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Jours tranquilles à Paris
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chine
29 janvier 2020

CORONAVIRUS

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Coronavirus : le nombre d’infections en Chine dépasse désormais celui du SRAS. Les autorités sanitaires ont dénombré mercredi 5 974 cas confirmés de contamination, soit plus de 1 400 de plus que la veille, tandis que le bilan s’aggravait à 132 décès. Le SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère), également un coronavirus, avait pour sa part infecté 5 327 personnes en Chine continentale en 2002-2003, et provoqué 349 morts dans le pays. Le nouveau virus 2 019-nCoV est jugé moins puissant que le SRAS mais plus contagieux. Professeur de médecine hongkongais à la renommée internationale, le Dr Gabriel Leung estime que le coronavirus pourrait infecter jusqu’à 150 000 personnes par jour à Chongqing, l’une des plus grandes métropoles chinoises, d’ici le mois d’avril ou de mai, rapporte The Asia Times. Pour le scientifique, les chiffres récents diffusés par Pékin sous-estiment l’ampleur actuelle de l’épidémie. Selon lui, plus de 25 000 personnes pourraient avoir été contaminées, soit dix fois plus que les chiffres officiels avancés.

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28 janvier 2020

Coronavirus

Coronavirus : le bilan de l’épidémie s’alourdit à 106 morts dans la province du Hubei. Les autorités sanitaires ont recensé 4 515 cas sur le sol chinois, dont 2 714 dans la seule province centrale du Hubei. Alors que “les autorités sanitaires chinoises se sont engagées dans une course contre la montre pour contenir l’épidémie”, elles doivent notamment “lutter contre un torrent de rumeurs” sur les réseaux sociaux, note le South China Morning Post. Certains internautes ont par exemple largement diffusé l’idée que des remèdes de la médecine traditionnelle chinoise à base de plantes pouvaient guérir la pneumonie.

26 janvier 2020

Coronavirus : le bilan monte à 56 morts en Chine

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Près de 2 000 cas de contamination au coronavirus ont été recensés dans le pays, selon la commission nationale de la santé. Les mesures de restrictions d’accès se multiplient.

L’inquiétude grimpe encore d’un cran en Chine. Quinze nouveaux décès dus à l’épidémie de pneumonie virale ont été enregistrés, portant le bilan à 56 morts, et 688 nouveaux cas d’infections au coronavirus ont été confirmés, soit un total de 1 975 dans le pays, a annoncé, dimanche 26 janvier, la commission nationale de la santé.

L’épidémie a notamment fait un mort à Shanghai, a annoncé dimanche le gouvernement local dans un communiqué, la première victime dans la grande métropole financière de l’est du pays. La victime est un homme de 88 ans qui avait déjà des problèmes de santé avant.

Des restrictions d’accès, des liaisons en bus suspendues

Les mesures de restrictions d’accès se multiplient en dehors de l’épicentre du nouveau coronavirus. Shantou, une ville de plus de 5 millions d’habitants située à plus de 1 000 km au sud de Wuhan (centre), va interdire l’accès de tous les véhicules non essentiels à partir de minuit (17 heures à Paris), ont annoncé les autorités locales.

Ville chinoise de quelque 15 millions d’habitants, Tianjin va, elle, suspendre dès lundi les liaisons en bus longue distance et les bus spécialement affrétés d’entrer dans la métropole et d’en sortir, ont annoncé dimanche les autorités. Pékin a annoncé une mesure semblable la veille afin de contenir la propagation du coronavirus mortel à travers le pays.

Outre la ville de Wuhan, pratiquement toute la province du Hubei est coupée du monde, portant le nombre total des habitants confinés à plus de 56 millions, soit presque la population de l’Afrique du Sud.

A compter de lundi, les agences de voyages chinoises ne pourront plus vendre de réservations d’hôtels ni de séjours à des groupes, a annoncé la chaîne de télévision CCTV.

Le parc d’attractions Disneyland de Hongkong a annoncé, dans un communiqué, sa fermeture temporaire à compter de dimanche et jusqu’à nouvel ordre « par mesure de précaution et conformément aux efforts de prévention déployés » dans l’ex-colonie britannique, qui a déclaré samedi un état d’urgence sanitaire. Ocean Park, un immense parc de loisirs situé sur l’île, a aussi annoncé qu’il fermait ses portes.

Des évacuations de ressortissants étrangers

Les Etats-Unis sont en train d’organiser l’évacuation de leur personnel diplomatique et d’autres ressortissants américains bloqués à Wuhan, où se trouve un consulat américain. Washington espère faire partir un vol direct de Wuhan à San Francisco mardi, a annoncé le département d’Etat dans un communiqué. « La place est extrêmement limitée et, s’il n’est pas possible de transporter tout le monde, priorité sera donnée aux personnes les plus à risque », a précisé le ministère.

D’autres pays prévoient des évacuations de la ville et de sa région, mises de facto en quarantaine depuis jeudi. La France envisage une évacuation par autocar de ses ressortissants, en lien avec les autorités chinoises, a annoncé vendredi le Quai d’Orsay. La date de ce transfert n’a pas été précisée.

Le constructeur automobile PSA, qui dispose d’usines à Wuhan, a précisé que ses salariés expatriés seraient évacués vers Changsha, une ville située à plus de 300 km au sud de Wuhan.

Un premier cas présumé au Canada

Un premier cas « présumé » du coronavirus a également été détecté à Toronto, pour la première fois au Canada, a annoncé Eileen de Villa, responsable des autorités sanitaires de la grande métropole de l’Ontario, lors d’une conférence de presse.

Le patient, un homme d’une cinquantaine d’années, avait séjourné à Wuhan, la grande ville où cette nouvelle infection est apparue en décembre. Il est arrivé le 22 janvier et a été hospitalisé à l’hôpital Sunnybrook de Toronto le lendemain, a expliqué Barbara Yaffe, la médecin en chef adjointe de la province de l’Ontario.

L’homme a été placé à l’isolement. Des échantillons vont être envoyés à un laboratoire de Winnipeg pour confirmer s’il s’agit bien du coronavirus chinois, ont précisé les autorités.

Une demi-douzaine de pays d’Asie sont désormais touchés et un deuxième cas a été confirmé aux Etats-Unis. L’épidémie a atteint l’Europe et l’Australie, malgré le renforcement des mesures prises pour tenter d’enrayer sa propagation.

Crainte de propagation en France

La France redoutait dimanche une possible propagation de l’infection au coronavirus après l’identification de trois cas sur des voyageurs récemment rentrés de Chine, épicentre de cette nouvelle épidémie. Les autorités sanitaires avaient annoncé vendredi trois cas confirmés, sur un patient hospitalisé à Bordeaux et deux autres à Paris, soulignant qu’il s’agissait des « premiers cas européens ».

Une « équipe médicale d’accueil » sera mise en place dimanche à l’aéroport de Roissy, permettant notamment la prise en charge des personnes qui présenteraient des symptômes d’une infection par coronavirus, a annoncé le directeur général de la santé, Jérôme Salomon.

Contrairement à d’autres pays, la France n’a en effet pas mis en place de mesure de contrôle aux frontières des passagers venant de Chine, avec contrôle de température. D’autres personnes sont « en détection », a indiqué de son côté le patron du SAMU de Paris, Pierre Carli, sans donner de chiffre.

25 janvier 2020

Des Français bloqués à Wuhan évoquent une «atmosphère de fin du monde» depuis la mise en quarantaine© CC0 / Xiao Yijiu

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INTERNATIONAL

Dossier:Coronavirus en Chine - 2020

Des ressortissants français ont décrit comment Wuhan, métropole chinoise de 11 millions d’habitants, était devenue une ville fantôme depuis sa mise en quarantaine liée à l’apparition de l’épidémie de coronavirus.

