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Jours tranquilles à Paris
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15 novembre 2019

1989-2019 : la revanche de la Chine

Par Sylvie Kauffmann

1989-2019, les ruptures d’un monde nouveau (3/4). Alors que sa croissance économique fascine, Pékin sort de sa réserve en 2008 et expose sa réussite au monde entier à l’occasion des Jeux olympiques. A partir de 2012, Xi Jinping poursuit le déploiement de la puissance chinoise et dispute aux Etats-Unis la suprématie technologique, tout en renforçant son pouvoir. La Chine est de retour.

Feiyu Xu se souvient très bien où elle était le 08/08/08 à 8 h 08 du soir. Elle se rappelle encore mieux la veille, le 7 août, lorsqu’elle avait eu le privilège d’assister, avant tout le monde, à la répétition de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, dans ce « nid d’oiseau » à nul autre pareil, le stade de Pékin inspiré par l’artiste Ai Weiwei, construit pour l’occasion. Bien sûr, la répétition ne réunissait pas tous ces « 8 », choisis par les autorités pour faire coïncider le début de la cérémonie avec le chiffre porte-bonheur des Chinois. Mais même sans les 8, c’était pour elle, qui vivait en Allemagne depuis seize ans, une expérience très forte ; elle s’était sentie, nous dit-elle aujourd’hui, « profondément touchée » par l’architecture du stade, par le spectacle et par « ses références à la culture chinoise, créatives, magnifiques ».

Ce traitement de faveur, Feiyu Xu l’avait dû au fait d’avoir mis au point, au sein de l’Institut de recherche sur l’intelligence artificielle (DFKI) où elle travaillait, à Sarrebruck, et en partenariat avec l’Académie des sciences chinoise, un prototype de smartphone, le Compass 2008, qui permettrait aux touristes étrangers présents à Pékin pour les JO de traduire directement en chinois leurs questions à un chauffeur de taxi ou à un serveur de restaurant, restaurant que ce smartphone les aiderait, d’ailleurs, à trouver.

C’était il y a onze ans. Cette innovation avait valu à la jeune chercheuse, native de Shanghaï, les honneurs du journal Global Times, la voix du Parti communiste chinois. Les médias nationaux aimaient mettre en valeur des gens comme elle, partis étudier à l’étranger, voire y faire carrière, mais sans couper les ponts avec leur pays, et prêts, à l’occasion, à lui faire bénéficier de leur science. Après les JO, Feiyu Xu a regagné l’Allemagne. Sa trajectoire, d’une certaine manière, est en parfaite harmonie avec celle de son pays : la jeune femme et la Chine post-maoïste ont mûri en même temps. Et l’année 2008 fut, de ce point de vue, une étape importante dans leur évolution.

Un cap franchi en 2008

Professionnellement, Feiyu – « Dr Xu », selon son titre allemand – était alors à mi-parcours. Lorsqu’elle raconte sa vie, cette femme fine et vive, toujours au bord de l’éclat de rire, évoque surtout « la chance » qui, à l’en croire, en jalonne chaque épisode.

Chance d’être admise en 1987, sans même passer le bac, à la prestigieuse Université Tongji, fondée en 1907 à Shanghaï par des savants allemands ; chance d’y avoir « étudié Kafka », enseigné par des professeurs allemands, car Volkswagen avait une usine pas loin et finançait des chaires à Tongji ; chance d’avoir pu partir faire un master à l’université de la Sarre ; chance d’avoir rencontré, un jour dans un bus, un Allemand qui étudiait la sinologie à l’Université Humboldt et qui l’aborda en chinois, puis lui parla avec passion de la linguistique informatique – non, s’esclaffe-t-elle, elle ne l’épousa pas, elle avait « une face de lune » à l’époque. Elle ignorait ce qu’était la linguistique informatique, « parce que ça n’existait pas encore en Chine », mais l’inconnu du bus devint son ami et lui communiqua sa passion, à tel point qu’elle demanda à changer de master à l’université.

Feiyu Xu venait de pénétrer dans le royaume de l’intelligence artificielle (IA), qu’elle ne devait plus quitter. Elle y consacra sa thèse de doctorat, diplôme décroché en 2007. Mais déjà, dès 1998, en passant l’oral de son master, elle avait été repérée, et aussitôt embauchée par le DFKI, à Sarrebruck. C’est là, toujours la chance, qu’elle rencontre son mari, le chercheur Hans Uszkoreit, lui aussi passionné d’intelligence artificielle. En 2008, au moment où elle se rend à Pékin pour les JO, ses travaux commencent à porter ses fruits. Elle a 39 ans et dirige depuis peu un projet de recherche sur l’analyse quantitative de textes au DFKI.

LES OCCIDENTAUX S’INTERROGENT. COMMENT ÉVOLUERONT CES CENTAINES DE MILLIONS DE CHINOIS SORTIS DE LA PAUVRETÉ ? CONTINUERONT-ILS DE SUBIR LA DISCIPLINE DU PARTI ? DE SUPPORTER LA CORRUPTION ?

La Chine, elle aussi, est en train de franchir un cap en cette année 2008. La vitesse de son ascension et les taux de croissance de son PIB fascinent le monde entier. Tout particulièrement les Occidentaux, qui s’interrogent. Comment évolueront ces centaines de millions de Chinois sortis de la pauvreté ? Continueront-ils de subir la discipline du parti ? De supporter la corruption ? Deviendront-ils des petits-bourgeois ? Aspireront-ils à plus de liberté ? La classe moyenne émergente demandera-t-elle à participer aux décisions de la cité, voire du pays, comme le suggèrent ces tentatives d’action collective, ça et là, sur la qualité de l’environnement ?

Une conversion sans précédent

Longtemps, en Europe et aux Etats-Unis, on pose un regard bienveillant et optimiste sur cette Chine qui monte. Le président américain Bill Clinton y croit dur comme fer : l’économie de marché et Internet finiront par apporter la démocratie aux Chinois, affirme-t-il en 2000 dans un discours à l’université Johns-Hopkins, à Washington : en adhérant à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) – ce qu’elle fera l’année suivante –, la Chine embrassera « l’une des valeurs les plus chères de la démocratie : la liberté économique ».

Le pari est audacieux. Non seulement cette expérience chinoise de conversion du communisme en capitalisme non démocratique est sans précédent, mais le 1989 chinois est à l’exact opposé de celui qu’a vécu l’Europe de l’Est du bloc soviétique : le 4 juin, au moment même où les Polonais faisaient un triomphe à Solidarnosc dans les urnes, à Pékin, place Tiananmen, les chars écrasaient le printemps des étudiants dans le sang. S’il y a une leçon que les dirigeants chinois ont retenue du 1989 européen, c’est celle-ci : ne jamais subir le sort du Soviétique Gorbatchev.

« 1989 A TUÉ LA PASSION POLITIQUE DES CHINOIS, EXPLIQUE YU HUA. APRÈS, IL NE LEUR EST PLUS RESTÉ QUE LA PASSION POUR L’ÉCONOMIE »

Après la tragédie de Tiananmen, pourtant, la Chine a repris son cours. « 1989 a tué la passion politique des Chinois », nous expliquera, vingt ans plus tard, l’écrivain Yu Hua, l’auteur du livre Brothers (Actes Sud, 2008), dans un café de Pékin. « Après, il ne leur est plus resté que la passion pour l’économie. » Et quelle passion ! Les JO de Pékin, précisément, sont l’occasion de la montrer au grand jour et au monde entier – et d’étaler les réussites qu’elle a engendrées. C’est le moment crucial où l’empire du Milieu tourne la page du profil bas, cette fameuse stratégie mise au point par le père de la réforme, Deng Xiaoping : « Cacher ses capacités et prendre son temps ». En 2008, le temps est venu d’exposer les capacités, que Hu Jintao, le numéro un, habille sous le mot d’ordre d’« harmonie ».

Le 08/08/08, donc, 4 milliards de paires d’yeux convergent, à travers les écrans de la planète, sur le « nid d’oiseau » pour suivre la cérémonie d’ouverture. Mise en scène par le célèbre cinéaste Zhang Yimou, le réalisateur d’Epouses et concubines, elle est simplement époustouflante de génie, de grâce, de couleurs. Une épopée de 50 minutes pour rappeler ce que quatre mille ans de civilisation chinoise ont apporté au monde : la poudre, l’imprimerie, la boussole… Le XXe siècle, ses tourments et ses errements, le Grand Timonier, la Révolution culturelle et, bien évidemment, Tiananmen sont en revanche soigneusement omis.

