Par Bruno Philip, Bangkok, correspondant en Asie du Sud-Est - Le Monde
Alors que le roi Rama X est critiqué par les ténors d’une « fronde » étudiante contre le gouvernement, les milieux royalistes se posent en défense de l’institution
« La monarchie est la clé de voûte de notre système : supprimez-la et c’est la guerre civile ! », Warong Dechgitvigrom, 59 ans, gynécologue en retraite et ancien député, ne ressemble pas à la caricature de ces « ultras » qui, en cette période de fronde étudiante contre le gouvernement, incarnent le jusqu’au-boutisme de certains farouches partisans du roi Vajiralongkorn de Thaïlande. Tel l’ex-chef de l’armée, le général Apirat Kongsompong, qui a récemment qualifié les prises de positions des adversaires de l’oligarchie militaro-royaliste de « maladies plus difficiles à soigner que le Covid-19 »…
M. Warong, fondateur du tout nouveau groupe de défense de la monarchie « Thai Pakdee » (les « Thaïlandais loyaux »), est cependant de ceux qui pensent que le souverain de Thaïlande doit rester une personnalité intouchable. Et que l’antique institution incarnée par ce dernier est le garant du meilleur des mondes possibles dans l’ex-royaume de Siam.
« Discours ambigu »
« Nous sommes un pays où règne la corruption, notamment chez les politiciens : il nous faut une instance, située au plus haut sommet, qui permette de contrebalancer ces dérives, et cette instance c’est la monarchie », explique M. Warong dans le salon de son grand appartement d’un quartier résidentiel de Bangkok. S’il considère que son pays ne doit pas renoncer aux acquis de l’influence occidentale, il y a un mot qu’il ne peut souffrir d’entendre : celui de « république », système que certains appellent ici de leurs vœux comme l’a prouvé le succès du hashtag #RepublicofThailand, partagé 740 000 fois en une demi-journée fin septembre après que sénateurs et députés conservateurs ont refusé de voter au parlement en faveur d’un projet d’amendement constitutionnel.
Pour le président fondateur de « Thai Pakdee », il y a désormais péril en la demeure : alors que les manifestations se sont multipliées ces derniers mois autour du palais royal de Bangkok, les étudiants ont osé demander que le roi renonce à certains de ses pouvoirs et se cantonne dans son rôle théorique de monarque constitutionnel.
Mais si ces derniers affirment souhaiter la survie de l’institution, tout en désirant qu’elle se démocratise, Warong n’y croit pas : « Ils tiennent un discours ambigu : si on l’interprète, il est clair qu’ils sont en faveur d’un système républicain. » Il insiste ainsi sur la nécessité de « faire obstacle aux Chung Chart » − ceux qui « haïssent la nation » et, par extension, le roi. Ce serait le cas, selon lui, de l’une des personnalités les plus populaires de l’opposition, le quadragénaire Thanathorn Juangroongruangkit, dont le Parti du nouvel avenir est arrivé en troisième position aux législatives de mars 2019. « Thanatorn est lui aussi un républicain », accuse Warong.
La dissolution de ce parti, en février, par la cour constitutionnelle a mis le feu aux poudres : ses partisans et les adversaires de l’actuel gouvernement du premier ministre Prayuth Chan-ocha, un ancien général putschiste, ont affirmé que la décision de la cour, qui a accusé l’organisation de M. Thanatorn de violation de la loi électorale, était une façon pour l’establishment de se débarrasser d’un adversaire gênant. L’épisode a nourri l’exaspération d’une partie de la jeunesse urbaine.
Personnalité clivante
Les exigences des ténors étudiants les plus radicaux auraient encore été impensables il y a quelques mois dans un royaume où le souverain est protégé par une sévère loi de lèse-majesté : les meneurs du mouvement ont proposé une « réforme en dix points » consistant à proposer au roi Vajiralongkorn, 68 ans − Rama X, son nom dynastique –, de « gracieusement » abandonner certains des pouvoirs qu’il s’est arrogés – notamment le contrôle d’unités de l’armée –, accepter de laisser le ministère des finances reprendre le contrôle des biens de la Couronne (une trentaine de milliards de dollars) et faire abolir la loi de lèse-majesté.
Chez ses sujets, Rama X ne fait pas l’unanimité. Rien à voir avec son père, le roi Bhumibol, disparu en 2016, adulé par l’écrasante majorité des Thaïlandais. Vivant la plupart du temps en Allemagne, y compris depuis le début de la pandémie de Covid-19, c’est une personnalité clivante, autrefois qualifié par sa mère, l’ancienne reine Sirikit, de « play-boy ». Ses absences régulières du royaume n’ont rien arrangé et ses démêlés avec une « concubine royale », qu’il avait répudiée l’année dernière avec fracas avant de la réinstaller publiquement à ses côtés en septembre, ont fait jaser…
L’institution monarchique fut critiquée durant les grands mouvements politiques des années 1970 par des gauchistes rêvant de la remplacer par une « république populaire ». Mais si les critiques émises aujourd’hui à son encontre sont moins extrêmes, elles pourraient être potentiellement plus inquiétantes pour les défenseurs farouches de l’institution : les exigences de réformes sont le fait de jeunes hommes et de jeunes filles qui n’ont pas le couteau entre les dents et ne brandissent pas des drapeaux rouges. Dans un monde globalisé, ils jugent simplement la monarchie thaïlandaise « archaïque » et ne supportent plus l’alliance du palais et de l’armée. Ils veulent que le roi soit à sa place, dans le cadre d’une constitution démocratique.
« Diluer le pouvoir »
Le roi précédent, Rama IX, avait, durant un règne interminable de soixante-dix ans, consolidé son pouvoir de monarque censément constitutionnel dans les milieux militaires et des affaires en s’appuyant sur des réseaux d’influence. Ces derniers ne sont peut-être plus si unis ou si solides qu’ils ne l’étaient avant l’accession au trône de l’actuel souverain. L’analyste Shawn Crispin, directeur du site Asia Times, évoquait récemment le fait que certaines factions royalistes, marginalisées ou écartées par le roi après la mort de son prédécesseur, verraient un « intérêt à diluer le pouvoir » de Rama X. Des meneurs étudiants lui auraient même confié que le mouvement dispose de « certains soutiens » dans les milieux royalistes.
Une hypothèse que le journaliste thaïlandais Pravit Rojanaphruk, connu pour ses prises de positions pro-démocratie et anti-armée, confirme à sa manière : « Parce que la popularité de l’actuel roi est incomparable avec celle de son père, un certain nombre de royalistes refusent de prendre parti. » Le monarchiste invétéré Warong s’en sort quant à lui par une pirouette quand l’on évoque devant lui la question de la popularité du roi : « Ce qui compte, c’est l’institution, pas forcément le personnage… »
En dépit des provocations estudiantines, la monarchie reste une institution révérée par la majorité des Thaïlandais. Rama X n’est pas une personnalité clivante pour tout le monde : « Je comprends les revendications étudiantes mais c’est bien d’avoir un roi déterminé, un roi qui s’engage aux côtés de l’armée ! », juge Ratanaporn Dhammakoda, 65 ans, professeure et elle-même ancienne étudiante « frondeuse » des années 1970.
« Je pense que la monarchie doit être réformée », ajoute son collègue Prayoon Akaraborworn, 68 ans, également ex-activiste étudiant du siècle dernier. Se présentant lui aussi comme monarchiste, il choisit une sorte d’ellipse narrative pour exprimer son point de vue : « L’essentiel est que le roi se conforme aux vertus traditionnelles que l’on attend d’un souverain thaïlandais. » Comprenne qui voudra.