Depuis jeudi 23 janvier, la ville de Wuhan a été mise en quarantaine par les autorités: les gares, routes et aéroports ont été fermés. Les habitants, quant à eux, se retrouvent confinés chez eux pour éviter tout risque de contamination. En cette période de Nouvel an chinois, Wuhan est étrangement silencieuse et vide, comme en témoignent les quelques expatriés Français bloqués là-bas.

Amélie y est étudiante depuis quatre ans. «J'ai fait les courses hier, les gens se sont rués dans les supermarchés pour faire des provisions. Il n'y avait plus de viande et quasiment plus de légumes», a-t-elle témoigné auprès du Parisien. Elle a ainsi préféré les pâtes et le riz pour tenir durant la mise en quarantaine.

Même constat pour Béatrice, qui va devoir puiser dans ses réserves pendant deux ou trois jours à cause des rayons vides des magasins, dans une «atmosphère de fin du monde». Il y a trois ans et demi, son mari Jacky est devenu le directeur d’une entreprise du secteur automobile située à Wuhan. Ils devaient s’envoler pour le Vietnam et y passer leurs vacances de Nouvel an chinois, mais ils ont dû y renoncer à la suite de l’annulation de leur vol, a rapporté le journal La Nouvelle République.

Selon le couple originaire de Fondettes, près de Tours, des avions doivent encore survoler la métropole pour la désinfecter. Ils ont rassuré leurs proches en France et ont confirmé qu’ils suivaient les instructions pour éviter au maximum le contact avec d’autres personnes. «On est juste embêté de devoir rester enfermés», a conclu Béatrice.

Laetitia, bloquée avec sa famille, travaille en Chine depuis cinq ans, également dans le secteur de l’automobile. Bien qu’ayant fait le plein de nourriture et d’eau pour deux semaines, elle craint que la situation ne s’éternise. «Je dirais que la seule information qui nous manque c'est combien de temps ça va durer», a-t-elle indiqué au Parisien.

Moins tranquille, une Européenne a affirmé au journal La Croix se sentir «angoissée et prisonnière».

«Je me sens prise au piège, un peu comme au Moyen Âge au temps des grandes pestes», a-t-elle affirmé. «Nous sommes en état de siège. C’est angoissant car on ne sait pas quelles seront les prochaines étapes, comme si nous étions dans un film de science-fiction dont on ne connaît pas l’épilogue».

Ils ont réussi à quitter Wuhan

Certains ont eu plus de chance, comme Frédéric et Stéphanie, qui ont quitté la mégalopole chinoise 15 jours avant la quarantaine. «La période est particulière car nous démarrons les congés du Nouvel an chinois. Certains ont réussi à partir, d'autres non», a souligné Frédéric, cité par Le Parisien. Néanmoins, ils ont encore pour consigne de porter un masque avant que tout risque de contamination ne soit écarté.

Un autre couple, interrogé par France Info, est soulagé d’avoir pu prendre le dernier avion pour Paris, arrivé jeudi 23 janvier, en provenance de Wuhan. «Tous les Français qui sont là-bas avaient envie de quitter Wuhan avant que la ville ne soit fermée». Selon eux, 30 minutes après qu’ils sont entrés dans l’aéroport, l’armée a débarqué et a bloqué les accès à l’aéronef, tous les passagers n’ayant ainsi pas pu monter à bord.

Une solution à venir pour les Français restés bloqués ?

Pour les Français restés bloqués à Wuhan, le centre de crise et de soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, assisté par l’ambassade de France à Pékin, a mis en place un dispositif spécifique et permanent de suivi.

Selon un communiqué du ministère des Affaires étrangères publié le 24 janvier, le consulat général de France à Wuhan compte mettre en place, en accord avec les autorités locales, un service d’autobus qui permettra aux ressortissants français et leur famille de quitter la ville.

23 janvier 2020

Nouveau virus en Chine : avec la mise en quarantaine de Wuhan, la population s’organise

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Par Simon Leplâtre, Shanghaï, correspondance

Epicentre d’un début d’épidémie de coronavirus similaire au SRAS, la ville a été mise en quarantaine jeudi matin.

La ville de Wuhan, épicentre d’un début d’épidémie de coronavirus similaire au SRAS, a été mise en quarantaine jeudi matin, à 10 heures (3 heures en France). La ville compte 11 millions d’habitants, dont une partie sont déjà rentrés dans leurs familles aux quatre coins de la Chine, pour les célébrations du Nouvel An qui débute vendredi 24 janvier.

L’ensemble des moyens de transports publics, trains, avions, et bus et métros, ont été suspendus et les autoroutes menant à la ville ont été coupées. Les habitants ne peuvent plus voyager en dehors de la ville, « sans autorisation spéciale ». Des agences de voyages ont annulé tous les tours jusqu’au 8 février, d’après l’agence officielle Chine Nouvelle. Environ 500 Français résident à Wuhan, qui accueille plusieurs grandes entreprises françaises comme PSA-Peugeot-Citroën, d’après l’ambassade de France. Le nouveau coronavirus a déjà fait dix-sept victimes, et 570 personnes sont infectées en Chine, d’après le dernier décompte officiel, mais une étude de l’Imperial College de Londres estime que le chiffre de 4 000 cas à travers le pays est plus probable.

Couvre-feu

Le centre de commande antivirus de Wuhan a indiqué que la mise en quarantaine de la ville devait « stopper efficacement la diffusion du virus, couper résolument l’épidémie, et garantir la santé et la sécurité du peuple ». Tous les événements publics du Nouvel An lunaire ont été annulés. Il est désormais obligatoire de porter un masque dans tous les lieux publics, d’après Chine nouvelle. Le couvre-feu, annoncé sept heures plus tôt, au milieu de la nuit à Wuhan, a poussé des milliers de passagers vers la gare et l’aéroport de Wuhan espérant quitter la ville.

Mais à 10 heures, des militaires et des policiers ont fermé la gare, d’après les journalistes présents sur place. « Ces mesures fortes vont non seulement contrôler l’épidémie dans leur pays, mais aussi minimiser les risques de diffusion de l’épidémie dans le monde », a commenté mercredi Tedros Adhanom Ghebreyesus, le président de l’Organisation mondiale de la santé. L’OMS qui se rassemblait mercredi, a remis à jeudi soir la décision de déclarer une situation « d’urgence de santé publique », faute d’informations suffisantes.

Dans la ville, beaucoup d’habitants sont en colère contre la réaction tardive des autorités. Il y a moins d’une semaine, samedi 18 janvier, un banquet géant rassemblant 40 000 familles a eu lieu dans le centre-ville… A l’époque le nombre officiel de cas était encore limité à une quarantaine, et la transmission de personne à personne n’avait pas encore été établie, mais d’après un reportage du média chinois Sanlian, les hôpitaux de la ville étaient déjà débordés.

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Le maire de la ville, Zhou Xian Wang, interrogé à ce sujet, a reconnu une erreur, à la télévision publique CCTV : « Nous avons maintenu les célébrations du Nouvel An sur la base des premières informations, indiquant une diffusion du virus très limitée. Les mises en garde du gouvernement ont été insuffisantes », a déclaré l’édile mardi. Mais, en ligne, beaucoup d’internautes accusent son administration d’avoir réagi trop lentement et appellent à sa démission.

