Européennes 2019 : au Royaume-Uni, le triomphe du Parti du Brexit renforce les partisans d’une sortie de l’UE sans accord
Par Philippe Bernard, Londres, correspondant
Moins d’un quart des électeurs ont choisi les deux grands partis traditionnels. La défaite est particulièrement brutale pour les conservateurs, avec 8,8 % des voix.
Ce devait être un non-événement, c’est un séisme politique. En se hissant aux premières places de ces extravagantes élections européennes au pays du Brexit, les deux partis les plus radicalement opposés sur la question européenne – le Parti du Brexit et les LibDems – pourraient poser le débat sur des bases radicales elles aussi.
Le premier défend une rupture sans accord avec l’Union europénne (UE) ; les seconds revendiquent un second référendum pour rester dans l’UE. « No deal » contre « People’s vote », ce pourrait être le nouveau choix offert aux électeurs britanniques dans le sillage du vote qui a eu lieu jeudi 23 juin mais dont le dépouillement n’a été effectué que dimanche soir et se poursuit, lundi 27 juin, dans certaines îles écossaises et en Irlande du nord.
Le séisme des européennes secoue d’abord le paysage et le système politique du Royaume-Uni. Lors des législatives de 2017, 85 % des Britanniques avaient voté pour l’un des deux grands partis – conservateur et travailliste. Dimanche, ils ont été moins d’un quart à le faire – 14,6 % pour le Labour et 8,8 % pour les tories.
Pour une fois, le leader d’extrême droite, Nigel Farage, a à peine forcé le trait en parlant de « victoire historique ». Avec plus de 33 % des voix, sa formation créée voici moins de six mois, prospère sur la colère des électeurs pro-Brexit et sur la dénonciation de la « trahison de l’establishment ». En 2014, le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) qu’il dirigeait alors, s’était déjà hissé à la première place nationale, recueillant 26,6 % des suffrages.
Le triomphe de Farage
Mais cette fois, il arrive en tête dans toutes les régions d’Angleterre – sauf à Londres – ainsi qu’au pays de Galles. Il se paye le luxe d’humilier les tories dans leurs fiefs, y compris dans la circonscription de Theresa May de Maidenhead, à l’ouest de la capitale britannique, tout en siphonnant une partie de l’électorat populaire du Labour.
M. Farage, dont la victoire du vote Brexit au référendum était censé marquer la mort politique, triomphe. Il exige même d’être incorporé dans la future équipe chargée de renégocier le Brexit avec les Vingt-Sept, tout en prônant une issue qui n’exige guère de négociation : la rupture brutale avec l’UE sans accord.
Les LibDems de Vince Cable, eux, ont fait oublier leur participation au gouvernement de David Cameron (2010-2015) et les décisions impopulaires (austérité, instauration des universités payantes) qu’ils ont endossées. De 6,6 % des voix aux européennes de 2014, ils passent à 20,9 % – et même à 27 % à Londres – grâce à leur constance anti-Brexit.
De nombreux électeurs du Labour, exaspérés par l’ambiguïté de Jeremy Corbyn, ont voté LibDem. Le jour même de ses 70 ans, le leader travailliste voit la vague LibDem submerger sa propre circonscription d’Islington, au nord-est de Londres.
Pour les Verts de Caroline Lucas (12,5 % contre 6,9 % en 2014), ce scrutin européen marque un franc succès dans la défense à la fois de l’écologie et dans la bataille contre le Brexit. Les « Greens », comme d’ailleurs les indépendantistes du SNP en Ecosse, prospèrent en captant les travaillistes pro-européens en quête de porte-parole.
Double dynamique
Au-delà d’une arithmétique électorale entièrement neuve, ce scrutin surréaliste impulse une double dynamique au moment même où la démission de Theresa May crée un vide politique.
Le choc et l’humiliation subis par les conservateurs qui se faisaient forts il y a peu d’éliminer M. Farage, risque de les rendre perméables à ses « solutions » extrêmes. Boris Johnson, autre bateleur apprécié par l’électorat populaire, pourrait tirer argument de la menace du Parti du Brexit, pour pousser sa candidature à la succession de Mme May.
Aux législatives de 2015, les électeurs conservateurs, qui avaient voté Farage l’année précédente, sont revenus au bercail car David Cameron avait promis d’organiser un référendum sur le Brexit. Mais si le bourbier du Brexit se prolonge, l’électorat massivement séduit par le leader d’extrême droite pourrait lui rester fidèle aux prochaines législatives. Même s’ils n’apprécient guère M. Johnson, les députés conservateurs soucieux de retrouver leurs sièges pourraient l’adouber pour Downing Street, voyant en lui le meilleur leader pour faire le poids face à M. Farage.
Du côté du Labour, la double fuite des électeurs pourrait obliger M. Corbyn à choisir enfin son camp sur le Brexit. Dimanche soir, Emily Thornberry, ministre des affaires étrangères du cabinet fantôme travailliste, a lancé l’offensive : « Nous aurions dû être plus clairs. Nous devons appeler à un second référendum et faire campagne pour rester dans l’UE. »
Alors que des législatives pointent à l’horizon comme seule issue pour sortir de l’impasse du Brexit, le scrutin européen sonne comme un sauve-qui-peut pour les deux grands partis habitués à se faire face sur les banquettes vertes des Communes, et comme un nouveau signe du pouvoir corrosif du Brexit sur le paysage politique du royaume.




















