moment.

Placé depuis plusieurs semaines sur le banc des accusés par les Etats-Unis, le président chinois s’est au contraire offert le luxe de critiquer Washington. Contrairement à Donald Trump qui a annoncé en avril la suspension de la contribution financière américaine à l’Organisation mondiale de la santé, Xi Jinping a accordé un plein soutien à celle-ci et à son directeur général, le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus. « Soutenir l’OMS, c’est soutenir la coopération internationale et sauver des vies », a résumé Xi Jinping. Celui-ci a appelé la communauté internationale à, au contraire, « accroître son soutien politique et financier à l’OMS ». Une demande reprise ensuite par de nombreux pays.

Pas la moindre critique contre Pékin

Le 4 mai, la Chine était apparue plutôt en retrait lors de la conférence internationale lancée par la Commission européenne pour la recherche d’un vaccin et de traitement contre la pandémie. Manifestement, Xi Jinping n’entendait pas laisser à son ambassadeur à Bruxelles le soin d’annoncer la stratégie chinoise. Le président a annoncé lundi que le futur vaccin chinois serait « un bien public mondial ». Il a également annoncé accorder « d’ici deux ans une aide de 2 milliards de dollars pour soutenir les pays touchés, notamment les pays en développement ».

Alors que les pays occidentaux découvrent qu’ils dépendent de la Chine pour la fabrication de médicaments et de masques, Xi Jinping a annoncé la création « en collaboration avec les Nations unies » d’un « dépôt et d’un hub humanitaire global pour assurer les chaînes d’approvisionnement en matériel destiné à la lutte contre les épidémies et mettra en œuvre des corridors verts de transport et de dédouanement ».

Clairement, la Chine entend – dans le cadre des Nations unies, affirme Xi Jinping – jouer un rôle encore plus important, voire prendre le leadership de la politique sanitaire mondiale. Un sentiment encore renforcé à l’issue de cette séance inaugurale extraordinaire puisque tenue par visioconférence par le fait qu’aucun des six autres chefs d’Etat et de gouvernement invités à s’exprimer (Suisse, France, Corée du Sud, Allemagne, Barbade et Afrique du Sud) n’a émis la moindre critique en direction de Pékin. Le représentant des Etats-Unis qui s’est exprimé plus tard a paru bien isolé.

La Chine peut être d’autant plus satisfaite de ce début d’assemblée que, juste avant l’ouverture de celle-ci, Taïwan a annoncé accepter que le débat sur sa participation à l’OMS « soit remis à plus tard afin que les discussions puissent se concentrer sur la lutte contre le Covid-19 ». Un échec pour Washington, son principal soutien. Avec le lancement d’une enquête sur l’origine du virus, ce sujet était le point le plus délicat pour Pékin.

Soulagement pour Pékin

Pour la Chine, cette île de 23 millions d’habitants n’est qu’une « province chinoise ». Les pays occidentaux n’y ont d’ailleurs pas d’ambassadeur mais un « représentant ». Lorsque l’île était présidée par le KMT (de 2008 à 2016), un parti plutôt favorable à un rapprochement avec la Chine, Pékin avait accepté en 2009 que Taïwan jouisse du statut d’observateur à l’OMS. Mais depuis l’élection en 2016 d’une présidente issue du DPP, un parti pro-indépendantiste, la Chine rejette désormais une telle participation.

Problème : Taïwan a, de l’avis général, remarquablement bien géré cette crise. Malgré sa proximité géographique avec la Chine continentale, l’île est parvenue, sans confinement, à n’avoir que sept décès. Soutenu par les Etats-Unis, Taïwan a su utiliser la crise à son profit, mettant en place, comme Pékin, une « diplomatie des masques » mais sans déployer une propagande qui, in fine, s’est révélée en partie contre-productive pour le régime communiste.

La presse taïwanaise n’a pas manqué de relever, le 13 mai, que les masques désormais portés par certains dirigeants américains, notamment Jared Kushner, gendre et conseiller de Donald Trump, portaient discrètement l’inscription « made in Taïwan ». Selon Taïwan, vingt-neuf pays, dont les Etats-Unis, l’Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande, souhaitaient que l’île puisse à nouveau bénéficier du statut d’observateur. Plus d’une centaine de parlementaires européens ont signé une lettre allant dans le même sens. Un réel succès pour Taîwan qui n’est plus reconnu que par dix-sept petits pays, dont le principal est le Vatican.

Mais les dirigeants taïwanais, sans doute conscients que le rapport de forces restait malgré tout en leur défaveur, ont accepté « la suggestion de leurs alliés diplomatiques » de repousser cette question à une date ultérieure, « plus tard dans l’année ». Une victoire pour la Chine même si Pékin n’a pu que constater que Taïwan avait acquis ces derniers mois une nouvelle légitimité internationale.

Trump menace de suspendre indéfiniment la contribution américaine à l’OMS. « Si l’OMS ne s’engage pas à des améliorations notables dans un délai de 30 jours, je vais transformer la suspension temporaire du financement envers l’OMS en une mesure permanente et reconsidérer notre qualité de membre au sein de l’organisation », a tweeté lundi le président américain, en publiant des photos d’une lettre adressée au patron de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus. Dans la lettre, le président américain énumère des exemples de ce qu’il considère comme des erreurs de l’OMS dans sa gestion de la pandémie, notamment en ignorant les premiers rapports sur l’émergence du virus et en étant trop proche et indulgente avec la Chine. « Il est clair que les faux pas répétés de votre part et de votre organisation pour répondre à la pandémie ont coûté extrêmement cher au monde. La seule voie à suivre pour l’Organisation mondiale de la santé est de pouvoir prouver son indépendance vis-à-vis de la Chine », ajoute-t-il dans sa lettre.

6 mai 2020

Tensions - Entre la Chine et les États-Unis, une “guerre froide” sur fond de pandémie ?

chine etats unis

COURRIER INTERNATIONAL (PARIS)

La détérioration des relations entre Washington et Pékin inquiète la presse et les experts en relations internationales. Alors que le gouvernement Trump cherche à “faire payer” à la Chine le prix de la pandémie, la légitimité du Parti communiste chinois est de plus en plus en remise en cause dans la capitale américaine.

Jusqu’où iront les tensions entre Pékin et Washington ? Ces derniers jours, Donald Trump a accusé la Chine “d’avoir dissimulé le coronavirus”, a suggéré que le gouvernement chinois “pourrait avoir laissé la maladie se propager” et a menacé “de faire payer à Pékin un prix ‘substantiel’ pour la pandémie”, observe USA Today.

Le quotidien américain note que les autorités chinoises ont du répondant : elles ont accusé le gouvernement Trump “d’ignorance délibérée, de mauvaise gestion de la crise et même de tentative de ‘chantage’”.

Pour USA Today, les échanges “quasi quotidiens” d’accusations entre les États-Unis et la Chine, “les deux plus grandes économies mondiales”, inquiètent les experts en relations internationales.

Ces derniers redoutent “qu’une nouvelle ‘guerre froide’ ne se prépare entre les deux superpuissances” en raison de la pandémie de Covid-19.

Faucons

Jusqu’à présent, “l’affinité et l’admiration” de Donald Trump pour le président chinois Xi Jinping “ont fait contrepoids aux faucons de son gouvernement”, souligne The Guardian. Mais selon le quotidien britannique, à l’approche de la présidentielle de novembre, alors que Trump doit défendre “sa réponse tardive et chaotique à la pandémie”, cette influence modératrice “semble devoir s’estomper”.

The Guardian relève ainsi que le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a sonné la charge contre Pékin dimanche 3 mai, en déclarant que la Chine “a l’habitude de contaminer le monde et de gérer des laboratoires de qualité inférieure”. Pompeo a même affirmé qu’il existait “d’énormes preuves” que le nouveau coronavirus provenait d’un laboratoire de Wuhan.

Pour le quotidien britannique, la tension croissante entre Washington et Pékin sur la responsabilité de la pandémie de coronavirus est en train de devenir “une bataille sur la légitimité du parti communiste chinois”. The Guardian cite l’expert Isaac Stone Fish, de l’Asia Society’s Center on US-China Relations :

Il y a une prise de conscience croissante à Washington que le parti communiste chinois ne sert pas les intérêts des États-Unis, qu’il ne sert pas les intérêts de beaucoup de gens en Chine, et il y a un débat croissant sur ce que les États-Unis devraient faire à ce sujet.”

À Pékin, l’analyse est presque la même : les dirigeants chinois voient dans la pandémie et dans la réponse des États-Unis à celle-ci “un défi direct à l’emprise du parti”. Un rapport interne a même averti que la Chine “devrait se préparer à une confrontation armée”, rapporte The Guardian.

Le quotidien britannique identifie deux sources d’affrontement potentiel entre les deux puissances nucléaires. L’une en mer de Chine méridionale, où la marine américaine effectue des patrouilles pour contester les revendications territoriales de la Chine, et l’autre à Taïwan : en pleine pandémie, la Chine est devenue “beaucoup plus agressive” en testant les défenses aériennes et maritimes de Taïwan. Mais “tant Washington que Pékin” ont pris soin de ne pas aller trop loin dans leurs velléités militaires.

Nouvelle guerre commerciale ?

Pour Foreign Policy, le gouvernement américain cherche encore le “véritable moyen de se venger de Pékin”. Plusieurs mesures ont déjà été explorées par Washington : l’éventail va du “défaut de paiement de la dette américaine envers la Chine” à la levée de l’immunité de la Chine “en cas de poursuites judiciaires”, en passant par une nouvelle législation qui obligerait les fournisseurs de certains biens essentiels “à déplacer leurs opérations hors de Chine”.