Douze autres provinces touchées

« Je suis très inquiète : les officiels locaux sont fous, incompétents », s’emporte Xiaoli, 28 ans, habitante de Wuhan. « Je ne sors pas de chez moi, mais pour moi et mes amis, c’est difficile de convaincre nos parents et grands-parents d’annuler les réunions du Nouvel An. Ma famille ne m’a pas encore répondu à ce sujet », indique la jeune femme. Les hôpitaux de la ville, pris d’assaut, ont mis tout le personnel des autres services à contribution pour répondre à l’épidémie, d’après une source médicale à Wuhan. Dans le reste de la Chine, les villes touchées par le virus s’organisent à leur tour. Au total, douze autres provinces chinoises sont touchées.

A Shanghaï, mercredi matin, des équipes d’agents municipaux nettoyaient les trottoirs au karcher, avec un mélange d’eau et de désinfectant. « On désinfecte toute la ville », précisait, en baissant son masque, une femme, la cinquantaine, bottes aux pieds et couverte d’un poncho en plastique violet. Derrière elle, un petit camion, transportant le liquide, ronronne. On croise trois équipes sur quelques centaines de mètres près de la rue Huahai, dans le centre de la ville.

La veille, des camions sont passés dans certains quartiers, diffusant une fumée blanche, d’après une vidéo postée en ligne. Le soir, dans une station de métro, un employé brique à la javel les écrans tactiles des machines permettant d’acheter les tickets, avant de poser son chiffon humide sur la rambarde de l’escalator. « C’est pour le virus : on doit laver trois fois par jour », explique cet homme lui aussi âgé d’une cinquantaine d’années, avant de se racler la gorge.

Lui n’a pas de masque. Dans le métro, la plupart des usagers en portent un, chirurgical ou à pollution. Une femme, la soixantaine avancée, en porte même deux, l’un sur l’autre. Pas inquiète, mais prudente, dit-elle. Elle fait entièrement confiance au gouvernement pour gérer cette crise. « En 2003, il y a eu des officiels locaux qui ont caché des choses, mais le gouvernement central, non, ils étaient transparents ! Et aujourd’hui encore plus », assure-t-elle. Lors de la crise du SRAS, la Chine avait caché l’existence du virus plus de trois mois, avant d’informer l’OMS, et sa population. L’OMS s’était aussi vu refuser l’accès à la province du Guangdong, l’épicentre de l’épidémie.

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28 décembre 2019

2019, « annus horribilis » pour Xi Jinping

Par Frédéric Lemaître, Pékin, correspondant

Les manifestations à Hongkong, les fuites d’informations sur le Xinjiang et la confrontation avec les Etats-Unis sur l’économie ont contribué à dégrader l’image de la Chine dans le monde.

Les drapeaux brandis dimanche 22 décembre à Hongkong lors d’une manifestation de soutien aux Ouïgours résument on ne peut mieux l’accumulation de problèmes auxquels sont confrontés les dirigeants chinois en cette fin d’année 2019.

Outre des bannières noires en faveur de l’indépendance de Hongkong – quasi absentes au début du mouvement de protestation en juin –, on voyait des étendards bleu clair du Turkestan oriental – nom donné au Xinjiang par ceux qui souhaitent l’indépendance de cette province du nord-ouest de la Chine –, des drapeaux du Tibet, de Taïwan mais aussi plusieurs des Etats-Unis et de l’Australie, et même un de l’Union européenne.

Commencée le 2 janvier par un discours martial de Xi Jinping sur la nécessité de « réunifier » Taïwan et la Chine, 2019 apparaît désormais comme une annus horribilis pour le président chinois. Celle où la situation économique a continué de se dégrader et, pire pour un dirigeant chinois, où le moindre incident local a désormais un retentissement international.

Des employés zélés d’une bibliothèque du Gansu brûlent-ils une soixantaine de livres « politiquement non corrects » ? Immédiatement, l’émotion internationale est telle face à cet autodafé de sous-préfecture que les autorités locales, sans doute à l’origine de la décision, doivent feindre de s’en offusquer et « lancer une enquête » avant de punir un lampiste. Une broutille, comparée aux deux grandes crises du moment : le Xinjiang et Hongkong.

Chantage

L’emprisonnement d’un million de musulmans dans des camps au Xinjiang n’a dans un premier temps intéressé que les militants des droits de l’homme et les journalistes occidentaux. Désormais les Chinois commencent à en parler, le Congrès américain s’est saisi de l’affaire et les Européens se réveillent. Tout aussi grave : la publication de plus de 400 pages de documents internes au Parti communiste chinois (PCC) par le New York Times en novembre a révélé à la face du monde les dissensions internes au Parti sur le sujet.

Mais 2019 restera sans doute comme l’année de la crise à Hongkong. La plus grave que le pays ait connue depuis « les incidents de Tiananmen » il y a trente ans. Celle qui a à nouveau montré qu’une partie de la jeunesse était prête à se sacrifier plutôt que de vivre en Chine communiste.

La récente manifestation de Hongkong en solidarité avec les Ouïgours constitue à ce titre une première. Les deux crises ont en commun d’avoir suscité une large mobilisation internationale face à laquelle la Chine s’est montrée sous son pire jour.

En boycottant la ligue nord-américaine professionnelle de basket-ball (NBA) parce qu’un entraîneur soutenait les manifestants de Hongkong, puis en déprogrammant, en décembre, un match de football du club anglais Arsenal parce qu’un de ses joueurs, l’Allemand Mesut Özil, dénonçait la politique menée au Xinjiang, la Chine a montré qu’elle n’entendait pas seulement limiter la liberté de parole de ses ressortissants, mais aussi au-delà de ses frontières. Un chantage dont ont été aussi victimes nombre d’entreprises, voire des pays – la Suède notamment – coupables de ne pas se plier aux desiderata des dirigeants chinois.

Une image détériorée

Résultat : selon la dernière enquête de Pew Research Center, l’image de la Chine, négative dans une majorité des trente-quatre pays étudiés, s’est encore détériorée dans dix-sept d’entre eux : en Amérique du Nord et en Europe occidentale notamment, mais aussi en Indonésie, premier pays musulman de la planète, ainsi qu’aux Philippines, et ce malgré les milliards de dollars dépensés par Pékin – pas toujours à mauvais escient – dans le vaste programme mondial d’investissements que sont les « nouvelles routes de la soie ».

Même la Grèce, principale bénéficiaire de la manne chinoise en Europe, est divisée. Seulement 51 % des Grecs ont une bonne opinion de l’empire du Milieu.

Le pire est évidemment aux Etats-Unis, le seul pays auquel les dirigeants chinois se réfèrent. Déjà pas fameuse, l’image de la Chine y a régressé de 12 points. Seulement 26 % des Américains en ont une image favorable, alors que 60 % pensent l’inverse.

Malgré un premier accord supposé constituer une trêve dans la guerre commerciale que se livrent Washington et Pékin, l’année 2019 n’aura vu aucune amélioration sensible sur ce dossier crucial. Les Chinois ont la désagréable impression de n’être qu’un pion dans la campagne de Donald Trump pour sa réélection à la Maison Blanche. Ce qui est sûr est que ce conflit fait souffrir la Chine.

Les dettes publiques, vaste trou noir

Malgré la manipulation des statistiques, il n’est pas certain que l’économie aura doublé de volume en dix ans (2010-2020), objectif pourtant assigné en 2012 par le pâle Hu Jintao à son successeur. Pour y parvenir, le débat fait rage entre économistes chinois, ceux partisans de la réforme et de l’ouverture et ceux défendant une économie toujours administrée. Xi Jinping semble opter pour cette dernière et mise essentiellement sur la commande publique pour maintenir la demande. Problème : les dettes publiques constituent un vaste trou noir et les investisseurs étrangers commencent à s’inquiéter de possibles défauts de paiement.

