Les banques françaises finissent par céder à Apple Pay
Par Véronique Chocron - Le Monde
Après BPCE et Société générale, BNP Paribas et la banque mobile de La Poste devraient proposer le service d’Apple dans les prochains mois.
Bon gré mal gré, les banques françaises acceptent finalement d’ouvrir leurs portes à Apple Pay, la solution de paiement disponible sur les iPhone de dernière génération. D’abord très hostiles à l’idée de mettre en contact leurs clients avec le service du géant américain, pour ne pas se laisser manger la laine sur le dos, les grandes institutions rendent les armes les unes après les autres.
Le groupe BPCE (Banque populaire Caisse d’épargne) est celui par qui Apple Pay a pu débarquer en France, en juillet 2016. Premier à signer avec la multinationale, l’établissement mutualiste a pris une longueur d’avance sur ses concurrents en permettant à ses clients de régler leurs achats en apposant leur smartphone équipé du système d’exploitation iOS sur le terminal de paiement d’un commerçant. Il a fallu attendre la fin de l’année 2017 pour que le Crédit mutuel Arkéa et sa banque en ligne Fortuneo lui emboîtent le pas. La Société générale et sa filiale Boursorama ont suivi au premier trimestre de cette année. Appartenant au même groupe, le Crédit du Nord a annoncé en juillet que l’enseigne et ses huit banques régionales proposeront « prochainement » le service.
Quant à BNP Paribas, une source interne a confirmé au Monde qu’il devrait distribuer Apple Pay « dans les prochains mois ». Enfin, La Poste lancera au printemps 2019 sa nouvelle banque mobile Ma French Bank, qui, selon nos informations, devrait proposer la solution de paiement mobile.
La pression des consommateurs explique en grande partie ce virage stratégique. Le propriétaire d’un iPhone (ou d’une Apple Watch) ne peut en effet pas utiliser Apple Pay si sa banque n’a pas conclu un accord avec la firme à la pomme. Proposer ce service permet donc d’attirer ces précieux clients, qu’un banquier qualifie de « geeks, haut de gamme et consommant beaucoup ».
Les banques mobiles et les néobanques, comme Orange Bank, N26, Max ou Lydia, bien que non rentables, ont ainsi accepté de payer le prix fort pour intégrer Apple Pay à leur offre. Le service devenant un standard, les banques récalcitrantes, comme le Crédit agricole, auront de plus en plus de mal à tenir leur position.
Conditions revues à la baisse
Dans le même temps, Apple aurait accepté de revoir ses conditions à la baisse. Le groupe américain se rémunère en prélevant une commission sur tous les paiements réalisés avec Apple Pay, amputant ainsi la commission d’interchange versée par la banque du commerçant à celle du consommateur.
Mais pour permettre à leur clientèle de payer avec leur iPhone, les banques doivent également s’engager par contrat à consacrer d’importants budgets publicitaires à Apple Pay. Un cabinet d’expertise, analysant dans un document interne les comptes de BPCE SA, a ainsi noté que 19 millions d’euros avaient été inscrits en charges exceptionnelles au titre du partenariat avec Apple pour 2016. « Le prix de l’engagement publicitaire exigé par Apple n’a cessé de baisser au fil des mois », indique au Monde le patron d’un grand groupe bancaire, ajoutant avec malice que BPCE avait « payé beaucoup trop cher ».
Apple ne s’est pas imposé aussi facilement qu’il l’avait espéré dans l’univers des paiements, comme l’a reconnu Tim Cook, devant l’assemblée des actionnaires du groupe, le 13 février dernier. Regrettant que les solutions de paiement mobile comme Apple Pay n’aient pas remplacé les espèces aussi vite qu’escompté, le patron de la firme avait alors déclaré qu’il « espérait assister de son vivant à la disparition de l’argent ».
La firme a toutefois constaté une montée en puissance au printemps. Lors de la publication de ses comptes, le 31 juillet, elle a révélé que le nombre de transactions effectuées avec Apple Pay avait dépassé le milliard au cours du deuxième trimestre 2018, soit un triplement sur un an. Le groupe a désormais signé des accords de distribution avec plus de 4 900 banques partenaires.
Selon une note du cabinet de recherche Loup Ventures publiée début août, Apple Pay compterait désormais plus de 252 millions d’utilisateurs, soit 31 % des détenteurs d’iPhone (contre 25 % l’an dernier).
Pour accélérer cette dynamique, la multinationale a annoncé, en marge de ses résultats trimestriels, deux nouvelles initiatives. A l’international, elle développera Apple Pay sur un vingt-cinquième marché, l’Allemagne, avant la fin de l’année. Et aux Etats-Unis, où le réflexe de payer en « sans contact » avec un iPhone peine à s’installer, de nouvelles grandes enseignes de la distribution vont accepter la solution : eBay, les pharmacies CVS et les supérettes 7-Eleven.
Don McCullin : pourquoi photographier la guerre ?
Par Alain Frachon, Michel Guerrin, Batcombe, Somerset (Angleterre), envoyés spéciaux - Le Monde
Don McCullin, le photographe (4/6). Famines, épidémies, conflits, le Britannique a saisi les atrocités de son temps acceptant d’exposer l’horreur. Derrière le viseur, McCullin s’interroge et choisit de montrer coûte que coûte.