Pékin a été nettoyée de fond en comble pour l’événement, les dissidents éloignés, les usines fermées pour réduire la pollution, la circulation allégée : de mémoire de Pékinois, on n’avait pas vu un ciel si bleu depuis des lustres. Des fusées antipluie ont crevé les nuages avant le jour J. Les chauffeurs de taxi ont suivi des cours de maintien – trois mots d’anglais, éviter de cracher. L’équipement informatique des Jeux est assuré sans une fausse note par Lenovo, entreprise chinoise qui a absorbé l’énorme division PC de l’américain IBM trois ans plus tôt. Le message est clair : la Chine est de retour.

« Tortues de mer »

C’est pourtant une année compliquée pour le régime. Au Tibet, la révolte des moines et des moniales contre l’oppression de Pékin et la sympathie dont ils jouissent à l’étranger ternissent le passage de la flamme olympique, notamment à Paris, où la réaction musclée de policiers chinois déguisés en sportifs gâche la fête.

En mai, un tremblement de terre dévaste une partie du Sichuan et fait plus de 80 000 morts ; c’est la première grosse catastrophe naturelle chinoise à l’heure de l’Internet et les autorités en perçoivent vite les risques, lorsque enfle la polémique sur les écoles mal construites qui se sont effondrées sur les enfants comme des châteaux de carte. L’artiste Ai Weiwei paiera cher, par sa détention quelques années plus tard, son enquête sur la corruption qui avait abouti à ces constructions défectueuses ; il vit aujourd’hui en exil en Europe.

Toujours en 2008, en décembre, quelque 300 dissidents signent la Charte 08, qui demande des réformes démocratiques. Parmi eux, l’écrivain Liu Xiaobo paiera encore plus cher cette audace, par une condamnation à onze ans de prison, dont il ne sortira, malgré son prix Nobel de la paix, que pour mourir d’un cancer en 2017.

« EN EUROPE, VOUS CONSTRUISEZ SUR LE PASSÉ, ANALYSE ZHANG DA. EN CHINE, IL N’Y A PAS DE CONTINUITÉ, ON N’HÉRITE PAS DE LA PÉRIODE PRÉCÉDENTE, IL Y A RUPTURE »

Mais en ce mois d’août 2008, c’est l’assurance retrouvée de l’empire du Milieu qui s’affiche, et pas seulement par les 48 médailles d’or remportées par ses athlètes. C’est ce jeune architecte, Wang Hui, prêt à nous assurer que non, il ne prend pas ombrage du fait que ces audacieux bâtiments construits à Pékin pour les JO aient tous été réalisés par des cabinets étrangers : cet art renaît à peine en Chine, où Mao avait supprimé les écoles d’architecture. « Leur présence traduit la volonté de changement du pouvoir », dit-il au contraire. A sa génération à lui, maintenant, de « trouver le moyen de réunir les deux cultures, Chine et modernité ».

« Nous aurons notre propre architecture chinoise », promet-il, confiant. Ce sont aussi ces nouveaux designers de mode, impatients de s’affranchir du « postulat Paris-Milan » copié et recopié, en vogue chez les nouveaux riches. « En Europe, vous construisez sur le passé, nous prévient Zhang Da, un styliste qui enseigne alors l’histoire de la mode à l’université de Xian. En Chine, il n’y a pas de continuité, on n’hérite pas de la période précédente, il y a rupture. »

La Chine est l’atelier du monde, mais elle aspire à autre chose. A l’image de ces chercheurs, ces scientifiques, ces savants, qui commencent à revenir des quatre coins de la planète, où ils étaient partis se former. Visionnaire, Deng Xiaoping avait pris le risque d’envoyer quelques milliers d’étudiants à l’étranger. Ils sont désormais des centaines de milliers dans les universités américaines, allemandes, britanniques, australiennes, à absorber tout ce que le modèle occidental peut leur enseigner. Ce mouvement est l’une des clés de la métamorphose chinoise, et surtout de sa progression dans le secteur technologique.

L’année 2008 est un tournant dans ce domaine aussi : la crise financière ravage l’économie américaine et impose des coupes sombres dans les budgets de recherche. Cette dynamique descendante à l’Ouest, ascendante à l’Est, favorise le retour de ceux que les Chinois surnomment les « hai gui », les « tortues de mer » : hai, la mer, est aussi l’abréviation d’outre-mer, et gui signifie à la fois « tortue » et « rentrer ».

Décollage technologique

C’est à ce moment-là que Hong Ding, physicien de 39 ans, titulaire d’une chaire à vie à l’université de Boston, où il coule des jours heureux, reçoit une offre d’embauche de Hongkong. Il a à peine le temps d’y réfléchir que l’Académie des sciences de Pékin lui fait une contre-proposition. Cela fait dix-neuf ans qu’il est aux Etats-Unis, où il est arrivé sans même parler un mot d’anglais, étudiant désillusionné par les événements de Tiananmen ; il a même pris la nationalité américaine. Mais la National Science Foundation a réduit ses subventions, et Pékin lui promet tout ce dont il aura besoin : avec l’accord de sa femme, chinoise comme lui et ingénieure dans le numérique à Boston, il saute le pas ; la famille rentre.

Nous le rencontrons l’année suivante dans son bureau de l’Institut de physique de l’Académie des sciences à Pékin. « Je me sens chez moi, parfaitement à l’aise, dit-il. Je suis chinois, je connais la culture. » Il ne dédaigne pas le terme « patriotique » pour l’ambition scientifique qu’il affiche pour son pays. Son institut est ce qu’il y a de mieux en Chine en physique, assure-t-il : « J’ai l’impression d’être aux Bell Labs d’AT & T il y a vingt ans. »

Chercheur à l’Institut national de recherche en informatique et automatique (Inria), Stéphane Grumbach dirige alors un laboratoire sino-français d’informatique à Pékin et observe les postes dirigeants des institutions scientifiques autour de lui, attribués les uns après les autres à ces « tortues de mer ». « Beaucoup, prédit-il alors, va dépendre de la capacité de la Chine à maintenir ce mouvement de retour. » Il juge indispensable de progresser « dans la culture scientifique, la déontologie, l’encouragement des chercheurs qui ont des idées intellectuelles fortes », mais voit aussi éclore « un débat intellectuel passionnant » dans ces milieux scientifiques. « Si la Chine décolle technologiquement, prévoit-il, ça changera la donne en Occident. »

C’est visiblement le calcul que font les dirigeants de Pékin, désormais prêts à afficher leur puissance. Expert de la Chine, à laquelle il a consacré plusieurs livres, François Godement est stupéfait, en 2009, par l’ampleur de la parade militaire du 60e anniversaire de la naissance de la République populaire de Chine : « une exaltation de l’armée sans précédent », résume-t-il. Le long du parcours, une arche marque chaque année d’humiliation depuis la première guerre de l’opium (1839-1842) : 169 au total. Ça y est, l’humiliation est lavée.

Pour Godement, la période qui suit, avec une guerre de succession au sommet, marque un retournement complet, tandis que les économies occidentales se débattent dans la crise financière. Xi Jinping prend la tête du PCC en 2012 puis, en 2013, celle de l’Etat, et ne va cesser de renforcer son pouvoir et le contrôle de la société. Les dernières illusions occidentales tombent. Le modèle chinois est bien un modèle autoritaire. Différent du modèle soviétique, différent de la Chine maoïste, mais autoritaire.

Compétition pour la suprématie

Elles sont loin, les médailles d’or olympiques. La puissance chinoise est économique, commerciale, militaire, elle se déploie à travers les « nouvelles routes de la soie ». Elle se doit aussi d’être technologique ; tous les dirigeants, depuis Deng, ont valorisé l’innovation scientifique et technologique. La révolution numérique permet à Xi Jinping d’aller plus loin. Son grand bond en avant à lui, ce sont les technologies du futur, en priorité l’IA et l’information quantique. Avec des moyens colossaux. Il en a fixé les objectifs dans un plan de développement national de l’IA en 2017 et dans son plan « Made in China 2025 ».

