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Jours tranquilles à Paris
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chine
1 juillet 2020

LA LOI DE SÉCURITÉ CHINOISE

hong kong333

A Hongkong, la fin brutale d’une exception

Carrie Lam, la chef de l’exécutif de Hongkong (au centre), présente, lors d’une conférence de presse, une copie de la nouvelle loi de sécurité nationale, avec la secrétaire à la justice, Teresa Cheng (à gauche), et le ministre de la sécurité, John Lee, le 1er juillet. STR/AFP

Florence De Changy

La loi de sécurité imposée par Pékin prévoit des peines allant jusqu’à la prison à perpétuité pour les ennemis du régime et une surveillance étendue par ses agences, restreignant considérablement les libertés

HONGKONG - correspondance

C’est l’estocade finale. Pour beaucoup de Hongkongais qui se sont mobilisés depuis des années pour obtenir un peu plus de démocratie, la nouvelle loi de sécurité nationale imposée par l’Assemblée nationale populaire à Pékin, et promulguée à Hongkong un peu avant minuit mardi 30 juin par la chef de l’exécutif, Carrie Lam, marque la fin de Hongkong en tant que cité libre. « Pour les membres de la petite minorité qui menace la sécurité nationale, cette loi sera un glaive suspendu au-dessus de leur tête », a averti le gouvernement chinois.

La région administrative spéciale avait jusqu’à présent le privilège d’être la seule ville de Chine où les libertés individuelles étaient protégées. « Cette loi est faite pour terroriser, intimider, réduire Hongkong à néant, faire de Hongkong une ville dans laquelle il n’y aura plus de dissidence, plus de manifestations, plus d’opposition », déclare au Monde Claudia Mo, députée du camp prodémocratique.

Alors que Hongkong marque, ce 1er juillet, les vingt-trois ans de sa rétrocession à la Chine, ce texte va limiter considérablement, voire annihiler, les libertés civiles et politiques de n’importe quel citoyen en désaccord avec le système chinois ou avec le gouvernement. « Fondamentalement, Pékin va pouvoir arrêter n’importe qui, pour n’importe quel crime, puisque c’est Pékin qui a le pouvoir d’affirmer ce que vous avez fait de mal et en quoi c’est mal », affirme un grand juriste qui, comme la plupart des gens contactés mercredi matin, n’a accepté de parler qu’à la condition explicite de ne pas être cité, une nouveauté dans cette ville. Il affirme avoir conseillé à tous ses amis de ne pas accepter la moindre interview, car « même parler et donner son avis est désormais dangereux ».

Théoriquement, jusqu’en 2047, Hongkong devait pourtant « gérer ses propres affaires » avec un « haut degré d’autonomie », mais les nombreuses restrictions détaillées dans cette nouvelle loi précipitent la « continentalisation » de l’ancienne colonie britannique. Jusqu’au 30 juin 2020, Hongkong fondait son exception au sein de l’ensemble chinois sur un Etat de droit solide et crédible, hérité du système britannique de la common law (le droit coutumier), et respecté par le reste du monde. En plaçant sa loi au-dessus de celle de Hongkong, Pékin s’attaque au cœur même de cette spécificité. Et bien que les milieux d’affaires font pour le moment mine de regarder ailleurs, se persuadant que tout ira bien – la Bourse a fermé en hausse mardi –, la fragilisation du cadre juridique de Hongkong risque tôt ou tard de porter atteinte au centre financier international.

« Superviser et guider »

En six chapitres et soixante-six articles, le texte couvre quatre crimes, à savoir sécession, subversion, terrorisme et collusion avec une puissance étrangère. Ils sont passibles de la prison à perpétuité, même si des peines plus courtes sont prévues dans certaines circonstances « mineures ». L’article 33-3 précise par ailleurs que les peines seront allégées si l’accusé dénonce une autre personne.

Demander que des sanctions soient imposées sur Hongkong ou sur la Chine sera désormais considéré comme un crime de collusion avec un régime étranger. Or c’est exactement ce qu’ont fait, activement et publiquement, plusieurs membres de l’opposition depuis quelques mois en allant notamment à Washington, Londres et Berlin.

« Inciter à la haine des gouvernements », qu’il s’agisse du pouvoir central à Pékin ou du gouvernement local, relève du crime de subversion. La quasi-totalité des slogans entendus dans les manifestations de Hongkong pourraient donc désormais tomber sous le coup de cette loi, selon l’interprétation que les juges et les autorités voudront en faire.

Alors que la population n’avait pas été informée du contenu du texte jusqu’à son entrée en vigueur dans la nuit, la version finale a surpris par l’étendue de sa portée. La loi inclut même des crimes commis en dehors de Hongkong et vise par exemple le fait d’être favorable à l’indépendance de Taïwan. Alors que la crise de Hongkong a considérablement renforcé les aspirations des Taïwanais à ne pas être réunifiés avec la Chine continentale, la présidente de l’île, Tsai Ing-wen, a tweeté : « Le mépris de Pékin à l’égard des aspirations des Hongkongais prouve qu’“un pays, deux systèmes” n’est pas viable. Beaucoup de choses ont changé à Hongkong depuis [la rétrocession en] 1997, mais le soutien de Taïwan aux Hongkongais qui aspirent à la liberté et à la démocratie n’a jamais changé. » La loi, qui s’appliquera aussi aux étrangers, résidents permanents ou non, qui auraient commis un crime de sécurité nationale, prévoit un contrôle plus étroit des organisations non gouvernementales et des agences de presse et des journalistes étrangers. Selon le journal populaire d’opposition Apple Daily, la non-rétroactivité de la loi n’est pas clairement établie. En outre, n’importe quelle personne coupable d’un crime de sécurité nationale sera déclarée inéligible à vie.

Les procédures prévues par le texte sont tout aussi alarmantes, certains procès impliquant des questions de secret national ou d’ordre public devant avoir lieu à huis clos et sans jury dans certaines circonstances. Comme le redoutait la profession légale, il reviendra au chef de l’exécutif de nommer les juges qui présideront aux procès relevant de la sécurité nationale. La loi prévoit même la possibilité que certains cas soient jugés en Chine, notamment « quand la sécurité nationale de Chine fait face à une menace substantielle réelle, quand des forces étrangères sont impliquées ou quand le gouvernement de Hongkong ne peut pas faire appliquer la loi ».

De nouvelles agences verront le jour. Une « commission pour la protection de la sécurité nationale » sera composée d’officiels du gouvernement et d’un « conseiller » de Chine. Ses décisions seront sans appel et en aucun cas soumises à un recours judiciaire. La loi prévoit aussi que la police et le ministère de la justice de Hongkong forment de nouveaux services destinés à la sécurité nationale. Un autre bureau dont la fonction sera de préserver la sécurité nationale va prendre ses quartiers à Hongkong pour « superviser et guider » les autorités locales. Et si les inculpés auront droit à un avocat et à un « procès juste », ce sera « après un premier interrogatoire par le bureau ».

