Par Philippe Bernard, Londres, correspondant
La première ministre britannique est peu contestée au Royaume-Uni dans la mise en œuvre du Brexit, mais elle ouvre une période à hauts risques pour le continent.
« Dominante », « inexpugnable », « invulnérable ». Les commentateurs britanniques épuisent le registre de la puissance pour qualifier Theresa May tandis que, moins de neuf mois après son installation à Downing Street, la première ministre britannique s’apprête à passer à l’acte. Mercredi 29 mars, elle enclenchera la procédure de divorce d’avec l’Union européenne, respectant l’échéance qu’elle s’était fixée. Historique, la démarche, voulue par 51,9 % des Britanniques lors du référendum de juin 2016, est destinée à rompre avec quarante-quatre ans d’une relation cahoteuse et à donner au Royaume-Uni « un nouveau rôle dans le monde ».
Plus prosaïquement, l’article 50 du traité de Lisbonne, dont va se prévaloir Mme May, prévoit deux années de négociation au terme desquelles, faute d’accord avec les Vingt-Sept, Londres perdrait sa place dans le club, à commencer par le libre accès au marché unique européen. C’est dire les enjeux de la partie de poker qui s’engagera mercredi à la mi-journée lorsque l’ambassadeur du Royaume-Uni à Bruxelles remettra la demande officielle au président du Conseil européen, Donald Tusk. Au même moment, Mme May s’adressera à la Chambre des communes.
Rarement premier ministre britannique aura été dans une telle position de force sur le front de la politique intérieure. Plus de 53 % des Britanniques approuvent sa conduite des affaires, alors que seuls 23 % soutiennent le leader du Labour, Jeremy Corbyn. Rien, dans les conditions d’accession de Mme May au pouvoir, ne la prédisposait à pareille domination : ni son passé de partisane molle du maintien dans l’UE, ni sa nomination comme chef du gouvernement par défaut, sans élection, par un Parti conservateur déchiré sur le Brexit.
« Theresa Maybe », c’est fini
Le tableau est méconnaissable aujourd’hui. La réticente pro-UE s’est muée en implacable brexiter ; la discrète ministre de l’intérieur règne sur un parti où seuls quelques éléphants osent la contrarier et où ses rivaux d’hier filent doux. Après les atermoiements de ses débuts où elle répétait en boucle que « Brexit signifie Brexit », au point de lasser l’opinion et de se faire traiter de « Theresa Maybe » (« Theresa peut-être »), elle a tranché dans le vif le 18 janvier dans un discours alternant flatteries et menaces à l’égard des Européens : le Brexit selon May sera « hard ». Pas question de rester dans le marché unique. Pourtant, l’accès « le plus libre et le plus fluide » y est revendiqué par la chef d’un Royaume-Uni qui magnifie une « Grande-Bretagne mondiale » (« Global Britain ») avec des accents nationalistes, voire impériaux.
Si Theresa May a pu ainsi adopter la version la plus extrême du Brexit, satisfaisant à la fois le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP, extrême droite) et l’aile droite des tories, elle le doit plus à la faiblesse de son opposition qu’à la puissance de ses convictions ou à ses talents de stratège. Après avoir siégé pendant six ans dans le gouvernement de l’anti-Brexit David Cameron, elle a fait dévisser la livre sterling en octobre 2016 en annonçant une rupture brutale avec l’UE. Bluff ou pas, sa menace de transformer le Royaume-Uni en un paradis fiscal déréglementé a énervé les continentaux et renforcé la cohésion des Vingt-Sept. Quant à la fragile majorité parlementaire qui la soutient – cinq sièges –, elle pourrait subir une rébellion, même minime.
Rien de tel ne la menace pourtant en raison du délabrement du Labour, qui prive le pays d’un réel contrepoids au moment d’entrer dans une période à haut risque. « Les travaillistes sont engagés dans une compétition pour savoir ce qu’ils vont perdre le plus vite : des adhérents, des électeurs ou leur dignité », ironise Andrew Rawnsley, chroniqueur dans l’hebdomadaire de gauche The Observer. Le Labour, tiraillé entre son électorat populaire pro-Brexit des zones défavorisées et son public bourgeois pro-européen des grandes métropoles, ne sait plus à quel saint se vouer. Son discours sur l’Europe est inaudible à force de contradictions.
« La vraie bataille commence maintenant », a écrit M. Corbyn sur Twitter, après avoir enjoint les députés Labour d’approuver le lancement du Brexit par Mme May pour ne pas contrarier le vote populaire. Ce tardif appel aux armes souligne sa passivité, tant dans la campagne du référendum que depuis la victoire du Brexit.
Même le débat parlementaire finalement organisé sur le lancement du Brexit ne doit rien au Labour. Gina Miller, une femme d’affaires originaire du Guyana, l’a obtenu en justice, payant son initiative d’une campagne de menaces et d’injures sexistes et racistes. Résultat : les 48 % d’électeurs qui ont voté pour rester dans l’UE n’ont pratiquement pas de porte-voix politique, hormis les élus du minuscule Parti libéral-démocrate. Pas un leader du Labour n’était présent samedi à Londres à l’imposant défilé anti-Brexit.
Machinerie
Pourtant, le boulevard dont profite Theresa May sur le plan intérieur pourrait se rétrécir si elle ne parvenait pas à maîtriser l’énorme complexité des négociations de rupture avec l’UE, avec ses milliers de textes à revoir, ses innombrables intérêts en jeu et ses multiples interlocuteurs. Cette machinerie phagocyte déjà l’administration et assèche tout autre débat. Sans parler de deux écueils intérieurs : l’Ecosse, travaillée par la revendication indépendantiste, et l’Irlande du Nord, dont le Brexit fragilise le processus de paix. Or la première ministre, appréciée pour sa rigueur et sa franchise, n’est connue ni pour sa souplesse, ni pour son empathie, ni pour son expérience de la diplomatie.
Pour l’essentiel, Mme May et les Vingt-Sept devront arbitrer entre les deux exigences britanniques contradictoires : l’accès au marché unique et le contrôle de l’immigration. Sans doute imprudente, Mme May a déjà fixé des lignes rouges : le refus de la compétence des juridictions européennes et de la libre circulation des Européens. Qu’elle reste intransigeante, et elle risque la rupture avec l’UE et le grand saut dans le vide. Qu’elle assouplisse ses positions et la droite des tories se retournera contre elle. Mieux que quiconque, elle sait que l’Europe a fait chuter les trois premiers ministres conservateurs qui l’ont précédée – David Cameron, John Major et Margaret Thatcher.