Ce devait être une répétition générale avant l’Euro 2016. Une grille de 2,40 mètres encerclant toute l’enceinte, quatre entrées au lieu des vingt-six habituelles avec fouille systématique, 1 000 policiers, CRS et gendarmes mobiles mobilisés aux abords : le dispositif de sécurité élaboré pour les matchs du championnat d’Europe de football qui se dérouleront au Stade de France, à Saint-Denis, à partir du 10 juin, devait être testé à l’occasion de la finale de la Coupe de France, samedi 21 mai. L’expérience a tourné au fiasco. Foules agglutinées aux portes, bousculades et enfants en pleurs, fumigènes et bombes agricoles introduits dans l’enceinte, sortie de match au milieu des lacrymos, la soirée a été émaillée de multiples incidents. La grille – le « mur de la honte », comme l’appellent les commerçants et les élus de la ville – a visiblement exacerbé les dysfonctionnements.
Alors que depuis vingt-quatre heures les vidéos montrant des spectateurs escaladant la grille ou des supporteurs allumant des feux dans les gradins tournaient en boucle sur les réseaux sociaux, Bernard Cazeneuve convoquait dimanche en urgence, place Beauvau, les représentants de la Fédération française de football (FFF) et ceux d’Euro 2016 SAS, l’organisateur. A trois semaines de la compétition européenne, les images font désordre. « Il a été décidé de corriger sans tarder les dysfonctionnements constatés afin de garantir la fluidité de l’entrée des supporteurs, de fiabiliser les contrôles de sécurité et de sécuriser les sorties de match », a promis le ministre de l’intérieur. Le cabinet de M. Cazeneuve se veut rassurant : « C’est l’intérêt des phases de test : nous allons adapter le dispositif. » La Fédération française de football a adopté le même ton : « Nous allons apporter les corrections nécessaires. »
Les autorités cherchent visiblement à minimiser les incidents. Sortant d’un silence total depuis le match, Philippe Galli, le préfet de Seine-Saint-Denis, a expliqué, lundi sur Europe 1, que le dispositif de sécurité avait « été débordé par la pression des supporteurs » et que les fouilles par les stadiers n’ont pas « été faites systématiquement et pas de la même façon à tous les endroits ». Mais, promis, il va « y remédier » : « Nous allons débriefer avec les organisateurs. » « Nous allons débriefer avec les organisateurs. » « Nous avons déjà décidé de mettre en place une signalétique spécifique pour chaque tribune et des bénévoles seront présents pour orienter les spectateurs », complète Jacques Lambert, président du comité d’organisation de l’Euro 2016.
Quant à la grille de sécurité, pas question de la remettre en cause : « C’est la première fois que nous testions la double barrière. Ça a donc d’abord été une source de complications », poursuit le préfet. D’ici à la rencontre France-Roumanie, premier match de l’Euro, vendredi 10 juin, elle sera entièrement bâchée et aucun objet indésirable et inflammable ne pourra pénétrer l’enceinte, assure-t-il.
La barrière concentre pourtant toutes les critiques. Mise en place spécialement pour l’Euro, elle a restreint drastiquement le périmètre accessible aux abords de l’enceinte sportive. Surtout, elle exclut les huit restaurants et bars qui sont installés autour du « SDF », rue Jules-Rimet. La mairie PCF a tenté de s’y opposer en refusant de prendre un arrêté d’occupation de l’espace, mais le préfet s’en est chargé. « Jamais nous n’avons vu une manifestation au Stade, avant ou après les attentats, où autant de gens sont rentrés sans être fouillés, sans être contrôlés, assure Stéphane Peu, adjoint au maire. Depuis le début, nous avons fait savoir notre opposition à ce périmètre hors normes, car il excluait un peu plus les Dyonisiens de l’événement et pénalisait gravement les commerçants. » « On a fait du Stade un camp retranché, coupé de la population locale, avec à l’intérieur des food-trucks et des buvettes pour les spectateurs. On marche sur la tête ! », renchérit Francis Dubrac, président de l’office de tourisme local ainsi que de Plaine commune promotion, l’association d’entreprises de la communauté d’agglomération.
Les commerçants, eux, ne décolèrent pas. « Cette grille est ultra-anxiogène. Il ne manque plus que les miradors ! Depuis son installation, mon restaurant a perdu 30 % de sa clientèle en journée. Et samedi, pour la première fois, j’ai fermé mon établissement à 21 heures, faute de clients, un soir de match ! », raconte Olivier Franc, patron du restaurant Le France. « Cette grille prétendument mise en place pour sécuriser les matchs dessine une zone d’exclusivité commerciale car il y a des intérêts économiques à protéger. Il faut que les supporteurs fassent 800 mètres de détour à la sortie pour venir jusqu’à nos commerces. C’est inique ! », proteste Georges Séjourné, responsable du restaurant Le Balyann, qui dit avoir perdu 70 % de sa recette le soir du match PSG-OM. Elus et commerçants accusent l’UEFA de vouloir retenir les consommateurs à l’intérieur de l’enceinte pour le seul profit de leurs sponsors. Les brasseries alentour sont sous contrat Heineken alors que Carlsberg sponsorise l’événement footballistique, font-ils remarquer. Tout comme McDonald’s, qui verrait la concurrence du Quick dommageable pour ses recettes. « Cette enceinte, c’est uniquement pour capter le merchandising alimentaire », assure aussi M. Dubrac.
Les acteurs locaux avaient tenté d’infléchir la position des pouvoirs publics lors d’une réunion la veille du match. En vain. Une nouvelle rencontre doit se tenir mercredi soir. La mairie a adressé une lettre au préfet après les incidents réclamant le retour au dispositif antérieur mis en place depuis les attentats du 13 novembre : des points d’entrée limités à huit avec des contrôles placés à 150 mètres en amont des entrées du stade, mais sans barrière physique. « Tout le monde a reconnu son efficacité lors des sept matchs de football et de rugby qui se sont déroulés avec ce dispositif », insiste M. Peu. Le ministère botte en touche, expliquant que la grille est une demande inscrite dans le cahier des charges de l’UEFA. « S’ils ne veulent pas l’enlever, qu’ils la reculent de façon à ce que les commerces soient à l’intérieur du périmètre », demandent en chœur ville et commerçants.
« Je connais les demandes des commerçants et les difficultés qu’ils rencontrent. Mais le double périmètre a été construit avec la préfecture de Seine-Saint-Denis et il n’est pas question de le changer », indique de son côté Jacques Lambert. « S’ils ne veulent pas l’enlever, qu’ils la reculent de façon à ce que les commerces soient à l’intérieur du périmètre », demandent en chœur ville et commerçants. La grille n’a fini de faire parler d’elle. Article de Sylvia Zappi - Journaliste au Monde