« Nous ne devons pas avoir peur »

Plusieurs figures du camp de l’opposition prodémocratie ont appelé coûte que coûte à manifester mercredi après-midi malgré l’interdiction de la police. C’est la première fois depuis un grand rassemblement d’un demi-million de personnes en 2003 que la police interdit cette marche. « Nous espérons que tous les Hongkongais descendent dans la rue pour s’opposer à la loi de sécurité nationale. Nous ne devons pas avoir peur. Si nous avons peur, nous perdrons nos droits et nos libertés inéluctablement », a déclaré l’un des leaders du front civil des droits de l’homme, organisateur habituel des plus grandes manifestations.

La police a fait usage d’un canon à eau pour disperser des manifestants, et trente personnes ont été arrêtées pour violation de cette nouvelle législation, rassemblement illégal, refus d’obtempérer et possession d’armes, selon les forces de l’ordre. Le premier homme arrêté au motif de ce nouveau texte portait un drapeau avec les caractères « Hong Kong Independence ».

Avec déjà près de 10 000 arrestations en un an de protestation, de nombreux cas documentés d’abus par la police sur les personnes arrêtées, et à présent la menace de cette loi, il est probable que la majorité des Hongkongais choisissent la prudence en restant chez eux.

Les réactions internationales ont été virulentes, notamment en provenance des Etats-Unis. « La loi draconienne sur la sécurité nationale expose ce qui fait le plus peur à Pékin : la liberté de penser et d’agir des Hongkongais », a tweeté le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo. Le seul appui à cette loi draconienne et liberticide est venu de Cuba, qui, au nom de 52 autres pays, a proposé une motion de soutien à cette loi lors de l’ouverture de la 44e session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies à Genève. A Causeway Bay, quartier très commerçant de l’île de Hongkong, quelques militants prochinois qui étendent régulièrement des pancartes vantant « le rêve chinois » en agitant le drapeau rouge aux 5 étoiles jaunes étaient un peu plus nombreux que d’habitude, mercredi après-midi, alors que le reste de Hongkong était en deuil.

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1 juillet 2020

La Chine adopte une loi controversée sur la sécurité nationale à Hongkong

Le texte, dont le contenu n’a pas été révélé, a été adopté à l’unanimité selon la presse locale. Le Royaume-Uni, l’Union européenne et les Etats-Unis craignent qu’il ne serve d’instrument de répression des opposants politiques hongkongais.

Le Parlement chinois a adopté, mardi 30 juin, la loi controversée sur la sécurité nationale à Hongkong, ont annoncé des médias du territoire semi-autonome, faisant craindre une répression de toute opposition politique dans l’ex-colonie britannique. Le texte a été voté à Pékin, à l’unanimité, ont notamment affirmé, mardi matin, Now TV, RTHK et le South China Morning Post.

Cette loi, qui entend réprimer le « séparatisme », le « terrorisme », la « subversion » et la « collusion avec des forces extérieures et étrangères », vise à ramener la stabilité à Hongkong, après des manifestations monstres contre le pouvoir central en 2019. Les opposants redoutent qu’elle serve à museler toute dissidence et à enterrer la semi-autonomie et les libertés dont jouissent les habitants.

Ce texte, élaboré en seulement six semaines et dont le contenu n’est pas connu des près de 7,5 millions de Hongkongais, contourne le Conseil législatif local. Lors de sa conférence de presse hebdomadaire du mardi matin, la chef de l’exécutif local, Carrie Lam, a refusé de dire s’il a été effectivement adopté. « Je pense qu’en ce moment, il ne me revient pas de commenter les questions relatives à la loi sur la sécurité nationale », a déclaré Mme Lam.

Tensions attendues avec l’Europe et les Etats-Unis

Pour l’opposition pro-démocratie de Hongkong et pour plusieurs pays occidentaux dont les Etats-Unis, pour le G7 ou encore l’Union européenne (UE), cette loi est au contraire une attaque contre l’autonomie et les libertés du territoire. Washington a ainsi engagé, lundi, le retrait de privilèges commerciaux dont bénéficiait Hongkong en réponse au projet de loi sécuritaire préparé en Chine.

L’agence de presse officielle Chine Nouvelle devrait publier dans la journée des détails sur la loi sécuritaire, selon le South China Morning Post. Des représentants hongkongais doivent aussi se rendre à Pékin pour une réunion sur le sujet, a ajouté le journal. La loi entrera en application dès sa publication au Journal officiel de Hongkong, attendue sous peu.

27 juin 2020

Liao Yiwu : "Vous, Occidentaux, quand comprendrez-vous à qui vous avez affaire ?"

Interview Mariana Grépinet

liao paris match

A Berlin, le 30 mai. Dans le jardin collectif de son petit immeuble.A Berlin, le 30 mai. 

Kasia Wandycz/Paris Match

C’est un dissident de la première heure. Il a vécu dans sa chair et dans son âme la dictature chinoise. Arrestations, harcèlement, quatre ans de prison avec tortures. A 62 ans, cet écrivain et poète exilé à Berlin, souvent comparé à Soljenitsyne, dresse un constat accablant du régime et de sa gestion de la crise sanitaire.

Il nous a donné rendez-vous en début d’après-midi, parce qu’il se lève tard. A 62 ans, Liao Yiwu, le plus célèbre dissident chinois, écrit la nuit, de 1 heure à 6 heures du matin. Et marche trois heures par jour dans les vastes parcs de Berlin. Son amie la sinologue Marie Holzman assure la traduction, car l’écrivain, fils d’un professeur de littérature persécuté pendant la Révolution culturelle, ne parle que chinois. Il est pourtant en exil à Berlin depuis neuf ans. Il y a rencontré Yang Lu, une jeune compatriote, artiste peintre. Ensemble, ils ont eu une fille, prénommée Shuyi, littéralement « la fourmi des livres ». Tout un symbole pour un homme qui a passé quatre ans en prison pour avoir écrit un poème dans lequel il racontait le massacre de la place Tiananmen. A sa sortie, en 1994, ses manuscrits lui sont confisqués, et pendant des années il enchaîne arrestations, interrogatoires, enfermements, avant de fuir son pays natal.