« J’AI TOUJOURS PENSÉ QUE JE RETOURNERAIS TRAVAILLER EN CHINE, CONFIE FEIYU XU, QUE JE FERAI BÉNÉFICIER LA CHINE DE MON EXPÉRIENCE »

C’est dans ce contexte que Feiyu Xu, la jeune femme des JO de Pékin, se transforme, à son tour, en « tortue de mer ». Elle reçoit régulièrement des propositions pour rentrer au pays, mais elle est trop occupée pour les examiner. Un jour de 2016, elle vient d’arriver à Tenerife, en Espagne, pour deux semaines de vacances avec son mari lorsque son téléphone sonne : c’est le « CTO » (Chief Technology Officer) de Lenovo. Lenovo, qu’elle a connu aux JO, l’une des plus belles entreprises chinoises mondialisées, spécialisée dans la « transformation intelligente », lui propose de diriger son tout nouveau laboratoire de recherche en intelligence artificielle à Pékin.

La chance qui colle à la peau du « Dr Xu », cette fois, c’est Lenovo qui en bénéficie : « J’étais en vacances, donc j’avais deux semaines pour réfléchir, les rappeler, en discuter avec mon mari. » A la fin des vacances, leur décision est prise : ils déménageront à Pékin l’année suivante, en 2017. « J’ai toujours pensé que je retournerais travailler en Chine, nous dit-elle, que je ferai bénéficier la Chine de mon expérience. »

Aujourd’hui, elle est vice-présidente du groupe Lenovo et dirige un laboratoire de 200 chercheurs, dont 85 % ont moins de 40 ans ; ils viennent de 92 universités différentes à travers le monde. Seuls deux ne sont pas chinois – un Mexicain et un Iranien. Nous la cueillons à un passage à Rome, où elle participe à une réunion de direction avec le comité exécutif du groupe. Elle a l’air comme un poisson dans l’eau. Sa passion pour l’intelligence artificielle a pris une nouvelle dimension : celle d’un pays de 1,5 milliard d’habitants, source inépuisable de données. Et qui, d’après elle, a cruellement besoin d’applications de l’IA pour pouvoir vivre normalement, précisément en raison de la taille de sa population.

A Pékin, il lui arrive de mettre une heure et demie pour aller à son bureau, un trajet qui lui prenait 12 minutes à Berlin : l’IA, elle en est sûre, peut favoriser des solutions. « Seule la technologie peut apporter aux Chinois des niveaux de vie comparables aux vôtres, plaide-t-elle. En Occident, la Chine fait peur, mais vous devriez avoir pitié de ses habitants : grâce à l’IA, ils pourraient avoir moins d’embouteillages, moins de pollution ! »

Un milliard et demi de Chinois, « et pourtant, note Feiyu Xu, la Chine a besoin de plus de gens pour créer des idées, elle a besoin de plus d’esprit critique. C’est la base de la science : la pensée créative, critique, “out of the box”. Cela dit, il y a de plus en plus de jeunes qui ont des idées ». Subtilement, le « Dr Xu » met ainsi le doigt sur un aspect crucial de la compétition pour la suprématie technologique entre la Chine et les Etats-Unis : quels que soient les moyens financiers déployés, au bout du compte, même en IA, la bonne vieille matière grise, bien faite et pas seulement bien pleine, « le talent », comme on dit dans le numérique, est déterminante.

« Le match n’est pas fini »

Un livre, aussitôt devenu best-seller, a jeté un pavé dans la mare techno-géopolitique en 2018 aux Etats-Unis : AI Superpowers : China, Silicon Valley and the New World Order, paru en France cette année (I.A. La Plus Grande Mutation de l’histoire, Les Arènes, 384 pages, 20 euros). Son auteur, Kai-Fu Lee, un Américain né à Taiwan, lui-même un pionnier de l’IA passé par Google et aujourd’hui capital-risqueur en Chine, affirme que l’IA est passée de l’âge de la découverte, où les Etats-Unis menaient, à l’âge de l’exécution, où la Chine jouit d’« avantages structurels ». D’ici dix ans, parie-t-il, la Chine aura dépassé les Etats-Unis.

« Bullshit », nous rétorque l’ancien premier ministre australien Kevin Rudd, excellent connaisseur de la Chine. Certes, fait-il valoir, les Chinois profitent d’une source massive de données, de l’absence de législation protégeant la vie privée, de très bons procédés d’apprentissage automatique et parviennent à multiplier les avancées technologiques, « mais les Etats-Unis conservent une avance considérable en IA ». Cela dit, si le vol et le plagiat étaient courants dans la high-tech chinoise il y a dix ans, la situation est différente aujourd’hui, observe Kevin Rudd : « Leur effort d’adaptation est gigantesque. Cela peut-il aboutir à une percée majeure en termes d’innovation ? La question est ouverte. »

Une autre question est ouverte, beaucoup plus troublante : finalement, serait-il faux de croire que la libre circulation des idées est indispensable à l’innovation ? « Il n’y a pas de doute, nous répond Graham Allison, auteur de Vers la guerre. L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ? (Odile Jacob, 416 pages, 29,90 euros). Cela va à l’encontre de mes convictions mais si l’objectif est d’avancer sur l’IA, un Etat autoritaire présente beaucoup d’avantages. » Ce qui conduit Graham Allison à pousser plus loin le questionnement : « Quelle est la stratégie des sociétés libres pour être compétitives avec des sociétés de régimes autoritaires qui se révèlent capables de telles performances ? Je pense que le match n’est pas fini. »

« LES ETATS LIBÉRAUX, QUI DEVRAIENT AVOIR UN AVANTAGE, ONT CONSTRUIT UN MONDE LIBÉRAL DANS LEQUEL LES ETATS ILLIBÉRAUX ONT UN AVANTAGE », ANALYSE BARRY ROSEN

Ces interrogations empêchent aussi parfois de dormir Barry Rosen, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), avec ce constat : « Les Etats libéraux, qui devraient avoir un avantage, ont construit un monde libéral dans lequel les Etats illibéraux ont un avantage. » George Soros, lui, a tranché. Dans un discours profondément dystopique prononcé à Davos en janvier, le milliardaire philanthrope a averti du « danger mortel posé aux sociétés par les instruments de contrôle que le machine learning et l’IA peuvent mettre entre les mains des régimes répressifs », en s’empressant de nommer la Chine.

Le 1er octobre, Pékin a fêté les 70 ans de la République populaire, de nouveau avec une gigantesque parade militaire. François Godement a, encore une fois, été impressionné – « pas tant par l’équipement militaire exposé que par les portraits de Xi et cette nouvelle chorégraphie stalinienne qui officialisent le culte de la personnalité ». Xi Jinping est aujourd’hui le plus puissant leader chinois depuis Mao.

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7 novembre 2019

Le Centre Pompidou s’installe à Shanghai

pompidou en chine

Après l’Espagne, à Malaga, et la Belgique, au cœur de Bruxelles, le Centre Pompidou s’implante en Chine, à Shanghai dès le 8 novembre.

Le 19 décembre 2018, le West Bund Group (entreprise publique en charge du développement, de l’exploitation et de la gestion des berges du district de Xuhui) et le Centre Pompidou signaient un contrat de cinq ans (renouvelable) scellant leur partenariat pour la création du Centre Pompidou x West Bund Museum Project. Moins d’un an plus tard, l’institution ouvre ses portes dans un bâtiment de vingt-cinq mille mètres carrés construit par l’architecte britannique David Chipperfield, situé sur la rive nord du fleuve Huang Pu. « Le Centre Pompidou a depuis longtemps de nombreux échanges et coopérations avec la Chine, et la collection comporte aujourd’hui plus de deux cents œuvres réalisées par près de cent vingt artistes chinois ou nés en Chine, datant des années 1930 à nos jours et couvrant tous les médiums », explique Serge Lasvignes, le président de l’établissement. Composé de trois volumes de galeries aux lignes pures, déployées sur deux étages et articulées autour d’un hall central, l’édifice est inauguré avec un parcours semi-permanent (il sera renouvelé tous les six mois) intitulé « The Shape of time ». Il réunit une centaine de peintures, de sculptures, de photographies et d’installations des XXe et XXIe siècles prêtées par le Centre Pompidou (Paris). En dix chapitres, l’accrochage propose une réflexion sur le temps et sa représentation dans les arts visuels européens (Pablo Picasso, Sonia Delaunay, Cy Twombly, Christian Boltanski, Gerhard Richter…) et chinois (Zhang Huan, Ding Yi, Zao Wou-Ki, Cai Guo Qiang…). En parallèle, la première exposition temporaire met en lumière la collection Nouveaux Médias du Centre Pompidou, à travers une sélection d’une vingtaine de pièces vidéo et numériques signées Bruce Nauman, Joan Jonas, Pierre Huyghe ou encore Ryoji Ikeda.