En décembre, une entité publique relevant du gouvernement de Mongolie intérieure a été incapable de faire face au remboursement d’une partie de sa dette. Selon les spécialistes de la Nikkei Asian Review, les défauts sur l’endettement des entreprises publiques chinoises ont atteint 40 milliards de yuans (5 milliards d’euros) en 2019, plus du triple de la somme de 2018. Les autorités centrales ne sont manifestement plus disposées à éponger les dettes émises localement. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose mais cette nouvelle incertitude rend les marchés fébriles.

Outre un ralentissement de la croissance et une augmentation du chômage, le gouvernement chinois doit faire face à une épidémie de peste porcine qui a provoqué une importante augmentation du prix de cette viande, essentielle à l’alimentation des Chinois, entraînant à son tour un regain d’inflation. Si les responsables chinois ne peuvent être tenus pour responsables du phénomène, ils l’ont amplifié en tentant de remplacer les importations de porc américain (non contaminé) par du porc en provenance de Russie (pays touché par l’épidémie). Les astres ne se sont pas trompés : 2019 est bien l’année du cochon !

Pour compenser la baisse de ses exportations vers les Etats-Unis, la Chine a multiplié les efforts pour signer un accord de libre-échange entre pays asiatiques. Mais, là aussi, sans succès jusqu’à présent. Au dernier moment, l’Inde, par peur d’être envahie de produits chinois, s’est retirée de ce partenariat économique régional global, provoquant à son tour le retrait du Japon.

Crime de lèse-majesté

Cette accumulation de revers n’est pas le fruit du hasard. Si le débat reste tabou en Chine, la personnalisation du pouvoir autour du président constitue pour certains une des explications. Depuis que la « pensée de Xi Jinping » a fait son entrée dans la Constitution en 2018, remettre en cause l’homme, c’est remettre en cause le PCC lui-même. Un crime de lèse-majesté impensable.

« Xi Jinping ne peut s’en prendre qu’à lui-même ou plus exactement à son excessive concentration du pouvoir (…) Les contentieux commerciaux avec les Etats-Unis, les problèmes posés par l’ingérence de la Chine à Hongkong et les tensions ethniques au Xinjiang ont précédé l’arrivée de Xi au pouvoir à la fin de 2012. Mais le leadership collectif chinois, même corrompu et indécis, s’arrangeait pour limiter l’escalade de ces crises, en raison notamment de son aversion du risque. Par exemple, quand à Hongkong en 2003, plus de 500 000 personnes ont manifesté contre un projet de loi sur la sécurité nationale, le gouvernement chinois a immédiatement accepté de le retirer », note Minxin Pei, sinologue reconnu, dans une récente tribune publiée par l’organisation médiatique Project Syndicate.

« Mais l’intolérance de Xi face à toute contradiction (…) rend ce gouvernement encore plus susceptible de commettre des erreurs politiques. Ce qui aggrave la situation. Comme un homme fort doit garder une image de quasi-infaillibilité il est peu probable qu’une politique soit remise en cause même si elle est inefficace ou contre-productive », dit-il. Selon cette théorie, en 2019, Xi Jinping a donc moins été victime des autres que de… lui-même.

27 décembre 2019

Lettre de…« Big Brother » : quand les Chinois se rebiffent

Par Frédéric Lemaître, Pékin, correspondant

L’annonce d’une prochaine mise en place d’un système de reconnaissance faciale dans le métro de Pékin a suscité un réel débat dans le pays, jusque dans la presse officielle.

LETTRE DE PÉKIN

Trop, c’est trop. L’annonce d’une prochaine mise en place d’un système de reconnaissance faciale dans le métro de Pékin a fait sortir Lao Dongyan de ses gonds. Professeure de droit à l’université de Tsinghua, la plus prestigieuse du pays, cette juriste a, malgré les risques pour sa carrière, rédigé fin octobre un long article sur les réseaux sociaux chinois pour dire tout le mal qu’elle pense de cette décision.

« C’est fou », écrit-elle. « Vous avez besoin de montrer votre carte d’identité quand vous entrez ou sortez du campus universitaire, d’enregistrer votre carte d’identité quand vous ouvrez un compte e-mail, de scanner votre visage quand vous réservez une chambre d’hôtel. De passer un portique de sécurité pour prendre le métro. Et ce n’est pas suffisant. Maintenant il va falloir aller encore plus loin et utiliser la prétendue nouvelle technologie pour continuer de renforcer le niveau de sécurité. Je pose la question : quand cela cessera-t-il ? »

Avant de « solennellement recommander au comité permanent du bureau politique [du Parti communiste (PCC)] », soit aux plus hauts dirigeants du pays, de s’emparer du sujet, Lao Dongyan commence par réfuter quatre contre-arguments.

Le premier : il faudrait plutôt remercier le gouvernement « figure paternelle » pour sa protection. Réponse cinglante : « Les personnes qui contrôlent nos données ne sont pas Dieu. Elles ont leurs propres désirs et leurs propres faiblesses. De plus, on ne sait pas comment elles vont utiliser nos données personnelles ni comment elles veulent manipuler nos vies. »

« Sans vie privée, pas de liberté »

Deuxième contre-argument : si on ne fait rien de mal, on n’a rien à craindre. Réponse de Lao Dongyan : « Dans une société normale, les individus devraient avoir le droit de s’opposer à l’accès arbitraire de quelque organisation que ce soit à leurs données biométriques personnelles. (…) Sans vie privée, il n’y a pas de liberté. »

Troisième contre-argument : les gens pas importants ne sont pas concernés. Réponse : « Quand vous comptez sur la négligence d’autrui pour assurer votre sécurité personnelle (…), vous ne pariez pas seulement sur votre chance, mais également sur le fait que la personne qui contrôle vos données est un ange. (…) J’admire votre politique de l’autruche. » Quatrième contre-argument : tout cela ne sert à rien. Réponse : « Même si, à la fin, cela ne sert à rien, ça vaut mieux que d’accepter docilement d’avoir des chaînes au pied. Au moins, on a lutté. »

Dans un second temps, cette juriste explique les quatre raisons pour lesquelles elle s’oppose tout particulièrement à la reconnaissance faciale dans le métro de Pékin : vu l’importance des données biométriques pour les individus, « les organisations ou les institutions compétentes doivent prouver la légitimité de leur méthode avant [leur] recueil. Deuxièmement : la mise en place dans le métro sans avoir écouté le public enlève toute légitimité au processus. Troisièmement : nul ne sait selon quels critères les autorités de transports vont se permettre de classer les voyageurs en différents groupes. Cela va à l’encontre de l’article 37 de la Constitution », dit-elle. « Enfin, rien ne prouve que la reconnaissance faciale rende les transports plus efficaces et, même si c’était le cas, ce ne serait pas un critère suffisant. »

Même la presse officielle en parle

Agée d’une quarantaine d’années, cette femme – qui ne répond pas aux journalistes – fait preuve d’un courage inouï. Mais tout aussi étonnant est le fait que ses propos aient pu être rendus publics et qu’ils aient suscité un réel débat.