Les dictatures passent et les œuvres littéraires témoignent de ce qui est arrivé

Pendant la crise sanitaire du Covid-19, confiné dans son appartement en rez-de-chaussée dans l’Ouest berlinois, il a beaucoup cuisiné. Et, surtout, il a suivi l’évolution de la situation dans l’empire du Milieu, connecté à ses amis et à ses contacts sur place. Son rôle ? « Consigner ce qui se passe. Une fois que les dictatures disparaissent, les œuvres littéraires restent et témoignent de ce qui est arrivé », dit-il. Via Skype, pendant presque deux heures, il nous répond avec patience, le visage imperturbable, la voix posée. Il est précis, percutant et ne mâche pas ses mots. Sauf lorsqu’il s’agit d’évoquer sa fille aînée, Miao Miao, née quand il était en prison et qu’il n’a jamais connue. Alors seulement, Liao Yiwu se tait et baisse les yeux.

Paris Match. Les autorités chinoises viennent d’imposer à Hongkong une nouvelle loi sur la sécurité, jugée liberticide par les militants pro-démocratie. Quel est l’objectif du gouvernement ?

Liao Yiwu. Pour la Chine, récupérer Hongkong est depuis toujours une évidence. Sinon officiellement, du moins dans les faits. Mais son intention était d’abord de signer l’accord commercial avec les Etats-Unis. Cela a été fait le 15 janvier. Puis le virus a tout figé pendant six mois. Maintenant, les Chinois veulent reprendre là où ils s’étaient arrêtés. Ils veulent transformer Hongkong à leur image. Les Etats-Unis, eux, multiplient les gestes de défiance. Entre les deux pays, c’est une nouvelle guerre froide. Malgré tout, Hongkong reste le grand sacrifié. Pourtant, il ne faut pas perdre de vue que l’avenir du monde est aussi lié à son destin.

Ce virus de Wuhan, c’est notre Tchernobyl

En cherchant à passer en force, la Chine ne risque-t-elle pas de s’attirer les foudres de tous les pays ?

Le schéma est répétitif. Regardez au moment de Tiananmen : le gouvernement chinois n’a reculé devant rien pour massacrer les étudiants. Et ensuite, qu’a-t-il fait ? Il a prononcé des mensonges, formulé de la propagande, trompé ses interlocuteurs. Croyez-vous que cela va vraiment changer ? Le virus de Wuhan a fait des centaines de milliers de morts au sein des démocraties. Cependant, pensez-vous que tous ces pays ne sont pas désireux de nouer des liens commerciaux avec la Chine, de se remettre à lui vendre de la haute technologie ? Je ne suis pas croyant, mais j’ai l’impression que tous ces morts dans les pays libres sont une punition du ciel. Ce monde est un monde sans foi. Sa seule morale, c’est le commerce et l’économie. C’est pour cela que nous avons été punis. Ce virus de Wuhan, c’est notre Tchernobyl. Mais alors que ce drame a été relativement circonscrit, le Covid-19, lui, s’est répandu sur toute la planète.

D’après une étude de l’université de Southampton, publiée en mars 2020, si la Chine avait communiqué sur la maladie trois semaines plus tôt, le nombre de cas aurait pu être réduit de 95 %…

Le confinement de Wuhan a commencé le 23 janvier. Quelques jours après, plusieurs dizaines de villes chinoises, Pékin, Shanghai, etc. étaient confinées, les voyages intérieurs arrêtés… Mais pas les vols extérieurs. Des dizaines de milliers de Chinois et d’étrangers ont alors quitté le pays pour se rendre en Italie, en Allemagne, en France, aux Etats-Unis, dans une absence générale de prise de conscience. Le monde avait confiance en l’OMS qui répétait qu’il n’y avait pas de transmission du virus de l’homme à l’homme. Je pense que le gouvernement chinois avait une arrière-pensée. Permettre à tant de voyageurs de se rendre en Occident n’était pas un hasard…

Y a-t-il eu 400 000 morts, 4 millions de morts ? On ne le saura jamais.

Selon un site chinois, début avril, le nombre réel de victimes s’élèverait à 59 000 morts pour Wuhan et à 97 000 pour toute la Chine. Qui peut croire au bilan officiel de 4 600 morts ?

Il y a plusieurs éléments de réponse. D’abord, au début de l’épidémie, les décès n’ont pas été recensés à l’intérieur des hôpitaux, parce qu’il n’y avait pas de tests. Peut-être que les 4 600 morts annoncés sont les seuls morts qui ont été testés… Mais il y a eu aussi de très nombreux morts à la maison. Et dans ces cas-là, surtout dans les moments de crise, on emporte les cadavres, on les brûle et plus personne n’en parle. Nous, les Chinois, ce genre de phénomène ne nous surprend pas outre mesure : pendant la grande famine, de 1958 à 1961, nous savons maintenant qu’il y aurait eu entre 30 et 40 millions de personnes décédées, alors que les documents officiels évoquent seulement plusieurs centaines de milliers de morts. Alors, quand la Chine dit 4 000, il faut peut-être multiplier par 100, voire par 1 000. Y a-t-il eu 400 000 morts, 4 millions de morts ? On ne le saura jamais. Vous, les Occidentaux, vous tombez des nues à chaque fois. Ça m’énerve un peu. Quand comprendrez-vous à qui vous avez affaire ? Cette fois, des Américains, des Italiens, des Français sont morts aussi, alors ça va peut-être vous amener à réfléchir autrement…

Des dizaines de militants des droits humains, journalistes et avocats, ont été harcelés et arrêtés depuis le début de la crise. Le pouvoir a-t-il profité de l’épidémie pour étouffer les oppositions ?

Je voudrais évoquer le grand tremblement de terre du Sichuan, en 2008. A cette époque, j’étais encore en Chine. Le blogueur Tan Zuoren avait été arrêté et condamné à cinq ans de prison pour avoir osé contredire la version officielle. Mais de nombreux observateurs chinois et occidentaux avaient pu se rendre sur place. Pas cette fois. Et les rares journalistes citoyens, qui ont tenté de rapporter ce qu’ils avaient vu, ont été arrêtés. La répression a augmenté de façon spectaculaire. Le gouvernement chinois a maintenant la certitude qu’il peut tout faire. Et que ces associations qui défendent les droits de l’homme ne sont que des tigres sans dents. Elles peuvent crier, ça ne mène à rien.

A tout moment quelqu’un peut disparaître, sans que l’on puisse faire quoi que ce soit

Avez-vous des nouvelles des lanceurs d’alerte Chen Qiushi et Fang Bin, tous deux disparus ?