Guillaume Morel

Journaliste

6 novembre 2019

Emmanuel Macron en Chine...

chine macronnn

6 novembre 2019

Emmanuel Macron en Chine

macron en chine

3 novembre 2019

Voyage délicat pour Macron en Chine

Par Cédric Pietralunga, Frédéric Lemaître, Pékin, correspondant

Le président français arrive lundi à Shanghaï, sur fond de tensions à Hongkong. Il entend à la fois défendre les intérêts de la France et porter les couleurs de l’Europe.

Emmanuel Macron effectue, du lundi 4 au mercredi 6 novembre, sa deuxième visite d’Etat en Chine depuis son accession à l’Elysée. Un voyage qui s’annonce plus délicat, en raison de l’environnement international (Hongkong et les relations commerciales entre Pékin et Washington), mais aussi de tensions sur la politique asiatique de Paris. Lors de sa première venue, en janvier 2018, il avait pris l’engagement de s’y rendre chaque année, comme la chancelière allemande, Angela Merkel. Il y rencontrera le président Xi Jinping, qu’il avait reçu en France fin mars et qu’il a déjà croisé à cinq reprises.

« Partenariat global », « dialogue stratégique »… Dans les deux capitales, les diplomates insistent sur l’importance de la relation entre la France et la Chine. Conscient de l’asymétrie croissante de cette relation, le président de la République entend à la fois défendre les intérêts de la France et porter les couleurs de l’Europe. En mars, il avait invité la chancelière allemande et le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, à participer à l’entretien avec le président chinois. Cette fois, l’Elysée emmène dans sa délégation le commissaire européen à l’agriculture, Phil Hogan – qui sera chargé du commerce dans la Commission d’Ursula Von der Leyen –, ainsi que des entreprises d’outre-Rhin. Et la ministre allemande de l’éducation et de la recherche, Anja Karliczek, déjà présente en Asie, rejoindra le chef de l’Etat français au cours de sa visite.

SYMBOLE DE LA BONNE ENTENTE : XI JINPING, ACCOMPAGNÉ DE SON ÉPOUSE, RECEVRA LE COUPLE MACRON DANS UN ENDROIT « TRÈS CHINOIS ET TRÈS SHANGHAÏEN », POUR UN DÎNER PRIVÉ

De son côté, face à l’Américain Donald Trump, Xi Jinping a tout intérêt à trouver des alliés. Signe de l’importance que la Chine attache désormais à l’Europe, Pékin a nommé, vendredi 1er novembre, son premier « représentant spécial pour les affaires européennes », un diplomate de haut rang, Wu Hongbo, qui assistera le ministre des affaires étrangères et participera aux échanges de haut niveau. Symbole de la bonne entente : Xi Jinping, accompagné de son épouse, recevra le couple Macron dans un endroit « très chinois et très shanghaïen », pour un dîner privé mardi 5 novembre, histoire de se montrer aussi attentionné que l’avait été le président français en invitant le couple Xi à dîner à la villa Kérylos à Beaulieu-sur-Mer (Alpes-Maritimes), en mars.

Pas d’importants contrats

Les deux chefs d’Etat devraient évoquer des sujets bilatéraux et multilatéraux, notamment les négociations liées au climat et à la biodiversité. Emmanuel Macron a accepté que la France soit invitée d’honneur à la Foire aux importations de Shanghaï, vitrine de la politique d’ouverture chinoise aux produits étrangers. Mais bien qu’il soit le seul dirigeant d’un grand pays à avoir fait le déplacement à cette occasion – seules la Serbie, la Jamaïque et la Grèce envoient un chef de gouvernement à Shanghaï, les autres pays se contentant, au mieux, d’un ministre – cette visite ne devrait pas donner lieu à d’importants contrats.

Le président français, qui sera accompagné par une cinquantaine de chefs d’entreprises de grands groupes (L’Oréal, BNP Paribas, Airbus, Sanofi, etc.), mais aussi de PME ou de start-up (Devialet, Deezer, etc.), espère néanmoins signer « une quarantaine de contrats » lors de son séjour. A Paris, on table toujours sur une possible annonce d’un accord sur la construction par Orano (ex-Areva) d’une usine de retraitement de déchets radioactifs en Chine, un dossier en discussion depuis plus de dix ans et estimé à quelque 11 milliards d’euros. « Les industriels discutent entre eux, ça s’accélère, les choses vont vite », se réjouit-on à l’Elysée. Mais Bercy tout comme les négociateurs français sont beaucoup moins optimistes. « La négociation n’est pas finie », confirme le ministère des affaires étrangères chinois.

SELON L’ENTOURAGE DE MACRON, « LE PRÉSIDENT VEUT PRENDRE LES CHINOIS À LEUR PROPRE JEU ET LEUR DEMANDER LA RÉCIPROCITÉ DONT ILS SE RÉCLAMENT »

Emmanuel Macron compte mettre l’accent sur la promotion des agriculteurs français. Début 2018, le chef de l’Etat avait obtenu la levée de l’embargo chinois sur le bœuf tricolore, mettant fin à un boycott de dix-sept ans initié à la suite de la crise de la vache folle. Mais pour Paris, les barrières restent encore trop nombreuses. Seules vingt et une entreprises françaises de viande sont autorisées par la Chine à y vendre leurs produits. La France espère profiter de la crise porcine qui sévit dans l’empire du Milieu pour y vendre davantage de porcs.

Au cours de sa visite, M. Macron espère obtenir un accord sur les indications géographiques protégées (IGP), reconnues par Pékin mais trop souvent contournées. Des discussions doivent également avoir lieu sur la protection des investissements français en Chine. « Le président veut prendre les Chinois à leur propre jeu et leur demander la réciprocité dont ils se réclament », explique-t-on dans l’entourage de M. Macron.

Plusieurs sujets délicats

Alors que l’Elysée insiste sur la dimension culturelle de la visite du président de la République, qui va inaugurer une antenne du centre Pompidou à Shanghaï, les autorités chinoises semblent se désintéresser de cette initiative. Enfin, plusieurs sujets seront délicats. En 2018, Emmanuel Macron avait évoqué la « stratégie indo-pacifique de la France », ce qui n’est pas du goût de Pékin. Par ailleurs, la Chine ne voit d’un bon œil ni la vente de Rafale à l’Inde ni l’ouverture des ports français à la marine indienne. Enfin, elle dénonce la présence régulière de navires militaires français en mer de Chine du Sud ou dans le détroit de Taïwan, que la Chine considère comme ses eaux territoriales.

« La France s’est beaucoup investie dans cette région. On espère que sa présence de plus en plus forte puisse jouer un rôle positif dans la stabilité régionale. Et non le contraire », a déclaré, jeudi 30 octobre, Zhu Jing, vice-directeur du département des affaires européennes, en recevant quelques journalistes français. Et évidemment, pas question a priori de parler de Hongkong ni du Xinjiang, sujets « intérieurs » chinois. Pourtant, cet été, le président français avait indiqué qu’il ferait de Hongkong « un sujet de discussion très franc et très sincère » lors de sa visite.

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2 novembre 2019

Xi Jinping renforce encore son pouvoir sur le Parti communiste chinois

Par Frédéric Lemaître, Pékin, correspondant

Le PCC souhaite améliorer le système de nomination et de destitution des dirigeants de Hongkong.

Xi Jinping, secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC), semble avoir encore consolidé son pouvoir à l’issue du plénum du comité central qui s’est tenu à Pékin du 28 au 31 octobre.

Cette instance, qui compte environ 270 dirigeants, se réunit à sept reprises entre deux congrès quinquennaux. Le session qui vient de se tenir était d’autant plus attendue que Xi Jinping n’avait pas convoqué de plénum depuis début 2018. Jamais, depuis les années 1970, il ne s’était passé autant de temps – vingt mois – entre deux sessions.

Mettre encore davantage le PCC sous pression

Certains observateurs en concluaient que le secrétaire général était en difficulté et préférait ne pas avoir à rendre de comptes. Certes, avec une croissance économique en berne, des tensions stratégiques avec les Etats-Unis et, depuis juin, des troubles à Hongkong, les motifs d’insatisfaction ne manquent pas. Certaines rumeurs affirmaient même que ce plénum allait être l’occasion d’annoncer la promotion de dirigeants plus jeunes, laissant entrevoir que la succession de Xi Jinping était ouverte, bien que celui-ci ait modifié la Constitution en 2018 pour pouvoir exercer autant de mandats qu’il le souhaite à la tête du pays.