Mais, selon le magazine américain, le vrai risque est celui “d’une nouvelle guerre commerciale avec la Chine”, un scénario qui effraie des marchés mondiaux subissant déjà “les retombées économiques sans précédent de la pandémie”. Dimanche 3 mai, Donald Trump a déclaré “qu’il envisageait de rétablir les droits de douane, qu’il a qualifiés de ‘punition ultime’, et a menacé de se retirer de l’accord qui a mis fin à la guerre commerciale”, indique le magazine.

Pour “traverser la crise actuelle”, Pékin et Washington devraient pourtant collaborer “sur tout, du développement d’un vaccin à l’approvisionnement mondial en fournitures médicales”, a expliqué à USA Today Rachel Esplin Odell, spécialiste des relations sino-américaines. Mais d’après le quotidien, il y a peu de signes “que cela se produise de sitôt”.

Nicolas Coisplet

4 mai 2020

Pékin tente de reprendre la main sur Hongkong

Article de Florence De Changy

En pleine crise, les autorités chinoises entament un coup de force discret sur la région administrative spéciale

ANALYSE

HONGKONG - correspondance

La patience de Pékin vis-à-vis de Hongkong a atteint ses limites. L’enchaînement des déclarations officielles et des événements de fin avril – notamment l’arrestation d’une quinzaine d’opposants – ne laisse aucun doute sur le fait que la Chine ne supporte plus l’exception hongkongaise : la région administrative spéciale de Chine, rétrocédée par la couronne britannique, en 1997, doit confiner ses aspirations démocratiques et rentrer dans le rang. C’est, du point de vue de Pékin, une question de « sécurité nationale », surtout depuis que les manifestants hongkongais ont employé des slogans défiant la souveraineté chinoise, et, fait aggravant, que les Etats-Unis ont formellement apporté leur soutien au combat démocratique de Hongkong avec la ratification, fin novembre 2019, de la loi sur les droits humains et la démocratie à Hongkong.

C’est que Pékin manque d’outils pour défendre, à Hongkong, les atteintes à cette « sécurité nationale » : l’article 23 de la Basic Law, la mini-Constitution de Hongkong, censé punir la trahison, la sédition et la sécession, n’a jamais pu être adopté en raison des manifestations qu’il provoque. La tentative, en juin 2019, de passer une loi d’extradition entre Hongkong et la Chine, ce qui permettrait à Pékin de juger en Chine des Hongkongais, a tourné court après avoir déclenché un gigantesque mouvement de protestations.

L’enjeu est également économique. Car, aussi négligeable que soit Hongkong à l’échelle de la Chine (0,5 % de sa population et 2,7 % de son PIB), sa place financière joue un rôle essentiel comme porte d’entrée et de sortie pour les capitaux chinois. La Bourse de Hongkong accueille les plus grandes entreprises chinoises, et nombre des familles les plus riches y ont une partie de leur fortune.

Il y a deux camps dans l’esprit de Pékin : d’un côté l’opposition prodémocratie et les « forces étrangères » (et avant tout les Etats-Unis et le Royaume-Uni), qui entretiennent le chaos sur le territoire en ayant recours à des « méthodes terroristes » pour nuire, in fine, à la Chine dans son ensemble ; et, de l’autre, le gouvernement central, l’exécutif local et les partis pro-Pékin, garants, eux, de l’ordre et de la « sécurité nationale ».

Les autorités en place n’ont, jusqu’à présent, pu compter que sur la force policière et les procureurs pour maintenir l’un et l’autre. Lors du vote du dernier budget, la police de Hongkong a vu ses moyens augmenter de 25 %. Pourtant, les Hongkongais ont répondu à la brutalité des interventions policières par une gifle électorale. Lors des élections de district de novembre 2019, l’opposition prodémocratie a remporté la majorité dans dix-sept des dix-huit conseils. Leur enveloppe budgétaire a toutefois été soudainement réduite, une manière efficace de limiter leur impact sur la communauté. Mais l’enjeu est désormais la prochaine échéance, beaucoup plus importante : celle des élections législatives de septembre que Pékin, de l’avis général, ne supporterait pas de perdre.

« Il est indéniable que Pékin est frustré de ce qui se passe ici. Et peut-être bien qu’ils aimeraient faire à leur façon. Mais c’est simplement impossible », affirme Bernard Chan, membre du Conseil exécutif, la plus haute instance du gouvernement local. En vertu de la Basic Law, l’ancienne colonie britannique jouit d’un « haut degré d’autonomie » jusqu’en 2047. Hongkong fait certes partie de la Chine, au nom du premier terme de la formule « un pays, deux systèmes », mais reste théoriquement chargée de ses affaires intérieures au nom du second.

Passage en force

La panique mondiale provoquée par le Covid-19 a toutefois permis à Pékin d’avancer d’une case en jetant par-dessus bord le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures de Hongkong, fermement inscrit (article 22) dans la Basic Law. Le 17 avril, le Bureau de liaison s’est ainsi autoaffranchi de cet article, expliquant sans vergogne qu’il n’y avait jamais été soumis. Il suffit pourtant de relire le Quotidien du peuple, organe de propagande du Parti communiste chinois, du 17 janvier 2000, à propos de l’inauguration du Bureau de liaison, pour se convaincre du contraire. Son directeur soulignait alors la mission de « liaison et de coordination » de son administration, mais en aucun cas de supervision. Il précisait aussi qu’il n’y avait « aucune relation de subordination » entre le gouvernement de Hongkong et le Bureau de liaison. Pourtant, depuis deux semaines, ce dernier affirme avoir « toujours eu » un rôle de supervision sur les affaires de Hongkong.

Ce passage en force marque sans doute un point de non-retour dans les relations entre Pékin et Hongkong. Il annonce une nouvelle réalité politique où le Bureau de liaison pourra dicter l’ordre du jour de façon beaucoup plus ouverte. « Pékin a estimé que, si la situation n’était pas corrigée à Hongkong, les choses allaient empirer, surtout avec l’attitude belligérante de l’opposition et l’intention des Etats-Unis de s’immiscer dans les affaires intérieures de Hongkong », estime Lau Siu-kai, professeur de sociologie et vice-président d’un thinktank prochinois.

Pékin a d’ailleurs immédiatement occupé le terrain fraîchement conquis, en cautionnant les arrestations de quinze grandes figures du camp prodémocratie, dont des vétérans très respectés, accusés d’avoir organisé et participé à des rassemblements illégaux. Xinhua, l’agence de presse chinoise officielle, a pour sa part confirmé le remaniement ministériel du 22 avril, avant même la chef de l’exécutif, Carrie Lam. Et, au lendemain d’une journée du 1er-Mai qui, à l’exception d’un épisode houleux dans un centre commercial, s’est globalement déroulée dans le calme, le Bureau de liaison s’en est pris avec virulence à des « extrémistes radicaux » prétendument déterminés à « placer des bombes ». Ce communiqué a surtout semblé trahir le souhait de Pékin que la situation dégénère de nouveau pour justifier une remise au pas musclée. Mais l’opposition, consciente de cette stratégie, est soucieuse d’éviter le piège.

Certes, il y eut nombre de signes avant-coureurs de cette reprise en main. En juin 2014, Pékin avait déjà affirmé dans son Livre blanc avoir « entière juridiction » sur tous les secteurs de la vie de Hongkong, effrayant tant les juristes du territoire que les milieux d’affaires, puisque l’indépendance de la justice, garante de l’Etat de droit, est la différence la plus fondamentale entre Hongkong et le reste de la Chine. En 2017, le président Xi Jinping avait évoqué une nouvelle « ligne rouge » à ne pas franchir sur le sujet de l’indépendance de Hongkong. Le communiqué publié par le comité central du Parti communiste, à la fin du plénum d’octobre 2019, annonçait encore que Pékin allait « contrôler et diriger Hongkong et Macao ».

En outre, selon plusieurs sources proches du gouvernement, Pékin a déjà infiltré le gouvernement de Hongkong, en plaçant certains de ses « pions », notamment au sein des services assurant la discipline, à savoir, la police, l’immigration, les douanes et la commission indépendante anticorruption. « Depuis la réforme des nominations de l’administration [en 2002], les gens aux postes-clés sont nommés non plus en fonction de leurs compétences, mais en fonction de leur loyauté à Pékin. Le chef de l’exécutif les propose, Pékin les confirme, cela a été le début de la fin », explique au Monde un ancien ministre, qui souhaite conserver l’anonymat.

D’autres mesures devraient consolider cette offensive. Depuis qu’il a été publiquement montré du doigt par le Bureau de liaison et accusé d’obstruction, le député d’opposition Dennis Kwok (Parti civique) estime que ses jours au Parlement sont comptés. Le gouvernement central s’impatiente de ne pas voir adoptée la loi sur le respect de l’hymne national et du drapeau chinois. Les tribunaux hongkongais semblent avoir la main de plus en plus lourde à l’égard des sympathisants du mouvement de protestation.

Deux mineurs impliqués dans un accident mortel au cours d’une manifestation violente, en 2019, viennent d’être inculpés de « meurtre ». Fin avril, le leader politique Edward Leung, âgé de 29 ans, considéré par beaucoup comme l’inspirateur du mouvement de 2019, a pour sa part perdu son appel contre la peine de six ans de prison qu’il purge, depuis juin 2018, pour son rôle dans l’émeute dite « des boulettes de poisson » de 2016. Cet acharnement judiciaire risque de dissuader certains Hongkongais de participer aux manifestations. Il va aussi rendre inéligibles pour cinq ans d’éventuels condamnés à plus de trois mois de prison.