Il y a toutes sortes de façons de garder les gens “cachés”. Le système “ruanjin”, l’assignation à résidence, ou “shuanggui”, l’assignation en un lieu déterminé pour un temps déterminé… Ce qui est arrivé, en 2008, à Liu Xiaobo [intellectuel, dissident et Prix Nobel de la paix 2010]. Personne ne savait où il se trouvait. On a appris ensuite qu’il avait été trimballé d’une prison secrète à une autre – cela peut être un ancien hôtel ou un établissement toujours en activité, mais dans lequel un étage est réservé. Les familles restent dans l’incertitude pendant des semaines, des mois, voire des années. En Occident, on a du mal à imaginer le degré de terreur dans lequel bon nombre de Chinois sont plongés. A tout moment quelqu’un peut disparaître, sans que l’on puisse faire quoi que ce soit.

La récente condamnation de Chen Jieren, ancien salarié du “Quotidien du peuple” devenu blogueur, à quinze ans de prison pour “crime de provocation aux troubles” et pour avoir “attaqué et dénigré le parti et le gouvernement” est-elle un avertissement ?

Vous parlez d’une condamnation à quinze ans de prison… Il y a quelques années, quand on entendait que quelqu’un avait été condamné à cinq ans, on s’écriait : “Mais comment ? C’est incroyable !” Et juste après 1989, lorsque des gens prenaient deux ans, on s’exclamait aussi. Maintenant, vous me dites quinze ans comme vous me diriez trente ans, et plus personne ne réagit… Nous sommes tous complètement anesthésiés.

Que ce soit Macron, Merkel ou Trump, chacun se bat pour son petit intérêt. L’Histoire se souviendra de cette période de déclin

Que peuvent faire les Chinois ?

Le peuple chinois a déjà beaucoup fait. Il est descendu place Tiananmen en 1989 et s’est fait massacrer. Des avocats, des défenseurs des droits civiques ont été arrêtés par vagues entières. Des journalistes citoyens ont tenté de faire connaître la vérité. Et tous ces habitants enfermés à Wuhan ont eu le courage, au moment de la visite du vice-ministre de la Santé dans les rues de la ville, de crier à leurs fenêtres : “Tout ce qu’on vous dit est faux !” Lorsque Li Wenliang, ophtalmologiste à Wuhan, est décédé, les organes du parti, qui l’avaient d’abord accusé de “transmettre des rumeurs”, ont essayé de masquer ce drame. Mais plus de 100 millions de personnes ont posté des Tweet et pleuré la mort de ce pauvre médecin de 33 ans. Que voulez-vous de plus ? Il faut des messages clairs de l’Occident qui montrent que la démocratie continue à avoir un sens. En Grande-Bretagne, en France, en Amérique, il n’y a plus de Churchill, de de Gaulle ni de Roosevelt. Vous n’avez plus que des hommes d’affaires qui sont des courtisans. Que ce soit Macron, Merkel ou Trump, chacun se bat pour son petit intérêt. L’Histoire se souviendra de cette période de déclin.

Depuis vos années de prison, rien n’aurait changé…

C’est vrai sur le plan des droits de l’homme, mais, en trente ans, il y a eu d’énormes progrès dans les domaines scientifique et numérique. Grâce à Internet, on peut laver les cerveaux de tous les Ouïgours. Aujourd’hui, le niveau scientifique des Chinois est pratiquement équivalent à celui des Américains. Pour en arriver là, ils ont employé tous les moyens possibles. Ils ont fait de l’espionnage économique, industriel, scientifique, menant ce qu’ils appellent “une guerre tous azimuts”. La situation est beaucoup plus grave que ne l’annonçait Orwell dans “1984”. D’une certaine façon, je suis en train de réécrire ce que lui ou Soljenitsyne ont déjà écrit.

Le président Donald Trump affirme détenir des preuves d’une fuite du virus depuis le laboratoire P4 de Wuhan, contredisant ainsi les conclusions du renseignement américain…

Beaucoup de spécialistes ont dit que ce virus était apparu naturellement. Ils peuvent se tromper… Personnellement, je rassemble toutes les informations qui sortent sur ce laboratoire P4, parce que je veux m’en servir pour mon prochain livre. Le problème, c’est le patient numéro 1. On est encore en train d’essayer de comprendre comment il a été contaminé. Tant qu’il n’y aura pas une équipe internationale et indépendante de chercheurs pour se rendre à Wuhan, on ne le saura pas. C’est un secret qui ressemble à celui de la Cité interdite. Tant qu’on ne peut pas y entrer, on ne sait pas.

Xi Jinping est le pire dictateur que le monde moderne ait connu

Quel regard portez-vous sur le président Xi Jinping ?

Il a organisé la domination de son pays comme un gardien organise sa prison. Nous n’avons pas eu un tel dirigeant depuis Mao. N’importe quel homme ordinaire, qui observerait son comportement, ne trouverait qu’un seul qualificatif : il est fou. Il considère tous les citoyens chinois comme des suspects potentiels. Tout le monde doit lui obéir. Il est le pire dictateur que le monde moderne ait jamais connu.

Quels sont vos projets ?

J’en ai plusieurs. En France va sortir “La Chine d’en bas”, portraits de marginaux, mendiants et prostituées qui permettent de voir d’où vient la Chine d’aujourd’hui. Mon éditeur allemand, lui, vient d’acheter un nouveau livre qui est aussi à l’étude pour une version en anglais. Intitulé “Dix-huit prisonniers et deux fuyards”, il retrace le parcours des deux seuls survivants d’un groupe qui a fui la Chine pour se réfugier à Hongkong. Celui que j’ai rencontré aux Etats-Unis avait dû nager 40 kilomètres pour rejoindre les rives de l’ex-colonie britannique. Il avait écrit, avec d’autres, un guide de la fuite vers Hongkong. J’ai repris leurs conseils dans mon récit : la façon dont il faut s’entraîner physiquement, les cartes géographiques à posséder pour connaître les côtes, l’attitude à adopter vis-à-vis des chiens policiers. La technique consiste à jeter votre visage contre le sol, à le protéger avec les mains et à mettre vos fesses en l’air. Si vous vous faites mordre le derrière, ce n’est pas grave. Alors que si c’est la gorge, vous mourez. Devant les flics, c’est le contraire. Il faut rester debout et ne surtout pas courir. Lorsque l’un d’eux vous dit “ne bougez plus”, si vous bougez, il peut vous tuer. Ce livre est le dernier d’une trilogie sur les prisons chinoises qui comprend ma propre histoire, “Dans l’empire des ténèbres”, et un recueil de témoignages des “émeutiers” du 4 juin 1989, “Des balles et de l’opium”.

Après une fuite rocambolesque, en 2011, vous vivez en exil à Berlin. Avez-vous encore le mal du pays ?

Evidemment que le Sichuan me manque. La bonne cuisine, l’alcool, les amis… Mais je ne suis pas totalement défaitiste. Si puissant soit-il, un totalitarisme finit toujours par s’effondrer. Et à ce moment-là, bien sûr, je retournerai chez moi.

