Palme d'Or au Festival de Cannes 2019 : « Parasite », Bong Joon-ho revisite avec brio la lutte des classes
Par Mathieu Macheret
En véritable cinéaste politique, le Coréen s’inscrit dans la tradition des récits de domesticité, tout en restant fidèle à son style virtuose.
Parasite marque un double retour pour Bong Joon-ho, non seulement dans les rangs de la compétition cannoise, deux ans après la polémique soulevée par Okja (premier film Netflix montré sur la Croisette), mais surtout au bercail de la Corée du Sud dont il est originaire, après dix années de tribulations internationales. Force est de constater que l’auteur de Memories of Murder (2003) et The Host (2006) ne s’est jamais montré plus mordant, détonnant, incisif qu’à domicile, dans une Corée dont il s’est plu dès ses débuts à brocarder les travers, et où les inégalités sociales, la précarisation des emplois, la prédation financière, la violence des rapports de classe, ont pris dernièrement des proportions alarmantes. C’est précisément de cela que parle Parasite, ne laissant à ce titre aucun doute sur le fait que Bong Joon-ho n’est pas seulement un styliste virtuose, mais un véritable cinéaste politique.
Derrière son titre en trompe-l’œil suggérant l’horreur ou la science-fiction, Parasite est en fait un film de maison, s’inscrivant dans une certaine tradition du cinéma coréen, celle des récits de domesticité dont le fleuron demeure La Servante (1960), de Kim Ki-young. La première image du film, fortement significative, est celle de l’entresol miteux qu’habite la famille Ki-taek (dont Song Kang-ho, fidèle acteur du cinéaste, dans le rôle du père), d’où perce à peine une perspective à demi enterrée et à ras de bitume sur la rue, et donc sur le monde. Au chômage mais soudé, le petit clan vit d’expédients, jusqu’au jour où le fils, débouté de ses études, se fait engager dans une grande propriété bourgeoise du dernier cri : chez les Park, jeune couple fortuné, pour donner des cours à leur garçonnet choyé. Or, l’arrivée du jeune homme n’est en fait que la première étape d’une opération d’infiltration très discrète, qui va conduire, étape par étape, les deux familles à vivre côte à côte, les uns devenant les serviteurs, mais aussi les doubles secrets de leurs maîtres.
Une société à deux vitesses
Commençant sous les auspices d’une comédie menée tambour battant, le film impressionne par sa capacité à changer de braquet, virant brusquement à l’angoisse, puis à l’horreur, frôlant parfois le fantastique, dans un brassage de registres ébouriffant, en quoi le cinéma de Bong Joon-ho demeure fidèle à lui-même. Chaque nouvelle scène bouscule la précédente, la déborde et relance les dés d’un récit impressionnant par son génie polymorphe.
En réunissant dans la même demeure deux familles opposées, Parasite réalise une sorte de condensé social, qui désigne clairement une société à deux vitesses où les places à l’ombre des riches se payent par une aliénation absolue à leur mode de vie. Mais la soumission des uns, ici, est aussi une moquerie, un déguisement. Les pauvres ne s’invitent chez les riches qu’en entretenant leur retranchement, leur crainte de l’extérieur, en leur inventant des besoins qui n’existent pas. En se fondant ainsi dans une domesticité postiche, les Ki-taek ne se contentent pas de jouer un rôle millimétré ou d’entretenir une illusion : ils renvoient une image creuse de leurs maîtres, accusant leur vide intérieur, exposant la complète inanité des propriétaires – la suffisance de Monsieur Park et les angoisses dévorantes de sa femme, mère poule rongée par les névroses.
LA MISE EN SCÈNE INCROYABLEMENT DYNAMIQUE DE BONG JOON-HO ATTEINT DES SOMMETS : LA CAMÉRA PART À L’ASSAUT DE L’ESPACE DOMESTIQUE, SE FAUFILE DANS LES COULOIRS, SE GLISSE DANS LES RECOINS
La mise en scène incroyablement dynamique de Bong Joon-ho atteint des sommets : la caméra part à l’assaut de l’espace domestique, se faufile dans les couloirs, se glisse dans les recoins, jouant avec maestria des accélérations et des ralentissements, explorant toutes les dimensions secrètes de la bâtisse, comme s’il s’agissait d’en déplier le volume. Les rapports entre les classes sociales passent ici par les niveaux d’habitation, la distribution du haut et du bas, du sol et du sous-sol, du propre et du sale. Car la hauteur sociale des uns ne va jamais sans s’appuyer sur des fondations douteuses, inavouables, une profondeur refoulée où toute l’horreur de la domination est contenue à l’état pur. La forme du film adhère ainsi à celle de la grande maison bourgeoise, qui porte en elle tous les espoirs et la convoitise des personnages, mais les absorbe petit à petit dans sa froideur design et ses grandes surfaces vitrifiées, dans un mélange de transparence et d’opacité.