« Mais qu’est-ce que je fous là ? » Dans la jungle du Vietnam, dans les guerres tribales du Liban ou dans l’Afrique en convulsion, Don McCullin n’a pas attendu longtemps avant de se poser cette question. Ce qui est une manière assez directe de s’interroger sur l’importance ou la futilité de la photographie de guerre. Vaste débat.
Le McCullin du milieu des années 1960 est un jeune homme d’une trentaine d’années, cintré dans sa saharienne multipoche, le poitrail barré de ses trois Nikon, joues creuses, mal rasées, profil à la Steve McQueen, arpentant les champs de bataille de la guerre froide – qui, comme son nom ne l’indique pas, compta beaucoup de points chauds.
Le « photographe de guerre » – expression que McCullin assure détester – incarne l’un des héros de l’imagerie occidentale de la seconde moitié du XXe siècle. Dans la famille des correspondants de guerre, le photographe tient la vedette. Il travaille au plus près, même avec un gilet pare-balles.
S’éloigner du genre « macho »
McCullin y croit. « Je m’étais fait cette promesse stupide de devenir le meilleur correspondant de guerre de mon époque », dit-il aujourd’hui. Il était militant. Il allait prendre tous les risques pour montrer la guerre dans toute son horreur. Il ne ferait pas de compromis. Il voulait devenir le nouveau Robert Capa, auteur d’images-cultes, de la guerre d’Espagne puis du débarquement en Normandie.
Ses confrères de l’époque témoignent d’une intrépidité qui le met à part. Essayiste, journaliste, historien, le Britannique William Shawcross raconte le McCullin de l’offensive dite de Pâques au Vietnam, en 1972 : « C’était quelqu’un avec qui il était effrayant de travailler tant il prenait de risques insensés (…). Nous avons remonté ensemble un bout de la route 13, et puis Don a continué. Pas moi. C’était terrifiant là où il allait, mais il continuait. »
« JE VOULAIS QUE MES IMAGES CONTAMINENT VOS PENSÉES – PARCE QU’ELLES CONTAMINENT LES MIENNES. »
L’intéressé confirme : « Je voulais que mes images restent avec vous, avec ceux qui les regardent en ouvrant le Sunday Times au petit déjeuner », le dimanche matin dans la cuisine, « je voulais qu’elles frappent dur ». A l’écrivaine Aïda Edemariam, qui le rencontre pour le Guardian, en 2005, il explique encore : « Je voulais que mes images contaminent vos pensées – parce qu’elles contaminent les miennes. » En filigrane, le photographe émet le souhait que son travail soit une mise en garde contre la guerre.
Très vite, dès son reportage au Biafra, en Afrique, en 1969, McCullin modère ses illusions premières. Il enterre l’image du photographe montant flamboyant en première ligne. Il s’éloigne du genre « macho » qui saute d’un hélicoptère dans la jungle du Vietnam, sur fond d’opéra de Wagner, comme dans l’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Insensiblement, il devient moins le photographe des combats que celui de la souffrance – celle des victimes civiles et des réfugiés.
Cortèges cauchemardesques
Cette transition intervient, loin du front, avec les enfants affamés de la forêt du Biafra, dans cette province du sud-est du Nigeria qui, de 1967 à 1970, tente de prendre son indépendance. La famine n’a ici rien de naturel. Elle est organisée par l’armée fédérale nigériane, qui assiège les sécessionnistes. Elle est une arme de guerre. Elle tue par milliers.
Elle décime ces jeunes enfants rencontrés au détour d’une clairière dans une école transformée en mouroir de campagne. McCullin prend la photo de l’un d’eux, un albinos, martyr entre les martyrs, tête énorme, jambes décharnées qui n’en finissent pas. Cette image, l’une des plus diffusées du reportage de McCullin au Biafra, restera comme la bannière sinistre de ce qu’a été cette guerre.
Il n’en a pas fini avec les tragédies de la condition humaine, devenues le sujet à plein temps de cet homme en colère. En 1971, le Bangladesh, province orientale du Pakistan, fait sécession. Cette guerre-là est une déclinaison de l’affrontement entre l’Inde et le Pakistan. Elle jette sur les routes des millions de Bengalis, déjà misérables et qui le deviennent un peu plus. Ils fuient vers la frontière indienne. La mousson est là qui répand une terrifiante épidémie de choléra. Les réfugiés meurent par dizaines de milliers.
McCullin se joint à ces cortèges cauchemardesques de morts-vivants en marche sous des trombes d’eau. « Il fallait que les lecteurs voient (…) la souffrance de ceux-là, écrit-il dans ses Mémoires. Il fallait qu’ils voient cette femme, qui, après avoir porté toute la journée dans ses bras le cadavre de son enfant, peut s’asseoir enfin, le soir venu, puis le déposer à ses côtés. C’était plus triste que tout de la voir s’accrocher à ce petit corps. » Harold Evans, qui dirige à l’époque le Sunday Times, confie à la BBC : « McCullin est à son meilleur quand son travail rassemble ce regard calme mais plein de sympathie pour les victimes. » Evans dit encore : « Je l’appelle une conscience avec un appareil photo. »
La « conscience » se pose beaucoup de questions. « Je n’ai jamais été dans l’action sans m’interroger sur ce que je faisais, raconte McCullin, dans sa maison du Somerset. Je suis au Biafra, dans une école transformée en une sorte d’hôpital, devant des gosses qui meurent de faim. Ils me voient arriver. Ils croient que je vais les soigner, les nourrir. Et je suis là, avec mes Nikon autour du cou, impuissant, futile. Vous ne pouvez pas manger des Nikon. Qu’est-ce que je fais là, je ne sers à rien. Est-ce qu’il faut vraiment photographier ? Situation intenable. »
Il marque un instant et lâche : « On pourrait dire que j’allais exploiter le sort de ces malheureux, mais ma seule raison d’être là était de prendre une image. »
Nouveaux supports
Le début des années 1980 marque la fin des incursions de McCullin dans les tragédies armées de la guerre froide – et la fin de pas mal d’illusions entretenues sur son métier. Une série d’événements obligent le photographe à se repositionner.