Ce coup de force n’est pourtant pas sans risque. Il n’a pas forcément l’aval des milieux d’affaires qui réclament avant tout de la stabilité, de la confiance et de la transparence. Certains estiment qu’en s’arrogeant ainsi le droit d’intervenir dans les affaires de Hongkong, Pékin se comporte en animal blessé, non seulement accusé d’être responsable du désastre mondial dû au Covid-19, mais en plus humilié par la détermination inébranlable des Hongkongais qui refusent de renoncer à leurs aspirations démocratiques.

Publicité
4 mai 2020

Diplomatie - Jack Ma, le Chinois qui savait parler au reste du monde

alibaba

QUARTZ (NEW YORK)

Le fondateur d’Alibaba est devenu le meilleur ambassadeur de Pékin. Loin de la rhétorique agressive de certains diplomates chinois, il prône la solidarité au niveau mondial. Face à la pandémie de Covid-19, il a annoncé l’envoi de matériel médical dans plus de soixante pays.

Alors que la Chine cherche ces temps-ci à revisiter l’histoire de la pandémie de Covid-19 à destination des opinions mondiales, responsables politiques et diplomatiques s’emploient à colporter diverses théories du complot autour d’une implication des États-Unis. Une diplomatie abrupte et peu reluisante, face à laquelle le fondateur d’Alibaba, Jack Ma, s’impose comme un antidote.

Retraité depuis septembre 2019 de la présidence d’Alibaba, le mastodonte chinois du commerce en ligne, Jack Ma a créé son compte Twitter le 16 mars et publié illico des photos de cargaisons contenant 1 million de masques et 500 000 kits de dépistage du coronavirus envoyés de Chine à “nos amis en Amérique” – des dons rendus possibles par sa propre fondation philanthropique et par la Alibaba Foundation. Par la suite, Ma a annoncé l’envoi d’équipements dans plus de 60 pays, dont toute l’Afrique et plusieurs pays d’Europe.

Visage connu et tempérament jovial

Par ses tweets et ses actes, l’homme d’affaires fait entendre une musique bien différente du refrain défensif et nationaliste entonné ces dernières semaines par les diplomates chinois sur les réseaux sociaux. Un rôle d’aimable ambassadeur que sait endosser à la perfection Jack Ma, le visage le plus connu de cette économie chinoise qui s’est transformée en vingt ans pour devenir un moteur mondial de la tech. Cet ancien professeur d’anglais était un habitué des grands forums internationaux, à commencer par celui de Davos, où son tempérament jovial a fait des miracles pour bâtir la confiance envers le monde chinois des affaires.

Et alors que la diplomatie officielle de Pékin canarde en tous sens, Jack Ma s’emploie à rappeler, en substance, que nous sommes tous dans le même bateau. Dans un communiqué annonçant le don de six millions de masques chirurgicaux et de plus d’un million de tests à des pays africains, il écrit :

Aujourd’hui, c’est comme si nous vivions tous dans la même forêt en feu. Membres de la communauté mondiale, nous serions irresponsables de rester spectateurs, à paniquer, à ignorer la réalité ou à refuser d’agir”

Et dans un post sur Weibo, le Twitter chinois, Jack Ma reprend un slogan qui fut celui des révolutionnaires américains, puis de Winston Churchill pendant la Seconde Guerre mondiale :

United we stand, divided we fall !” [“l’union fait la force”].

Atténuer la défiance envers la Chine

Par sa notoriété mondiale, Jack Ma a souvent contribué à atténuer la défiance que suscite un État chinois de plus en plus autoritaire, soulignent les observateurs. Sun Xingjie, spécialiste de la diplomatie chinoise, a vu en lui “l’une des rares personnes compétentes en Chine pour s’impliquer dans une diplomatie publique” après qu’il a en 2017 rencontré Donald Trump et promis de créer un million d’emplois aux États-Unis dans un souci d’éviter une guerre commerciale sino-américaine.

Aujourd’hui encore, les cadeaux très médiatisés de Jack Ma pourraient aider la Chine à améliorer son image et à apaiser ceux qui dénoncent Pékin pour avoir tenté d’occulter l’épidémie à ses débuts et imposé le silence aux journalistes et lanceurs d’alerte.

Les beaux gestes de l’homme d’affaires interviennent alors que l’État chinois s’est lancé dans une grande opération de propagande : il s’agit d’apparaître comme une puissance qui a fait preuve de responsabilité et permis à la planète de gagner du temps contre le virus, et dont l’expérience pourra éclairer les autres.

“Les dirigeants chinois clament sur tous les toits que leur pays est un acteur bienveillant et responsable qui va aider les autres pays en difficulté à sortir de cette crise. Et les dons de personnalités en vue comme Jack Ma vont exactement dans le sens de ce message”, analyse Natasha Kassam, chercheuse au Lowy Institute de Sydney et ancienne diplomate pour la chancellerie australienne.

Réécrire l’histoire du Covid-19

L’ancien président d’Alibaba donne aussi de la visibilité, dans ses tweets, à un manuel en ligne publié par les deux fondations, qui reprend les conclusions tirées par le personnel médical chinois de son expérience en termes de dépistage, de diagnostic et de traitement du Covid-19.

Dans une énième démonstration de force, Pékin a annoncé le mardi 17 mars l’expulsion des ressortissants américains travaillant en Chine pour le compte du New York Times, du Wall Street Journal, et du Washington Post. Il s’agissait de répliquer au gouvernement Trump qui venait de requalifier en “missions étrangères” plusieurs médias d’État chinois et de plafonner leurs effectifs présents sur le territoire américain.

Mais si différentes soient les méthodes, insiste Natasha Kassam, le style agressif des autorités chinoises comme les grands gestes charitables de Jack Ma participent tous du même dessein : récrire l’histoire du Covid-19”

2 mai 2020

CHINE - tourisme

chine cité interdite ouverte

30 avril 2020

Enquête - Les liaisons dangereuses entre l’OMS et la Chine ont marqué la crise du coronavirus

Par Paul Benkimoun, Marie Bourreau, Genève, correspondance, Frédéric Lemaître, Pékin, correspondant

Covid-19, la déflagration géopolitique 1/3. Dans une série d’enquêtes, « Le Monde » revient sur les failles provoquées au sein des structures multilatérales par la crise sanitaire. Aujourd’hui, l’Organisation mondiale de la santé, accusée d’avoir fait le jeu de Pékin.

En ce 31 décembre 2019, le bureau de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Pékin, situé dans le quartier diplomatique, tourne au ralenti, comme les autres organisations internationales. Le directeur général du bureau, Gauden Galea, un médecin maltais spécialiste des maladies non transmissibles, est rentré en Europe.

La veille au soir, pourtant, le docteur Gao Fu, directeur du centre chinois de contrôle et de prévention des maladies, a découvert, en surfant sur Internet, qu’à Wuhan quelques médecins hospitaliers s’inquiètent de l’apparition d’un virus ressemblant diablement au SARS (syndrome respiratoire aigu sévère), celui qui, en 2003, avait traumatisé l’Asie.

Le docteur Gao Fu est également tombé sur une note de la commission de la santé de cette ville de la province du Hubei confirmant le phénomène. Dès le 31 au matin, il a envoyé sur place une équipe d’experts. Dans la journée, la Chine informera l’OMS de l’apparition à Wuhan d’un « cluster » – un groupe de cas – de pneumonie atypique.

L’OMS ne le sait pas encore, mais elle s’apprête à affronter la plus grave crise depuis sa fondation, en 1948. Une crise à la fois sanitaire, économique et géopolitique, dont les enjeux dépassent le cadre de cette institution des Nations unies, qui fédère 194 Etats membres.

Ostracisme

Pour autant, est-ce vraiment la Chine qui, la première, a alerté l’OMS ? En réalité, rien n’est moins sûr. Car, le 30 décembre, dans la soirée, un autre médecin s’est alarmé de la situation à Wuhan : le docteur Luo Yijun, vice-directeur du centre de contrôle des maladies de Taïwan. Le 31, ce lève-tôt prévient ses services à 5 heures du matin. Dès la mi-journée, Taïwan demande des explications à la Chine et informe l’OMS.

L’organisation internationale aurait-elle été avertie de la crise par Taïwan ? Son refus obstiné d’indiquer les heures auxquelles les deux mails – le chinois, le taïwanais – ont été reçus le laisse supposer. C’est que la question est sensible du point de vue politique. Sous la pression de la Chine, qui considère Taïwan comme une de ses provinces et non comme un Etat, cette île de 23 millions d’habitants n’est plus autorisée, depuis 2016, à assister aux assemblées générales de l’OMS, même en tant qu’observateur. Les autorités locales ne cessent de dénoncer cet ostracisme. Selon elles, les Taïwanais sont ainsi privés d’informations sanitaires importantes.

DÈS LE 31 DÉCEMBRE, LES AUTORITÉS TAÏWANAISES DÉCIDENT DE PRENDRE LA TEMPÉRATURE DES PASSAGERS EN PROVENANCE DE WUHAN

Mais ce 31 décembre, ce sont eux qui se sont tournés vers l’OMS dans un mail formulé en termes clairs : « Des informations indiquent qu’au moins sept cas de pneumonie atypique ont été signalés à Wuhan, Chine. Les autorités de la santé ont répondu aux médias que ces cas n’étaient pas supposés relever du SRAS. Toutefois, les échantillons sont encore en cours d’examen et les cas ont été isolés pour traitement. J’apprécierais beaucoup si vous aviez des informations pertinentes à nous communiquer. Je vous remercie par avance de l’attention que vous porterez à ce sujet. »

D’après l’OMS, critiquée pour sa proximité excessive avec Pékin, ce mail ne prouve rien. Pour le ministre de la santé et du bien-être de Taïwan, Chen Shih-chung, le passage sur l’isolement des malades est au contraire explicite : il montre bien que, dès le 31 décembre, Taïwan suggère que le virus se transmet entre humains. « N’importe quel expert en santé publique ou médecin professionnel saurait quelles circonstances peuvent conduire à isoler des patients pour traitement », expliquera par la suite Chen Shih-chung.

