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Jours tranquilles à Paris

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15 novembre 2019

La une du Parisien

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15 novembre 2019

Enquête sur le cinéma français après les mots d’Adèle Haenel

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PAR Marilou Duponchel, Olivier Joyard

La prise de parole puissante d’Adèle Haenel va-t-elle entraîner un MeToo à la française ? Actrices, réalistarices, producteur.trice s’expriment dans notre enquête sur un milieu du cinéma jusqu’ici plus tenté par l'omerta et les rapports de domination.

Adèle H. est bien le nom des grandes héroïnes du cinéma français. Il y eut la première, fictionnelle et tragique dans le film de François Truffaut (L’Histoire d’Adèle H., 1975). Il y a désormais la seconde, réelle et lumineuse, Adèle Haenel. Celle qui a fracassé dix-huit ans de silence en révélant via l’enquête menée par Mediapart le harcèlement, les agressions sexuelles et l’emprise qu’elle aurait subies de la part du réalisateur de son premier film Les Diables (2002), alors qu’elle avait entre 12 et 15 ans. Christophe Ruggia est désormais sous le coup d’une enquête d’initiative – c’est-à-dire sans dépôt de plainte – ouverte par le parquet de Paris.

Mais Adèle H. est bien le sujet, dont la colère, l’intelligence et la probité morale ont saisi les spectateur.trice.s lors de son intervention filmée dans les locaux du média en ligne, lundi 4 novembre, où elle expliquait notamment ceci : “La question, ce n’est pas tant moi. (…) Je voudrais renvoyer ce qui m’est arrivé dans l’espace public parce que je pense que cela peut vraiment libérer d’autres paroles. Et quand on parle de paroles, on ne parle pas juste des mots, on parle de la vie des gens. (…) Aujourd’hui, c’est une responsabilité. Je suis en mesure de le faire, j’ai un confort matériel, des alliances, qui font que je ne suis pas dans la même précarité que la plupart des gens à qui cela arrive. (…) Je veux leur dire qu’ils et elles ne sont pas seul.e.s.”

“Je pense que le moment est historique”

Dans les jours qui ont suivi, le souffle puissant de la comédienne doublement césarisée – pour Suzanne en 2014 puis pour Les Combattants en 2015 – a provoqué une onde de choc que les personnes de l’industrie que nous avons interrogées ont ressentie dans leur chair, comme si le cinéma, à travers la parole d’une grande actrice, avait retrouvé subitement sa pertinence majoritaire, sa capacité d’action sur la société. Encore à l’affiche de Chambre 212 de Christophe Honoré, Camille Cottin témoigne en ce sens : “Je pense que le moment est historique, car nous sommes face à une démarche personnelle et politique, qui pose aussi des questions artistiques. J’ai été très sensible à la construction de la pensée d’Adèle Haenel qui a fait de son témoignage un acte militant, en plus de son courage de dévoiler quelque chose d’aussi intime. Tout ce qu’elle dit est au service d’une pensée collective, dans l’envie de faire évoluer la société.” Productrice de 120 battements par minute, Marie-Ange Luciani affirme sa “conviction d’assister à un moment important, l’engagement de tout un corps au service d’une pensée, et pas n’importe laquelle”.

Lætitia Dosch – vue notamment dans Jeune Femme de Léonor Serraille – raconte les heures qui ont suivi cette soirée. “A la suite de ce témoignage très fort, j’ai reçu des coups de fil d’actrices, de différentes femmes chez qui ces déclarations ont joué le rôle d’un révélateur. Elles se demandaient tout à coup : ‘‘Mais moi, tu crois que ce qui m’est arrivé, c’était quoi ?’ Adèle appelle à la complexité, demande à ne pas juger son agresseur comme un monstre mais comme un produit malade de notre société. C’est donc la société qui doit changer.” Cofondatrice du collectif 50/50 et exportatrice chez Totem Films, Bérénice Vincent souligne, elle aussi, la longue portée des mots choisis par Adèle Haenel. “Son intervention a été déterminante, car elle a parlé clairement, sans langue de bois. Elle explique de manière fine le temps que cela a pris pour qu’elle puisse arriver à une prise de parole ; la honte, l’omerta, la double violence subie : une première violence d’agression et une deuxième violence liée au silence et à la négation de cette agression. Ce qu’elle a dit dans la lettre adressée à son père est aussi très puissant. Il y a ces parents aimants qui entretiennent un système car ils ne voudraient pas que leur enfant souffre à cause de révélations. J’ai eu des histoires comme cela autour de moi, je l’ai vécu moi-même. Cela concerne une autre génération d’hommes, mais je m’interroge sur celle qui vient, car j’entends encore des discours très genrés.”

“Les choses vont bouger grâce à son discours”

Saluée par des personnalités du cinéma – notamment Isabelle Adjani qui s’exprime dans ce journal (lire en page 12), ou encore Marion Cotillard, qui écrivait sur son compte Instagram, le mardi 5 novembre, sa “gratitude infinie” envers l’actrice –, la prise de parole d’Adèle Haenel pose la question de l’éventualité jusqu’ici toujours retardée d’un véritable #MeToo français. Garance Marillier, l’héroïne de Grave, veut y croire : “Ce n’est pas un témoignage de plus. Pour moi, les choses vont bouger grâce à son discours.” Il est trop tôt pour juger si une digue s’est fissurée – les digues made in France sont parfois très résistantes – mais si l’actrice de Naissance des Pieuvres (de Céline Sciamma, en 2007) restera comme la première de son envergure à témoigner, elle s’appuie aussi sur quelques timides évolutions et prises de conscience qui ont eu lieu dans le cinéma français depuis le début de l’affaire Weinstein.

A l’initiative du collectif 50/50, une montée des marches spéciale avait rassemblé 82 femmes – de Cate Blanchett à Agnès Varda – lors du Festival de Cannes l’année dernière, avant que les délégués généraux de plusieurs festivals internationaux, comme le boss de la Croisette Thierry Frémaux, ne signent une charte en faveur de la parité. Rassemblant notamment Rebecca Zlotowski et Céline Sciamma, deux cinéastes proches d’Adèle Haenel, le Collectif 50/50 – qui tient ses deuxièmes Assises pour la parité, l’égalité et la diversité dans le cinéma et l'audiovisuel ce jeudi 14 novembre à Paris – est parvenu à introduire des notions féministes dans les débats professionnels et les institutions, créant un écho médiatique autour du sujet.

Mais le travail semble encore immense. Parmi les hommes puissants de cette industrie, seul Luc Besson se trouve aujourd’hui potentiellement inquiété par la justice. Après une première plainte classée sans suite, une nouvelle plainte pour viol a été déposée par la comédienne Sand Van Roy le 4 octobre dernier, provoquant l’ouverture d’une information judiciaire. Patrick Bruel se trouve sous le coup de cinq plaintes pour harcèlement sexuel, pour des faits qui ne concernent pas ses activités de comédien, tandis que de nombreux indices et témoignages évoquent un sexisme endémique dans le cinéma français. Dans une enquête menée en 2017 par Les Inrocks, trois actrices racontaient les abus de pouvoir et les propositions sexuelles d’un grand producteur français très actif des années 1980 aux années 2000, et les comportements inadéquats de réalisateurs installés. Dans son enquête attenante au témoignage d’Adèle Haenel, la journaliste de Mediapart, Marine Turchi, cite notamment l’actrice Alysse Hallali, qui raconte l’agression sexuelle qu'elle a subie sur un tournage de la part d'un “comédien de renommée internationale” alors qu’elle avait 17 ans. Le tumblr Paye ton tournage recense quant à lui les remarques sexistes (et effarantes) entendues ou endurées sur les plateaux par des femmes.

