Ai Wei Wei : la photo qui heurte l'opinion
L'artiste dissident chinois pose sur une plage de Lesbos, face contre terre, imitant le tristement célèbre cliché du petit Aylan Kurdi. Immobile, face contre terre. Ai Wei Wei pose échoué sur une plage de Lesbos. Le dissident chinois fait référence à la tristement célèbre photo d'Aylan Kurdi, ce petit garçon syrien de trois ans, retrouvé noyé sur une plage de Bodrum, au sud-ouest de la Turquie. Militant de la liberté d'expression et des droits de l'homme, l'artiste s'est engagé aux côtés des réfugiés et les aide comme il peut depuis quelques mois : il veut faire un mémorial pour les migrants à Lesbos où il a déjà installé un studio sur place. Un exemple d'altruisme.
Mais cette fois, l'impétueux va trop loin. Si certains saluent l'engagement de l'artiste, la majorité se trouve choquée par cette image inappropriée. Qu'est ce que ce malaise signifie ? Essayons-nous de ne pas voir la réalité en face, de ne pas réaliser que nous sommes impuissants et indifférents face à cette crise migratoire ? Ou sommes nous simplement choqués par cette image qui pourrait n'être qu'une récupération malsaine, pour assurer à l'artiste une visibilité dans les médias ?
« L'idée est venue spontanément »
Quoi qu'il en soit, le cliché publié par le Washington Post et pris par Rohit Chawla, un photographe d'India Today, a fait le tour de la planète. Au micro de CNN, Ai Wei Wei a expliqué : « L'idée est venue spontanément. Le photographe et le journaliste m'ont demandé de poser pour une photo près de la plage de Lesbos, et nous avions parlé de l'image d'Aylan juste avant, donc je l'avais à l'esprit. Vous voyez tellement d'enfants descendre de ces bateaux. Ils sont comme des anges, ils sont les plus vulnérables. Il existe deux mondes, celui des adultes et celui des bébés, et ils ne sont pas connectés. » En septembre dernier, le monde était en émoi face à l'image du jeune réfugié échoué. Quelques mois plus tard, tout est oublié et les noyés de la mer Égée sont relégués au second plan de l'actualité. Cette nouvelle prise de position, sous une forme si controversée, permettra-t-elle une nouvelle mobilisation de la population contre le sort des migrants ? Rien n'est moins sûr.
Also a vine on the actual making of the @IndiaToday shoot of @aiww on the beach of Lesvos https://t.co/aGLXlPc4ja
— Gayatri Jayaraman (@Gayatri__J) 1 Février 2016
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En prenant la pose du petit Aylan, Ai Weiwei prend position
Réalisé par un photographe d’India Today, repris partout, le cliché d’Ai Weiwei étendu sur les galets d’une plage de Lesbos (Grèce) suscite depuis sa publication, le 1er février, un flot de réactions. Certaines, indignées, accusent Ai Weiwei de chercher à être en permanence au premier plan de l’actualité. Il l’est, en effet, comme l’est Banksy quand il prend position pour les migrants de Calais. Il l’est parce que c’est là tout l’enjeu de son acte, dont la violence est proportionnée à l’horreur de la situation.
Ai Weiwei pose sur le ventre, comme Aylan Kurdi, l’enfant syrien noyé dans la nuit du 2 septembre 2015 sur une plage turque et dont la photo est devenue immédiatement le symbole des réfugiés. Elle a suscité émoi planétaire, larmes et discours. C’était il y a cinq mois. Et depuis ? On estime à 304 le nombre des enfants morts en Méditerranée au cours des cinq derniers mois lors de semblables naufrages. En janvier, 368 adultes et enfants ont péri. Ai Weiwei aurait-il tort d’en déduire que la photo d’Aylan, passée l’émotion consensuelle, n’a produit que très peu d’effets réels ? Les hommes politiques, touchés par Alyan – ou touchés de sentir leurs populations touchées – ont parlé. Plusieurs ont fait des promesses. Il n’empêche que l’on se noie toujours au large de Lesbos.
14 000 gilets de sauvetage
Aussi Ai Weiwei, qui s’y était rendu fin décembre et avait décidé de créer un mémorial, y est revenu et n’a pas hésité à frapper fort par le scandale. Il l’a fait en connaissance de cause. Il sait que substituer son corps d’adulte un peu âgé au cadavre d’un petit garçon blanc habillé à l’occidentale peut heurter. Mais l’accuser de narcissisme publicitaire, c’est mal poser la question. Artiste mondial, il n’a pas besoin d’un cliché de plus. En se montrant ainsi, il assume, conformément à la logique dans laquelle il s’est engagé en affrontant les autorités chinoises, un usage activiste de la notoriété, comme le font certaines actrices ou acteurs.
Puisque les hommes politiques n’agissent pas, Ai Weiwei ou Banksy interviennent, forts du pouvoir symbolique et médiatique que leurs œuvres leur confèrent. Ce qui fonde ces interventions, c’est l’incapacité ou l’aboulie des hommes politiques. Leur silence, quelques-uns de ceux qui peuvent se faire entendre, parce que leurs noms et leurs visages sont connus du plus grand nombre, le comblent. Ce faisant, ils prennent des risques réels, comme Ai Weiwei, emprisonné dans son pays. Grâce à cette photo gênante, on reparle des réfugiés, et ce n’est pas pour évoquer les viols de Cologne ou les kamikazes de Saint-Denis. Faible progrès ? Aucun n’est négligeable.
Poursuivant dans sa voie, il collecte désormais les gilets de sauvetage abandonnés à Lesbos pour créer à Berlin une œuvre dédiée à cet exode mortel. Selon la municipalité de l’île, qui lui a fait don de 14 000 gilets, « l’œuvre vise à mobiliser la communauté internationale contre le crime commis quotidiennement en mer Egée par les passeurs ».