En 1981, le Sunday Times change de mains : l’Australien Rupert Murdoch achète le Times et son supplément dominical. Une époque s’achève qui aura vu le meilleur d’un certain type de photojournalisme. Le nouveau propriétaire ne veut plus « de misère ou de guerre dans le supplément couleur, mais du mode de vie, des loisirs », râle McCullin. Ce ne sera ni totalement vrai ni totalement faux. Mais l’hebdomadaire refuse de publier son grand reportage au Salvador, l’un des derniers qu’il réalise.
Nouvelle déception en 1982 : pour des raisons bureaucratiques, semble-t-il, l’armée britannique n’embarque pas le plus connu des photographes de guerre de l’époque dans sa campagne des Malouines. Celle-ci, qui voit le Royaume-Uni reprendre à l’Argentine un archipel contesté de l’Atlantique Sud, sera racontée par des journalistes, mais à peine « vue » – la photo la plus publiée des Malouines a pour auteur non un photographe mais un soldat argentin. Dans la foulée, McCullin quitte le Sunday Times.
La guerre elle-même commence à changer. Les années 1990 marquent l’avènement des armes dites « intelligentes », plus précises, plus ciblées. Ce qu’on a appelé au Pentagone la RMA – Revolution in Military Affairs – va progressivement transformer le champ de bataille. L’apparition des drones, puis la guerre cybernétique accouchent d’une forme d’affrontement armé à distance. Le photoreporter cherche sa place.
Cela est d’autant plus difficile pour McCullin que l’arrivée d’Internet, du numérique, paupérise le métier. Une forme d’illusion démocratique s’installe : avec le téléphone portable, tout le monde – y compris les combattants dans les conflits – peut prendre des images puis les diffuser sur des plates-formes grand public. Une culture de la gratuité de la photo s’impose, quand la révolution numérique fait souffrir la presse papier. Sans journaux pour publier, sans rémunération, comment tenir ?
Le miracle McCullin est qu’il échappe à ce trou d’air. Mieux même, alors que tant de ses confrères sombrent, lui continue à briller. Ses images ne sont plus publiées dans la presse ? Il les montre ailleurs. Par leur qualité, ses photos l’ont rendu célèbre, elles vont trouver de nouveaux supports. La mutation commence avec deux coups de maître.
En 1980, il publie son album le plus connu, Hearts of Darkness (le titre fait référence au chef-d’œuvre de Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres), dans lequel il rembobine sa première vie : de son portrait du gang des Guvnors, en 1959, aux enfants pauvres de Bradford (ville du nord de l’Angleterre), en 1978, en passant par différentes guerres. L’album commence avec une longue introduction signée John le Carré. L’attelage est inédit. Aucun photographe de presse n’a encore été associé à un écrivain de pareille stature. Le Carré est une star, qui vient de publier l’un de ses meilleurs livres, Les Gens de Smiley. Sa préface est une merveille. Elle pose McCullin en artiste. L’album, publié dans plusieurs pays, a un impact énorme.
Défilé de livres et d’expositions
Hearts of Darkness est aussi une exposition, cette même année 1980, au Victoria and Albert Museum (V&A) de Londres. Chef d’orchestre de l’exposition, Mark Haworth-Booth est une figure très influente de l’image d’art. Aucun photographe, a fortiori aucun reporter, n’avait jusqu’ici eu le privilège d’être invité de son vivant au V&A. Le « phénomène » McCullin ne se dément pas : 70 000 personnes admirent l’exposition de Londres qui, l’année suivante, voyage à New York. Suivront un défilé de livres et d’autres expositions, jusqu’à celle qui s’annonce pour février 2019 à la Tate Britain de Londres, sans oublier des commandes prestigieuses. Autant d’événements qui installent McCullin dans son statut d’artiste.
Mais, gagnant le monde de l’art, il est rattrapé par des questions qui le taraudent depuis longtemps. Exposer la guerre, le reportage de guerre, cela va-t-il de soi ?
L’écrivaine Aïda Edemariam, commentant dans le Guardian les images que McCullin a rapportées des drames de l’époque, s’interroge sur ce qu’elle appelle un « léger malaise » : « Ses photos ont une telle puissance qu’elles acquièrent une valeur artistique, au sens où l’art touche à l’universel, qui va l’emporter sur leur valeur de document spécifique. La photo de presse, qui est dans l’urgence de l’événement, de la nouvelle, devient, ici, sujet de contemplation passive et distante », dans le silence du musée.
« MA SEULE LIMITE EST DE M’INTERDIRE DE VENDRE À DES COLLECTIONNEURS DES IMAGES QUI MONTRENT DES PERSONNES MORTES. »
Ce « léger malaise », qui ne concerne pas que Don McCullin, donne lieu à de multiples débats à mesure que la photo de presse quitte l’espace du journal pour la sphère culturelle – festivals, musées, centres d’art, galeries et même ventes aux enchères.