“On demande aux femmes d’être disponibles pour les hommes”

Les institutions du cinéma français semblent pour l’instant incapables de mettre un terme à cette culture sexiste dont parle l’actrice et réalisatrice Blandine Lenoir (Zouzou, Aurore). “Les violences, le harcèlement, les remarques sexistes sont récurrentes sur les tournages, tout cela dans une impunité qui, dans notre société française, est complètement liée à la culture du viol. On demande aux femmes d’être disponibles pour les hommes. Toutes les avancées féministes se sont faites dans une lutte collective. Si on se souvient des années 1970, elles étaient 343 à signer le manifeste pour l’avortement. Ce que j’aimerais, c’est qu’il y ait un mouvement général et surtout que ces attitudes, ces corollaires de la domination patriarcale se ringardisent, qu’on ne les supporte plus, que cela devienne inadmissible.” Garance Marillier abonde dans ce sens : “Certaines petites phrases entendues récemment dans les médias montrent qu’on ne prend pas en compte la gravité de la situation. Je n’ai jamais subi de harcèlement ou d’agressions graves comme ce qu’a vécu Adèle Haenel, mais des remarques sexistes, oui. Dans ce milieu, elles sont banales. Briser l’omerta, c’est aussi arrêter de donner la permission aux gens de dire des choses aberrantes comme de trouver #MeToo ‘fatigant’. C’est seulement après que la parole pourra vraiment se libérer.”

 “Il y a tout un travail à faire pour définir le consentement, que ce soit dans le cinéma ou dans la rue…” – Lætitia Dosch

Comment, également, changer en profondeur une manière de concevoir les rapports de pouvoir sur les plateaux hérités de la seconde moitié du XXe siècle ? La solution paraît encore tortueuse, comme s’il fallait faire virer de cap un paquebot en pleine tempête. Christophe Ruggia était très actif au sein de la SRF (Société des réalisateurs de films), puissante organisation qui chapeaute notamment la Quinzaine des réalisateurs, section off majeure du Festival de Cannes et refuge du cinéma d’auteur. Dans un communiqué, son conseil d’administration – composé notamment de Céline Sciamma, Rebecca Zlotowski, Jacques Audiard ou encore Bertrand Bonello – a annoncé la radiation du cinéaste et son “soutien total” à Adèle Haenel, tout en précisant : “En tant que cinéastes, nous devons questionner nos pouvoirs et nos pratiques, sur les plateaux et comme collectif.” Une dernière phrase qui fait réagir Lætitia Dosch : “On est donc au-delà de la problématique de l’abus sexuel, explique la comédienne. C’est la relation réalisateur-acteur qui est en jeu. Il y a tout un travail à faire pour définir le consentement, que ce soit dans le cinéma ou dans la rue…”

Egalement membre du conseil d’administration de la SRF, Lucie Borleteau (qui vient de réaliser l’adaptation du prix Goncourt de Leïla Slimani, Chanson douce, en salles le 27 novembre) admet un choc : “Ce témoignage est une remise en question du système. La façon dont il interroge la place que l’on donne aux cinéastes me touche beaucoup. Je ne pense pas que l’on fait un meilleur film parce qu’on est dans des mécaniques de domination, de pouvoir et d’emprise. Ça m’a beaucoup secouée. C’est très positif, le fait de parler. Ce qui est mortifère ce sont toutes ces choses bizarres qui peuvent arriver sur un tournage et qu’on préfère garder à huis clos.”

La s"incérité” d’Adèle Haenel et l’immobilisme des institutions

Charles Gillibert (producteur des films de Mia Hansen-Løve, Olivier Assayas, Vincent Macaigne) est l’un des rares hommes parmi ceux que nous avons sollicités ayant accepté de répondre à nos questions. Depuis le tournage allemand du prochain long métrage de Leos Carax, il note “la sincérité” d’Adèle Haenel et l’immobilisme des institutions. “On peut penser que les institutions du cinéma doivent intégrer dans leur fonctionnement une manière d’accueillir ces paroles. Pour l’instant, c’est une cata. Il y a eu un coup de semonce assez lourd avec l’affaire Weinstein. Aujourd’hui, si une histoire comme celle d’Adèle Haenel se reproduisait, on peut espérer que cela réagirait très fort. Les choses ont bougé. Mais même si l’industrie du cinéma reste relativement progressiste et consciente, des angles morts et des zones grises existent. Une victime ou des témoins devraient être capables de se tourner vers des organisations. Les organisations professionnelles ont une responsabilité.” Pour Blandine Lenoir, “le cinéma fonctionne par cooptation, les gens ont peur de ne plus travailler, ils ne veulent pas être rejetés. Alors on se tait. Et les agresseurs poursuivent leur chemin, tranquilles, comme c’est le cas dans tous les milieux d’influence et de pouvoir.”

“Ces modèles de fonctionnement sur un tournage, ces histoires d'emprises, de relation trouble entre actrice et cinéaste, de violences, ce sont des récits qui ont été très majoritaires dans notre éducation au cinéma, durant nos études, raconte la réalisatrice Léa Fehner, qui a travaillé avec Adèle Haenel sur Les Ogres (2015). Ces exemples ont toujours été valorisés et non disséqués et interrogés, ce qui entraîne une banalisation. Il y a un énorme effort à faire dans la formation des futurs professionnels du cinéma.” Nathalie Coste-Cerdan, la directrice générale de la Fémis (Ecole nationale supérieure des métiers de l'image et du son) a rendu hommage à Adèle Haenel sur le compte Facebook de l'école, tout en expliquant : “C’est maintenant aux institutions de rentrer en action. (…) L’éducation doit également s'emparer de ces sujets pour qu'il n'y ait plus de petites Adèle. Mettre en place dans les établissements d'enseignement des outils et des référents ‘sentinelles’ pour prévenir les situations de harcèlement, mais aussi sensibiliser les générations futures.”

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“C’est tout un système qui doit être analysé, de l’oppression financière des femmes à la question des regards portés à l’écran, en passant par la violence opérée et sa négation” – Bérénice Vincent

Cette sensibilisation passera par un changement de regard et d’approche, alors que les fractures sont réelles dans la “grande famille” du cinéma français. “Il y a un décalage de génération hallucinant, note Charles Gillibert. A partir de mon âge (42 ans – ndlr) et au-dessus, cela met un temps fou à comprendre le problème. Je discute avec des gens âgés qui ont des responsabilités dans l’industrie depuis longtemps et qui relativisent énormément. Il y a eu des comportements dans les années 1980 et 1990 que des personnes qui en ont été témoins justifient à demi-mot. On parle d’une époque où la relation à l’autorité et à la notoriété était différente d’aujourd’hui. Il y a peut-être un devoir d’aller chercher ce qui s’est passé. Les affaires sorties sont celles de journalistes qui ont fait un gros travail. C’est la meilleure façon d’aborder ces sujets-là. Cela empêche de relativiser.” Bérénice Vincent constate, elle aussi, l’existence d’un fossé. “Quand je discute avec des professionnels – distributeurs, festivals ou producteurs –, je me rends compte que beaucoup n’ont pas amorcé leur déconstruction. Tout de suite, ils cherchent des excuses où évoquent la censure. Même chez les jeunes, il y a ce sentiment qu’on les attaque. C’est tout un système qui doit être analysé, de l’oppression financière des femmes à la question des regards portés à l’écran, en passant par la violence opérée et sa négation.”