Un avocat de Pékin, Lu Liangbiao, va même encore plus loin. « Le peuple est un maniaque de l’ordre. Il ne se sent en sécurité que lorsque l’Etat s’occupe de lui. Mais le pouvoir est encore plus maniaque et veut tout contrôler. Cela le rassure. (…) Les caméras feraient mieux de surveiller les fonctionnaires et les dirigeants sur l’emploi qu’ils font de l’argent public plutôt que de contrôler les simples citoyens. »

Signe que le sujet est sensible, même la presse officielle en parle. « La reconnaissance faciale provoque un débat national », constate en première page le China Daily le 19 novembre. Si le quotidien ne mentionne pas le texte – trop sulfureux – de Mme Lao, il évoque longuement un autre cas : la plainte déposée en octobre par un juriste du Zhejiang contre un parc animalier. Cet homme qui, en avril, avait payé un droit d’entrée annuel et laissé ses empreintes digitales, réclame le remboursement de sa cotisation parce que le parc exige désormais que les clients acceptent le mécanisme de reconnaissance faciale. Même le journal télévisé national en a parlé.

Contrairement aux Occidentaux qui essaient de fixer un cadre juridique en amont des innovations technologiques, la Chine fait l’inverse. Elle incite chercheurs et entrepreneurs à innover et, une fois que le processus est mature et que ses premiers effets se font sentir, elle commence à réguler. Il semble donc que le temps d’un débat contrôlé sur le sujet soit venu. Mais celui-ci ne devrait pas s’éterniser. C’est en 2020 que le « crédit social », accordant une note à chaque citoyen, devrait être généralisé.

30 novembre 2019

« “1984” d’Orwell illustre de façon prémonitoire ce qui se passe dans la Chine de Xi Jinping »

A l’image du sort réservé aux minorités musulmanes en Chine, l’Etat-parti veut tout savoir de tous. Alain Frachon, éditorialiste au « Monde », s’interroge : est-ce la préfiguration d’une tyrannie 2.0 ?Publié hier à 06h00, mis à jour hier à 07h47   Temps deLecture 4 min.

Chronique. Ce 20 novembre, l’éditorial du New York Times portait ce titre : « “1984” in China » ; « 1984 en Chine ». Pour comprendre ce qui se passe dans le pays de Xi Jinping, il faudrait relire un roman britannique de 1949 – Nineteen Eighty Four – signé George Orwell ? Pourquoi maintenant ? Parce que l’œuvre d’Orwell, pas seulement 1984, devrait être un antidote à l’un des périls de l’époque : les régressions multiformes de la liberté.

1984 (« Folio ») et La Ferme des animaux (1945, « Folio ») sont deux livres dans lesquels Orwell (1903-1950) soulève le capot de la mécanique totalitaire. Il s’appuie sur ce qu’il a connu : fascisme, nazisme et communisme soviétique. Il décrypte l’escamotage de la réalité, l’usage systématique du mensonge, la réécriture de l’histoire, la répression de toute dissidence et, surtout, la volonté de « contrôler les esprits ». Immenses succès, ces deux romans illustrent de façon prémonitoire ce qui se passe dans la Chine de Xi Jinping. 1984 est interdit en Chine.

Les informations du New York Times et celles du Monde ont confirmé et détaillé le sort réservé aux minorités musulmanes de Chine, ouïgoure et kazakhe, notamment. Des centaines de milliers de musulmans, peut-être plusieurs millions à ce jour, sont ou ont été internés dans des camps de rééducation idéologique. Ils sont visés pour ce qu’ils sont, musulmans, et soumis à un lavage de cerveau collectif, afin de ne plus l’être.

Emprisonnés sans procès pour « crime de la pensée », victimes d’un système de surveillance collective numérique sans précédent. Les portables des quelque 30 millions de Ouïgours sont mécaniquement et systématiquement espionnés. L’Etat-parti veut tout savoir de tous : préfiguration d’une tyrannie 2.0 imposée à l’ensemble des Chinois ?

A ce jour, le seul pays à majorité musulmane à avoir dénoncé le sort réservé aux Ouïgours est la Turquie. Les autres pays de l’aire arabo-islamique se taisent, marché et investissements chinois obligent. La Chine entend imposer sa conception des droits de l’homme à l’étranger. Pékin veut policer le discours sur la Chine hors de ses frontières et use de sa puissance économique à cette fin. Trop souvent galvaudé, l’adjectif « orwellien » colle à la réalité.

« La liberté de l’esprit »

Deux livres récents éclairent la puissance évocatrice et analytique de l’œuvre de cet Anglais dégingandé, fine moustache et vieille veste en tweed, cravate mal ficelée, maigre comme un chat sauvage et pauvre pour rester libre : Dans la tête d’Orwell, un inédit de Christopher Hitchens (1949-2011), préfacé et traduit par Bernard Cohen (Saint-Simon, 172 p., 19,80 euros), et Sur les traces de George Orwell, de notre confrère du Figaro Adrien Jaulmes (Equateurs, 154 p., 15 euros) – voir l’article d’Alain Beuve-Méry dans Le Monde du 2 novembre. Ecrivain à l’œuvre multiple, Orwell, rappellent ces deux livres, a payé de sa personne pour chacune des causes qu’il a défendues. Qu’il s’agisse d’être aux côtés des républicains espagnols, de partager la vie du prolétariat du Royaume-Uni ou des plus misérables des Parisiens.

Orwell a pourfendu tous les « ismes » de son époque. Chez lui, écrit Cohen, « tout converge vers une seule idée, la liberté de l’esprit », dont la préservation conditionne le maintien de la démocratie. Or, cette dernière régresse aujourd’hui. Le modèle autocratique est en vogue. Pour la première fois depuis 2000, le nombre de pays se dirigeant vers un style de gouvernement autocratique dépasse ceux qui vont vers la démocratie. L’Institut Montaigne cartographie Le Monde des nouveaux autoritaires (Editions de l’Observatoire, préface de Michel Duclos, 270 p., 19 euros). L’autocratie séduit jusque dans les rangs des démocraties occidentales. A la tête de la plus puissante d’entre elles, Donald Trump est béat d’admiration devant les tyrans de son temps.

La tentation autocrate

En France, la diplomatie au culot d’un Vladimir Poutine fait des adeptes : « lui, au moins, il en a ! » Au temps de la guerre froide, Orwell dénonçait déjà cette sorte « d’envie occidentale devant le total manque de scrupule soviétique » sur la scène internationale. La Chine vante l’efficacité économique de son modèle de gouvernement et en assure discrètement la promotion. Face à la complexité des questions à résoudre – croissance, climat, migrations, lutte contre les inégalités –, la démocratie libérale ne serait plus le bon modèle. On nous refait le, mauvais, coup des « libertés formelles » dites « bourgeoises », affaires secondaires comme chacun sait, opposées aux « réelles », les impératifs de la croissance ou la célébration nationaliste.

Au début de l’automne, intervenant lors du Monde Festival, le politologue Dominique Reynié observait : « Nous sommes dans un cycle historique où il est possible que la démocratie disparaisse. » Evoquant la Chine, le patron de la Fondation pour l’innovation politique s’interrogeait sur « un monde où la plus grande puissance serait un pays qui récuse formellement toutes les valeurs de la démocratie occidentale ».

Contre la tentation autocrate, la philosophe Cynthia Fleury réaffirmait, à cette même tribune, la force et la pertinence de la démocratie libérale. Elle est peut-être médiocre, laborieuse, grisailleuse, pagailleuse, mais, dit Fleury, c’est le régime qui « intègre en son sein la complexité et le contradictoire ». Ce qui laisse l’impression qu’elle est « toujours en crise », mais fait aussi son humanité. Cette vérité est au cœur des livres d’Orwell, puissants manuels de lutte contre tous les manichéismes. Plus nécessaires que jamais.

P.S. Sujet pas si éloigné, Arte diffuse le mardi 3 décembre Venezuela, l’ombre de Chavez, passionnant film de Laurence Debray pour comprendre cette tragédie : comment ruiner un pays en moins d’une génération (et sur Arte.tv du 26 novembre au 31 janvier 2020).