McCullin reconnaît qu’il y a un débat, et qu’il est en partie justifié. « Je comprends la critique, mais, vous savez, mon obsession est de montrer, nous dit-il. Si je ne peux plus le faire dans la presse, il me faut trouver d’autres lieux. Alors va pour le musée, même si j’adorerais exposer dans une gare comme Waterloo [à Londres], où 10 000 personnes défileraient devant mes photos. » Et d’ajouter : « Ma seule limite est de m’interdire de vendre à des collectionneurs des images qui montrent des morts. »
« Qu’est-ce que je fous là ? »
Le débat sur le support de la photo de guerre – le journal serait propice, le musée, discutable – en recoupe un autre : celui sur l’« esthétique » des images de la guerre.
Dans un article publié par The New Yorker, le 9 décembre 2002, l’essayiste et romancière américaine Susan Sontag (1933-2004) affronte bravement la question pour dénoncer une forme de purisme chez certains critiques. « Qu’on le veuille ou non, dit-elle, la photo de presse est d’une double essence, à la fois instrument documentaire et expression visuelle » (plus ou moins réussie). Condamner des reporters qui témoignent des « calamités » de leur temps au motif que leurs images ont une « esthétique » un peu trop lyrique ou appuyée est une mauvaise querelle. C’est parce qu’il a un style affirmé et très personnel, mais aussi parce que la dimension de l’information n’est pas diluée dans des effets formels, qu’on est attiré par une image de McCullin – où qu’elle soit présentée.
Longue méditation sur la photographie de guerre, l’article de Sontag, intitulé « Looking at War » (« Regarder la guerre »), est repris dans un livre en français au très beau titre : Devant la douleur des autres (Christian Bourgois, 2003). Sontag attrape au vol la question de McCullin – « Qu’est-ce que je fous là ? » – pour s’interroger sur l’utilité et l’efficacité des images de douleur et de chaos. « La photo de guerre n’est pas en soi un argument contre la guerre, écrit-elle. Est-ce que ces images nous apprennent quelque chose que nous ne savions pas ? »
Dans le même registre, en plus féroce, le philosophe Jean Baudrillard (1929-2007) affirme, lors d’un entretien au Monde en 2003, que ces images servent plus les photographes que ceux qui les regardent : « Les gens agissent en fonction de ce qu’ils sont, et non en fonction des images qu’ils voient », dit-il.
Il passait ensuite au lance-flammes les illusions « morales » que pourraient entretenir et les preneurs d’images de guerre ou de catastrophes et ceux qui vont les voir : « Les photographes de guerre sont a priori solidaires des victimes et de la détresse humaine, mais leur place naturelle est de l’autre côté, avec ceux qui regardent et laissent faire. Tous ces gens qui crèvent de faim et donnent leur image, jamais on ne pourra payer la dette qu’on leur doit. »
« La photo mord plus profondément »
Pas sûr qu’il faille poser la question en des termes aussi radicaux, réplique Susan Sontag. Les photos donnent une réalité à la guerre et à la souffrance, même si elles ne peuvent les empêcher. Elles appartiennent au récit sur l’histoire. La photographie a ses atouts propres. Quand il s’agit de mémoriser un événement, « la photo mord plus profondément », dit Sontag, parce que la mémoire « gèle des plans fixes, son unité de base est l’image toute seule ».
Comme McCullin est un charmant râleur, perdu dans une forme mondaine d’autodénigrement, il ressasse la question et ne cesse de douter. « Mon travail n’a fait aucune différence », assène-t-il volontiers. Difficile de savoir si cette assertion relève d’un scepticisme sincère ou d’un gros coup de déprime. Peu importe, au fond, ses états d’âme. Nul ne sait vraiment si les images du Vietnam expliquent à elles seules le revirement de l’opinion américaine – toute une littérature est divisée sur la question. Une chose est sûre : ses photos ont eu un impact.
McCullin tient la chronique des mauvais jours. Voilà ce qui compte et qu’il a fait comme personne ou presque. Il en paye le prix. Il essuie sautes d’humeur et moments de dépression. Sa mémoire porte intact le souvenir d’une collection d’atrocités, celles qu’il a saisies dans son viseur, et qui peuvent, à tout moment, revenir le hanter, même dans l’apaisante douceur du Somerset. Comment s’en défendre ? Oublier un peu ? En photographe, toujours, mais en saisissant cette fois des images de la nature – chez lui, puis en Ecosse, autour de la Méditerranée, en Ethiopie – dans le silence de l’aube. C’est un autre volet de la vie de Don McCullin : paysagiste, par thérapie.
Karl Lagerfeld
Lui, une icône de la mode parisienne, elle, un top-modèle de Los Angeles. Cet automne, ils s’associent pour donner naissance à une collection capsule exclusive.
KARL LAGERFELD a invité le mannequin vedette du moment Kaia Gerber dans son atelier pour présenter la collection de prêt-à-porter et d’accessoires KARL LAGERFELD X KAIA.
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Karl Lagerfeld, une enfance allemande
Par Raphaëlle Bacqué - Le Monde
Les visages de Karl Lagerfeld - Le célèbre couturier a passé sa vie à se composer un masque, qui tient autant de l’icône mondialisée que de l’avatar virtuel. « Le Monde » retrace les métamorphoses de ce personnage de légende.