Pour l’instant, des solutions sporadiques sont trouvées. Charles Gillibert inclut dans les contrats une obligation de témoigner pour celles ou ceux qui assisteraient à des situations de harcèlement. Certains réflexes nouveaux apparaissent, comme l’explique l’intéressé : “J’ai produit un film sur lequel l’acteur et l’actrice tenaient à ne pas dîner ensemble avant une scène de sexe, pour qu’ils la vivent de façon certaine comme purement professionnelle. C’est puisé dans la culture anglo-saxonne.” Hollywood a déjà pris des mesures post MeToo entrées dans les mœurs. Cet été, sur le tournage du prochain Tom McCarthy, où elle tient le premier rôle féminin face à Matt Damon, Camille Cottin a eu vent d’une “réunion de deux heures anti-harcèlement pour l’équipe technique au début du tournage, avec une avocate, où il a été question notamment des sanctions concernant les gestes inappropriés”.

“Ce témoignage rend désormais les actions indispensables”

L’introspection du cinéma français ne fait que commencer car la parole puissante d’Adèle Haenel interdit de garder les yeux fermés, comme le souligne le délégué général de la Quinzaine des réalisateurs Paolo Moretti. “Ce témoignage rend désormais les actions indispensables. Ce n’est plus de l’ordre de l’arbitraire ou de la discussion. Impossible de faire semblant.” Quelles solutions concrètes ? “Il faut instaurer des limites en lien avec le consentement, estime Lætitia Dosch. Cela peut passer par des lois, des chartes peut-être, mais je crois que ça demande surtout d’affiner notre regard. Il faut changer l’image de la femme à l’écran, c’est sûr.” Et peut-être, aussi, transformer une certaine vision du “grand cinéaste” dans l’imaginaire collectif. Dans sa réponse aux accusations d’Adèle Haenel, Christophe Ruggia – qui reconnaît une emprise mais pas des attouchements – a employé le terme “pygmalion” pour qualifier son rapport à la jeune actrice, signe que la mythologie de l’artiste amoureux de sa muse peut favoriser, voire provoquer d’immenses souffrances.

“Il faut aussi en finir avec l'image – valorisée – du réalisateur tyran, assène Léa Fehner. Apprendre, par l’éducation, par ces formes de questionnements collectifs qu'Adèle nous propose, apprendre à respecter ceux qui travaillent à nos côtés, à arrêter de croire que de la violence émerge de la beauté. Comment faire de notre posture d’autorité une posture de réciprocité ? Le fait que les femmes œuvrent à prendre une place financière, structurelle, sociale dans ce milieu me semble primordial pour que ces situations, ces crimes, ces vies détruites, abîmées par cette emprise (et elles sont nombreuses) ne se reproduisent plus. Il faut aussi faire exister, se donner cette responsabilité en tant que réalisatrice, d’autres récits, d’autres regards, d’autres fictions. Lutter contre cette prédominance qui ferait croire que le regard masculin est le regard neutre, le regard de l’humain.”

A 21 ans, Garance Marillier lance un appel clair : “Maintenant. Il faut que ça suive, que les comportements changent de tous les côtés. Il faut parler.” Alice Winocour, réalisatrice de Proxima (en salles le 27 novembre), voit le verrou sauter : “Il y a dans le témoignage d’Adèle Haenel un appel au changement, collectivement. Ceux qui se taisent peuvent parler. En nommant les choses, on change d’état. Cela me donne personnellement beaucoup de courage. Et j’imagine à d’autres aussi, hommes et femmes.” La productrice Marie-Ange Luciani invite à saisir la profondeur du moment. “C’est une prise de parole citoyenne, une invitation à changer un certain ordre du monde.” Léa Fehner capte elle aussi le vent qui se lève : “Un événement politique majeur est passé par le cinéma, avec sa puissance de pensée et son exigence de complexité. Cela va bien plus loin que notre milieu, évidemment. Adèle explose les silences toxiques.”

15 novembre 2019

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15 novembre 2019

« Je n’ai jamais vu ça » : à Venise, les habitants sous le choc de la violence de la crue

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Par Jérôme Gautheret, Venise, envoyé spécial

Le retrait de l’eau, mercredi, a révélé une ville meurtrie et sans doute plus d’un milliard d’euros de dégâts. La basilique Saint-Marc est passée « à un souffle de l’apocalypse ».

Si Venise doit mourir, un jour, cela commencera sans doute comme ça. Soudain, une sirène jaillit des haut-parleurs et retentit dans tout le centre de la ville, pour annoncer la prochaine montée des eaux, dans les trois heures. A ce moment-là, chaque Vénitien tend l’oreille, attendant le deuxième signal, modulé, qui arrive quelques secondes plus tard et indique l’ampleur de la crue.

Quand l’alarme reste sur un ton, l’alerte est sans gravité : les eaux dépasseront seulement la cote de 110 centimètres sur la petite station d’observation de la pointe de la Salute, à l’entrée du grand canal. L’eau frôlera le rebord de quelques fondamente (les quais de Venise), mais elle n’envahira que la place Saint-Marc et quelques rues alentour. A ce stade, l’acqua alta est à peine plus qu’un amusement. Elle ne gêne pas grand monde, nettoie les canaux les plus étroits et permet même aux touristes de faire de belles photos.

A deux tons, l’eau gagnera un bon quart de la ville, et il faudra bien connaître la géographie du centre pour choisir son itinéraire. L’activité économique est ralentie, certains lieux ferment, mais l’alerte reste assez anodine. A trois tons, les affaires sérieuses commencent : l’eau devrait dépasser la cote de 130 centimètres, s’insinuant dans les halls d’immeuble et les magasins qui n’ont pas été suffisamment rehaussés.

Si la sonnerie à quatre tons retentit, alors, plus personne ne plaisante. La crue dépassera la cote de 140 centimètres, synonyme de crue exceptionnelle. Plus de la moitié de la ville est sous l’eau, les barrières métalliques placées à l’entrée des immeubles perdent toute utilité. Venise est la merci des événements, et tout peut arriver.

Hauteur cauchemardesque

Mardi en fin d’après-midi, les quatre tons ont retenti. Puis l’eau n’a cessé de monter, jusqu’à atteindre, peu avant 23 heures, la hauteur cauchemardesque de 187 centimètres. Un tel niveau, qui signifie que la place Saint-Marc, joyau de la ville, se trouve sous près d’un mètre d’eau, n’avait pas été atteint depuis l’« acqua granda » du 4 novembre 1966 (194 cm), soit plus d’un demi-siècle.

Enfin l’eau a commencé lentement à se retirer, laissant derrière elle une ville meurtrie, sans doute plus d’un milliard d’euros de dégâts, et, dans la population, un mélange amer de colère et de désarroi.

Mercredi en fin de matinée, lorsqu’il est apparu les traits défaits et la voix tremblante pour une conférence de presse improvisée, le maire de Venise, Luigi Brugnaro, d’ordinaire bravache, a tenu à s’excuser auprès de ses concitoyens, avant d’assurer qu’il mettrait tout en œuvre pour obtenir la mise en sécurité de la ville, promise depuis cinquante ans mais jamais réalisée. « Nous devons prouver que nous y arriverons », a-t-il lancé, avant d’affirmer que dans l’affaire, « nous jouons notre crédibilité internationale ».

S’il ne s’agissait que de cela, l’affaire ne serait pas si grave. Mais en réalité, ce qui est en jeu, ce n’est rien moins que la survie de la plus fragile des plus belles villes du monde.

Arbres arrachés, barques coulées…

« Je vis ici depuis toujours, et je n’ai jamais vu ça, confie Domenico Rossi, un pêcheur vivant dans une petite maison violette de l’île de Burano (nord de la lagune), dont les deux bateaux, amarrés sous le vent, ont miraculeusement échappé à la catastrophe. L’eau qui monte, on y est habitués, mais cette fois-ci, il y avait en plus un vent terrible, qui a arraché les arbres et coulé les barques. Avant, ce genre de choses ça ne vous arrivait qu’une fois dans votre vie. Mais maintenant, on a tous l’impression que les événements exceptionnels vont devenir une habitude… »

Phénomène particulièrement complexe et délicat à prévoir, la montée des eaux dans la lagune s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs : de basses pressions, une marée haute, un débit accru des fleuves et la présence de vents forts qui empêchent l’eau de sortir de la lagune. Mardi soir, tous ces ingrédients étaient réunis, et le sirocco a soufflé jusqu’à 100 km/h ; la « tempête parfaite » a donc eu lieu.

