"Trente ans après" à la MEP
EXPOSITION - Loin des clichés, la Maison européenne de la photographie a réuni les albums de famille de grands photographes américains.
Par Christophe Levent
Bébé nu sur un lit, vieillard rongé par la maladie, femme au ventre lourd, quatre sœurs qui prennent la même pose… Sous le titre « Family Pictures », la Maison européenne de la photographie (Paris IV e) a réuni des clichés, tous issus de ses collections, de dix grands photographes américains qui ont fait de leurs proches un sujet de prédilection. Un surprenant album de famille en noir et blanc et quelque cent images qui n’a pas grand-chose à voir, si ce n’est le sujet, avec ceux qui trônent sur nos étagères ou qui sommeillent dans nos disques durs…
Loin de l’anecdote, ou de la volonté de fixer un souvenir, ces photographes ont choisi de placer femmes ou enfants au centre même de leur œuvre. De manière parfois quasi obsessionnelle, comme Harry Callahan qui a photographié sans relâche sa femme Eleanor pendant cinquante ans, un peu partout de la chambre à coucher au désert du Nevada, nue ou habillée. Emmet Gowin, élève de Callahan, fera lui aussi de son épouse, Edith, une muse dont le corps se transforme au fur et à mesure des grossesses. Ses deux enfants sont eux immortalisés dans d’étranges poses, bras tordus ou élancés, tel un couple, sur une pelouse.
Plus étranges et inquiétantes sont les images de Ralph Eugene Meatyard, métamorphosant ses fils en fantômes errants dans des lieux abandonnés et délabrés. Troublante également, la série de portraits réalisés par Richard Avedon de son père, en train de mourir d’un cancer. Des portraits grand format qui avaient fait scandale lors de leur première présentation en 1974, au Musée d’art moderne (MoMA) de New York. Les yeux du vieil homme en disent long sur la peur qui peu à peu le rattrape.
Poignants, deux photomontages de Robert Frank rendent hommage à ses deux enfants disparus tragiquement. En 1958, ils étaient les sujets d’une des images les plus célèbres du photographe, endormis avec leur mère dans une voiture, garée sur le bas-côté d’une route du Texas.
Un mur entier abrite l’œuvre la plus saisissante de l’exposition. 42 clichés alignés côte à côte et signés Nicholas Nixon. Depuis 1975, fasciné par le lien qui unit sa femme Bebe à ses trois sœurs, il les a photographiées chaque année, pratiquement dans la même position. Au début, « The Brown Sisters » avaient entre 15 et 25 ans. Aujourd’hui, de 57 à 67. A chaque étape, à chaque pas pour le visiteur, les visages se transforment, se creusent peu à peu de rides. On s’attarde forcément, presque un peu voyeur, pour déceler les différences, noter les transformations des corps, le vacillement des regards. Les vêtements retracent les décennies qui passent. Dans les légers changements de position ou d’expression, on devine les aléas traversés par les unes et les autres : un enfant qui vient de naître, une dispute, un divorce, une maladie… Une réflexion intime sur le temps qui passe, inexorable. Un bouleversant miroir de nos propres existences.








