EXPOSITION à Berlin : Dans la tête de Mario Testino
« Dans ta gueule » : c’est bien le titre choisi par Mario Testino himself pour cette rétrospective qui lui est consacrée au kulturforum de Berlin, du 20 janvier au 26 juillet prochain.
« Dans ta gueule » (« In your face en anglais », ndlr), explique l’artiste qui a photographié —parmi bien d’autres sujets— toutes les plus belles femmes de la planète, « est sans doute la plus libre des expressions. Je crois que nous sommes la composante de nombreux aspects tous différents et qu’il ne nous est pas toujours permis de les montrer… Ne parlons même pas de les faire coexister comme c’est le cas dans cette exposition. Cette façon particulière de les montrer permet à tous ces différents aspects de ma curiosité de communiquer entre eux… »
CINEMA : « The Danish Girl » : un scandale baigné d’eau de rose
Il revient au film de Tom Hooper de défendre la diversité dans la course aux Oscars. The Danish Girl a reçu quatre nominations, dont deux pour Eddie Redmayne (meilleur acteur) et Alicia Vikander (second rôle féminin). Cette position de héraut de la différence ne tient donc pas aux origines de l’auteur et des interprètes mais au statut du personnage principal, Lili Elbe, peintre danoise transgenre, née Einar Wegener, patiente de la première opération chirurgicale de réattribution, en 1930.
On peut imaginer que le parcours de Lili Elbe et de sa compagne, Gerda, qui l’avait épousée au temps où elle était encore Einar pour la société danoise, a été chaotique, tragique, violent. Mais ce n’est pas l’hypothèse que Tom Hooper, metteur en scène du Discours d’un roi et des Misérables, a retenue. The Danish Girl est un film d’une exquise joliesse, à l’image des visages de ses interprètes Eddie Redmayne (Einar puis Lili) et Alicia Vikander (Gerda).
Le film commence par une évocation plutôt charmante de la vie de bohème dans le Danemark des années 1920. Einar et Gerda coulent des jours heureux – lui peint des tourbières, elle des visages, il a du succès, elle moins. Jusqu’au jour où Gerda demande à Einar de poser en robe, pour lui permettre de terminer une commande.
Tableaux vivants
Cette épiphanie et les bouleversements qu’elle entraîne sont traités avec une retenue déconcertante. Quoi que le scénario dise de l’effacement d’Einar et de la constitution de Lili, le scandale, la violence des émotions sont tenus à distance par la mise en scène qui semble mue par la seule préoccupation de ne pas choquer le spectateur.
Eddie Redmayne étant tout occupé à détailler la mutation du corps de son personnage (et il le fait avec plus que de l’élégance, de la grâce), la charge émotionnelle du film repose tout entière sur les épaules d’Alicia Vikander. Le timbre voilé de la jeune actrice suédoise se brise un petit peu plus qu’à l’accoutumée pour dire le désarroi d’une jeune femme libre de l’entre-deux-guerres qui se retrouve malgré elle aux avant-postes de la guerre des sexes.
Malgré le soutien épisodique et efficace de Matthias Schoenaerts dans le rôle d’un marchand d’art danois exilé à Paris, Alicia Vikander est bien seule pour donner vie à un film qui prend l’allure d’une succession de tableaux vivants au moment même où il verse dans la tragédie.
Après avoir échappé aux griffes des aliénistes et des charlatans danois, Lili Elbe et Greta Wegener choisissent de partir pour Paris, où la jeune femme trouve enfin le succès en peignant sa nouvelle amie qui est aussi son ex-mari. Ce que ce retournement ironique dit du couple qu’ils furent et qu’ils sont, du regard d’un genre sur le corps de l’autre, c’est au spectateur de l’imaginer, de le penser, de le fantasmer. Tom Hooper, serviable, se contente de proposer une série d’illustrations pleines de goût, de celles qu’on pourrait sans risque accrocher dans une salle d’attente.
Cette prudence est caractéristique du réalisateur (voir sa description de la misère dans Les Misérables). Peut-être indispensable pour apprivoiser les votants de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, elle conduit Hooper à faire passer son film d’un genre – la chronique d’un scandale révolutionnaire – à un autre – le roman à l’eau de rose.
Film britannique de Tom Hooper avec Eddie Redmayne, Alicia Vikander, Matthias Schoenaerts. (2 heures). Sur le Web : www.danishgirl-lefilm.com et www.universalpictures.fr/film/danish-girl
Mort d’Ettore Scola, maître du grotesque et des regrets
Il avait dirigé les plus grands acteurs italiens, à commencer par Sophia Loren et Marcello Mastroianni dans Une journée particulière, présenté à Cannes en 1977, chroniqué les bouleversements de la société italienne depuis ses marges, comme le bidonville romain d’Affreux, sales et méchants (1976) et tiré parmi les premiers le bilan amer des désillusions de l’après Mai 68 dans La Terrasse (1980). Ettore Scola, maître du cinéma italien des années 1960 à la fin du XXe siècle est mort, mardi 19 janvier dans une clinique romaine à 84 ans. « Son cœur s’est arrêté de battre par fatigue » ont indiqué son épouse et ses filles, citées par le Corriere della Sera.
Ettore Scola est né le 10 mai 1931 à Trevico, en Campanie. Sa famille s’installe bientôt à Rome, où il commence des études de droit tout en manifestant un intérêt pour le dessin satirique (des décennies plus tard, il exposera dans une galerie parisienne). Il collabore à la revue humoristique Marc’Aurelio, tout comme les scénaristes Age et Scarpelli ou Federico Fellini.