La zone la plus éprouvée par la catastrophe est sans aucun doute une autre île de pécheurs, celle de Pellestrina, fine langue de terre aux maisons basses séparant la lagune de l’Adriatique, entre Venise et Chioggia. Mardi soir, deux hommes y sont morts, et les dégâts matériels sont considérables.

En ville, sur la riva degli Schiavoni, vaste promenade faisant face à la lagune et située entre la place Saint-Marc et les jardins de la Biennale, la conjonction de la marée haute et des vents forts a provoqué des dégâts spectaculaires, gondoles brisées ou vaporetti échoués contre le quai. Mais c’est dans les étroites calle du centre, en voyant le nombre de commerces et restaurants fermés, qu’on perçoit l’ampleur des dommages subis par l’économie locale, pour l’heure difficiles à quantifier.

La basilique Saint-Marc « à un souffle de l’apocalypse »

« Pour les Vénitiens, la crue de 1966 est un souvenir terrible, confie Giovanni Andrea Martini, président (PD, centre gauche) de la municipalité de Venise, Murano et Burano, l’arrondissement regroupant le centre historique et les autres îles de la lagune. A l’époque, il y avait beaucoup de familles qui vivaient au rez-de-chaussée des immeubles, et qui ont tout perdu. Depuis cette date, beaucoup sont partis, et nombre d’habitations ont vu leur sol rehaussé, pour éviter les crues. Mais quand l’eau monte à ce niveau, ça ne sert plus à rien… Dans tous les rez-de-chaussée, les dégâts sont énormes. »

Le président du Conseil, Giuseppe Conte, venu sur les lieux mercredi en fin d’après-midi pour montrer que « la situation est dramatique mais l’Etat est présent », a promis que l’état de catastrophe naturelle serait déclaré au plus vite. Mais toutes les aides publiques ne pourront pas réparer les dommages causés au patrimoine vénitien.

Si l’incendie de la Ca’Pesaro (musées d’art moderne et d’art asiatique), déclenché par un court-circuit, a pu être contenu sans dommage pour les collections mardi soir, au prix de plusieurs heures de coupure de courant dans le centre, la situation est autrement plus préoccupante dans la basilique Saint-Marc, où le niveau de l’eau est monté, notamment dans la crypte, à plus d’un mètre.

Pour Pierpaolo Campostrini, procurateur de la basilique, « nous sommes passés à un souffle de l’apocalypse ». Selon ce prélat chargé de l’entretien et la sauvegarde du bâtiment, « nous avons risqué des problèmes d’équilibre sur les colonnes », et plusieurs mosaïques ont été lourdement endommagées. Un an après un épisode d’« acqua alta » qui avait considérablement fragilisé l’édifice, les travaux pour consolider et restaurer la basilique s’annoncent longs et complexes.

venise223

Un nouvel épisode extrême annoncé pour vendredi

Et encore faudrait-il l’assurance qu’il n’y aura pas d’autre « acqua alta » importante dans un futur proche. Or rien n’est moins sûr : les prévisions pour les prochains jours sont très mauvaises. Les épisodes de montée des eaux devraient se poursuivre jusqu’à la fin de la semaine, et un nouvel épisode extrême, avec importants coups de vent, est annoncé pour vendredi.

Dans ce contexte critique, l’inachèvement du chantier de digues flottantes censées protéger la lagune de l’« acqua alta « (MOSE), lancé en 2003 et sans cesse repoussé, se fait cruellement sentir. « Le MOSE doit fonctionner ! », n’a cessé de marteler le maire de Venise, Luigi Brugnaro, dans les heures qui ont suivi la crue, mais force est de constater que l’immense majorité des Vénitiens ne croient plus en ce chantier pharaonique, entaché d’un gigantesque scandale de corruption et pour lequel 6 milliards d’euros ont été dépensés en pure perte. En misant tout, depuis vingt ans, sur un outil technologique inédit, pour un résultat final incertain, les pouvoirs publics courent en effet un risque, celui d’un échec total du projet, qui serait vécu comme une humiliation nationale.

Le 4 novembre, jour anniversaire de l’inondation de 1966, un essai des digues du MOSE avait été annoncé, sur la passe de Malamocco (une des trois bouches d’entrée de la lagune). Celui-ci a dû être annulé à la dernière minute, en raison de « vibrations suspectes ».

15 novembre 2019

Jean Paul Gaultier

gauthier

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15 novembre 2019

1989-2019 : la revanche de la Chine

Par Sylvie Kauffmann

1989-2019, les ruptures d’un monde nouveau (3/4). Alors que sa croissance économique fascine, Pékin sort de sa réserve en 2008 et expose sa réussite au monde entier à l’occasion des Jeux olympiques. A partir de 2012, Xi Jinping poursuit le déploiement de la puissance chinoise et dispute aux Etats-Unis la suprématie technologique, tout en renforçant son pouvoir. La Chine est de retour.

Feiyu Xu se souvient très bien où elle était le 08/08/08 à 8 h 08 du soir. Elle se rappelle encore mieux la veille, le 7 août, lorsqu’elle avait eu le privilège d’assister, avant tout le monde, à la répétition de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, dans ce « nid d’oiseau » à nul autre pareil, le stade de Pékin inspiré par l’artiste Ai Weiwei, construit pour l’occasion. Bien sûr, la répétition ne réunissait pas tous ces « 8 », choisis par les autorités pour faire coïncider le début de la cérémonie avec le chiffre porte-bonheur des Chinois. Mais même sans les 8, c’était pour elle, qui vivait en Allemagne depuis seize ans, une expérience très forte ; elle s’était sentie, nous dit-elle aujourd’hui, « profondément touchée » par l’architecture du stade, par le spectacle et par « ses références à la culture chinoise, créatives, magnifiques ».

Ce traitement de faveur, Feiyu Xu l’avait dû au fait d’avoir mis au point, au sein de l’Institut de recherche sur l’intelligence artificielle (DFKI) où elle travaillait, à Sarrebruck, et en partenariat avec l’Académie des sciences chinoise, un prototype de smartphone, le Compass 2008, qui permettrait aux touristes étrangers présents à Pékin pour les JO de traduire directement en chinois leurs questions à un chauffeur de taxi ou à un serveur de restaurant, restaurant que ce smartphone les aiderait, d’ailleurs, à trouver.

C’était il y a onze ans. Cette innovation avait valu à la jeune chercheuse, native de Shanghaï, les honneurs du journal Global Times, la voix du Parti communiste chinois. Les médias nationaux aimaient mettre en valeur des gens comme elle, partis étudier à l’étranger, voire y faire carrière, mais sans couper les ponts avec leur pays, et prêts, à l’occasion, à lui faire bénéficier de leur science. Après les JO, Feiyu Xu a regagné l’Allemagne. Sa trajectoire, d’une certaine manière, est en parfaite harmonie avec celle de son pays : la jeune femme et la Chine post-maoïste ont mûri en même temps. Et l’année 2008 fut, de ce point de vue, une étape importante dans leur évolution.

Un cap franchi en 2008

Professionnellement, Feiyu – « Dr Xu », selon son titre allemand – était alors à mi-parcours. Lorsqu’elle raconte sa vie, cette femme fine et vive, toujours au bord de l’éclat de rire, évoque surtout « la chance » qui, à l’en croire, en jalonne chaque épisode.