« La Chine d’en bas », de Liao Yiwu, éd. Globe.

Traduction du chinois : Marie Holzman

23 juin 2020

Comment la Chine vend les « organes halal » de ses prisonniers Ouïghours aux riches

coeur humain

Enfermées dans des camps d'internement, les minorités musulmanes chinoises serviraient de banque à organes. Des organes appelés "halal" prélevés de force et revendus à prix d'or dans les pays du Golfe.

Par Justine Reix ; illustrations Benjamin Tejero

ILLUSTRATION DE BENJAMIN TEJERO

Il ne fait pas bon être d'une autre ethnie que les Han, la majoritaire, en Chine. Depuis de nombreuses années, les minorités religieuses sont persécutées en Chine. Musulmans, catholiques, Tibétains ou encore Falung gong sont considérés comme des ennemis de l'État de par leurs croyances. En 2014, des camps d'internement ont été construits dans la province autonome du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine. Le but étant d'y enfermer des centaines de milliers de musulmans Ouïghours, Kirghiz, Hui et Kazakhs. Selon Amnesty International, un million de Ouïghours seraient actuellement détenus sans procès, ni raison particulière. Mais en plus de travail forcé dans ces camps, les organes des détenus seraient prélevés pour être revendus.

Après avoir longtemps nié l'existence de ces camps, la Chine a fini par les reconnaître officiellement, en octobre 2018, sous le nom de « camps de transformation par l'éducation». Certains n'en sortent jamais. Selon bon nombre d'enquêteurs la raison de ces disparitions serait simple : ils seraient tués pour leurs organes.

Depuis 2016, le gouvernement chinois a lancé une vaste campagne de bilan médical dans la région autonome du Xinjiang. Des tests uniquement obligatoires pour ses habitants Ouïghours âgés de 12 à 65 ans. Dans la batterie de tests proposés, du sang est prélevé mais aussi des examens échographiques sont parfois réalisés. Ces derniers permettent de visualiser la taille, la forme et la structure interne d'un organe. Des bilans médicaux douteux que la Chine n'a jamais cherché à justifier.

Pour beaucoup, cela ne fait aucun doute, ces tests permettent de récolter une base de données de futurs donneurs. Le journaliste d'investigation américain, Ethan Gutmann, a travaillé pendant plusieurs années sur les prélèvements d'organes en Chine. Pour lui, il est évident que la Chine tente de garder un œil sur les minorités ethniques à travers ces contrôles médicaux : « Tous les rescapés de camps que j'ai pu interviewer, qu'ils soient Ouïghours, Kazakh, Kyrgyz ou Hui, ont eu des prélèvements sanguins tous les mois. On pourrait se dire que c'est pour éviter des maladies infectieuses mais ce n'est pas possible puisque les Chinois Han représentent plus de la moitié de la population dans le Xinjiang et pourtant ils ne sont pas testés. Ces bilans permettent donc de les surveiller et de potentiellement les repérer pour des prélèvements d'organes. » Grâce à ces tests, le gouvernement peut donc connaître et collecter le groupe sanguin des Ouïghours ainsi que l'état de leurs organes.

La Chine fait partie des pays où le temps d'attente pour une greffe est le moins long. Pourtant dans la culture chinoise, il est important de garder intact le corps après la mort et donc ne pas faire don de ses organes. Alors que les dons d'organes ne sont pas monnaie courante, les donneurs sont pourtant toujours disponibles. Comment la Chine obtient-elle tous ces organes ? L'attente se compte souvent en jours et parfois en semaines. Alors que pour beaucoup de pays, il faut parfois attendre plusieurs mois voire années. Aux États-Unis, il faut en moyenne 3,6 ans pour obtenir une greffe alors que 145 millions de personnes sont enregistrées donneurs d'organes. En Chine, il faut environ 12 jours seulement pour la même demande alors que 373 536 personnes sont enregistrées donneurs d'organes. Certaines personnes apprennent même à l'avance la date exacte de la transplantation. En d'autres termes, les hôpitaux connaissent à l'avance les dates des décès des patients.

Les prélèvements d'organes ne sont pas nouveaux en Chine. Durant de nombreuses années, le pays a prélevé sur des condamnés à mort avant d'annoncer à la communauté internationale en 2015 la fin de cette pratique.

Enver Tohti, un ancien médecin ouïghour, a assisté et participé à des prélèvements d'organes sur des condamnés à mort en 1995. Il a, depuis, fui la Chine. Son chef de service lui a ordonné à l'époque de prélever des organes sur un condamné à mort. « On attendait les coups de feu pour sortir du véhicule dans lequel les autres médecins et moi étions. Il y avait plein de cadavres allongés par terre. Mon chef m'a ordonné de retirer un foie et un rein. Alors c'est ce que j'ai fait », raconte l'intéressé. Sauf que ce condamné à mort était encore en vie. Lorsque Enver Tohti a commencé à opérer l'homme, du sang a jailli, preuve que son coeur battait toujours. « Il a gesticulé. Son corps essayait de lutter mais il était trop faible pour résister. Il n'était pas mort et je lui ai quand même retiré son foie et son rein. Mon chef a récupéré les organes et m'a dit de tout oublier. » Les condamnés à mort ont longtemps servi de banques à organes et rien ne prouve que cette pratique s'est vraiment arrêtée en 2015.

15 juin 2020

Coronavirus - Chine

En Chine, la crainte d’une deuxième vague se renforce. Après que deux nouveaux foyers de contamination ont été détectés à Pékin et dans la province du Liaoning (nord-est), les autorités chinoises ont annoncé dimanche 57 nouveaux cas confirmés de Covid-19 en vingt-quatre heures, le chiffre quotidien le plus élevé depuis avril. Professeur d’épidémiologie à l’université de Hong Kong, Ben Cowling a expliqué au South China Morning Post que ce rebond marquait le début d’une deuxième vague dans la capitale chinoise. “Il doit y avoir beaucoup plus de cas d’infections à Pékin qui n’ont pas encore été détectés”, a-t-il estimé. Le nouveau foyer de contamination dans le sud de la capitale chinoise est apparu au marché de gros de Xinfadi, qui vend notamment de la viande et du poisson. Une situation “étrangement similaire aux origines présumées de l’épidémie initiale, qui avait démarré dans un marché d’animaux vivants et de fruits de mer à Wuhan, à la fin de l’année dernière”, remarque le South China Morning Post.

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5 juin 2020

A Hongkong, des manifestants dans un parc malgré l’interdiction de la veillée de Tiananmen

Pour la première fois depuis trente ans, la veillée en souvenir des manifestations de 1989 a été interdite, alors qu’une loi menace l’autonomie de l’ex-colonie britannique.

