Par Virginie Malingre, Bruxelles, bureau européen
L’ancienne ministre allemande de la défense, 61 ans, présidera la Commission européenne à compter du 1er décembre. L’aboutissement d’un parcours semé d’embûches.
Ursula von der Leyen, alias « VDL », sera bien la première femme à présider la Commission européenne. Mercredi 27 novembre, l’ex-ministre allemande de la défense a franchi la dernière étape d’un parcours semé d’embûches : le Parlement de Strasbourg a donné son aval à son collège, avec une large majorité – 461 voix pour, 157 contre et 89 abstentions.
Pour en arriver là, cette fidèle d’Angela Merkel a dû surmonter bien des obstacles durant cinq mois. Elle confie avoir eu des moments de découragement et d’incompréhension dans ce monde des institutions européennes dont elle a découvert les usages parfois à ses dépens. Entre un Parlement en quête de pouvoir, des Etats membres désireux de lui tenir la bride et une Commission sceptique, son apprentissage s’est fait en milieu hostile.
Pour le comprendre, il faut revenir à sa nomination, le 2 juillet. Certes, à l’époque, Berlin et Paris pensent à elle depuis quelques mois déjà, mais comme un recours éventuel, un « second choix » dans le cas où les Vingt-Huit échoueraient à s’accorder sur quelqu’un d’autre. L’Allemand Manfred Weber ou le socialiste néerlandais Frans Timmermans paraissent plus légitimes. Le Bavarois, issu de la CSU (coopérant avec la CDU, le parti de Mme Merkel), a emmené la liste Parti populaire européen (PPE) aux élections européennes, qui est arrivée première au scrutin et revendique la tête de l’exécutif communautaire.
M. Timmermans, qui a conduit les sociaux-démocrates (SD) et est par ailleurs le bras droit du président en exercice de la Commission, Jean-Claude Juncker, y prétend également. Mais le président français, Emmanuel Macron, ne veut pas entendre parler du premier, et la droite européenne barrera la route du second.
Rien d’une spécialiste de l’Europe
Le conseil du dimanche 30 juin est un désastre. Les Vingt-Huit se séparent le lendemain sur un constat de désaccord. A ce stade, le nom de Mme von der Leyen est évoqué pour la première fois autour de la table des chefs d’Etat et de gouvernement, mais pour le poste de haute-représentante de l’Union pour les affaires étrangères. Les dirigeants européens ne la connaissent pas, ou peu. Il faut dire qu’elle n’a rien d’une spécialiste de l’Europe, même si elle a vécu jusqu’à l’âge de 13 ans à Bruxelles, où son père était haut fonctionnaire européen.
Ce lundi 1er juillet, « VDL » est loin de ces tractations. Elle a dû interrompre un séminaire avec ses équipes, près de Berlin, pour filer en Basse-Saxe, où un hélicoptère militaire s’est écrasé. A son retour, dans la soirée, son amie Angela Merkel l’informe que l’on songe à elle pour la présidence de la Commision. M. Macron, lui, l’appellera le mardi matin.
En réalité, le couple franco-allemand sous-estime les difficultés à venir, en particulier la faiblesse de Mme Merkel en Allemagne et auprès des droites européennes. D’ailleurs, la chancelière doit s’abstenir, le 2 juillet, lors du vote par le Conseil en faveur de sa ministre : furieux du sort réservé à M. Timmermans, le SPD allemand, qui participe à sa coalition, refuse de soutenir cette nomination…
Le choix de Mme von der Leyen apparaît alors comme le fruit « d’une construction politique désincarnée, imaginée par Macron et Merkel », témoigne l’eurodéputé macroniste Stéphane Séjourné. Est-elle consciente d’arriver en terrain miné ? Manfred Weber a pris la tête du groupe PPE, dans un Parlement furieux de s’être fait imposer « VDL » par les Etats membres. S’agissant de Frans Timmermans, ils somment Mme von der Leyen d’en faire son vice-président exécutif, un gage donné aux sociaux-démocrates. Ils lui demandent également de prendre pour vice-présidente exécutive la libérale Margrethe Vestager qui, elle aussi, se projetait volontiers à la tête de l’exécutif européen… « Les loups sont dans la place », assure un observateur avisé.