Chance d’être admise en 1987, sans même passer le bac, à la prestigieuse Université Tongji, fondée en 1907 à Shanghaï par des savants allemands ; chance d’y avoir « étudié Kafka », enseigné par des professeurs allemands, car Volkswagen avait une usine pas loin et finançait des chaires à Tongji ; chance d’avoir pu partir faire un master à l’université de la Sarre ; chance d’avoir rencontré, un jour dans un bus, un Allemand qui étudiait la sinologie à l’Université Humboldt et qui l’aborda en chinois, puis lui parla avec passion de la linguistique informatique – non, s’esclaffe-t-elle, elle ne l’épousa pas, elle avait « une face de lune » à l’époque. Elle ignorait ce qu’était la linguistique informatique, « parce que ça n’existait pas encore en Chine », mais l’inconnu du bus devint son ami et lui communiqua sa passion, à tel point qu’elle demanda à changer de master à l’université.

Feiyu Xu venait de pénétrer dans le royaume de l’intelligence artificielle (IA), qu’elle ne devait plus quitter. Elle y consacra sa thèse de doctorat, diplôme décroché en 2007. Mais déjà, dès 1998, en passant l’oral de son master, elle avait été repérée, et aussitôt embauchée par le DFKI, à Sarrebruck. C’est là, toujours la chance, qu’elle rencontre son mari, le chercheur Hans Uszkoreit, lui aussi passionné d’intelligence artificielle. En 2008, au moment où elle se rend à Pékin pour les JO, ses travaux commencent à porter ses fruits. Elle a 39 ans et dirige depuis peu un projet de recherche sur l’analyse quantitative de textes au DFKI.

LES OCCIDENTAUX S’INTERROGENT. COMMENT ÉVOLUERONT CES CENTAINES DE MILLIONS DE CHINOIS SORTIS DE LA PAUVRETÉ ? CONTINUERONT-ILS DE SUBIR LA DISCIPLINE DU PARTI ? DE SUPPORTER LA CORRUPTION ?

La Chine, elle aussi, est en train de franchir un cap en cette année 2008. La vitesse de son ascension et les taux de croissance de son PIB fascinent le monde entier. Tout particulièrement les Occidentaux, qui s’interrogent. Comment évolueront ces centaines de millions de Chinois sortis de la pauvreté ? Continueront-ils de subir la discipline du parti ? De supporter la corruption ? Deviendront-ils des petits-bourgeois ? Aspireront-ils à plus de liberté ? La classe moyenne émergente demandera-t-elle à participer aux décisions de la cité, voire du pays, comme le suggèrent ces tentatives d’action collective, ça et là, sur la qualité de l’environnement ?

Une conversion sans précédent

Longtemps, en Europe et aux Etats-Unis, on pose un regard bienveillant et optimiste sur cette Chine qui monte. Le président américain Bill Clinton y croit dur comme fer : l’économie de marché et Internet finiront par apporter la démocratie aux Chinois, affirme-t-il en 2000 dans un discours à l’université Johns-Hopkins, à Washington : en adhérant à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) – ce qu’elle fera l’année suivante –, la Chine embrassera « l’une des valeurs les plus chères de la démocratie : la liberté économique ».

Le pari est audacieux. Non seulement cette expérience chinoise de conversion du communisme en capitalisme non démocratique est sans précédent, mais le 1989 chinois est à l’exact opposé de celui qu’a vécu l’Europe de l’Est du bloc soviétique : le 4 juin, au moment même où les Polonais faisaient un triomphe à Solidarnosc dans les urnes, à Pékin, place Tiananmen, les chars écrasaient le printemps des étudiants dans le sang. S’il y a une leçon que les dirigeants chinois ont retenue du 1989 européen, c’est celle-ci : ne jamais subir le sort du Soviétique Gorbatchev.

« 1989 A TUÉ LA PASSION POLITIQUE DES CHINOIS, EXPLIQUE YU HUA. APRÈS, IL NE LEUR EST PLUS RESTÉ QUE LA PASSION POUR L’ÉCONOMIE »

Après la tragédie de Tiananmen, pourtant, la Chine a repris son cours. « 1989 a tué la passion politique des Chinois », nous expliquera, vingt ans plus tard, l’écrivain Yu Hua, l’auteur du livre Brothers (Actes Sud, 2008), dans un café de Pékin. « Après, il ne leur est plus resté que la passion pour l’économie. » Et quelle passion ! Les JO de Pékin, précisément, sont l’occasion de la montrer au grand jour et au monde entier – et d’étaler les réussites qu’elle a engendrées. C’est le moment crucial où l’empire du Milieu tourne la page du profil bas, cette fameuse stratégie mise au point par le père de la réforme, Deng Xiaoping : « Cacher ses capacités et prendre son temps ». En 2008, le temps est venu d’exposer les capacités, que Hu Jintao, le numéro un, habille sous le mot d’ordre d’« harmonie ».

Le 08/08/08, donc, 4 milliards de paires d’yeux convergent, à travers les écrans de la planète, sur le « nid d’oiseau » pour suivre la cérémonie d’ouverture. Mise en scène par le célèbre cinéaste Zhang Yimou, le réalisateur d’Epouses et concubines, elle est simplement époustouflante de génie, de grâce, de couleurs. Une épopée de 50 minutes pour rappeler ce que quatre mille ans de civilisation chinoise ont apporté au monde : la poudre, l’imprimerie, la boussole… Le XXe siècle, ses tourments et ses errements, le Grand Timonier, la Révolution culturelle et, bien évidemment, Tiananmen sont en revanche soigneusement omis.

Pékin a été nettoyée de fond en comble pour l’événement, les dissidents éloignés, les usines fermées pour réduire la pollution, la circulation allégée : de mémoire de Pékinois, on n’avait pas vu un ciel si bleu depuis des lustres. Des fusées antipluie ont crevé les nuages avant le jour J. Les chauffeurs de taxi ont suivi des cours de maintien – trois mots d’anglais, éviter de cracher. L’équipement informatique des Jeux est assuré sans une fausse note par Lenovo, entreprise chinoise qui a absorbé l’énorme division PC de l’américain IBM trois ans plus tôt. Le message est clair : la Chine est de retour.

« Tortues de mer »

C’est pourtant une année compliquée pour le régime. Au Tibet, la révolte des moines et des moniales contre l’oppression de Pékin et la sympathie dont ils jouissent à l’étranger ternissent le passage de la flamme olympique, notamment à Paris, où la réaction musclée de policiers chinois déguisés en sportifs gâche la fête.

En mai, un tremblement de terre dévaste une partie du Sichuan et fait plus de 80 000 morts ; c’est la première grosse catastrophe naturelle chinoise à l’heure de l’Internet et les autorités en perçoivent vite les risques, lorsque enfle la polémique sur les écoles mal construites qui se sont effondrées sur les enfants comme des châteaux de carte. L’artiste Ai Weiwei paiera cher, par sa détention quelques années plus tard, son enquête sur la corruption qui avait abouti à ces constructions défectueuses ; il vit aujourd’hui en exil en Europe.

Toujours en 2008, en décembre, quelque 300 dissidents signent la Charte 08, qui demande des réformes démocratiques. Parmi eux, l’écrivain Liu Xiaobo paiera encore plus cher cette audace, par une condamnation à onze ans de prison, dont il ne sortira, malgré son prix Nobel de la paix, que pour mourir d’un cancer en 2017.