Si l’on en croit le communiqué publié le 30 octobre, il n’en est rien. « Xi Jinping est confirmé dans sa position de chef suprême et incontesté », analyse Jean-Pierre Cabestan, professeur à l’université baptiste de Hongkong. Un terme revient sans cesse dans le texte : « maintenir » – à cinquante-sept reprises. Ce qui n’est évidemment pas un signe de changement même s’il est souvent suivi d’« améliorer » – quarante et une occurrences.

En fait, Xi Jinping semble avoir profité de ce plénum pour mettre encore davantage le PCC sous pression. D’où son choix de centrer les travaux de cette assemblée sur un thème qui lui est cher : la gouvernance.

Convaincu que, « depuis les temps anciens, la perte de l’autorité centrale » est la cause de la chute des régimes politiques, Xi Jinping a récemment réaffirmé dans une revue du parti : « Nous ne pouvons être défaits que par nous-mêmes. » Si les 6,6 millions de responsables jouissant d’un mandat politique doivent être à l’écoute des attentes de la population, les 90 millions de membres du PCC doivent être unis derrière leurs dirigeants, et en particulier le premier d’entre eux. Quitte à évacuer toute question qui fâche.

« Maintien du rôle dominant du secteur public »

« Certains responsables ne parviennent pas à s’adapter », a reconnu Jiang Jinquan, un des cinq dirigeants du PCC chargés de rendre compte à la presse, vendredi 1er novembre, des travaux du plénum : une restitution qui constituait d’ailleurs une première. Ce que le parti exige de ses cadres : « Qu’ils apprennent, apprennent, apprennent. Qu’ils s’améliorent, s’améliorent, s’améliorent », a-t-il martelé. En clair, qu’ils appliquent « la pensée de Xi Jinping » désormais gravée dans la Constitution.

Dans un discours de une heure et quarante minutes prononcé, lundi, à l’ouverture du plénum – et dont on ne connaît pas exactement la teneur –, Xi Jinping avait donné le ton. « On ne peut pas s’arrêter. On ne peut même pas avoir l’idée de reprendre son souffle et de se reposer », rapporte Le Quotidien du peuple.

Le communiqué du plénum oscille sans cesse entre l’autosatisfaction de dirigeants convaincus de la « force du système de gouvernance chinois » et les inquiétudes face aux difficultés qui les attendent.

Sans mentionner explicitement la guerre commerciale avec les Etats-Unis, le texte estime que « le maintien du rôle dominant du secteur public » est une force. Si le PCC reconnaît qu’il faut « approfondir les réformes des entreprises publiques », ses dirigeants jugent également qu’ils doivent « aider les capitaux publics à devenir plus forts, faire mieux et croître ».

Les dernières statistiques chinoises montrent d’ailleurs que le secteur public ne cesse de progresser : les actifs des entreprises d’Etat non financières qui représentaient 150 % du produit intérieur brut (PIB) chinois en 2010 en représentent désormais 230 %.

Hongkong : « deux systèmes » mais « un seul pays »

Le plénum était aussi attendu sur Hongkong. Le sujet a occupé « une part importante de la discussion », a reconnu vendredi Shen Chunyao, chargé de ce sujet au sein de la direction du PCC. Le communiqué estime qu’il faut « gouverner de façon rigoureuse les régions administratives spéciales de Hongkong et de Macao, en stricte conformité avec la Constitution et la Loi fondamentale » qui régit Hongkong.

Vendredi, Shen Chunyao est allé plus loin. Commentant la formule « un pays, deux systèmes » qui régit les relations entre la Chine continentale et Hongkong, il a rappelé que les « deux systèmes » étaient subordonnés au fait qu’il y ait « un seul pays ». Il a surtout jugé qu’il faut « améliorer le système du gouvernement central pour la nomination et la destitution du chef de l’exécutif et des principaux fonctionnaires ».

Actuellement, le chef de l’exécutif est choisi par un collège de 1 200 personnes, en majorité favorables à la Chine. Shen Chunyao n’a pas précisé en quoi consistait cette « amélioration » ni évidemment quel sort Pékin comptait réserver à Carrie Lam, dont les jours à la tête de l’exécutif hongkongais seraient comptés. Malgré sa supposée « supériorité », le système chinois de gouvernance ne semble pas avoir réponse à tout.

11 octobre 2019

Chronique « Trump a déclaré la guerre (économique) à Xi. L’affrontement va au-delà de la bataille de tarifs »

Par Alain Frachon

Une partie de notre avenir est entre les mains d’un Donald Trump au bord de la crise de nerfs et d’un Xi Jinping qui semble menacé par l’hubris, s’inquiète, dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».

Les deux hommes les plus puissants au monde nous inquiètent. L’un, Donald Trump, paraît au bord de la crise de nerfs, l’autre, Xi Jinping, semble menacé par l’hubris, l’ivresse du pouvoir. Au moment où ce dernier célébrait, mardi 1er octobre, dans l’impériale vastitude de la place Tiananmen, à Pékin, l’accession de son pays au rang de géant militaire, le premier, sous le coup d’une procédure en destitution à Washington, affichait un comportement encore un peu plus erratique qu’à l’habitude. L’un trop fort, l’autre déséquilibré ? Une partie de notre avenir est entre les mains de ces deux-là.

La scène la plus étonnante de ces derniers jours a eu lieu jeudi 3 octobre à la Maison Blanche, devant la presse, quand le républicain Trump, élu d’une formation où l’on a toujours pourfendu les « rouges », a appelé le Parti communiste chinois (PCC) à son secours. La situation était d’autant plus baroque que les Etats-Unis sont engagés dans une guerre commerciale à la vie à la mort avec la Chine. Ainsi va Trump.

L’Américain demandait aux dirigeants chinois d’enquêter sur la famille de Joe Biden, le potentiel rival démocrate de Trump à l’élection de novembre 2020. Explication : le fils de Joe, Hunter Biden, a ouvert un bureau de consultant à Pékin quand son père était vice-président. Gros conflit d’intérêts, suggère Trump – qui, lui, n’a pas jugé bon, une fois élu à la Maison Blanche, de couper les liens avec son empire immobilier (confié à la gestion de ses enfants).

Toujours devant les journalistes, le président répétait mot pour mot ce qui a conduit la majorité démocrate à la Chambre des représentants à ouvrir une enquête aux fins de le destituer. C’est vrai, avoue-t-il, il a bien demandé, le 25 juillet, à l’Ukraine d’enquêter sur les affaires de Hunter à Kiev – et sur le rôle que le père de celui-ci, Joe Biden, a pu y jouer. Curieuse contre-attaque qui, consistant à reconnaître les faits, relève d’une sorte « d’autodestitution », écrit l’excellente Susan Glasser dans l’hebdomadaire The New Yorker. La Constitution américaine interdit à tout candidat à une élection de solliciter la moindre assistance à l’étranger.

Trump dégrade la démocratie américaine

La procédure en cours fait ressortir ce qu’il y a de pire chez Donald Trump : insultes renouvelées contre les institutions, accusations répétées de « trahison » ou « d’espionnage » contre ses adversaires, fantasme sur un « coup d’Etat » ou un complot fomenté par « l’Etat profond », début de paranoïa et langage de guerre civile – l’ensemble de la panoplie verbale qui précède en général la violence physique. Trump dégrade la démocratie américaine, dont il se refuse par ailleurs à promouvoir les valeurs.

La même semaine, à Pékin, Xi fêtait le 70e anniversaire de la République populaire de Chine en organisant un défilé militaire sans précédent. La vedette, tout en noire rondeur, en était un missile intercontinental, porteur de dix têtes nucléaires, capable de frapper en trente minutes n’importe quel objectif aux Etats-Unis. L’engin s’appelle le Dongfeng 41. Son exhibition place Tiananmen était une façon d’adresser un message de force au monde entier et de rivalité aux Etats-Unis. « Aucune force ne pourra ébranler le statut de notre puissante nation, aucune ne pourra arrêter sa marche en avant », a dit le président Xi.

Il a salué, à juste titre, la performance, sans égale dans l’histoire, réalisée par la Chine : en moins d’un siècle, le passage de la plus abjecte pauvreté au rang de grande puissance économique, scientifique, technologique et militaire. La vérité imposerait de dire que cette transition est le fait de la période courant de 1976 à aujourd’hui – de 1949 à 1976, le PCC, sous la houlette de Mao, a martyrisé et éreinté la Chine.