Minijupes et jambes nues, de jeunes Allemandes grelottent sur le trottoir. Ce mois de décembre 2017 est glacial à Hambourg, mais la mode est une frivolité exigeante. Les filles gèlent, donc, à deux pas d’un blogueur chinois en manteau de loup. Au sein de la file qui attend sur les docks, dans les brumes noires de l’Elbe, patientent aussi des rédactrices de mode américaines et des groupes de clientes russes et arabes, en manteau et sac siglé. Juste après le défilé à l’Elbphilharmonie, près de 3 000 personnes ont été conviées par Chanel dans l’un de ces vastes entrepôts rénovés du port allemand pour fêter ce qui est déjà un petit événement : c’est la première fois que Karl Lagerfeld – « Karl », dit seulement cette foule polyglotte – vient présenter une collection dans sa ville natale.
« Je suis contre les voyages dans mon propre passé », a-t-il prévenu d’emblée. Partout dans le monde, on identifie sa silhouette mince, le haut col blanc, les lunettes noires et la queue-de-cheval nouée en catogan, mais cette icône mondialisée a brouillé les mémoires. Il ne veut pas qu’on interprète ce retour aux sources. « Ceux qui disent que la boucle est bouclée, bouclez-la ! » a-t-il menacé. Puis, alors qu’on insistait, cet Européen cultivé a eu cette phrase : « Que voulez-vous, je ne suis pas régional. » Comme si le grand port industriel du nord de l’Allemagne n’avait joué aucun rôle dans son histoire.
Quel meilleur masque qu’un visage que tout le monde reconnaît ? Cinquante ans que Karl Lagerfeld domine l’industrie du luxe, et aucune biographie. Le succès le plus éclatant de la mode décourage les enquêtes. En 2006, il avait attaqué en justice Beautiful Fall (Little Brown and Co, traduit chez Denoël en 2008 sous le titre Beautiful People), un excellent livre sur trente ans de mode à Paris, écrit par la journaliste britannique Alicia Drake.
Directeur artistique star de la haute couture Chanel, la maison aux 8 milliards d’euros de chiffre d’affaires, styliste vedette de la marque italienne Fendi, au sein du leader mondial LVMH, photographe, designer, ami de Bernard Arnault et de la famille Wertheimer, il peut faire et défaire les carrières. Sans cesse, au cours de cette enquête, on a entendu les mêmes inquiétudes : « Surtout, ne me citez pas », « Je veux bien vous parler, mais la tête sur le billot, je dirai que je ne vous ai pas vue », « Karl sait-il que vous m’avez appelé ? » C’est au stress des témoins sollicités que l’on mesure la puissance d’un homme.
Revenir à Hambourg, en ce mois de décembre 2017, suivi d’une armada de rédactrices de mode, d’attachés de presse et de riches clientes, c’est poser le pied sur le terrain mouvant de son passé. Pour couper court à toute inquisition, le couturier a eu ce mot sarcastique : « De toutes les façons, ceux qui connaissent ma véritable histoire sont plus ou moins au cimetière… » Puis il a répondu aux interviews, distribuant avec brio les anecdotes attendues et les vacheries amusantes, toutes ces reparties qui ont fait son succès, des dîners à particules aux milieux populaires.
Dissoudre la réalité dans une légende
Au service de documentation du Monde, le dossier Lagerfeld mesure 25 bons centimètres d’épaisseur. Cinquante ans de portraits et des centaines d’interviews. D’un article à l’autre, son visage se forme et se déforme comme les ombres d’une lanterne magique. C’est lui qui l’a dessiné, tout au long des années, du même trait rapide et sûr qu’il a pour ses croquis, déchirés à mesure qu’il invente : « Mon père était suédois. Il était baron », « J’étais le fils du gouverneur de Westphalie », « Ma mère pilotait son avion », « C’était une magnifique violoniste »... Tant d’années à dissoudre la réalité dans une légende.
« IL ÉTAIT DIFFÉRENT, TRÈS PARTICULIER, RIEN À VOIR AVEC LES GAMINS DE LA CAMPAGNE »
RACONTE UNE DE SES ANCIENNES CAMARADES DE CLASSE
Même son âge paraît répondre à un jeu de devinettes. En 1990, il affirmait à Thierry Ardisson avoir vu le jour en 1938. Treize ans plus tard, le quotidien Bild am Sonntag a publié un extrait de son acte de baptême où figurent sa date de naissance ainsi que les témoignages d’anciens camarades de classe et d’une institutrice : il est né le 10 septembre 1933. Le 10 septembre 2008, une fête d’anniversaire a tout de même été organisée pour ses 70 ans, avant qu’il n’explique à Paris Match, en 2013, être né… en 1935. Devant nous, il balaye la question comme on se débarrasse d’une mouche : « Je ne le dirai jamais, et puis il y a des choses que je ne sais pas moi-même. »
Va pour le 10 septembre 1933. Maintenant, le décor. En arrivant sur les bords de l’Elbe, l’avant-veille du défilé Chanel, Karl Lagerfeld a douché les tentatives de flâner dans ses souvenirs en décrétant sèchement : « Hambourg ? Un port et basta ! » La vaste maison où le jeune Karl a passé ses premières années est pourtant toujours là, à Blankenese, un beau quartier résidentiel de l’ouest de la ville. On y voit passer les énormes porte-conteneurs naviguant vers le port, le plus important du pays.