Sa vocation juridique cède définitivement le pas au cinéma au début des années 1950. Le jeune homme est d’abord scénariste. En douze ans, de 1952 à 1964, il collabore au script de dizaines de films, qui pour la plupart n’ont pas marqué l’histoire du cinéma, comme Deux Nuits avec Cléopâtre (avec Sophia Loren dans le rôle-titre) ou Toto dans la Lune, variation cosmique des tribulations du comique napolitain. On retient quand même sa contribution aux scénarios des premiers grands films de Dino Risi, Le Fanfaron, Les Monstres ou La Marche sur Rome.
Enlisement de la société italienne
En 1964, il passe à la réalisation avec Parlons femmes, un film à sketches, comme c’était la mode à l’époque en Italie dans lequel joue déjà l’un de ses interprètes d’élection, Vittorio Gassman. Suit en 1968, Nos héros réussiront-ils à retrouver leur ami mystérieusement disparu en Afrique, film d’aventure satirique tourné entre l’Italie et l’Angola, avec Alberto Sordi et Bernard Blier puis Drame de la jalousie (1970) qui le fait remarquer par la critique française, sensible au mélange de grotesque et de réalisme de cette histoire d’amour triangulaire située dans un quartier pauvre de Rome. Le film est interprété par Monica Vitti, Giancarlo Giannini et Marcello Mastroianni et vaut à ce dernier un prix d’interprétation au Festival de Cannes. Suivent Permette, Rocco Papaleo ? (1971) et La Plus Belle Soirée de ma vie (1972), d’après La Panne, pièce de Friedrich Dürrenmatt, avec Michel Simon et Sordi.
A cette époque, Ettore Scola tourne des documentaires pour le parti communiste italien, sur les fêtes de l’Unita, le quotidien du parti ou les luttes à la Fiat. En 1974, il connaît un succès international avec Nous nous sommes tant aimés, qui suit le parcours de trois amis – un avocat (Gassman), un professeur (Stefano Satta Flores) et un prolétaire (Nino Manfredi) – de la fin de la guerre aux années 1970. Le film met ainsi en scène l’enlisement de la société italienne dans le système démocrate-chrétien, tout en rendant hommage au néoréalisme de l’après-guerre. « Notre cinéma est toujours mêlé aux faits de la société italienne, nous avons hérité cela du néoréalisme : “Toujours suivre l’homme”, indiquait Zavattini. Même en changeant de langage, de style, je crois que le message est resté », explique alors le réalisateur dans un entretien accordé au Monde.
« Typologie de l’isolement, de la différence sociale »
Scola revient ensuite au grotesque, avec Affreux, sales et méchants, qui a pour décor un bidonville romain menacé par l’urbanisation galopante et met en scène la cupidité de ses habitants, dominés par un tyran qu’incarne Nino Manfredi. Le film remporte le prix de la mise en scène à Cannes en 1976. Après une satire de la télévision (Mesdames et messieurs, bonsoir), il réalise ce qui reste son film le plus célèbre, Une journée particulière (1977). Il y raconte la rencontre, le 6 mai 1938, entre une ménagère romaine (Sophia Loren) et un intellectuel homosexuel persécuté par le régime fasciste (Marcello Mastroianni). En bruit de fond, la radio raconte une autre rencontre, entre Mussolini et Hitler. Le réalisateur aimait à rappeler qu’il portait l’uniforme des « fils de la louve », l’organisation enfantine fasciste ce jour-là.
A Jacques Siclier, qui l’interrogeait dans ces colonnes, Scola expliquait : « On fait toujours à peu près le même film. J’ai toujours été préoccupé par une typologie de l’isolement, de la différence sociale. Je ne pars pas d’un sujet, mais d’une idée que je transpose dans le grotesque et l’humour, car je trouve que c’est une façon noble et tragique de représenter les problèmes contemporains. » Mais pour les besoins de ce film, Scola se départit tout à fait de son humour sardonique. Peut-être pour compenser, il réalise la même année avec son complice Dino Risi Les Nouveaux Monstres, version actualisée, plus vulgaire, plus érotique, plus méchante, des Monstres de 1963.
Désillusions de la gauche italienne
Son film suivant, La Terrasse est lui tout d’amertume. A travers les mondanités d’intellectuels romains (Mastroianni, Tognazzi, Gassman, Trintignant, Reggiani), Scola fait le portrait des désillusions de la gauche italienne. Ettore Scola est alors au sommet de sa gloire, italienne et internationale. Il est régulièrement sélectionné en compétition au Festival de Cannes et collectionne les trophées. Mais Passion d’amour (1981) et La Nuit de Varennes (1982), comédie historique autour de la tentative de fuite de Louis XVI ne rencontrent pas le même succès.
Il reste un triomphe à venir, celui du Bal (1983), adaptation virtuose et muette d’un spectacle du metteur en scène français Jean-Claude Penchenat, qui met en scène des couples évoluant sur la piste d’un établissement populaire. Le film rassemble presque un million de spectateurs en France et est nommé à l’Oscar. Suivront encore neuf longs métrages de fiction qui n’égaleront pas leurs prédécesseurs. Même la réunion de Jack Lemmon et Marcello Mastroianni dans Macaroni (1985), même le retour à la fresque historico-intimiste avec La Famille (1987) ne convainquent pas tout à fait. Le dernier film de cette série, Gente di Roma, sorti en France en 2004, a pour toile de fond les manifestations contre Silvio Berlusconi. Alors qu’il avait annoncé sa retraite, Ettore Scola a donné un dernier film, un documentaire présenté à la Mostra de Venise en 2013 intitulé Qu’il est étrange de s’appeler Federico, dans lequel Scola évoquait son aîné, son ancien collègue de Marc’Aurelio, Fellini. Source: article de Thomas Sotinel, Journaliste au Monde






