De fait, ce même 31 décembre, les autorités taïwanaises décident de prendre la température des passagers en provenance de Wuhan. Grâce à ce système très précoce de repérage des malades et à leur strict isolement, Taïwan, malgré sa proximité géographique avec la Chine, connaîtra un nombre de décès remarquablement faible : six. Un succès que l’OMS occultera durant toute la crise.

Beaucoup de temps de perdu

En cette veille de Jour de l’an, on n’en est pas encore là. Les autorités chinoises se veulent rassurantes. Tout est sous contrôle. Se fiant à leurs déclarations, l’OMS semble, elle aussi, sereine. Le 14 janvier, elle approuve les conclusions de l’enquête préliminaire des Chinois, selon laquelle il n’y a pas de preuves évidentes de transmissions interhumaines.

D’après cette enquête, il peut certes y en avoir mais elles sont « limitées » et « principalement entre les membres d’une même famille ». Personne n’est troublé par le fait que, dès le 1er janvier, un des lanceurs d’alerte, Ai Fen, la directrice du département des urgences de l’hôpital central de Wuhan, a imposé à ses équipes – contre l’avis de sa hiérarchie – de porter des masques et des gants.

Du reste, il faut attendre le 20 janvier pour que des experts de l’OMS effectuent « une brève visite » sur place, selon les termes mêmes de l’organisation.

Nous sommes alors quarante-huit heures après un gigantesque banquet (40 000 convives !) organisé dans cette ville de 11 millions d’habitants à la gloire du Parti communiste chinois (PCC) et vingt-quatre heures après la visite effectuée par Zhong Nanshan, un expert chinois de réputation planétaire. C’est lui qui, ce même 20 janvier, informe la Chine et le reste du monde que le virus se transmet bien entre humains. Depuis le 31 décembre, au moins trois semaines décisives ont donc été perdues.

Le comité d’urgence de l’OMS pris de court

Deux jours plus tard, l’OMS organise enfin une conférence de presse consacrée à l’épidémie. Une cinquantaine de journalistes patientent dans la salle de presse située au septième étage du siège genevois de l’organisation, sans compter ceux présents en ligne. Mais le temps passe et nul ne se présente devant eux.

Le comité d’urgence chargé de conseiller le directeur général de l’OMS, le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, un microbiologiste éthiopien plus communément appelé « docteur Tedros », peine à se mettre d’accord sur l’opportunité de déclarer une urgence sanitaire de portée internationale.

Dans la salle, l’ambiance est bon enfant. Personne n’a idée du drame qui se joue en coulisses. La Chine ne compte encore que 17 morts et 509 cas recensés. La menace semble circonscrite. Les journalistes se voient livrer des pizzas. Tout à coup, alors que le comité d’urgence, fort de quinze membres et de six conseillers, est enfermé dans la « situation room » de l’OMS, les portables des correspondants abonnés à l’application du New York Times vibrent : la Chine vient d’annoncer, en pleine nuit, le confinement de Wuhan.

Il est près de 21 heures lorsque le comité sort de réunion. Pris de court par cette annonce, il se donne vingt-quatre heures pour décider. Las, le lendemain, l’OMS retarde à nouveau sa décision. Croit-elle que l’épidémie pourra encore être contenue ? Il est « trop tôt » pour déclarer une urgence sanitaire de portée internationale, note le « docteur Tedros », lequel ajoute toutefois : « Ne vous y trompez pas, c’est une urgence en Chine. Mais ce n’est pas encore une urgence sanitaire mondiale. Cela pourrait le devenir. »

Le tempo est donné par Pékin

Des sources diplomatiques ont confirmé au Monde que le « docteur Tedros » avait invité, comme il en a le droit, les ambassadeurs des quatre pays les plus concernés par l’épidémie à ce moment-là – Chine, Thaïlande, Corée du Sud, Japon – à se joindre comme observateurs au comité d’urgence, les 22 et 23 janvier. D’après les mêmes sources, le représentant chinois avait d’emblée exercé une pression sur le groupe, affirmant qu’« il était hors de question de déclarer une urgence de santé publique de portée mondiale ». Rien d’étonnant, dans ces conditions, que les débats suivants aient été houleux…

Quelques jours plus tard, le « docteur Tedros » s’envole pour Pékin. Cet homme de 55 ans, qui fut ministre de la santé de l’Ethiopie (2005-2012) puis ministre des affaires étrangères (2012-2016), s’est déjà rendu à plusieurs reprises dans la capitale chinoise. C’est à ce pays – qui a soutenu activement sa candidature à la tête de l’OMS – qu’il avait réservé l’un de ses premiers déplacements à l’étranger, juste après sa prise de fonction, le 1er juillet 2017.

Dès la mi-août 2017, il est en effet le principal orateur d’une réunion de haut niveau consacrée à la coopération sanitaire « Une ceinture, une route : vers une route de la soie sanitaire ». Un projet du président Xi Jinping que le « docteur Tedros » approuve et qualifie d’« indubitablement visionnaire ». L’année suivante, toujours à Pékin, il qualifie de « modèle » le système de santé chinois.

QUAND LES COMPAGNIES AÉRIENNES OCCIDENTALES ANNULENT LEURS LIAISONS AVEC LA CHINE ET QUE DIVERS PAYS FERMENT LEURS FRONTIÈRES TERRESTRES OU AÉRIENNES, L’OMS CRITIQUE CES DÉCISIONS

Le 28 janvier, alors que l’épidémie touche Wuhan, le voici au Palais du peuple, reçu par Xi Jinping avec les honneurs dus à un chef d’Etat. Une photo – ravageuse pour lui – le montre faisant une légère génuflexion avant d’échanger une franche poignée de main avec le maître des lieux. Le « docteur Tedros » félicite la Chine d’avoir mis en place un « nouveau standard dans le contrôle de l’épidémie ». « La vitesse de la Chine, l’échelle de la Chine, l’efficacité de la Chine… Ce sont les avantages du système chinois », déclare-t-il, poussant l’obséquiosité jusqu’à louer Pékin pour « sa transparence » dans le partage d’informations.

Pourtant, au moment même où il se trouve dans la capitale, les autorités chinoises reconnaissent que début janvier, elles avaient, à tort, dénoncé et interpellé des médecins lanceurs d’alerte qui avaient mis en garde contre la propagation du virus entre humains.

A son retour à Genève, le « docteur Tedros » convoque le comité d’urgence. Le 30 janvier, sur avis de celui-ci, il déclare l’urgence sanitaire de portée internationale, mais en précisant qu’il ne s’agit en aucun cas d’un « acte de défiance vis-à-vis de la Chine ». « Au contraire, indique-t-il, l’OMS continue d’avoir confiance dans les capacités de la Chine à contrôler l’épidémie. »

A l’évidence, l’OMS s’aligne sur le tempo donné par Pékin. Ainsi, fin janvier, quand les compagnies aériennes occidentales annulent les unes après les autres leurs liaisons avec la Chine et que divers pays, notamment l’Italie, les Etats-Unis et la Russie, ferment leurs frontières terrestres ou aériennes avec elle, l’OMS critique ces décisions.

L’organisation approuve sans réserve le confinement du Hubei par Pékin, qui a, selon elle, « fait gagner du temps au monde », mais juge inutile de limiter les échanges d’hommes et de biens avec ce pays. Exactement ce que veulent entendre les dirigeants chinois, qui n’y voient aucune contradiction. Grâce à leur efficacité, la situation n’est-elle pas « sous contrôle » ?

Habituée aux critiques sur son action

Pourtant, les nouvelles en provenance de Pékin et de Wuhan ne sont guère rassurantes. Certes, des hôpitaux sont construits en un temps record et plus de 40 000 soignants viennent en renfort à Wuhan mais, depuis le début, la propagande laisse peu de place à la transparence. La vive émotion provoquée dans le pays par le décès – officiellement le 7 février – d’un des lanceurs d’alerte, le docteur Li Wenliang, montre que la population n’est pas dupe. Mais l’OMS ne s’y attarde guère, pas plus qu’elle ne se préoccupe de la « disparition » de deux « citoyens-journalistes » connus pour avoir révélé l’état réel des hôpitaux de Wuhan, ou qu’elle ne s’inquiète du silence imposé par la Chine aux pays soucieux de rapatrier leurs ressortissants. L’OMS n’enquête pas, elle relaie, c’est tout.

Comme l’écrit François Godement, spécialiste de l’Asie dans son blog de l’Institut Montaigne : « Ceci amène une question : lorsque des épidémies majeures, comme c’est le cas pour le SRAS, la grippe aviaire et le coronavirus, ont la Chine pour berceau, quelle est la fiabilité réelle de l’OMS ? Dans le cas présent, l’OMS se comporte en organisation intergouvernementale stricto sensu, ne questionne pas les sources officielles sur lesquelles elle s’appuie. Elle échoue alors dans sa mission d’information. Pire, un certain nombre de gouvernements et d’organisations soit croient à ces affirmations et à leur bien-fondé, soit choisissent de s’appuyer sur cette réticence pour repousser l’adoption de mesures difficiles. »

L’OMS BAPTISE LA MALADIE DE « COVID-19 », UN TERME « QUI NE FAIT RÉFÉRENCE NI À UN LIEU GÉOGRAPHIQUE, NI À UN ANIMAL, NI À UN GROUPE PARTICULIER DE POPULATION »

Au siège de cette organisation habituée aux critiques sur sa gestion des épidémies – jugée selon les cas soit trop laxiste soit trop alarmiste –, on jure au contraire que la réponse a été très rapide. Pourtant, la vitesse à laquelle se propage l’épidémie durant les premiers jours de février place l’OMS sur la sellette.