Un peu plus loin, s’épanouit la terrasse ombragée du restaurant Jacob, peint par Max Liebermann, dont les tableaux exposés au Hamburger Kunsthalle racontent la douceur de vivre en Allemagne, au temps de la République de Weimar. C’est ici que, le dimanche, les Lagerfeld venaient déjeuner, au bord du fleuve. Quatre-vingts ans plus tard, le couturier a convié, sous les lustres de cristal de la salle à manger, quelques amis et collaborateurs. A travers les vitres des hautes fenêtres, on voit le fleuve couler en contrebas. Crustacés et gibier sont prestement découpés par les serveurs, des vins d’Alsace et de Moselle brillent dans les verres…
Revisiter l’époque de Weimar
Il faut éviter les chausse-trapes et les fausses pistes pour retrouver cette Allemagne des années 1930 et 1940 que le couturier n’a éclairée que de lueurs furtives. Commençons par son père, Otto. Sur la photo que montre son fils, il pose en cravate et pantalon de tweed et porte de gros godillots de marche. C’est un bel homme viril et faussement nonchalant. Né en 1880, il a l’aisance financière du commerçant des ligues hanséatiques qui unissent à l’époque les villes marchandes d’Europe du Nord, et l’esprit d’un aventurier polyglotte. Un premier mariage l’a laissé veuf et père d’une petite fille, Thea, avant qu’il n’épouse en 1930 Elisabeth Bahlmann, une Prussienne divorcée de dix-sept ans sa cadette, la mère de Karl.
« Son ambition était entièrement centrée sur l’augmentation de son chiffre d’affaires », assure son fils, qui ne lui a jamais donné un grand rôle dans ses récits. Otto Lagerfeld a passé les premières années de sa vie professionnelle à chercher fortune en important des produits d’alimentation des Etats-Unis. Dans la famille, on raconte qu’il a vu San Francisco ravagée par le tremblement de terre de 1906 et vécu les prémices de la Révolution russe de 1917. Moyennant quoi, la guerre de 14-18 l’a à peine effleuré : « Il était à Vladivostok », explique son fils.
En 1925, l’augmentation des droits de douane a convaincu Otto de liquider son commerce pour rejoindre l’American Milk Products Corporation, dont il est devenu le représentant en Allemagne, sous la marque Glücksklee. Plutôt que de faire venir le lait concentré d’outre-Atlantique, on le fabriquera désormais dans des usines allemandes, notamment à Neustadt, à une trentaine de kilomètres de Lübeck. Otto a cependant installé ses bureaux sur le Mittelweg de Hambourg, cette grande artère qui suit le tracé de l’Elbe.
C’est cette Allemagne familière à son père que Karl Lagerfeld a recomposée pour son défilé 2017 et la fête donnée par Chanel sur les docks de Hambourg. La bière coule sur les pavés luisants, les tables sont éclairées à la bougie et des marins en casquette de drap de laine bleu nuit chantent des chansons pour les filles qui attendent au port. L’actrice américaine Kirsten Stewart, la Britannique Tilda Swinton, la toute jeune Lily-Rose Depp, fille de Johnny Depp et de Vanessa Paradis, ces « égéries » Chanel qui entourent le couturier pour le dîner, ont-elles perçu ce que cache ce chromo « schleu de Weimar revisité », comme le dit avec ironie « Karl » ?
Occasion à saisir
Un Allemand de Weimar, c’est à quoi ressemblait Otto Lagerfeld, entre deux voyages à l’étranger. C’est un mari généreux et un père libéral pour Thea, sa première fille, comme pour Martha-Christiane et Karl, nés de son second mariage en 1931 et en 1933.
Plus porté sur les affaires que sur la politique, mais dans ces années-là, peut-on vraiment se détourner des bouleversements du pouvoir ? Parce qu’il souhaite mener une vie plus confortable, mais aussi sans doute parce qu’il a connu, en Russie, les effets d’une révolution, Otto a acheté en 1934, un an après l’avènement d’Hitler, une propriété à 40 km de Hambourg, tout près de la petite station balnéaire de Bad Bramstedt. C’était une occasion à saisir. La crise des années 1930 a ruiné les hobereaux allemands qui dominaient jusque-là les provinces, et il n’est pas le seul membre de cette bourgeoisie commerçante et républicaine de Hambourg à racheter des terres devenues disponibles.
« MA MÈRE DISAIT : “HAMBOURG EST LA PORTE DU MONDE”, MAIS CE N’EST QUE LA PORTE, ALORS DEHORS ! »
Le domaine de Bissenmoor a l’allure de ces propriétés patriciennes qui parsèment le Schleswig-Holstein. C’est une vaste demeure blanche, dotée d’une grande terrasse et d’une façade néo-antique que Karl Lagerfeld peut encore dessiner d’une traite et de mémoire. Aujourd’hui, les alentours offrent toujours des paysages de campagne émeraude et robustes, parcourus par les vents maritimes de la mer du Nord à l’ouest, et de la Baltique, à l’est. « Bad Bramstedt n’est plus un village, n’est-ce pas ? », s’enquiert Lagerfeld en apprenant qu’on a poussé jusque-là.