Des milliers de Hongkongais ont bravé l’interdiction de rassemblement pour marquer le 31e anniversaire de la sanglante répression de Tiananmen, alors que la police avait interdit cette veillée, selon des journalistes de l’Agence France-Presse (AFP) sur place.

Pour la première fois en trente ans, la police n’avait pas autorisé le traditionnel hommage aux victimes qui se tient chaque année dans le parc Victoria. Celle-ci a invoqué les risques liés au Covid-19, les rassemblements de plus de huit personnes restant interdits. Les organisateurs ont appelé les habitants à allumer des bougies là où ils se trouvaient, à 20 heures locales (14 heures en France).

Quelques manifestants ont retiré des barrières qui avaient été installées autour du parc Victoria, lieu traditionnel de la veillée, avant qu’un groupe plus nombreux n’y pénètre et se rassemble sur les terrains de football en scandant des slogans, une bougie à la main.

Les policiers ont, en outre, annoncé avoir procédé à des arrestations en tentant de disperser un rassemblement dans un quartier commerçant de la ville, Mongkok, où ils ont accusé des « protestataires vêtus de noir » d’avoir bloqué des routes.

Jeudi soir, les Etats-Unis ont appelé la Chine « à honorer la mémoire de ceux qui ont perdu leur vie et à fournir un compte rendu détaillé sur ceux qui ont été tués, détenus ou restent portés disparus en lien avec les événements de la place Tiananmen le 4 juin 1989 ». Ce « massacre » est « une tragédie qui ne sera pas oubliée », a affirmé la Maison Blanche.

« C’est de la répression politique »

« Je ne crois pas que ce soit à cause de la pandémie. C’est de la répression politique, a déclaré à l’AFP Wong, un homme de 53 ans qui a refusé de donner son identité complète, après s’être agenouillé près du parc en hommage. J’ai bien peur que cette veillée n’ait plus jamais lieu. »

Ces veillées attirent généralement des foules à Hongkong, en souvenir de la sanglante intervention de l’armée chinoise dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, aux alentours de la célèbre place du cœur de Pékin. La répression du mouvement réformiste avait fait entre plusieurs centaines et plus d’un millier de morts. Elle avait mis fin à sept semaines de manifestations d’étudiants et d’ouvriers qui dénonçaient la corruption et réclamaient la démocratie.

Le sujet est tabou en Chine. Jeudi matin à Pékin, un photographe de l’AFP a été stoppé par la police, qui l’a obligé à effacer la plupart de ses clichés, alors qu’il circulait près de Tiananmen. Dans ce contexte, Hongkong est le seul endroit du pays où l’événement est commémoré chaque année, ce qui illustre les libertés uniques dont jouit le territoire autonome, revenu dans le giron chinois en 1997.

L’an passé, la veillée du 30e anniversaire s’était ainsi déjà déroulée dans un contexte politique tendu : l’exécutif hongkongais pro-Pékin tentait d’imposer l’autorisation des extraditions vers la Chine continentale. Une semaine plus tard allaient commencer sept mois de manifestations quasi quotidiennes dans la métropole financière.

Autonomie théoriquement garantie jusqu’en 2047

En réponse à ce mouvement, Pékin a annoncé fin mai son intention d’imposer à Hongkong une loi sur la sécurité nationale, qui prévoit de punir les activités séparatistes, « terroristes », la subversion, et les ingérences étrangères dans le territoire.

Beaucoup de Hongkongais, et nombre de capitales occidentales, redoutent que cette réforme ne soit le prélude à une vague de répression politique et ne signe la fin de la semi-autonomie théoriquement garantie jusqu’en 2047.

Un autre projet de loi plébiscité par Pékin et actuellement en débat au Conseil législatif (LegCo, le Parlement hongkongais) prévoit de criminaliser l’outrage à l’hymne national chinois. Les élus étaient censés voter jeudi après-midi, mais la session a été interrompue après l’expulsion d’un député de l’opposition qui avait jeté au sol un mélange fétide d’engrais liquide, pour marquer l’anniversaire de Tiananmen.

En Chine continentale, aucune commémoration publique n’est possible : les médias restent muets, les censeurs effacent toute mention sur Internet et la police surveille de près les dissidents avant la date fatidique du 4 juin.

4 juin 2020

Commémorations : comment le Covid-19 fait les affaires de Pékin à Hongkong

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Par Anne-Sophie Labadie, correspondante à Hongkong — Libération

Le massacre de la place Tiananmen ne sera pas commémoré ce jeudi dans l’ex-colonie britannique, officiellement pour cause de coronavirus. Mais les militants pro-démocratie y voient une nouvelle preuve de la restriction des libertés par le régime chinois.

Pour la première fois en trente ans, la veillée aux bougies dans le parc Victoria, au cœur de Hongkong, n’aura pas lieu. Ce rassemblement annuel en hommage aux milliers de morts tombés sous les balles des soldats chinois dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, place Tiananmen, est un baromètre politique. Plus l’inquiétude des Hongkongais devant la répression de Pékin sur leur région semi-autonome s’accentue, plus la mobilisation est importante : elle dépasse les 100 000 participants depuis 2007, selon les organisateurs. Mais cette année, le rassemblement a été interdit pour des raisons sanitaires liées au Covid-19 : les regroupements de plus de huit personnes sont bannis.

Pour les opposants, c’est une preuve supplémentaire des restrictions sans cesse plus fortes aux libertés d’opinion et d’expression, pourtant accordées en théorie jusqu’en 2047. C’est grâce à son statut spécifique que l’ex-colonie britannique peut commémorer la répression du Printemps de Pékin.

«J’avais 17 ans et j’allais embaucher le 4 juin 1989 quand j’ai vu à la télé ce qui se passait place Tiananmen, les corps ensanglantés, les étudiants évacués sur des civières, les canons des blindés. Je suis allé manifester au lieu d’aller travailler», se souvient Sam qui, chaque année, manifeste le 4 juin. En 1989, Hongkong était encore britannique et se préparait à la rétrocession. «C’était la première fois que nous voyions comment le régime communiste étouffait la moindre once de critique et réprimait la foule. Les gamins ne faisaient que réclamer l’ouverture de réformes démocratiques et ça été terrifiant de voir comment l’armée les a traités.»

Trente-et-un ans plus tard, ceux qui avaient assisté, horrifiés, au massacre, redoutent de subir un sort similaire, mais de manière insidieuse, sans les effusions de sang. L’Assemblée nationale populaire chinoise (ANP) a validé le 28 mai le principe d’une loi de «sûreté nationale» contre la trahison et les ingérences étrangères. Le texte criminalisera aussi tout acte ou action jugée «subversif». Le gouvernement assurait lundi que plus de 2,9 millions d’habitants avaient signé une pétition en faveur du texte.