Soucieuse de redorer son image mise à mal, en particulier, lors de l’épidémie d’Ebola en 2014-2015, celle-ci propose des conférences de presse quotidiennes. Les louanges renouvelées du partenaire chinois provoquent à chaque fois la stupéfaction des journalistes. « Nous avons le sentiment profond que les Chinois font du bon travail », assure un communicant, la main sur le cœur.

Il est vrai qu’en matière de « com », les Chinois sont de vrais pros. Ainsi, le 11 février, l’OMS baptise officiellement la maladie de « Covid-19 », un terme « qui ne fait référence ni à un lieu géographique, ni à un animal, ni à un groupe particulier de population », selon le « docteur Tedros » . Celui-ci agit-il par conviction ? Par stratégie ? Nul ne le sait.

En tout cas, l’OMS rechigne à utiliser le nom « SARS-CoV-2 » donné au nouveau coronavirus par le Comité international de taxinomie des virus, l’organisme international chargé de leur appellation. Cette dénomination déplaît à la Chine car elle rappelle trop le souvenir du SRAS (« SARS » en anglais). « Si l’organisation s’était aliénée la Chine dès les premières semaines de la crise, que ne lui aurait-on alors reproché ? », s’interroge un diplomate en poste à Genève.

Une mission fantoche

Mi-février, l’OMS parvient enfin à remplir un de ses objectifs : l’envoi en Chine d’une mission internationale d’experts spécialistes des maladies infectieuses. Une opération pour le moins limitée : il n’est évidemment pas question d’aller inspecter un puissant membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU… C’est donc une mission conjointe (treize experts occidentaux, douze experts chinois) qui se rend sur place du 17 au 24 février.

L’OMS DOIT AVALER UNE AUTRE COULEUVRE : IL N’EST PAS PRÉVU QUE LA MISSION SE RENDE DANS LE HUBEI !

Comme il ne saurait être question de filmer leur arrivée en Chine, celle-ci ne sera annoncée qu’a posteriori. Au passage, l’OMS doit avaler une autre couleuvre : il n’est pas prévu que la mission se rende dans le Hubei ! « La province est à un stade crucial du combat contre l’épidémie et ne peut pas consacrer du temps et [mobiliser] des hommes pour recevoir des experts », explique la presse chinoise. Ce n’est qu’à la dernière minute que la Chine accepte que trois experts occidentaux passent finalement quelques heures à Wuhan, du moins en périphérie de la ville et sans pouvoir faire la moindre enquête.

Cela n’empêche pas le chef de la mission, le médecin canadien Bruce Aylward, de juger à son retour à Genève que « le monde [avait] besoin des leçons de la Chine ». Il confie même – sans ciller – que, s’il devait tomber malade, il aimerait se faire « soigner là-bas ».

L’épidémiologiste fait à nouveau sensation fin mars, lorsque, interrogé par une chaîne de télévision de Hongkong sur la réponse de Taïwan au Covid-19, il fait mine de ne pas entendre la question avant de refuser d’y répondre et de couper la communication. Quelques jours plus tard, le « docteur Tedros » en personne accusera Taïwan de se livrer à des attaques racistes contre lui. L’ancien ministre éthiopien n’apportera pas la moindre preuve à ses allégations. Après enquête des autorités taïwanaises, il apparaît que ces attaques émanent en fait de trolls chinois qui se sont fait passer pour des citoyens taïwanais. Autant d’éléments qui ne font qu’alimenter la théorie d’une OMS sous l’influence de Pékin. Le vice-premier ministre japonais Taro Aso, dépité par le report des Jeux olympiques d’été, n’a-t-il pas suggéré de la rebaptiser « Organisation chinoise de la santé » ?

L’OMS au cœur des jeux d’influence

Il faut attendre le 11 mars pour que l’OMS décrète enfin l’état de pandémie. La veille, Xi Jinping s’est rendu, triomphant, à Wuhan, signifier que son pays avait remporté la « guerre du peuple » contre le coronavirus, un succès dû, d’après la propagande, à son « système politique ». Désormais, la Chine est prête à sauver le monde.

Autant sa gestion de la crise du SRAS en 2003 et le coupable silence dont elle avait fait preuve durant trois mois l’avaient décrédibilisée, autant le Covid-19 la place au centre du jeu diplomatique. « Après la crise du SRAS, la sévérité des dénonciations de l’OMS avait fortement inquiété le régime chinois, qui a depuis tenté, comme à la Commission des droits de l’homme, de limiter la portée des critiques en renforçant sa capacité d’influence », analyse la chercheuse française Valérie Niquet, dans une récente note de la Fondation pour la recherche stratégique pour expliquer l’importance que revêt l’OMS aux yeux de Pékin.

« L’OMS EST LE SEUL CADRE MULTILATÉRAL LÉGITIME POUR COORDONNER UNE POLITIQUE DE SANTÉ MONDIALE »

Les jeux d’influence politique au sein de l’organisation n’ont pas débuté avec l’épidémie actuelle. « La Chine a retardé la déclaration d’une urgence de santé publique de portée internationale en février, mais ce n’est pas pire que ce qui se passe depuis quinze ans à l’OMS, estime ainsi German Velasquez, ancien cadre de l’institution, aujourd’hui conseiller spécial sur la politique de santé au South Centre, une organisation intergouvernementale des pays en développement. Je me souviens de l’interventionnisme des Etats-Unis, qui ont toujours eu une forte influence à l’OMS. Ils n’avaient pas hésité à faire pilonner des brochures sur l’accès aux médicaments juste avant leur diffusion, à empêcher toute prise de position de l’OMS sur la gestion de l’ouragan Katrina et à obtenir l’annulation in extremis d’un discours, dont le texte leur déplaisait, que devait prononcer le docteur Lee Jong-Wook », directeur général de l’OMS de 2003 à 2006.

« Si l’on peut critiquer la politique suivie par le « docteur Tedros », il faut sauver le soldat OMS, plaide un diplomate. Elle a produit des dizaines de recommandations pour lutter contre le Covid-19 et a adopté une communication dynamique. Surtout, c’est le seul cadre multilatéral légitime pour coordonner une politique de santé mondiale. Encore faut-il lui donner des moyens juridiques pour ce faire. Les Etats membres y sont-ils prêts ? »

La récente décision de Donald Trump de suspendre les contributions américaines à l’OMS a soulevé de nombreuses réactions internationales. Associations médicales américaines, éditoriaux dans les revues scientifiques, tweet de Bill et Melinda Gates, ont convergé en faveur de l’organisation. Le 20 avril, une résolution du G20 virtuel des ministres de la santé s’engageant à renforcer le mandat de l’OMS pour coordonner la réponse à la pandémie de Covid-19 a été torpillée par les Etats-Unis.

Si la crise du coronavirus est un révélateur des dysfonctionnements de cette structure et de l’influence chinoise en son sein, il ne faudrait pas qu’elle en devienne un accélérateur. « Le retrait américain est une erreur qui va affaiblir l’ensemble du système », prévient Suerie Moon, codirectrice du Centre de santé globale à l’Institut de hautes études internationales et du développement. L’Assemblée mondiale de la santé, qui détermine les orientations que le DG doit suivre, prévue – par visioconférence – du 17 au 21 mai, et où chaque Etat membre dispose du même poids, permettra de prendre le pouls de cette organisation décriée par tous mais jugée irremplaçable.

27 avril 2020

Dopé au coronavirus, le média chinois « Caixin » défie la censure

Par Brice Pedroletti

Depuis les premiers jours de la pandémie, ce site d’information parvient à multiplier les révélations malgré le verrouillage du pouvoir.

La crise due au coronavirus à Wuhan et le confinement strict de la ville depuis le 23 janvier jusqu’au 8 avril ont ouvert un nouveau front pour Caixin, un des médias chinois les plus audacieux : à lui seul, ce célèbre site d’information bilingue (mandarin et anglais), dédié en principe aux affaires économiques, mais connu pour son positionnement politique libéral, a multiplié les révélations lors de ces deux mois cruciaux. Deux journalistes et un photoreporter, sous la direction d’un rédacteur en chef adjoint, ont passé les soixante-dix-sept jours de confinement à Wuhan, se déplaçant quand ils le pouvaient avec des combinaisons de protection.

Le 31 janvier, le site publie une interview du docteur Li Wenliang, qui avait été interpellé par la police pour avoir informé d’autres médecins que le mystérieux virus était de type SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère). Le 6 février au soir, les deux enquêteurs se rendent à l’hôpital, pénètrent par le garage et se retrouvent ensuite à minuit devant la porte de l’unité de réanimation où le docteur Li se bat entre la vie et la mort. Après l’annonce de son décès, Caixin publiera un appel à créer une législation afin de protéger les lanceurs d’alerte – une proposition osée en Chine – et une galerie de photos montrant des personnes venues déposer des fleurs devant l’hôpital central de Wuhan.