Le bourg a grossi, en effet, mais ne dépasse pas les 15 000 habitants. Les paysages ont gardé la fraîcheur des prairies. Ces multiples canaux et rivières traversant la verdure brillent comme des miroirs posés sur le sol. Dans ces années 1930 où plane la menace d’une guerre, Otto a tout de suite repéré les fermes environnantes qui, en cas de conflit, assureront l’approvisionnement.
La mère du jeune Karl peut maintenant entrer en scène. Le petit garçon porte le prénom de son père accolé au sien – Karl-Otto –, mais c’est elle son double, son idéal et en partie sa créature. Elle hante la plupart des interviews du couturier, surmoi comique ou terrifiant, c’est selon. Sur les photos d’époque, Elisabeth a le même regard sombre et profond sous des sourcils épais, la même chevelure dense et noire qui lui donne, comme à Karl, un type sud-américain, bien qu’elle soit originaire du nord de l’Allemagne. Plus tard, son fils poudrera ses cheveux pour retrouver le blanc neigeux de ceux de sa mère à la fin de sa vie.
Otto vaque à ses affaires, les sœurs sont en pension, Karl reste la plupart du temps en tête à tête avec sa mère. « Elle menait tout le monde à la baguette, c’était une femme très dominatrice. Elle tenait à ce que Karl fasse carrière », a confié Kurt Lagerfeld, un cousin de la famille aujourd’hui disparu, à la journaliste Alicia Drake. D’après lui, elle aurait été vendeuse dans un magasin de lingerie féminine à Berlin, lorsqu’Otto a fait sa connaissance. Les habitants des environs, qui ont pieusement conservé la mémoire de cet illustre voisinage, se souviennent pour leur part de l’autorité avec laquelle elle dirigeait le foyer, « le seul à des kilomètres à la ronde à disposer d’une cuisinière, d’une bonne et d’un jardinier ». Derrière la « Hausfrau », Karl, lui, ne voit qu’une élégante, originale et bohème.
Une mère fascinante et castratrice
Lagerfeld raconte avec délectation ses vacheries, comme si elles avaient façonné son caractère. « Elle me disait toujours que j’avais de trop grosses narines et qu’on devrait téléphoner à un tapissier pour qu’il y installe des rideaux… Et à propos de mes cheveux, qui étaient de couleur marron-acajou : “Tu ressembles à une vieille commode.” » Toute sa vie, il lui a prêté un esprit ironique et cruel, sans tendresse démonstrative, mais aussi une grande liberté face aux conventions. A la fois fascinante et castratrice.
A Bad Bramstedt, les derniers contemporains de Karl Lagerfeld ont conservé le souvenir d’un petit garçon qui ne correspond en rien aux normes de ces années 1940 où la liberté est en train de disparaître sous l’effort militaire et la férule nazie. « Il était différent, très particulier, rien à voir avec les gamins de la campagne », assure ainsi Ursula Scheube, charmante vieille dame qui fut une de ses camarades de classe.
Il porte les cheveux longs quand tous les garçons ont adopté cette coupe en vogue depuis l’avènement d’Hitler : ras sur la nuque et les côtés avec quelques mèches plus longues sur le dessus. Surtout, il a l’air d’un bourgeois et même d’un dandy, au sein d’un village où l’on vit dans l’effort de guerre. « J’avais des grands nœuds sur des tenues tyroliennes, et pour le soir, des chemises plissées dans le pantalon », raconte-t-il. Sur les photos de classe, alors que tous les autres garçons portent un gros débardeur sur leur chemisette, il détonne avec sa veste de costume à grand revers, sa cravate et sa frange sur le front.
Brimades et préjugés
Le jeune Karl se mêle peu aux autres, affiche un brin de supériorité, refuse les bagarres et lit beaucoup. « Surtout, il dessinait sans cesse pendant les cours », note aujourd’hui la vieille dame. Il est aussi plus précieux, plus féminin que les gamins qui l’entourent. Dans le monde des adultes, c’est devenu un danger, une « tare » qui peut valoir la déportation. Dans celui des enfants, sa mère doit le défendre contre les brimades et les préjugés. « J’avais des lèvres si rouges que l’instituteur les avait essuyées avec un mouchoir, pensant que j’avais du rouge à lèvres », raconte-t-il. Aussitôt, Elisabeth écrit une lettre en criant au scandale. Un jour, il lui rapporte un mot qu’on a dû lui lancer : « Qu’est-ce que c’est, un homosexuel ? » Alors elle, superbe : « Oh, c’est comme une couleur de cheveux, rien de plus… Pour les gens civilisés, qu’est-ce que ça peut faire ? »
Longtemps, Karl Lagerfeld a affirmé qu’il n’avait rien vu de la guerre qui a plongé l’Europe dans le chaos. « J’ai eu de la chance, il ne s’est rien passé », a-t-il affirmé dans des dizaines d’interviews. Il raconte volontiers que sa mère, juste après la capitulation de l’Allemagne, faisant face à un dentiste – ou à l’instituteur, selon les versions – qui lui avait conseillé de faire couper les cheveux trop longs de son fils : « Elle lui a jeté sa cravate au visage en lui disant : “Vous êtes toujours nazi !” » Ces hauts cols blancs qu’il porte, explique-t-il aujourd’hui, « ce sont les mêmes que ceux que portait Walter Rathenau », ce ministre des affaires étrangères, juif allemand, qui fut assassiné par l’extrême droite en 1922, « le héros politique de [sa] mère ». Mais plus généralement, il assure : « Je ne sais rien du passé de mes parents. »
Rien sur son père. Ou si peu. Bien que Glücksklee, comme filiale d’une entreprise américaine, ait été classée dans la catégorie des biens ennemis, Otto Lagerfeld en est resté administrateur. Interrogé en 2007 pour le documentaire Un roi seul, de Thierry Demaizière et Alban Teurlai, Karl Lagerfeld a assuré que son père avait « été mis en taule par les nazis, à côté de Neustadt, pour des raisons qu[’il] ignore ». Comme il n’y a aucune trace de cette incarcération – beaucoup d’archives ont brûlé – et alors qu’on l’interroge à ce sujet, il élude : « Oh, c’était juste quelqu’un qui voulait prendre sa place… »
Cette guerre qui efface les souvenirs
La guerre est bien là, cependant. La Mittelweg, ce grand boulevard où Otto Lagerfeld a ses bureaux, était le quartier de la bourgeoisie juive de Hambourg. Depuis 1941, les juifs ont disparu, déportés ou exilés, et l’avenue a été investie par la nomenklatura national-socialiste. Aujourd’hui, des centaines de « Stolpersteine », ces petites pierres dorées où est inscrit le nom d’une victime juive qui habitait autrefois la rue, parsèment la Mittelweg et témoignent de l’ampleur des déportations. A l’époque, la rumeur ne parvient pas jusqu’à la cour d’école de Bad Bramstedt, mais le petit Karl a dû voir arriver des prisonniers de guerre : un Français et un Serbe travaillent à l’étable voisine.