« EN EUROPE, VOUS CONSTRUISEZ SUR LE PASSÉ, ANALYSE ZHANG DA. EN CHINE, IL N’Y A PAS DE CONTINUITÉ, ON N’HÉRITE PAS DE LA PÉRIODE PRÉCÉDENTE, IL Y A RUPTURE »

Mais en ce mois d’août 2008, c’est l’assurance retrouvée de l’empire du Milieu qui s’affiche, et pas seulement par les 48 médailles d’or remportées par ses athlètes. C’est ce jeune architecte, Wang Hui, prêt à nous assurer que non, il ne prend pas ombrage du fait que ces audacieux bâtiments construits à Pékin pour les JO aient tous été réalisés par des cabinets étrangers : cet art renaît à peine en Chine, où Mao avait supprimé les écoles d’architecture. « Leur présence traduit la volonté de changement du pouvoir », dit-il au contraire. A sa génération à lui, maintenant, de « trouver le moyen de réunir les deux cultures, Chine et modernité ».

« Nous aurons notre propre architecture chinoise », promet-il, confiant. Ce sont aussi ces nouveaux designers de mode, impatients de s’affranchir du « postulat Paris-Milan » copié et recopié, en vogue chez les nouveaux riches. « En Europe, vous construisez sur le passé, nous prévient Zhang Da, un styliste qui enseigne alors l’histoire de la mode à l’université de Xian. En Chine, il n’y a pas de continuité, on n’hérite pas de la période précédente, il y a rupture. »

La Chine est l’atelier du monde, mais elle aspire à autre chose. A l’image de ces chercheurs, ces scientifiques, ces savants, qui commencent à revenir des quatre coins de la planète, où ils étaient partis se former. Visionnaire, Deng Xiaoping avait pris le risque d’envoyer quelques milliers d’étudiants à l’étranger. Ils sont désormais des centaines de milliers dans les universités américaines, allemandes, britanniques, australiennes, à absorber tout ce que le modèle occidental peut leur enseigner. Ce mouvement est l’une des clés de la métamorphose chinoise, et surtout de sa progression dans le secteur technologique.

L’année 2008 est un tournant dans ce domaine aussi : la crise financière ravage l’économie américaine et impose des coupes sombres dans les budgets de recherche. Cette dynamique descendante à l’Ouest, ascendante à l’Est, favorise le retour de ceux que les Chinois surnomment les « hai gui », les « tortues de mer » : hai, la mer, est aussi l’abréviation d’outre-mer, et gui signifie à la fois « tortue » et « rentrer ».

Décollage technologique

C’est à ce moment-là que Hong Ding, physicien de 39 ans, titulaire d’une chaire à vie à l’université de Boston, où il coule des jours heureux, reçoit une offre d’embauche de Hongkong. Il a à peine le temps d’y réfléchir que l’Académie des sciences de Pékin lui fait une contre-proposition. Cela fait dix-neuf ans qu’il est aux Etats-Unis, où il est arrivé sans même parler un mot d’anglais, étudiant désillusionné par les événements de Tiananmen ; il a même pris la nationalité américaine. Mais la National Science Foundation a réduit ses subventions, et Pékin lui promet tout ce dont il aura besoin : avec l’accord de sa femme, chinoise comme lui et ingénieure dans le numérique à Boston, il saute le pas ; la famille rentre.

Nous le rencontrons l’année suivante dans son bureau de l’Institut de physique de l’Académie des sciences à Pékin. « Je me sens chez moi, parfaitement à l’aise, dit-il. Je suis chinois, je connais la culture. » Il ne dédaigne pas le terme « patriotique » pour l’ambition scientifique qu’il affiche pour son pays. Son institut est ce qu’il y a de mieux en Chine en physique, assure-t-il : « J’ai l’impression d’être aux Bell Labs d’AT & T il y a vingt ans. »

Chercheur à l’Institut national de recherche en informatique et automatique (Inria), Stéphane Grumbach dirige alors un laboratoire sino-français d’informatique à Pékin et observe les postes dirigeants des institutions scientifiques autour de lui, attribués les uns après les autres à ces « tortues de mer ». « Beaucoup, prédit-il alors, va dépendre de la capacité de la Chine à maintenir ce mouvement de retour. » Il juge indispensable de progresser « dans la culture scientifique, la déontologie, l’encouragement des chercheurs qui ont des idées intellectuelles fortes », mais voit aussi éclore « un débat intellectuel passionnant » dans ces milieux scientifiques. « Si la Chine décolle technologiquement, prévoit-il, ça changera la donne en Occident. »

C’est visiblement le calcul que font les dirigeants de Pékin, désormais prêts à afficher leur puissance. Expert de la Chine, à laquelle il a consacré plusieurs livres, François Godement est stupéfait, en 2009, par l’ampleur de la parade militaire du 60e anniversaire de la naissance de la République populaire de Chine : « une exaltation de l’armée sans précédent », résume-t-il. Le long du parcours, une arche marque chaque année d’humiliation depuis la première guerre de l’opium (1839-1842) : 169 au total. Ça y est, l’humiliation est lavée.

Pour Godement, la période qui suit, avec une guerre de succession au sommet, marque un retournement complet, tandis que les économies occidentales se débattent dans la crise financière. Xi Jinping prend la tête du PCC en 2012 puis, en 2013, celle de l’Etat, et ne va cesser de renforcer son pouvoir et le contrôle de la société. Les dernières illusions occidentales tombent. Le modèle chinois est bien un modèle autoritaire. Différent du modèle soviétique, différent de la Chine maoïste, mais autoritaire.

Compétition pour la suprématie

Elles sont loin, les médailles d’or olympiques. La puissance chinoise est économique, commerciale, militaire, elle se déploie à travers les « nouvelles routes de la soie ». Elle se doit aussi d’être technologique ; tous les dirigeants, depuis Deng, ont valorisé l’innovation scientifique et technologique. La révolution numérique permet à Xi Jinping d’aller plus loin. Son grand bond en avant à lui, ce sont les technologies du futur, en priorité l’IA et l’information quantique. Avec des moyens colossaux. Il en a fixé les objectifs dans un plan de développement national de l’IA en 2017 et dans son plan « Made in China 2025 ».

« J’AI TOUJOURS PENSÉ QUE JE RETOURNERAIS TRAVAILLER EN CHINE, CONFIE FEIYU XU, QUE JE FERAI BÉNÉFICIER LA CHINE DE MON EXPÉRIENCE »

C’est dans ce contexte que Feiyu Xu, la jeune femme des JO de Pékin, se transforme, à son tour, en « tortue de mer ». Elle reçoit régulièrement des propositions pour rentrer au pays, mais elle est trop occupée pour les examiner. Un jour de 2016, elle vient d’arriver à Tenerife, en Espagne, pour deux semaines de vacances avec son mari lorsque son téléphone sonne : c’est le « CTO » (Chief Technology Officer) de Lenovo. Lenovo, qu’elle a connu aux JO, l’une des plus belles entreprises chinoises mondialisées, spécialisée dans la « transformation intelligente », lui propose de diriger son tout nouveau laboratoire de recherche en intelligence artificielle à Pékin.

La chance qui colle à la peau du « Dr Xu », cette fois, c’est Lenovo qui en bénéficie : « J’étais en vacances, donc j’avais deux semaines pour réfléchir, les rappeler, en discuter avec mon mari. » A la fin des vacances, leur décision est prise : ils déménageront à Pékin l’année suivante, en 2017. « J’ai toujours pensé que je retournerais travailler en Chine, nous dit-elle, que je ferai bénéficier la Chine de mon expérience. »

Aujourd’hui, elle est vice-présidente du groupe Lenovo et dirige un laboratoire de 200 chercheurs, dont 85 % ont moins de 40 ans ; ils viennent de 92 universités différentes à travers le monde. Seuls deux ne sont pas chinois – un Mexicain et un Iranien. Nous la cueillons à un passage à Rome, où elle participe à une réunion de direction avec le comité exécutif du groupe. Elle a l’air comme un poisson dans l’eau. Sa passion pour l’intelligence artificielle a pris une nouvelle dimension : celle d’un pays de 1,5 milliard d’habitants, source inépuisable de données. Et qui, d’après elle, a cruellement besoin d’applications de l’IA pour pouvoir vivre normalement, précisément en raison de la taille de sa population.

