Le cheval-dragon nantais va s’envoler pour la Chine
Le Grand Éléphant et le Carrousel des mondes marins, c’est lui. À Nantes, François Delarozière a inventé un univers merveilleux dont la dernière création, un chevaldragon, part le mois prochain pour la Chine.
C’est une ruche sous un grand hangar, une fabrique, sonore et concentrée à la fois, où ingénieurs, machinistes, artisans et artistes travaillent comme s’ils dansaient un ballet réglé au millimètre. L’atelier de la compagnie La Machine, sur l’île de Nantes, aux anciens chantiers navals, a déjà réalisé le Grand Éléphant d’acier et de bois devenu l’un des symboles de la ville. On lui doit aussi un héron qui vole avec ses passagers, deux araignées et une fourmi géantes, le Carrousel des mondes marins, récompensé d’un award de « l’attraction la plus originale du monde », cet hiver, à Los Angeles… Sans oublier tout un bestiaire pour la place Napoléon à La Roche-sur-Yon… Ces créatures fantastiques naissent d’abord dans le cerveau fertile de François Delarozière, 51 ans, le directeur artistique de la compagnie, au parcours atypique : après un bac technique agricole, il a passé six ans aux Beaux-Arts, puis a travaillé pour la troupe nantaise Royal de Luxe. Son bureau, niché sous les toits d’une maison des bords de Loire, au large de Nantes, est tapissé de livres et de dessins. On retrouve dans ses croquis la patte de Léonard de Vinci,« rencontré tard » . Il travaille là, au calme, puisant dans les arts et mythes du monde entier pour donner un corps et une âme à ses œuvres. La dernière-née fait ses premiers pas en public, cet après-midi sur le site des chantiers.« Comme on lançait un bateau, il y a cinquante ans… Les Machines, ce sont des vaisseaux conçus pour des voyages un peu particuliers ! » Long Ma est un cheval-dragon que la France offre à la Chine dans le cadre du cinquantenaire des relations diplomatiques entre les deux pays.« L’ambassade de France à Pékin a trouvé un mécène qui a permis l’aventure, dit l’artiste qui savoure.Emmener en Chine un cheval-dragon dans le plus gros avion du monde, une machine qui fait douze mètres de haut et pèse une cinquantaine de tonnes, créée en France sur un mythe chinois, c’est un choc culturel… » Comme un romancier tisse le passé de ses personnages, François Delarozière a écrit l’histoire de Long Ma, inspirée d’une légende très populaire en Chine. Ce cheval à tête de dragon est l’émissaire de la déesse Nuwa, créatrice de l’humanité. Il va devoir défier et combattre une araignée géante venue répandre le chaos sur Terre, avant de réussir à l’émouvoir et, finalement, à rendre l’harmonie au monde. Mythe et modernité.
Le travail se frotte à l’art
Trois jours de spectacle sur le site olympique de Pékin, du 17 au 19 octobre, mettront en scène les innombrables talents de La Machine. Dixsept containers voguent déjà vers l’Asie, emportant l’araignée géante, une machine à déluge, à brouillard, à orages, des canons à eau… Le cheval-dragon, dans le tableau final, sera doté d’ailes qui seront posées à vue, sous une tempête de neige :« Normalement, ça devrait être assez beau. Mais ça va bousculer le public chinois », sourit François Delarozière. À La Machine, on mêle chaque jour mécanique et poésie dans une alchimie qui doit tout à l’intention de l’artiste.« Le but, c’est de créer du mouvement pour émouvoir, et c’est vrai à chaque étape de la construction. À chaque boulon on se pose une question… » C’est là tout l’esprit de cette compagnie où« l’industrie se frotte au spectacle et le travail se frotte à l’art ». La commande du cheval-dragon, tombée seulement en février, a obligé à des prouesses dont l’équipe sort épuisée mais certaine d’avoir contribué, à sa façon, à la beauté du monde. Après le spectacle, la créature restera en Chine pour y être exploitée, comme le Grand Éléphant de Nantes, dans le cadre d’un projet urbain. Long Ma portera sur son dos un « temple de voyage » pour promener des passagers. Ensuite ? François Delarozière ne s’interdit aucun rêve :« L’imaginaire, c’est le moteur de l’humanité, c’est ça qui fait avancer le monde. » Il a dans ses cartons bien d’autres grosses bêtes sur lesquelles les villes du monde entier commencent à lorgner. Mais espère aussi réaliser un immense projet à Nantes, l’Arbre aux Hérons. Une cité onirique et monumentale en plein ciel,« une aventure qui pourrait dépasser l’Éléphant et le Carrousel » et dont la construction dépend, désormais, de décisions politiques. Vu par les membres de sa compagnie, François Delarozière est celui qui a« du culot », qui« pousse le bouchon toujours plus loin », qui« n’a peur de rien » mais aussi qui« tire tout le monde vers le haut ». Et quand il expose un nouveau rêve, l’une d’eux résume :« Je dis Waouh ! Et puis ça tient, on le fait. » Ses machines vont chercher la part d’enfance de chacun de nous : il fait pétiller les yeux du monde. Texte : Béatrice LIMON.



