«Faire la promotion de la démocratie ou réclamer la fin du régime à parti unique pourrait valoir la prison, ou un procès en Chine, suppose Richard Tsoi, secrétaire de l’Alliance de soutien aux mouvements patriotiques démocratiques de Chine, qui organise la veillée du 4 juin. Nous ne céderons pas à la peur et continuerons à préserver, sans nous autocensurer, ce pan d’histoire sur Tiananmen que le Parti communiste nie et veut effacer à jamais.»

A l’étranger, personne n’est dupe. «Il s’agit de bâillonner les Hongkongais et de les rendre similaires aux Chinois du continent. Voilà ce qu’il reste du principe "un pays, deux systèmes"», a twitté le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo.

Les partisans de la démocratie entendent toutefois se faire entendre. A Hongkong, rendez-vous a été donné ce jeudi pour allumer des bougies un peu partout à 20 heures. Qui est également jour de vote de la très controversée loi sur l’hymne chinois.

29 mai 2020

Hong Kong : la Chine sous forte pression américaine et internationale

De la prise de position du président américain Donald Trump à une discussion informelle devant le Conseil de sécurité de l'ONU, la pression internationale monte sur Pékin et sa loi sécuritaire controversée imposée à Hong Kong.

La Chine fait face, vendredi 29 mai, à une levée de boucliers internationaux, en raison de sa volonté d'imposer sa loi sur la sécurité nationale à Hong Kong.

Les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et l'Australie mènent la fronde contre le projet, lequel prévoit de punir les activités séparatistes, "terroristes", la subversion, ou encore l'ingérence étrangère dans le territoire autonome chinois.

Ces quatre pays estiment qu'il s'agit d'une manière déguisée de museler l'opposition hongkongaise et de rogner les libertés dans l’ex-colonie britannique. Ce que dément fermement la Chine.

Ce texte de loi intervient après les manifestations monstres à Hong Kong en 2019 contre l'influence de Pékin, marquées par des actes de violence, et qui ont renforcé un courant pro-indépendance jadis marginal.

Une autonomie remise en cause

La Chine a reproché aux Américains d'avoir jeté de l'huile sur le feu en soutenant publiquement les manifestants. Elle a également accusé les protestataires radicaux de mener des activités "terroristes".

En vertu du concept "Un pays, deux systèmes", Hong Kong bénéficie depuis sa rétrocession à la Chine en 1997 d'une large autonomie, de la liberté d'expression et d'une justice indépendante. Le projet de loi sur la sécurité nationale, qui a reçu l'aval jeudi à Pékin du Parlement national, totalement acquis au Parti communiste chinois (PCC), remet-il en cause l'autonomie hongkongaise ? 

Oui, selon les États-Unis et le Royaume-Uni, qui ont obtenu l'organisation, vendredi d'une discussion informelle au Conseil de sécurité de l'ONU, à huis clos et par visioconférence, ont affirmé à l'AFP des sources diplomatiques.

Les étudiants chinois visés ? 

Dans un communiqué commun, le Canada et l'Australie ont accusé Pékin d'enfreindre ses obligations vis-à-vis de Hong Kong et de ses 7 millions d'habitants. Ils ont exprimé leur "profonde inquiétude" quant à cette loi, qui "limiterait les libertés de la population" et "éroderait (...) de manière dramatique l'autonomie et le système qui l'ont rendu si prospère".

Dans un contexte de fortes tensions Pékin-Washington (Covid-19, Ouïghours, Taïwan...), le président américain Donald Trump a annoncé pour vendredi une conférence de presse où il doit annoncer "ce que nous allons faire vis-à-vis de la Chine". Selon son chef de la diplomatie Mike Pompeo, il pourrait s'en prendre aux étudiants chinois aux États-Unis. 

Le vote du Parlement chinois, jeudi, est intervenu quelques heures après que Washington eut révoqué le statut spécial accordé à Hong Kong, ouvrant la voie à la suppression des privilèges commerciaux américains accordés au territoire autonome.

Mike Pompeo a justifié cette décision par le fait, selon lui, que la Chine ne donne plus au territoire son "haut degré d'autonomie" comme promis dans l'accord sino-britannique signé avant la rétrocession.

'La fin'

La "Loi fondamentale", la mini-Constitution qui préside aux affaires de Hong Kong depuis 1997, oblige les autorités hongkongaises à mettre en place une loi sur la sécurité nationale.

Mais une initiative dans ce sens en 2003 avait provoqué de grandes manifestations et le projet a ensuite été mis sous le tapis. 

Pékin perd désormais patience et s'apprête donc à imposer une législation, s'estimant dans son bon droit en vertu des dispositions de la Loi fondamentale.

Sans surprise, les médias chinois saluaient, vendredi, le feu vert donné à la loi, estimant qu'elle servirait la stabilité et l'autonomie du territoire.

La loi suscite cependant une levée de boucliers à Hong Kong au sein du mouvement d'opposition pro-démocratie.

"C'est la fin de Hong Kong", a déclaré auprès de l'AFP Claudia Mo, députée au Conseil législatif, estimant que Pékin les "dépossède de [leur] âme".

Avec AFP

25 mai 2020

A Hongkong, des milliers de personnes manifestent contre le projet de loi sur la sécurité imposé par la Chine

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Le régime communiste a déposé au Parlement chinois un texte visant à interdire « la trahison » et « la sécession » à Hongkong, en réponse aux manifestations monstres de l’opposition démocratique en 2019.

La situation se tend de nouveau à Hongkong. Des milliers de personnes ont envahi dimanche 24 mai les rues de Hongkong pour dénoncer un projet de loi chinois selon eux liberticide, entraînant une vive riposte de la police antiémeute, des scènes qui n’avaient plus été vues depuis des mois dans l’ex-colonie britannique.

Après des manifestations quasi quotidiennes l’an passé, la contestation avait pu paraître étouffée en raison de l’impératif de distanciation sociale lié à la lutte contre le coronavirus. Mais le dépôt au Parlement chinois, vendredi, d’un texte visant à interdire « la trahison, la sécession, la sédition et la subversion » à Hongkong a de nouveau mis le feu aux poudres. D’autant que Pékin a demandé dimanche son application « sans le moindre délai ».

La mouvance prodémocratie avait multiplié les appels pour dénoncer ce passage en force de la Chine sur une question qui suscite depuis des années l’opposition des Hongkongais. Des milliers d’habitants ont répondu présents dimanche malgré l’interdiction de manifester, scandant des slogans contre le gouvernement dans plusieurs quartiers de l’île.