Changer de vie
« VDL » accepte « sans hésiter » le défi. « C’était comme rentrer à la maison », confie-t-elle. Au-delà de ses souvenirs d’enfance, elle sait le moment venu, à bientôt 61 ans, de changer de vie après quinze ans auprès de Mme Merkel. Ses cinq ans au ministère de la défense l’ont épuisée, elle y a affronté crise sur crise, et en sort très impopulaire. En femme politique aguerrie, elle pressent l’ampleur de la tâche.
Dès le 3 juillet, elle se rend à Strasbourg, à la rencontre des eurodéputés, et se heurte à un accueil glacial. Ce sera le début de son chemin de croix. « La Commission von der Leyen va souffrir du péché originel, la façon dont son nom est sorti du chapeau », prévient l’eurodéputé LR Arnaud Danjean.
Revenons à ce début juillet caniculaire. Mme von der Leyen a moins de quinze jours pour convaincre 751 eurodéputés de 28 pays, représentant plus d’une centaine de partis politiques nationaux, répartis entre sept groupes, de voter pour elle le 16 juillet ! Et cela dans un Parlement plus fragmenté que jamais, où les deux grandes formations, PPE et SD, ont perdu la majorité pour la première fois depuis 1979 et où plus de 60 % des élus sont nouveaux…
Flanquée de ses deux fidèles acolytes – Jens Flosdorff, pour la communication, et Bjoern Seibert, pour diriger son cabinet –, qui ne sont pas plus experts qu’elle en matière communautaire, Mme von der Leyen débarque à Bruxelles. Martin Selmayr, le secrétaire général de la Commission, a mis à sa disposition des bureaux du bâtiment Charlemagne ainsi que quatre de ses collaborateurs.
« Procès en illégitimité »
Il faut s’arrêter sur la personnalité de cet Allemand de 48 ans pour mesurer dans quelles conditions « VDL » se lance. Bombardé à ce poste par M. Juncker, celui que l’on surnomme le « Monstre » s’est octroyé des pouvoirs inédits, sources de bien des fantasmes, et sait son avenir incertain. Dans ce contexte, certains prétendent qu’il a procuré à « VDL » une équipe de bras cassés pour la faire tomber. D’autres affirment, comme ce diplomate, que le haut fonctionnaire « veut se rendre indispensable ». Ambiance… Quant à M. Juncker, que Mme von der Leyen voit régulièrement, il ne se montre pas vraiment coopératif. « Ces rencontres étaient flottantes », décrit-elle.
« VDL » comprend vite qu’elle va dans le mur. Elle a beau multiplier les contacts au Parlement, rien n’y fait : le compte n’y est pas. Certes, les Etats se sont accordés sur son nom, mais, à Strasbourg, les élus ne suivent pas. « Elle a subi un procès en illégitimité, sans exclure une certaine misogynie », commente un diplomate. « Juncker déployait son aura, son empathie, son téléphone. Von der Leyen est plus sur un modèle chef d’entreprise. Tu fais ci, tu fais ça. Elle est plus méthodique, plus systémique, plus calviniste », juge l’un de ses commissaires.
A quelques jours de l’audition, « on n’y croyait plus, on était épuisés », raconte-t-elle. Les capitales s’affolent. Paris mobilise En marche et les autres libéraux du Parlement, Berlin fait pression sur le PPE, Madrid sur les SD. A la Commission, au Conseil et au Parlement, certains préconisent un report du vote. « VDL » refuse. Son programme est « rosi » et « verdi ». Quant à M. Selmayr, détesté à Strasbourg, il est remercié.
« Une majorité est une majorité »
Le 16 juillet, elle se lance dans l’hémicycle, phrasé précis, sourire aux lèvres. Aux sociaux-démocrates, elle promet un système européen de réassurance chômage. Aux travaillistes britanniques, elle assure ne pas exclure un report du Brexit. Aux Verts, elle vend son « green deal ». Aux pays de l’Est, elle annonce des aides généreuses. Aux parlementaires, elle offre le « droit d’initiative », dont ils sont privés. Aux jeunes, elle fait miroiter moins de chômage et rappelle qu’elle a sept enfants… Il y en a pour tout le monde, sauf pour le PPE qui trouve qu’elle gâte trop sa gauche.