Xi a terni l’image de la Chine à l’étranger

Mais Xi, patron du PCC, cultivant une étrange nostalgie maoïste, sacralise le parti et l’investit de tous les pouvoirs pour placer près d’un milliard et demi de Chinois sous une cloche idéologique aussi hermétique qu’étouffante. On sait les caractéristiques de l’ère Xi : recrudescence de l’autoritarisme à l’intérieur et affichage à l’extérieur de l’impérieuse puissance montante de la Chine, l’ensemble sur fond de lutte idéologique contre la démocratie libérale « à l’occidentale ».

Cette vision monolithique de la Chine – de l’être chinois – est depuis quatre mois défiée à Hongkong. Xi a eu beau rappeler, le jour du défilé, son attachement à la formule dite « un pays, deux systèmes », censée préserver les libertés des Hongkongais, il n’a cessé depuis son arrivée au pouvoir, en 2012, de les rogner. Jusqu’où ira-t-il pour soumettre le « rocher » ? La deuxième île chinoise, Taïwan, est concernée. Dans la « pensée Xi Jinping », le « rêve chinois » suppose la réunification avec Taïwan d’ici à 2049. Comment ?

Xi a terni l’image de la Chine à l’étranger, où une peur diffuse l’emporte sur l’admiration. Sur une base de reproches un peu caricaturaux mais pas injustifiés – non-respect des règles du commerce international, attaques de hackeurs pilotées par l’Etat, pratiques déloyales en matière d’investissements –, Trump a déclaré la guerre (économique) à Xi. L’affrontement va au-delà de la bataille de tarifs.

Les Etats-Unis appellent à boycotter un nombre croissant d’entreprises chinoises, du chemin de fer à la 5G, et envisagent de les interdire de cotation à New York. Forcené du tweet intempestif, Trump, dans un moment de déprime, a qualifié la Chine de « menace pour le monde ». C’était quelques jours avant que Xi, devant son défilé de missiles, ne dresse l’éloge de la puissance chinoise. Entre la Chine de Xi et les Etats-Unis de Trump, le niveau de conflictualité monte dangereusement.

PS : Pointu et didactique, le mensuel Pour l’Eco, que pilote Stéphane Marchand, consacre sa livraison d’octobre à l’affrontement sino-américain.

1 octobre 2019

Pékin commémore en fanfare le 70e anniversaire du régime

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La Chine s’est livrée, mardi, à une démonstration de force à l’occasion du 70e anniversaire du régime communiste, alors qu’à Hongkong, des manifestants prodémocratie ont promis de gâcher la fête.

Quinze mille soldats, des centaines de chars, missiles et avions de combat ont défilé, mardi 1er octobre, à Pékin devant les plus hauts dirigeants du pays rassemblés au balcon de la porte Tiananmen, l’endroit même où Mao Tsé-toung proclama la République populaire le 1er octobre 1949.

« Rien ne peut ébranler les fondations de notre grande nation. Rien ne peut empêcher la nation et le peuple chinois d’aller de l’avant », a lancé le président Xi Jinping, habillé en costume Mao sombre, en donnant le coup d’envoi des célébrations.

Des milliers d’invités rassemblés sur l’immense place ont agité une mer de fanions rouges face au président chinois, qui venait de passer les troupes en revue, avant le départ du défilé, le plus grand jamais organisé par la Chine, selon le quotidien nationaliste Global Times.

Des hélicoptères ont ouvert le défilé aérien en deux formations dessinant le chiffre « 70 » dans le ciel de la capitale chinoise, voilé par un indésirable nuage de pollution. La pointe de la technologie militaire chinoise a été exhibée, notamment le missile nucléaire intercontinental DF-41, qui a défilé pour la première fois. Cet engin, d’une portée supposée de 14 000 km, pourrait en théorie atteindre le territoire des Etats-Unis.

« Journée de colère » à Hongkong

L’événement vise à faire vibrer la fibre patriotique en célébrant l’émergence de la République populaire au cours des dernières décennies et son statut de deuxième puissance économique mondiale.

Mais à 2 000 km au sud de Pékin, les manifestants hongkongais, qui défient le régime communiste depuis près de quatre mois, ont appelé à une « journée de colère » ce mardi, également férié dans l’ancienne colonie britannique rendue à la Chine en 1997.

« Nous nous attendons à ce que la situation demain soit très, très dangereuse », a averti lundi John Tse, haut responsable de la police locale dans le territoire autonome. « Les émeutiers radicaux sont en train d’élever leur niveau de violence. La profondeur et l’ampleur de leurs violences et de leurs projets montrent qu’ils se livrent de plus en plus à des actes de terrorisme », a-t-il accusé.

Dès mardi matin, les autorités de Hong Kong ont intensifié les contrôles d’identité et les fouilles dans les rues et les transports en commun alors que plus d’une douzaine de stations de métro ont été fermées.

Les manifestants entendent profiter des célébrations pour crier encore plus fort leur ressentiment à l’encontre du régime chinois, dénoncer le recul des libertés et la violation, selon eux, du principe « Un pays, deux systèmes » qui avait présidé à la rétrocession de 1997.

« L’unité, c’est le fer et l’acier »

S’exprimant lundi soir, Xi Jinping s’est engagé à poursuivre l’application de ce principe, tout en défendant l’unité nationale. « L’unité, c’est le fer et l’acier. L’unité est source de force », a-t-il lancé, alors que son régime a laissé planer ces derniers mois le spectre d’une intervention pour rétablir l’ordre.

Trente ans tout juste après la répression sanglante du mouvement démocratique de la place Tiananmen à Pékin, qui avait donné un coup d’arrêt au développement économique chinois, nombre d’experts doutent cependant que le régime communiste prenne un tel risque dans un centre financier international comme Hongkong.

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Xi Jinping, qui a encore renforcé l’autorité du Parti communiste chinois (PCC) depuis son arrivée au pouvoir fin 2012, est parfois considéré comme le plus puissant dirigeant chinois depuis le règne de Mao (1949-1976).

Feu d’artifice colossal

Le pouvoir glorifie le rôle historique de Mao Tsé-toung comme fondateur du régime, tout en gommant ses aspects dramatiques. Selon un bilan avancé par de nombreux sinologues à l’étranger, les campagnes politiques et économiques lancées par le « Grand timonier » se sont traduites par la mort de 40 à 70 millions de personnes.

La puissance chinoise est contestée par le président américain Donald Trump, qui a déclenché l’an dernier une guerre commerciale contre Pékin à coup de droits de douane punitifs. L’économie chinoise a commencé à accuser le coup.

Les festivités se déroulent sous très haute surveillance : seul un public trié sur le volet est admis sur l’immense avenue de la Paix éternelle pour voir passer le défilé. Le défilé militaire est suivi d’une grande parade rassemblant quelque 100 000 figurants enthousiastes autour de 70 chars de carnaval, un drapeau national géant et un portrait de Mao.

La journée soit s’achever par un feu d’artifice colossal tiré depuis la place Tiananmen.

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6 septembre 2019

Chine : les Ouïghours enfermés dès l’école

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Les barbelés empêchent les familles de s’approcher des écoles, comme ici à Peyzawat, au Xinjiang, en 2018. L’usage du ouïghour, pourtant langue officielle, est interdit. Photo AP. Ng Han Guan 

Séparés de leur famille, empêchés de parler leur langue, incités à dénoncer leurs propres parents… L’endoctrinement des mineurs est au cœur de la vaste entreprise d’acculturation des minorités mise en œuvre par Pékin dans la région du Xinjiang.

Chine : les Ouïghours enfermés dès l’école

Des tourelles de contes de fées en guise de portail, des noms enchanteurs tels que «école de la Bienveillance» ou «crèche de la Gentillesse». Mais aussi des clôtures électriques de 10 000 volts, de la propagande diffusée par haut-parleurs et des postes de police dans la cour. Au Xinjiang, dans l’ouest de la Chine, le Parti communiste mène depuis deux ans une immense opération sans précédent d’acculturation et de lavage de cerveaux de centaines de milliers d’enfants ouïghours, une ethnie d’Asie centrale qui compte environ 10 millions de personnes.

A travers un système d’internat obligatoire dans le cadre de l’enseignement public, ils sont soumis dès la maternelle à un endoctrinement massif. Objectif revendiqué par Pékin : transformer une génération entière de jeunes musulmans en Hans, l’ethnie majoritaire du pays. «La Chine veut créer de parfaits petits Chinois, résume l’anthropologue Sabine Trebinjac, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de la question ouïghoure. La séparation des familles a pour but d’éloigner les enfants de leur culture, et de renforcer l’ethnocide en cours.»