Canons à eau et barricades

« Les gens pourront être poursuivis pour ce qu’ils disent ou écrivent contre le gouvernement », dénonce Vincent, un manifestant de 25 ans. « Les Hongkongais sont en colère car nous ne nous attendions pas à ce que cela arrive si vite et de façon si brutale, poursuit-il. Mais nous ne sommes pas naïfs. Les choses ne feront qu’empirer. »

Alors que le nombre de manifestants enflait dans les quartiers de Causeway Bay et Wanchai, la police a eu recours aux lacrymogènes et aux gaz poivrés pour tenter de disperser la foule, avec l’aide de canons à eau, selon des journalistes de l’Agence France-Presse.

Certains protestataires ont jeté des projectiles sur les forces de l’ordre, érigé des barricades de fortune et utilisé les parapluies pour se protéger des gaz lacrymogènes. La police a annoncé 180 arrestations. Le gouvernement de Hongkong a condamné « les actions illégales et extrêmement violentes » des manifestants, affirmant qu’elles mettaient en évidence « la nécessité et l’urgence de la loi sur la sécurité nationale ».

L’ex-colonie britannique a connu de juin à décembre 2019 sa pire crise politique depuis sa rétrocession par Pékin en 1997, avec des manifestations parfois très violentes. Bien que confortée par le triomphe des « prodémocratie » aux scrutins locaux de novembre, cette mobilisation a accusé le coup en début d’année après des milliers d’arrestations dans ses rangs, et les manifestations ont cessé du fait des restrictions de rassemblement ordonnées pour lutter contre le coronavirus.

« Nous sommes de retour ! »

« Nous sommes de retour ! Rendez-vous dans les rues le 24 mai », demandait samedi un graffiti sur un mur proche de la station de métro de Kowloon Tong. La police avait averti qu’elle interviendrait contre tout rassemblement illégal, au moment où se réunir en public à plus de huit est interdit à cause du coronavirus.

Le territoire jouit d’une très large autonomie par rapport au reste du pays dirigé par le Parti communiste chinois (PCC), en vertu du concept « Un pays, deux systèmes » qui avait présidé à sa rétrocession en 1997.

Ses habitants bénéficient de la liberté d’expression, de la liberté de la presse et d’une justice indépendante. Des droits inconnus en Chine continentale. Ce modèle est censé prévaloir jusqu’en 2047 mais nombre de Hongkongais dénoncent depuis des années des ingérences de plus en plus fortes de Pékin. Beaucoup interprètent le passage en force de Pékin avec cette loi sur la sécurité nationale comme l’entorse la plus grave, à ce jour, à la semi-autonomie hongkongaise.

Refuge pour un nombre restreint mais croissant d’activistes pro-démocratie fuyant Hongkong, Taïwan leur fournira l’« assistance nécessaire », a déclaré la présidente Tsai Ing-wen. Le projet de loi constitue une grave menace pour les libertés et l’indépendance judiciaire de Hongkong, regrette-t-elle.

« Forces étrangères »

Dimanche, le ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, a enfoncé le clou en demandant l’application « sans le moindre délai » d’une loi qui « n’influencera pas le haut degré d’autonomie de Hongkong, ni les droits, les privilèges et les libertés des habitants, ni les droits et intérêts légitimes des investisseurs étrangers ».

« Les actes violents et terroristes continuent à monter et des forces étrangères se sont profondément et illégalement ingérées dans les affaires de Hongkong », a-t-il estimé, dénonçant « une grave menace pour la prospérité à long terme » du territoire.

L’article 23 de la Loi fondamentale, la mini-Constitution hongkongaise, prévoit que la région se dote elle-même d’une loi sur la sécurité nationale. Mais cette clause n’a jamais été appliquée et la dernière tentative de l’exécutif hongkongais, en 2003, avait échoué face à des manifestations monstres.

Les opposants redoutent surtout une disposition qui permettrait aux policiers chinois de mener des enquêtes à Hongkong et pourrait servir à réprimer toute dissidence. « J’ai très peur, mais il faut manifester », déclare dimanche dans la foule Christy Chan, 23 ans.

Le projet sera soumis au vote du Parlement chinois jeudi, lors de la séance de clôture de l’actuelle session parlementaire. L’issue ne fait aucun doute, l’assemblée étant soumise au PCC.

24 mai 2020

Coronavirus : Pékin se dit «au bord d’une nouvelle Guerre froide» avec les Etats-Unis

Le ministre chinois des Affaires étrangères a dénoncé, sans le nommer, les multiples piques lancées par Donald Trump sur la gestion de la crise sanitaire par la Chine.

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« Outre la dévastation causée par le nouveau coronavirus, un virus politique se propage aux États-Unis » a regretté devant la presse le chef de la diplomatie chinoise Wang Yi. REUTERS

Par Le Parisien avec AFP

Entre les deux pays, la tension ne descend pas. La Chine et les Etats-Unis sont « au bord d'une nouvelle Guerre froide », a averti dimanche le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, déplorant le regain de tensions avec Washington autour de l'épidémie de Covid-19.

Les premiers malades du nouveau coronavirus ont été signalés à la fin de l'an dernier dans la ville chinoise de Wuhan (centre). Il s'est depuis répandu sur la planète et fait quelque 340 000 morts.

Donald Trump a accusé régulièrement ces dernières semaines les autorités chinoises d'avoir tardé à communiquer des données cruciales sur la gravité du virus dont la propagation aurait pu, selon lui, être endiguée.

« Outre la dévastation causée par le nouveau coronavirus, un virus politique se propage aux États-Unis », a regretté devant la presse le chef de la diplomatie chinoise, sans nommer le président américain. « Ce virus politique saisit toutes les occasions pour attaquer et diffamer la Chine », a-t-il fustigé.

Les relations sino-américaines « prises en otage »

Pékin et Washington étaient déjà à couteaux tirés depuis deux ans et la guerre commerciale lancée par l'administration Trump à base de surtaxes douanières réciproques qui pénalise le commerce international.

Mais la pandémie de nouveau coronavirus a poussé la tension entre les deux puissances à des sommets. « Certaines forces politiques américaines prennent en otage les relations entre la Chine et les Etats-Unis et poussent nos deux pays au bord d'une nouvelle Guerre froide » avec la crise du coronavirus, a regretté Wang Yi.

Donald Trump a évoqué la possibilité de demander à Pékin de payer des milliards de dollars de réparations pour les dommages causés par l'épidémie. Et les Etats-Unis ont appelé à une enquête internationale sur l'origine du virus.

Bientôt une coopération internationale

La Chine est « prête » à une coopération internationale pour identifier la source du nouveau coronavirus, a affirmé Wang Yi. Mais une telle coopération devra s'abstenir de toute « ingérence politique », a-t-il averti.

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