Les Ki-taek apprendront à leurs dépens que toute position sociale n’est jamais que relative. Que le prolétariat n’est bien souvent que la face émergée d’un sous-prolétariat, encore plus démuni, sur lequel se reportent les effets de la domination. Ainsi les préjugés sociaux ne peuvent-ils jamais se résorber dans la soumission aux puissants. Il reste toujours quelque chose – un accent, un geste, une odeur – qui témoigne d’une infériorité de condition. Cette odeur de graillon qui colle aux basques du père Ki-taek et dont Monsieur Park, incommodé, ne manquera pas de lui faire porter l’humiliation. Il n’en faut parfois pas plus pour provoquer un geste de révolte et déchirer le voile de l’illusion sociale.
Film sud-coréen de Bong Joon-ho. Avec Song Kang-ho, Lee Sun-kyun, Cho Yeo-jeong, Choi Woo-sik (2 h 12). Sortie en salle le 5 juin.
Tiananmen : une ONG française recrée la photo de l'"Homme au char"
Paris - Une ONG a symboliquement déployé mardi à Paris l'effigie en bois d'un char devant lequel se tient une personne représentant l'"Homme au char", en hommage aux victimes du massacre de Tiananmen et en soutien aux défenseurs des droits humains chinois privés de toute commémoration dans leur pays.
Cette installation éphémère - constituée d'une plaque de bois de plusieurs mètres sur laquelle est collée une photo d'un char, et devant laquelle des membres de l'ONG Acat (Action des chrétiens pour l'abolition de la torture), habillés comme "l'Homme au char" en pantalon noir, chemise blanche et portant des sacs - doit rester sur la place de la République, dans le centre de Paris, jusqu'à 18H00 GMT, les Parisiens étant invités à venir prendre des photos tout au long de la journée.
Un rassemblement avec d'autres ONGs partenaires et des prises de paroles est prévu mardi soir.
Dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, l'armée chinoise a mis fin à sept semaines de manifestations en faveur de la démocratie centrées sur la place Tiananmen à Pékin. La répression a fait des centaines, voire plus d'un millier de morts.
"Tank man" (l'Homme au char) est le surnom de l'homme resté anonyme, mais mondialement célèbre, qui fut filmé et photographié alors qu'il s'efforçait de bloquer symboliquement la progression d'une colonne d'au moins 17 chars.
"On cherche à recréer cette photo pour commémorer le 30ème anniversaire du massacre de Tiananmen (...) et célébrer la figure des nouveaux +Tank men+ et +Tank women+ que sont les défenseurs des droits humains en Chine, des activistes qui malgré les menaces d'emprisonnement, de torture et de mauvais traitements, continuent de porter cet esprit de Tiananmen, de demander des réformes politiques et l'avènement d'une société plus démocratique en Chine", a expliqué à l'AFP Jade Dussart, responsable plaidoyer Asie à l'Acat.
"Aujourd'hui, il est impossible de commémorer l'anniversaire de Tiananmen en Chine", rappelle Mme Dussart. "Les familles des victimes ne sont pas autorisées à faire leur deuil publiquement, ni à se rendre sur le lieu du décès de leurs proches".
"Trente ans après, rien n'a changé sur l'explication historique (du massacre de Tiananmen, NDLR) et les choses se sont encore plus corsées au niveau du contrôle de la société civile et de la pensée des citoyens; il y a une amnésie générale qui a été mise en place dès 1989 pour faire oublier cet événement ou pour le présenter comme un mal nécessaire en Chine", dénonce encore Jade Dussart.
Reportage photographique : J. Snap
Certaines photos ont été prises avec ma Nikon KeyMission 170.
DEVENEZ TANKMAN ! Il y a 30 ans = Tiananmen
DEVENEZ TANKMAN !
Au printemps 1989, des millions de citoyens descendaient dans les rues de Pékin et dans l’ensemble de la Chine pour soutenir le mouvement lancé par des étudiants en faveur de réformes politiques et pour demander la fin de la corruption. Le mouvement démocratique fut officiellement qualifié d’« émeute » par le gouvernement et réprimé dans le sang dans la nuit du 3 au 4 juin. Aujourd'hui le gouvernement cherche toujours à effacer ces événements de la mémoire collective chinoise.
Pour résister à cette terreur culturelle, un artiste chinois exilé en Australie, Badiucao, a décidé de rendre hommage à la figure de Tankman, cet homme immortalisé par un photographe de Reuters, qui avait osé affronter les chars du régime.