Depuis août 2016, et l’arrivée à la tête du Xinjiang de Chen Quanguo, un haut fonctionnaire auparavant en poste au Tibet, la répression des minorités ouïghoure, kazakhe, hui et kirghize a basculé dans le totalitarisme. L’immense région, un désert ponctué d’oasis et de hautes montagnes qui couvre un sixième de la surface de la Chine, est désormais soumise à une surveillance policière high-tech, avec caméras, vol des données biométriques, logiciels espions dans les téléphones et interdiction de voyager sans autorisation. Sous le prétexte de prévenir des émeutes - comme en 2009 - et après plusieurs attentats commis jusqu’en 2014 par des terroristes ouïghours, la population est harcelée jusque dans son intimité. Refuser de boire de l’alcool, porter une barbe, donner un prénom musulman à son bébé, avoir téléphoné à l’étranger peut suffire à être jeté en prison pour «extrémisme religieux». Voire condamné à mort, comme le géographe Tiyip Taspholat, président de l’Université du Xinjiang, accusé l’automne dernier de «nourrir un attachement secret pour sa culture».

A la détention classique, s’est ajoutée depuis 2017 une campagne d’enfermement extrajudiciaire menée à une échelle industrielle. Et le tout au nom du «maintien de la stabilité sociale» et de la «lutte antiterroriste». Au moins un million de citoyens issus des minorités locales, qu’ils soient pauvres, riches, paysans, universitaires, artistes, sportifs ou commerçants, musulmans, athées ou même chrétiens, ont été emmenés dans des camps «de rééducation» ultrasécurisés. Durant des mois, voire des années, entassés derrière de hauts murs et des cellules surpeuplées, hommes et femmes doivent réciter par cœur les «pensées» du Président, Xi Jinping, et travailler pour un salaire misérable sous peine de punition ou de torture. «Les centres de formation professionnelle [autre nom des camps, ndlr] éliminent les pensées religieuses extrémistes de la tête des individus», se vante le régime.

Grâce à une longue enquête du chercheur allemand indépendant Adrian Zenz, publiée en juillet sur Political Risk, on a désormais la preuve que les enfants sont également victimes d’une politique d’enfermement. «Le lavage de cerveaux des enfants ouïghours s’inscrit dans un cadre comparable à celui des camps pour adultes, affirme Adrian Zenz à Libération. Dans certaines écoles, des enfants âgés de 8 mois ou d’1 an, dont les deux parents ont été internés, sont présents à temps complet, week-end compris. Et ce même s’ils ont de la famille qui peut s’occuper d’eux. Même les élèves qui ont encore leurs deux parents passent de plus en plus de temps à l’école, y entrant le lundi matin pour en sortir le vendredi soir, sans possibilité de voir leur famille.»

Preuves irréfutables d’un ethnocide

Il est extrêmement difficile d’obtenir des témoignages directs du Xinjiang, où les journalistes sont suivis par des policiers en civil qui les empêchent de s’approcher des habitants, des écoles ou des camps. Les messageries sont interdites ou censurées, les appels internationaux surveillés, la population est paralysée par la terreur de la répression. Mais les documents officiels, les appels d’offres, les fiches de renseignements familiaux, les statistiques ou les rapports internes d’écoles apportent des preuves irréfutables d’un ethnocide. L’article 4 de la Constitution chinoise est pourtant sans ambiguïté : «Chaque ethnie a le droit d’utiliser et développer sa propre langue et sa propre écriture, de conserver ou réformer ses us et coutumes.» L’article 36 garantit la «liberté de religion».

Après avoir nié leur existence durant des mois, Pékin justifie désormais les internements par les besoins de «déradicalisation» et d’«éducation» d’un peuple prétendument arriéré, dont la culture est réduite aux danses folkloriques. Et n’hésite pas à recourir aux mises en scène. Sur une vidéo tournée par la BBC en juin dans un «camp modèle», où les pensionnaires viennent prétendument de leur plein gré, on voit un homme assis à un pupitre d’écolier, un crayon à la main, apprendre le chinois.

Selon Radio Free Asia, un site américain qui a une antenne en ouïghour, il s’agit d’Akber Ebeydulla, un chercheur qui parle couramment anglais et… mandarin. Selon la propagande, parents et enfants «étudient pour que leur vie familiale soit plus heureuse dans le futur» et «les enfants grandissent heureux sous la garde aimante du Parti et du gouvernement».

Dans la réalité, les élèves sont forcés de dénoncer «les pratiques extrémistes» de leur famille (faire la prière, ne pas manger durant le ramadan…) et sévèrement punis s’ils sont surpris à parler ouïghour, langue officielle du Xinjiang qui s’écrit en caractères arabes. On peut faire le parallèle avec le lavage de cerveaux mené sur les enfants inuits par les missionnaires du XXe siècle au Canada. Mais l’ampleur de la répression est sans commune mesure avec la situation nord-américaine.

Pris en charge comme orphelins par l’état

Pour pouvoir assurer des cours en mandarin, des enseignants sont recrutés dans toute la Chine. Rien que dans la préfecture de Kachgar, qui compte 5 millions d’habitants toutes ethnies confondues, 11 917 enseignants en mandarin, langue considérée comme «plus utile», ont été embauchés fin 2018, les critères principaux étant «aimer la patrie, soutenir l’orientation, les principes et les politiques du Parti».

Sur la photo d’un bâtiment scolaire, on peut lire de larges idéogrammes : «Etudie dur pour réaliser le rêve de la grande renaissance de la nation chinoise.» Il est impossible de savoir combien d’élèves sont accueillis dans les internats, désormais obligatoires dès le CM1. Selon Adrian Zenz, «plusieurs centaines de milliers d’enfants pourraient être concernés». L’organisation du système scolaire a été bouleversée en quelques mois. Ainsi, en avril 2018, ordre a été donné au comté de Yichang de transférer 2 000 élèves des zones rurales vers un pensionnat centralisé. Dans certains districts du sud du Xinjiang, le nombre d’enfants en crèche et à la maternelle a quadruplé, l’accroissement des effectifs étant douze fois plus important que la moyenne nationale. Pour accueillir ces enfants jour et nuit, de grands chantiers ont été lancés. En février 2017, alors que les images satellites montraient les camps d’internement pour adultes sortir de terre, le pouvoir ordonnait la construction de 4 387 écoles maternelles «bilingues» (comprendre non ouïghoures). L’objectif était alors d’accueillir 562 900 nouveaux élèves d’ici à 2020. Aujourd’hui, ils sont déjà 759 000. Cette brutale augmentation s’explique par la scolarité devenue obligatoire à partir de 3 ans (une exception en Chine), mais aussi par l’ampleur de l’internement des parents.

Ces enfants désignés comme «laissés pour compte» ou «en situation difficile», sont désormais pris en charge par l’Etat comme s’ils étaient orphelins. La Chine se targue d’avoir un système de valeurs morales supérieur à leurs parents et de leur proposer un avenir plus prometteur sous l’égide de la nation et du Parti communiste. «L’Ecole ensoleillée» de Hotan se félicite d’ailleurs que «beaucoup d’enfants» appellent leurs enseignantes «Maman». «L’objectif de Pékin est de contraindre les enfants à renier leur propre identité. Certains oublient même leur langue maternelle», déplore le poète et linguiste ouïghour Abduweli Ayup, réfugié en Norvège après avoir été détenu en 2013 pour avoir ouvert une école trilingue ouïghour-anglais-mandarin.

Cette séparation intergénérationnelle dépasse les frontières. De nombreux Ouïghours vivent à l’étranger. Beaucoup de parents ont dû fuir le pays sans pouvoir emmener leur progéniture, et les enfants exilés ont souvent des parents internés au Xinjiang. Certains mineurs, envoyés étudier à l’étranger en 2017, se retrouvent isolés.

«Si tu aimes ton mari, tu n’aimes pas le Parti»

Abduweli Ayup raconte qu’un de ses amis s’est cru assez protégé par son poste de cadre supérieur dans la fonction publique pour pouvoir partir l’été dernier en vacances en Turquie, «un pays à risque» aux yeux des autorités car musulman. La police a débarqué chez sa femme, l’a menacée de l’enfermer si elle ne coupait pas les ponts avec lui : «Si tu aimes ton mari, tu n’aimes pas le Parti.» Il a été contraint à divorcer par messagerie et n’a depuis plus aucune nouvelle de son épouse ni de ses filles de 9 et 14 ans. Harcelés jusqu’en France, en Belgique ou au Canada par les autorités chinoises, les Ouïghours craignent de témoigner publiquement des persécutions subies par leurs proches au Xinjiang.