Les journalistes donneront plus tard la parole aux médecins de l’établissement, qui fustigent l’incompétence de leur direction à la suite des nombreux décès parmi leurs collègues. Ultime tabou, le secrétaire du parti de l’hôpital est pointé du doigt : « Il ne comprenait pas suffisamment ce qu’était une maladie infectieuse et a empêché les praticiens de partager des informations critiques sur la santé. »

Qu’un petit échantillon de la vérité

Le 29 février, le site révèle que plusieurs laboratoires chinois ont reçu dès le mois de décembre des échantillons prélevés sur des patients atteints de pneumonie atypique, provenant des hôpitaux de Wuhan. Et qu’ils ont prévenu de la dangerosité de ce coronavirus inconnu, pour se voir ordonner, le 1er janvier, de détruire ces prélèvements. Les premiers signes de l’émergence d’un virus de type SRAS ont bien « été identifiés, partagés puis étouffés », dénoncent-ils.

Fin mars, le photographe de Caixin, qui assiste à la réouverture d’un des salons funéraires de la ville, apprend d’un chauffeur de camion qu’il a livré 5 000 urnes en deux jours – suscitant dans le monde entier de sérieux doutes sur le nombre réel de morts à Wuhan. Les autorités locales répondront que ces urnes étaient aussi destinées aux milliers de personnes décédées durant ces deux mois d’autres pathologies que le Covid-19.

Comme pour les laboratoires, le site d’information ne pourra pousser plus loin son enquête – signe que la censure est intervenue. « Nous avons sans doute trouvé 75 % à 80 % de la vérité », déclarait le rédacteur en chef adjoint, Gao Yu, dans un podcast de Caixin concernant leur travail à Wuhan. Mais il ajoute cette phrase, qui n’est pas traduite dans la transcription en anglais du podcast : « Seulement 30 % à 40 % [de ce qui a été découvert] ont pu être publiés ». Dès lors, quand on demande à rencontrer Gao Yu ou un membre de l’équipe de Wuhan, la réponse est immédiate : « Désolé, ce n’est pas le bon moment. Il y a trop de risques. »

La presse chinoise dite libérale, c’est-à-dire dont les journalistes sont favorables à plus de liberté d’expression et généralement à plus de démocratie, est souvent plus difficile à approcher que les médias sous le contrôle du parti. « Si vous donnez des informations à des Occidentaux sur des événements ou sur le fonctionnement interne des médias, ça peut être tout de suite retenu contre votre journal, on dira que vous avez pactisé avec des forces hostiles », explique un ancien reporter d’un quotidien pékinois.

Une patronne très habile

Dans ce jeu du chat et de la souris, Caixin, détenu par le magnat du show-business de Shanghaï, Li Ruigang, patron du groupe China Media Capital, a toujours su allier la prudence, l’expérience et le tact en jouant habilement des connexions politiques, réelles ou fantasmées, de sa fondatrice, Hu Shuli, 67 ans. Fille d’une cadre dirigeante du Quotidien des travailleurs et d’un père cadre dans la fédération syndicale officielle, Hu Shuli est à ce jour l’incarnation la plus élaborée de l’audace journalistique, de la longévité et du professionnalisme tels qu’ils peuvent être tolérés dans son pays.

« Elle a toujours su cultiver les liens avec le pouvoir central, tout en réussissant à se faire reconnaître en Occident », explique une ancienne personnalité des médias de Shanghaï. Hu Shuli a un avantage rare : elle a découvert très tôt le journalisme à l’occidentale. Après avoir passé six mois, en 1987, au World Press Institute, dans le Minnesota, elle publie à son retour un livre sur les « coulisses de la presse américaine », qui explique le Watergate. En 2010, elle fonde Caixin après avoir quitté, avec la quasi-totalité de la rédaction, le magazine qui l’avait rendue célèbre, Caijing, dont les dirigeants subissaient la pression du parti après une série d’enquêtes ayant déplu en haut lieu.

« Les connexions politiques et la capacité à manœuvrer de Hu Shuli sont essentielles pour expliquer l’excellente couverture de la crise due au coronavirus par Caixin. Mais il faut ajouter à cela la tradition bien réelle de ce média de parler haut et fort, et d’adhérer le plus possible à l’excellence journalistique. Sans compter que des crises comme celles-ci créent inévitablement un certain niveau de confusion, ce qui offre des occasions aux médias considérés comme les plus indépendants d’esprit », explique David Bandurski, codirecteur de China Media Project, le programme de recherche sur les médias chinois de l’université de Hongkong.

Profil bas

Avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, en 2013, et la répression qui a suivi, Caixin a eu tendance à faire profil bas, concentrant ses enquêtes sur les cibles de la lutte anticorruption menée alors par Wang Qishan, un réformateur issu du monde de la finance dont Hu Shuli est réputée proche. Le 7 mars 2016, le site commet toutefois l’impensable, en révélant la censure d’un de ses articles, accompagné de la photo d’une bouche scotchée sur laquelle est dessiné un sens interdit rouge. Un acte de défiance de nouveau censuré.

En 2018, Hu Shuli cède le poste de rédactrice en chef à son adjoint depuis vingt-cinq ans, Wang Shuo, tout en expliquant à l’agence Associated Press qu’elle resterait, en tant que directrice de la publication, très impliquée dans les décisions éditoriales du site. « Je ne me retire pas ni ne descends d’une marche. Au contraire, vous pourriez dire que je monte d’un cran », avait-elle déclaré pour faire taire les spéculations sur sa mise à l’écart au moment où Xi Jinping venait d’être reconduit, en octobre 2017, pour un second mandat à la tête du Parti communiste chinois.

Lors de la crise causée par l’épidémie de Covid-19, c’est Hu Shuli elle-même qui, le 20 janvier 2020, dès que fut officiellement révélée la contagiosité du virus entre humains, demanda au journaliste Gao Yu de partir à Wuhan et d’y constituer une équipe. La « femme la plus dangereuse de Chine », comme elle est surnommée, n’a pas oublié l’expérience du SRAS : en 2002, Caijing, son ex-publication, avait été l’une des plus combative dans sa couverture des dissimulations du gouvernement chinois.

19 avril 2020

Enquête - Quand Internet sera chinois

internet chinois

FINANCIAL TIMES (LONDRES)

Coupant l’herbe sous le pied aux Américains et aux Européens, des ingénieurs du géant Huawei sont déjà en train d’inventer l’Internet de demain. Le Financial Times a mené l’enquête. Pékin peut-il imposer au reste du monde sa conception d’un réseau sous contrôle étroit de l’État ?

Par une fraîche journée de septembre 2019, une demi-douzaine d’ingénieurs chinois ont débarqué dans une salle de conférences du quartier des Nations unies, à Genève, pour présenter une idée révolutionnaire. Ils ont eu une heure pour convaincre les délégués de plus de quarante pays de la validité de leur vision : un nouvel Internet censé remplacer l’architecture technologique qui charpente le Web depuis un demi-siècle. Alors qu’actuellement Internet appartient à tout le monde et à personne, ils ont commencé à construire quelque chose de très différent : une nouvelle infrastructure capable de rendre le pouvoir aux États plutôt que de le laisser aux individus.

L’équipe à l’origine de ce projet, baptisé “New IP” [“nouveau protocole Internet”, le protocole IP étant celui qui régit l’élaboration et le transport de paquets de données sur la Toile], travaillait pour le géant chinois des télécoms Huawei, qui, de toutes les entreprises, était celle qui avait envoyé la délégation la plus fournie au forum. Lors de cette rencontre organisée au siège de l’Union internationale des télécommunications (UIT), agence onusienne chargée d’établir les normes internationales pour le secteur des nouvelles technologies, les chercheurs chinois sont arrivés avec une simple présentation PowerPoint.

Leur document ne s’encombrait pas de détails sur le mode de fonctionnement de leur nouveau réseau ni sur le type de problèmes qu’il prétendait résoudre. Il était en revanche émaillé d’images de technologies futuristes – des hologrammes grandeur nature jusqu’aux voitures autonomes. Il s’agissait de montrer que le réseau actuel est une relique du passé, parvenu à la limite de ses exploits techniques. Il serait donc grand temps de le remplacer par un réseau mondial fondé sur une architecture descendante, dont la construction devrait être confiée aux Chinois, a assuré l’équipe de Huawei.

“Contrôle absolu”

Tous les États du monde semblent admettre que le modèle actuel de gouvernance d’Internet – relativement anarchique et autorégulé par des entreprises privées, américaines pour la plupart – est défaillant. Le projet New IP, dernière initiative en date visant à modifier la gestion d’Internet, est porté par des pays qui, à l’époque de la création du réseau, il y a cinquante ans, avaient été largement laissés à l’écart. “Les conflits sur la gouvernance d’Internet sont les nouveaux espaces dans lesquels se jouent le pouvoir politique et le pouvoir économique au XXIe siècle”, écrivait en 2014 la chercheuse Laura DeNardis dans son livre The Global War for Internet Governance [“La guerre mondiale pour la gouvernance d’Internet”, non traduit en français].

Le gouvernement chinois, en particulier, voit dans l’élaboration d’une infrastructure et de normes Internet le pilier de sa politique étrangère numérique, et dans ses outils de censure la validation de principe d’un modèle Internet plus efficace, que d’autres pays pourraient reprendre. “Les Chinois veulent bien entendu une infrastructure technologique qui leur permette d’exercer le même contrôle absolu que celui qu’ils se sont assuré politiquement, une conception qui s’inscrive dans le même élan totalitaire”, explique Shoshana Zuboff, autrice de The Age of Surveillance Capitalism [“L’ère du capitalisme de surveillance”, non traduit en français] et professeure de sciences politiques à l’université Harvard. “Je trouve cela terrifiant, et cela devrait terrifier chacun d’entre nous.”