26 novembre 2019

Portrait - « China Cables » : Tursunay Ziavdun, Ouïgoure, internée pendant onze mois

Par Brice Pedroletti

Une Ouïgoure raconte l’enfer vécu dans le camp où elle était enfermée pour avoir « séjourné à l’étranger ».

Tursunay Ziavdun est une Ouïgoure d’une quarantaine d’années, qui a passé onze mois dans un « centre d’éducation et de formation » chinois, à Künes (Xinyuan en chinois), dans l’ouest du Xinjiang. Elle fait partie des détenus libérés car ils avaient de la famille à l’étranger – dans son cas, au Kazakhstan, où vivait son mari, chinois d’ethnie kazakhe. C’est d’Almaty, au Kazakhstan, qu’elle s’est confiée au Monde lors de deux longs entretiens vidéo, mi-novembre.

Son parcours illustre le mélange souvent surréaliste d’arbitraire, de mensonge et d’intimidation qui a accompagné la politique d’internement en masse des Ouïgours et des Kazakhs. En 2016, Tursunay et son mari, installés depuis plusieurs années au Kazakhstan, décident de rentrer en Chine, car elle n’a pu obtenir la nationalité du Kazakhstan, et son visa expire. Ils ne se doutent de rien. Tursunay s’étonne toutefois qu’au téléphone, sa famille en Chine « ne semblait pas se réjouir que je rentre ».

Le couple, qui a dû rendre ses passeports chinois en arrivant en Chine – les passeports des Ouïgours sont systématiquement confisqués –, s’installe à Ghulja, la grande ville de l’ouest du Xinjiang. Au bout de quelques mois, Tursunay reçoit un appel lui demandant de participer à une « réunion » dans sa ville d’origine, Künes. Sur place, elle est emmenée par la police dans une ancienne école professionnelle technique de la ville. Elle apprend qu’elle doit y passer la nuit… et y restera vingt jours.

« On pouvait garder nos propres téléphones. On était une quinzaine par chambre, mais les portes n’étaient pas fermées à clé. Les conditions n’étaient pas trop dures », explique-t-elle. Ayant subi peu de temps avant une opération, elle doit être hospitalisée. L’hôpital la renvoie en centre, mais son mari, médecin, parvient toutefois à la faire sortir le jour même, pour des raisons de santé, en mai 2017.

Une vie dans la terreur

Le couple reprend sa vie à Ghulja. Son mari récupère son passeport et est autorisé à retourner au Kazakhstan, à condition que sa femme se porte garante de lui et qu’il revienne dans deux mois. Le couple estime que c’est la meilleure solution : « Si on restait en Chine, on allait se faire arrêter tous les deux, explique Tursunay. Je suis allée à Künes avec lui, j’ai signé. Il est parti au Kazakhstan. Je suis retournée à Ghulja. »

C’est à cette époque, raconte-elle, que les gens ont commencé à vivre dans la terreur des arrestations. « La seule chose qu’on disait quand on croisait une connaissance dans la rue, c’était : “Ah, tu es encore là !” Dans toutes les familles, il y avait quelqu’un d’arrêté. Et parfois, c’était des familles entières. » Les deux frères de Tursunay sont arrêtés l’un après l’autre, en février 2018 – pour avoir passé des appels téléphoniques à l’étranger.

Elle sait son tour proche : la police la harcèle depuis plusieurs mois, car son mari n’est pas revenu comme prévu. « Le 8 mars 2018, ils m’ont appelée en disant qu’ils avaient des choses à me dire. J’ai demandé : “Je dois aller à l’école, c’est ça ? – Oui, mais juste un peu, ne t’inquiète pas.” Ils disaient ça pour rassurer, car il y avait eu des suicides. J’ai dit, alors d’accord, je viens », raconte-t-elle.

« Elle pleurait de honte »

Elle se rend à Künes, puis est emmenée le lendemain dans le même camp, mais entièrement rénové : « Dès mon arrivée, j’ai compris que ce n’était plus du tout la même chose. La fouille était très approfondie, ils nous déshabillaient complètement et nous donnaient d’autres habits, sans boutons. J’avais pris les justificatifs de mon mauvais état de santé, en pensant qu’ils me laisseraient sortir. Quand j’ai tendu les documents, les gardes femmes m’ont crié dessus : “Ne fais pas de cinéma, tu crois qu’on aura pitié de toi ? Il y en a qui sont à moitié mortes ici et on ne les laisse pas sortir.” J’ai eu très peur », explique-t-elle.

« LA NUIT, DANS LE LIT, IL FALLAIT SORTIR LES BRAS DES COUVERTURES. ON NE DEVAIT DORMIR QUE D’UN SEUL CÔTÉ. ON FAISAIT NOS BESOINS DANS UN SEAU. »

Ce jour-là, elle voit une femme ouïgoure de plus de 70 ans, arrivée en même temps qu’elle, obligée d’ôter sa longue robe devant les gardes. « Ils l’ont laissée en collants. Puis ils ont arraché les boutons de son chandail, puis son foulard. Elle n’avait pas de cheveux. Elle essayait de cacher ses seins qui tombaient, on lui criait de baisser les bras. Elle pleurait de honte, je me suis mise à pleurer aussi. C’était des Chinois han, pour la plupart, qui criaient. Les autres, des Kazakhs, ne faisaient que suivre les ordres », dit-elle.

Tursunay est conduite dans une chambre fermée par une porte en fer avec des lits superposés. Elle décrit une routine et une discipline carcérales. « La nuit, dans le lit, il fallait sortir les bras des couvertures. On ne devait dormir que d’un seul côté. On faisait nos besoins dans un seau. Chaque nuit, on devait se relayer deux par deux pendant deux heures, debout dans la cellule, pour vérifier que tout était en ordre. Dans la journée, on avait trois minutes pour aller aux toilettes : les gardes étaient lourdement armés, si on y passait trop de temps, ils nous criaient dessus. » La première douche a lieu trois semaines plus tard : « On avait été mises toutes ensemble, comme des animaux. L’eau tombait froide du plafond. On avait peur d’attraper froid. »

« Personne n’allait venir nous sauver »

Désignée « étudiante de la classe 31 », Tursunay est plusieurs fois interrogée sur sa vie au Kazakhstan : va-t-elle prier ? Porte-t-elle le voile ? Sur les activités de son mari, qui avait ouvert une clinique, aussi. Argumenter, comprend-elle, ne mène à rien : « Ils nous disaient en permanence que la Chine était un pays très puissant, que personne n’allait venir nous sauver. Qu’ils allaient nous envoyer dans des prisons bien pires qu’ici. »

LE MOTIF DE CONDAMNATION QUI ÉCHOIT À TURSUNAY EST D’« AVOIR VOYAGÉ ET SÉJOURNÉ À L’ÉTRANGER ».

Elle suit également toutes sortes de cours – apprentissage du chinois, mais aussi droit, idéologie – dans des salles de classe fermées par des grilles et surveillées par un garde armé. A l’été 2018, les « étudiantes » défilent une à une dans une salle où officie un juge, qui annonce à chacune des condamnations, en présence de membres de leur famille convoqués pour l’occasion. « J’ai eu le minimum, deux ans, car je n’avais pas de famille proche que je pouvais convoquer. Tout le monde se retrouve ensuite avec un papier sur son lit qui dit la raison pour laquelle on a été condamné. »

Le motif qui échoit à Tursunay est d’« avoir voyagé et séjourné à l’étranger ». Elle a pourtant été libérée à la toute fin 2018, alors que le scandale des internements de Kazakhs en Chine ou de proches de citoyens du Kazakhstan prenait des proportions embarrassantes dans ce pays. Tous ont reçu une dernière instruction : « Ne jamais raconter ce qu’ils ont vécu. »

26 novembre 2019

Enquête - « China Cables » : révélations sur le fonctionnement des camps d’internement des Ouïgours

Par Harold Thibault, Brice Pedroletti

Des directives internes à l’Etat-Parti chinois obtenues par l’ICIJ et 17 médias, dont « Le Monde », jettent une lumière inédite sur la politique de répression systématique et de détention de masse menée par Pékin au Xinjiang.