A Pékin, il lui arrive de mettre une heure et demie pour aller à son bureau, un trajet qui lui prenait 12 minutes à Berlin : l’IA, elle en est sûre, peut favoriser des solutions. « Seule la technologie peut apporter aux Chinois des niveaux de vie comparables aux vôtres, plaide-t-elle. En Occident, la Chine fait peur, mais vous devriez avoir pitié de ses habitants : grâce à l’IA, ils pourraient avoir moins d’embouteillages, moins de pollution ! »

Un milliard et demi de Chinois, « et pourtant, note Feiyu Xu, la Chine a besoin de plus de gens pour créer des idées, elle a besoin de plus d’esprit critique. C’est la base de la science : la pensée créative, critique, “out of the box”. Cela dit, il y a de plus en plus de jeunes qui ont des idées ». Subtilement, le « Dr Xu » met ainsi le doigt sur un aspect crucial de la compétition pour la suprématie technologique entre la Chine et les Etats-Unis : quels que soient les moyens financiers déployés, au bout du compte, même en IA, la bonne vieille matière grise, bien faite et pas seulement bien pleine, « le talent », comme on dit dans le numérique, est déterminante.

« Le match n’est pas fini »

Un livre, aussitôt devenu best-seller, a jeté un pavé dans la mare techno-géopolitique en 2018 aux Etats-Unis : AI Superpowers : China, Silicon Valley and the New World Order, paru en France cette année (I.A. La Plus Grande Mutation de l’histoire, Les Arènes, 384 pages, 20 euros). Son auteur, Kai-Fu Lee, un Américain né à Taiwan, lui-même un pionnier de l’IA passé par Google et aujourd’hui capital-risqueur en Chine, affirme que l’IA est passée de l’âge de la découverte, où les Etats-Unis menaient, à l’âge de l’exécution, où la Chine jouit d’« avantages structurels ». D’ici dix ans, parie-t-il, la Chine aura dépassé les Etats-Unis.

« Bullshit », nous rétorque l’ancien premier ministre australien Kevin Rudd, excellent connaisseur de la Chine. Certes, fait-il valoir, les Chinois profitent d’une source massive de données, de l’absence de législation protégeant la vie privée, de très bons procédés d’apprentissage automatique et parviennent à multiplier les avancées technologiques, « mais les Etats-Unis conservent une avance considérable en IA ». Cela dit, si le vol et le plagiat étaient courants dans la high-tech chinoise il y a dix ans, la situation est différente aujourd’hui, observe Kevin Rudd : « Leur effort d’adaptation est gigantesque. Cela peut-il aboutir à une percée majeure en termes d’innovation ? La question est ouverte. »

Une autre question est ouverte, beaucoup plus troublante : finalement, serait-il faux de croire que la libre circulation des idées est indispensable à l’innovation ? « Il n’y a pas de doute, nous répond Graham Allison, auteur de Vers la guerre. L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ? (Odile Jacob, 416 pages, 29,90 euros). Cela va à l’encontre de mes convictions mais si l’objectif est d’avancer sur l’IA, un Etat autoritaire présente beaucoup d’avantages. » Ce qui conduit Graham Allison à pousser plus loin le questionnement : « Quelle est la stratégie des sociétés libres pour être compétitives avec des sociétés de régimes autoritaires qui se révèlent capables de telles performances ? Je pense que le match n’est pas fini. »

« LES ETATS LIBÉRAUX, QUI DEVRAIENT AVOIR UN AVANTAGE, ONT CONSTRUIT UN MONDE LIBÉRAL DANS LEQUEL LES ETATS ILLIBÉRAUX ONT UN AVANTAGE », ANALYSE BARRY ROSEN

Ces interrogations empêchent aussi parfois de dormir Barry Rosen, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), avec ce constat : « Les Etats libéraux, qui devraient avoir un avantage, ont construit un monde libéral dans lequel les Etats illibéraux ont un avantage. » George Soros, lui, a tranché. Dans un discours profondément dystopique prononcé à Davos en janvier, le milliardaire philanthrope a averti du « danger mortel posé aux sociétés par les instruments de contrôle que le machine learning et l’IA peuvent mettre entre les mains des régimes répressifs », en s’empressant de nommer la Chine.

Le 1er octobre, Pékin a fêté les 70 ans de la République populaire, de nouveau avec une gigantesque parade militaire. François Godement a, encore une fois, été impressionné – « pas tant par l’équipement militaire exposé que par les portraits de Xi et cette nouvelle chorégraphie stalinienne qui officialisent le culte de la personnalité ». Xi Jinping est aujourd’hui le plus puissant leader chinois depuis Mao.

15 novembre 2019

Fanny Müller

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15 novembre 2019

Une récompense de £100 000 pour retrouver les toilettes en or de Maurizio Cattelan

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WANTED W.C. en or 18 carats dérobés le 13 septembre dernier au Blenheim Palace (Grande-Bretagne). Récompense : £100 000 (soit un peu moins de 120 000 euros) pour toute information permettant de mettre la main sur l'irrévérencieuse œuvre d'art de Maurizio Cattelan. Pas sérieux s'abstenir.

Ce qui pour le commun des mortels commençait comme un gag, voire une provocation pour les frileux de l’intimité gastrique ou les sectateurs de Winston Churchill, c’est transformé en une très sérieuse affaire de vol d’œuvre d’art. Nous ne discuterons pas ici du bien-fondé d’un tel qualificatif pour désigner America, l’installation satirico-trash créée en 2016 par Maurizio Cattelan pour le Guggenheim Museum de New York et volée au Blenheim Palace en septembre dernier.

Petit rappel des faits : dans la nuit du 13 au 14 septembre, plusieurs individus se sont introduits dans le bâtiment qui accueillait l’exposition « Victory Is Not An Option », premier solo show de l’artiste italien outre-manche, pour déboulonner et dérober ces wc fonctionnels en or 18 carats, estimés, selon Dominic Hare, directeur du Blenheim Palace, à 6 millions de dollars. Disparue dans le fog nocturne à bord d’une Volkswagen Golf R bleue, l’œuvre n’a toujours pas refait surface et l’on apprenait mi-octobre l’arrestation de trois potentiels suspects, remis depuis en liberté. L’enquête suit son cours et pour stimuler les participations citoyennes, la compagnie d’assurance du palais offre dorénavant une récompense de £100 000 à toute personne qui fournirait des informations décisives aux enquêteurs. Ce dédommagement pour service rendu à l’histoire de l’art contemporain ne sera cependant accordé qu’à deux conditions : 1. que l’œuvre soit effectivement retrouvée saine et sauve, 2. que les informations en question aient conduit à une arrestation. La police britannique souhaite tout particulièrement solliciter les habitants de la ville voisine de Woodstock qui seraient susceptibles d’avoir aperçu les supposés deux véhicules utilisés par les malfaiteurs.

Pendant ce temps-là, Maurizio Cattelan, que l’on avait furtivement suspecté d’avoir lui-même organisé ce brigandage, prête son visage à la nouvelle campagne promotionnelle de Generali pour son offre d’assurance dédiée aux collectionneurs. Sur l’affiche, l’artiste, qui n’est plus à une facétie près, apparaît en tenu d’Adam, portant sous le bras une réplique du trône d’or disparu, en illustration du slogan suivant : « Great artists steal » (les grands artistes sont des voleurs) suivi de « Art insures creativity / Generali insures art » (L’art garantit la créativité / Generali se porte garant des œuvres). De l’art du détournement ou comment surfer sur la vague.