Le 4 juin 2016, l'artiste a revêtu les mêmes habits que le courageux anonyme dans les rues d'Adelaide. Depuis, son initiative s'est diffusée aux quatre coins du monde.
Le 4 juin, l'ACAT vous invite à devenir Tankman à votre tour. Nous serons présents toute la journée sur la place de la République avec un char en trompe-l’œil de 2 mètres sur 3. Le principe sera simple :
Vous pourrez vous prendre en photo devant le char
Puis diffuser votre cliché sur les réseaux sociaux avec les hashtags #BecomeTankman et #Tiananmen
ACAT France
Organisation à but non lucratif · Paris
Beijing, juin 1989. La séquence intégrale est impressionnante
Beijing, juin 1989. La séquence intégrale est impressionnante (via @CarlZha ) pic.twitter.com/DXZZyfxe0x
— Luc de Barochez (@lucdebarochez) 3 juin 2019
L'excellent "Parasite" du Coréen Bong Joon-Ho, Palme d'or à Cannes, sort mercredi (demain)
Régulièrement à Cannes toutes sections confondues, le Coréen Bong Joon-Ho a remporté la Palme d'or samedi 26 mai avec "Parasite". Son film sort en salles dès le mecredi 5 juin.
Bong Joon-Ho était en compétition pour la deuxième fois à Cannes avec Parasite, après Okja qui avait fait couler beaucoup d’encre en 2017 comme première production Netflix en sélection officielle sur la Croisette.
Le réalisateur fait partie de ce que le cinéma coréen a de meilleur, aux côtés de Park Chan-Wook Hang San-So ou Kim Ki-duk. Flirtant avec le cinéma de genre (Memories of Murders - Grand prix du film policier de Cognac -, The Host et Snowpiercer, deux films de SF projetés à la Quinzaine des réalisateurs et à Deauville), Bong Joon-Ho a également réalisé le drame intimiste teinté de polar Mother, vu à Un certain regard en 2009 à Cannes.
Family life
La famille Ki-taek, composée des parents et de deux grands enfants, vit dans un quartier pauvre de Séoul. Tous au chômage, ils chapardent à droite, à gauche et vivent de petits boulots. Par relation, l’aîné donne des cours d’anglais à la fille de riches propriétaires de la capitale. Il s’emploie à faire embaucher sa sœur comme professeur d’art, celle-ci recommande son père comme chauffeur, qui convainc son patron de prendre sa femme comme gouvernante. Ils profitent de leurs nouvelles situation, jusqu’à ce qu’un incident fasse tout basculer dans l’horreur.
La famille est un des thèmes majeurs de Bong Joon-Ho qui valorisait ses valeurs de solidarité contre l’adversité dans The Host. Le réalisateur coréen y revenait dans Mother où une mère s’échinait à innocenter son fils d’un crime qu’il n’avait pas commis. La famille de Parasite pourrait être celle de The Host 14 ans plus tard. Mais le monstre apocalyptique de 2006, contre lequel s’unissait une famille débrouillarde, laisse place à la précarité économique contre laquelle l’union fait la force. La solidarité est la même et la complémentarité de chacun contre l’adversité demeure commune.
Le sens de l’image
Bong Joon-Ho pourvoit toujours ses personnages d’une humanité communicative. L’humour y fait pour beaucoup, et son acteur fétiche Song Kang-Ho aurait mérité le prix d’interprétation masculine cannois, tant il est à chaque apparition irrésistible.
Le cinéaste pouvait prétendre lui-même au seul prix de la mise en scène. Car Parasite est de ce point de vue remarquable, dans son écriture toute progressive, avec un coup de théâtre qui relance le film jusqu’à un climax violent et déroutant. Le film pourrait se résumer à l’expression d’une lutte des classes jusqu’à la mort. Quant à l’image, elle est d’une élégance de tous les instants. Tous ces atouts et différents prix potentiels ont contaminé le jury, puisqu'il a remis sa Palme à Parasite, avec mérite.
L\'affiche de Parasite de Bong Joon-Ho.L'affiche de Parasite de Bong Joon-Ho. (Les Bookmakers / The Jokers)
La Fiche
Genre : Comédie dramatique / Thriller
Réalisateur : Bon Joon-Ho
Acteurs : Song Kang-Ho, Cho Yeo-jeong, So-Dam Park
Pays : Corée du Sud
Durée : 2h12
Sortie : 5 juin 2019
Distributeur : Les Bookmakers / The Jokers
Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs
Synopsis : La famille de Ki-taek est au chômage et vit d'expédients. Leur fils réussit à se faire recommander pour donner des cours particuliers d’anglais chez les très riche Park. C’est le début d’un engrenage infernal, dont personne ne sortira indemne...



