Rétention arbitraire, conditions de détention extrêmes, autocritiques et lavage de cerveau… Une série de directives révélant le fonctionnement des camps d’internement des Ouïgours au Xinjiang et attribuées à l’Etat-Parti chinois, jettent une lumière inédite, car décrite de l’intérieur du régime, sur la politique de répression systématique et d’internement de masse menée par Pékin. Elles ont été obtenues par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et sont dévoilées par dix-sept médias internationaux dont Le Monde.

Les « China Cables », sur lesquels ont également travaillé la BBC, le Guardian, la Süddeutsche Zeitung, El Pais ou encore les agences Associated Press et Kyodo, confirment le caractère hautement coercitif des camps d’enfermement de la population ouïgoure, mis en place depuis 2017, et ce en contradiction directe avec le discours public de la Chine sur ce qu’elle nomme « centres de formation et d’éducation ». Au moins un million de Ouïgours, sur une population totale de 11,5 millions, et d’autres membres de minorités musulmanes auraient été internés les trois dernières années, selon le décompte d’ONG repris par l’ONU.

Parmi ces documents, classés secrets et dont plusieurs experts de la région du Xinjiang et linguistes, contactés par l’ICIJ attestent l’authenticité, figure une longue liste d’instructions administratives. En tête des directives, datées de 2017, figure le nom de Zhu Hailun, le numéro deux du Parti communiste de la région autonome ouïgoure du Xinjiang. Ce dernier dirige la Commission politique et légale, l’organe exécutif suprême en matière de sécurité pour la région.

Réponse à la menace terroriste

Les directives détaillent le fonctionnement des centres de rétention construits pour accueillir des centaines de milliers de membres des minorités musulmanes de la région du Xinjiang, dans l’extrême ouest chinois. Quatre autres circulaires, également à en-tête de M. Zhu, expliquent la mise en place d’une base de données de surveillance de la population, qui se veut exhaustive et qui fait remonter, chaque semaine, des dizaines de milliers de noms de personnes jugées « suspectes ». Ces personnes peuvent donc être interpellées, du seul fait qu’elles ont voyagé à l’étranger ou simplement utilisé une application de partage de fichiers.

Contacté par l’ICIJ et le Guardian, au nom de tous les médias partenaires, le gouvernement chinois a qualifié les documents de « pure invention » et de « fake news ». Il note que la région « était devenue un champ de bataille – des milliers d’incidents terroristes se sont produits au Xinjiang entre les années 1990 et 2016, et des milliers de personnes innocentes ont été tuées. Donc il y a une demande énorme chez les habitants du Xinjiang pour que le gouvernement prenne des mesures résolues pour régler le problème ».

Le communiqué souligne que « depuis que les mesures ont été prises ces trois dernières années, il n’y a pas eu un seul incident terroriste » et soutient que la liberté de religion est pleinement respectée. « Ces mesures ont été efficaces. Le Xinjiang est bien plus sûr. L’an dernier, le tourisme a progressé de 40 %, et le PIB local a augmenté de plus de 6 %. »

Ce réseau de « centres d’éducation et de formation », selon l’appellation officielle, constitue le cœur de la politique d’internement à grande échelle lancée en 2016 par la Chine. Ces camps sont la réponse du régime à la menace terroriste à laquelle il est alors confronté. Près d’une centaine de ces « centres », fraîchement construits et ayant donné lieu à des appels d’offres publics, ont été géolocalisés en 2018, les barbelés et miradors étant visibles sur Google Earth. La plupart sont gigantesques, d’une capacité pouvant aller jusqu’à 20 000 personnes.

« Changer une population entière »

Les « China Cables » donnent des détails sur les critères d’internement de la population qui est déterminé grâce à un système de fichage ultra-détaillé. La « plate-forme intégrée des opérations conjointes » selon son nom administratif, sert à trier et faire ressortir des noms de personnes « suspectes » – 24 412 sur une seule semaine, dans quatre préfectures du sud-ouest du Xinjiang en juin 2017, dont les deux tiers ont été placés en « centre de formation ». Pour le chercheur allemand et spécialiste reconnu de la question ouïgoure Adrian Zenz, le réseau des camps « est là pour endoctriner presque toute une minorité ethnique et changer une population entière ».

Adressée à toutes les villes et préfectures de la région, la première circulaire liste en 26 points les « instructions pour renforcer et standardiser le fonctionnement » de ces centres. Elle est typique des documents du Parti communiste, remplis de jargon, et confirme le caractère extrêmement coercitif de ces camps, qui constituent « une mesure stratégique, critique et de long terme » dans le combat contre le terrorisme. Leur fonctionnement est « hautement sensible » : il est ordonné de « renforcer chez le personnel la conscience de [les] garder secrets » et d’interdire d’y faire entrer tout matériel d’enregistrement vidéo, téléphones ou appareils photo.

La circulaire détaille les mesures de prévention des évasions par un fonctionnement typiquement carcéral. Il faut, préconise le document, « améliorer l’installation de postes de police à l’entrée principale », mettre en place des « enceintes parfaitement étanches ». Et aussi s’assurer du système de « double fermeture » des portes des dortoirs, des couloirs et des étages – un procédé qui dans le jargon carcéral chinois implique deux clés détenues par deux gardes différents.

Il faut encore s’assurer que les détenus, qualifiés d’« étudiants » car en phase de rééducation, « ne s’échappent pas durant les cours, le traitement médical, les visites familiales ». Tout « étudiant » qui quitte le centre pour une raison ou une autre « doit être accompagné par du personnel qui le contrôle et le surveille ». Au chapitre « prévention des troubles », les responsables des centres sont incités à « repérer et remédier à toute violation de comportement », et les officiers du renseignement, à s’assurer que « personne ne se ligue pour créer des problèmes ».

Une « surveillance vidéo complète des dortoirs et des classes sans aucun angle mort doit être assurée ». Le centre doit être subdivisé en une « zone très stricte », une « zone stricte » et une « zone normale ». Chaque détenu sera « affecté à l’une de ces zones après une sélection ».

La suite du document donne des consignes en matière de prévention des séismes, des incendies et des maladies – avec le souci d’éviter tout incident et toute « mort anormale ». Il est strictement interdit à la police de « pénétrer dans les zones d’études avec des armes ». Les contacts avec la famille sont encouragés « au téléphone une fois par semaine et par vidéo une fois par mois ».

Des témoins par dizaines

La plupart de ces instructions ont été corroborées par certains des détenus qui ont été libérés, ont gagné l’étranger et ont choisi de parler. Mais dans la réalité, les pratiques vont bien au-delà de ce qui est prescrit officiellement. Sayragul Sauytbay, une directrice d’école chinoise d’ethnie kazakhe, qui a été internée au motif que son mari et ses enfants étaient au Kazakhstan, a été choisie comme enseignante – une possibilité explicitement mentionnée dans la circulaire, qui préconise, en raison de la pénurie de professeurs, d’en choisir parmi les détenus.