Otto Lagerfeld a eu raison d’éloigner sa famille de la ville portuaire, stratégique en temps de guerre. Du 24 juillet au 3 août 1943, les aviations britannique et américaine bombardent Hambourg. C’est la première ville allemande visée par les Alliés. L’opération a été baptisée « Gomorrhe » et le déluge de feu qui s’abat ressemble bien à la destruction divine de la Genèse. L’armada aérienne largue 10 000 tonnes de bombes incendiaires au napalm sur le port hanséatique. 40 000 personnes meurent dans les incendies qui ravagent la ville à plus de 80 %. A 50 kilomètres à la ronde, les Allemands regardent avec effroi les flammes et les nuages de cendres. « Oui, j’ai vu le ciel rouge et les avions, se souvient Karl Lagerfeld aujourd’hui. Nous étions montés sur un terre-plein pour contempler les feux, au loin. » Hambourg bascule du jour au lendemain dans l’abîme.
En 1945, avec les derniers bombardements alliés puis l’afflux de centaines de milliers de réfugiés, Allemands de Silésie et Polonais fuyant l’avancée de l’Armée rouge à l’est, la ville n’est plus qu’anarchie. A Bad Bramstedt, la bourgeoisie et les paysans voient arriver des familles en guenilles, avec lesquelles il faut partager le travail et les récoltes. Otto Lagerfeld en emploie quelques-unes sur sa propriété, à qui Karl va distribuer des vêtements. Pour le reste, le couturier affirme n’avoir aucun souvenir. C’est comme s’il avait effacé Hambourg, ce squelette de ville, ses carcasses d’immeubles et ses habitants fantômes.
« Sortir d’ici au plus vite »
Est-il possible qu’un industriel comme Otto Lagerfeld ait pu traverser la guerre sans afficher aucune sympathie pour le parti nazi, ni au moins un attentisme de bon aloi à l’égard du régime ? « Cela ne me regarde pas », tranche son fils. Les archives sont rares à Hambourg et l’épuration d’après-guerre a été relativement clémente dans cette zone sous administration britannique. En 1945, Otto a 65 ans, il pourrait prendre sa retraite. Mais les patrons allemands polyglottes et énergiques comme lui sont rares et il n’a aucun mal à poursuivre sa carrière d’homme d’affaires.
« Pour moi, cette guerre a été un suicide plus encore qu’un crime impardonnable à tout jamais, dit aujourd’hui son fils. Les juifs étaient totalement assimilés à Hambourg, et les détruire, c’était détruire une part de l’âme du pays. » A la différence de beaucoup d’Allemands de sa génération, Karl Lagerfeld a refusé la culpabilité et les investigations sur le passé. « Je suis content de ne pas avoir d’enfants, cela m’évite ce genre d’enquête », confie-t-il dans le documentaire de Thierry Demaizière et Alban Teurlai.
En 1952, à 19 ans, il est parti. Sa sœur, Martha-Christiane a émigré aux Etats-Unis. « Ma mère disait : “Hambourg est la porte du monde”, mais ce n’est que la porte, alors dehors ! Je n’ai plus eu qu’un désir : sortir d’ici au plus vite », confie-t-il aujourd’hui. En 1967, Otto Lagerfeld est mort à Hambourg, mais son fils assure ne l’avoir appris que… trois semaines plus tard. « Ma mère m’a dit : “Tu n’aimes pas les enterrements, alors il était inutile que je te le dise” », affirme-t-il en guise d’explication.
Il y a quelques années, le couturier a acheté une maison, sur les bords de l’Elbe. Une demeure magnifique, d’où l’on voyait passer les conteneurs, décorée à grands frais puis revendue. « C’était une erreur de revenir sur les traces de mon passé », juge-t-il. Il n’y a pas dormi plus de dix nuits.
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