Huawei affirme n’avoir développé son nouveau protocole que pour répondre aux exigences techniques d’un monde numérique évoluant à vitesse grand V et n’avoir encore prévu aucun modèle de gouvernance particulier. L’équipementier chinois dirige un groupe de discussion de l’UIT chargé d’évaluer la technologie de réseau qu’il conviendra de mettre en place d’ici à 2030 et, selon son porte-parole, le New IP est taillé sur mesure pour répondre à ces besoins.

Ce que l’on sait de cette proposition provient essentiellement de documents extrêmement techniques qui sont parvenus à notre rédaction du Financial Times. Ils ont été présentés à huis clos devant des délégués de l’UIT en septembre dernier, puis en février 2020. L’un est une proposition de normes techniques, et l’autre une présentation PowerPoint intitulée “New IP. Élaborer le réseau de demain”.

Le règne des GAFA

En dépit de sa puissance, Internet n’est actuellement contrôlé par aucune instance de régulation. Il est en grande partie sous l’emprise d’une poignée d’entreprises américaines – Apple, Google, Amazon et Facebook. C’est précisément cette absence d’autorité centrale qui a permis aux technologues de changer nos modes de communication et de vie, mais elle a également suscité de profondes fractures dans notre ordre social, à commencer par la manipulation de la parole publique, la déstabilisation de la démocratie et la progression de la surveillance en ligne.

L’équilibre des pouvoirs commence à se déplacer mais, d’un État à l’autre, les attentes sont très différentes. Les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Europe, par exemple, souhaiteraient adapter le système actuel pour faire une plus grande place aux instances de régulation et faciliter l’accès des services de renseignements aux données personnelles des utilisateurs. Le projet chinois, lui, va beaucoup plus loin et pourrait intégrer un système de contrôle centralisé dans l’architecture même du réseau. Selon des sources qui ont assisté aux réunions de l’UIT, l’Arabie Saoudite, l’Iran et la Russie ont par le passé soutenu les propositions chinoises de technologies de réseau alternatives. Et les discussions ont révélé que les lignes directrices du nouveau réseau ont d’ores et déjà été fixées, et que sa construction est en cours. N’importe quel pays pourra s’y rallier s’il le souhaite. “Il existe pour l’instant deux versions d’Internet : une version capitaliste axée sur le marché, fondée sur la surveillance, qui exploite abusivement les données, et une version autoritaire, également fondée sur la surveillance, souligne Zuboff. Reste à savoir si l’Europe et l’Amérique du Nord sauront s’unir pour créer le cadre juridique et technologique d’un modèle démocratique.”

La présentation du nouveau protocole Internet dresse un tableau du monde numérique de 2030 où la réalité virtuelle, la communication par hologrammes et la téléchirurgie seront omniprésentes – autant d’applications que le réseau actuel n’est pas assez puissant pour absorber. Les chercheurs chinois qualifient le protocole IP classique d’“instable”, de “très insuffisant”, et lui reprochent “énormément de problèmes de sécurité, de fiabilité et de configuration”.

Mosaïque de réseaux nationaux

Si l’on en croit les documents, ils préconisent plutôt pour le futur réseau “une conception descendante” et des dispositifs de partage des données entre tous les pays, “afin de desservir l’intelligence artificielle, le big data et toutes sortes d’autres applications”. Nombre de spécialistes craignent cependant que le New IP permette aux fournisseurs d’accès, qui sont généralement des entreprises détenues par les États, de contrôler et de superviser chaque appareil connecté au réseau, et ainsi de surveiller et de restreindre les accès individuels.

Sheng Jiang, qui dirige l’équipe Huawei, a assuré lors de la réunion de septembre que des ingénieurs “des milieux industriels et universitaires” de “plusieurs pays” ont déjà commencé à construire le système mais, pour des raisons de confidentialité commerciale, il s’est refusé à donner le moindre nom. Il y avait dans l’assistance plusieurs membres expérimentés de l’UIT, surtout des représentants officiels du Royaume-Uni, des États-Unis, des Pays-Bas, de la Russie, de l’Iran, de l’Arabie Saoudite et de la Chine.

Pour certains participants, l’idée même est impensable. Si l’UIT validait le concept du New IP, les opérateurs publics pourraient selon eux choisir de déployer un Internet occidental ou un Internet chinois. Or, dans les pays où il serait installé, ce dernier pourrait obliger tous les utilisateurs à demander l’autorisation de leur fournisseur d’accès à Internet (FAI) pour faire quoi que ce soit – télécharger une application ou accéder à un site –, et les administrateurs auraient toute latitude pour leur refuser l’accès. Au lieu d’un Web mondial unifié, les citoyens pourraient en être réduits à se connecter à une mosaïque de réseaux nationaux, chacun régi par ses propres règles – concept connu en Chine sous le nom de “souveraineté numérique”.

L’actualité récente en Iran et en Arabie Saoudite nous offre un aperçu de ce à quoi cela pourrait ressembler. Lors des épisodes de troubles civils, les deux pays ont bloqué l’accès à Internet pendant de longues périodes, n’autorisant qu’un accès restreint à des services essentiels comme les banques et les services de santé. En Russie, une nouvelle loi sur l’“Internet souverain”, entrée en vigueur en novembre dernier, consacre le droit du gouvernement de surveiller de près le trafic Web et démontre la capacité du pays à se couper entièrement du réseau mondial – avec l’aide d’entreprises chinoises, dont Huawei.

Les spécialistes se demandent maintenant si la vision chinoise de la gouvernance d’Internet ne serait pas en train d’évoluer, passant d’une approche défensive, qui laissait à Pékin les mains libres pour imposer des contrôles autoritaires sur la circulation des données à l’intérieur de ses frontières, à une approche plus musclée, qui pousserait la Chine à inciter d’autres pays à lui emboîter le pas.

internet chinois 20

Essais à grands pas

Selon les créateurs du New IP, certaines composantes du réseau pourront passer en phase d’essai dès l’année prochaine. Ils mettront les bouchées doubles pour convaincre les délégations des avantages du nouveau protocole lors de la grande conférence de l’UIT programmée en Inde, en novembre. Pour persuader l’UIT d’approuver le projet avant la fin de l’année, et ainsi ouvrir la voie à l’étape de la normalisation, les délégués doivent d’abord parvenir à un consensus interne, sanctionné par une majorité relative. S’ils ne parviennent pas à s’entendre, la proposition sera soumise à un vote à huis clos réservé aux seuls pays membres, qui n’auront pas forcément à tenir compte des positions du secteur et de la société civile.

Ce calendrier serré inquiète particulièrement les délégations occidentales, et plusieurs voix se sont élevées pour demander de ralentir le processus. Dans sa réponse officielle (transmise au Financial Times par plusieurs sources), un délégué néerlandais rappelle que “le caractère ouvert et souple d’Internet” – dans sa structure comme dans son mode de gouvernance – est indissociable de son succès, et se dit “très inquiet” à l’idée que ce nouveau modèle s’écarte de cette philosophie. Dans un commentaire cinglant (également communiqué à notre rédaction), un délégué britannique renchérit : “Absolument, rien ne démontre que des justifications techniques rigoureuses aient été avancées pour prendre une mesure aussi radicale.”

L’un des détracteurs les plus véhéments du nouveau protocole IP est le Suédois Patrik Fälström, un ingénieur anticonformiste aux cheveux longs, connu dans son pays comme l’un des pères d’Internet. Au début des années 1980, alors qu’il était étudiant en mathématiques à Stockholm, Fälström a en effet été recruté pour construire et tester l’infrastructure d’une nouvelle technologie que le gouvernement américain appelait “Internet”. Il est aujourd’hui conseiller chargé du numérique auprès du gouvernement suédois, qu’il représente dans la plupart des instances de normalisation d’Internet, dont l’UIT.

Trente ans après avoir contribué à construire l’armature du réseau mondial, il incarne les idéaux cyber-libertaires occidentaux qui le sous-tendaient. “L’architecture d’Internet est telle qu’il est très, très difficile, voire pratiquement impossible, pour un fournisseur d’accès de savoir comment l’accès au réseau est utilisé, et plus encore de le contrôler, explique-t-il. Cela pose problème aux services de police et à d’autres, qui aimeraient qu’un fournisseur d’accès exerce un contrôle, de sorte qu’Internet ne puisse jamais servir de vecteur à des activités illégales comme le piratage de films ou la pédocriminalité. Mais je suis prêt à admettre qu’il y aura toujours des criminels pour commettre des actes répréhensibles, et que la police ne pourra pas tous les réprimer. J’accepte ce sacrifice.”

On entendra un son de cloche aux antipodes de cette philosophie dans la petite ville de Wuzhen, près de Shanghai, qui chaque automne est vidée de ses habitants pour recevoir des grands patrons de la tech, des chercheurs et des responsables politiques venus assister à une réunion pompeusement nommée “Conférence mondiale de l’Internet”. Ce forum a été créé par l’Administration chinoise du cyberespace en 2014, un an après l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping. Une rangée de drapeaux internationaux accueille les visiteurs – en écho à l’ambition de Xi de créer une “communauté d’avenir partagé dans le cyberespace”.

De grands noms des hautes technologies, du patron d’Apple, Tim Cook, à celui de Qualcomm, Steve Mollenkopf, sont intervenus à Wuzhen, apportant ainsi leur caution à l’initiative du président chinois. Mais, ces dernières années, la participation étrangère a diminué alors que la guerre technologique sino-américaine s’intensifie et que les patrons craignent de trop se rapprocher de Pékin.

Par-delà la grande muraille électronique

Au début des années 1990, les autorités chinoises ont lancé la construction de leur fameuse “grande muraille électronique”, un dispositif de contrôle du Net qui filtre l’accès aux sites étrangers interdits – de Google au New York Times –, empêche les citoyens d’organiser en ligne des manifestations de masse et bloque les contenus politiquement sensibles.