Cela suffit tout juste à obtenir une courte majorité de neuf voix, grâce aux ultraconservateurs du parti Droit et justice (PiS) polonais et aux populistes italiens du Mouvement 5 étoiles. Au PPE, une quarantaine de voix lui ont manqué, notamment à la CDU. Chez les SD, un tiers des élus lui ont refusé leur soutien, dont ceux du SPD. « Une majorité est une majorité », se félicite-t-elle malgré tout. Le soir, lors d’un dîner avec son équipe, elle s’autorise pour une fois un verre de vin.
Mme von der Leyen a frôlé la catastrophe, elle le sait. Et rien n’est gagné puisqu’il lui faudra encore solliciter le soutien des eurodéputés, lorsqu’elle aura composé son collège. Pour l’heure, elle doit câliner les Etats, qui n’ont pas toujours apprécié ses promesses au Parlement. Et négocier avec eux les nominations des commissaires, un par pays. Le 17 juillet, elle fait une pause à Berlin, pour fêter les 65 ans de Mme Merkel. Avant d’enchaîner sur Paris, Varsovie, Zagreb, Madrid, Rome, La Haye, et Helsinki. « 99 % des Etats membres voulaient un portefeuille économique important », se souvient-elle.
Un coup à gauche, un coup à droite
En cette fin d’été, elle travaille seule avec ses deux lieutenants, au risque de susciter des accusations de « bunkérisation ». Celles-ci redoubleront quand elle confirmera, courant septembre, avoir engagé des travaux pour se faire aménager un studio de 25 mètres carrés contigu à son futur bureau, au 13e étage du Berlaymont, le bâtiment de la Commission, la bulle dans la bulle.
Qu’importent les critiques. Pour l’instant, il s’agit de choisir vingt-six commissaires. Même les nominations aux plus hauts postes dans l’administration de la Commission sont mises entre parenthèses, empêchant le « mercato » bruxellois traditionnel dans cette période de transition et créant des frustrations chez les hauts fonctionnaires…
Le 10 septembre, Mme von der Leyen présente son collège, respectueux des équilibres politiques, géographiques et de genre. On y trouve tout de même « quelques scories », relate un diplomate. Comme le choix de confier à un Hongrois l’élargissement. Ou l’intitulé polémique – « protection de notre mode de vie européen » – du portefeuille qui couvre les questions migratoires. Aux Etats membres, elle réserve une surprise : la nomination d’un troisième vice-président exécutif, le conservateur letton Valdis Dombrovskis. Une manière donc de prendre de la hauteur par rapport aux capitales et… de contenter le PPE. Un coup à gauche, un coup à droite : ainsi avance « VDL ».
Dernières concessions
Mais la politique européenne ne tient pas que de l’arithmétique et elle l’expérimente à ses dépens le 10 octobre. Ce jour-là, le Parlement, qui n’a pas digéré les conditions de sa nomination et que M. Macron a irrité dans cette séquence, rejette la candidature de Sylvie Goulard, pressentie pour être la commissaire française au marché intérieur, mais citée dans l’affaire des emplois fictifs du MoDem. Pour M. Macron, c’est un camouflet. « Je ne comprends pas », lance-t-il, renvoyant la responsabilité de ce revers à Mme von der Leyen. « Macron a hésité à créer une crise institutionnelle. Finalement, il ne l’a pas fait et a proposé rapidement le nom de Thierry Breton », témoigne un proche de l’Elysée.
Mais l’édifice construit par Mme von der Leyen est d’autant plus fissuré que le Parlement lui a également refusé les nominations du conservateur hongrois et de la socialiste roumaine. « Chacun a joué avec son couteau dans une pièce sombre. Et quand on a rallumé la lumière, il y avait du sang partout sur les murs », résume-t-on du côté de l’Elysée.
« VDL » doit retarder son entrée en fonctions d’un mois, au 1er décembre – le temps que Paris, Bucarest et Budapest lui soumettent d’autres commissaires –, et renouer le lien avec le Parlement, appelé à voter sur son collège au complet le 27 novembre. C’est l’heure des dernières concessions. Les sociaux-démocrates obtiennent le changement de l’intitulé du portefeuille du Grec Margaritis Schinas, désormais chargé de « promouvoir » et non plus de « protéger » le mode de vie européen. Le PPE gagne un commissaire de plus, profitant d’un changement de majorité politique en Roumanie. Cette fois, « VDL » est parvenue à ses fins.