Anne-Sophie Lesage-Münch

15 novembre 2019

Laetitia Casta

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15 novembre 2019

Enquête ouverte contre l’ancien ministre Pierre Joxe après une plainte pour agressions et harcèlement sexuels

joxe

Par Yann Bouchez, Simon Piel

La femme à l’origine de la plainte a occupé le poste d’assistante de vie de l’épouse de l’ancien ministre de septembre 2017 à décembre 2018. Elle avait déposé une main courante en juillet 2018.

A l’automne 2017, en pleine naissance du mouvement #metoo, l’ancien ministre socialiste Pierre Joxe avait figuré parmi les personnalités publiquement mises en cause. Alexandra Besson, la fille d’un autre ancien ministre, Eric Besson, l’avait accusé d’attouchements lors d’une représentation à l’Opéra Bastille, en 2010, ce qu’il avait nié. Mme Besson n’avait pas saisi la justice, pour des faits prescrits. Deux ans plus tard, une autre femme dénonce le comportement de M. Joxe. Elle a porté plainte, mardi 12 novembre, pour des faits d’agression et de harcèlement sexuels. A la suite de cette plainte, le parquet de Paris a annoncé, mercredi soir, avoir ouvert une enquête pour des faits qualifiés de harcèlement sexuel et agressions sexuelles par personne ayant autorité. Cette enquête a été confiée à la 3e direction de la police judiciaire (DPJ).

Cette démarche survient à quelques jours d’une audience prévue lundi 18 novembre, qui doit opposer M. Joxe et Mme Besson. La 17e chambre civile du tribunal de Paris doit se prononcer sur la plainte en diffamation déposée par M. Joxe, avocat au barreau de Paris, 84 ans, après les écrits de Mme Besson le mettant en cause. Les avocats de cette dernière veulent s’appuyer sur la déposition de la nouvelle plaignante, prénommée Ritha, pour défendre leur cliente.

Ritha – elle ne souhaite pas que son nom soit publié – avait déjà déposé une main courante en juillet 2018. Elle dénonce des « attouchements sexuels répétés », entre avril et juin 2018. Rencontré par Le Monde, mardi, Pierre Joxe nie tout comportement déplacé : « Je ne me suis jamais livré à ce genre de choses sur personne contre sa volonté. » Il laisse entendre que cette femme pourrait être manipulée par la défense de Mme Besson.

« En apparence bienveillant »

Ritha, 40 ans, a été l’assistante de vie de l’épouse de Pierre Joxe, morte en janvier 2019. De septembre 2017 à décembre 2018, cette Haïtienne, arrivée au début des années 2010 en région parisienne, a été employée pour s’occuper de Laurence Fradin, atteinte d’une lourde maladie dégénérative. Selon le texte de la plainte, dont Le Monde a pris connaissance, « à compter du mois de janvier 2018 », Pierre Joxe a invité Ritha à lui faire « quelques confidences sur sa vie personnelle et privée et plus précisément sur l’avancée de la procédure engagée quant à la garde de son fils et des difficultés qu’elle rencontrait dans son intégration en France ». Ritha n’a pas de certificat d’assistante de vie aux familles ? « En apparence bienveillant », M. Joxe lui fait remarquer ce manque, explique la femme dans sa plainte, « afin de remettre en question la viabilité du contrat de travail ».

Selon la plaignante, c’est dans ce climat qu’un soir d’avril 2018, M. Joxe l’a invitée « à venir écouter dans le salon un concert diffusé sur la chaîne Mezzo. Immédiatement, il allongea sa tête sur les jambes de [Ritha] et lui intima “fais-moi un câlin” », peut-on lire dans la plainte. « Il disait : c’est le moment tendresse », précise Ritha. S’en sont suivis, selon la plainte, d’autres faits répétés et quotidiens. Ritha affirme ainsi qu’il est arrivé à l’ancien ministre socialiste de lui « prendre la main sans autorisation pour la caresser », de « passer derrière elle en frottant tout son corps contre elle », « de lui caresser les fesses, le dos, le bas du dos et les épaules », « de lui faire des compliments sur ses formes et sa silhouette », ou encore de « tirer ou lever son débardeur pour regarder sa poitrine, son ventre ».

Une nuit de juin 2018, la plaignante rapporte que Pierre Joxe est entré sans son autorisation dans sa chambre et lui a « saisi de force [le] visage avec sa main pour l’embrasser de force en usant de sa taille et de sa corpulence ». Malgré ses protestations, Pierre Joxe aurait réitéré « ses assauts offensants et ses attouchements à caractère sexuel », poussant finalement Ritha à se mettre en arrêt de travail, le 2 juillet 2018. « Dépression », dit son arrêt maladie.

Main courante en 2018

« J’étais très, très en colère par rapport à ce monsieur. On ne sait pas combien de personnes, surtout des femmes étrangères comme moi, en situation précaire, il utilise. C’est un beau parleur. Quand il veut quelque chose, il l’obtient. Et s’il ne l’obtient pas, il est prêt à tout », relate-t-elle au Monde.

Le 28 juillet, elle décide de déposer une main courante au commissariat de Bondy (Seine-Saint-Denis) pour « attouchements sexuels répétés de la part du mari de [son] employeuse ». Elle ne souhaite alors divulguer aucun nom, évoquant simplement le « mari de mon employeuse » dans le 15e arrondissement de Paris. Ni porter plainte, malgré les conseils de l’officier de police judiciaire qui la reçoit. « Il m’a à plusieurs reprises touché les fesses ou les seins », affirme-t-elle, en précisant « qu’il n’y a jamais eu aucun témoin de ces attouchements ». Elle ajoute : « Je gardais mes distances mais celui-ci revenait toujours vers moi. » En décembre 2018, avançant que l’état de son épouse s’est dégradé et qu’elle est désormais hospitalisée, M. Joxe notifie à Ritha son licenciement.

M. Joxe juge ces accusations « aussi baroques que d’aller caresser des cuisses à l’opéra ». Durant les trois dernières années de vie de son épouse, dit-il, « plus de dix » femmes se sont occupées d’elle, parfois simultanément, et toutes, hormis Ritha, « [l]e remercient encore ». « J’ai eu une vie sentimentale assez riche, je n’ai jamais eu besoin d’avoir recours à des menaces, des contraintes, ou des agressions, explique-t-il. C’est un truc à dormir debout. L’affaire Besson, je n’ai pas compris, et là je comprends encore moins. »

A propos de la plainte de Ritha, l’ancien ministre l’assure : « Je ne sais pas ce qui lui a pris. (…) Cela n’atteint ni ma tranquillité, ni ma paisibilité, parce que je sais ce qui s’est passé, et ce qui ne s’est pas passé. » Il évoque « une espèce de rancœur » de son ancienne employée, et estime qu’« elle était jalouse de ses collègues ». Enfin, il soumet l’hypothèse d’une manipulation par la défense d’Alexandra Besson : « En face, s’ils ont manipulé cette fille, ils seront face à leur conscience. » Pour sa défense, il cite enfin une attestation d’une professionnelle des services aux personnes, que Le Monde a consultée. Brigitte C., qui a suivi le travail des auxiliaires de vie de l’épouse de M. Joxe « entre juillet 2018 et janvier 2019 », estime que Ritha « a toujours exprimé un ressentiment concernant le manque de qualification qui pouvait lui être reproché », et qu’elle a pu nourrir un « sentiment d’abandon » au décès de Laurence Fradin, dont Pierre Joxe ne l’a pas informée.

Si Ritha a décidé de porter plainte aujourd’hui, c’est, dit-elle, parce qu’elle ne souhaitait pas le faire du temps du vivant de la femme de M. Joxe, avec qui elle dit avoir tissé des liens étroits.

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