Ces mécanismes de contrôle s’appuient sur des armées de censeurs employés par le gouvernement, mais aussi par les entreprises technologiques privées comme Baidu et Tencent. Si techniquement n’importe qui peut créer son propre site Web de n’importe où dans le monde à partir d’un simple ordinateur et d’une connexion Internet, les internautes chinois, eux, doivent obtenir un permis délivré par les autorités. Les opérateurs de télécoms et les hébergeurs sont également tenus d’aider la police à repérer les “délits”. Qualifier le président Xi de “pain à la vapeur” dans un groupe de discussion privé est ainsi passible de deux ans de prison.

Malgré cela, l’Internet chinois n’arrive pas totalement à bloquer les contenus jugés sensibles ou subversifs par les autorités. “Les mailles du réseau mondial restent encore trop lâches pour les censeurs chinois, et ils ont consacré beaucoup d’argent et d’énergie à les resserrer, mais si l’on pouvait éliminer presque entièrement ces problèmes avec un procédé technique plus automatisé, comme le New IP, par exemple, ils trouveraient cela formidable”, souligne James Griffiths, auteur de The Great Firewall of China. How to Build and Control an Alternative Version of the Internet [“Le Grand pare-feu chinois. Comment construire et contrôler une autre version d’Internet”, non traduit en français].

New IP, vraiment indispensable ?

Richard Li, directeur scientifique de Futurewei, le département R&D de Huawei situé en Californie, coordonne le projet du nouveau protocole IP. Il travaille avec des ingénieurs de Huawei établis en Chine ainsi qu’avec les opérateurs publics chinois de télécoms, China Mobile et China Unicom, avec l’appui officiel de Pékin, pour mettre au point les spécifications techniques et élaborer des standards.

Nous avons tenté de le joindre pour l’interroger sur le New IP, mais Huawei ne l’a pas autorisé à expliquer le projet plus en détail et a publié un communiqué : “Le New IP vise à fournir de nouvelles solutions à la technologie du protocole IP, capables de prendre en charge […] des applications futures comme l’Internet of Everything (IoE) [une étape supplémentaire après l’Internet classique, celui des réseaux puis celui des objets connectés], les communications holographiques et la télémédecine. Les ingénieurs et chercheurs du monde entier sont les bienvenus s’ils souhaitent participer et contribuer à la recherche et à l’innovation du New IP.”

Selon les détracteurs du projet, les données techniques présentées dans le descriptif du New IP sont soit fausses soit imprécises et constituent “une solution en recherche d’un problème”. Ils soulignent que le système actuel d’adressage IP est adapté aux besoins, même au regard de l’évolution galopante du numérique. “Tout le génie du système provient de la façon dont Internet s’est développé à partir de composants de base modulables et faiblement couplés entre eux”, estime ainsi Alissa Cooper, présidente de l’Internet Engineering Task Force (IETF), organisme américain chargé d’élaborer des standards Internet.

En novembre, M. Li a présenté son projet à un petit groupe lors d’une réunion de l’IETF à Singapour, à laquelle participait Mme Cooper. “L’infrastructure actuelle est à des années-lumière de ce que l’on trouve dans la proposition du New IP, qui repose sur un type d’architecture descendante monolithique et cherche à coupler fermement les applications au réseau. C’est exactement ce qu’Internet a été conçu pour ne pas être”, commente-t-elle.

Élargir le crédit social

Pour l’utilisateur lambda, cela pourrait avoir de lourdes conséquences. “À partir du moment où l’on donne la haute main à des opérateurs publics de télécoms, on peut contrôler non seulement l’accès à un certain type de contenus en ligne et surveiller ces derniers, mais aussi contrôler toutes les connexions d’un appareil donné à un réseau”, souligne un délégué britannique de l’UIT. Or, poursuit-il, la Chine a déjà engagé la mise en place d’un système de crédit social pour évaluer les comportements de ses citoyens en ligne comme dans la vraie vie, et comptabiliser leurs “écarts de conduite” passés. “Ainsi, si le crédit social d’un individu passe sous un certain seuil parce qu’il a trop publié sur les réseaux sociaux, on pourrait très bien bloquer l’accès de son téléphone au réseau.”

Les opérateurs téléphoniques chinois possèdent une mine de données sur leurs abonnés. Pour obtenir un numéro de téléphone ou une connexion Internet, les utilisateurs sont légalement obligés de se déclarer sous leur vrai nom et leur identité réelle – données auxquelles peuvent accéder d’autres entreprises, comme les banques. La loi chinoise sur la cybersécurité contraint également tous les “opérateurs de réseau”, y compris les compagnies de télécommunications, de conserver des “historiques de connexion” – sans que l’on sache très bien ce que cela recouvre.

Bilel Jamoussi, chef du département des groupes d’études au Bureau de normalisation des télécommunications de l’UIT, estime qu’il n’est pas du ressort de l’UIT de chercher à savoir si les propositions de nouvelle architecture Internet sont “descendantes” ou si elles risqueraient d’être utilisées abusivement par des États autoritaires. “Tout ce que l’on construit est toujours à double tranchant, soupire-t-il. On peut utiliser n’importe quoi en bien ou en mal, et c’est la décision souveraine de chaque État membre.”

Tout le monde ne voit pas forcément la volonté de Pékin d’intégrer davantage de contrôles à l’infrastructure du réseau comme un problème – estimant que c’est tout simplement le prochain chapitre de l’évolution d’Internet. “Internet était censé être une infrastructure neutre, mais c’est devenu un outil de contrôle politisé. Son infrastructure est de plus en plus utilisée à des fins politiques – comme vecteur de répression économique et physique des individus –, comme nous l’avons constaté au Cachemire, en Birmanie, et à travers les révélations de Snowden”, rappelle Niels ten Oever, ancien délégué néerlandais à l’UIT. “Pour moi, la question fondamentale est ailleurs : comment construire un réseau public sur une infrastructure privée ? C’est le problème qui nous occupe. Quel est le rôle de l’État et quel est celui des acteurs privés ?”

Une troisième voie possible pour les démocraties

Selon lui, si les entreprises conçoivent des technologies, c’est d’abord pour gagner de l’argent. “Internet est dominé par des entreprises américaines, qui récupèrent tous les flux de données. C’est un pouvoir qu’elles tiennent à conserver, naturellement, poursuit-il. La répression chinoise nous terrifie, et la façon dont nous caricaturons les Chinois frise le racisme impérialiste. Pourtant, le fait est que la gouvernance actuelle d’Internet ne marche pas. Il y a de la place pour un autre modèle.”

“Le risque, c’est que si nous ne parvenons pas à trouver une troisième voie – un modèle capable de rendre le pouvoir aux utilisateurs, d’accroître la démocratie et la transparence en ligne, et de réduire les pouvoirs des grosses entreprises technologiques et des services de sécurité des gouvernements –, alors de plus en plus de pays préféreront opter pour le modèle chinois, plutôt que de gérer les retombées de l’échec de celui de la Silicon Valley”, écrit Griffiths dans The Great Firewall of China.

Aujourd’hui, la “Déclaration d’indépendance du cyberespace” – la charte d’Internet – semble de plus en plus dépassée. Ce manifeste, rédigé en 1996 par John Perry Barlow, cofondateur de l’ONG américaine Electronic Frontier Foundation (EFF) et parolier du groupe Grateful Dead, était un appel aux armes : “Gouvernements du monde industriel, géants fatigués de chair et d’acier, je viens du cyberespace, nouveau foyer de l’esprit, commençait ce manifeste. Au nom de l’avenir, je vous demande, à vous qui êtes du passé, de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez aucun droit de souveraineté sur nos lieux de rencontre.”

Cette vision nous ramène à une époque où les capitalisations boursières de milliers de milliards de dollars du secteur technologique n’existaient pas. Tout espoir n’est pourtant pas perdu, et peut-être y a-t-il bien une troisième voie, autre que nos deux Internet actuels. “Ce qui nous différencie aujourd’hui de la Chine, c’est que l’opinion occidentale peut encore se mobiliser et avoir voix au chapitre. Il revient en grande partie aux législateurs de protéger la démocratie à l’ère de la surveillance, qu’elle soit dictée par les forces du marché ou par un régime autoritaire, fait valoir Shoshana Zuboff.

“Le géant endormi de la démocratie recommence enfin à bouger, les législateurs se réveillent, mais ils doivent sentir la pression de l’opinion. Nous avons besoin d’un Web occidental qui ouvre sur un avenir numérique compatible avec la démocratie. C’est à cela que nous devrons nous attacher dans la décennie à venir.”

Madhumita Murgia et Anna Gross

=======================

Source

Financial Times Source

Financial Times

LONDRES www.ft.com

Fondé en 1888 sous le nom de London Financial Guide, un journal de quatre pages destiné “aux investisseurs honnêtes et aux courtiers respectables”, le Financial Times est aujourd’hui le quotidien financier et économique de référence en Europe. Il n’y a pas une institution financière ou banque digne de ce nom qui ne reçoive un exemplaire de ce journal britannique immédiatement reconnaissable à son papier rose saumon.

Racheté par le groupe japonais Nikkei en 2015, le “journal de la City” voit son nombre d’abonnés à l’édition papier s’éroder peu à peu (155 000 en février 2020), mais compte plus de 740 000 abonnés numériques ; 70 % de son lectorat réside hors du Royaume-Uni.

Plus de 600 journalistes répartis dans plus de 40 pays collaborent au titre.

Publicité
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>