Le centre dans lequel elle est restée quatre mois début 2018 ne permettait aucune visite des familles, ni aucun appel vocal ou vidéo : « Si des proches venaient s’enquérir à votre sujet, ils étaient eux aussi détenus. Et vous ne les voyiez pas. C’était la règle dans ce centre », explique-t-elle. Les policiers en armes étaient présents partout : ils venaient régulièrement chercher des étudiants dans sa classe pour les interroger.

Tursunay Ziavdun, une Ouïgoure libérée en décembre 2018 après onze mois d’internement dans un centre de formation et d’éducation de Künes (ouest du Xinjiang), explique que les détenus de la zone dite « très stricte » étaient en uniforme rouge, ceux de la « zone stricte » en jaune, et ceux de la zone « normale » en bleu : « Les uniformes rouges sont enchaînés quand ils sont emmenés dehors ou à des interrogatoires, chaque fois accompagnés par deux policiers en armes », explique-t-elle par vidéo depuis le Kazakhstan où elle a rejoint son mari.

Comme Sayragul Sauytbay, Mme Ziavdun confirme que les salles de classes, qui contenaient une quarantaine de personnes, étaient entourées d’une grille qui séparait le professeur des « étudiants » et que des gardes en armes veillaient. Elle pouvait toutefois parler par vidéo à ses proches une fois par mois.

Les détenus sont soumis à une « éducation idéologique », explique la circulaire. Ils doivent par ailleurs étudier le mandarin, les lois chinoises et acquérir certaines compétences professionnelles. Orinbek Koksebek, un Kazakh de Chine qui avait pris la nationalité du Kazakhstan et a été interné après être revenu en Chine, a raconté en 2018 au Monde avoir dû apprendre par cœur trois chansons communistes parce qu’il parlait très mal le chinois. Toute une partie des cours portaient sur la « pensée de Xi Jinping et le XIXe congrès », explique Sayragul Sauytbay.

Une chambre de torture

La circulaire mentionne l’importance de « la repentance et de l’aveu » des étudiants afin qu’ils comprennent « le caractère illégal, criminel et dangereux de leur comportement passé ». « Cela s’appelait l’autoréflexion. Il fallait penser à ce que l’on avait pu faire de mal, à nos fautes, en mettant les mains sur le mur, pendant deux heures. Puis, après, il fallait l’écrire et le donner au professeur. Personne n’était coupable de quoi que ce soit. Mais tout le monde était forcé de trouver quelque chose, des fautes qui n’avaient pas été commises. Et ils étaient punis », poursuit Mme Sauytbay. Les témoignages confirment que tout acte religieux est entièrement proscrit : une parole, une prière, peut envoyer en détention.

Le document secret mentionne des punitions pour ceux « qui ne comprennent pas, ont des attitudes négatives ou ont des velléités de résistance ». Ils doivent être soumis à des méthodes appropriées de type « tous contre un », pour s’assurer d’être « transformés par l’éducation ». Toute une rubrique porte également sur la discipline, le comportement et les manières, qui non seulement sont extrêmement strictes, mais donnent lieu à des évaluations, selon un système complexe de points.

En l’absence de toute possibilité de recours pour les détenus et leur famille, le système est d’une perversité extrême, un mélange de camp militaire et de prison secrète. A son arrivée en camp, Orinbek Koksebek a été enchaîné aux pieds pendant sept jours. Il a été envoyé à six reprises au cachot. Sayragul Sauytbay a décrit l’existence d’une « chambre noire », une salle de torture dans le camp où elle a travaillé. Mme Sauytbay a été battue sur le corps et la tête avec une matraque électrique en caoutchouc dur – puis privée de nourriture pendant deux jours.

La chambre de torture comportait la classique « chaise du tigre » chinoise – qui maintient le prisonnier avec une barre de fer au-dessus des cuisses – mais celle-ci envoyait des chocs électriques. Plusieurs types d’instruments étaient à portée de main : une sorte de baïonnette, un bâton muni d’un fil de fer à l’extrémité, un tabouret avec des pics. De nombreux détenus font par ailleurs état de viols de jeunes femmes par les gardes.

Une « formation professionnelle » pour les plus méritants

La circulaire établit également les conditions qui permettent à un « étudiant » de « compléter » son éducation : celle-ci doit durer « au moins un an » et ne s’applique qu’à ceux qui ont intégré la « zone normale ». Ensuite, plusieurs conditions simultanées doivent être réunies : le « problème » qui a donné lieu à l’« éducation » doit avoir été résorbé, les notes de « transformation idéologique », de « résultats scolaires », d’« obéissance » et de « discipline » répondre aux niveaux exigés.

Ces données sont ensuite « entrées dans la plate-forme intégrée des opérations conjointes » : « si celle-ci ne détecte pas de nouveau problème », alors le dossier est transmis aux bureaux de la formation et de l’éducation des divers échelons régionaux. « Ce sont des critères incroyablement stricts », note le chercheur Adrian Zenz, qui a été parmi les premiers à confirmer l’existence des centres d’éducation et leur caractère coercitif en épluchant les appels d’offres et les budgets officiels des localités du Xinjiang.

Tous les étudiants qui « complètent leur formation », précise le document chinois, sont alors orientés vers une « session intensive de renforcement des compétences » de trois à six mois. Les préfectures sont encouragées à mettre en place des centres permettant « le placement des étudiants ». Des dizaines d’entreprises de l’intérieur de la Chine reçoivent des subventions pour s’installer dans des parcs industriels et recruter cette main-d’œuvre locale forcée.

Environ 20 % de la population adulte ouïgoure et kazakhe

Aucune statistique ne permet de savoir quel pourcentage d’« étudiants » ont été transférés vers de la formation professionnelle, libérés, ou condamnés à des peines carcérales à purger sur place – ou en prison, ou sous d’autres formes de détention. Les données officielles chinoises montrent toutefois que les arrestations au Xinjiang ont été multipliées par huit rien qu’entre 2016 et 2017 – pour atteindre 21 % du total de l’ensemble de la Chine. « Plusieurs centaines de milliers de personnes ont été la cible de poursuites judiciaires ces deux dernières années et demie au Xinjiang », explique le chercheur Gene Bunin, créateur d’une base de données des victimes du Xinjiang, qui répertorie les cas connus de personnes disparues.

« On sait qu’il y a eu des libérations importantes des centres de formation et d’éducation. Le problème toutefois, c’est que ceux qui sont libérés et renvoyés chez eux sont loin d’être libres : ils sont sous des formes variées de contrôle, de résidence surveillée, se voient imposer des restrictions pour se déplacer de ville en ville. Beaucoup sont en piteux état psychologique et physique, ils vivent dans la peur d’être de nouveaux détenus », explique-t-il.

Dans un nouveau rapport rendu public ce dimanche 24 novembre et intitulé « Laver les cerveaux, purifier les cœurs », le chercheur Adrian Zenz en étudiant les documents administratifs de plusieurs localités du Xinjiang a identifié quels individus étaient classés comme « détenus pour rééducation », « arrêtés » ou « en train de purger une peine ». Il s’agit d’une majorité d’hommes (six fois plus que de femmes), âgés de 25 à 50 ans. Ce « qui confirme, écrit M. Zenz, que la campagne de rééducation et d’internement vise clairement les figures d’autorité, et non pas seulement la jeune génération censée avoir besoin de “formation”, comme le prétend Pékin ». Dans ses conclusions, M. Zenz incite à réévaluer le nombre de personnes qui ont été internées au Xinjiang à 1,8 million, soit environ 20 % de la population adulte ouïgoure et kazakhe.

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