L’an dernier, le journaliste américain Shohret Hoshur, qui écrit sur le Xinjiang, nous avait dressé la liste de ses 11 frères, sœur, conjoint, nièces et neveux emprisonnés, et celle des enfants laissés sans protection. Le docteur en optimisation mathématique Gene Bunin a créé une base de données baptisée «Xinjiang Victims Database». «Elle recueille des informations au sein de la diaspora sur les victimes de la répression actuelle du Xinjiang, précise ce chercheur russe, qui a vécu cinq ans dans la région. Elle peut servir de document analytique pour les journalistes ou les spécialistes. Mais elle a surtout pour objectif d’inciter les Ouïghours à parler, car beaucoup d’entre eux ont peur que leurs proches restés au Xinjiang en subissent les conséquences.»

Plus de 5 000 témoignages récoltés à travers «des vidéos, les réseaux sociaux ou des copies de documents officiels» sont disponibles sur la plateforme. Des exilés scrutent les vidéos de propagande diffusées par la Chine dans l’espoir d’y apercevoir les leurs. Dans un reportage de Vice News publié en juin, une Ouïghoure ayant fui à Istanbul reconnaît sa petite fille au milieu d’une dizaine d’enfants attablés et rieurs, dans ce qu’elle soupçonne être un orphelinat d’Etat. Cet endoctrinement de masse se double d’une colonisation à marche forcée. L’objectif affiché est d’arriver à une proportion de 70% de Hans en 2025, contre environ 45% aujourd’hui. Ils étaient 6% en 1949, quand les troupes maoïstes se sont emparées du territoire.

«Naissances de basse qualité»

L’Etat compte sur la baisse de la natalité générée par la séparation des couples pour accélérer la sinisation du Xinjiang. Par ailleurs, le régime d’exception qui permettait aux minorités du Xinjiang d’avoir des familles nombreuses a été supprimé en 2017 et des politiques de planning familial ont été instaurées pour éliminer ce que les fonctionnaires du Parti appellent «les naissances de basse qualité». Parallèlement, les mariages interethniques avec au moins un «Chinois de souche» sont encouragés, parfois rémunérés. Des clips diffusés en Chine mettent en scène des jeunes filles ouïghoures en costume traditionnel dans un décor bucolique, vantées comme les épouses idéales pour les nombreux Hans célibataires de l’Est. Cette politique d’assimilation d’un peuple entier est extrêmement coûteuse : Shohrat Zakir, chef adjoint du Parti communiste chinois (PCC) au Xinjiang, a révélé que le gouvernement central a transféré 210 milliards d’euros à la région entre 2012 et 2018. Elle permet au PCC de diluer la culture ouïghoure et d’éradiquer toute velléité d’indépendance des minorités. Mais elle lui laisse aussi les mains libres pour exploiter les immenses réserves de pétrole, gaz et minéraux du sous-sol du Xinjiang, placé stratégiquement à la frontière de huit pays et pièce maîtresse du projet pharaonique des Nouvelles Routes de la soie.

Laurence Defranoux , Valentin Cebron

31 août 2019

A Hongkong, le pouvoir va dans le dur

En interpellant puis libérant des figures de la contestation, les autorités ont joué la carte de l’intimidation afin de désamorcer un week-end de tensions.

A Hongkong, le pouvoir va dans le dur

Arrestations de figures majeures de l’opposition, refus d’autoriser un rassemblement pacifique… Vendredi, les autorités hongkongaises ont frappé les premières avant de prendre de nouveaux coups, et se sont évertuées à neutraliser la mobilisation prévue ce week-end, particulièrement symbolique, avant une rentrée des classes lundi qui s’annonce tendue.

Vers 7 h 30, Joshua Wong, l’un des leaders du mouvement des parapluies de 2014 et secrétaire général de l’organisation pro-démocratie Demosisto, a été interpellé à Aberdeen, dans le sud de l’île. Le militant de 22 ans est soupçonné d’avoir pris part à un rassemblement illégal qu’il aurait également incité et organisé, le 21 juin, aux abords du siège de la police. Il a été libéré sous caution dans l’après-midi, comme son acolyte Agnès Chow, incriminée pour une partie de ces mêmes faits et arrêtée à son domicile.

Lasers.

La veille au soir, Andy Chan était cueilli à l’aéroport alors qu’il s’apprêtait à s’envoler pour le Japon. Le fondateur du Parti national de Hongkong, minuscule formation indépendantiste interdite par les autorités en septembre 2018, avait déjà été interpellé le 1er août. Le même jour, des armes et des explosifs étaient saisis dans un bâtiment industriel. Quant au député Cheng Chung-tai, il a été arrêté et inculpé mercredi pour avoir profané les drapeaux chinois et hongkongais en les mettant à l’envers dans l’enceinte du Parlement : autre hasard du calendrier ? Deux élus du même parti ont également été interpellés dans la soirée de vendredi.

Le déroulement de ces opérations n’a pas du tout été programmé, assurait la police vendredi lors d’une conférence de presse, il est juste le fruit de «semaines d’enquête». Une tentative de justification peu crédible quand on sait que Demosisto est très actif dans l’appel au boycott lancé pour la rentrée, qui risque d’être suivi tant dans les lycées que dans les facs.

La police avait déjà utilisé cette tactique d’intimidation, la «terreur blanche» dénoncée par les opposants, en arrêtant un représentant syndical de l’université baptiste de Hongkong. Son tort ? Etre en possession de stylos munis de lasers - «une arme», selon la police.

L’argumentaire des forces de l’ordre est encore plus douteux au regard du rassemblement massif qui se préparait pour samedi en commémoration d’un coup de canif chinois dans le processus démocratique. Le 31 août 2014, Pékin annonçait que le futur chef de l’exécutif local serait bien élu au suffrage universel dès 2017, mais que seuls deux ou trois candidats sélectionnés par un comité de nomination seraient habilités à se présenter au scrutin. Ces restrictions, jugées inacceptables pour les militants pro-démocratie, avaient déclenché le mouvement Occupy Central et un blocage de soixante-dix-neuf jours dans le quartier des affaires.

«Samedi était une date butoir pour beaucoup de jeunes», a affirmé la police, et au vu de l’escalade des violences au cours des deux dernières semaines, l’autorisation de manifester n’a pas été délivrée. «C’est une violation totale des droits de l’homme fondamentaux», a dénoncé Bonnie Leung, porte-parole du Front civil des droits de l’homme, le collectif d’organisations pro-démocratie à l’origine de la manifestation de samedi. Selon elle, «c’est dans la nature humaine : quand les gens qui manifestent pacifiquement ne sont pas entendus, ils deviennent plus radicaux». Le Front a annulé la marche, mais il n’est pas exclu que des milliers de personnes se rassemblent en dépit de l’interdiction, avec potentiellement des heurts entre la police et les militants.

«Echec».

«Ceux qui auront à nouveau recours à la violence doivent savoir que nous mènerons des actions déterminées sur le terrain», ont martelé vendredi les officiers de police. Selon eux, plus de 900 arrestations ont déjà eu lieu depuis le début de la contestation, et d’autres suivront. Pour Sophie Richardson, directrice de recherches sur la Chine auprès de Human Rights Watch, il s’agit de «tactiques autoritaires déployées depuis longtemps par le gouvernement chinois, mais qui n’étaient jusqu’ici pas habituelles à Hongkong, et le signe d’un échec spectaculaire des autorités chinoises et locales».

L’influence de Pékin est d’ailleurs de plus en plus évoquée. Vendredi, l’agence de presse Reuters a révélé que la cheffe de l’exécutif hongkongais, Carrie Lam, aurait soumis aux autorités chinoises un plan pour répondre aux cinq revendications des manifestants, dont le retrait définitif (et non sa simple «suspension») du projet de loi sur l’extradition vers la Chine qui a déclenché la crise. Mais le régime de Pékin aurait refusé catégoriquement, préférant agiter la menace d’une répression militaire.

Le gouvernement local pourrait avoir recours à des lois d’urgence, assorties de restrictions d’accès à Internet. De quoi alimenter un peu plus les craintes des investisseurs, des touristes et des consommateurs. Des inquiétudes qui font des dégâts : selon des chiffres sur la distribution publiés vendredi par le gouvernement, les centres commerciaux se vident, et les ventes de montres et de bijoux ont dégringolé de 24,4 % en juillet, celles des médicaments et des cosmétiques de 16,1 %.

Rosa Brostra

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